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Mgr Ignace Bourget

et l’ultramontanisme canadien-français

(1799-1885)

 

 

 

par Jean-Claude Dupuis

 

 

 

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MGR IGNACE BOURGET, évêque de Montréal de 1841 à 1876, fut l’une des plus brillantes figures de l’histoire religieuse du Ca­nada [1]. Chef de file de l’école ultramontaine, il défendit énergi­quement l’Église contre la double agression du libéralisme politique et du catho­licisme libéral.

L’idéologie libérale ne s’est pas imposée au Canada français de manière vio­lente, comme dans la France de 1789. Le libéralisme pénétra par des voies plus douces mais tout aussi redoutables : les institutions politiques anglaises, l’influence socio-économique américaine et le rayonnement intellectuel de la France révolutionnaire. Au milieu du XIXe siècle, le Québec semblait avoir été préservé de l’esprit révolutionnaire qui balayait l’Europe. Les Canadiens français formaient l’un des peuples les plus catholiques au monde. Les institutions reli­gieuses prospéraient sous un régime parlementaire de type britannique [2]. Les hommes politiques n’osaient guère s’opposer à l’Église.

Mais, derrière cette façade rassurante, un libéralisme rampant se propageait parmi les élites sociales. En bon pasteur, Mgr Bourget perçut la menace et dé­nonça les ennemis de la foi. Ce grand évêque incarnait l’esprit du Syllabus. On l’a évidemment accusé de fanatisme, d’extrémisme, de don-quichottisme, de pas­séisme moyenâgeux. Les politiciens libéraux et le clergé catholique libéral réussi­rent, avec l’aide de Rome, à museler ce prophète. Mais l’histoire donna raison à Mgr Bourget puisque la défaite de l’ultramontanisme canadien-français, à la fin du XIXe siècle, prépara le triomphe du laïcisme québécois au XXe siècle.

Issu d’une modeste famille paysanne de Saint-Joseph de Lévis, de celles qui produisaient alors le meilleur clergé, Ignace Bourget étudia au séminaire de Québec. Ordonné prêtre en 1822, il devint le secrétaire de Mgr Jean‑Jacques Lartigue en 1841. Mgr Bourget a combattu l’esprit révolution­naire, les sociétés de pensées anticléricales, le vieux gallicanisme, le libéralisme soi-disant modéré et, surtout, le clergé catholique libéral. Désavoué par Rome dans sa lutte contre Mgr Taschereau, archevêque de Québec et chef de file du ca­tholicisme libéral canadien-français, il démissionna en 1876. Sa douloureuse re­traite lui conféra l’étole du martyr et renforça sa réputation de sainteté. Il passa les dernières années de sa vie dans le silence et la prière, et mourut en 1885 à la suite d’une longue maladie.

 

 

Le disciple de Mgr Lartigue

 

Mgr Bourget a dit un jour qu’il ne faisait que compléter l’œuvre de son prédécesseur. Mgr Lartigue fut le père de l’ultramontanisme canadien-français [3]. Le premier évêque de Montréal combattit avec succès le gallicanisme des sulpi­ciens et du séminaire de Québec, les prétentions césaro-papistes des gouverneurs britanniques, et le libéralisme révolutionnaire des patriotes de 1837. Au début de son épiscopat, Mgr Lartigue avait pourtant été séduit par le catholicisme libéral de Félicité de Lamennais. Mais après la condamnation du mennaisisme par Gré­goire XVI [4], il se rallia à l’ultramontanisme de Louis Veuillot.

Depuis le XVIIe siècle, les sulpiciens exerçaient une juridiction exclusive sur l’île de Montréal. Fiers de leurs privilèges, ils récusaient l’autorité de Mgr Lartigue, qui n’avait, de 1820 à 1836, que le titre d’évêque auxiliaire de Québec respon­sable du district de Montréal. Une longue et lamentable querelle s’ensuivit. Elle s’atténua avec l’érection du diocèse de Montréal en 1836, mais ne se termina vraiment que sous l’épiscopat de Mgr Bourget, vers 1874.

Des aspects doctrinaux, culturels et politiques sous-tendaient ce conflit. Dans un esprit d’Ancien Régime, les sulpiciens invoquaient le droit gallican pour préserver leur indépendance. Ils n’hésitaient pas à recourir à la procédure d’appel comme d’abus pour contester devant les tribunaux civils certaines décisions de l’évêque. Mgr Lartigue prônait au contraire une centralisation épiscopale caracté­ristique de l’ultramontanisme du XIXe siècle. En outre, les sulpiciens, Français pour la plupart, manifestaient parfois du mépris pour le clergé « colonial ». Peu sensibles aux aspirations nationales canadiennes-françaises, qu’ils assimilaient trop facilement aux principes de 1789, ils avaient tendance à soutenir incondi­tionnellement les autorités britanniques. Mgr Lartigue réussit malgré tout à mettre les sulpiciens au pas, sans se priver des services de ces prêtres, remarquables par ailleurs.

L’ultramontanisme de Mgr Lartigue se manifestait également au séminaire Saint-Jacques, dont l’unique professeur était l’abbé Bourget. Celui-ci prônait la doctrine de l’infaillibilité pontificale bien avant qu’elle ne soit déclarée dogme de foi par le premier concile du Vatican. Pendant ce temps, le séminaire de Québec continuait d’enseigner la vieille thèse gallicane sur la nécessaire concorde du pape et du concile en matière dogmatique.

Mgr Lartigue s’est surtout illustré dans la défense des droits de l’Église contre les empiètements du gouvernement colonial britannique. Après la conquête de 1760, Londres ne ménagea pas ses efforts pour protestantiser et an­gliciser le Canada. La Proclamation royale de 1763 abolit le statut légal de l’Église catholique. Tous les fonctionnaires de la Province of Quebec [5] devaient prêter le serment du test, ce qui écartait les catholiques de l’administration publique [6]. La Compagnie de Jésus fut chassée du pays, le clergé ne pouvait plus recruter en France et le siège épiscopal de Québec resta vacant de 1761 à 1766.

Toutefois, un simple texte juridique ne peut pas faire disparaître un peuple. Le gouvernement britannique espérait noyer les Canadiens français sous une forte immigration anglaise. Mais cette immigration ne vint jamais [7]. La situation démographique et la crainte que les Canadiens français ne se joignent aux re­belles américains en 1776 obligèrent les gouverneurs à faire certaines conces­sions. En 1766, Londres permit à Rome de désigner un nouvel évêque de Québec sous le titre méprisant de « surintendant de la religion romaine ». L’Acte de Qué­bec de 1774 rétablit le statut légal de l’Église catholique et abolit le serment du test. Mais les gouverneurs anglo-protestants continuaient à brimer l’Église par des méthodes semblables à celles du gallicanisme politique [8]. Le gouverneur exerçait un droit de regard sur les communications avec Rome et Paris, la nomination des évêques, la fondation des paroisses, l’ouverture des écoles, l’admission des can­didats au sacerdoce. Il prétendait salarier le clergé et jusqu’à nommer les curés. De plus, il faisait venir de France des pasteurs huguenots pour propager l’hérésie protestante. De 1760 à 1840, l’Église catholique vécut sous un régime de constantes tracasseries administratives. Les gouverneurs entendaient subordonner l’Église à l’État, dans l’espoir de provoquer éventuellement un schisme qui ferait du clergé canadien-français une sorte de clergé anglican.

Les évêques de Québec défendirent tant bien que mal les droits de l’Église. Mais ils adoptèrent progressivement un certain esprit de soumission, un loyalisme excessif envers les autorités coloniales [9]. Mgr Lartigue était plus volontaire. Il n’hésitait pas à fonder des paroisses et à ouvrir des écoles sans la permission du gouverneur. Les Anglais, disait-il, finissent toujours par reconnaître le fait accom­pli. Malgré les réticences de l’évêque de Québec, il demanda à Rome d’ériger Montréal en diocèse sans attendre l’autorisation de Londres. La fermeté de Mgr Lartigue libéra l’Église des entraves de l’État. En 1844, Rome érigea la pro­vince ecclésiastique de Québec, qui chapeautait tous les diocèses de l’Amérique du Nord britannique, sans consulter le Colonial Office de Londres. Ç’eût été in­imaginable quelques années auparavant.

Mgr Lartigue dut également combattre le libéralisme révolutionnaire cana­dien-français. Son propre cousin, Louis‑Joseph Papineau (1786-1871), était le chef politique des Canadiens français depuis 1815. Il défendait avec éloquence les droits de ses compatriotes contre les abus du gouvernement colonial anglais. Mais Papineau était un incroyant d’esprit voltairien. Libéral en religion autant qu’en politique, il a peut-être adhéré à la franc-maçonnerie. Sa pensée s’inscrivait dans le mouvement révolutionnaire mondial de 1830. Son nationalisme n’était guère qu’un moyen pour promouvoir la démocratie. Papineau en viendra même à préconiser l’annexion du Canada aux États-Unis au nom des valeurs républi­caines. Il mourut en refusant les derniers sacrements.

Dans les années 1820, la Chambre d’Assemblée du Bas-Canada réclamait l’instauration d’un régime de responsabilité ministérielle (self government [10]). Le principe constitutionnel anglais de la responsabilité ministérielle stipule que le choix des ministres du roi (ou du gouverneur) doit être approuvé par un vote de confiance de la Chambre basse. Le pouvoir législatif contrôle ainsi le pouvoir exécutif. C’est la règle normale de la monarchie parlementaire britannique. Mais la Constitution de 1791 avait accordé au Bas-Canada un régime parlementaire sans responsabilité ministérielle. La vie politique canadienne-française fut domi­née pendant un demi-siècle par le conflit entre le gouverneur et la Chambre d’Assemblée. Le problème constitutionnel était aggravé par un conflit national entre les Canadiens français, majoritaires à la Chambre basse, et les Anglais majo­ritaires à la Chambre haute et au Conseil exécutif. Le véritable enjeu était de sa­voir laquelle des deux nationalités aurait le pouvoir politique dans la province du Bas-Canada.

Mgr Lartigue appuya Papineau tant que celui-ci se contentait de revendi­quer légalement pour ses compatriotes les droits constitutionnels normaux des sujets britanniques. Le nationalisme de Lartigue était aussi ardent que celui de Papineau. Mais, autour de 1830, le parti patriote se radicalisa. Il adopta un dis­cours révolutionnnaire de tendance républicaine et anticléricale.

En 1831, Louis‑Joseph Papineau présenta un projet de loi qui obligeait les marguilliers de paroisse à se faire élire au suffrage censitaire. Par ce moyen, les patriotes espéraient contrôler les conseils de fabrique pour s’opposer aux curés et, surtout, pour nommer dans les écoles paroissiales des maîtres d’esprit libéral. En d’autres mots, la loi sur les fabriques visait à laïciser indirectement le systène scolaire. Mgr Lartigue fit échouer ce projet de loi. Papineau et les soi-disant pa­triotes s’étaient définitivement mis l’Église à dos.

Louis‑Joseph Papineau n’était guère plus lucide en politique qu’en religion. Son radicalisme provoqua une inutile et suicidaire rébellion armée. La mini-révo­lution de 1837-1838 fut aisément réprimée par les troupes britanniques. Mais cette aventure fit perdre aux Canadiens français de précieux droits constitution­nels. L’Acte d’Union de 1840 réunit le Haut-Canada et le Bas-Canada en une seule province. Les Canadiens français étaient désormais minoritaires à la Chambre basse. De plus, la langue française était bannie de toutes les institutions publiques. La situation était tellement désespérante que certains nationalistes en vinrent à souhaiter l’assimilation [11].

