L’origine et la date de l’Évangile selon saint Matthieu
par le frère Emmanuel-Marie O.P.
« L’Église, comme le Paradis, fait jaillir d’elle quatre fleuves, elle possède quatre angles et quatre anneaux grâce auxquels, comme l’arche d’Alliance, la gardienne de la Loi, elle est portée sur des brancards inamovibles. Le premier de tous est Matthieu, le publicain surnommé Lévi. Il écrivit, en Judée, un évangile en hébreu, principalement pour les juifs qui avaient cru en Jésus et totalement renoncé à l’ombre de la Loi, à laquelle succédait la vérité de l’Évangile. »
Saint Jérôme, Commentaire sur saint Matthieu, Préface.
(Sources Chrétiennes 242, p. 63.)
Le premier Évangile
face à la critique moderne
Les feux de la fausse critique
L’ÉVANGILE de saint Matthieu est, avec celui de saint Jean – dont l’authenticité est niée par presque tous les modernes –, le mal aimé de la critique qui ne lui a consacré que peu d’études par rapport à saint Marc. Pourtant, des trois synoptiques, il est le plus cité et le plus commenté par la Tradition [1].
C’est que le premier Évangile « pose problème » à la critique. Le père Xavier Léon-Dufour [2] explique, par exemple, qu’il ne peut avoir été écrit le premier ni être l’œuvre personnelle de l’apôtre Matthieu, pour au moins deux raisons :
1. Il n’est manifestement pas d’un témoin oculaire parce qu’il ne contient pas les traits pris sur le vif et les descriptions concrètes qu’on trouve chez saint Marc.
2. Quoiqu’écrit pour des croyants venus du judaïsme et typiquement palestinien, il est, par son style et son vocabulaire, plus grec que sémitique (là encore, par opposition à saint Marc). Il ne peut donc être la traduction d’un original araméen ou hébreu, comme le veut la tradition. Le « Matthieu sémitique » de la tradition, s’il a réellement existé, n’est qu’un ensemble de sources araméennes – un recueil de discours de Jésus ou logia – « dont certaines peuvent être attribuées à l’apôtre Matthieu » [3].
A ces motifs, s’ajoute une circonstance aggravante : l’Évangile de saint Matthieu est le plus antisémite des quatre. Il est donc tardif (et suspect !) : le « sermon sur la montagne reflète une contre-réaction de l’Église chrétienne face aux juifs qui, après la destruction de Jérusalem, s’étaient ressaisis dans leur synode de Jamnia (entre 70 et 80) ». De même, « les allusions à la légende sur le vol du cadavre de Jésus, les calomnies sur la naissance de Jésus, la mention des “rabbis”, etc., manifestent une tendance [antijuive] non négligeable de Matthieu ». Au fond, à en croire la critique, Jésus n’aurait guère eu à souffrir des juifs (pour la croix, c’est Pilate le coupable) : ce sont les chrétiens qui ont tout inventé ou, du moins, grossi l’hostilité des Pharisiens après coup.
L’exégèse néomoderniste estime donc que le premier Évangile fut composé en Syrie, probablement à Antioche [4], entre 80 et 90, mais en tout cas après 70, car le passage Mt 22, 6-7 – « Le roi, l’ayant appris, entra en colère ; il envoya ses armées, extermina ces meurtriers et brûla leur ville. » – contiendrait une allusion à la ruine de Jérusalem [5], de même que l’incise Mt 24, 15 : « Quand donc vous verrez l’abomination de la désolation dont a parlé le prophète Daniel installée dans le Lieu saint [6]… »
La réponse du magistère : la décision
de la Commission biblique du 19 juin 1911
En réponse aux élucubrations de la critique, relisons la décision de la Commission biblique pontificale sur « l’auteur, la date de composition et la vérité historique de l’Évangile selon Matthieu [7] », promulguée au temps où cette commission brillait par sa science et son esprit catholique.
Ces anciennes décisions de la Commission biblique sont rejetées par les exégètes contemporains qui les qualifient d’obsolètes, prétextant qu’elles ne furent rédigées que par suite de circonstances particulières aujourd’hui disparues (le modernisme a-t-il disparu ?). L’autorité de ces décrets a pourtant été déterminée par le Motu proprio Præstantia Scripturæ du 18 novembre 1907, qui les déclare équivalents aux décisions doctrinales des sacrées congrégations romaines [8]. Du reste, l’examen détaillé de ces décisions montre qu’elles reposent sur des jugements prudents parfaitement fondés, étrangers aux modes passagères qui secouent chaque génération de chercheurs. Ne voit-on pas d’ailleurs, après la folie destructrice des années 1960-1980, quelques exégètes isolés, plus honnêtes et courageux que la masse, revenir timidement à certaines de ces solutions catholiques, sages et vraiment scientifiques, que formulait la Commission biblique à l’époque de saint Pie X ?
Le texte de cette décision est un peu long, mais sa lecture est nécessaire. Sa clarté et sa rigueur tranchent avec le charabia de l’exégèse moderne.
Question 1 : Compte tenu de l’accord universel et constant de l’Église depuis les premiers siècles que manifestent clairement les témoignages explicites des Pères, les titres des manuscrits des Évangiles, les versions les plus anciennes des saintes Écritures, les catalogues transmis par les saints Pères, les écrivains ecclésiastiques, les souverains pontifes et les conciles, et enfin l’usage liturgique de l’Église orientale et occidentale, peut-on et doit-on affirmer comme certain que Matthieu, l’apôtre du Christ, est réellement l’auteur de l’Évangile publié sous son nom ? Réponse : Oui.
Question 2 : Faut-il considérer comme suffisamment fondée par la voix de la Tradition, l’opinion selon laquelle Matthieu a précédé dans sa rédaction les autres évangélistes et qu’il a composé le premier Évangile dans la langue maternelle alors utilisée par les juifs de Palestine à qui cette œuvre était destinée ? Réponse : Oui pour les deux parties.
Question 3 : Est-il possible de déplacer la rédaction de ce texte original au-delà de l’époque de la destruction de Jérusalem, de sorte que les prédictions qu’on y lit au sujet de cette destruction auraient été écrites après l’événement ; ou le témoignage d’Irénée [9] qu’on a coutume d’alléguer, et dont l’interprétation est incertaine et controversée, doit-il être considéré comme ayant un poids tel qu’il oblige à rejeter l’opinion de ceux qui estiment qu’il est davantage conforme à la Tradition que cette rédaction soit intervenue avant même la venue de Paul dans la Ville ? Réponse : Non pour les deux parties.
Question 4 : Peut-on soutenir au moins comme probable l’opinion de certains modernes selon lesquels Matthieu n’aurait pas composé, au sens propre et restreint du terme, l’Évangile tel qu’il nous est transmis, mais seulement une collection de sentences et de paroles du Christ qu’un autre auteur, anonyme, dont ils font le rédacteur de l’Évangile lui-même, aurait utilisé comme sources ? Réponse : Non.
