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L’eucharistie

 

Étude sur les sacrements (IV)

 

 

 

par Dom Bernard Maréchaux O.S.B.

 

 

 

Les trois premières parties de cette étude se trouvent dans nos numé­ros 29 (page 128 : les sacrements en général), 31 (page 95 : le baptême) et 35 (page 124 : la confirmation).

Ces pages sur la sainte eucharistie sont extraites du Bulletin Notre-Dame de la Sainte Espérance, numéros de décembre 1879 à février 1880.

Le Sel de la terre.

 

 

Raisons de ce sacrement

 

QUAND un voyageur a gravi une montagne, il s’arrête pour mesurer, du regard, le chemin parcouru. L’eucharistie est comme le point culminant de toute la reli­gion chrétienne, qui a pour objet d’unir, de rattacher (religare) les hommes à Dieu. Si nous mesurons le chemin parcouru par l’enfant d’Adam pour arriver à ce sommet, nous trouvons qu’il a franchi la distance de la terre au ciel, ou, pour mieux dire, des portes de l’enfer aux portes du ciel. Le point de départ, c’est le péché originel, qui est la porte de l’enfer ; le point d’arrivée, c’est l’union avec Dieu par Notre-Seigneur, c’est l’apprentissage et le commencement du paradis. Quel chemin ! avec quelle rapidité la grâce de Dieu ne le fait-elle pas franchir au moyen des sacrements.

En lisant les pages si pures de la Bible où l’écrivain sacré raconte l’histoire de Ruth, nous y voyons une image de l’âme ainsi amenée comme par degrés à s’unir à Notre-Seigneur. Ruth, la moabite, Ruth l’étrangère représente les pauvres païens qui vivaient dans le monde sans Dieu et sans Christ, étrangers, comme dit saint Paul, à la vie et aux espérances d’Israël (Ep 2, 12). En voyant Ruth entrer dans le pays d’Israël, puis glaner quelques épis dans le champ de Booz, il nous semble voir ces pauvres païens se mettre en rapport avec l’Église chrétienne, entrer même dans l’assemblée des premiers fidèles, et y recueillir, comme en glanant, quelques paroles de vie. Quand Booz associe Ruth à ses moissonneurs, et l’autorise à prendre sa réfection avec les gens de sa maison, celle-ci nous paraît une image assez fidèle de nos catéchumènes initiés à la fa­mille du Christ sans être chrétiens encore. Enfin, grâce aux conseils de Noémi comme d’une prudente marraine, Ruth parvient à se faire épouser par Booz : voilà le dénouement, voilà l’union avec Notre-Seigneur.

Le conseil que donne Noémi à sa belle-fille est très digne d’attention. « Lave-toi, lui dit-elle, parfume-toi, revêts-toi de tes plus beaux habits ; et ainsi va trouver Booz, et réclame de lui qu’il te prenne pour épouse, car c’est un de nos plus proches parents. » Lave-toi ! parfume-toi ! ces mots mystérieux sont comme une allusion aux sacrements de baptême et de confirmation. Lavée par l’eau baptismale, parfumée par l’onction sainte, toute revêtue par le Saint-Esprit d’ornements d’un prix inestimable, l’âme s’enhardit jusqu’à prétendre à des noces divines : Notre‑Seigneur, par son incarnation, n’est-il pas devenu l’un de nos proches ? Elle va donc à lui, Notre-Seigneur consent à l’épouser. Et l’union nuptiale se consomme dans l’eucharistie.

 

*

 

Tout ce qui se fait dans l’Église, tout ce que fait l’Église vis-à-vis des âmes tend à cette union. Le mystère de l’Église, dit Bossuet, est un mystère d’unité.

Le baptême pose dans l’âme un principe d’unité qui est la grâce sancti­fiante. L’amour des biens inférieurs, des biens extérieurs et sensibles, est pour les hommes un principe de division ; car ces biens ne peuvent être possédés que par un seul homme, à l’exclusion des autres. L’amour du bien supérieur et infini, qui est Dieu lui-même, est au contraire un principe d’union, car ce bien-là rapproche tous ceux qui l’aiment, en se communiquant tout entier, sans divi­sion, à chacun d’eux. Le baptême, faisant prédominer en l’homme l’amour de Dieu, met donc en lui un principe d’unité : unité avec Dieu, unité avec ses semblables en Dieu.

