La reconquête dans
nos écoles catholiques
par l’abbé Hervé de la Tour
La revue de la Fraternité Saint‑Pie X aux États‑Unis, The Angelus [1], a publié dans son numéro de juin 2001 (pages 2-15), un article de M. l’abbé de la Tour intitulé « Teach me ! » où l’auteur dégage les principes d’un enseignement scolaire authentiquement catholique [2].
M. l’abbé de la Tour nous a proposé de reprendre et compléter ce travail pour Le Sel de la terre en l’adaptant à la situation de la France. Le but en est d’esquisser une réflexion sur l’éducation des garçons dans les écoles de la Tradition. Mgr Williamson, après avoir lu ces pages, les a qualifiées de « magnifique poteau indicateur pour indiquer le bon chemin ». C’est exactement ce que l’auteur cherchait en les rédigeant. Bien sûr, les suggestions proposées ne prétendent pas à l’infaillibilité et l’auteur serait heureux de recevoir les éventuelles remarques de nos lecteurs. (Écrire à la revue qui transmettra.)
La revue The Angelus (page 15) donnait le curriculum vitæ suivant de M. l’abbé de La Tour : Ordonné prêtre en 1981 par Mgr Marcel Lefebvre, il fut d’abord envoyé comme professeur au séminaire Saint‑Thomas d’Aquin de la Fraternité Saint‑Pie X aux États-Unis (alors à Ridgefield, maintenant à Winona). De 1983 à 1989, il fut directeur du collège et de l’académie Saint Mary’s au Kansas. De 1989 à 1996, il enseigna au séminaire de la Sainte‑Croix, en Australie (Goulburn). De 1997 à 1999, il fut prieur de Saint‑Antoine, en Nouvelle Zélande (Wanganui), et directeur de l’école du prieuré. Il est actuellement en poste à l’école de garçons de Saint‑Joseph des Carmes (Aude, France). Ces vingt années passées dans l’enseignement, tant en séminaire que dans des écoles, dans des pays et des continents variés, lui ont permis d’accumuler une solide expérience qui accroît l’intérêt de son témoignage.
Le Sel de la terre.
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Introduction
DANS le récent livre de Jean de Viguerie, Itinéraire d’un historien, nous lisons cette anecdote :
Le jour de la Fête-Dieu 1669, dans l’église abbatiale de Saint‑Wandrille, à l’office de matines, les jeunes moines étudiants de philosophie, élèves du professeur cartésien Dom Le Gallois, sifflent – les Annales disent bien « sifflent » – la leçon V du second nocturne de cette fête, leçon attribuée à saint Thomas d’Aquin. Ils signifient ainsi qu’ils ne veulent pas entendre l’explication philosophique donnée par le Docteur angélique de la présence réelle. La leçon V dit en effet que le corps du Christ se trouve intégralement et sans aucune division dans la moindre partie de l’hostie consacrée (sub qualibet divisionis particula integer perseverat), et que cela s’explique par le fait que « les accidents subsistent sans le sujet » (accidentia autem sine subjecto in eodem subsistunt), c’est-à-dire sans la substance. Or les cartésiens n’admettent pas cette distinction de la substance et des accidents. [Jean de Viguerie, Itinéraire d’un historien, Grez-en-Bouère, DMM, 2000, page 39.]
Cet incident est symbolique. Il montre que l’influence d’une fausse philosophie peut s’étendre (à travers l’éducation) jusqu’à la vie spirituelle, puisqu’elle affecte ici l’office divin. En 1969, quand la nouvelle messe est apparue, nous l’avons rejetée en invoquant l’adage « lex orandi, lex credendi ». Une prière qui n’exprime plus la foi catholique entraînera une diminution de cette foi. On peut sans doute dire de même, à propos de l’éducation cartésienne : « lex studendi, lex orandi ». Une éducation inspirée par une fausse philosophie aura des conséquences graves pour la vie spirituelle. Et je pense que notre éducation moderne, surtout en France, est hélas très marquée par le cartésianisme. Ce sera le sujet de cette étude.
Jean de Viguerie a montré comment l’adoption progressive du cartésianisme pendant la deuxième moitié du XVIIe siècle et la première moitié du XVIIIe siècle par les jésuites, les oratoriens et les doctrinaires a été une tragédie pour l’éducation. L’Encyclopédie mettra le comble à cette triste révolution. L’esprit préfère rester à la surface des choses plutôt que de connaître leur essence profonde. L’homme se crée un monde artificiel par les ressources de sa seule raison qui refuse de se soumettre à Dieu. Le professeur ne sera plus le guide de l’étudiant à qui il apprend à faire travailler son intelligence, mais un distributeur de connaissances et un contrôleur de problèmes stéréotypés. Sans la sagesse théologique et philosophique, qui seule peut mettre de l’ordre, l’édifice de la pensée devient un assemblage hétéroclite de disciplines sans connexion entre elles. L’éducation devient « utilitariste » et seule va compter la réussite à l’examen qui permettra d’avoir un « débouché » en vue d’une carrière.
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Il y a certains pays où les écoles sont beaucoup plus libres qu’en France en matière d’enseignement. Les programmes et les manuels y sont ainsi beaucoup plus catholiques, car il n’y a pas de contraintes imposées par l’État. En France, hélas ! le gouvernement exerce une domination injuste sur l’enseignement libre, même hors contrat, surtout dans les dernières années du secondaire, à cause du baccalauréat. De retour en France après une longue absence à l’étranger, j’ai eu l’idée d’écrire cette étude, pensant qu’elle pourrait être utile aux prêtres, professeurs et parents d’élèves. Il faut parfois quelqu’un d’extérieur au système pour faire des remarques.
La situation en France impose des contraintes difficiles. Nos prêtres et professeurs ont ainsi beaucoup plus de mérite que dans des pays où l’État n’impose pas cette tyrannie aux écoles. L’idéal catholique n’en demeure pas moins et il est toujours utile de travailler à s’y conformer.