Mais l’Église sauva encore une fois la nation canadienne-française. Un mandement de Mgr Lartigue condamna le mouvement révolutionnaire de 1837. L’évêque de Montréal invoquait le principe du respect des autorités légitimes et dénonçait la dérive idéologique des patriotes. Il excommunia les rebelles et re­fusa la sépulture chrétienne à ceux qui étaient morts les armes à la main. Les pa­triotes le qualifièrent de traître. Mais l’attitude de Mgr Lartigue était fondée en doctrine et habile en politique, car elle lui permit d’agir comme médiateur entre le gouvernement anglais et le peuple canadien-français. Papineau avait lâchement fui aux États-Unis dès les premiers coups de feu et Mgr Lartigue devint en quelque sorte le chef politique naturel des Canadiens français. Le refus de la sé­pulture ecclésiastique pouvait choquer à première vue, puisque la plupart des patriotes étaient d’honnêtes gens, victimes des discours exaltés de Papineau. Mais l’évêque de Montréal entendait frapper les morts pour sauver les vivants. Il obtint ensuite du gouverneur la remise en liberté de nombreux patriotes.

Pendant ce temps, Ignace Bourget restait le fidèle secrétaire du controversé évêque de Montréal [12]. Il le conseillait et l’appuyait dans toutes ses décisions. Mgr Bourget apprit, à l’école de son prédécesseur, que la fermeté était un moyen plus efficace que les concessions pour défendre les droits de l’Église. Le second évêque de Montréal s’inscrira donc résolument dans la pensée ultramontaine qui entendait restaurer intégralement la société en chrétienté.

 

 

La renaissance catholique de 1840

 

Mgr Bourget consacra les dix premières années de son épiscopat à organi­ser le diocèse de Montréal et à ranimer la vie spirituelle de ses ouailles. Depuis la conquête, la vie religieuse des Canadiens français laissait à désirer. Non pas qu’ils eussent délaissé la foi ; loin de là. Aucun Canadien français ne semble avoir prêté l’ignominieux serment du test, et la propagande protestante ne fit que peu d’adeptes. Mais un certain relâchement religieux se faisait sentir. Une grave pénu­rie de prêtres affecta l’Église canadienne-française de 1760 à 1840. Le pays pro­duisait peu de vocations et le gouvernement interdisait le recrutement de prêtres fran­çais [13]. Le tiers des paroisses n’avait pas de curé résident. En outre, la classe supérieure canadienne-française fréquentait trop les milieux anglo-protestants. Les mariages mixtes étaient courants. La littérature anticléricale européenne était largement diffusée [14]. Un certain indifférentisme religieux se répandit donc parmi les élites sociales, ce qui explique en partie le succès du discours révolutionnaire de Louis‑Joseph Papineau dans les années 1830 [15].

Mais le climat intellectuel et moral changea sous l’action énergique de Mgr Bourget. En 1841, Mgr de Forbin-Janson [16] fit une remarquable tournée de prédication au Bas-Canada. Sa mission provoqua un réveil religieux [17]. Le nombre de communions pascales, qui avait fléchi dans les décennies précédentes, aug­menta jusqu’à atteindre un taux de presque 100 % vers 1850. Ce progrès était es­sentiellement le fruit du travail d’organisation institutionnelle de Mgr Bourget.

En 1841-1842, l’évêque de Montréal fit un voyage en Europe pour inviter diverses communautés religieuses à s’installer dans son diocèse. En France, Mgr Bourget réussit à obtenir l’aide des Filles de Saint-Vincent-de-Paul, des Dames du Sacré-Cœur, des Religieuses du Bon Pasteur, des Oblats de Marie Im­maculée et, surtout, de la Compagnie de Jésus.

Mgr Bourget avait arraché au gouverneur la permission pour les jésuites de revenir au Canada. C’était un exploit, étant donné l’antijésuitisme fanatique des anglo-protestants. Mgr Bourget admirait la spiritualité combative des jésuites. Il suivit à Rome les exercices de saint Ignace prêchés par le Père Roothan, général de la Compagnie. Plein d’enthousiasme, il demanda au Saint-Père la permission de quitter son diocèse pour entrer dans la Compagnie de Jésus. Mais Gré­goire XVI lui ordonna de rester à son poste, pour le plus grand bien de l’Église canadienne-française. A Montréal, les jésuites fonderont les collèges Sainte-Marie et Saint‑Jean-de-Brébeuf, deux des plus beaux fleurons de l’ancien système d’éducation canadien-français.

Mgr Bourget institua également des communautés proprement cana­diennes : les Sœurs de la Charité, les Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Ma­rie, les Sœurs de la Providence. Il améliora la formation des prêtres diocésains en confiant aux sulpiciens la direction du grand séminaire de Montréal. Mgr Bourget pouvait compter sur l’aide de quelques femmes remarquables, aujourd’hui béati­fiées : Mère Gamelin, Mère Marie‑Rose, Mère Aurélie Caouette [18]. Le frère André lui-même [19], le célèbre thaumaturge du Mont-Royal, ne put entrer en religion qu’à la suite d’une intervention de Mgr Bourget. Les Pères de la Sainte-Croix ne vou­laient pas l’accepter à cause de son piètre état de santé. Mais l’évêque de Mon­tréal, qui savait déceler les vocations, exigea que l’on fasse une exception dans son cas.

S’inspirant de l’œuvre de restauration liturgique de Dom Guéranger, Mgr Bourget adopta intégralement le rite romain dans son diocèse. Jusqu’alors, l’Église canadienne-française conservait certains éléments de liturgie gallicane. L’archevêché de Québec n’aimait pas ce mouvement de romanisation liturgique, pourtant encouragé par Pie IX. Mais il finit par suivre le pas de l’énergique évêque de Montréal. L’ultramontanisme de Mgr Bourget se reflétait même dans l’architecture des églises. La cathédrale de Montréal, construite entre 1874 et 1897, était un modèle réduit de la basilique Saint-Pierre. Mgr Bourget voulait faire de Montréal la Rome de l’Amérique du Nord.

 

 

L’alliance avec Lafontaine

 

Sur le plan politique, Mgr Bourget établit une sorte d’alliance entre l’Église et le nouveau leader canadien-français, Louis‑Hippolyte Lafontaine. Cet ancien lieutenant de Papineau avait tiré des leçons de la désastreuse aventure de 1837. Il abandonna le discours anticlérical et républicain de son prédécesseur pour for­mer un parti national canadien-français de tendance libérale en politique, mais conservateur dans le domaine social et religieux. Lafontaine était un whig [20] de type anglais. Profitant des divisions politiques du Haut-Canada, il s’allia avec le parti réformiste canadien-anglais pour réclamer la responsabilité ministérielle. En 1848, Londres accorda « le gouvernement responsable », ce qui revenait à concé­der au Canada une pleine autonomie intérieure [21]. Désormais, le gouverneur de­vait choisir ses ministres parmi les chefs de la Chambre basse. Lafontaine devint ainsi le Premier ministre du Canada. C’était un revirement spectaculaire. L’Acte d’Union de 1840 visait à priver les Canadiens français de toute influence poli­tique. Huit ans plus tard, des Canadiens français occupaient d’importants postes de direction dans un pays désormais autonome. A cet égard, Louis-Hippolyte La­fontaine mérite le titre de sauveur de la patrie.

Mgr Bourget appuya la politique réformiste de Lafontaine, non pas par es­prit démocratique, mais tout simplement parce que la responsabilité ministérielle permettait à ses compatriotes de participer au gouvernement. L’évêque de Mon­tréal était sûrement en faveur d’un régime monarchique pour la France. Il ne l’a jamais dit publiquement, mais ses collaborateurs manifestaient ouvertement leurs sympathies pour le comte de Chambord [22]. Cependant Mgr Bourget pouvait s’accommoder d’une monarchie parlementaire conservatrice, encadrée par de so­lides institutions catholiques. De toute façon, le Canada français ne pouvait pas espérer mieux tant qu’il restait sous la couronne britannique [23].

L’alliance tacite entre Mgr Bourget et Lafontaine permit à l’Église de déve­lopper, avec l’aide de l’État, un bon système d’éducation catholique. La loi de l’instruction publique de 1846 créait des commissions scolaires confessionnelles qui permettaient aux curés de contrôler les écoles publiques primaires. L’ensei­gnement secondaire était entièrement confié aux communautés religieuses. On mit sur pied un réseau de collèges classiques de grande qualité [24]. Mais les fonc­tionnaires de tendance libérale n’avaient pas renoncé entièrement à leur projet d’éducation laïque. Les relations entre le surintendant de l’instruction publique, Jean‑Baptiste Meilleur, et l’évêque de Montréal n’étaient pas toujours harmo­nieuses. Toutefois, l’Église remporta ce bras de fer et obtint en 1875 une nouvelle loi qui abolissait le ministère de l’Instruction publique et plaçait le réseau scolaire sous le contrôle d’un comité catholique où siégeaient d’office tous les évêques [25].


 


 


Le bilan des dix premières années d’épiscopat de Mgr Bourget est impres­sionnant. Son dynamisme entraîna également les autres diocèses. Vers 1850, l’Église occupait la première place dans tous les aspects de la vie sociale. Son poids politique était considérable et son autorité morale incontestable. Les voca­tions commencèrent à abonder. Ce fut l’âge d’or du catholicisme canadien-fran­çais.

Mais l’ultramontanisme militant de Mgr Bourget dérangeait l’archevêque de Québec, qui était moins audacieux. Mgr Signay craignait que l’érection de la pro­vince ecclésiastique de Québec ne porte ombrage à l’évêque anglican de Qué­bec [26] et ne déplaise au gouvernement. Il hésitait à convoquer un concile provin­cial, et il défendait la vieille liturgie gallicane. Mgr Bourget réussit à obtenir de Rome le départ de ce prélat trop timide. Ses successeurs, NN. SS. Turgeon et Baillargeon, étaient plutôt faibles de santé et de caractère. Mgr Bourget était donc, en pratique, le chef de file de l’épiscopat canadien-français, même si le siège métropolitain revenait à Québec. Mais un certain catholicisme libéral com­mençait déjà à se répandre autour de l’archevêché de Québec. Un conflit doctri­nal était en germe. Il éclatera au grand jour en 1871, lorsqu’une forte personnalité occupera le siège archiépiscopal. Mais entre-temps, Mgr Bourget eut maille à par­tir avec le libéralisme radical.

