+ La Pensée de saint Thomas
Les Nouvelles Éditions Latines ont réédité ce livre d’introduction à saint Thomas d’Aquin, un des meilleurs manuels de ce genre, désormais devenu un « classique ».
Cette édition est dite « revue et corrigée ». Il semble que le texte soit le même que celui de la première édition de 1948, sauf l’appendice bibliographique qui a été mis à jour. Mais les notes de bas de page ont été modifiées par Jean-Claude Absil [1], et il n’est pas possible malheureusement, à moins de comparer avec l’édition précédente, de savoir ce qui est de Louis Jugnet (décédé en février 1973) et ce qui est de son correcteur. Certaines notes dites N.d.E. sont en grande partie de Jugnet (par exemple la note 9, page 212, ou la note 10, page 220), tandis que d’autres notes, où n’apparaît pas ce sigle, ont été modifiées de façon importante (par exemple la note 10, page 212).
Quand il est paru pour la première fois, ce livre fut remarqué par Pie XII qui voulut encourager son auteur :
Quand parut son livre sur : La Pensée de saint Thomas d’Aquin, il m’écrivit, à la date du Samedi saint 1950 : « J’ai reçu du Vatican une lettre de deux pages, très explicite et très favorable (“Le Saint Père a surtout apprécié... Le Saint Père tient à vous dire... Il a particulièrement remarqué, etc...”) se terminant par “une spéciale bénédiction pour ma famille si cruellement éprouvée”. Les esprits les plus critiques sont sûrs de son authenticité. Il paraît du reste que le Saint Père a voulu lui-même le texte à mon sujet dans l’Osservatore Romano »... Plus tard, le 24 janvier 1958, il me faisait part d’une rencontre avec le cardinal Ottaviani : « J’ai été reçu en septembre, de façon émouvante en sa spontanéité affectueuse, par le cardinal Ottaviani, que je n’avais pas revu depuis un certain temps. Approbation catégorique et inconditionnée de toutes mes activités : “Tout ce que vous faites est exactement ce qu’il faut faire. Tenez envers et contre tout.” » (Témoignage du Père Delbos, MSC, paru dans Les Cahiers de Louis Jugnet III, page 20).
Reconnaissons qu’au premier abord, un tel livre peut faire peur. Le titre pourrait bien cacher, en effet, un exposé froid et lourd, un langage difficile réservé aux seuls initiés. Quand nous l’ouvrons, l’impression est tout autre. Rien du professeur qui nous écrase sous le poids de sa science, ni du chercheur qui vous perd dans le labyrinthe de ses développements. Il se dégage de ces pages, au contraire, une impression de facilité, de possession tranquille de la vérité, d’explication sûre et claire. Quelque chose comme un entretien familier, un enseignement bien adapté.
C’est que Louis Jugnet n’est pas seulement un professeur de philosophie, c’est un maître. Il ne se contente pas de livrer un bagage doctrinal, il éduque, il transmet une vie. C’est ce qui donne à son livre l’allure d’une rencontre amicale. Le maître a invité son disciple chez lui, il lui parle, éveille sa curiosité, fortifie ses convictions, encourage son labeur, devine ses doutes, y répond en profondeur, lui communique son amour du vrai et sa piété pour saint Thomas.
L’auteur nous en avertit lui-même : « Nous savons qu’on nous reprochera d’avoir insisté sur les thèmes qui préoccupent le plus l’homme moderne plutôt que d’avoir fait une reconstitution historique et littérale d’une doctrine du XIIIe siècle. Ce reproche, nous l’encourons de bon cœur, sûr que notre maître lui-même (saint Thomas) nous approuve d’avoir essayé d’entrer en contact avec le lecteur plutôt que d’avoir fait œuvre d’érudition narrative et archéologique » (page 204). Ce caractère tout particulier de l’ouvrage explique quels en sont les destinataires, le plan et l’actualité.
Les destinataires
Ce sont les hommes de bonne volonté qui, devant la marée de doutes et d’erreurs qu’est la pensée moderne, veulent se mettre à l’école de saint Thomas et s’imprégner de sa sagesse. Louis Jugnet nous met à l’aise tout de suite. Aux « gens désireux de s’informer objectivement », il propose de donner « une bonne initiation d’ensemble qui ne soit ni un travail d’érudition, ni une œuvre de vulgarisation au sens péjoratif du terme ; qui sache aller au fond des questions, atteindre l’essentiel des principes, tout en restant claire et assimilable pour l’honnête homme » (pages 9-10).
