A l’école du réel
Deux textes de Jean-Henri Fabre
Suite à l’article de M. l’abbé de la Tour (« La reconquête dans nos écoles catholiques ») qui cite les travaux de Jean-Henri Fabre [1], nous donnons deux textes du célèbre entomologiste. Nos lecteurs pourront constater à quel point ces considérations sur la cigale et le haricot intègrent plusieurs sujets, voire plusieurs matières, rendant leur étude d’autant plus passionnante.
Le Sel de la terre.
La cigale
LA RENOMMÉE se fait surtout avec les légendes ; le conte a le pas sur l’histoire dans le domaine de l’animal comme dans le domaine de l’homme. L’insecte, en particulier, s’il attire notre attention d’une manière ou de l’autre, a son lot de récits populaires dont le moindre souci est celui de la vérité.
Et, par exemple, qui ne connaît, au moins de nom, la cigale ? Où trouver, dans le monde entomologique, une renommée pareille à la sienne ? Sa réputation de chanteuse passionnée, imprévoyante de l’avenir, a servi de thème à nos premiers exercices de mémoire. En de petits vers, aisément appris, on nous la montre fort dépourvue quand la bise est venue et courant crier famine chez la fourmi, sa voisine. Mal accueillie, l’emprunteuse reçoit une réponse topique, cause principale du renom de la bête. Avec leur triviale malice les deux courtes lignes :
« Vous chantiez ! J’en suis bien aise,
Eh bien, dansez maintenant »,
ont plus fait pour la célébrité de l’insecte que ses exploits de virtuosité. Cela pénètre comme un coin dans l’esprit infantile et n’en sort jamais plus.
La plupart ignore le chant de la cigale, cantonnée dans la région de l’olivier ; nous savons tous, grands et petits, sa déconvenue auprès de la fourmi. A quoi tient donc la renommée ! Un récit de valeur fort contestable, où la morale est offensée tout autant que l’histoire naturelle, un conte de nourrice dont tout le mérite est d’être court, telle est la base d’une réputation qui dominera les ruines des âges tout aussi crânement que pourront le faire les bottes du Petit Poucet et la galette du Chaperon Rouge.
L’enfant est le conservateur par excellence. L’usage, les traditions, deviennent indestructibles une fois confiés aux archives de sa mémoire. Nous lui devons la célébrité de la cigale, dont il a balbutié les infortunes en ses premiers essais de récitation. Avec lui se conserveront les grossiers non-sens qui font le tissu de la fable ; la cigale souffrira toujours de la faim quand viendront les froids, bien qu’il n’y ait plus de cigales en hiver ; elle demandera toujours l’aumône de quelques grains de blé, nourriture incompatible avec son délicat suçoir ; en suppliante, elle fera la quête de mouches et de vermisseaux, elle qui ne mange jamais.
A qui revient la responsabilité de ces étranges erreurs ? La Fontaine, qui nous charme dans la plupart de ses fables par une exquise finesse d’observation, est ici bien mal inspiré. Il connaît à fond ses premiers sujets, le renard, le loup, le chat, le bouc, le corbeau, le rat, la belette et tant d’autres, dont il nous raconte les faits et gestes avec une délicieuse précision de détails. Ce sont des personnages du pays, des voisins, des commensaux. Leur vie publique et privée se passe sous ses yeux ; mais la cigale est étrangère là où gambade Jeannot Lapin ; La Fontaine ne l’a jamais entendue, ne l’a jamais vue. Pour lui, la célèbre chanteuse est certainement une sauterelle.
Grandville, dont le crayon rivalise de fine malice avec le texte illustre, commet la même confusion. Dans son dessin, voici bien la fourmi costumée en laborieuse ménagère. Sur le seuil de sa porte. A côté de gros sacs de blé, elle tourne dédaigneusement le dos à l’emprunteuse qui tend la patte, pardon, la main. Grand chapeau en cabriolet, guitare sous le bras, jupe collée aux mollets par la bise, tel est le second personnage, à effigie de sauterelle. Pas plus que La Fontaine, Granville n’a soupçonné la vraie cigale ; il a magnifiquement traduit l’erreur générale.