 

 

La condamnation de l’Institut canadien

 

Louis-Joseph Papineau s’était réfugié aux États-Unis lors des troubles de 1837. Il s’exila ensuite à Paris où il fréquenta les pires révolutionnaires, et no­tamment Félicité de Lamennais. En 1846, le gouvernement canadien permit à Pa­pineau de rentrer au pays. Il retrouva un siège à la Chambre d’Assemblée l’année suivante. Ses épreuves ne l’avaient guère assagi. Papineau était encore plus radi­cal que dans les années 1830. Il préconisait maintenant l’annexion du Canada aux États-Unis au nom des valeurs démocratiques de la république voisine. « Pour Monsieur Papineau, disait Lafontaine, plutôt périsse une nation qu’un principe. » Mais l’ancien chef du parti patriote conservait son prestige. Il divisa malheureu­sement le parti national canadien-français en deux factions, bientôt nommées parti libéral (Papineau) et parti conservateur (Lafontaine). Les conservateurs qua­lifiaient les libéraux de « rouges », pour les associer aux révolutionnaires euro­péens de 1848, et se surnommaient eux-mêmes « bleus ». Mais le parti de Papi­neau ne récusait pas cette étiquette puisqu’il prônait ouvertement un républica­nisme radical, fortement teinté d’anticléricalisme. Les jeunes libéraux fondèrent un journal au titre révélateur : L’Avenir. Ils réclamaient la séparation de l’Église et de l’État, la laïcisation de l’enseignement et la démocratisation de la société cana­dienne-française [27].

La montée du rougisme rapprocha l’Église du parti conservateur. Les candi­dats de ce parti aimaient à dire : « Le ciel est bleu, l’enfer est rouge. » Certains cu­rés reprenaient parfois la formule. Cependant, Mgr Bourget incitait plutôt son clergé à ne pas s’engager dans les campagnes électorales. Il préférait enseigner la doctrine sociale de l’Église, en laissant aux hommes d’État le soin de l’appliquer en pratique. Mais les attaques de la presse rouge contre le clergé l’obligèrent à prendre des positions politiques, voire partisanes.

En 1848, les libéraux prirent le contrôle de l’Institut canadien de Montréal, une société littéraire qui possédait une bonne bibliothèque et qui présentait des conférences publiques. Sous l’influence de Louis‑Antoine Dessaulles, le neveu de Louis‑Joseph Papineau, l’Institut canadien devient un foyer d’anticléricalisme [28]. Les conférenciers répétaient à satiété tous les lieux communs de la pensée libé­rale du XIXe siècle : les horreurs de l’Inquisition, l’affaire Galilée, l’intolérance cléricale, la nature rétrograde de l’éducation catholique, le complot jésuitique, les méfaits du gouvernement pontifical de Rome [29]. Ils entretenaient le culte du pro­grès et de la démocratie. Dessaulles préconisait l’annexion du Canada aux États‑Unis pour « démocratiser » le clergé canadien-français [30].

Aux élections de 1854, les rouges remportèrent 12 des 50 comtés du Bas‑Canada. L’Institut canadien comptait alors environ 450 membres, issus princi­palement de la jeune bourgeoisie instruite. En province, 12 autres sociétés litté­raires se réclamaient de l’Institut canadien de Montréal. Le parti conservateur res­tait prédominant, mais le libéralisme avait le vent dans les voiles.

La réaction de Mgr Bourget freina les progrès des idées subversives. Le concile provincial de 1854 condamna, sans les nommer, les sociétés littéraires qui diffusaient des ouvrages contre la foi. En 1857, les sulpiciens ouvrirent à Montréal un cabinet de lecture pour contrer l’influence de l’Institut. L’année suivante, Mgr Bourget publia une lettre pastorale contre les erreurs du temps. Certains membres de l’Institut canadien tentèrent alors d’expurger leur bibliothèque des livres à l’Index. Ces libéraux modérés craignaient qu’une condamnation formelle de l’Institut ne nuise à leur parti. Les conservateurs se plaisaient à pointer du doigt les tendances anticléricales de leurs adversaires, et les rouges avaient ob­tenu moins de succès aux élections de 1857 et 1858. Plusieurs libéraux préfé­raient s’éloigner des radicaux de l’Institut. Une scission divisa le groupe. Le 13 avril 1858, l’assemblée générale de l’Institut canadien adopta par 110 voix contre 88 une résolution à l’effet qu’elle était seule compétente pour juger de la valeur morale de ses livres. L’Institut canadien refusait de se soumettre à l’Index et déclarait la guerre à Mgr Bourget. Les radicaux l’avaient emporté et les modé­rés abandonnèrent l’Institut canadien.

La réponse de Mgr Bourget ne se fit pas attendre. Le 30 avril 1858, il condamna nominalement l’Institut canadien et ordonna aux catholiques de le quitter sous peine d’excommunication. Plusieurs membres se réconcilièrent avec l’Église entre 1858 et 1863, autant par carriérisme que par crainte de la damna­tion. Mais un petit groupe d’anticléricaux fanatiques résista jusqu’en 1885. Le Saint‑Office rejeta l’appel de l’Institut et approuva la décision de Mgr Bourget. « Si Rome ne nous donne pas raison, répondit Gonzalve Doutre, nous irons chercher justice en Angleterre. »

En 1869, le décès en état d’excommunication d’un des membres de l’Insti­tut, Joseph Guibord [31], procura, suivant les termes de Louis‑Antoine Dessaulles, « l’occasion de donner une leçon au clergé en montrant que l’Église est dans l’État et non l’État dans l’Église ». Le curé de la paroisse Notre-Dame de Montréal offrit à la veuve Guibord d’inhumer son époux dans la partie du cimetière réser­vée aux enfants morts sans baptême, suivant les règles canoniques relatives à l’enterrement des excommuniés. Les avocats de l’Institut intentèrent une action devant les tribunaux civils pour forcer le curé à enterrer Guibord dans la partie consacrée du cimetière. En 1874, le Comité judiciaire du Conseil privé de Londres, le plus haut tribunal de l’empire britannique, ordonna au curé d’enseve­lir Guibord dans la partie consacrée du cimetière. C’était un net empiètement du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel. Mais, si les tribunaux anglais avaient donné raison à l’Institut canadien, l’opinion publique appuyait clairement Mgr Bourget. Une émeute populaire empêcha l’inhumation du cadavre dans le cimetière Notre-Dame des Neiges [32]. Quelques jours plus tard, on enterra finale­ment Guibord sous la protection de la troupe. Mais l’évêque de Montréal désacra­lisa le terrain où l’on avait enfoui le malheureux apostat.

L’affaire Guibord fut le chant du cygne de l’Institut canadien. Sa victoire ju­ridique ne pouvait pas masquer la désaffection de la plupart des libéraux envers le radicalisme des années 1850. Une nouvelle génération de politiciens plus mo­dérés (ou plus opportunistes) prendra la tête du parti libéral et le rebaptisera, en 1872, du nom de « parti national » pour se démarquer du discours anticlérical. Ce virage idéologique était plus ou moins sincère, mais il montre que les libéraux craignaient la fermeté de Mgr Bourget. De 1857 à 1873, le parti libéral encaissa une série de défaites électorales. Il ne faut pas mettre tous ces revers au compte de l’ultramontanisme, malgré ce qu’en disait la presse libérale de l’époque. Les grandes querelles politico-religieuses animaient les journaux mais n’intéressaient guère l’ensemble de la population. Dans les campagnes électorales, on discutait des problèmes de chemins de fer et de tarifs douaniers bien plus que des rap­ports entre l’Église et l’État. Le recul du parti libéral s’explique surtout par la bonne organisation du parti conservateur et les qualités de son chef, George‑Étienne Cartier. Mais la croisade antilibérale de Mgr Bourget eut tout de même un certain impact sur les élites intellectuelles. L’anticléricalisme n’osera plus guère se montrer au grand jour après 1870. Le libéralisme radical avait été définitivement vaincu par l’ultramontanisme. Mais un ennemi plus redoutable menaçait déjà l’Église canadienne-française : le catholicisme libéral.

 

 

Le catholicisme libéral de Mgr Taschereau

 

A partir de 1865, Mgr Bourget dut affronter deux puissantes institutions ec­clésiastiques : la communauté des sulpiciens de Montréal et l’université Laval de Québec. Ces conflits prirent une tournure doctrinale lorsqu’un catholique libéral d’envergure, Mgr Taschereau, accéda en 1871 au siège archiépiscopal de Québec. Pendant plus de 25 ans, le clergé canadien-français se divisa en deux camps bien tranchés : les ultramontains et les catholiques libéraux.

Elzéar-Alexandre Taschereau (1820-1898) provenait d’une famille aristocra­tique de tendance libérale [33]. Son père avait été membre de la Chambre d’Assemblée et du Conseil législatif, son frère était juge à la Cour Suprême du Canada, son neveu sera Premier ministre du Québec. Après avoir obtenu à Rome un doctorat en Droit canonique, l’abbé Taschereau enseigna au séminaire de Québec et devint recteur de l’université Laval. Son intelligence, sa force de carac­tère, sa formation académique et son sens politique en faisaient un candidat idéal à l’épiscopat. Sacré archevêque de Québec en 1871, il deviendra le premier car­dinal canadien en 1886.

Mgr Bourget appuya la nomination de Mgr Taschereau, mais l’évêque de Montréal et l’archevêque de Québec ne tardèrent pas à s’affronter sur à peu près tous les sujets. Les deux prélats divergeaient d’opinion sur le fondement juridique de la liberté de l’Église au Canada. Selon Mgr Bourget, le libre exercice de la reli­gion catholique était inscrit dans la constitution canadienne [34]. L’Église du Ca­nada n’avait donc pas le même statut juridique qu’en Anglererre. Mgr Taschereau pensait au contraire que la liberté de l’Église canadienne ne reposait que sur une simple tolérance de la part des protestants, comme en Angleterre [35]. Ces visions opposées du rapport de force entre l’Église et l’État expliquent en grande partie la différence d’attitude entre les deux évêques. Considérant que l’Église était en position de force, Mgr Bourget préconisait l’établissement immédiat d’un régime de chrétienté fondé sur la subordination de l’État à l’Église, du moins dans les li­mites de la province de Québec. A l’inverse, Mgr Taschereau était à la recherche d’un compromis acceptable entre les deux puissances puisqu’il croyait que l’Église ne bénéficiait que d’une liberté précaire. D’après lui, les prétentions irréa­listes de ceux qu’il appelait les « ultramontés » pouvaient déclencher une guerre de religion larvée où l’Église risquait de perdre ses droits acquis. Il préférait adopter une politique prudente et modérée dans les rapports entre l’Église et l’État. Certes, Mgr Taschereau croyait au principe de la primauté du pouvoir spiri­tuel sur le pouvoir temporel. Il n’était pas un démocrate-chrétien dans le sens du XXe siècle. Mais c’était un catholique libéral au sens du XIXe siècle [36]. Il prônait théoriquement un régime de chrétienté dans l’esprit du Syllabus ; mais il reléguait en pratique cet objectif dans le domaine de l’utopie. Sa politique reposait sur la distinction typiquement catholique-libérale entre la thèse (l’idéal) et l’hypothèse (la réalité).

 

Le démembrement de la paroisse Notre-Dame

 

Les relations entre les sulpiciens et l’évêque de Montréal restaient tendues. Le conflit s’était un peu atténué à la fin de l’épiscopat de Mgr Lartigue ; mais il reprit de plus belle lorsque Mgr Bourget décida en 1865 de démanteler la pa­roisse Notre-Dame de Montréal. Il n’y avait alors qu’une seule paroisse pour toute l’île de Montréal, et le supérieur de Saint-Sulpice en était le curé d’office. Les sul­piciens desservaient plusieurs églises sur le territoire paroissial, mais ces succur­sales n’avaient pas de prêtres résidents puisque les sulpiciens étaient tenus à la vie commune par leur règle. De plus, ils ne devaient obéissance qu’à leur supé­rieur. Ainsi, la majorité des prêtres du diocèse de Montréal relevait du supérieur de Saint-Sulpice plutôt que de l’ordinaire. Le séminaire de Saint-Sulpice consti­tuait une sorte de diocèse dans le diocèse. Cette situation anormale, héritée du régime français, ne répondait plus aux besoins d’une ville industrielle en pleine expansion. Mgr Bourget entendait abolir les privilèges des sulpiciens et diviser Montréal en plusieurs paroisses, suivant les règles canoniques normales.