La confirmation perfectionne merveilleusement ce principe. Elle fortifie l’âme contre les menaces de la mort temporelle. L’âme du chrétien confirmé est plus inébranlablement attachée à Dieu qu’à son propre corps ; elle quittera plutôt son corps qu’elle n’abandonnera Dieu. Elle crie avec l’apôtre : « Qui nous séparera de la charité de Jésus-Christ ? » Elle répond avec lui : « Je suis certain que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les vertus, ni les choses présentes, ni les choses à venir, ni la violence, ni ce qui est en haut, ni ce qui est en bas, ni aucune créature ne pourra nous séparer de la charité de Dieu qui est en Jésus-Christ Notre-Seigneur » (Rm 8, 38, 39).

L’amour de Dieu, ainsi enraciné, ainsi fortifié dans l’âme, lui imprime un mouvement puissant vers l’objet aimé. Elle aspire à une union effective. L’amour, dit saint Denis, est une puissance essentiellement unissante.

Sans doute, l’âme qui aime Dieu souverainement lui est déjà unie par le fait même de son amour. Mais cela ne saurait lui suffire ; il faut qu’elle possède ce qu’elle aime. Et c’est seulement en cette possession que l’amour atteint sa perfection souveraine.

Dieu ne saurait frustrer ces aspirations, ces désirs brûlants de l’âme dont il est aimé. Il n’attend pas à la vie future pour se communiquer à elle. Dès la vie présente, il opère cette ineffable communication. Il l’opère, il est vrai, suivant les conditions de la vie présente, qui est le temps de la foi ; et en conséquence il se cache, en se donnant, sous les voiles du sacrement. Mais enfin il se donne réellement. L’âme possède son Dieu : elle est unie à celui qu’elle aime ; elle le boit et le mange, elle en vit. C’est le mystère de l’unité qui se consomme.

Et comment se consomme-t-il ? En Jésus-Christ et par Jésus-Christ.

Jésus-Christ est le divin milieu dans lequel nous devons tous être unis et réunis à Dieu. Étant Dieu comme son Père, et s’étant fait homme comme nous, il est devenu, par son incarnation, le trait d’union entre Dieu et les hommes. « Nul ne vient au Père que par moi » nous dit-il en saint Jean.

Entre ses mains divines, la nature humaine qu’il a prise est un instrument d’une douceur incomparablement puissante pour attirer tous les hommes et les fixer tous en Dieu. Ô prodige ! Il cache cette nature humaine sous les voiles lé­gers des espèces du pain et du vin ; ainsi cachée, ainsi réduite pour ainsi dire, il la dépose en chacun de nous, nous donnant vraiment et réellement son sang à boire, sa chair à manger. Nous voilà donc bien intimement unis à Notre-Sei­gneur : sa chair est unie à notre chair, son âme est jointe à notre âme. Et comme il est tout ensemble homme et Dieu, unis à son humanité, nous sommes, par le fait même, unis à sa divinité, unis au Père et au Fils et au Saint-Esprit, unis entre nous en Dieu, à tout jamais unis. C’est l’accomplissement de la sublime et touchante prière de Notre-Seigneur à son Père après l’institution de l’eucharistie. « Moi en eux, et vous en moi, afin qu’ils soient consommés dans l’unité ! » (Jn 17, 23.)

 

*

 

On comprend maintenant comment l’eucharistie est le point central de la religion chrétienne, qui, étant tout esprit, met à notre portée les choses spiri­tuelles par des signes visibles. Nous avons cherché à pénétrer le mystère caché sous le signe ; examinons comment le signe est très apte à le représenter et à le produire.

C’est une loi dans la nature que les substances supérieures ont puissance pour s’assimiler les substances inférieures, étant données certaines conditions. Ainsi, la plante pompe les sucs de la terre, et en forme ses tissus ; l’animal se nourrit des plantes, et se les assimile ; les animaux les plus forts détruisent les plus faibles, et y puisent leur vie. De même le pain que nous mangeons se transforme en notre sang et en notre chair.

Si le pain, si l’aliment que nous prenons avait une vertu supérieure à la nôtre, s’il était vivant d’une vie plus excellente que notre vie, il arriverait infailli­blement ceci, c’est qu’il nous transformerait en lui-même, au lieu d’être trans­formé en nous. Ce ne serait plus lui qui se changerait en sang et en chair ; ce serait nous qui passerions en la substance de ce pain merveilleux.