D’ailleurs, dans sa maigre historiette, La Fontaine n’est que l’écho d’un autre fabuliste. La légende de la cigale, si mal accueillie de la fourmi, est vieille comme l’égoïsme, c’est-à-dire comme le monde. Les bambins d’Athènes, se rendant à l’école avec leur cabas en sparterie bourré de figues et d’olives, la marmottait comme leçon à réciter. Ils disaient : « En hiver, les fourmis font sécher au soleil leurs provisions mouillées. Survient en suppliante, une cigale affamée. Elle demande quelques grains. Les avares amasseuses répondent : “Tu chantais en été, danse en hiver”. » Avec un peu plus d’aridité, c’est exactement le thème de La Fontaine contraire à toute saine notion.
La fable nous vient néanmoins de la Grèce, pays par excellence de l’olivier et de la cigale. Ésope en est-il bien l’auteur, comme le veut la tradition ? C’est douteux. Peu importe après tout, le narrateur est grec, il est compatriote de la cigale, qu’il doit suffisamment connaître. Il n’y a pas dans mon village de paysan assez borné pour ignorer le défaut absolu de cigales en hiver ; tout remueur de terre y connaît le premier état de l’insecte, la larve, que sa bêche exhume si souvent quand il faut, à l’approche des froids, chausser les oliviers ; il sait, l’ayant vu mille fois sur le bord des sentiers, comment en été cette larve sort de terre, par un puits rond, son ouvrage ; comment elle s’accroche à quelque brindille, se fend sur le dos, rejette sa dépouille, plus aride qu’un parchemin racorni, et donne la cigale, d’un tendre vert d’herbe rapidement remplacé par le brun.
Le paysan de l’Attique n’était pas un sot, lui non plus ; il avait remarqué ce qui ne peut échapper au regard le moins observateur ; il savait ce que savent si bien mes rustiques voisins. Le lettré, quel qu’il soit, auteur de la fable, se trouvait dans les meilleures conditions pour être au courant de ces choses-là. D’où proviennent alors les erreurs de son récit ?
Moins excusable que La Fontaine, le fabuliste grec racontait la cigale des livres, au lieu d’interroger la vraie cigale, dont les cymbales résonnaient à ses côtés ; insoucieux du réel, il suivait la tradition. Il était lui-même l’écho d’un raconteur plus ancien ; il répétait quelque légende venue de l’Inde, la vénérable mère des civilisations. Sans savoir au juste le thème que le calame de l’Hindou avait confié à l’écriture pour montrer à quel péril conduit une vie sans prévoyance, il est à croire que la petite scène animale mise en jeu était plus rapprochée du vrai que ne l’est le colloque entre la cigale et la fourmi. L’Inde, grande amie des bêtes, était incapable de pareille méprise. Tout semble le dire : le personnage principal de l’affabulation primitive n’est pas notre cigale, mais bien quelque autre animal, un insecte si l’on veut, dont les mœurs concordaient convenablement avec le texte adopté.
Importé en Grèce, après avoir pendant de longs siècles fait réfléchir les sages et amusé les enfant sur les bords de l’Indus, l’antique conte, vieux peut-être comme le premier conseil d’économie d’un père de famille, et transmis avec plus ou moins de fidélité d’une mémoire à l’autre, dut se trouver altéré dans ses détails, comme le sont toutes les légendes que le cours des âges accommode aux circonstances des temps et des lieux.
Le Grec, n’ayant pas dans ses campagnes l’insecte dont parlait l’Hindou, fit intervenir par à peu près la cigale, de même qu’à Paris, la moderne Athènes, la cigale est remplacée par la sauterelle. Le mal était fait. Désormais indélébile, confiée qu’elle est à la mémoire de l’enfant, l’erreur prévaudra contre une vérité qui crève les yeux.