Question 5 : Étant donné que tous les Pères et les écrivains ecclésiastiques, et l’Église elle-même depuis ses commencements, ont utilisé seulement comme étant canonique le texte grec de l’Évangile connu sous le nom de Matthieu – ceux-là mêmes qui ont transmis expressément que Matthieu a écrit dans sa langue naturelle n’étant pas exceptés –, peut-on prouver avec certitude que, quant à la substance, l’Évangile grec est identique à cet évangile-là qui a été élaboré par ce même apôtre dans sa langue maternelle ? Réponse : Oui.
Question 6 : Étant donné que l’auteur du premier Évangile poursuit un dessein principalement théologique et apologétique, c’est-à-dire vise à montrer aux juifs que Jésus est le Messie annoncé par les prophètes et né de la race de David, et que de surcroît, dans la manière de disposer les faits et les paroles qu’il raconte et rapporte, il ne suit pas toujours l’ordre chronologique, est-il permis d’en déduire que ceux-ci ne doivent pas être reconnus comme vrais ; ou peut-on affirmer également que les récits des actions et des paroles de Jésus qu’on lit dans l’Évangile auraient subi un changement ou une adaptation sous l’influence des prophéties de l’ancien Testament et de l’état plus développé de l’Église, et qu’ils ne seraient donc pas conformes à la vérité historique ? Réponse : Non pour les deux parties.
Question 7 : Faut-il en particulier considérer comme dépourvues d’un fondement solide les opinions de ceux qui mettent en doute l’authenticité historique des deux premiers chapitres dans lesquels sont racontées la généalogie et l’enfance du Christ, ainsi que certaines déclarations de grande importance en matière dogmatique, comme celles qui ont trait à la primauté de Pierre [Mt 16, 17-19], à la forme du baptême transmise aux apôtres avec la mission universelle de prêcher [Mt 28, 19 sq], à la profession de foi des apôtres en la divinité du Christ [Mt 14, 33], et d’autres semblables qui apparaissent comme affirmées de façon particulière chez Matthieu ? Réponse : Oui.
La personne de saint Matthieu
Avant d’aborder la question de l’origine du premier Évangile, il nous faut dire quelques mots sur son auteur [10].
Nous ne savons que peu de choses de l’histoire de saint Matthieu. Il était fils d’Alphée [11] et exerçait à Capharnaüm la profession de publicain, c’est-à-dire qu’il était péager au service d’Hérode. Son office correspondait donc à celui de nos douaniers et de nos percepteurs. C’est là que Jésus l’appela à sa suite. Il jouissait sans doute d’une certaine aisance puisque, après sa vocation, il offrit au Maître, dans sa maison, un grand festin, auquel prirent part d’autres publicains, à la grande indignation des pharisiens.
Le récit de la vocation de saint Matthieu se lit dans les trois synoptiques (Mt 9, 9-13 ; Mc 2, 13-17 ; Lc 5, 27-32) ; mais, tandis que saint Marc et saint Luc parlent du publicain « Lévi », saint Matthieu nomme le même publicain « Matthieu ». Aucun doute qu’il ne s’agisse d’un seul et même personnage, qui portait deux noms, selon un usage assez répandu dans le monde juif (Saul et Paul, Simon et Pierre, Jude et Thaddée, Joseph et Barsabbas, etc. [12]). Le récit se lit dans les trois Évangiles après la guérison du paralytique ; les trois textes rapportent les mêmes faits, presque avec les mêmes mots, la seule différence appréciable porte sur le nom du héros de la scène. Cette divergence s’explique facilement : avant sa conversion, le premier évangéliste s’appelait Lévi ; Jésus changea son nom en Matthieu, comme l’indique la formule même dont se sert ici l’évangéliste : Maqqai`on legovmenon. Par respect pour l’apôtre, saint Marc et saint Luc désignent le péager de Capharnaüm sous son ancien nom de Lévi ; par humilité, saint Matthieu se donne le nom sous lequel tout le monde le connaissait dans l’Église mais ne craint pas de rappeler sa première profession, odieuse au peuple [13].
La tradition ne fournit qu’une très faible lumière sur la vie de saint Matthieu après la Pentecôte. Eusèbe de Césarée, Clément d’Alexandrie, saint Irénée affirment que l’apôtre évangélisa d’abord la Palestine (jusque vers 42). Après quoi, les uns l’envoient en Éthiopie (c’est la tradition adoptée par le bréviaire romain) ; les autres en Macédoine ; d’autres encore, en Perse. Presque tous les écrivains anciens, à part le gnostique Héracléon, affirment qu’il couronna sa vie par le martyre.
Son emblème iconographique (expliqué par saint Irénée et saint Jérôme) est l’homme, car son Évangile débute par la généalogie humaine de Jésus.
Origine et authenticité :
I – Les arguments de tradition
Le premier de tous, saint Matthieu a écrit l’Évangile qui porte son nom, en « langue h ébraïque » (c’est-à-dire, très vraisemblablement, en hébreu, comme on le verra plus loin). C’est l’enseignement constant et unanime de la tradition, rappelé – on vient de le voir – par la Commission biblique (1e réponse).
Pour démontrer l’authenticité d’un ouvrage, on a recours à deux sortes d’arguments : les uns pris en dehors de lui, s’appellent critères extrinsèques ; les autres, tirés de l’ouvrage même, s’appellent critères intrinsèques. Les premiers ont une valeur démonstrative plus grande, car c’est avant tout par le témoignage que s’établit un fait historique, et la composition d’un livre est un fait historique. Les autres ne peuvent que confirmer ou infirmer les arguments de tradition ; seuls ils seraient, en règle générale, insuffisants. C’est pourtant sur ces seuls critères intrinsèques que s’appuie la critique moderne pour rejeter la thèse traditionnelle.
Le témoignage des Pères
1. — Les Pères apostoliques et apologistes
Les fréquentes citations plus ou moins littérales que l’on rencontre soit chez les Pères apostoliques, soit chez les Pères apologistes manifestent la faveur particulière que l’Église primitive attachait au premier Évangile [14], dont l’auteur n’est pourtant jamais désigné. Le sermon sur la montagne occupe dans ces citations une place de choix [15].
2. — Papias
Le premier qui ait nommé l’auteur du premier Évangile est Papias, évêque d’Hiérapolis en Phrygie (Asie Mineure). Il composa un grand ouvrage, en cinq livres, intitulé Exégèses des logia kyriaka [16], c’est-à-dire, comme nous allons l’expliquer dans un instant : Commentaires des dires relatifs au Seigneur. Son ouvrage, écrit vers 110 [17], ne nous est point parvenu, mais Eusèbe de Césarée en a conservé plusieurs fragments dans son Histoire ecclésiastique [18].