Or, c’est ce qui arrive dans l’eucharistie, non pas corporellement, mais spi­rituellement. Nous y recevons, sous la figure du pain, Notre-Seigneur, qui, étant Dieu, possède une vertu infiniment supérieure à la nôtre pour nous attirer à son unité. Tandis que les organes de la digestion agissent sur les espèces du pain et détruisent ces frêles enveloppes, Notre-Seigneur, agissant tout spirituellement sur notre âme, la convertit, pour ainsi dire, en son esprit, nous ramenant tous à son unité. Extérieurement, nous mangeons Notre-Seigneur, intérieurement nous sommes mangés par lui. Incorporat nos sibi, Jesus edentes.

Ainsi, la vérité répond au signe. Notre-Seigneur se communique à nous comme un aliment, il nous nourrit, nous sustente, nous fortifie, nous fait vivre. Mais, étant un aliment tout divin, il nous élève à sa condition, au lieu de s’abaisser à la nôtre ; il nous réduit à lui-même, et ainsi, vivant en chacun de nous, nous transformant tous en lui, il nous unit tous entre nous sur le modèle de l’unité divine. Il a donné lui-même la formule de cette union : « Celui qui mange ma chair demeure en moi et moi en lui » (Jn 6, 57). Tous en un même Jésus, un même Jésus en tous : voilà l’unité. Elle répond à la formule de l’unité divine : un même Dieu en trois personnes. Notre-Seigneur l’avait ainsi demandé à son Père. « La clarté que vous m’avez donnée, je la leur ai donnée, afin qu’ils soient une même chose, comme nous, nous sommes une même chose » (Jn 17, 22).

Tel est le mystère ; il est grand, insondable. Pour y entendre quelque chose, pour en goûter quelque chose, il faut chasser bien loin toute idée d’unité corporelle. Car, dans l’eucharistie, le corps de Notre-Seigneur, instrument d’unité, existe à la manière des esprits, et agit tout spirituellement.

Saint Augustin raconte en ses Confessions [1] qu’un jour qu’il était encore païen, Dieu lui donna une vue intellectuelle sur la nature divine, que jusqu’alors il  n’avait pas pu concevoir. « Mais, dit-il, ô mon Dieu, ma faible intelligence fut éblouie, tant vous y lanciez de puissants rayons ; et je reconnus que j’étais en­core loin de vous dans une région qui n’avait rien de commun avec vous. Alors j’entendis comme votre voix qui me criait du haut du ciel : Je suis le pain de ceux qui sont grands, grandis, et tu me mangeras. Et tu ne me changeras pas en toi, comme l’aliment de ton corps ; mais tu seras changé en moi. » Devenu chré­tien, Augustin comprit le sens de ces paroles mystérieuses qui se vérifient dans l’eucharistie. Il comprit que l’homme, étant déchu, ne peut plus entrer en rela­tion directe avec Dieu par la voie de l’intelligence ; Dieu se donne à lui par la voie des sens ; c’est par là qu’il arrive à l’intelligence et au cœur de l’homme pour les remplir.

Saint François de Sales explique admirablement, dans une lettre, comment par la communion, Notre-Seigneur passe tout entier en nous, pour nous attirer tout en lui.

 

Qu’entendez-vous, dit le tout aimable saint, que l’on fasse bonne digestion spirituelle de Jésus-Christ ? Ceux qui font bonne digestion corporelle ressentent un renforcement par tout le corps, par la distribution générale qui se fait de la viande en toutes les parties ; ainsi, ceux qui font bonne digestion spirituelle ressentent que Jésus-Christ, qui est leur viande, s’épanche et se communique à toutes les parties de leur âme et de leur corps. Ils ont Jésus-Christ au cerveau, au cœur, en la poi­trine, aux yeux, aux mains, en la langue, aux oreilles et aux pieds.

Mais ce Sauveur, que fait-il partout là ? Il redresse tout, il purifie tout, il vivi­fie tout ; il aime dans le cœur, il entend au cerveau, il anime dans la poitrine, il voit aux yeux, il parle en la langue, et ainsi des autres ; il fait tout en tout ; et alors nous vivons ; non point nous-mêmes, mais Jésus-Christ vit en nous. 