Cet idéal catholique se trouve très bien exprimé dans la magnifique charte des écoles de la Fraternité Saint-Pie X [3]. Tout le document serait à citer, mais le paragraphe 5 suffira pour les besoins de cette étude :
Nos écoles dispensent un enseignement vraiment catholique où toutes les sciences profanes sont en harmonie avec l’esprit de foi. Elles respectent la hiérarchie des sciences en accordant le primat à la philosophie réaliste, aux humanités et à l’histoire, afin de donner un jugement droit par une formation classique de l’esprit.
Mon supérieur qui est le directeur d’une de nos écoles, m’a encouragé dans la rédaction de ce travail. Après avoir d’abord recherché l’approfondissement surnaturel des enfants, il a réalisé la nécessité d’une concordance entre leur vie spirituelle et leur vie intellectuelle. En effet, Pie XI dit bien dans Divini illius Magistri qu’il ne suffit pas d’ajouter une classe de religion à un programme profane pour le christianiser. C’est tout l’enseignement qui doit être pétri de surnaturel. En d’autres termes, notre enseignement ne doit pas être cousin de celui donné dans le public, mais intégralement catholique. Je cite ce directeur dans une récente conférence, lors du forum de l’éducation :
Il nous est apparu qu’il existait un décalage et même un certain divorce entre l’enseignement de nos écoles et la vie de piété de nos élèves. Ce ne sont pas les professeurs qui sont à incriminer mais les programmes de l’Éducation nationale. Le baccalauréat exerce une redoutable et désastreuse influence. […] Une réforme est nécessaire, au moins jusqu’à la seconde inclusivement. L’absence de notre part d’une résistance réfléchie et profonde sur les programmes risque de nous placer à leur remorque (avec toutes les conséquences que cela entraîne). […] Il y a énormément à donner à nos enfants qui n’a pas été donné. Je sens d’autant plus la nécessité d’une réforme que je la vois d’abord comme une conséquence de cette volonté de progression surnaturelle qui a d’abord été recherchée.
La présente étude se place dans la ligne de cette déclaration de M. l’abbé de Cacqueray, pour aider à « vérifier la valeur chrétienne de nos écoles » comme l’écrivait Luce Quenette :
C’est pourquoi, maintenant que nous sommes seuls, maintenant qu’il faut nous débrouiller, il est bon de méditer profondément non plus les causes extérieures, mais bien l’état de notre doctrine d’éducation à nous, de voir comment le progressisme ambiant de ce monde de misère a porté ses fruits empoisonnés jusque dans l’atmosphère familiale qui se croit la plus chrétienne, comment l’école et la famille presqu’à leur insu avaient dérivé loin de la vraie voie d’éducation telle que la veut la doctrine de l’Église, l’encyclique, par exemple, de Pie XI : Divini illius Magistri.
Cette étude souligne certaines faiblesses de notre système éducatif. Elle est donc incomplète. Elle ne parle pas des grâces merveilleuses que le bon Dieu donne à nos enfants en dépit des petits défauts de nos écoles. J’ai été témoin, pendant une année, des fruits abondants qui se sont manifestés lors d’une retraite au Moulin du Pin, d’un pèlerinage à Notre-Dame de Marceille, ou bien, tout simplement, lors de la réception fréquente des sacrements par nos élèves. Cette année, nous avons plusieurs belles vocations. Deo gratias. Nos écoles en France font certainement beaucoup de bien aux âmes des enfants qui leur sont confiés.
Il y a aussi dans certaines écoles de gros efforts qui sont faits pour retrouver la tradition de l’enseignement vraiment chrétien et se démarquer de plus en plus de l’enseignement officiel. Les prêtres et les professeurs qui se dévouent méritent vraiment la gratitude des parents. Il faut aimer et soutenir nos écoles. Mais c’est justement parce qu’elles portent des fruits surnaturels que nous avons le devoir de rechercher l’harmonie entre la matière de l’enseignement et la vie de piété de nos élèves, pour préserver ces fruits surnaturels et les faire augmenter. N’oublions pas l’adage rappelé par Jean de Viguerie : « lex studendi, lex orandi ». Un enseignement plus conforme aux principes de saint Thomas d’Aquin ne peut qu’avoir des conséquences bénéfiques pour la vie intérieure de nos élèves.
Nos écoles
La situation de l’école catholique des années cinquante
Le père Calmel, dans son merveilleux livre École chrétienne renouvelée décrivait assez bien la situation de l’école catholique des années 1950 :
L’enseignement de l’école paroissiale, du pensionnat des religieuses ou du collège des révérends pères est le même que celui de l’école communale et du lycée, sauf qu’il est encadré de prières. Les maîtres et les maîtresses détiennent peut-être une compétence technique et universitaire et leur dévouement mérite qu’on se mette à genoux, mais leur intelligence n’est pas assez chrétienne ; avec beaucoup de piété et de dévouement ils n’ont pas une pensée solide, vigoureuse, fondée en doctrine ; le reproche de Jaurès reste valable aujourd’hui comme il l’était, voici bientôt un demi-siècle : ils ne sauraient opposer thèse à thèse, argument à argument. Tel maître ou telle maîtresse est vraiment chrétien, non seulement par son amour des enfants, mais dans sa pensée elle-même, dans sa manière même de faire voir le programme, de le reprendre et réorganiser ; seulement ce maître ou cette maîtresse est une exception ; l’ensemble de l’établissement ne va pas dans ce sens ; les lignes ne sont pas nettes et accusées. En philosophie, tout se passe comme si le but premier et unique de cette classe était d’obtenir le succès au baccalauréat afin de sauver ou d’établir le prestige de la maison ; que les garçons et les filles soient munis ou soient dépourvus des armes de la théologie ou de la philosophie pour affronter le monde et y témoigner de Jésus‑Christ, cette question passe carrément au second plan, quoi qu’il en soit de certaines protestations verbales. La plupart des écoles libres offrent des garanties sérieuses du point de vue du succès à l’examen ; les garanties sont beaucoup plus faibles du point de vue de la formation chrétienne de l’esprit et du caractère. [Père Roger-Thomas Calmel, École chrétienne renouvelée, Paris, Téqui, 1990, page 12.]