Eusèbe commence par rapporter le témoignage de « Jean le presbytre [19] » sur l’œuvre de saint Marc. Pour bien comprendre la suite, il convient de lire d’abord ce passage qui précède immédiatement la mention de saint Matthieu :
Et voici ce que disait [Jean] le presbytre : « Marc, qui était l’hérmêneutês [le traducteur ou l’interprète] de Pierre, a écrit avec exactitude, mais pourtant sans ordre, tout ce dont il se souvenait de ce qui avait été dit ou fait par le Seigneur. Car il n’avait pas entendu ni accompagné le Seigneur, mais plus tard, comme je l’ai dit, il a accompagné Pierre. Celui-ci donnait ses enseignements selon les besoins, mais sans faire une synthèse [composition ordonnée] des logia kyriaka. De la sorte, Marc n’a pas commis d’erreur en écrivant [certaines choses] comme il se souvenait. Il n’a eu en effet qu’un seul dessein, celui de ne rien laisser de côté de ce qu’il avait entendu et de ne tromper en rien dans ce qu’il rapportait [20]. »
Voici maintenant ce qu’il dit sur le premier Évangile : « Quant à Matthieu, il a réuni les logia (l’Évangile) [du Seigneur] en langue hébraïque, et chacun les traduisit (hêrmêneusé) comme il en était capable [21]. » Trois points demandent des explications :
1. Il s’agit vraiment de l’Évangile. — L’abbé Carmignac explique [22] :
On a discuté à perte de vue sur ces déclarations de Papias, pour savoir ce qu’il désignait par le terme logia, qui figure dans le titre de son ouvrage et deux fois dans son exposé [23]. Ce terme, au pluriel neutre (qui n’est pas identique à logoi, paroles), semble désigner non pas l’acte de parler, mais l’objet de cet acte, approximativement « les dires ». Or ce terme est suivi non pas du complément qu’on attendrait : « du Seigneur » [tou` Kurivou], mais d’un adjectif à portée plus large : « relatifs au Seigneur » [kuriakov~], c’est-à-dire à la fois les choses dites par le Seigneur et les choses dites sur le Seigneur. Cette formule est en somme le condensé de la formule plus précise employée [quelques lignes au-dessus] au sujet de Marc : « ce qui a été dit ou fait par le Seigneur » [ta; uJpo; tou` kurivou h] lecqevnta h] pracqevnta]. Puisque le même mot logia figure à la fois dans le titre des « Exégèses » de Papias, dans sa notice sur Marc et dans celle sur Matthieu, on est invité à lui conserver le même sens dans les trois cas et à comprendre que ces logia représentent l’ensemble des dires relatifs à Jésus, tels qu’on les trouve dans les œuvres de Marc et de Matthieu et tels que Papias les a expliqués. Ainsi les logia de Matthieu ne sont pas une de ses sources, mais bien son Évangile lui-même, tel que Papias le connaissait et tel qu’il a jugé bon de le commenter [24].
Ce sens de logion est d’ailleurs attesté dans saint Irénée et saint Clément de Rome, où il désigne un récit dans lequel sont mêlés des faits et des discours. Ainsi, dans la préface du Ier livre de l’Adversus Hæreses de saint Irénée, « les logia du Seigneur » (ta; lovgia Kurivou) embrassent tout l’Évangile. La version syriaque d’Eusèbe traduit également logia par « Évangile ». Certains pensent même que dans l’épître aux Romains, l’expression « les logia de Dieu » (ta; lovgia tou` Qeou`, Rm 3, 2) s’étend au contenu de tout l’ancien Testament.
On peut donc conclure : tant pour saint Matthieu que pour saint Marc, Papias atteste l’existence d’un véritable évangile (appelé logia kyriaka), avec cette différence toutefois que Matthieu a réuni – composé avec ordre (sunetavxato) – son évangile en langue « hébraïque », tandis que Marc a écrit le sien avec exactitude mais sans ordre (ouj tavxei), c’est-à-dire sans faire une composition d’ensemble (suvntaxin [25]), mais d’après les enseignements de saint Pierre qui prêchait selon les besoins.
La plupart des exégètes modernes refusent de donner ce sens à logion qui contredit leur thèse. Ils traduisent le titre de l’œuvre de Papias par : Explication des paroles du Seigneur. Selon eux, les logia kyriaka de Papias ne sont qu’une collection de discours du Seigneur, en araméen, que l’auteur du Matthieu grec a peut-être utilisée au moment de sa rédaction [26]. Papias ne ferait donc qu’attester l’existence d’un « recueil de sentences » composé par saint Matthieu et sous-jacent au premier Évangile [27]. Cette théorie tombe sous le coup de la 4e réponse de la Commission biblique.
2. Il a écrit « hebraïdi dialektô ». — Saint Matthieu a écrit son évangile ÔEbraiüvdi dialevktw/, c’est-à-dire en hébreu (ou en araméen [28]). Papias observe même que, de cet état de choses, résultait une certaine gêne pour les églises asiates, où l’on entendait mal la langue hébraïque : tant qu’il n’y eut pas de traduction officielle, chacun traduisit le texte comme il le put, de son mieux [29].
Ce point est également contesté par les modernes qui comprennent : « chacun interpréta [expliqua] comme il put », ce qui paraît effectivement plus logique s’il ne s’agit que de discours [30]. Mais, explique l’abbé Carmignac :
Le mot hêrmêneusé [hJrmhvneusen] concerne des traductions et non pas de simples commentaires, puisque :
1) pour parler de commentaires, Papias emploie le terme exégèses [titre de son ouvrage],
2) la diversité des commentaires est plus normale que celle des traductions [donc, elle n’avait pas besoin d’être spécialement signalée],
3) la précision comme (chacun) en était capable peut toujours s’appliquer à tous les commentaires, alors qu’ici elle veut insister sur la mauvaise qualité des diverses traductions faites par des incompétents [31].
3. Valeur du témoignage de Papias. — La critique a contesté la valeur du témoignage de Papias à cause du jugement qu’Eusèbe porte sur lui. Ce dernier le déclare en effet « tout à fait petit par l’esprit » (HE III, 39, 13). Mais, si Eusèbe le traite aussi irrévérencieusement, c’est à cause du millénarisme dont Papias aurait été imbu et qui lui faisait prendre à la lettre des enseignements symboliques de Notre-Seigneur et des apôtres [32].
En réalité, ce jugement tourne en faveur de Papias ; car si Eusèbe rapporte avec éloge et sans critique les traditions de l’évêque d’Hiérapolis concernant les Évangiles alors qu’il le juge si sévèrement par ailleurs, c’est qu’elles lui paraissent de réelle valeur. Il précise d’ailleurs la qualité des sources de son témoin : Papias était l’ami de saint Polycarpe et le disciple de Jean le Presbytre ; il a reçu les paroles des apôtres par l’intermédiaire de ceux qui les ont directement fréquentés. Eusèbe cite même les paroles de Papias se déclarant « appliqué à retenir ce que disait la voix vivante et permanente de la tradition » : « Si quelque part venait quelqu’un qui avait été dans la compagnie des presbytres [anciens ou apôtres], je m’informais des paroles des presbytres, de ce qu’ont dit André, ou Pierre, ou Philippe, ou Thomas, ou Jacques, ou Jean, ou Matthieu, ou quelque autre des disciples du Seigneur [33]. »
3. — Saint Irénée († 202)
Évêque de Lyon, disciple dans son enfance de saint Polycarpe, saint Irénée avait séjourné à Rome en 177 où il recueillit les traditions de cette Église. Écrivant vers 180-185, il dit : « Matthieu publia chez les Hébreux et dans leur propre langue un évangile écrit, alors que Pierre et Paul prêchaient l’Évangile à Rome et posaient les fondements de l’Église [34]… » (La phrase continue, évoquant tour à tour les autres évangélistes.) Ce texte est également rapporté par Eusèbe [35].