Essayons de réhabiliter la chanteuse calomniée par la fable. C’est une importune voisine, je me hâte de le reconnaître. Tous les étés elle vient s’établir par centaines devant ma porte, attirée qu’elle est par la verdure de deux grands platanes ; et là, du lever au coucher du soleil, elle me martèle le cerveau de sa rauque symphonie. Avec cet étourdissant concert, la pensée est impossible ; l’idée tournoie, prise de vertige, incapable de se fixer. Si je n’ai pas profité des heures matinales, la journée est perdue.
Ah ! bête ensorcelée, plaie de ma demeure que je voudrais si paisible, on dit que les Athéniens t’élevaient en cage pour jouir à l’aise de ton chant. Une, passe encore, pendant la somnolence de la digestion ; mais des centaines, bruissant à la fois et vous tympanisant l’ouïe lorsque la réflexion se recueille, c’est un vrai supplice ! Tu fais valoir pour excuse tes droits de première occupante. Avant mon arrivée, les deux platanes t’appartenaient sans réserve ; et c’est moi qui suis l’intrus sous leur ombrage. D’accord, mets néanmoins une sourdine à tes cymbales, modère tes arpèges, en faveur de ton historien. La vérité rejette comme invention insensée ce que nous dit le fabuliste. Qu’il y ait parfois des relations entre la cigale et la fourmi, rien de plus certain ; seulement ces relations sont l’inverse de ce qu’on nous raconte. Elles ne viennent pas de l’initiative de la première, qui n’a jamais besoin du secours d’autrui pour vivre ; elles viennent de la seconde, rapace exploiteuse, accaparant dans ses greniers toute chose comestible. En aucun temps, la cigale ne va crier famine aux portes des fourmilières, promettant loyalement de rendre intérêt et principal ; tout au contraire, c’est la fourmi qui, pressée par la disette, implore la chanteuse. Que dis-je, implore ! Emprunter et rendre n’entrent pas dans les mœurs de la pillarde. Elle exploite la cigale, effrontément la dévalise. Expliquons ce rapt, curieux point d’histoire non encore connu.
En juillet, aux heures étouffantes de l’après-midi, lorsque la plèbe insecte, exténuée de soif, erre cherchant en vain à se désaltérer sur les fleurs fanées, taries, la cigale se rit de la disette générale. Avec son rostre, fine vrille, elle met en perce une pièce de sa cave inépuisable. Établie, toujours chantant, sur un rameau d’arbuste, elle fore l’écorce ferme et lisse que gonfle une sève mûrie par le soleil. Le suçoir ayant plongé par le trou de bonde, délicieusement elle s’abreuve, immobile, recueillie, tout entière aux charmes du sirop et de la chanson.
Surveillons-la quelque temps. Nous assisterons peut-être à des misères inattendues. De nombreux assoiffés rôdent, en effet ; ils découvrent le puits que trahit un suintement sur la margelle. Ils accourent, d’abord avec quelque réserve, se bornant à lécher la liqueur extravasée. Je vois s’empresser autour de la piqûre melliflue des guêpes, des mouches, des forficules, des sphex, des pompiles, des cétoines, des fourmis surtout.
Les plus petits, pour se rapprocher de la source, se glissent sous le ventre de la cigale, qui, débonnaire, se hausse sur les pattes et laisse passage libre aux importuns ; les plus grands, trépignant d’impatience, cueillent vite une lippée, se retirent, vont faire un tour sur les rameaux voisins, puis reviennent, plus entreprenants. Les convoitises s’exacerbent : les réservés de tantôt deviennent turbulents agresseurs, disposés à chasser de la source le puisatier qui l’a fait jaillir.
En ce coup de bandits, les plus opiniâtres sont les fourmis. J’en ai vu mordiller la cigale au bout des pattes : j’en ai surpris lui tirant le bout de l’aile, lui grimpant sur le dos, lui chatouillant l’antenne. Une audacieuse s’est permis, sous mes yeux, de lui saisir le suçoir, s’efforçant de l’extraire.