Les sulpiciens intentèrent une série de recours à Rome pour défendre leurs privilèges. N’ayant pu obtenir gain de cause, ils firent appel aux tribunaux civils pour empêcher le démantèlement. Leur avocat n’était nul autre que George‑Étienne Cartier, le lieutenant québécois du Premier ministre du Canada, John A. Macdonald. Cartier plaida que le droit gallican était encore en vigueur au Canada et que l’appel comme d’abus [37] était une procédure recevable [38]. Cette thèse ouvrait la porte au principe de la primauté du Droit civil sur le Droit canon. Voyant le danger, Mgr Bourget défendit vigoureusement la liberté de l’Église.

Rome désigna Mgr Taschereau comme médiateur. Il était plus favorable aux sulpiciens qu’à Mgr Bourget. L’archevêque de Québec défendit à Rome la thèse sulpicienne sur la réception du droit gallican au Canada. Il voulait démontrer à la Propagande que l’Église canadienne ne disposait pas d’une liberté aussi grande que le prétendait Mgr Bourget [39]. Selon Taschereau, le Droit canon était subor­donné au Droit civil dans la procédure d’érection des paroisses, et les sulpiciens avaient raison d’affirmer que l’évêque de Montréal ne pouvait pas créer de nou­velles paroisses sans l’autorisation préalable de l’État.

Cette lamentable affaire se termina en 1874 par la conclusion d’une entente qui permit finalement à Mgr Bourget de démembrer la paroisse sulpicienne. Mais le problème de juridiction entre l’Église et l’État que soulevait cette querelle a re­froidi considérablement les rapports entre les ultramontains et le parti conserva­teur. De plus, il a révélé que, dans les conflits entre les deux puissances, l’arche­vêque de Québec avait tendance à favoriser les prétentions de l’État plutôt que celles de l’Église.

 

La querelle universitaire

 

L’université Laval a été fondée en 1852, à l’initiative de Mgr Bourget. Le séminaire de Québec était alors la seule institution canadienne-française capable de mettre sur pied une maison d’enseignement universitaire. La ville de Québec eut donc l’honneur d’ériger la première université catholique d’Amérique du Nord. Dans l’esprit de Mgr Bourget, l’université Laval était une institution provin­ciale, et non pas diocésaine. Elle devait relever de l’ensemble des évêques de la province ecclésiastique de Québec plutôt que du seul archevêque de Québec. Mais le séminaire de Québec entendait garder le contrôle d’une institution qu’il avait, après tout, fondée avec son argent et ses professeurs. L’université Laval demeura donc, de fait, sous l’autorité exclusive de l’archevêque de Québec.

En 1862, Mgr Bourget demanda à Rome la permission de fonder une uni­versité catholique à Montréal, parce que la jeunesse étudiante de son diocèse préférait s’inscrire à McGill, l’institution anglo-protestante de Montréal, plutôt qu’à l’université Laval. De plus, Mgr Bourget craignait que l’Institut canadien n’ouvre à Montréal une université française, laïque et anticléricale. L’université Laval, le séminaire et l’archevêché de Québec s’opposèrent au projet de Mgr Bourget sous prétexte que la population canadienne-française était trop réduite pour faire vivre deux universités. La Propagande leur donna raison et demanda à Mgr Bourget de renoncer temporairement à son projet. L’évêque de Montréal renouvela sa de­mande en 1864 et 1865, mais sans plus de succès. Le recteur de l’université Laval, l’abbé Taschereau, faisait moult démarches à Rome pour contrer les efforts de Mgr Bourget.

A l’origine, la querelle universitaire ne mettait aux prises que des intérêts régionaux et institutionnels. Elle reflétait la traditionnelle rivalité entre Québec et Montréal. Mais elle prit bientôt une tournure doctrinale. La question universitaire devint le principal champ de bataille entre l’ultramontanisme et le catholicisme libéral.

Les ultramontains se méfiaient de l’enseignement dispensé à l’université La­val. Le séminaire de Québec manifestait déjà depuis longtemps des tendances li­bérales. Son journal, L’Abeille, approuvait la révolution française de 1848, louan­geait Montalembert [40] et Le Correspondant [41], et félicitait le collège de Saint‑Hyacinthe pour son « ouverture d’esprit » et sa « saine doctrine du libéra­lisme chrétien ». Au début des années 1860, le séminaire de Québec expulsa tous les professeurs qui défendaient la thèse de Mgr Gaume [42] sur la nocivité des clas­siques païens [43]. L’abbé Taschereau rédigea, au nom de l’archevêque d’alors, Mgr Baillargeon, un mandement contre le « gaumisme ». Mgr Dupanloup [44], qui avait mené en France la campagne antigaumiste, félicita le séminaire de Québec d’avoir délivré le Canada de « ces thèses qui pouvaient nous ramener à la barba­rie ». L’archevêché de Québec diffusa également la célèbre brochure de Mgr Dupanloup sur l’inopportunité de la proclamation du dogme de l’infaillibilité pontificale, bien que Mgr Baillargeon ait finalement soutenu la thèse de l’infailli­bilité lors du concile Vatican I. La presse ultramontaine reprochait également à la faculté de Droit de l’université Laval d’enseigner des doctrines gallicanes en ma­tière matrimoniale (thèse de Robert‑Joseph Pothier [1699-1772] sur la subordina­tion du sacrement au contrat) et de ne pas dénoncer les incompatibilités entre le Droit canon et le Droit civil canadien.

La plupart des hommes politiques canadiens-français avaient été formés à l’université Laval, et peu d’entre eux défendaient la doctrine du Syllabus. D’après les ultramontains, c’était à cause de l’esprit libéral et gallican qui régnait à Laval. C’est pourquoi, ils souhaitaient la fondation d’une nouvelle université catholique pour former une classe politique capable de défendre les droits de l’Église. Mgr Bourget entendait baptiser cette institution d’un nom hautement symbo­lique : l’université Pie IX.

 

Le programme catholique

 

Les ultramontains étaient insatisfaits du parti conservateur. George‑Étienne Cartier avait soutenu les sulpiciens contre Mgr Bourget ; il refu­sait d’harmoniser le Droit civil et le Droit canon [45] ; il ne défendait pas les écoles catholiques du Nouveau-Brunswick contre les persécutions du gouvernement provincial [46]. En 1871, des politiciens conservateurs de tendance ultramontaine publièrent un « programme catholique ». Tout en continuant d’appuyer le parti conservateur, ils demandaient aux électeurs de n’accorder leur suffrage qu’à des candidats qui s’engageaient publiquement à suivre les directives des évêques dans les questions qui opposaient l’Église et l’État. Le programme catholique sou­leva évidemment l’hostilité du parti libéral canadien-français et des anglo-protes­tants qui y voyaient une intolérable ingérence du clergé dans le domaine poli­tique. Mais il divisa également le parti conservateur canadien-français en deux ailes : les ultramontains et les modérés, de tendance plus libérale [47]. Dans plu­sieurs comtés, on vit un conservateur « programmiste » se présenter contre un conservateur « officiel ». Le parti conservateur craignait que les ultramontains ne fondent un parti catholique semblable au Zentrum allemand ; ce qui, prétendait-il, n’aurait pour effet que de diviser les votes au profit du parti libéral. Le clivage entre les deux tendances s’accentua lorsque Louis‑Adolphe Chapleau, qui avait la réputation d’être un libre-penseur, succéda à George‑Étienne Cartier comme chef du parti conservateur.

Le programme catholique avait été rédigé à l’instigation officieuse de NN. SS. Bourget et Laflèche [48]. Mais l’archevêque de Québec considérait que le clergé devait se désengager de la politique partisane. D’après Mgr Taschereau, la constitution d’un parti catholique canadien-français amènerait inévitablement les canadiens-anglais à former un parti protestant, ce qui provoquerait une guerre de religions larvée dont les premières victimes seraient les minorités catholiques des provinces anglaises.

Le raisonnement de Mgr Taschereau pouvait se défendre en terme de pru­dence humaine, mais il reposait sur un certain manque de confiance en la Provi­dence. La fausse sagesse humaine est le fondement du catholicisme libéral. Mgr Taschereau voulait établir des relations pacifiques entre l’Église et l’État, ou­bliant que le Christ n’était pas venu apporter la paix mais le glaive [49]. Et cette pa­cification ne fut acquise qu’au prix de graves concessions. Pour justifier le désen­gagement politique du clergé, Mgr Taschereau soutenait que le libéralisme cana­dien n’était pas de même nature que le libéralisme européen, et qu’il ne menaçait pas les droits de l’Église. Il plaçait donc les deux grands partis politiques cana­diens sur un pied d’égalité, du point de vue des intérêts religieux. Mgr Taschereau consacra toute sa vie à réfuter les mises en garde des ultramon­tains contre la doctrine laïciste qui sous-tendait la pensée du parti libéral et de l’aile modérée du parti conservateur. D’après lui, les « ultramontés » se battaient contre des moulins à vent : le libéralisme, au sens condamné par le Syllabus, n’avait pas encore traversé l’Atlantique.

L’archevêque de Québec publia une circulaire au clergé qui condamnait le programme catholique sous prétexte qu’il avait été rédigé en dehors de toute participation de l’épiscopat. Une vive polémique s’ensuivit dans la presse. Le Nouveau-Monde de Montréal et le Journal des Trois-Rivières défendaient NN. SS. Bourget et Laflèche, tandis que le Journal de Québec volait au secours de Mgr Taschereau. Les journaux du parti libéral et du parti conservateur « officiel » se rangeaient évidemment du côté de l’archevêque. Rome finit par interdire aux journaux catholiques d’aborder cette question. C’était le début d’une opération de musellement de la presse ultramontaine. Mgr Taschereau remportait une pre­mière victoire, au grand plaisir des libéraux et des conservateurs modérés.

 

La lettre pastorale de 1875

 

En 1873, le gouvernement conservateur de John A. Macdonald fut écla­boussé par un scandale financier entourant la construction du chemin de fer transcanadien. Au début de 1874, les libéraux d’Alexander Mackenzie prirent le pouvoir au niveau fédéral. Le nouveau gouvernement comptait quelques anciens membres de l’Institut canadien, et notamment Rodolphe Laflamme, l’avocat qui avait plaidé l’affaire Guibord. Mgr Bourget craignait un retour en force du rou­gisme. Mgr Taschereau lui-même se méfiait du gouvernement Mackenzie.

La victoire libérale obligea les conservateurs du Québec à resserrer les rangs. Ces derniers purent ainsi remporter les élections provinciales de 1875. Les libéraux accusèrent le clergé d’être responsable de leur défaite. L’ultramontain Pierre Boucher de Boucherville devint Premier ministre du Québec. La presse li­bérale l’avait surnommé le « jésuite laïc ». Elle lui reprochait son « amour nostal­gique du Moyen Age » et sa « sympathie passéiste pour le comte de Chambord ». Boucherville fit adopter une loi sur l’instruction publique qui répondait entière­ment aux demandes des évêques. Il aurait également pris d’autres mesures favo­rables à l’Église si Mgr Taschereau ne lui avait pas recommandé une plus grande « modération ».