De ce témoignage, on peut retenir (citation de Carmignac) :
1) Matthieu a écrit en hébreu, quand il était encore en Palestine.
2) A première vue, on croirait volontiers que Matthieu écrit « pendant que Pierre et Paul prêchaient à Rome et fondaient l’Église ». Mais John Chapman a démontré que cette interprétation n’est pas exacte [36] : dans le contexte, Irénée veut montrer que l’enseignement des apôtres n’a pas été perdu mais qu’il est parvenu jusqu’à nous, et donc il faut comprendre : « Bien qu’à Rome, quand ils fondaient l’Église, Pierre et Paul aient seulement prêché oralement l’Évangile, Matthieu, lui, l’a mis par écrit, quand il était encore en Palestine. »
En d’autres termes, l’opposition marquée par le génitif absolu (« évangélisant à Rome et fondant l’Église ») n’a pas la valeur temporelle que donnerait une conjonction de temps (« pendant que » ; « en même temps que »…), mais porte sur la manière (« tandis que ») : A l’Évangile prêché à Rome par Pierre et Paul correspond l’Évangile écrit par Matthieu ; Matthieu écrivait l’Évangile, tandis que Pierre et Paul prêchaient ce même Évangile à Rome. Cette traduction se justifie par la logique interne de l’argumentation de saint Irénée.
Le père Grelot et la plupart des modernes [37] comprennent au contraire que le génitif absolu indique la simultanéité. Non pas : « Matthieu a écrit au lieu que Pierre et Paul ont prêché », mais : « Matthieu a écrit à l’époque où Pierre et Paul ont prêché… ». La seule opposition, selon eux, est entre les mentions successives des évangélistes dont saint Irénée entend fixer l’ordre chronologique. Ils font grand cas de ce texte qui leur paraît condamner la thèse traditionnelle et impliquer une datation tardive des Évangiles.
Il est clair que cette question a une incidence sur la date de Matthieu-hébreu. Mais, dans la mesure où grammaticalement, la solution des modernes ne s’impose pas, on ne peut invoquer ce texte à l’encontre de toute la tradition pour retarder la composition du premier Évangile à l’époque où saints Pierre et Paul étaient à Rome (après 62). C’est ce que déclare la 3e réponse de la Commission biblique qui précise que ce texte de saint Irénée est d’une « interprétation incertaine et controversée ».
4. — Pantène
A peu près contemporain du texte de saint Irénée de Lyon, un témoignage concordant nous est rapporté des Indes par un philosophe stoïcien converti au christianisme, nommé Pantène, qui nous est cependant très mal connu [38].
Voici ce qu’écrit Eusèbe : « On dit qu’il [= Pantène] alla dans les Indes ; on dit encore qu’il trouva sa venue devancée par l’Évangile de Matthieu, chez certains indigènes du pays qui connaissaient le Christ : à ces gens-là, Barthélémy, l’un des apôtres, a prêché et il leur a laissé [39], en caractères hébreux [ÔEbraivwn gravmmasi], l’ouvrage de Matthieu [th;n tou` Matqaivou grafhvn], qu’ils ont conservé jusqu’au temps dont nous parlons [40]. »
Ce témoignage suppose que, du vivant de saint Barthélémy, et même avant son départ de Palestine pour les Indes, l’Évangile hébreu de saint Matthieu existait et circulait déjà.
5. — Origène (185-254)
Le célèbre exégète alexandrin, qui avait étudié sérieusement l’hébreu, résume l’enseignement déjà traditionnel de son temps dans son commentaire sur saint Matthieu (vers 245) : « Comme je l’ai appris dans la tradition au sujet des quatre Évangiles qui sont aussi seuls incontestés dans l’Église de Dieu qui est sous le ciel, d’abord a été écrit celui qui est selon Matthieu, premièrement publicain, puis apôtre de Jésus-Christ : il l’a édité pour les croyants venus du judaïsme, et composé en langue hébraïque [gravmmasin ÔEbraiükoi`~] [41]. »
Son témoignage est indépendant de celui de Papias, mais dépend peut-être de Pantène.
6. — Eusèbe (~265-340)
Eusèbe de Césarée, dans son Histoire ecclésiastique, rédigée vers 315-320, ne se borne pas à rappeler les témoignages recueillis par Papias, Pantène, Irénée, Origène. Il nous donne aussi son avis personnel : « Matthieu prêcha d’abord aux Hébreux. Comme il devait aussi aller vers d’autres, il livra à l’écriture, dans sa langue maternelle [ou plutôt : la langue de ses ancêtres], son Évangile, suppléant du reste à sa présence par le moyen de l’écriture, pour ceux dont il s’éloignait [42]. »
7. — Saint Épiphane (~315-403)
Dans son Adversus hæreses Panarium (écrit vers 375), saint Épiphane de Salamine parle lui aussi du premier Évangile. Il dit : « Les Nazôréens possèdent l’Évangile complet selon Matthieu en hébreu, car, chez eux, il est encore conservé en lettres hébraïques, comme il a été écrit primitivement [43]. »
Le père Lagrange commente : « Épiphane admet donc que le Matthieu des Nazôréens est l’original du Matthieu canonique et que ce dernier était écrit primitivement en hébreu [44]. »
Un peu plus loin [45], saint Épiphane cite un évangile des Ébionites « selon saint Matthieu – to; kata; Matqai`on eujaggevlion – […] qu’ils appellent aussi selon les Hébreux, parce que, pour dire le vrai, Matthieu seul a écrit pour les Hébreux et en hébreu ». Mais cet évangile, dont il cite des fragments, est très éloigné de l’Évangile canonique. D’ailleurs, après une digression, il ajoute : « Cet évangile, appelé par eux selon Matthieu, n’est pas du tout complet [par rapport au Matthieu canonique] mais corrompu et mutilé [46]. » Ce texte est intéressant : il montre qu’à côté du Matthieu canonique hébreu conservé au temps d’Épiphane par des judaïsants Nazôréens (ou Nazaréens), les Ébionites possédaient un autre évangile qu’ils appelaient selon les Hébreux et même selon Matthieu – parce que cet évangéliste avait écrit pour les Hébreux et en hébreu –, mais qui n’était qu’une adaptation apocryphe du véritable Évangile de l’apôtre, et même d’extraits des quatre Évangiles, comme l’ont montré des études faites sur son texte [47].