En bref, les prêtres et professeurs de ces écoles ne possédaient qu’une partie des qualités requises pour faire une école vraiment catholique. Ils avaient la piété personnelle, la compétence technique et un dévouement admirable. Mais il leur manquait une vue claire de ce qu’est l’éducation chrétienne, des buts à atteindre et des moyens à employer en conséquence. Il leur manquait une formation philosophique et théologique qui leur aurait donné des principes solides. Il leur manquait aussi l’analyse de la crise de l’intelligence moderne, de voir que « le monde va dans le sens du diable, c’est-à-dire dans le sens d’une idolâtrie des sciences » et donc « qu’il faut remonter la pente pour aller vers une culture de type sapiential » si l’on veut que l’école remplisse sa mission.
Réformer nos écoles
C’est ce qui a poussé le père Calmel à réformer l’école catholique des filles. Il a constaté ces insuffisances et il a eu les convictions nécessaires pour améliorer la situation des années 1950. N’y a-t-il pas aujourd’hui un travail analogue à faire pour nos écoles de garçons ? Certes, une telle réforme est une lourde tâche qui ne peut se faire sans rencontrer des difficultés, et même certaines résistances.
Il est évidemment plus facile pour des professeurs d’utiliser les manuels officiels de l’État plutôt que de développer leur propre cours catholique, ce qui demande plus de travail. Certains parents risquent de ne pas comprendre ces réformes proposées : nous pouvons perdre des élèves. Comme dans toute réforme, même faite avec beaucoup de prudence, il est difficile de ne pas commettre quelques erreurs, du moins au début. Mais ces difficultés ne doivent pas nous décourager, bien au contraire.
Le père Calmel nous le dit très bien :
On objectera peut-être : « Étant donnée la situation présente, c’est demander l’impossible ; en tout cas c’est demander l’héroïsme ; c’est trop. » Il faudrait quand même savoir si l’homme qui a été baptisé dans la mort de Jésus‑Christ n’a pas été baptisé dans sa sainteté, c’est-à-dire dans l’héroïsme de sa grâce. En admettant, ce qui est probable, que la réforme de l’école libre n’aille pas sans héroïsme, il faut savoir si la vocation chrétienne en rend les hommes capables. La réponse est affirmative. [Id., ibid., page 13.]
M. l’abbé Laurençon a parlé, dans une récente conférence, de « reconquête de notre jeunesse ». Je pense que cette reconquête doit nécessairement passer par une réforme de nos écoles. Il faut avoir le courage de faire le bilan objectif de ces vingt dernières années d’enseignement catholique dans la Tradition. Examinons les fruits de cet enseignement au niveau des convictions, du caractère, des vocations, etc., sans s’arrêter au pourcentage de réussite au bac. Prenons le temps de repenser nos écoles, la formation des prêtres, frères et professeurs qui y travaillent, les programmes et les méthodes d’enseignement.
Le père Calmel résumait en un dialogue les objections qui lui étaient faites et les réponses qu’il apportait :
— […] Repenser est un casse-tête ; au surplus nous risquons de nous tromper ; nous risquons enfin de mécontenter les parents. Ne vaut-il pas mieux nous en tenir à l’ancien système ? — Parler ainsi, ne serait-ce pas douter de la cause que l’on prétend servir. Ne serait-ce pas remplir la première condition et la seule infaillible pour un mauvais service : le doute ? — Cependant, si d’autres commençaient, si le chemin était tout tracé et le succès certain, nous n’hésiterions plus. — Il est normal en effet que vous désiriez sinon un chemin tracé d’avance, du moins d’être aidée pour découvrir la bonne direction. Il est normal que vous désiriez n’être pas seule. Mais quoi ? Il faut bien que quelqu’un commence. Et par ailleurs, alors que vous vous réclamez de Jésus‑Christ, ne vous laissez pas impressionner par le succès et son incertitude ; ne manquez pas du sens du risque et n’hésitez pas à vous jeter à l’eau. [Id., ibid., pages 34-35.]
La tendance naturelle, surtout lorsqu’on manque de temps pour prendre du recul, est évidemment de continuer le système d’éducation en vigueur avant le Concile. Or, ce système était déjà défectueux. De plus, en cinquante ans, les conditions ont beaucoup changé. N’est-il pas nécessaire de repenser notre enseignement, nos programmes, nos méthodes en fonction des besoins actuels de nos élèves ? Le père Calmel explique qu’en ne se risquant pas à prendre conscience du but de l’école catholique et de ses moyens propres, « l’enseignement libre manquerait partiellement à sa mission, et peut-être sans s’en apercevoir, se condamnerait à un énorme gaspillage de forces, de dévouement, voire de consécration religieuse ».
Des programmes parfois inadaptés
Le père Calmel parlait surtout de ceux qui suivent de trop près les programmes officiels de l’État. Dieu merci, nos écoles n’en sont pas là. On a, par exemple, redonné au Moyen Age la place qu’il n’occupait plus dans les programmes d’histoire de l’État. Beaucoup de professeurs ne « jouent le jeu » des programmes officiels qu’à partir de la classe de seconde. Mais je pense qu’il faut aller plus loin et examiner en profondeur ce qui se passe dans nos écoles et, si besoin, changer le « système » de façon à produire de meilleurs fruits.
Je donne un exemple : un professeur de français de la classe de quatrième me dit qu’il passe beaucoup trop de temps avec ses élèves à revoir des notions de grammaire qui auraient dû être assimilées dans le primaire. Il se rend compte que les bases n’ont pas été suffisamment comprises. Les règles ont été apprises par cœur, mais les élèves ne savent pas les appliquer, d’où une perte de temps considérable. En littérature, il doit voir trois pièces de théâtre pendant l’année à cause du programme. Il me dit que certains élèves ont du mal à comprendre la notion du sens de l’honneur quand ils lisent Le Cid de Corneille. On étudiait Le Cid en classe de quatrième il y a cinquante ans. Est-ce que l’on tient suffisamment compte de la condition culturelle présente de nos élèves ?