Alexander Mackenzie était un presbytérien de l’Ontario qui confondait le credo libéral anglais avec la parole de Dieu. Mais il ne voulait pas s’aliéner l’élec­torat québécois. Il prit soin d’inclure dans son cabinet un porte-parole catholique proche de l’archevêché de Québec, Joseph Cauchon. Mais il ne pouvait pas contenir entièrement les tendances anticléricales de l’aile canadienne-française de son parti. Les vieux rouges préparaient leur revanche contre l’ultramontanisme. Ils élaborèrent une stratégie pour neutraliser l’action politique du clergé.

En 1874, le gouvernement inclut dans la loi électorale un article qui permet­tait aux tribunaux d’invalider l’élection d’un député si l’un de ses agents avait exercé une « influence indue » sur un électeur. On définissait l’influence indue comme toute pression physique ou morale qui pouvait restreindre la liberté de choix de l’électeur. Cette règle paraissait juste. On croyait qu’elle visait surtout les patrons qui pouvaient forcer leurs employés à voter en faveur de tel candidat. Mais des libéraux défaits invoquèrent la loi sur l’influence indue pour faire inva­lider des élections sous prétexte que les prêtres avaient mis leurs fidèles en garde contre les dangers du libéralisme. Ils parlaient d’une « influence spirituelle indue ».

L’enjeu était de taille. La loi civile pouvait-elle restreindre la liberté de pré­dication ? La règle de l’influence spirituelle indue ne conduisait-elle pas à séparer la religion et la politique, donc l’Église et l’État ? Ne risquait-elle pas de « reléguer les prêtres à la sacristie », suivant le mot d’ordre de l’anticléricalisme le plus radical ?

Mgr Bourget dénonça vigoureusement cet empiètement de l’État sur la li­berté de l’Église. Le scandale des procès pour influence indue, où l’on allait jus­qu’à interroger des témoins sur les propos des prêtres au confessionnal, rétablit, pour un temps, l’unité des évêques. Mgr Taschereau se rallia temporairement à l’antilibéralisme de Mgr Bourget. Au nom de tous les évêques de la province de Québec, il rédigea, dans un style parfaitement ultramontain, une lettre pastorale contre le libéralisme catholique.

 

Le libéralisme catholique, dit Pie IX, est l’ennemi le plus acharné de la divine constitution de l’Église. […] Les partisans de cette erreur subtile […] applaudissent à l’autorité civile chaque fois qu’elle envahit le sanctuaire, […] ils favorisent les doc­trines les plus perverses, que Pie IX a si bien caractérisées en les appelant « une conciliation chimérique de la vérité avec l’erreur ». […] En présence de cinq brefs apostoliques qui dénoncent le libéralisme catholique comme absolument incompa­tible avec la doctrine de l’Église, quoiqu’il ne soit pas encore formellement condamné comme hérétique, il ne peut plus être permis en conscience d’être un li­béral catholique [50].

 

Le document souleva une tempête. L’épiscopat canadien-anglais se dissocia de la « croisade ultramontaine » des évêques du Québec. Le clergé anglophone, d’origine irlandaise, avait un esprit généralement plus libéral que le clergé cana­dien-français. L’archevêque de Toronto, Mgr Lynch, appuyait publiquement le gouvernement Mackenzie [51]. Un chef de file de la communauté anglo-québécoise menaçait de déclencher une guerre civile pour mettre les ultramontains à la rai­son. De son côté, le ministre Huntington proposa aux anglo-protestants du Qué­bec de s’allier aux libéraux canadiens-français pour défendre les British Civil Rights contre l’oppression cléricale. La presse libérale francophone tonnait contre l’« obscurantisme » de Mgr Bourget.

L’Église avait les moyens de lutter contre l’anticléricalisme. L’autorité morale des évêques était considérable, la presse catholique était largement diffusée, les ultramontains avaient d’importants appuis dans le parti conservateur. En outre, une large fraction du parti libéral, plus opportuniste que doctrinaire, craignait d’affronter ouvertement le clergé. On se souvenait de la défaite de l’Institut ca­nadien. Mais la résistance catholique fut sapée de l’intérieur par l’archevêque de Québec.

 

Le recul de Mgr Taschereau

 

Mgr Taschereau craignait que l’extrémisme verbal ne conduisît à une sorte de guerre de religions larvée où l’Église avait tout à perdre. Selon lui, le militan­tisme ultramontain risquait de provoquer une sorte de Kulturkampf anglo-protes­tant [52]. Le rôle du clergé dans les élections lui semblait être la pierre de touche de l’ensemble des rapports entre les deux puissances. Mgr Taschereau condamnait les procès pour influence spirituelle indue. Mais il les considérait comme une sorte de réaction normale devant les prétentions excessives des ultramontains. D’après lui, il était irréaliste d’exiger que l’État se soumette à l’Église dans un pays majoritairement anglo-protestant, même si cette exigence se limitait à la province de Québec, majoritairement franco-catholique.

L’archevêque de Québec entreprit donc de pacifier le climat politico-reli­gieux en se dissociant de la position commune des évêques. En 1876, il publia pour son seul diocèse un mandement qui affirmait que la grande erreur des temps modernes était de bannir Dieu de la société civile, mais qui ajoutait qu’au­cun parti politique n’était formellement condamné. Cela revenait à dire que le li­béralisme était dangereux mais qu’il n’existait pas au Canada. L’idée fera du che­min. Les libéraux brandissaient le mandement de Mgr Taschereau pour démon­trer leur « orthodoxie doctrinale ».

Les procès pour influence spirituelle indue accentuèrent la division entre l’archevêque de Québec et ses suffragants. Deux arrêts contradictoires furent rendus en première instance. Dans le comté de Charlevoix, le juge Routhier sta­tua que la clause de l’influence indue ne s’appliquait pas aux directives électo­rales données en chaire [53]. D’après lui, la constitution canadienne reconnaissait à l’Église catholique une pleine liberté, et non pas un simple régime de tolérance comme en Angleterre. Par conséquent, une loi civile ne pouvait pas restreindre la liberté de prédication des prêtres. Mais, dans le comté de Bonaventure, le juge Casault décida d’appliquer la clause de l’influence indue aux sermons. Il soutenait que la règle de la primauté du Parlement sur toute autre institution était en vigueur au Canada comme en Angleterre, et que la loi civile pouvait donc sanctionner des directives spirituelles qui entravaient le libre choix de l’électeur. En 1877, la Cour Suprême du Canada approuva l’arrêt Casault et annula les deux élections sous prétexte d’influence spirituelle indue. L’État s’attribuait ainsi une juridiction sur l’enseignement doctrinal de l’Église. Ce principe ouvrait éventuel­lement la porte à bien des abus.

L’université Laval et l’archevêché de Québec furent sérieusement mis en cause par les procès pour influence spirituelle indue. L’avocat qui représentait le candidat libéral dans l’affaire de Charlevoix était François Langelier, professeur de Droit à l’université Laval. Le juge Casault enseignait également à la faculté de Droit de Laval. Et, pour couronner le tout, la décision de la Cour Suprême du Canada fut rendue par le juge Jean‑Thomas Taschereau, le propre frère de l’archevêque de Québec. Les ultramontains accusaient donc ouvertement Mgr Taschereau d’avoir des sympathies pour le libéralisme.

L’évêque de Rimouski, Mgr Jean Langevin, exigea le renvoi du juge Casault de l’université Laval [54]. Mgr Taschereau refusa sous prétexte qu’il fallait distinguer entre le professeur et le juge. Dans ses cours, disait-il, le professeur Casault n’enseigne pas la doctrine de la primauté du Parlement sur l’Église. S’il applique cette doctrine en tant que juge, c’est uniquement parce que l’état du Droit cana­dien l’y oblige. Or l’épiscopat ne pouvait pas s’ingérer dans les décisions judi­ciaires car l’État en viendrait à exclure les catholiques de la magistrature. La pusil­lanimité de Mgr Taschereau scandalisa Mgr Langevin. L’évêque de Rimouski pu­blia un mandement pour condamner le jugement Casault.

L’archevêque de Québec était isolé. Tous les évêques du Québec se ral­liaient à l’antilibéralisme de Mgr Bourget. Mais l’intervention de Rome renversa le rapport de forces en faveur de Mgr Taschereau, sur la question universitaire comme sur la question politique.

 

L’intervention de Rome

 

La querelle universitaire avait pris une tournure nettement doctrinale. Les ultramontains reprochaient à l’université Laval de former une classe de juristes et de politiciens favorables à la séparation de l’Église et de l’État. Selon eux, les procès pour influence spirituelle indue en faisaient la preuve. Le doyen de la fa­culté de théologie, l’abbé Benjamin Paquet, enseignait une doctrine catholique li­bérale proche des thèses de Mgr Dupanloup et de Montalembert [55]. Mgr Bourget voulait donc fonder une nouvelle université catholique, non seulement pour ré­pondre aux besoins de son diocèse, mais aussi pour former une élite militante imprégnée de la doctrine du Syllabus. L’évêque de Montréal désirait la baptiser université Pie IX, pour en montrer l’esprit.

La Propagande reconnaissait maintenant que le diocèse de Montréal avait besoin d’une université. Mais elle rejeta encore le projet ultramontain et demanda plutôt à Mgr Bourget d’ouvrir à Montréal, aux frais de son diocèse, une succur­sale de l’université Laval. Mgr Taschereau avait de nouveau remporté la bataille à Rome. La décision de la Propagande constituait un désaveu de la politique ultra­montaine de Mgr Bourget. Refusant d’introduire dans son diocèse un foyer de ca­tholicisme libéral, Mgr Bourget démissionna le 19 septembre 1876. Rome lui ac­corda le titre honorifique d’archevêque in partibus de Martianopolis. Mgr Laflèche, évêque de Trois-Rivières, prit alors la tête du mouvement ultramon­tain.

En 1877, Rome envoya au Canada un délégué apostolique, officiellement pour étudier la situation de l’Église, mais en réalité pour imposer une série de décisions déjà prises par la Propagande, et qui allaient presque toutes dans le sens de Mgr Taschereau. Dès son arrivée au pays, et sans avoir fait la moindre enquête, Mgr George Conroy déclara que « les principes pervers qui ravageaient l’Europe n’avaient heureusement pas traversé l’Atlantique [56] ». Ainsi le délégué romain affirmait que le libéralisme canadien ne devait pas être assimilé au libéra­lisme doctrinal condamné par l’Église. C’est ce que l’entourage de Mgr Taschereau répétait depuis des années [57]. C’est également ce qu’affirmait Wil­frid Laurier, l’étoile montante du parti libéral [58].

En accord avec l’archevêque de Québec, Mgr Conroy considérait que les tensions entre l’Église et l’État découlaient de la partisanerie politique des ultra­montains. Il entendait donc neutraliser l’action électorale du clergé. Mgr Conroy força les évêques du Québec à désavouer la lettre pastorale de 1875 en publiant un nouveau mandement collectif qui stipulait qu’aucun parti politique canadien n’était ni condamné ni condamnable sur le plan doctrinal. S’il y avait des ten­dances catholiques libérales au Canada, on les retrouvait également dans les deux partis politiques. En conséquence, un bon catholique pouvait appuyer le parti libéral autant que le parti conservateur.

