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Éditorial

 

 

Les « semences du Verbe »

 

 

 

 

DANS sa première encyclique, Redemptor hominis, le pape Jean-Paul II s’exprimait ainsi :

 

A juste titre, les Pères de l’Église voyaient dans les diverses religions comme autant de reflets d’une unique vérité, comme des « semences du Verbe [1] » témoi­gnant que l’aspiration la plus profonde de l’esprit humain est tournée, malgré la diversité des chemins, vers une direction unique, en s’exprimant dans la recherche de Dieu et, en même temps, par l’intermédiaire de la tension vers Dieu, dans la re­cherche de la dimension totale de l’humanité, c’est-à-dire du sens plénier de la vie humaine [2].

 

Cette phrase est une tentative de justifier le dialogue interreligieux : des « semences du Verbe » seraient contenues dans les diverses religions, et en fe­raient autant de « reflets d’une unique vérité ».

Le pape prétend s’appuyer sur les Pères de l’Église. Et, en note, il se réfère à saint Justin et à Clément d’Alexandrie.

En réalité, Clément n’est pas un Père de l’Église au sens strict. Pour l’être il faut entre autres, l’orthodoxie de la doctrine et la sainteté de la vie [3]. Or, nous dit le père Cayré :

 

[L’œuvre de Clément] n’est cependant pas exempte de tout reproche : a) sa mystique était un peu idéaliste ; dans les derniers Stromates, il fit parfois des des­criptions hyperboliques de l’état des parfaits (absence des passions, contemplation perpétuelle) ; il insista plus que de raison sur le sacerdoce (métaphorique) du gnos­tique ; b) dans son ascèse même, qui est bien chrétienne par la place qu’y occupe le Christ comme révélateur et comme maître, il néglige peut-être un peu le rôle de la souffrance et de la prière (celle-ci est surtout signalée au terme, chez le gnostique), tandis qu’il exalte outre mesure celui de la philosophie ; c) enfin, il pratique un certain ésotérisme, empruntant quelques doctrines à des traditions secrètes, plutôt qu’aux organes officiels de la foi [4].

 

De plus, l’Église romaine a refusé de l’inscrire (comme saint) dans son martyrologe :

 

Sur l’avis de Baronius, Clément ne fut point admis au martyrologe romain ré­visé par Clément VIII, et Benoît XIV maintint cette décision, sans trancher abso­lument la question de doctrine et de vertu, […] pour des raisons d’opportunité, qui sont les suivantes : sa vie trop peu connue, aucune trace de culte public rendu dans l’Église, doctrine pour le moins douteuse et suspectée par divers historiens ou théologiens [5].

 

Mais il y a plus grave : quand on va vérifier les textes de saint Justin et de Clément, on voit qu’ils ne disent pas du tout la même chose que le pape.

Saint Justin ne parle pas des « diverses religions », mais il parle des philo­sophes et des poètes. Et cette « semence » qui est répandue partout, c’est celle de la raison, ce n’est pas celle d’une révélation surnaturelle.

Saint Justin distingue même très clairement le « germe » planté en tout homme (la raison), de la participation au Verbe qui se fait par la grâce. Citons sa deuxième Apologie, à laquelle se réfère Jean-Paul II :

 

13, 2 : Chrétien, je reconnais que je le suis. […] Non que la doctrine de Pla­ton soit étrangère à celle du Christ, mais elle ne lui est pas absolument identique, non plus que celle des autres, stoïciens, ou poètes et prosateurs. 3. Car chacun d’eux a vu, partiellement, de ce qu’il a reçu du Verbe divin répandu [`spermatikou` mot à mot : répandu comme une semence] dans le monde, ce qui lui est appa­renté, et il en a bien parlé ; mais ceux qui se sont contredits eux-mêmes sur des points plus importants montrent à l’évidence qu’ils ne possèdent pas la science in­faillible et la connaissance irréfutable. 4. Ce qu’ils ont tous enseigné de bon nous appartient donc, à nous, chrétiens, car, après Dieu, nous adorons et nous aimons le Verbe né du Dieu inengendré et ineffable, puisqu’il est même devenu homme pour nous, afin de venir prendre part à nos misères pour nous en guérir. 5. De fait, tous les écrivains pouvaient, d’une manière indistincte, voir la réalité, grâce au germe du Verbe qui a été planté en eux . 6. Mais autre chose est un germe (spevrma) et une ressemblance donnés aux hommes à proportion de leurs facultés, autre chose l’objet même dont la participation et l’imitation leur sont accordées à proportion de la grâce dont il est la source [6].

 

Quant à Clément d’Alexandrie, il parle lui aussi non pas des « diverses re­ligions », mais des philosophes (et encore, pas de n’importe quels philosophes, seulement de Platon et Aristote) et des poètes qui ont eu « quelques théories justes ». Il donne comme exemple Aratos, poète grec cité par saint Paul dans son discours à l’Aréopage (Ac 17, 22-28). « D’où il ressort clairement qu’en utili­sant des exemples poétiques tirés des Phénomènes d’Aratos [7], [saint Paul] ap­prouve ce que les Grecs ont dit de bon [8]. »

 

Cette tentative de Jean-Paul II de vouloir appuyer son « étrange théologie » sur « les Pères de l’Église » est donc vaine. Les Pères de l’Église ont toujours considéré, avec le Saint-Esprit, que les dieux des païens étaient des démons [9]. Ils n’ont jamais dit que les religions païennes étaient les « reflets d’une unique vérité ». Pour eux ces religions étaient simplement fausses, et il fallait s’en dé­tourner pour se faire chrétien.