Je me souviens qu’en établissant les programmes de littérature pour l’école Saint Mary’s, nous avons presque été obligés de baisser le niveau de deux ans. Par exemple, si un élève lisait autrefois L’Île au trésor de R. L. Stevenson à douze ans, Ivanhoe de W. Scott à quatorze ans et Oliver Twist de Ch. Dickens à seize ans, il faut maintenant commencer L’Île au trésor à quatorze ans et ainsi de suite. La transmission des valeurs de la culture chrétienne a été arrêtée ou, du moins, diminuée de telle façon que les enfants n’ont plus les « points de repère » qu’ils avaient il y a cinquante ans. Leur mémoire et leur imagination ne sont plus remplies d’histoires, de chansons, de symboles, etc., qui facilitent l’accès à la littérature classique.
Je pose la question : ne vaudrait-il pas mieux voir en classe de quatrième quelque chose de plus adapté à leur niveau actuel, comme une chanson de geste (Chanson de Roland) ou une vie de héros (Saint Louis par Joinville) ? Cela aurait aussi l’avantage de coïncider avec leur programme d’histoire. Ne serait-il pas plus prudent, en quatrième, de préparer les élèves à étudier Corneille et Racine en classe supérieure, c’est-à-dire en troisième ou même en seconde. Il vaut mieux faire moins d’œuvres, mais que les élèves les comprennent vraiment bien, de façon à ce qu’elles forment leur intelligence et leur imagination.
Il y a aussi le problème des élèves qui n’ont pas lu les livres qu’ils auraient dû lire dans le primaire et en sixième-cinquième (Comtesse de Ségur, Jules Verne, père Finn, etc.). Quand ils arrivent en quatrième, ils sont incapables d’apprécier Athalie de Racine, car le « saut » culturel est trop important. Il y a des étapes à respecter dans le développement intellectuel de l’enfant. Si l’élève n’a pas été nourri de toute une littérature enfantine adaptée à son âge, son esprit ressemble à une terre aride. Les graines des grands classiques pourront être semées mais elles ne produiront pas ou très peu de fruit. D’où l’importance capitale de la lecture, non seulement pour les élèves, mais aussi pour leurs parents et leurs professeurs, si absorbés par leurs occupations qu’ils ne prennent plus le temps de lire.
La première étape, cachée mais décisive, d’une réforme fructueuse de l’enseignement serait que les parents et les professeurs se mettent à lire. Il est nécessaire qu’ils fassent eux-mêmes le premier pas, à quelque niveau qu’ils soient, quelque difficulté qu’ils éprouvent. Il n’est pas utile qu’ils se plongent dans un grand classique, ni dans un livre qu’ils croient nécessaire d’avoir lu. Qu’ils commencent par un bon livre qu’ils ont sous la main. Qu’ils ne se contentent pas de le lire avec plaisir, mais qu’ils l’approfondissent afin de l’aimer véritablement, – et qu’ensuite ils en prennent un autre, puis un autre encore. [John Senior, La Mort de la culture chrétienne, DMM, pages 141-142.]
Par ailleurs, trop peu de professeurs (même dans le primaire) prennent le temps de lire régulièrement à haute voix à leurs élèves. C’est très dommage et c’est une grave lacune dans l’éducation.
La crise de l’intelligence et les « outils du savoir »
Ces réflexions nous mènent à l’importance d’acquérir la maîtrise de ce que l’on pourrait appeler les « outils du savoir ». C’était ce qui formait l’ancien trivium : grammaire, dialectique et rhétorique. Il faut que l’élève apprenne la structure de sa langue, qu’il sache penser de façon logique et enfin s’exprimer de façon satisfaisante dans cette même langue. Si un élève s’est bien exercé dans ces trois arts libéraux, il pourra ensuite étudier n’importe quel sujet de façon satisfaisante, car il saura comment étudier. C’est pour cela que le secondaire est si important avant la « spécialisation » en université.
La crise de l’intelligence est terrible. On peut étudier au programme des choses en soi très enrichissantes. Mais si l’élève ne les assimile pas, c’est une perte de temps. On ne peut pas remplacer la lumière intellectuelle qui nous fait appréhender l’être et les premiers principes de la raison. On ne peut pas non plus remplacer le contact avec la réalité qui est présupposée à ces premiers principes. Il faut réaliser l’artificialité du monde moderne. La civilisation technique déconnecte l’intelligence moderne du réel. Il faut en tenir compte. Il faut apprendre à nos élèves à se mettre à l’école des choses, à savoir écouter une histoire, à réfléchir sur une pensée profonde. Il y a toute une sensibilité de l’âme à développer. L’éducation du cœur et de l’esprit de nos élèves ne pourra se faire qu’à ce prix.
Les commentaires des professeurs de français sur l’examen inter-écoles [4] sont très révélateurs ; ces épreuves permettent de se rendre compte des lacunes de nos écoles et donc d’évaluer notre système (le baccalauréat ne correspond pas à la culture chrétienne et les pourcentages de réussite à cet examen ne peuvent donc pratiquement rien nous dire sur la formation donnée dans nos écoles). Acceptons humblement les remarques de ces professeurs et sachons en tirer des leçons.
