+ Catholiques en Russie d’après les archives du KGB
En 1991, les archives du NKVD furent ouvertes aux chercheurs et on créa l’organisme mémorial pour réhabiliter les victimes du terrorisme communiste. Assomptioniste, professeur de théologie orientale, le P. Antoine Wenger a toujours été attiré par la Russie et sa vie religieuse. Ayant publié en 1987 un Rome et Moscou, 1900‑1905, DDB, il a profité de l’accès aux documents du KGB concernant l’église Saint‑Louis‑des‑Français, pour dresser un véritable martyrologe. Composé d’une suite de dossiers, le livre possède les qualités et les défauts du genre : fortement documentés, ces dossiers sont riches de renseignements mais relativement vides d’enseignements. C’est au lecteur de tirer les leçons de la masse de faits que l’auteur lui met sous les yeux. Quand on considère l’enjeu des événements décrits, non seulement liberté ou prison, mais aussi vie ou mort dans la perspective du martyre ou de l’apostasie, le lecteur chrétien éprouvera une sorte de malaise devant le peu de chaleur humaine qui émane d’un livre écrit par un homme, prêtre de surcroît, qui travailla au CNRS et qui, ancien rédacteur en chef de La Croix, semble éprouver de grandes difficultés pour qualifier les crimes du communisme. Il n’arrive pas à dire que les chrétiens soumis à la dictature soviétique étaient des adversaires du régime parce que ce dernier était « intrinsèquement pervers ». Par conditionnement intellectuel et moral, le P. Wenger est dans l’incapacité de porter un jugement sur le régime. Avec la meilleure bonne foi, la meilleure bonne volonté du monde, les intellectuels occidentaux qui n’ont pas bu l’antidote de la Contre-Révolution demeurent tétanisés devant le serpent marxiste, même quand ils reconnaissent les ravages qu’il a provoqués. L’auteur nous décrit la confiance niaise de Martin du Gard envers Staline, mais a-t-il montré la cruauté du dictateur qu’il se dédouane en donnant à Staline le beau rôle dans ses rapports avec Pierre Laval : « Comme ses collaborateurs se félicitaient du bon déroulement de l’entretien avec Laval, Staline s’empressa de les détromper : “Méfiez-vous, leur dit-il, cet homme est un filou” » (page 152). Ainsi le P. Wenger ne pourra-t-il pas être accusé d’anticommunisme primaire puisqu’il a montré qu’il existait « pire » que Staline : un futur ministre du Maréchal ! Quand il rapporte les péripéties d’un complot catholique fabriqué par la police, ayant pour but l’assassinat du dictateur, il souligne qu’un catholique n’aurait jamais perpétré un tel « crime contre le pouvoir établi » (page 72). Les thèses œcuméniques entravent aussi l’expression, particulièrement lorsque l’auteur évoque les conversions d’orthodoxes au catholicisme.
Ces réserves posées, l’ouvrage est utile : on entre concrètement dans les persécutions des catholiques d’URSS. On est amené à méditer sur les centaines, sur les milliers de chrétiens dont on ne sait rien et dont beaucoup ont dû cueillir la palme du martyre. Des figures apparaissent aussi, qui furent longtemps ignorées. En dépit de ses défauts dus à la faiblesse de notre temps, ce livre arrache bien des noms à l’oubli et, pour qui sait lire, apporte une contribution à la condamnation sans appel de la pire des barbaries politiques que l’enfer inspira aux hommes.
G. Bedel
Antoine Wenger, Catholiques en Russie d’après les archives du KGB, 1920-1960, Desclée de Brouwer, 1998.
Informations
L'auteur
Converti à la foi catholique par la lecture de Bossuet durant ses années de lycée, Gérard Bedel (1944-2022) voua efficacement sa vie, sa voix et sa plume au service de Dieu, de la France et des lettres.
Pour réagir à l’exclusion de plus en plus prononcée des auteurs ou des thèmes catholiques par les manuels scolaires de l’éducation officielle, il entreprit dans Le Sel de la terre une série d’articles sur notre littérature chrétienne, qu’il ne put malheureusement achever.
Le numéro

p. 216-217
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