La lettre pastorale de 1877 marqua le triomphe de l’archevêque de Québec. Tous les évêques se rallieront désormais à sa politique, à l’exception de Mgr Laflèche qui continuera pendant encore vingt ans à lutter courageusement, mais sans succès, contre le catholicisme libéral. L’élévation de Mgr Taschereau au cardinalat par le pape Léon XIII en 1886 confirmera la défaite de l’ultramonta­nisme canadien-français.

Mgr Taschereau eut raison des ultramontains ; mais l’histoire démontra que les ultramontains avaient raison. Un discours prononcé en 1896 par le Premier ministre Wilfrid Laurier à l’occasion de la querelle scolaire du Manitoba dévoila la véritable nature du libéralisme soi-disant politique. Laurier déclara à la Chambre des Communes :

 

Je ne fais pas partie de cette école qui a longtemps dominé en France et dans d’autres pays de l’Europe continentale, qui refuse aux ecclésiastiques le droit de se mêler des affaires publiques. Non, je suis un libéral de l’école anglaise. […] Je re­présente ici non seulement les catholiques mais les protestants. […] Tant que j’occuperai un siège dans cette Chambre, tant que j’occuperai le poste que j’occupe, chaque fois qu’il sera de mon devoir de prendre une position sur une question quel­conque, cette position, je la prendrai non pas au point de vue du catholicisme, non pas au point de vue du protestantisme, mais je la prendrai pour des motifs qui peu­vent s’adresser aux consciences de tous les hommes, indépendamment de leur foi, pour des motifs qui peuvent animer tous les hommes aimant la justice, la liberté et la tolérance [59].

 

Ainsi, après avoir soutenu en 1877 que le libéralisme canadien ne menaçait pas l’Église parce qu’il se rattachait au libéralisme de l’école anglaise plutôt qu’à l’école française, le chef du parti libéral précisait en 1896 que ce libéralisme à l’anglaise reposait sur le principe de la neutralité confessionnelle de l’État. Et c’est en vertu de ce principe que Wilfrid Laurier laissa le gouvernement provincial du Manitoba abolir le système scolaire franco-catholique. Selon Mgr Conroy, ce libé­ralisme à l’anglaise n’était pas condamné par l’Église. Mais la politique scolaire de Laurier ne correspondait-elle pas à la 48e propositon condamnée par le Syllabus : « Des catholiques peuvent approuver un système d’éducation séparé de la foi catholique et de l’autorité de l’Église […] » ?

Les ultramontains canadiens-français ne se sont jamais laissé prendre au piège du libéralisme de l’école anglaise. En comparaison du radicalisme des Gambetta et Mazzini, ce libéralisme pouvait effectivement sembler moins redou­table. Mais, en réalité, il reposait également sur le principe de la séparation de l’Église et de l’État ; et il conduisait au même résultat, soit : l’édification d’une société sans Dieu. Il différait quant aux méthodes, mais pas quant à l’objectif. Mgr Bourget avait jaugé depuis longtemps les dangers de ce libéralisme soi-disant modéré.

Lors des élections fédérales de 1896, les évêques du Québec publièrent un mandement pour inciter les Canadiens français à n’appuyer que des candidats qui s’engageaient à défendre les droits scolaires des Franco-Manitobains. En fait, ce mandement condamnait le parti libéral de Wilfrid Laurier et recommandait im­plicitement de voter conservateur. Depuis la retraite du cardinal Taschereau, en 1892, Mgr Laflèche avait réussi à rétablir l’unité des évêques dans un sens ultra­montain. Le nouvel archevêque de Québec, Mgr Bégin, prit lui-même la tête de la croisade antilibérale. Mais il était trop tard. Depuis vingt ans, on répétait, en invoquant l’autorité d’un cardinal-archevêque et d’un délégué apostolique, que le clergé ne devait pas se mêler de politique. Les fidèles ont fini par le croire. Et, lorsque les évêques tentèrent à nouveau de donner des directives électorales, le peuple leur fit comprendre qu’ils ne devaient pas se mêler de politique. Enthou­siasmée par l’idée de voir un Canadien français accéder au poste de Premier mi­nistre du Canada, la province de Québec élit une majorité libérale, sans tenir compte du mandement épiscopal.

Par la suite, Rome désavoua de nouveau l’ultramontanisme canadien-fran­çais. En 1897, un autre délégué apostolique vint au Canada pour enquêter sur les conflits entre l’Église et l’État. Mgr Merry del Val [60] recommanda aux évêques d’accepter le régime scolaire neutre du Manitoba et d’éviter toute intervention électorale. Une encyclique de Léon XIII conféra encore plus d’autorité à la poli­tique « à-plat-ventriste » de Rome. Le Saint-Père infligeait ainsi une extraordinaire rebuffade à Mgr Adélard Langevin, archevêque de Saint-Boniface (Manitoba), et au vénérable Mgr Vital Grandin, évêque de Saint-Albert (Alberta), qui ont dé­fendu courageusement les écoles catholiques. Léon XIII désavouait par la même occasion tout le combat que NN. SS. Bourget et Laflèche avaient mené contre le libéralisme pendant un demi-siècle.

On comprend aisément que Rome ait réprimé l’ultramontanisme canadien-français sous Léon XIII, le pape du Ralliement. Mais comment expliquer que Mgr Taschereau l’ait également emporté contre Mgr Bourget sous Pie IX, le pape du Syllabus ?

Diverses hypothèses peuvent élucider ce paradoxe. Le pape pouvait être mal informé de la situation canadienne par la bureaucratie romaine, qui comptait déjà plusieurs catholiques libéraux et qui subissait l’influence des agents de Mgr Taschereau. Mais NN. SS. Bourget et Laflèche avaient également leurs en­trées à Rome. Ils ont rencontré personnellement le Saint-Père à quelques reprises. L’hypothèse du pape mal informé paraît peu crédible. Il est plus probable que la politique nord-américaine de Pie IX fut différente de celle qu’il suivait en Europe continentale. Très ferme devant le libéralisme européen, il aurait été plus souple avec le libéralisme anglo-saxon. Aux yeux de Rome, la situation de l’Église cana­dienne-française devait sembler fragile. Le Québec n’était qu’une province dans un Dominion britannique situé aux frontières des États-Unis. A première vue, cette position précaire pouvait justifier des compromis. L’ultramontanisme canadien-français était peut-être perçu comme une souris qui rugissait. Les mé­moires que Mgr Taschereau faisait parvenir à Rome renforçaient cette impression de faiblesse. De plus, l’épiscopat irlandais des États-Unis et du Canada anglais ré­pandait l’idée que l’Église nord-américaine devait se montrer plus souple que l’Église européenne [61].

La question nationale explique en partie l’attitude de Rome. Aux yeux de la Propagande, l’Amérique du Nord était irréversiblement dominée par l’élément anglo-saxon. Or les Canadiens français liaient la défense de la foi catholique à leur identité nationale. Rome craignait qu’une association trop intime entre l’Église et la langue française ne nuise à l’apostolat auprès des anglo-protestants. Les évêques irlandais estimaient que l’anglais devait être la seule langue du ca­tholicisme nord-américain. Ils contraient les efforts de survivance culturelle des minorités catholiques à l’extérieur du Québec, qu’elles soient françaises, alle­mandes, polonaises ou autres. Et Rome approuva la politique irlandaise.

L’apparente fragilité du catholicisme canadien-français explique sans doute pourquoi la Propagande cherchait à modérer l’ardeur combative des ultramon­tains, même sous le pontificat de Pie IX. Mais la politique romaine reposait sur une lecture erronée de la situation. En réalité, le poids politique des Canadiens français était suffisant pour permettre à l’Église d’exiger davantage. Le véritable problème ne venait pas de la majorité anglo-protestante, mais bien de l’attitude défaitiste de Mgr Taschereau et des catholiques libéraux.

 

 

Conclusion

 

Au début du XXe siècle, des rapports plus harmonieux s’établirent entre l’Église et l’État au Québec [62]. Mais le nouvel équilibre reposait sur une concep­tion catholique libérale des relations entre les deux puissances. L’Église conser­vait le contrôle du système d’éducation et du réseau d’assistance publique, mais elle était à toute fin pratique évincée du domaine politique. Certes, le Québec restera jusqu’en 1960 l’une des sociétés les plus catholiques au monde. Mais le ver du li­béralisme était déjà dans la pomme. Les Canadiens français de la pre­mière moitié du XXe siècle trouvaient normal de séparer la politique de la reli­gion. Ils en vinrent à séparer la vie publique de la vie privée. Ils étaient catho­liques à la maison et à l’église, mais libéraux au travail. Ils n’acceptaient pas en­core le laïcisme institutionnel, mais ils pratiquaient déjà une sorte de laïcisme psychologique. C’est pourquoi la déchristianisation de la société québécoise se fit à la vitesse de l’éclair à la suite du concile Vatican II.

Mgr Bourget prévoyait cette évolution. Il comprit mieux que Mgr Taschereau la nature du libéralisme et l’importance de ne pas séparer la poli­tique et la religion. Il saisit parfaitement l’enjeu des procès pour influence indue. La soumission du clergé à l’autorité de l’État, ne serait-ce que dans le domaine, en apparence secondaire, des luttes électorales, ébranlait les fondements mêmes de la société chrétienne. Pour Mgr Bourget, c’était une question de principe ; pour Mgr Taschereau, ce n’était qu’une question d’opportunité. Mais les anticléri­caux voyaient les choses du même œil que l’évêque de Montréal. En faisant cé­der l’Église sur ce point, ils cherchaient à établir un nouveau rapport de force qui ouvrait éventuellement la porte à une laïcisation plus systématique. Mgr Bourget était plus lucide que Mgr Taschereau. Le radicalisme ultramontain était en défini­tive plus sage que le modérantisme catholique libéral.

Après 1876, Mgr Bourget se retira dans une maison des Sœurs de la Provi­dence réservée aux prêtres infirmes. Il passa les dernières années de sa vie dans le silence et la prière. L’archevêque de Martianopolis conseillait parfois les ultra­montains qui restaient sur le champ de bataille ; mais il préférait recevoir des âmes simples en quête de direction spirituelle. Respectueux de la hiérarchie, il évita de nuire à son successeur, Mgr Fabre, qui se ralliait pourtant à Mgr Taschereau. La douloureuse vieillesse de Mgr Bourget renforça sa réputation de sainteté. On parlait déjà de miracles obtenus par ses prières. Mgr Bourget comparut devant son Créateur le 8 juin 1885. L’évêque du Syllabus laissa dans l’histoire canadienne un souvenir impérissable, pour ses détracteurs comme pour ses admirateurs.

L’Église reconnaîtra-t-elle un jour la sainteté de Mgr Bourget ? Sa fermeté doctrinale, sa vigoureuse défense des droits de l’Église, le rayonnement de ses fondations religieuses, le nombre de bienheureux qui l’ont entouré justifieraient sûrement l’ouverture d’un procès en béatification. Mais il ne faut pas s’attendre à un tel geste de la part de l’Église conciliaire. L’antilibéralisme de Mgr Bourget dé­range trop. L’actuel cardinal-archevêque de Montréal, Jean‑Claude Turcotte, a même condamné à titre posthume son illustre prédécesseur en bénissant la por­tion du cimetière de la Côte-des-Neiges où Joseph Guibord fut enterré en 1874, et en réhabilitant les patriotes de 1837, excommuniés par Mgr Lartigue. Ce n’est pas lui qui introduira la cause de Mgr Bourget [63].