Ainsi tracassé par ces nains et à bout de patience, le géant finit par abandonner le puits. Il fuit en lançant aux détrousseurs un jet de son urine. Qu’importe à la fourmi cette expression de souverain mépris ! Son but est atteint. La voilà maîtresse de la source, trop tôt tarie quand ne fonctionne plus la pompe qui la faisait sourdre. C’est peu, mais c’est exquis. Autant de gagné pour attendre nouvelle lampée, acquise de la même manière dès que l’occasion s’en présentera.
On le voit : la réalité intervertit à fond les rôles imaginés par la fable. Le quémandeur sans délicatesse, ne reculant pas devant le rapt, c’est la fourmi ; l’artisan industrieux, partageant volontiers avec qui souffre, c’est la cigale. Encore un détail, et l’inversion des rôles s’accusera davantage. Après cinq à six semaines de liesse, long espace de temps, la chanteuse tombe du haut de l’arbre, épuisée par la vie. Le soleil dessèche, les pieds des passants écrasent le cadavre. Forban toujours, en quête de butin, la fourmi le rencontre. Elle dépèce la riche pièce, la dissèque, la cisaille, la réduit en miettes, qui vont grossir son amas de provisions. Il n’est pas rare de voir la cigale agonisante, dont l’aile frémit encore dans la poussière, tiraillée, écartelée par une escouade d’équarrisseurs. Elle en est toute noire. Après ce trait de cannibalisme, la preuve est faite des vraies relations entre les deux insectes. […]
[Fabre j.-h., Mœurs des insectes, Delagrave, s.d., pages 1-7,
ou : Souvenirs entomologiques, Paris, R. Laffont (« Bouquins »), t. I, p. 1052-1057.]
L’origine du haricot
S’il est un légume du bon Dieu sur la terre, c’est bien le haricot. Il a pour lui toutes les qualités : souplesse de pâte sous la dent, sapidité flatteuse, abondance, bas prix et vertus nutritives. C’est une chair végétale qui, non odieuse, non sanglante, équivaut aux horreurs découpées sur l’étal du boucher. Pour en rappeler énergiquement les services, l’idiome provençal le nomme gounflo-gus.
Sainte fève, consolation des gueux, à peu de frais, oui tu le gonfles, le travailleur, l’homme de bien et de talent à qui n’est pas échu le bon numéro dans l’insensée loterie de la vie ; fève débonnaire, avec trois gouttes d’huile et filet de vinaigre, tu faisais le régal de mes jeunes années ; maintenant encore, sur le tard de mes jours, tu es la bienvenue dans ma pauvre écuelle. Soyons amis jusqu’à la fin.
Aujourd’hui, mon dessein n’est pas de célébrer tes mérites : je veux, tout simplement, t’adresser une question de curieux. Quel est ton pays d’origine ? Es-tu venue de l’Asie centrale, avec la gourgane et le pois ? Faisais-tu partie de la collection de semences que nous apportaient de leur jardinet les premiers pionniers de la culture ? L’antiquité te connaissait-elle ?
Ici l’insecte, témoin impartial et bien renseigné, répond : « Non, dans nos régions, l’antiquité ne connaissait pas le haricot. Le précieux légume n’est pas venu dans nos pays par les mêmes voies que la fève. C’est un étranger, tard introduit dans l’ancien continent. »
Le dire de l’insecte mérite sérieux examen, étayé qu’il est de raisons fort plausibles. Voici les faits. Depuis bien longtemps attentif aux choses de l’agriculture, je n’ai jamais vu des haricots attaqués par un ravageur quelconque de la série entomologique, en particulier par les bruches, exploiteurs attitrés des semences légumineuses.
J’interroge sur ce point les paysans mes voisins. Ce sont gens de haute vigilance quand il s’agit de leur récolte. Toucher à leur bien, méfait abominable, bientôt découvert. D’ailleurs la ménagère est là qui, épluchant dans une assiette, grain par grain, les haricots destinés à la marmite, ne manquerait pas de trouver le malfaiteur sous son doigt scrupuleux.