Oh ! quand sera-ce, mon Dieu, quand sera-ce ? Je vous montre à quoi il faut prétendre, bien qu’il faille se contenter d’y atteindre petit à petit.

Tenons-nous humbles, et communions hardiment ; peu à peu notre estomac intérieur s’apprivoisera avec cette viande, et apprendra à la bien digérer. C’est un grand point que de ne manger que d’une viande, quand elle est bonne, et l’estomac fait bien mieux son devoir. Ne désirons que le Sauveur, et j’espère que nous ferons bonne digestion. 

 

 

Le pain et le vin

 

Nous avons montré comment le baptême, employé comme symbole reli­gieux, se retrouvait chez tous les anciens peuples ; comment ils attachaient une importance capitale aux onctions, envisagées comme signe d’une consécration spéciale à la divinité. Nous allons voir comment les oblations du pain et du vin remontent à la plus haute antiquité. Nous comprendrons ainsi de mieux en mieux combien il est vrai de dire que Notre-Seigneur, instituant nos sacrements, n’a fait que remplir, pour ainsi dire, et vivifier par sa grâce des rites très an­tiques et par là même universellement répandus.

 

Le pain et le vin, symboles de communion

 

Tout d’abord, remarquons que le pain et le vin sont parmi les hommes un symbole de communion. Voulez-vous donner à quelqu’un une marque d’ami­tié ? Vous l’invitez à votre table. C’est un usage universel, qui a cours aussi bien chez les peuplades sauvages que parmi les nations civilisées. Il est fondé sur un instinct dont la raison est profonde.

La nourriture que nous prenons est l’aliment de notre vie ; nous vivons de ce que nous mangeons. Prendre ensemble une même nourriture, c’est comme puiser la vie à la même source ; c’est un témoignage que l’on se reconnaît pour frères. Il n’y a pas d’éloquence au monde qui vaille cette protestation de frater­nité.

De plus, il est certain que la nourriture influe sur le tempérament de  l’homme. Telle alimentation, telle constitution physique. Les aliments déposent dans l’organisme, en perdant leur être propre, certaines qualités. Or, celui qui convie quelqu’un à un repas, qui lui donne le pain et le vin comme signe d’amitié, est censé communiquer à ces aliments quelque chose de son âme, de son cœur, pour le faire passer dans l’âme, dans le cœur de son ami. Ce ne sont plus des aliments vulgaires ; c’est la communion des âmes qui s’établit par la commune réfection des corps.

Cela est si vrai, qu’autrefois, tous ceux qui conspiraient ensemble, ou sim­plement qui formaient un projet commun, donnaient une consécration à leurs desseins en buvant à la même coupe ; et souvent c’était après avoir prononcé sur cette coupe de formidables exécrations contre celui qui trahirait le complot. Cet usage subsiste encore dans les tribus sauvages. Bien plus, nous lisons dans les histoires que cette coupe était quelquefois pleine de sang, et même de sang humain.

Les hommes ont donc toujours pris le pain et le vin comme symbole de communion. Avoir mangé à la table de quelqu’un, puis trahir son amitié, a tou­jours été regardé comme un forfait exécrable puisqu’il rompt le lien de la so­ciété humaine dans son plus expressif symbole. C’est pourquoi David s’écrie, en parlant du traître Achitophel : « Toi qui goûtais avec moi une douce nourri­ture ! » Le saint roi aurait tout supporté de son ennemi ; mais la trahison de son ami lui cause une intolérable douleur. Tout ce qui se passait en lui était une prophétie des amertumes du Sauveur. Mais n’anticipons pas sur l’ordre des choses.

 

Le pain et le vin, symboles de communion religieuse

 

L’homme apparaît tellement fait par Dieu et pour Dieu, malgré sa dé­chéance, qu’entre ses mains tout semble tendre à se surnaturaliser. L’ablution du corps désigne la purification de l’âme ; l’onction emporte l’idée de consécra­tion ; le pain et le vin, symbole de communion entre les hommes, deviennent un symbole de communion des hommes avec Dieu. Dans cette tendance en haut, il faut reconnaître une impulsion primitive venant de Dieu.