8. — Saint Jérôme (~342-420)
Dans son De viris illustribus, écrit en 392, saint Jérôme condense les témoignages de ses prédécesseurs : « Matthieu, le même que Lévi, de publicain devenu apôtre, composa le premier, en Judée et pour des juifs convertis, l’Évangile du Christ, dans la langue hébraïque [48]. »
Il précise, dans le même ouvrage [49], qu’un exemplaire de l’Évangile hébreu de Matthieu se trouvait encore de son temps (donc, en 392) dans la bibliothèque de Césarée, et qu’il avait eu par les Nazaréens de Bérée – c’est-à-dire des chrétiens judaïsants – la faculté de transcrire (ou de décrire ?) ce volume dont ils se servaient : « On conserve jusqu’à aujourd’hui cet évangile hébreu dans la bibliothèque de Césarée que le martyr Pamphyle a rassemblée avec grand soin. A moi aussi, la faculté a été donnée par les Nazaréens qui sont à Bérée, en Syrie, de transcrire cet ouvrage qu’ils utilisent [50]. » Ce texte paraît s’accorder parfaitement avec le premier témoignage de saint Épiphane cité plus haut.
Cependant, plus tard (en 415), dans son Dialogue contre les Pélagiens (liv. III, 2), saint Jérôme parle presque dans les mêmes termes d’un évangile qu’il appelle cette fois « selon les Hébreux », et qu’il déclare « rédigé en langue chaldéenne et syrienne mais en caractères hébraïques, dont les Nazaréens font encore usage maintenant, qui est selon les apôtres ou, comme la plupart le disent, selon Matthieu, et qui se trouve aussi à la bibliothèque de Césarée [51] ».
Ce texte de 415, qui est moins formel sur la paternité matthéenne de cet évangile, a donné lieu à une controverse. S’agit-il du même ouvrage que précédemment (le Matthieu canonique conservé par les Nazaréens) ou de l’évangile ébionite selon les Hébreux déjà signalé par saint Épiphane et faussement attribué à saint Matthieu ? Ou bien s’agit-il encore d’un autre écrit [52] ?
Le père Grelot pense que la confusion révélée par ce texte de 415 montre qu’aucun des témoignages précédents ne concerne l’original hébreu de saint Matthieu, mais uniquement un évangile apocryphe selon les Hébreux (conservé par les Nazaréens et par les Ébionites), écrit en langue araméenne et faussement attribué à saint Matthieu (on ne prête qu’aux riches !). Mais l’Évangile hébreu de saint Matthieu, lui, n’existe pas : « Il faut décidément mettre un terme à la légende de l’Évangile hébreu de Matthieu dont Eusèbe, Jérôme et Épiphane attesteraient l’existence. Le témoignage le plus ferme – et le seul qui soit direct – est celui de Jérôme en 415, écrit après une enquête dans la bibliothèque de Césarée : il exclut fermement la légende [53]. » Décidément, l’original hébreu de Matthieu gêne la critique contemporaine !
Grelot appuie son affirmation sur l’article du père Lagrange déjà cité [54], mais il en déforme les conclusions. Car le père Lagrange précise, dans son commentaire du passage du De viris illustribus de 392 : « Cette fois, Jérôme ne parle pas de l’évangile selon les Hébreux mais de l’original hébreu de saint Matthieu, qui serait dans la bibliothèque de Césarée, le même qu’il aurait vu à Bérée, chez les Nazaréens [vers 374-375 ?], où il aurait eu toute facilité de le transcrire… [55] » De fait, saint Jérôme était suffisamment averti pour pouvoir distinguer le Matthieu canonique d’un apocryphe ébionite.
On suppose donc, pour accorder les deux témoignages de saint Jérôme, celui de 392 et celui de 415, que les deux livres, l’original hébreu de Matthieu et l’évangile apocryphe des Hébreux, se trouvaient tous deux à Césarée et étaient utilisés l’un et l’autre par les Nazaréens. Ou bien, l’évangile « des Hébreux » utilisé par les Nazaréens dérivait réellement de l’original hébreu de saint Matthieu et le reproduisait avec assez de fidélité pour pouvoir lui être pratiquement équiparé, mais il différait notablement de l’évangile des Ébionites appelé lui aussi « des Hébreux » [56]. Saint Jérôme donnerait indifféremment à cet évangile des Nazaréens les noms d’« Évangile de Matthieu » ou « d’Évangile des Hébreux », selon l’usage de son temps. C’est cette solution qui ressort de l’examen des textes réunis dans l’article du père Lagrange [57].
Loin de ruiner le témoignage de saint Jérôme comme le voudrait le père Grelot, le fait même de cet amalgame confirme au contraire l’existence de l’original hébreu de saint Matthieu et montre que son contenu s’est transmis substantiellement ou à peu près, en langue sémitique, au moins jusqu’au Ve siècle, dans les milieux judaïsants plus ou moins sectaires de Syrie-Palestine [58], tandis que d’autres judaïsants, franchement hérétiques (les Ébionites), usurpaient son autorité.
9. — Aux témoignages qui précèdent, on pourrait en ajouter plusieurs autres, moins explicites ou plus tardifs, qui attribuent également à saint Matthieu l’Évangile qui porte son nom : Clément d’Alexandrie [59] (150-211) ; Tertullien [60] (160-222), etc. Mais nous en avons suffisamment dit sur ce sujet.
Les autres témoignages de la Tradition
Il s’agit des divers témoignages indirects dont parle la première réponse de la Commission biblique : « les titres des manuscrits des Évangiles, les versions les plus anciennes des saintes Écritures, les catalogues transmis par les saints Pères, les écrivains ecclésiastiques, les souverains pontifes et les conciles, et enfin l’usage liturgique de l’Église orientale et occidentale. »
Contentons-nous de donner quelques exemples :
1. Les titres des Évangiles qui figurent déjà dans les plus anciens manuscrits (« kata Matqaion »). — Ils sont un argument sérieux en faveur de l’attribution à saint Matthieu du premier Évangile. Qui aurait songé à mettre cet écrit sous le nom d’un apôtre si méconnu, s’il n’en avait été le véritable auteur ? Un faussaire eût choisi saint Pierre, saint Jacques, saint Jean ou saint André, comme le montrent les attributions des apocryphes.
2. Le Canon de Muratori (rédigé à Rome, vers 170). — Les premières lignes de cet ancien catalogue romain des Livres canoniques, dont une traduction latine fut découverte par Muratori en 1740, sont malheureusement mutilées. Mais, comme la suite du texte appelle l’Évangile selon saint Luc « le troisième », et celui de saint Jean « le quatrième », on peut aisément conclure que la partie disparue contenait une mention de nos deux premiers Évangiles et les attribuait respectivement à saint Matthieu et à saint Marc.
3. Le prologue anti-marcionite. — Les anciens codices latin comportaient des prologues qui furent ajoutés pour défendre l’authenticité des Évangiles contre les thèses des émules de l’hérétique Marcion qui n’acceptaient que l’Évangile de saint Luc. Bien que d’origine assez tardive – IIIe siècle ? –, ces prologues reproduisent les anciennes traditions relatives à chaque évangile canonique. Dans le prologue de saint Matthieu, on lit : « Matthieu, originaire de Judée, est placé en premier car il écrivit le premier un évangile en Judée [61]. »
Conclusion.