Voici le commentaire de l’année 1994 : « Les dissertations sont affligeantes par manque de méthode, de connaissances et de maîtrise de la langue. Aucune copie n’est satisfaisante. […] Les élèves ne réfléchissent pas, n’argumentent pas, se contentant d’illustrer par des exemples. Le devoir devient un catalogue. L’exemple doit venir au secours de l’idée pour l’étayer, en aucun cas il ne saurait remplacer l’idée manquante. Plus grave. On n’a pas d’idées, on a des idées toutes faites. On se souvient de quelques jugements du professeur, et on les reprend, sans les comprendre, sans nuances, sans connaissances intimes du sujet. Pauvres esprits bornés et timides, qui n’ont pas la curiosité de travailler les questions et de pénétrer les principes ! »
En 1995, le correcteur écrivait : « En deçà du sujet, c’est d’abord pour les deux tiers des élèves la méthode – nous n’osons plus dire “l’art” – de la dissertation qui est en cause : la “captatio benevolentiae” est ignorée, la technique du paragraphe escamotée, et l’ouverture de la conclusion négligée. Quant au contenu, il a été trop souvent l’occasion de développements où les affirmations gratuites l’emportent sur le jugement dûment établi. Seules deux copies ont essayé de traiter le sujet avec les nuances et le sens de la relativité qui s’imposaient. Outre les erreurs sur les mots, peu savent définir les notions. »
En 1997, un professeur fait les remarques suivantes : « Maladresse extrême de l’expression – trop d’élèves ne connaissent pas leur langue ; impropriétés, tours vicieux, constructions incorrectes ou lourdes, orthographe déficiente. S’ils écrivent mal, c’est qu’ils pensent mal. On ne saurait trop insister sur la justesse de l’expression, fruit d’un effort de la pensée. Pour la dissertation, trop peu d’élèves définissent les termes du sujet. En bonne rhétorique, la définition est le premier des lieux communs d’invention. »
Saint Thomas d’Aquin traite, en logique matérielle, des trois moyens d’avancer dans une science. Ce sont : la définition, la division (l’art de distinguer : le fameux « distinguo » thomiste) et le raisonnement.
Il serait bon que les professeurs des différentes matières apprennent aux élèves à définir les termes qu’ils utilisent, de façon à penser clairement.
Sur les moyens d’acquérir des idées, en lisant intelligemment de bons livres, Louis Jugnet a quelques lignes pertinentes :
Une des principales sources de désenchantement pour un intellectuel, surtout s’il enseigne, c’est de constater combien s’amenuise le nombre des étudiants qui lisent…
Il y a ceux qui étudient consciencieusement tel ou tel problème d’examen, c’est-à-dire qui apprennent mécaniquement – et trop souvent in extremis… – des cours de géographie, d’économie politique, d’histoire, etc. Mais, en fait d’armature, de structure intellectuelle ? Absolument rien…
Des idées ! Mais les idées, on les acquiert par la réflexion, l’étude et l’expérience personnelle. Aucun de ces facteurs, pris isolément, ne suffit. Il faut lire. Non pas forcément des masses de livres mal digérés, comme nous le voyons faire parfois par tel étudiant bien intentionné.
Reportez-vous à l’essentiel sur chaque problème, demandez conseil à ceux qui savent, attachez-vous à tel philosophe de valeur éprouvée par le temps, à tel grand écrivain. [Cahier Louis Jugnet, pages 109-110.]
Le baccalauréat
Passons maintenant à un autre point : il semble que nous attachons une importance exagérée au baccalauréat. Le taux de réussite au bac n’est pas un critère pour évaluer une école puisqu’il y a des centaines de lycées en France avec des pourcentages très élevés et nous savons bien que l’éducation reçue dans ces établissements est loin d’être satisfaisante. Le père Calmel disait qu’« assurer le succès à un examen officiel de l’État laïc ne peut pas être quand même la fin primordiale des établissements qui se réclament de l’Église de Jésus-Christ ».
Nous savons que le baccalauréat actuel ne représente rien du tout, comme on va le montrer par la suite, mais, trop souvent, nous parlons et agissons comme si ce fameux « pourcentage de réussite » est ce qui rend nos écoles crédibles aux yeux des parents. Mais n’est-ce pas s’abaisser au niveau des établissements qui n’ont pas compris les vrais buts de l’éducation ? Luce Quenette parlait de « convergence de faiblesse, de complaisance pour l’esprit du monde, de culte pour le laïcisme entre les familles et les clercs » (Itinéraires nº 121). Si l’on veut que le bon Dieu bénisse nos écoles, il faut qu’elles aient un idéal profondément catholique.
Voici deux beaux textes parfaitement appropriés à ce sujet. Le premier est de René Bazin et le second d’André Charlier :
Je voudrais que le père fût, dans cet intime de la famille, le constant professeur d’énergie, et qu’il n’eût pas seulement le souci de la vérité, mais celui de l’indépendance et de la constante noblesse de l’enfant. Par exemple, on a parlé – de quelles inventions tyranniques la tête de certains hommes n’est-elle pas farcie ! – de ne permettre de subir leurs examens de baccalauréat qu’aux jeunes qui auraient fait les dernières années d’études classiques dans un lycée, et il est bien entendu que les professeurs de philosophie eussent été plus ou moins vite choisis avec un grand soin pour cette besogne affreuse : détruire la foi dans de jeunes âmes croyantes. Ce projet semble écarté. Mais je suppose qu’il soit repris. Je voudrais qu’alors ce vrai père de famille dont je parle dît à son fils : « Nous ne pouvons faire cela ; tu es placé entre ta conscience et le baccalauréat. Eh bien ! si tu veux de mon avis, tu t’exposeras à ne pas être bachelier, mais je veux que tu t’y décides toi-même, que tu saches ce que tu sacrifies, et pourquoi. Il t’en coûtera quelque chose de ne point céder, de changer peut-être de carrière, d’aller peut-être faire fortune en pays étranger ; mais la foi est le premier bien, et le monde est grand. Qu’est-ce que tu décides ? »
Je voudrais que le père mette son enfant en garde contre « la fureur de sollicitation qui est la mendicité la plus répandue et la seule contre laquelle on ne fasse rien ; qu’il lui montrât la bassesse de toutes ces professions où les hommes ne savent comment s’abaisser afin d’être élevés ; qu’un jeune homme eût l’ambition non pas tant des carrières libérales que des carrières libres ». [René Bazin, conférence donnée en 1912.]