Mais, en attendant que l’Église revienne à la Tradition, nous pouvons tou­jours réciter en privé cette prière, autorisée par l’archevêque de Montréal vers 1930 pour les maisons des Sœurs de la Providence :

« Ô Dieu tout-puissant et infiniment bon, qui, dans votre miséricordieuse Providence, avez suscité votre serviteur Ignace Bourget pour être le second pas­teur de ce diocèse (de Montréal), daignez nous accorder la grâce que nous solli­citons aujourd’hui par son intercession, afin qu’il soit glorifié sur la terre et que nous-mêmes, imitant ses vertus, nous puissions vous glorifier dans le ciel. Ainsi soit-il. »

 

 

Mgr Bourget (1799-1885)

 

 

 

 

 


 

Cardinal Taschereau (1820-1898)


[1] — Langevin F. S.J., Mgr Ignace Bourget, deuxième évêque de Montréal, Montréal, Imprimerie du Messager, 1931, 298 p. ; – Pouliot Léon S.J., Mgr Bourget et son temps, Montréal, Beauchemin-Bel­larmin, 1955-1977, 6 vol. ; – Perin Roberto, Bourget and the Dream of a Free Church in Quebec (1862-1878), thèse de Ph. D. (histoire), Université d’Ottawa, 1975, 412 p. (inédite).

[2] — La thèse de la conquête providentielle du Canada par l’Angleterre en 1760 revenait souvent dans le discours politique au XIXe siècle. Suivant cette thèse, Dieu aurait permis que les Anglais s’emparent du Canada pour le protéger des affres de la Révolution française. Ce mythe n’a aucun fondement logique. Qu’est-ce que la Révolution française, sinon le triomphe des idées libérales, éla­borées en grande partie par l’Angleterre protestante du XVIIIe siècle ? Comment l’empire britannique, fondé sur des institutions libérales, aurait-il pu préserver le Canada du libéralisme ? En 1778, le gou­verneur Haldimand ouvrit à Québec la première bibliothèque publique. On y trouvait toutes les œuvres des philosophes des Lumières. La figure de proue de l’anticléricalisme canadien-français du XIXe siècle, Louis-Joseph Papineau, prétend avoir perdu la foi en fréquentant cette bibliothèque. En réalité, le discours sur la conquête providentielle ne visait qu’à montrer le loyalisme des Canadiens français envers leurs maîtres anglais. C’était peu glorieux, mais peut-être nécessaire dans les condi­tions de l’époque. Pour la réfutation de ce mythe, voir Groulx Lionel, « La Providence et la conquête anglaise de la Nouvelle-France », Notre maître le passé, Montréal, éd. Alain Stanké, 1978, p. 125-164.

[3] — Chaussé Gilles S.J., Jean-Jacques Lartigue, premier évêque de Montréal, Montréal, éd. Fides, 1980, 275 p.

[4] — Mirari vos (1832) et Singulari nos (1834).

[5] — Nom donné par l’Angleterre au Canada après la proclamation royale de 1763.

[6] — Triste héritage des persécutions élisabéthaines, le serment du test consistait à nier le pouvoir d’intercession de la sainte Vierge, l’autorité du pape et le dogme de la transsubstantiation. C’était un acte d’adhésion au schisme anglican.

[7] — La cause de la faible immigration britannique dans les cinquante premières années du ré­gime anglais est la même que celle du sous-peuplement français du Canada au temps de la Nou­velle‑France. L’économie canadienne reposait essentiellement sur le commerce de la fourrure, une ac­tivité qui exigeait peu de main-d’œuvre. Après 1815, l’industrie du bois prendra une ampleur considé­rable et attirera beaucoup d’immigrants anglais. Mais les Canadiens français avaient entre temps oc­cupé toutes les terres de la vallée du Saint-Laurent. Les Anglais iront donc s’installer en Ontario et dans les Maritimes plutôt que dans la province de Québec. Ce répit de cinquante ans explique en grande partie le miracle de la survivance canadienne-française.

[8] — Le gallicanisme politique est la tendance d'un État catholique à vouloir subordonner le pou­voir spirituel au pouvoir temporel en matière disciplinaire, et parfois même en matière dogmatique.

[9] — Mgr Plessis fut un exemple d’évêque loyaliste à l’excès. C’est lui qui lança le thème de la conquête providentielle lors d’un discours qui célébrait la victoire anglaise d’Aboukir en 1799. La conquête avait, disait-il, délivré le Canada de la tyrannie des Bourbons. L’Angleterre lui avait généreu­sement donné des institutions parlementaires et la liberté de commerce. Pour récompenser son loya­lisme, le gouverneur lui permit de se rendre à Rome et le nomma conseiller législatif. Mgr Lartigue désapprouvait l’« à-plat-ventrisme » de l’évêque de Québec. D’après lui, les Anglais ne cédaient qu’à ceux qui savaient se faire respecter en se tenant debout.

[10] — L’Acte constitutionnel de 1791 avait divisé la Province of Quebec en deux colonies : le Bas‑Canada (Québec), majoritairement français, et le Haut-Canada (Ontario), exclusivement anglais. Chaque province avait une assemblée législative élue et un conseil législatif nommé. Mais le pouvoir exécutif restait entre les mains du gouverneur.

[11] — Parent Étienne, « L’échec d’un rêve d’indépendance », Le Canadien, 23 octobre 1839.

[12] — Le biographe de Mgr Lartigue, le père Gilles Chaussé, disait en blaguant que, si Mgr Bourget était un jour canonisé, ce serait pour avoir enduré le caractère irascible du premier évêque de Mon­tréal. Mais plusieurs saints ont eu la réputation d’avoir un mauvais caractère. Les saints sont difficiles à supporter pour ceux qui ne le sont pas. Devrait-on élever Mgr Lartigue sur les autels ? Il faudra peut-être un jour ouvrir une enquête en ce sens, ne serait-ce que pour sa remarquable défense des droits de l’Église contre l’État protestant.

[13] — Le manque d’écoles catholiques et la liberté du mode de vie nord-américain expliquaient peut-être la pénurie de vocations canadiennes-françaises à cette époque. L’Angleterre permit à une cinquantaine de prêtres français réfractaires de s’installer au Canada pendant la Révolution. Ce fut un apport utile mais insuffisant. Toutefois, ces prêtres étaient tenus de montrer une indéfectible loyauté envers Sa Majesté britannique en ne fréquentant pas les nationalistes canadiens-français. Notons que le gouverneur Dorchester, bien que protestant, confia l’éducation de ses fils à un prêtre réfractaire.

[14] — Les Paroles d’un croyant de Félicité de Lamennais se sont bien vendues au Bas-Canada, malgré leur condamnation par Grégoire XVI dans l’encyclique Singulari nos (1834).

[15] — Les Mémoires de Philippe-Aubert de Gaspé, un confrère de classe de Papineau, reflètent le libéralisme religieux qui imprégnait l’esprit de la noblesse seigneuriale canadienne-française au tour­nant du XIXe siècle.

[16] — Charles-Auguste, comte de Forbin-Janson (1785-1844) : Évêque de Nancy (1824-1830) et cé­lèbre prédicateur, il fonda la société des Missions de France et l'Œuvre de la Sainte-Enfance. Après la Révolution de 1830, il dut s'exiler pendant quelques années et devint missionnaire au Canada de 1839 à 1841. (N-. E. Dionne, Mgr de Forbin-Janson, évêque de Nancy et de Toul, primat de Lorraine. Sa vie, son œuvre en Canada, Québec, Laflamme et Proulx, 1910, 211 p.)

[17] — Pouliot Léon S.J., La Réaction catholique à Montréal (1840-1841), Montréal, Imprimerie du Messager, 1940, 119 p.

[18] — Mère Marie-Rose (Eulalie Durocher, 1811-1849) fonda à Longueuil (1843) une communauté enseignante qui emprunta le nom, le costume et la règle des Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie instituées en France par Mgr de Mazenod en 1825 (R.P. Duchaussois O.M.I., Rose du Canada, Ottawa, Juniorat du Sacré-Cœur, 1932, 352 p.).

Mère Catherine-Aurélie du Précieux-Sang (Aurélie Caouette, 1833-1905), fonda à Saint-Hyacinthe (1861) la première communauté contemplative féminine du Canada, l'Institut du Précieux-Sang (Abbé Élie-J. Auclair, Histoire de Mère Catherine-Aurélie du Précieux-Sang, Québec, L'Action Sociale, 1923, 448 p.).

Mère Emilie Gamelin (1800-1851) fonda l'Institut des Sœurs de la Charité de la Providence dans un esprit semblable à celui des filles de la Charité de Saint-Vincent de Paul, parce que Mgr Bourget n'avait pas réussi à faire venir cette communauté française au Canada (Une Religieuse de la Provi­dence, Vie de Mère Gamelin, fondatrice et première supérieure des Sœurs de la Charité de la Provi­dence, 1900, 314 p.).

[19] — Le frère André (Alfred Bessette, 1845-1937) fut un saint thaumaturge qui propagea la dévo­tion à saint Joseph, patron du Canada. Son rayonnement spirituel et ses nombreux miracles incitèrent l'archevêché de Montréal à construire sur le Mont-Royal un imposant oratoire consacré au père adop­tif de Notre‑Seigneur (Henri-Paul Bergeron C.S.V., Le Frère André de la Congrégation de Sainte-Croix, Montréal, éd. Beauchemin, 1938, 266 p.).

[20] — Membre du parti libéral en Angleterre, opposé aux tories. (NDLR.)

[21] — Le Canada passait ainsi du statut de colonie à celui de Dominion. Il était autonome en poli­tique intérieure, mais sa politique extérieure relevait encore de Londres. Le Canada n’a acquis sa pleine indépendance qu’en 1931, par le Statut de Westminster qui transforma l’empire britannique en Commonwealth.

[22] — Le sénateur François-Xavier Trudel faisait flotter le drapeau blanc fleurdelisé sur les bureaux de l’Étendard, un journal ultramontain proche de Mgr Bourget.

[23] — Un journaliste ultramontain, Jules-Paul Tardivel (le Louis Veuillot canadien-français), prônait l’indépendance du Québec pour instituer une république catholique autoritaire sur le modèle de l’Équateur de Garcia Moreno. Voir son roman d’anticipation politique, Pour la Patrie (1895).

[24] — Les communautés religieuses chassées de France par les lois Ferry et Combes ont considé­rablement enrichi le corps professoral québecois au tournant des XIXe et XXe siècles.

[25] — La loi de 1875 instituait également un comité protestant pour la minorité anglo-québécoise. Cette loi resta en vigueur jusqu’en 1965. Le gouvernement du Québec créa alors un ministère de l’Éducation qui s’empressa de laïciser le système scolaire public avec l’accord de l’épiscopat. L’esprit du concile Vatican II avait fait son œuvre.

[26] — Rappelons que les « évêques » anglicans n’ont pas la succession apostolique.

[27] — Bernard Jean-Paul, Les Rouges. Libéralisme et anticléricalisme au milieu du XIXe siècle, Montréal, éd. Presses de l’Université du Québec, 1971, 395 p.