Le plan
En bon pédagogue, l’auteur commence par définir son sujet et défendre l’existence même de sa discipline. Qu’est-ce que la philosophie thomiste ? Une philosophie chrétienne est-elle seulement possible ? Deux écueils sont à éviter. D’une part, l’erreur de ceux qui coupent absolument la religion de la raison : « Pour le rationalisme universitaire, l’idée même d’une philosophie chrétienne est un non-sens. » Parlons alors de la philosophie d’Aristote et de la théologie de saint Thomas, mais pas de philosophie thomiste.
D’autre part, l’erreur qui consiste à faire disparaître toute la pensée humaine dans la foi : peut-on dire que Thomas d’Aquin, le saint, le théologien, le docteur commun de l’Église, a eu une doctrine philosophique propre ? N’est-ce pas lui faire injure que de l’affirmer ? Toute son œuvre n’est-elle pas plutôt une méditation théologique ?
Cette question donne l’occasion à notre auteur de faire une remarquable étude des rapports de la raison et de la foi et de conclure avec nuance : « Nous sommes, pour notre part, résolument opposé à ce qu’il est – hélas – convenu d’appeler “augustinisme” (confusion de la philosophie et de la foi), ainsi qu’à un “séparatisme” brutal entre religion et philosophie. Nous admettons… les “confortations subjectives” (au sens étymologique) de la philosophie par la foi et la théologie (l’expression est de J. Maritain). Mais peut-être conviendrait-il de marquer davantage l’autonomie de la recherche philosophique » (page 35).
Après cette bonne entrée en matière, le plan de l’ouvrage, avouons-le, devient déconcertant et même décevant pour un thomiste averti. Notre auteur croit bon, en effet, de commencer son étude par la question de « la valeur et de la nature de la connaissance ». Serait-il tombé dans le piège de la problématique idéaliste ? Aurait-il été influencé malgré lui par l’ennemi qu’il combattait ? Car poser comme point de départ de la philosophie la critique de la connaissance, c’est dire que la connaissance de sa propre pensée est, chez l’homme, antérieure à sa connaissance du réel ; c’est jeter un doute (au moins méthodique) sur la capacité de l’intelligence et prétendre que la pensée elle-même peut s’en délivrer ; c’est suspendre tout l’édifice de la connaissance humaine à « l’idée » considérée en elle-même ; c’est s’enfermer dans un cercle vicieux et, en définitive, nier la priorité du réel sur la pensée.
Qu’on se rassure, Louis Jugnet est du thomisme le plus fidèle et le plus clairvoyant. Ne nous arrêtons pas à la table des matières, ouvrons le livre et laissons-le s’expliquer :
« Nous reconnaissons bien volontiers que la critique de la connaissance ne devrait pas venir, en bonne scolastique, au début d’un exposé d’ensemble. Étant une connaissance réflexive (au sens large), elle suppose un savoir déjà constitué, (…) elle est une métaphysique défensive, comme l’apologétique est une théologie défensive et justificative » (page 40). Elle doit donc venir après la métaphysique.
Pourquoi s’être donc écarté de l’ordre traditionnel ? C’est que notre auteur voulait faire œuvre de philosophe en toute sérénité. Il voulait écarter d’un trait les objections et les malentendus qui naissent dans les esprits modernes. Il voulait se débarrasser dès le début des sophismes qui empoisonnent la vie intellectuelle.
« Beaucoup de nos lecteurs n’eussent accordé qu’une attention curieuse peut-être, mais pleine de suspicions, à nos constructions spéculatives » (page 40). On le voit, c’est parce qu’il est un maître qui éduque (ou rééduque) que l’auteur se permet cette audace, tandis que le professeur dans un cours magistral n’aurait pas pu le faire. Il veut répondre aux préjugés idéalistes une bonne fois pour toutes et ne plus y revenir. Sa méthode est une thérapie.
Cette mise au point critique étant faite, l’auteur peut conduire son élève avec sécurité dans les grands thèmes de la philosophie.
Quelle route choisir ? Celle de l’être, tout simplement. L’auteur résume en effet en un mot la sagesse thomiste : « S’il fallait récapituler d’un mot l’ensemble de cet exposé systématique, de cette mise en valeur de la pensée thomiste, nous le ferions volontiers en disant que, pour nous, si le thomisme présente pour la pensée un intérêt privilégié, c’est qu’il est vrai pour l’essentiel » (page 205). Vrai, donc conforme au réel ; vrai, parce qu’il ne prétend pas être autre chose qu’une lecture du réel, une lecture de l’être. C’est donc au réel qu’il revient de guider notre démarche.