1. — La tradition attribue donc unanimement à saint Matthieu la paternité d’un évangile sémitique contenant autre chose que des discours. Cette tradition n’a jamais distingué entre les logia, émanant seuls de saint Matthieu, et le reste de l’Évangile, œuvre anonyme tardive : une telle distinction est donc arbitraire.
Nous ne pouvons absolument pas récuser une tradition aussi ancienne – par Papias, elle se rattache aux apôtres eux-mêmes –, aussi stable – il n’y a aucune voie discordante –, aussi universelle – depuis les Indes par Pantène, elle se vérifie jusqu’en Gaule avec saint Irénée, en passant par l’Asie mineure avec Papias, l’Égypte avec Origène et la Palestine.
2. — D’autre part, notre Évangile grec est substantiellement identique à l’Évangile original hébraïque (Commission biblique, 5e réponse). Cela découle de ce qui précède :
— Destiné aux églises de Palestine, l’original sémitique ne s’est pas conservé quand ces églises se sont complètement hellénisées à la fin du Ier siècle. Le grec, langue commune du monde civilisé de l’époque, était compris de tous ; l’hébreu, en revanche, n’était connu que des juifs palestiniens, et les juifs de la Diaspora eux-mêmes ne l’entendaient sans doute plus. La nécessité d’une traduction grecque du premier Évangile s’imposa donc rapidement.
— D’ailleurs, la haute antiquité de cette traduction est démontrée par les citations (grecques) des premiers Pères de l’Église et les écrits hérétiques de la première moitié du IIe siècle. Car le texte grec de ces passages est identique, à quelques détails près, à celui que nous possédons actuellement. On peut donc en conclure que le premier Évangile grec existait dès lors, puisque les auteurs de ces citations vivaient en dehors de la Palestine et ignoraient l’hébreu.
— Cette traduction grecque est substantiellement identique à l’original. En effet, tous les anciens auteurs qui attribuent à saint Matthieu la composition d’un évangile en langue hébraïque, identifient cet écrit avec le texte grec en leur possession. Bien plus, parmi les témoignages qui attribuent le premier Évangile à saint Matthieu, plusieurs – comme ceux de Tertullien, de Clément d’Alexandrie, etc. – concernent la version grecque et non plus l’original hébreu qu’ils ne connaissaient pas. D’autre part, les écrivains ecclésiastiques des premiers siècles, même ceux qui savaient l’existence de l’original hébreu, citent toujours sur le même pied la traduction grecque de saint Matthieu et les trois autres Évangiles canoniques. Or, seul l’original d’un écrit inspiré est canonique. Cela prouve que ces auteurs (tout comme leurs adversaires, d’ailleurs) considéraient le texte grec, malgré ses particularités littéraires incontestables, comme la reproduction substantielle de l’original canonique hébreu [62].
Se pose alors la question : qui fut le traducteur ?
Nous ne le savons pas. La plupart pensent que ce fut saint Matthieu lui-même, mais l’on a avancé d’autres noms. Les indications fournies à ce sujet par certains codices ne sont que des conjectures de copistes. Comme le dit saint Jérôme : « Quant à savoir qui, ensuite, a traduit le premier Évangile en grec, ce n’est pas clairement déterminé [63]. »
La date de cette traduction est également hypothétique, mais il est possible et même probable qu’elle fut postérieure à la composition (grecque) du second et du troisième Évangile [64], et que le traducteur ait eu connaissance de ces deux Évangiles. La plupart des exégètes supposent en effet une dépendance littéraire de Matthieu grec par rapport à Marc et, pour quelques-uns, même par rapport à Luc : « Le traducteur de Matthieu a plusieurs fois repris les termes grecs de Luc (Par exemple le terme épiousion [= nécessaire à la subsistance de chaque jour] pour qualifier le pain demandé dans le Notre Père [au lieu du crastinum qui se trouvait dans l’hébreu, d’après saint Jérôme]). [65] » Mais cette dernière dépendance fait l’objet de discussions parmi les spécialistes.
Origine et authenticité :
II – Les arguments intrinsèques
La doctrine traditionnelle
Ayant examiné les arguments extrinsèques, que pouvons-nous dire maintenant des critères intrinsèques, c’est-à-dire de ceux tirés de l’étude du texte ?
L’analyse de ces critères conforte ce que la tradition affirme sur l’origine et l’authenticité du premier Évangile. Signalons juste quelques points que tout lecteur de saint Matthieu peut aisément vérifier par lui-même :
1. — L’auteur du premier Évangile est manifestement un juif Palestinien (le texte est émaillé de nombreux sémitismes) ; il est très au courant de la situation politique et religieuse de la Palestine au temps de Jésus ; il connaît le pays et ses usages et en parle comme seul un témoin oculaire peut le faire. (Voyez, par exemple, les précisions concernant les pharisiens, les sadducéens, les samaritains, le Temple, le sanhédrin, etc.)
De toute évidence, il écrit pour des chrétiens venus du monde juif palestinien, car il n’explique pas les sémitismes ni les termes techniques qu’il emploie, et ne traduit ordinairement pas les mots hébreux [66]. De plus, il signale régulièrement l’accomplissement des prophéties qui étaient bien connues des juifs, familiers de l’ancien Testament, mais ignorées des païens. C’est ainsi qu’on retrouve fréquemment chez lui l’expression (avec de légères variantes) : « Ceci est arrivé afin que fût accompli ce qu’a dit le prophète [67]… »
2. — D’autre part, l’auteur du premier Évangile est le mieux renseigné sur saint Matthieu que, seul, il appelle par son nom dans le récit de sa vocation. Publicain, c’est-à-dire péager de l’impôt pour le compte du roi Hérode et du procurateur romain, saint Matthieu était, de ce chef, familiarisé avec le langage administratif de cette fonction : le premier Évangile se caractérise effectivement par sa précision technique en matière de monnaies et d’impôts [68].
L’opinion de la critique moderne
La critique moderne rejette ces données traditionnelles. L’on peut dire que, malgré des présentations multiples et souvent contradictoires, l’opinion des nouveaux exégètes repose sur deux « arguments » majeurs : le contenu – ou plutôt le genre littéraire que, selon eux, le contenu postule – et la langue.
La critique, on le voit, ne s’intéresse qu’aux critères internes, aux investigations littéraires, qu’elle mêle d’explications sociologiques ou philosophiques et interprète d’après ses préjugés rationalistes ou modernistes. Elle ne fait pas appel aux témoignages des Pères et des écrivains antiques, sauf s’ils confortent ses conclusions ; mais, dans le cas contraire, elle les récuse.