Disons maintenant comment le pain et le vin sont devenus un signe de communion avec Dieu. Le pain et le vin sont offerts à Dieu par les mains du prêtre ; par là même, si Dieu daigne les accepter, ils deviennent saints et sa­crés ; ils sont comme imbus d’une influence divine : par suite, si les hommes les reçoivent de la main du prêtre et s’en nourrissent, ils entrent en communion très intime avec Dieu. On pourrait dire que, par cette participation aux oblations sa­crées, ils s’incorporent quelque chose de divin.

Nous, chrétiens, nous comprenons la grandeur et la beauté de ces rites augustes. Il nous est bon de savoir que, si pour nous ils sont devenus une réa­lité divine, les hommes des premiers âges les ont connus et pratiqués.

En effet, si nous remontons à l’origine des peuples, nous trouvons partout, plus ou moins purement observé, le rite de l’oblation du pain et du vin, ou tout au moins du pain. Tertullien et saint Justin faisaient remarquer aux idolâtres que l’oblation du pain avait lieu dans les mystères secrets de Mithra et d’Isis, qui ve­naient de Perse et d’Égypte ; elle était entourée, en Perse, d’une liturgie très ancienne et très solennelle. Dans l’Inde, la nourriture du corps était considérée comme le symbole de la vertu divine qui fortifiait les âmes ; au Mexique et au Pérou, en Chine, l’oblation du pain se trouve consacrée dans certaines cérémo­nies. D’après de graves auteurs, les disciples de Pythagore sacrifiaient le pain et le vin. Tout le monde sait enfin qu’il y avait chez les Grecs et les Romains des rites analogues.

Mais tous ces témoignages, si concluants soient-ils, sont effacés par la mention que fait la Genèse du sacrifice de Melchisédech. Abraham revenait de délivrer Loth, son neveu, des mains de Chodorlahomor ; il était chargé de dé­pouilles. Alors « Melchisédech, roi de Salem, portant entre ses mains le pain et le vin, car il était prêtre du Dieu très-haut, le bénit en disant : Béni soit Abra­ham par le grand Dieu, qui a créé le ciel et la terre » ! Et Abraham lui remit la dîme de son butin (Gn 19, 18, 20). Sans aucun doute, Melchisédech, après avoir offert le pain et le vin, communia Abraham. Qui n’admirerait cette action pro­phétique ? Le grand Abraham, père des croyants, s’incline devant ce personnage mystérieux, tout ensemble prêtre et roi, en tout semblable au Fils de Dieu, nous dit saint Paul ; il reçoit de lui la bénédiction et la communion, il lui paie la dîme ; en un mot il vénère, dans son sacerdoce et son sacrifice, le sacrifice et le sacerdoce de Jésus‑Christ.

C’est avec raison que saint Ambroise, commentant cet épisode mémo­rable, s’écrie [2] : « Les sacrements de l’Église catholique ont une plus haute anti­quité que ceux de la synagogue juive. » On peut dire que nos sacrements, non pas dans leur vertu cachée, mais dans leur rite matériel, remontent au commen­cement du monde.

Ce n’est pas que les juifs aient rejeté de leurs cérémonies l’oblation primi­tive du pain. Tout au contaire, il y avait plusieurs espèces d’oblations de gâ­teaux en fleur de farine, imprégnés d’huile et accompagnés d’encens. Néan­moins, les sacrifices sanglants tenaient la première place dans le culte ; et ces oblations étaient comme reléguées au second plan. Il y avait là une disposition providentielle : les pratiques juives devaient être rejetées pour faire place au sa­crifice des chrétiens ; il était bon que le rite fut différent. Dieu avait déclaré ce changement dans le prophète Malachie ; irrité contre les sacrificateurs juifs, il déclare qu’il ne recevra plus rien de leur main, et il ajoute : « Du lever du soleil à son coucher, mon nom est grand parmi les nations ; en tout lieu on sacrifie, et on offre à mon nom une oblation toute pure » (Ml 1, 11). Cette oblation pure, suivant l’énergie du mot hébreu [3], c’est l’oblation du pain, qui, renfermant le précieux corps de Notre‑Seigneur, devait à elle seule abolir et remplacer en tout lieu les anciens sacrifices.

 

Le pain et le vin consacrés par Notre-Seigneur

 

Les prophètes avaient annoncé sous diverses figures le nouveau sacrifice, dans lequel Dieu même devait se communiquer aux hommes.