Eh bien, tous, unanimement, répondent à mes questions par un sourire où se lit leur peu de foi en mon savoir concernant les petites bêtes. « Monsieur, disent-ils, apprenez que dans le haricot il n’y a jamais de ver. C’est une graine bénie, respectée du charançon. Le pois, la fève, la lentille, la gesse, le pois chiche, ont leur vermine ; lui, lou gounflo-gus, jamais. Comment ferions-nous, pauvres gens que nous sommes, si le courcoussoun nous le disputait ? »
Le cuirculionide, en effet, le méprise, dédain bien étrange si l’on considère avec quelle ferveur les autres légumes sont attaqués. Tous, jusqu’à la maigre lentille, sont ardemment exploités ; et le haricot, si engageant par le volume et la saveur, reste indemne. C’est à n’y rien comprendre. Pour quels motifs la bruche [2], qui passe, sans hésiter, de l’excellent au médiocre, du médiocre à l’excellent, dédaigne-t-elle la délicieuse graine ? Elle quitte la gesse pour le pois, elle quitte le pois pour la fève, la vesce, satisfaite du mesquin granule aussi bien que de l’opulent gâteau, et les séductions du haricot la laissent indifférente. Pourquoi ?
Apparemment parce que ce légume lui est inconnu. Les autres, tant les indigènes que les acclimatés venus de l’Orient, lui sont familiers depuis des siècles ; chaque année elle en éprouve l’excellence, et confiante dans les leçons du passé, elle règle sur les antiques usages les soins de l’avenir. Le haricot lui est suspect comme nouveau venu dont elle ignore jusqu’ici les mérites.
L’insecte hautement l’affirme : chez nous, le haricot est de date récente. Il nous est venu de très loin, à coup sûr du nouveau monde. Toute chose mangeable convoque des préposés à son utilisation. S’il était originaire de l’ancien continent, le haricot aurait ses consommateurs attitrés, à la façon du pois, de la lentille et des autres. La moindre semence de légumineuse, souvent pas plus grosse qu’une tête d’épingle, nourrit sa bruche, un nain qui patiemment la gruge, l’excave en habitacle ; et lui, le dodu, l’exquis, serait épargné !
A cette étrange immunité, pas d’autre explication que celle-ci : comme la pomme de terre et le maïs, le haricot est un don du nouveau monde. Il est arrivé chez nous non accompagné de l’insecte, son réglementaire exploiteur au pays natal ; il a trouvé dans nos champs d’autres grainetiers qui, ne le connaissant pas, l’ont dédaigné. De même sont respectés ici le maïs et la pomme de terre à moins que ne surviennent, accidentellement importés, leurs consommateurs américains.
Le dire de l’insecte est confirmé par le témoignage négatif des vieux classiques : à la rubrique table de leurs paysans, jamais le haricot ne paraît. Dans la seconde églogue de Virgile, Thestylis prépare le repas des moissonneurs :
Thestylis et rapido fessis messoribus æstu
Allia serpyllumque herbas contundit olentes.
La mixture est l’équivalent de l’aïoli, cher au gosier provençal. Cela fait très bien en des vers, mais c’est peu substantiel. On désirerait ici le plat de résistance, le plat de haricots rouges, assaisonnés d’oignon coupé menu. A la bonne heure : voilà qui leste l’estomac, tout en restant rural, non moins bien que l’ail. Ainsi repue, en plein air, au chant des cigales, l’équipe des moissonneurs peut faire brève méridienne et doucement digérer, à l’ombre des javelles. Nos modernes Thestylis, peu différentes de leurs sœurs antiques, se garderaient bien d’oublier le gounflo-gus, ressource économique des larges appétits. La Thestylis du poète n’y songe pas, parce qu’elle ne les connaît pas.
Le même auteur nous montre Tityre offrant l’hospitalité d’une nuit à son ami Mélibée, qui, chassé de son bien par les soldats d’Octave, s’en va, la jambe traînante, derrière son troupeau de chèvres. Nous aurons, dit Tityre, des châtaignes, du fromage, des fruits. L’histoire ne dit pas si Mélibée se laissa tenter. C’est dommage. Pendant le sobre repas, nous aurions appris, de façon plus explicite, qu’aux pâtres des vieux temps manquait le haricot.