— Le premier être qui se présente à notre expérience est la réalité physique. D’où une première étude sur la philosophie de la nature. Les êtres matériels, le vivant, l’homme composé d’âme et de corps.
— La connaissance du concret existant donne à l’intelligence le désir de s’élever plus haut. Elle veut découvrir l’être en tant que tel (qu’est-ce qu’« exister »?), les lois intimes de l’être. Au-delà de la philosophie de la nature vient donc la métaphysique.
— Au sommet de l’échelle des êtres, se trouve la cause de tout être, l’Être qui ne peut pas ne pas être, l’Être absolu, le Réel, Dieu. Au sommet de la métaphysique apparaît donc la théologie naturelle : qu’est-ce que Dieu ? Existe-t-il ? Que peut-on en connaître ?
— De ce sommet, il nous faut revenir à l’homme dans son rapport avec Dieu, dans son mouvement vers Dieu. C’est la morale, la politique.
Cette vaste fresque a l’allure d’un voyage à la découverte de l’être, du réel, avec ses pièges, les embuscades des ennemis, les fausses pistes à éviter. Chaque fois ce sont les problèmes les plus épineux qui sont abordés et résolus avec sûreté. L’auteur nous avait prévenus avant de commencer : « La fidélité à des principes et à une orthodoxie constitue, qu’on veuille bien nous croire – et surtout dans le monde actuel –, la source la plus intarissable d’aventures de tout genre, de problèmes complexes et pénibles, sans monotonie ni conformisme stérile » (page 37).
L’actualité
Un dernier trait de cette synthèse thomiste achèvera de nous séduire et nous stimulera au travail, c’est son actualité. Cela ressort encore de la tournure personnelle de l’ouvrage. Comme un père doit prémunir son fils contre les dangers de la vie, Louis Jugnet place son lecteur devant les grands problèmes de notre temps : Raison et foi – le scepticisme – l’idéalisme – science et philosophie – la constitution de la matière – l’existence de Dieu – la liberté – bonheur et plaisir – la conscience – le régime politique…
Il révèle alors, dans ces circonstances, un autre trait de son caractère, à savoir une âme de soldat. Il est un véritable chef de guerre, un « thomiste de combat [2] ».
Comme son maître saint Thomas, aucune objection ne l’effraie, aucune opposition ne le rebute. Il est tellement pris par la vérité qu’il la sait capable de réduire à néant toute erreur et reste tranquillement assis sur le roc.
Voyons, par exemple, comment il attaque de front la trilogie maçonnique et révolutionnaire « Liberté, égalité, fraternité ».
La liberté, pour lui (saint Thomas), n’est que la possibilité pour l’homme d’exercer son activité en vue du bien, et non le droit de faire n’importe quoi à condition qu’on ne perturbe pas (dit-on) le corps social.
L’égalité, pour lui, est celle des enfants de Dieu… et non un idéal atomique et numérique d’assimilation, où n’importe qui ferait n’importe quoi n’importe comment.
La fraternité, c’est pour lui l’amour de Dieu d’abord ; et ensuite, du prochain pour Dieu, avec le respect de la vérité et de ses droits, non une folle embrassade sentimentale qui confond l’assassin et la victime, le saint et le souteneur, le oui et le non, quitte à exterminer, en un élan philanthropique, quiconque ne conçoit pas ainsi l’amour du genre humain (pages 202-203).
Concluons par une mise en garde : ce livre n’est ni un roman, ni un article de journal, ni une bande dessinée. C’est un outil de travail.
Pour l’homme toujours pressé, ou avide de « culture » médiatique, il vaut mieux s’abstenir. En revanche, celui qui n’a pas peur de l’effort, qui est résolu à se mettre à l’école d’un maître et, par lui, à se laisser imprégner de la sagesse thomiste, celui-là ne sera pas déçu.
Qu’il se mette à son bureau, crayon en main si possible. Qu’il ne se décourage pas à la première difficulté, qu’il n’hésite pas à relire, à réserver pour plus tard tel passage plus obscur. C’est le prix de cette « saine et robuste philosophie » que lui promet l’auteur (page 8).
Dominicus
Louis Jugnet, La Pensée de saint Thomas, Paris, NEL, 1999, 244 p.
[1] — Cette précision n’est pas donnée dans le livre, mais Jean Madiran le dit dans sa recension parue dans Présent du 18 mars 2000.
[2] — C'est ainsi que l’appelait Pierre Mesnard dans un article paru dans la France catholique du 19 février 1954. Publié dans Les cahiers de Louis Jugnet I.