Le chrétien sait que le combat des puissances du mal contre le royaume de Dieu est déjà livré et la bataille gagnée. La veille du jour où son dernier supplice l’attendait, au moment où il allait entrer en agonie, Jésus disait à ses disciples : « Confidite, ego vici mundum, Ayez confiance, j’ai vaincu le monde. » Je l’ai vaincu parce que ma volonté a adhéré à celle de mon Père, et que j’ai accepté d’avance les coups de fouet, les crachats, la couronne d’épines, la montée au calvaire, et pour finir la croix. Et ma volonté est d’autant plus ma volonté qu’elle est celle du Père. Ainsi la volonté du chrétien est d’autant plus sa volonté qu’elle est celle de Dieu. Pour lui aussi le triomphe est acquis, mais aux mêmes conditions. Ce qui reste devant nous à souffrir pèse peu au regard de la victoire : il nous faut seulement accepter de ne pas réussir dans le sens du monde. La morale chrétienne n’est pas une morale de compression et de restriction : elle est une morale d’audace et d’héroïsme, mais cette conquête ne peut se faire par les moyens du monde. Nous ne saurions prendre une autre voie que Notre‑Seigneur.
Si les chrétiens n’avaient pas plus de caractère que les incroyants, c’est qu’ils manqueraient à leur vocation. Cette vocation est un appel à l’héroïsme. [André Charlier, Que faut-il dire aux hommes ?, Paris, NEL, 1964, page 165.]
Si l’on examine ce en quoi le baccalauréat consiste, on se rend compte que pour nous, catholiques, il ne doit être qu’un diplôme de l’État laïc dont on a, hélas ! besoin pour certaines professions. C’est un examen « dont on se débarrasse plutôt qu’on y aspire, qui fatigue la jeunesse et la dégoûte de ce qu’elle doit apprendre pour le passer ». Henri Charlier écrivait cette phrase en 1959 (Culture, École, Métier, page 73), mais la situation a bien empiré depuis.
La plupart de nos garçons préparent le baccalauréat en série scientifique. Or qu’est-ce qui est établi quand un élève réussit cet examen ? Pas grand-chose. Au fond, il a acquis une certaine habileté à résoudre des problèmes de mathématiques et de physique. N’importe quel élève avec un peu d’application peut, en écoutant son cours, et en faisant suffisamment de problèmes types dans les annales du bac, développer cette habileté qui lui permettra de décrocher une note satisfaisante. Le succès au baccalauréat n’indique absolument pas que l’élève a compris en profondeur les principes et l’esprit des sciences étudiées. Ceci est une autre affaire.
Quant à l’épreuve de philosophie, quelle tristesse ! En regardant les annales du bac 2000, sur 200 sujets, on n’en trouve qu’un seul portant sur saint Thomas d’Aquin – et c’était une citation sur la « propriété commune », où il allait falloir jouer d’habileté pour présenter la vérité de façon à ne pas recevoir une trop mauvaise note. Les autres sujets portaient tous sur des philosophes comme Hegel (17 sujets), Rousseau (17 sujets), Kant (15 sujets), etc. Nos élèves savent que leurs devoirs sont corrigés par des professeurs laïques. Il leur est difficile de traiter ces sujets à la lumière de la philosophie chrétienne de saint Thomas.
Passons, pour finir, au bac de français. Là aussi, les annales du bac 2000 révèlent un choix d’auteurs « qui répond à une volonté de corruption de la jeunesse », comme l’écrivait très justement un parent d’élève. Sur plus de 100 sujets, il y en a 12 qui portent sur Zola ! Certains autres donnent le frisson : Aragon, Brassens, Cohen, Lévy, Wiesel, etc. Plaignons nos pauvres enfants obligés de traiter de pareils sujets. C’est pour cela qu’il ne faut pas accorder tant d’importance au baccalauréat. Au fond, le succès à cet examen ne mesure que la capacité à le passer et rien d’autre.
C ’est comme si nous étions malgré nous prisonniers du « système » imposé par un gouvernement laïque. Bien sûr, il faut être réalistes et ne pas oublier le côté « prudentiel » du problème. Mais il faut aussi faire attention à ne « pas baisser les bras » et ne rien faire. Une directrice d’école tenait, il y a quelques années, ce discours courageux aux parents d’élèves : « Devons-nous continuer à subir passivement cette dictature de l’Éducation nationale sans protestation de votre part et de la nôtre ? Pouvons-nous nous mettre à la remorque d’un État qui, non seulement n’éduque pas, mais fait de la contre-éducation ? »
Il faut absolument sauvegarder notre liberté. Cette liberté doit consister à organiser nos écoles en vue des vraies finalités de l’enseignement. Dès que l’on peut laisser tomber les programmes officiels (surtout dans le primaire et le premier cycle du secondaire), tout en continuant à présenter les élèves au baccalauréat, il faut le faire. Il y a un passage d’Étienne Gilson qui explique très bien ceci. A nous de le mettre en pratique !
Du point de vue de l’État, enseignement libre peut vouloir dire simplement un enseignement qu’on laisse libre de se tirer d’affaire, mais, du point de vue de cet enseignement lui-même, l’expression peut avoir un sens plus profond, et en vérité magnifique : un enseignement si fier d’être libre, qu’il n’achètera aucune faveur, qu’il renoncerait peut-être même à la justice, s’il devait la payer de sa liberté.
Quelle liberté ? Celle d’être vraiment catholique, c’est-à-dire de s’organiser entièrement du dedans et de lui-même, en vue de sa propre fin. Et quelle est cette fin ? Ce n’est pas de faire des bacheliers, mais de faire des hommes et des chrétiens. Faisons-le, et les bacheliers nous seront donnés par surcroît ; mais il faut d’abord le faire, et nous ne pourrons le faire que si nous sommes libres.
C’est un point dont on ne saurait exagérer l’importance. S’il était bien compris, le problème se poserait, en effet, sous un jour nouveau, et je crois même que le plus bel avenir se lèverait devant nous. L’enseignement libre n’a d’autre force que sa liberté, mais il ne songe pas assez à en faire usage ; on dirait plutôt parfois qu’elle lui pèse et qu’il aspire à la perdre. Son ambition, bien qu’il ne soit pas d’État, semble se limiter à faire tout ce qu’il serait obligé de faire, s’il était d’État. Pourquoi donc se met-il un collier qu’on ne le paye pas pour porter ? » [Étienne Gilson, Pour un ordre catholique, DDB, 1934.]