[28] — Lamonde Yvan, Louis-Antoine Dessaulles (1818-1895). Un seigneur libéral et anticlérical, Montréal, éd. Fides, 1994, 372 p.

[29] — Dessaulles Louis-Antoine, La Grande guerre ecclésiastique, Montréal, A. Doutre, 1873, 130 p.

[30] — Dessaulles Louis-Antoine, Six lectures sur l’annexion du Canada aux États-Unis, Montréal, P. Gendron, 1851, 199 p.

[31] — Joseph Guibord était un anticlérical convaincu qui avait servi de garde du corps à Charles Chiniquy, un prêtre apostat passé au protestantisme. Doué d’un remarquable talent oratoire, l’abbé Chiniquy avait prêché avec succès contre les ravages de l’alcoolisme. Mais il fut chassé des diocèses de Québec, Montréal et Chicago à cause de ses aventures avec des servantes de presbytère. Refusant de se soumettre à une suspens a divinis, il se fit pasteur presbytérien et revint à Montréal pour dévoyer ses compatriotes. Dans ses prédications, il n’hésitait pas à piétiner des hosties qu’il avait lui-même consacrées. Chiniquy obtint malheureusement trop de succès. Mgr Bourget dut dévoiler publiquement ses mauvaises mœurs pour contrer son influence. Le pasteur Chiniquy sera également expulsé de l’Église presbytérienne des États-Unis à la suite d’un autre scandale de mœurs. Chiniquy fonda alors sa propre secte. Son autobiographie est aujourd’hui encore très populaire dans les milieux évangéliques anglo-saxons.

[32] — Ou plutôt de ce qui restait du cadavre, puisque Guibord avait été enterré dans un cimetière protestant de 1869 à 1874.

[33] — Voisine Nive, « Taschereau, Elzéar-Alexandre », Dictionnaire biographique du Canada, t. XI, 1972, p. 1106-1115.

[34] — Cette thèse fut exposée par l’un des principaux conseillers juridiques de Mgr Bourget, Si­mon Pagnuelo, dans Études historiques et légales sur la liberté religieuse en Canada, Montréal, éd. Beauchemin et Valois, 1872, 400 p.

[35] — Thèse défendue par le juge Beaudry dans le Code des curés, marguilliers et paroissiens ac­compagné de notes historiques et critiques, Montréal, éd. La Minerve, 1870, 303 p.

[36] — Weill Georges, Histoire du catholicisme libéral en France (1828-1908), Paris, éd. Slatkin-France, 1979, 312 p. L'auteur présente une bonne synthèse du mouvement catholique libéral français, mais son analyse est nettement biaisée par ses sympathies pour cette doctrine hétérodoxe. Pour une étude plus juste du catholicisme libéral, voir A. Roul, L'Église et le Droit commun, éd. Doctrine et Vérité, Paris, 1931, 542 p.

[37] — Beaudin François, « L’influence de Lamennais sur Mgr Lartigue, premier évêque de Mon­tréal », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 25, nº 2 (septembre 1971), p. 225-237 ; – Chaussé Gilles S.J., « Lartigue et Lamennais », Revue de l’Université d’Ottawa, vol. 57, nº 3 (juillet-sep­tembre 1987), p. 81-99.

[38] — L’appel comme d’abus est une procédure juridique gallicane qui permet à un clerc de contester devant les tribunaux civils une décision de son supérieur ecclésiastique. Cette procédure était condamnée par l’Église (proposition 41 du Syllabus).

[39] — En tant que pays protestant, membre de l’empire britannique, le Canada relevait, de 1763 à 1908, de la sacrée congrégation pour la Propagation de la foi qui s’occupait des pays de mission.

[40] — Charles Forbes comte de Montalembert (1810-1870) : Disciple de Lamennais, il devint, après la condamnation de ce dernier par les encycliques Mirari vos (1832) et Singulari nos (1834), l'un des chefs de file d'un catholicisme libéral modéré qui sut éviter les condamnations formelles par une ha­bile distinction entre la thèse (la société chrétienne idéale) et l'hypothèse (l'acceptation pratique par l'Église de la société libérale). Membre de la Chambre des Pairs, il entendait défendre la liberté de l'Église en s'appuyant sur les principes de 1789, suivant sa fameuse formule : « L'Église libre dans l'État libre. »

[41] — Dirigé par Montalembert, Le Correspondant était, au milieu du XIXe siècle, le principal jour­nal catholique libéral de France. C'était l'adversaire du journal de Louis Veuillot, L'Univers.

[42] — Mgr Jean-Joseph Gaume (1802-1879) : Écrivain ultramontain français qui collabora à L'Uni­vers de Louis Veuillot ; connu principalement pour son ouvrage Le Ver rongeur des sociétés modernes ou le paganisme dans l'éducation (1851) qui dénonçait l'usage des auteurs païens dans l'enseigne­ment du latin, y voyant l'une des causes de la Révolution de 1789.

[43] — Pelletier Alexis, prêtre, La Méthode chrétienne considérée dans ses avantages et sa nécessité, et réponses à certaines difficultés, Ottawa, G.-E. Desbarats, 1866, 51 p. ; – La Réforme chrétienne des études classiques, Montréal, Le Franc-Parleur, 1875, 194 p. ; – Charland Thomas, « Un gaumiste ca­nadien : l’abbé Alexis Pelletier », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 1, nº 2.

[44] — Mgr Félix Dupanloup (1802-1878) : Évêque d'Orléans (1849-1878), l'un des chefs de file du catholicisme libéral français, il cherchait à réconcilier l'Église avec les principes de 1789 (De la pacifi­cation religieuse, 1845) et s'opposa à la proclamation du dogme de l'infaillibilité pontificale lors du Premier concile du Vatican (1869-1870).

[45] — Divers problèmes juridiques se posaient quant aux conditions de validité du mariage, au droit de propriété de l’Église et au statut civil des paroisses.

[46] — La constitution fédérale de 1867 protégeait théoriquement les droits des minorités linguis­tiques et religieuses. Mais les gouvernements provinciaux ont tout de même aboli les écoles franco-catholiques au Nouveau-Brunswick (1870), au Manitoba (1890) et en Ontario (1912). Le Conseil privé de Londres interpréta les garanties constitutionnelles de manière tellement restrictives qu’elles n’eu­rent en pratique aucun effet.

[47] — L’aile ultramontaine fut surnommée le « parti castor » à cause d’un pamphlet, rédigé par F.-X.-A. Trudel sous le pseudonyme de Castor, qui dénonçait vigoureusement le chef des conservateurs modérés et Premier ministre du Québec, Louis‑Alphonse Chapleau.

[48] — Mgr Louis-François Laflèche (1818-1899), évêque de Trois-Rivières, fut un loyal disciple de Mgr Bourget. Après la retraitre de l’évêque de Montréal, en 1876, il prit la tête du camp ultramontain.

[49] — La paix à tout prix semble être l’objectif essentiel du catholicisme libéral. Voir Mgr Dupanloup, De la pacification religieuse (1845).

[50] — Lettre pastorale de NN. SS. Taschereau (Québec), Bourget (Montréal), Laflèche (Trois‑Rivières), Langevin (Rimouski), Fabre (coadjuteur de Montréal), Racine (Sherbrooke), Duhamel (Ottawa) et Moreau (Saint-Hyacinthe), 22 septembre 1875, Mandements des évêques de Québec, vol. V, p. 323-324.

[51] — Notons, à la décharge de Mgr Lynch, qu’en Ontario, les libéraux (whigs) étaient moins hos­tiles à l’Église que les conservateurs (tories), qui étaient souvent liés à la Ligue d’Orange, une émana­tion de la franc-maçonnerie.

[52]Kulturkampf (combat pour la culture) : politique de persécution de l’Église catholique par Bismarck sous prétexte de défendre la culture allemande (1871-1878).

[53] — Adolphe-Basile Routhier était un ancien politicien conservateur de tendance ultramontaine qui avait signé le programme catholique de 1871. Il est surtout connu pour avoir composé les paroles françaises de l’hymne national Ô Canada.

[54] — Le comté de Bonaventure était situé dans le diocèse de Rimouski.

[55] — Paquet Benjamin, Le Libéralisme. Leçons données à l’université Laval, Québec, Imprimerie du Canadien, 1872, 130 p.

[56] — Archevêque d’Armagh (Irlande), Mgr Conroy était un grand admirateur des institutions par­lementaires britanniques. Fin diplomate formé à Rome, il parlait parfaitement l’anglais, le français et l’italien. En Irlande, on le classait parmi les évêques catholiques libéraux. Il avait tendance à transpo­ser au Canada la situation de l’Église irlandaise par rapport à l’Angleterre, sans tenir compte de la spécificité québécoise. Mais ses opinions personnelles avaient finalement peu d’importance puisque sa mission ne consistait, en réalité, qu’à appliquer les décisions de la Propagande.

[57] — Le supérieur du Collège de Saint-Hyacinthe, l’abbé Joseph‑Sabin Raymond soutenait qu’il n’y avait pas au Canada de libéralisme au sens condamné par le pape, puisque le libéralisme canadien était uniquement un libéralisme politique de type anglais. Discours sur l’action de Marie dans la so­ciété, Québec, éd. Ovide Fréchette, 1873, 72 p. Mgr Taschereau défendit cette thèse contre les at­taques ultramontaines (voir abbé Alexis Pelletier, Il y a du libéralisme et du gallicanisme en Canada, Montréal, 1873) et réussit même à obtenir du Saint-Office une approbation doctrinale de la confé­rence de l’abbé Raymond.

[58] — Laurier Wilfrid, Le Libéralisme politique (conférence prononcée à Québec le 26 juin 1877), Montréal, éd. Beauchemin, 1941, 34 p.

[59] — Cité par David Laurent-Olivier, Le Clergé canadien, sa mission, son œuvre, Montréal, 1896, p. 83.

[60] — Mgr Rafaelo Merry del Val (1865-1930) : Diplomate et haut fonctionnaire romain d'origine anglo-espagnole, secrétaire d'État du Vatican sous le pontificat de saint Pie X (1903-1914) qui le fit cardinal en 1903 (R.P. Dal-Gal, Le Cardinal Merry del Val, Paris, Nouvelles Éditions latines, 1955, 188 p.).

[61] — Perin Roberto, Rome et le Canada. La bureaucratie vaticane et la question nationale (1870-1903), Cap-Saint-Ignace (Québec), Boréal, 1993, 343 p.

[62] — En Ontario, le gouvernement provincial tenta d’abolir les écoles franco-catholiques en 1912. L’évêque irlandais de London, Mgr Fallon, approuva le fameux règlement XVII qui établissait un ré­gime scolaire neutre et anglophone. Il aimait mieux voir la religion disparaître des écoles publiques de sa province plutôt que de voir survivre la minorité canadienne-française de l’Ontario. Rome ap­prouva encore une fois la politique irlandaise. En 1916, Benoît XV invita les Franco-Ontariens à ac­cepter la loi scolaire. Mais le clergé canadien-français continua malgré tout la lutte et obtint en 1927 l’abrogation du règlement XVII.

[63] — Notons que le cardinal Turcotte est un grand démocrate. Il a déclaré dans un journal que « c’est un péché bien plus grave de ne pas voter que de coucher avec la voisine ».

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 38

p. 137-166

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