Ovide nous raconte, en délicieux récit, la réception que Philémon et Baucis firent aux dieux inconnus hôtes de leur chaumière. Sur la table à trois pieds équilibrée d’un tesson, ils servent de la soupe aux choux, du lard rance, des œufs tournés un moment sur la cendre chaude, des cornouilles confites dans la saumure, du miel, des fruits. A ces rustiques somptuosités un mets manque, mets essentiel que n’oublieraient pas les Baucis de nos campagnes. Après la soupe au lard viendrait, obligatoire, la platée de haricots. Pour quels motifs Ovide, lui si riche de détails ne parle-t-il pas du légume qui ferait si bien dans le menu ? Même réponse : il ne devait pas le connaître.
En vain j’interroge le peu que mes lectures m’ont appris sur le manger rural aux temps antiques, aucun souvenir ne me revient concernant le haricot. Le pot du vigneron et du moissonneur me parle du lupin, de la fève, du pois, de la lentille, jamais du légume par excellence.
Sous un autre rapport, le haricot a réputation. Ça flatte, comme dit l’autre, ça flatte, on en mange, et puis va te promener. Il se prête donc aux grosses plaisanteries aimées du populaire, surtout quand elles sont formulées par le génie sans vergogne d’un Aristophane et d’un Plaute. Quels effets de scène avec une simple allusion à la fève sonore, quels éclats de rire parmi les mariniers d’Athènes et les portefaix de Rome ! En leur folle gaieté, dans un langage moins réservé que le nôtre, les deux maîtres comiques ont-ils fait quelque usage des vertus du haricot ? Aucun. Silence complet sur le tonitruant légume.
Le terme de haricot donne lui-même à réfléchir. C’est un mot bizarre, sans parenté avec nos vocables. Par sa tournure étrangère à nos combinaisons de sons, il éveille en l’esprit quelque jargon de Caraïbes, comme le font caoutchouc et cacao. L’expression viendrait-elle, en effet, des Peaux-Rouges de l’Amérique ? Avec le légume, aurions-nous reçu, plus ou moins conservé, le nom qui le désignait en son pays natal ? Peut-être bien, mais comment le savoir ? Haricot, fantasque haricot, tu nous proposes un curieux problème de linguistique.
Le français l’appelle aussi faséole, flageolet. Le provençal le nomme faioù et favioù ; le catalan, fayol ; l’espagnol, faseolo ; le portugais feyâo ; l’italien, fagiuolo. Ici, je me reconnais : les langues de la famille latine ont conservé, avec l’inévitable altération de la désinence, le terme antique de faseolus.
Or, si je consulte mon lexique, je trouve : faselus, faseolus, phaseolus, haricot. Savant lexique, permettez-moi de vous le dire : vous traduisez mal ; faselus, faseolus, ne peut signifier haricot. Et la preuve sans réplique, la voici. Dans ses Géorgiques [3], Virgile nous apprend en quelle saison il convient de semer le faselus. Il nous dit :
Si vero viciamque seres vilemque faselum…,
Haud obscura cadens mittet tibi signa Bootes ;
Incipe, et ad medias sementem extende pruinas.
Rien de plus clair que le précepte du poète admirablement renseigné sur les choses des champs : il faut commencer les semailles du faselus à l’époque où la constellation du Bouvier disparaît au couchant, c’est-à-dire vers la fin octobre, et les poursuivre jusqu’au milieu des frimas.
En de telles conditions, le haricot est hors de cause : c’est une plante frileuse qui ne supporterait pas la moindre gelée. L’hiver lui serait fatal, même sous le climat de l’Italie méridionale. Plus résistants au froid à cause de leurs pays d’origine, le pois, la fève, la gesse et autres ne redoutent pas, au contraire, l’ensemencement automnal et se maintiennent prospères pendant l’hiver à la condition que le climat ait quelque douceur.