En conclusion, je pense qu’il faut éduquer nos professeurs, nos élèves et leurs parents, pour leur faire comprendre que l’acquisition de la sagesse chrétienne en vue de la formation de l’esprit et du cœur, dans l’amour de la vérité intégrale, est la finalité essentielle de l’école catholique. Le baccalauréat n’est qu’une contrainte injuste, que l’on subit et qui ne sanctionne en aucun cas la formation reçue dans nos écoles. Par conséquent, le succès aux examens de l’État laïc ne doit pas être recherché avec trop de sollicitude. Certains élèves avouent ne pas avoir le temps, dans le deuxième cycle du secondaire de travailler leur doctrine chrétienne parce qu’ils ont trop de choses à faire pour préparer leur baccalauréat. L’abbé Devillers explique, dans Le Sel de la terre nº 34 (page 88), que l’école vraiment catholique doit être recherchée « même au prix de moindres succès académiques ».
Pour conclure cette partie, voici deux excellentes citations de Luce Quenette. La première est sur le baccalauréat :
Ce bachot français est un monstre… il ne faut rien penser de vrai – les études bachiques sont des recherches dans une approximation, un scepticisme qui avilit l’âme, bourre la mémoire et ne laisse subsister que l’adoration du diplôme.
Mais cette adoration dans la peur possède la famille. Dès l’aurore de ses ans, c’est le diplôme qu’on fait briller sur la route du jeune, parce que le bac devient « la porte de tout ».
Ainsi, nous faisons vivre nos enfants dans l’angoisse de pouvoir subsister. C’est donc, en partie, notre dévotion qui a donné ce prix absolu aux diplômes. [Luce Quenette, Itinéraires, nº 121, pages 128-129.]
La deuxième nous montre l’idéal de l’enseignement vraiment catholique :
La loi de Dieu exprimée habituellement, l’amour de Jésus‑Christ enseigné sans cesse par l’éducateur, éveillent dans l’âme de l’enfant des résonances autrement profondes, puissantes, inattendues que la simple rumeur des dispositions psychologiques, sollicitées par des motifs tout charnels ; le grand appel au dévouement, au sacrifice, à l’abnégation totale ne se fait que par l’éducation surnaturelle de la grâce ; la grâce baignant, trempant toute la poésie, toute la paix, je dirais la retraite des études classiques faites par amour de leur beauté, gratuitement, sans autre souci que de les aimer, pour aimer la beauté divine qu’elles représentent. [Luce Quenette, Itinéraires, nº 121, pages 139-140.]
Racines du problème
Les controverses à propos de l’éducation, comme les autres, procèdent de divisions plus profondes d’ordre philosophique. Si l’on veut comprendre le problème de l’enseignement à l’heure actuelle, il faut remonter à la source des erreurs. Je pense que la principale cause des défauts de notre système éducatif est la fausse philosophie qui en a inspiré la conception. Le grand responsable des maux qui affligent nos écoles est René Descartes.
Paul Hazard, dans son livre : La Crise de la conscience européenne, a analysé du point de vue historique le changement des idées qui s’opère dans tous les domaines au début du XVIIIe siècle. Marcel de Corte, dans L’Intelligence en péril de mort, a admirablement mis en relief les conséquences tragiques de cette mutation de l’esprit humain. Les erreurs idéalistes de Descartes mènent peu à peu à la destruction de l’intelligence qui ne se soumet plus au monde réel, mais fabrique un monde artificiel qu’elle prend pour la réalité. Cette erreur est beaucoup plus grave que les erreurs philosophiques précédentes. Celles-ci ne s’attaquaient pas à l’intelligence elle-même en tant que faculté de connaître qui demeurait intacte. L’idéalisme va s’attaquer à l’esprit humain pour le détourner de l’être : c’est très grave. C’est pour cela que l’on peut dire que les effets de la pensée cartésienne sont plus nocifs que le laissait supposer cette philosophie quand elle est apparue. « Vous seriez bien étonnés si Descartes revenait au monde. Je crois que vous verriez en lui le plus redoutable ennemi du christianisme [5]. »
Jean de Viguerie a très bien montré dans ses livres comment l’adoption de la philosophie cartésienne par les congrégations enseignantes a peu à peu changé l’orientation de l’éducation en France. La rupture de l’intelligence avec l’être va entraîner une cascade de conséquences : effritement de la théologie, séparation de celle-ci d’avec la philosophie, etc. L’éducation moderne va, peu à peu, voir le jour. Elle sera marquée par la domination des mathématiques. L’éducation traditionnelle affirmait la subordination de l’intelligence à la réalité et le devoir de docilité pour découvrir l’ordre établi par Dieu dans ce qui existe. En bref, l’esprit humain se conformait au réel, obéissait à la nature des choses au lieu de vouloir la transformer. Tout cela va changer. La Révolution va étendre son œuvre subversive au domaine de la culture. (Voir le texte de Louis Daménie donné en annexe.)
La philosophie de l’Encyclopédie aura comme résultat dans beaucoup de domaines et spécialement dans celui de l’enseignement, la perte de la joie : l’intelligence est privée de son objet propre, l’esprit n’a plus de sagesse, l’homme est attiré vers les choses matérielles et non plus par la contemplation des vérités éternelles. L’ennui qui règne dans l’école moderne vient de cela.
Pourquoi est-on triste ? Peut-être parce qu’on a le sentiment d’un appauvrissement. De fait, sauf dans le domaine des sciences physiques où les perspectives ont été extraordinairement élargies, la vision du monde s’est comme rétrécie. D’une part, les êtres ont perdu de leur complexité et de leur densité : Dieu n’est plus trine, l’homme n’est plus un composé substantiel de corps et d’âme, l’esprit n’est plus fait pour connaître, l’enfant n’est plus qu’un animal, l’homme n’est plus sociable. D’autre part, les accords qui faisaient l’harmonie du monde ancien ont été rompus, Dieu n’a rien à faire avec l’homme, l’homme avec la société, l’esprit avec le savoir, l’âme avec le corps. Tout est dissocié. [Jean de Viguerie, Itinéraire d’un historien, page 61.]