Ici, c’est la sagesse divine qui se bâtit une maison, et qui organise un banquet. « Elle envoie ses servantes ; elle fait dire aux insensés : venez, mangez mon pain, buvez le vin que j’ai mélangé pour vous » (Pr 9).

Là, c’est le psalmiste qui chante par avance tous les sacrements, il men­tionne le baptême, l’onction de l’huile sainte ; il n’a garde d’oublier l’eucharistie. « Vous avez préparé la table devant moi, Seigneur… qu’il est beau, qu’il est en­ivrant le calice où je bois ! » (Ps 22). En un autre psaume, il célèbre le pain qui fortifie le cœur de l’homme, et le vin qui le réjouit.

Dans le Cantique des cantiques, l’Époux invite l’Épouse à un festin ; il y invite aussi ses amis. « Mangez, mes amis, et buvez ; enivrez-vous, mes bien-ai­més » (Ct 5, 1).

Isaïe célèbre dans son grand langage le festin que Dieu préparera à tous les peuples sur la sainte montagne de Sion, festin où il leur donnera les viandes les plus délicieuses, le vin le plus pur (Is 25, 7).

La manne dans le désert, avant toutes ces magnifiques prophéties, avait été une figure très expressive de la sainte eucharistie ; ainsi que les pains de proposition, déposés dans le tabernacle en avant du Saint des saints et renouve­lés chaque semaine, annonçant la présence du pain de vie dans nos taber­nacles, comme les sacrifices quotidiens d’un agneau annonçaient sa quotidienne immolation.

Nous allons maintenant considérer l’institution de l’eucharistie par Jésus‑Christ Notre-Seigneur.

C’était, chez les juifs, un usage très solennel, que le père de famille avant le repas prît un pain, le rompît, en goûtât le premier, puis en distribuât les fragments aux convives. En prenant le pain, il disait : Béni soyez-vous, Dieu de nos pères, qui avez commandé à la terre de produire le froment pour être notre nourriture. Ce disant, il le rompait : prenez et mangez, disait-il aux convives. Puis il remplissait un calice de vin, et après l’avoir béni par une formule ana­logue, il en buvait le premier une gorgée, puis il le passait aux convives, qui, chacun à leur tour, en buvaient également une gorgée. Ainsi, tous avaient communié. Ce touchant usage subsiste encore, notamment en plusieurs familles patriarcales d’Italie où nous l’avons remarqué, au moins en ce qui concerne la communion du pain.

Notre-Seigneur, avant de commencer la Cène légale, avait, comme maître et père de famille, rompu le pain et distribué le calice, suivant la coutume juive. Mais, la Cène finie, il reprit le pain et le vin. Il rompit le pain, et l’ayant béni suivant la formule d’usage, il le tendit à ses disciples en disant suivant la cou­tume : prenez et mangez. Mais il ajouta, et voilà le mystère, l’incomparable merveille : ceci est mon corps. Extérieurement, rien n’était changé : mais, par la vertu de ces dernières paroles, le corps de Notre-Seigneur avait pris la place du pain. L’eucharistie nouvelle était instituée. Notre-Seigneur changea de même le vin en son sang.

C’est ainsi que la sagesse divine prépara le banquet auquel elle nous in­vite par la voix de son Église. Cela se fit simplement comme la création du monde. Dixit, et facta sunt : il a dit, et tout a été créé. Cela se fit spirituellement et invisiblement, comme la création de nos âmes. Au dehors, il n’intervint qu’un tout petit mot de celui qui est le Verbe éternel, par qui toutes choses ont été faites, et qui, étant incarné, se servait d’une langue humaine pour produire les merveilles de son amour.

Par l’institution de l’eucharistie, Notre-Seigneur nous donna de communier réellement à Dieu, de nous incorporer réellement en lui-même. Le pain et le vin sont changés en celui qui est la sainteté même, qui est à la fois homme et Dieu. Il y avait un obstacle à l’acceptation des oblations de l’homme : sa qualité de pécheur : cet obstacle n’existe plus, nous avons Jésus pour pontife. Il y avait comme une impossibilité à ce que Dieu pût se renfermer dans l’oblation qui lui était présentée, pour se communiquer à nous : l’impossibilité a disparu, Dieu est présent dans l’hostie par la nature humaine de Notre-Seigneur qui est devenue cette même hostie. N’est-ce pas le cas de s’écrier avec saint Thomas : Quelle plus grande merveille que ce sacrement ? Quid hoc sacramento mirabilius ? Et d’ajouter : quelle plus grande douceur ?