S’il y avait dans le monde païen quelques « pierres d’attente » de la vraie religion, c’était le fait du « miracle grec », c’est-à-dire du travail de ces philo­sophes qui, à l’aide de la raison naturelle, avaient réussi à retrouver une part des vérités que l’homme peut savoir sur Dieu sans la révélation [10].

Ce que Dieu attend des chrétiens, et en premier lieu de son vicaire sur la terre, ce n’est pas qu’ils recherchent des « semences du Verbe » dans les fausses religions, mais qu’ils proposent à tous les hommes la vérité révélée de l’Évangile afin de leur donner une chance de croire et d’être sauvés.

 

Un telle erreur, commise dans une encyclique (la première de Jean-Paul II), est-elle intentionnelle ou simplement le fruit de l’ignorance des néo-modernistes qui occupent l’Église ? Le pape saint Pie X nous a parlé de cette ignorance :

 

Que si, des causes morales, Nous venons aux intellectuelles, la première qui se présente – et la principale – c’est l’ignorance. Oui, ces modernistes, qui se posent en docteurs de l’Église, qui portent aux nues la philosophie moderne et regardent de si haut la scolastique, n’ont embrassé celle-là, pris à ses apparences fallacieuses, que parce que, ignorants de celle-ci, il leur a manqué l’instrument nécessaire pour percer les confusions et dissiper les sophismes [11].

 

Quoi qu’il en soit, que l’erreur soit intentionnelle ou non, il faut en tirer une leçon : nous devrons désormais vérifier toutes les références aux Pères de l’Église faites par le magistère conciliaire et nous assurer qu’on ne leur fait pas dire le contraire de ce qu’ils disent en réalité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] — Cf. saint. Justin, I Apologia, 46, 1-4 ; II Apologia, 7 (8), 1-4 ; 10, 1-3 ; 13, 3-4 : Florilegium Pa­tristicum II, Bonn, 1911 (2), p. 81, 125, 129, 133. – Clément d’Alexandrie, Stromata I, 19, 91. 94 : SC 30, p. 117-118 ; p. 119-120. – Concile Vatican ii, Décret sur l’activité missionnaire de l’Église Ad gentes, 11 : AAS 58 (1966), 960 ; Constitution dogmatique sur l’Église Lumen gentium, 17 : AAS 57 (1965), 21.

[2] — « Recte quidem Ecclesiae Patres cernebant diversis in religionibus totidem imagines unicae cuiusdam veritatis tamquam “semina Verbi”, quae testantur vehementissimum mentis humanae de­siderium, ex quo dirigi cupit – etsi variis viis – in unam dumtaxat partem : quod patescit Dei ipsius conquisitione ac simul – per eandem illam intentionem versus Deum – conquisitione plenae signifi­cationis generis humani sive sensus pleni vitae humanae. » Redemptor hominis (4 mars 1979), § 11.

[3] — Voir DTC, art. « Pères de l’Église », t. XII A, col. 1196-1198 (E. Amann).

[4] — Cayré F. A.A., Patrologie et histoire de la théologie, t. 1, Desclée, Paris, 1945, p. 179-180.

[5] — DTC, art. « Clément d’Alexandrie », t. III A, col. 141 (A. de la Barre).

[6] — Saint Justin, Apologies (texte critique, traduction, commentaire par André Wartelle), Paris, Études augustiniennes, 1987. La note d’André Wartelle (p. 313), à propos du dernier paragraphe de ce texte, est intéressante :

« 13, 6. Ce paragraphe explique l’idée de la vision indistincte exprimée dans l’adverbe ajmudrw`~ [d’une manière indistincte]. L’idée est qu’il y a une différence radicale entre le germe du Logos et le Logos lui-même ; entre le germe d’une réalité qui n’en est qu’une reproduction et n’est donnée à chacun que selon sa capacité, et cette réalité même dont la participation et l’imitation ne sont dues qu’à une grâce qui vient d’elle. Justin distingue nettement ce qu’on appelle l’ordre de la nature et celui de la grâce.

[7] — Vers 5.

[8] — Voir Clément d’Alexandrie, Les Stromates (traduction et notes du père Claude Mondésert S.J.), Paris, Cerf, « Sources Chrétiennes » nº 30, 1949, p. 117-119.

[9] — Ps 95, 5 et 1 Co 10, 20.

[10] — Et cette philosophie grecque sera assumée par les Pères de l’Église, et surtout par saint Thomas d’Aquin et les théologiens scolastiques, pour être la servante de la théologie.

[11]Pascendi Dominici Gregis, in Documents pontificaux de Sa Sainteté saint Pie X, Versailles, Publications du Courrier de Rome, 1993, t. 1, p. 458.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 38

p. 1-4

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