Il vaut la peine de bien analyser les conséquences de la philosophie cartésienne dans le domaine de la connaissance. Cela aide beaucoup à comprendre les problèmes de nos écoles.
Descartes est le père de l’idéalisme moderne. S’il est tombé dans tant d’erreurs philosophiques, c’est d’abord pour avoir été rationaliste. Il a voulu, en effet, découvrir la vérité naturelle sans l’aide de :
a) la tradition (= individualisme), en rejetant tout ce que les anciens (surtout Aristote) ont enseigné avant lui ;
b) la Révélation (= naturalisme), en refusant le secours de la sagesse théologique ;
c) la réalité (= subjectivisme), en ne faisant pas appel à l’expérience, mais à des idées innées. C’est avec Descartes que l’intelligence moderne va devenir de plus en plus malade et commencer à vouloir mesurer le réel au lieu de se laisser mesurer par lui.
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Pour ne pas être trop long, nous nous contenterons de résumer la doctrine cartésienne en cinq points, en montrant comment elle s’oppose à la doctrine thomiste. Il sera ensuite facile de voir les conséquences de ces erreurs en matière d’éducation.
Il est frappant de voir comment les déviations de notre système scolaire ont été bien analysées par le pape Pie XII, le père Calmel, les frères Charlier. Il suffit de coordonner quelques citations pour arriver à une vue d’ensemble du problème.
De même, Jacques Maritain, dans son livre Le Songe de Descartes, a bien expliqué les erreurs de la « révolution cartésienne ». Nous en ferons bon usage [6]. Certaines citations sont longues mais très éclairantes et puisque le livre n’est plus disponible en librairie, c’est le seul moyen de faire connaître l’esprit de cette philosophie qui a tant d’influence sur notre système d’éducation.
Avant de voir en détail les cinq erreurs cartésiennes, résumons-les brièvement :
1º La théologie n’est pas une vraie science. Elle ne fera donc plus partie du programme des écoles modernes.
2º Les sciences profanes sont, non seulement distinctes, mais séparées de la théologie. Elles sont autonomes et ne reçoivent plus l’éclairage de la sagesse surnaturelle d’en haut.
3º La philosophie n’est plus une sagesse naturelle qui va ordonner les autres sciences. La seule science véritable est la connaissance physico-mathématique du monde matériel.
4º Le but de la connaissance n’est plus de contempler le mystère des choses et de Dieu, mais de reconstruire la réalité au moyen de nos représentations subjectives.
5º La science n’est pas conçue comme un habitus de l’intelligence, mais comme une certaine quantité d’informations. Les résultats à l’examen (qui « mesure » cette connaissance) deviendront la fin de l’école, aux dépens de la vraie formation de l’esprit.
Sur chacun de ces cinq points, nous commencerons par rappeler la doctrine catholique ; nous montrerons ensuite comment la philosophie cartésienne s’y oppose ; nous donnerons enfin quelques suggestions pratiques pour s’opposer, dans nos écoles, à cette déviation.
I — La primauté de la science théologique
Les principes en cause
Dieu existe et il s’est révélé (le dépôt de cette révélation étant confié à l’Église). Il doit donc avoir la première place dans le programme d’une école catholique. La science sacrée, la théologie, doit donc être reconnue comme vraie science et considérée comme le couronnement des études. Elle est une sagesse surnaturelle acquise qui est à la fois spéculative et pratique. Le cours de doctrine chrétienne doit aboutir à une réflexion synthétique sur le dogme. Cet approfondissement du donné révélé, par la grâce de Dieu, formera les âmes à la prière et à l’action qui découlera de la contemplation.
Influence de Descartes dans l’enseignement moderne :
la science théologique est oubliée et méconnue
L’idéalisme de Descartes va entraîner la négation des vérités qui précèdent. L’évidence étant une qualité de nos idées, celles-ci ne constituent une science que si elles sont absolument lumineuses. La théologie n’est donc plus une science, puisqu’elle comporte une certaine obscurité due au mystère de Dieu. N’étant plus une science, elle n’est donc plus la sagesse suprême et ne pourra pas éclairer les autres sciences.
J. Maritain explique bien ce premier aspect de la révolution cartésienne :
Descartes brise la première et la plus haute des subordinations hiérarchiques, l’ordre essentiel qui veut que, dans l’économie vitale de l’intelligence chrétienne, la métaphysique, tout en gardant son autonomie de reine des sciences humaines, et en dépendant intrinsèquement de la seule évidence rationnelle, soit placée sous la lumière supérieure de la sagesse théologique et de la vérité surnaturelle. [Le Songe de Descartes, pages 128-129.]
L’erreur de Descartes a été ici de diminuer et de méconnaître la nature de la théologie parmi les sciences, comme de diminuer et de méconnaître le rôle de l’Église dans le gouvernement de l’humanité. [Ibid., page 118.]
La théologie n’est plus une vraie science et donc la philosophie n’est plus ordonnée à la théologie comme à une science supérieure. L’œuvre du philosophe, comme celle de l’homme de science, se suffit à elle-même. Les conséquences du rationalisme de Descartes sont désastreuses. Si nos écoles modernes, nos programmes, nos méthodes et même l’esprit de nos professeurs sont, à des degrés divers, infectés par le naturalisme, nous le devons au philosophe des « idées claires ».
Pour Descartes, c’est par la science, avant tout par les mathématiques, que l’homme devient autonome, et qu’en soumettant à l’empire de ses artifices et de sa technique les forces de la nature matérielle, il gagnera sa liberté.
En tant qu’il a introduit en fait le principe de l’isolement et de la suffisance de la science humaine, le principe d’où devaient suivre la séparation de la philosophie d’avec la théologie, et même l’élimination de la théologie comme science