 

 

Effets de ce sacrement

 

Les auteurs mystiques ne tarissent pas sur les effets de l’eucharistie. Nous citerons en particulier le pieux auteur de l’Imitation qui les résume tous. « Ce très haut et très divin sacrement est, dit-il, le salut de l’âme et du corps, un re­mède assuré contre toute langueur spirituelle. Il guérit les vices, réprime les passions, apaise ou diminue les tentations ; il fait croître la grâce et grandir les vertus, affermit la foi, consolide l’espérance, embrase et dilate la charité. » Puis, comparant dans un langage tout séraphique la sainte eucharistie à une fontaine de suavité, à un brasier ardent, il invite toutes les âmes à s’en approcher. Il rap­pelle cette invitation du Sauveur lui-même : venez à moi, vous tous qui êtes dans la peine et dans l’accablement, et je vous soulagerai, et ego reficiam vos.

On peut ramener à trois chefs les merveilleux effets de l’eucharistie : 1º Elle résume la vertu de tous les sacrements ; 2º elle réalise notre union avec Notre-Seigneur ; 3º elle prépare l’âme à la vision de Dieu.

 

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Saint Denis enseigne que la fin essentielle de tous les sacrements est de préparer celui qui les reçoit à  la participation de la très divine eucharistie. Il y a là une vérité bien douce à méditer.

Les autres sacrements, en dehors de l’eucharistie, ont dans notre âme une action double. Ils agissent, premièrement, pour la disposer à recevoir la grâce, soit en y imprimant un caractère, soit en écartant l’obstacle du péché. En se­cond lieu, ils confèrent une grâce correspondant à l’effet spécial qu’ils sont des­tinés à produire.

L’action de la sainte eucharistie se résume au contraire en une seule chose : produire la grâce, et la produire d’une manière complète et absolue. Elle ne vise pas un effet spécial. Mais elle réunit, dans l’éminente simplicité de son action, tous les effets des autres sacrements. Toutes les grâces qui en déri­vent se retrouvent en elle comme dans la source, avec une perfection plus grande encore.

Ainsi l’eucharistie alimente la vie reçue au baptême ; comme la confirma­tion, et d’une manière encore plus intime, elle développe et perfectionne les puissances de l’âme ; comme la pénitence, elle est un remède aux plaies du pé­ché, mais un remède d’une qualité bien supérieure. Elle suppose l’action de ces sacrements ; mais elle en est le complément nécessaire. Aussi est-ce l’esprit de l’Église que ses enfants, après la réception d’un sacrement quelconque, fassent la sainte communion.

Quand un grand roi veut passer quelque part, il envoie devant lui des messagers et des écuyers qui commencent à donner des marques de la libéralité royale. Le roi de gloire visite notre âme par l’eucharistie ; et les autres sacre­ments lui préparent les entrées. Si nous sommes tous comblés de sa munifi­cence par leur entremise, nous le serons bien davantage quand il viendra lui-même dans son ineffable et toute puissante bonté.

 

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Comment s’étonner que l’eucharistie ait comme effet propre et essentiel de produire la grâce, puisqu’elle renferme Jésus-Christ, l’auteur de la grâce, et qu’elle opère notre union avec lui, union si intime que l’esprit de l’homme ne peut s’en faire une idée ?

Au commencement, Dieu, pour honorer le mystère de son unité, avait renfermé tous les hommes en Adam : Adam tombé, ils tombèrent tous en  lui, et en lui furent perdus. Maintenant sa volonté est que tous les hommes soient renfermés en Jésus-Christ, le nouvel Adam, pour être tous sauvés en  lui et par lui. L’eucharistie est le moyen, divinement puissant, par lequel s’accomplit la vo­lonté divine.

Notre-Seigneur n’a pas enseigné autre chose quand il a dit : « En vérité, en vérité je vous le dis, si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang, a la vie éternelle ; et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang est vraiment un breuvage. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang, demeure en moi et moi en lui. Comme mon Père, qui est vivant, m’a envoyé, et je vis pour mon Père ; ainsi celui qui me mange vivra pour moi. Voilà le vrai pain qui descend du ciel. Vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts. Celui qui mangera ce pain vivra éternellement » (Jn 6, 54-60).