1.— argument tiré du contenu et des idées du premier Évangile
Nous avons dit en commençant qu’en dépit des témoignages de la Tradition, la plupart des modernes refusent à l’auteur du premier Évangile la qualité de témoin oculaire, parce que son œuvre, dit Léon-Dufour, « reflète trop peu le “bien vu” que nous avons reconnu chez Marc ». Il est vrai que le style de saint Marc est beaucoup plus oral, sans recherche, racontant avec art des épisodes pris sur le vif que l’évangéliste a manifestement recueillis des lèvres ou de la plume de saint Pierre. Par exemple, la scène du paralytique, en Mc 2, 4 : « Ils défirent le toit […] et, ayant creusé un trou, ils descendent le grabat [69]… ». Mais le fait que saint Matthieu ait davantage construit son œuvre, taisant le détail des récits au profit des discours du Seigneur, ne prouve en rien qu’il n’était pas témoin oculaire. D’ailleurs, on trouve aussi chez lui des traits vivants qu’il est seul à rapporter, comme l’épisode de la statère recueillie dans la bouche du poisson pour payer les collecteurs du Temple (Mt 17, 24-27).
Les critiques modernes trouvent encore que le premier Évangile est théologiquement trop élaboré pour un écrit primitif. Les cinq grands discours du Christ [70], notamment, révèlent une œuvre mûrie doctrinalement, disent-ils, rédigée par conséquent par des chrétiens qui ont eu le temps de repenser la vie et l’enseignement du Christ à la lumière de l’événement pascal. D’ailleurs, cet Évangile contient des « préoccupations universalistes », il est ouvert à l’évangélisation de toutes les nations (Mt 28, 18 : « Allez enseigner toutes les nations… »), dessein qui ne peut être le fait de la première génération judéo-chrétienne, d’après les « experts » modernes [71].
La critique a donc inventé une école de « sages et de scribes [72] », continuateurs de l’œuvre et de la tradition de l’apôtre Matthieu, véritables auteurs de l’Évangile qui porte son nom. Cet Évangile serait donc une compilation d’éléments disparates, pris, pour une part, chez saint Marc, que le(s) rédacteur(s) du premier Évangile aurai(en)t embellis et réorganisés ; issus, pour une autre part, du témoignage propre et des logia supposés de l’apôtre Matthieu ; et, pour le reste, fruit de la réflexion théologique d’ultimes rédacteurs de la deuxième ou troisième génération de chrétiens. Cette dissection ravageuse une fois effectuée, inutile de dire qu’il ne reste pas grand-chose d’historique ni de vrai dans les pages de notre Évangile, et les modernes démolisseurs de l’Écriture ne sont d’ailleurs pas d’accord entre eux pour déterminer ce « noyau authentique ».
Ces thèses absurdes résultent de la débauche d’analyses littéraires des textes évangéliques à laquelle se livre l’exégèse depuis l’avènement de la Formgeschichtliche Methode. Dans le sillage de cette théorie protestante [73], on s’est mis à fractionner et à passer au crible chaque texte, selon ses genres littéraires supposés et son milieu d’origine (Sitz im Leben), pour en refaire l’histoire de la rédaction. D’abord très critiquée par les catholiques à cause des présupposés rationalistes et protestants qu’elle véhicule, cette méthode fut finalement adoptée par les exégètes néomodernistes à partir des années 1945-1950, parce qu’ils crurent y voir un prolongement de la méthode historique et « un instrument excellent » pour retracer l’histoire de la formation des Évangiles [74].
C’est en réalité un véritable cancer qui a détruit peu à peu la substance même de l’Écriture sainte et a conduit la science exégétique à des conséquences lamentables. Les conclusions de cette fausse science contredisent presque toujours les affirmations de la Tradition et du magistère de l’Église et ne reposent sur aucune preuve certaine. Elles dérivent essentiellement des présupposés philosophiques de leurs auteurs (disciples des systèmes idéaliste de Hegel et existentialiste de Heidegger).
Il faut y opposer la réponse du bon sens : Est-il vraisemblable que les évangélistes se soient livrés à cette « cuisine » littéraire très compliquée qu’on leur attribue ? Le fait que ces hypothèses se contredisent et se détruisent les unes les autres n’est-il pas la preuve de leur fragilité et de leur caractère totalement artificiel ? A quoi bon se donner tant de peine pour scruter le sens des textes évangéliques si c’est pour en apprendre qu’ils ne nous disent rien de solide sur la personne, les paroles et l’œuvre de Jésus ?
2. — argument tiré de la langue
A l’argument précédent, la critique moderne ajoute des raisons d’ordre linguistique.
Le premier Évangile, explique le père Xavier Léon-Dufour, ne paraît pas être la traduction d’un original sémitique, mais une « composition grecque », présentant « les caractères d’un écrit grec, soit par son vocabulaire, […] soit par son style (propositions subordonnées, génitif absolu, jeux de mots) [75]. » Dès lors, l’affirmation d’un original sémitique et, a fortiori, d’une « identité substantielle » entre l’écrit grec actuel et cet original, sont des hypothèses invérifiables et fortement contestables, conclut le jésuite.
Le grec de saint Matthieu est effectivement assez coulant, apparemment moins surchargé de sémitismes que celui de saint Marc [76]. Mais ces observations permettent simplement de conclure que le traducteur savait suffisamment le grec. « Quant aux rares jeux de mots [77], note le père Renié, on en retrouve quelques-uns dans la Vulgate : malos male perdet (21, 41 ), ainsi que d’autres assonances qui n’existent pas dans le texte grec : molentes in mola…, cum venerit invenerit… [78] ; qui irait soutenir toutefois que le latin est la langue originale du premier Évangile ? [79] »
Mais surtout, il faut répondre que les travaux de l’abbé Carmignac ont vérifié au contraire que, derrière l’écrit grec, il y a un original sémitique.
Lorsqu’il a voulu retraduire en hébreu de Qumrân l’Évangile de saint Marc et les passages parallèles de saint Matthieu et de saint Luc, l’abbé Carmignac a pu constater que le grec des Évangiles synoptiques obéissait docilement aux lois de la grammaire hébraïque et se présentait comme un décalque de l’hébreu :
Au fur et à mesure qu’avançait ma traduction, ma conviction se renforçait : […] C’était la langue à laquelle j’étais habitué par mes travaux sur les livres des Chroniques et sur les manuscrits de la Mer Morte ; mais cette langue, au lieu de s’exprimer avec des termes hébreux, s’exprimait avec des termes grecs. L’âme invisible était sémitique, mais le corps visible était grec.
La première explication qui vienne à l’esprit est de faire intervenir la langue maternelle des évangélistes. Etant d’origine sémitique, ils continuaient à penser selon des catégories sémitiques et ils s’exprimaient maladroitement dans une langue grecque qu’ils possédaient mal. […] Mais pas du tout. Le grec des Évangiles n’est pas un mauvais grec : il ne contient ni fautes d’accord, ni fautes de conjugaison, ni fautes patentes contre la syntaxe.