Que représente alors le faselus des Géorgiques, le légume problématique qui a transmis son nom au haricot dans les langues latines ? En tenant compte de l’épithète méprisante vilis dont le stigmatise le poète, volontiers je verrais en lui la gesse cultivée, le grossier pois carré, la jaïsso peu estimée du paysan provençal.
J’en étais là du problème du haricot presque élucidé par le seul témoignage de l’insecte, lorsqu’un document inattendu vient me donner le dernier mot de l’énigme. C’est encore un poète, de grand renom, M. José-Maria de Heredia, qui prête son aide au naturaliste. Sans se douter du service rendu, un de mes amis, l’instituteur du village, me communique une brochure [4] où je lis la conversation suivante entre le maître ciseleur de sonnets et une dame journaliste lui demandant laquelle de ses œuvres il préfère.
— Que voulez-vous que je vous réponde, fait le poète. Je suis très embarrassé. Je ne sais quel est le sonnet que je préfère : je les ai tous faits avec une peine horrible… Et vous, lequel préférez-vous ?
— Comment est-il possible, mon cher maître, de choisir au milieu de joyaux, chacun d’une parfaite beauté ? Vous faites étinceler, sous mes yeux émerveillés, des perles, des émeraudes, des rubis ; comment puis-je me décider à préférer l’émeraude à la perle ? Le collier entier me transporte d’admiration.
— Eh bien moi, il y a quelque chose dont je suis plus fier que de tous mes sonnets, et qui a bien plus fait pour ma gloire que mes vers.
J’ouvre de grands yeux, et je demande :
— C’est ?…
Mon maître me regarde avec malice ; puis triomphant avec cette belle flamme dans les yeux qui éclaire sa face de jeunesse, il crie :
— C’est d’avoir trouvé l’étymologie du mot haricot !
Je suis tellement stupéfaite que j’oublie de rire.
— Ce que je vous dis là est très sérieux.
— Je reconnaissais, mon cher maître, votre réputation de profonde érudition ; mais de là à m’imaginer que vous étiez glorieux d’avoir trouvé l’étymologie du mot haricot, ah ! non, non ! je ne m’attendais pas à celle-là ! Pouvez-vous me raconter de quelle façon vous avez fait cette découverte ?
— Très volontiers. Voici : j’ai trouvé des renseignements sur les haricots en faisant des recherches dans le beau livre d’histoire naturelle du XVIe siècle, d’Hernandez : De Historia plantarum novi orbis. Le mot de haricot est inconnu en France jusqu’au XVIIe siècle ; on disait fèves ou phaséols ; en mexicain, ayacot. Trente espèces de haricots étaient cultivées au Mexique avant la conquête. On les nomme encore aujourd’hui ayacot, surtout le haricot rouge, ponctué de noir ou de violet. Un jour, je me suis rencontré chez Gaston Paris, avec un grand savant. En entendant mon nom, il se précipite et me demande si c’est moi qui ai découvert l’étymologie du mot haricot. Il ignorait absolument que j’eusse fait des vers et publié les Trophées.
Ah ! la superbe boutade, qui met la joaillerie des sonnets sous la protection d’un légume ! Je suis à mon tour ravi de l’ayacot. Comme j’avais raison de soupçonner dans le bizarre terme haricot une locution de Peau-Rouge ! Comme l’insecte était véridique nous affirmant, à sa manière, que la précieuse graine nous était venue du nouveau monde ! Tout en gardant, de peu s’en faut, sa dénomination première, la fève de Montézuma, l’ayacot aztèque, a passé du Mexique dans nos jardins potagers. […]
[Tiré de J.-H. Fabre, Les Insectes, peuple extraordinaire, Marabout, 1962
ou : Souvenirs entomologiques, Paris, R. Laffont (« Bouquins »), t. II, p. 483-487.]
[1] — Voir ci-dessus, p. 60 et 81.
[2] — Insecte coléoptère dont les larves vivent dans les graines de légumineuses. (NDLR.)
[3] — Géorgiques, liv. I, vers 227 et sq.
[4] — Noël des Annales politiques et littéraires : Les Enfants jugés par leurs pères, 1901.