Méditons un peu ces divines paroles. Par l’eucharistie, nous sommes transportés en Jésus-Christ, insérés comme ses membres dans son corps mys­tique : nous demeurons en lui. Et lui demeure en nous : il nous anime comme ses membres, il est devenu le principe intérieur de notre vie qui doit être, dès lors, surnaturelle et divine. Étant le principe de notre vie, il en est nécessaire­ment le terme et la fin ; car toute vie tend à remonter vers la source d’où elle procède ; nous vivons pour lui. Ces rapports si intimes sont modelés sur ceux qui unissent Notre-Seigneur à son Père ; car, le reconnaissant pour son principe, il vit pour lui.

Vivant en nous, Notre-Seigneur y imprime son image, à savoir la ressem­blance de ses mystères dont l’eucharistie est le mémorial. La vie, qu’il allume en nous, reste très intérieure, très secrète, comme l’est sa propre vie eucharistique ; mais dans ce secret, elle est pleine de lumière, elle a quelque chose de la clarté de la résurrection et de la gloire du ciel. L’eucharistie nous fait mourir aux choses extérieures et à nous-mêmes, pour nous remplir de la vie de Jé­sus‑Christ ; et c’est pourquoi Notre-Seigneur s’y donne sous des apparences de mort, et même d’anéantissement. C’est le mystère par excellence de la foi. Heu­reux ceux qui n’ont pas vu, et qui ont cru ! Plus heureux encore ceux qui peu­vent dire avec saint Paul : Je vis, non, ce n’est pas moi qui vis, c’est Jésus-Christ qui vit en moi !

 

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L’eucharistie, étant ce que Notre-Seigneur l’a faite, marque bien évidem­ment le dernier terme de la vie de la foi, de la vie sacramentelle ; après elle, il n’y a plus que le ciel, la vision de Dieu, à laquelle elle sert d’introduction.

L’eucharistie nous unit, en Jésus-Christ et par lui, à Dieu qui est notre fin dernière. Par elle, nous atteignons d’une certaine manière notre fin dernière ; et par suite nous recevons quelque chose de cette perfection suprême qui, dit saint Thomas, résulte pour un être de ce qu’il est uni à sa fin.

Cette union, sans doute, n’est pas encore consommée ; mais enfin elle se fait, et même en un sens elle est faite. Nous possédons celui qu’un philosophe appelait le Désirable, celui qu’un prophète appelait le Désiré ; nous possédons notre Dieu.

Les facultés de notre âme s’exercent sur ce divin objet, comme réellement présent au centre de notre âme. Là où l’imperfection se révèle, c’est qu’elles n’ont pas leur plein exercice autour de lui. L’intelligence ne le voit pas ; elle croit seulement en lui. La volonté ne le tient pas de cette étreinte qui suit une claire vision ; elle espère seulement en lui. Mais l’amour qu’elle lui porte est de même nature que celui des bienheureux ; c’est un amour qui nous rend les en­fants de Dieu.

Quand la nuit étend ses voiles sur le monde, le monde n’en existe pas moins ; mais il y manque cette belle lumière qui met nos yeux en rapport avec sa beauté. Quand nous communions, nous possédons notre Dieu comme les anges et les saints ; mais il manque à notre âme cette belle lumière de gloire qui mettra notre intelligence en rapport avec la beauté incréée. Vienne cette lu­mière ! Au fond, rien ne sera changé ; mais « nous verrons et, en voyant, nous aimerons et, en aimant, nous louerons, et voilà, dit saint Augustin, ce qu’il y aura à la fin sans aucune fin – Vacabimus et videbimus : videbimus et amabi­mus : amabimus et laudabimus : et ecce quod erit in fine sine fine. »

 

 


[1] — Lib. VII.

[2] — Lib. de Init. VIII.

[3] — Heb. Min’hha, fertum, sacrificium non cruentum, dit le savant Génésius.

Informations

L'auteur

Dom Bernard Maréchaux (1849-1927) fut l'adjoint, puis le successeur du père Emmanuel André en son abbaye bénédictine de Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 38

p. 122-133

Les thèmes
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