Veut-on supposer l’intervention d’un réviseur qui aurait fait disparaître les corrections éventuelles ? Cela ne suffirait pas encore, car ce grec, qui n’est pas un mauvais grec, n’est pas non plus un grec maladroit. […] Dans les Évangiles, ni gaucherie ni maladresse ; bien au contraire, une beauté simple et spontanée, mais qui n’est pas la beauté du grec, qui est la beauté habituelle de la prose sémitique. Les Évangiles n’ont pas été composés par des Sémites qui savaient mal le grec et qui parlaient ou écrivaient un jargon amphibie, intermédiaire entre les deux langues. Ils ont été rédigés par des gens qui écrivaient bien, mais selon les procédés sémitiques, et qui ont été traduits en un grec bien correct par d’autres gens qui tenaient à calquer les termes des premiers. L’apparence est parfaitement grecque, trop grecque pour provenir de gens qui possédaient mal cette langue ; mais la réalité est parfaitement sémitique, tellement sémitique qu’elle ne peut provenir que de gens s’exprimant tout naturellement dans leur langue maternelle. Autrement dit : le grec des Évangiles n’est pas un mauvais grec, ni un grec maladroit : c’est le bon grec d’un traducteur respectueux d’un original sémitique, qui en conserve la saveur et le parfum [80].
Pour vérifier son constat, le père Carmignac a sélectionné neuf catégories de sémitismes rencontrés dans les Évangiles synoptiques, parmi lesquels il n’a voulu retenir que les trois plus probants, constituant ce qu’il nomme « l’argument des sémitismes » : les sémitismes de composition [81], de transmission [82] et de traduction [83]. La présence répétée de tels sémitismes, qui ne peut s’expliquer par de simples coïncidences, prouve l’existence d’un substrat et même, dit Carmignac, d’un original sémitique, hébreu ou araméen.
Il est vrai que l’abbé Carmignac n’a systématiquement traduit que saint Marc : ses conclusions concernent avant tout le deuxième Évangile. D’ailleurs, pour saint Luc, il reconnaît qu’il s’agit d’une composition grecque dans laquelle ont été insérés des documents traduits littéralement de l’hébreu ou de l’araméen :
Le cas de Luc est différent. Il a manifestement composé son Évangile en grec, comme le prouve la belle période grecque qui constitue son prologue (1, 1-4). Et pourtant, on remarque chez lui les sémitismes les plus inattendus, parsemés au milieu de tournures d’un grec plus élégant. Pour expliquer tout cela, l’hypothèse la plus normale est de supposer qu’il travaillait sur des documents sémitiques, traduits très littéralement, qu’il insérait dans sa propre rédaction, parfois en les retouchant et parfois en conservant leur rugosité [84].
Mais, pour saint Matthieu, il ne fait pas de différence et le déclare « tout aussi sémitique que Marc ».
On pourrait objecter que c’est l’inverse qu’il faudrait plutôt dire, car si les témoignages de nombreux Pères, comme on l’a vu, affirment l’existence d’un Matthieu hébreu, aucun, en revanche, ne le dit pour saint Marc. Sur ce point, l’abbé Carmignac est tributaire de l’opinion des modernes donnant la priorité au second Évangile ; il partage cette idée de l’exégèse actuelle. Mais, tandis que la plupart des exégètes en concluent : « Puisque Matthieu dépend de Marc et que Marc est grec, donc Matthieu est grec », lui en déduit : « Puisque Matthieu dépend de Marc et que Marc est hébreu, il n’y a aucune difficulté à ce que Matthieu le soit également. »
En réalité, la priorité de saint Marc, quoi qu’en dise la majorité des exégètes actuels, n’est aucunement prouvée. Elle est, au contraire, contredite par toute la tradition et d’éminents spécialistes de la question synoptique la refusent. Il n’y a donc pas lieu de suivre l’abbé Carmignac sur ce point.
Du moins, ses découvertes donnent un éclatant démenti à la critique moderne. Faut-il en conclure que l’Évangile de saint Marc fut également rédigé originellement en hébreu ? L’abbé Carmignac l’affirme. Ce point appelle cependant une réserve ou une précision. Comme nous l’avons dit, en ce qui concerne le second Évangile, le seul texte envisagé comme canonique par les témoignages de la tradition, même les plus anciens, a toujours été et est le texte grec actuel. Il paraît donc inadéquat de parler d’original hébreu pour saint Marc, et si une rétroversion scientifique du texte, comme celle réalisée par l’abbé Carmignac, fait pourtant apparaître qu’il est certainement, lui aussi, une traduction quasi intégrale de l’hébreu, il faut en conclure que, par opposition à Matthieu, c’est avant de devenir un évangile que son texte était hébreu, autrement dit au niveau de sa source.
Cette précision n’est pas indifférente. Elle signifie que, pour saint Matthieu, le texte inspiré est le texte hébreu actuellement perdu [85] (mais cette perte n’est-elle pas le lot commun de tous les originaux de l’Écriture ?). Pour saint Marc, en revanche, même si, par impossible, l’on en découvrait aujourd’hui des fragments en hébreu, même si l’on avait toutes les raisons de croire que son texte hébreu sous-jacent est dû à la plume de saint Pierre, comme le suggère l’abbé Carmignac, cela ne remettrait pas en cause l’autorité canonique du texte grec qui resterait la référence obligée. Le terme « original », employé indifféremment par l’abbé Carmignac, ne signifie donc pas la même chose selon qu’il désigne le substrat (la source) hébraïque avéré de saint Marc, ou l’Évangile canonique hébreu de saint Matthieu. Dans le premier cas, il ne s’agit que d’un texte humain antécédent à l’inspiration, traduit (intégralement reproduit ?) par l’auteur inspiré, et non pas du texte inspiré lui-même [86].
La date et la langue
du premier Évangile
Pour terminer, il nous reste à répondre aux deux questions suivantes :
— Est-il possible d’assigner une date de rédaction précise à l’Évangile de saint Matthieu ?
— L’existence d’un original en langue sémitique étant bien établie, cette langue était-elle l’hébreu ou l’araméen ?
La date de composition
En ayant soin de distinguer ce qui est certain de ce qui est simplement probable, voici les données dont nous disposons pour établir la date de rédaction du premier Évangile :
1. — L’Évangile sémitique de saint Matthieu a paru le premier de tous.
C’est, nous l’avons vu, l’affirmation unanime de la tradition. Origène et saint Jérôme, parmi d’autres, le disent explicitement. La place occupée par l’Évangile selon saint Matthieu dans tous les manuscrits l’insinue clairement. Enfin, la Commission biblique a entériné l’enseignement traditionnel à ce sujet (2e réponse).
Les critères internes confirment ici encore la tradition : « C’est d’écrits de controverse, d’apologie fondée sur les Écritures qu’eut d’abord besoin la communauté chrétienne pour répondre aux juifs, plus que d’histoire proprement dite. L’Évangile de Matthieu correspond précisément à ce besoin [87]. » De fait, l’insistance de saint Matthieu sur les discours de Notre-Seigneur, jointe à son peu de souci de chronologie précise, nous ramène bien aux débuts de l’Église : les premiers fidèles palestiniens connaissaient la vie du Christ et se préoccupaient davantage de recueillir ses enseignements.
