Lettre ouverte aux
prêtres de Campos
par le père Laurent Fleichman O.S.B.
Nous publions ci-après la « Lettre ouverte » que le père Laurent Fleichman O.S.B. a diffusée sur Internet afin de manifester sa désapprobation au sujet des accords que les prêtres du diocèse de Campos, jusqu’ici fidèles à la Tradition catholique, s’apprêtent à passer avec le Vatican [1].
Au moment où nous donnons ce texte à l’imprimeur, ces accords, signés du côté de Campos par tous les prêtres de l’Association Saint-Jean-Baptiste-Marie-Vianney, n’ont pas encore été signés du côté du Vatican. Il semble qu’une opposition cardinalice soit à l’origine de ce retard.
Il dessert maintenant une chapelle à Niterói, à proximité de Rio de Janeiro.
Le Sel de la terre.
*
Niterói, le 30 octobre 2001
Très Révérend Mgr Rangel et très chers pères,
JE ne suis pas la personne la mieux placée pour vous écrire cette lettre. Je n’ai pas la prétention d’obtenir de vous un assentiment que vous n’avez pas voulu donner aux évêques de la Fraternité [Saint-Pie-X], Mgr Fellay et Mgr de Galarreta, quand ils ont essayé de vous montrer le redoutable préjudice que ces accords entre vous et le Vatican pourraient occasionner à l’Église, au combat pour la « survie de la Tradition ».
Cependant, j’ai une raison très sérieuse de vous écrire à ce sujet, et je le fais sur le conseil et avec l’approbation de Mgr Fellay lui-même. Cette raison est que quelques-uns de nos fidèles de Niterói et de Rio sont originaires des villes dont vous avez la charge et ont toujours eu les « Pères de Campos » en très haute estime et révérence. Aujourd’hui, ils n’arrivent pas à comprendre la raison d’un accord [avec Rome] réalisé séparément de la Fraternité Saint‑Pie X et, qui plus est, contre les conseils et les avis des évêques de la Fraternité.
Une autre raison qui m’encourage à vous écrire, c’est l’expérience que j’ai vécue en 1988 au Barroux, quand Dom Gérard Calvet voulut, lui aussi, faire un accord avec le Vatican.
Voici la première ressemblance que je vois entre l’attitude de Dom Gérard et la vôtre : Mgr Lefebvre venait de refuser un accord, faute d’avoir perçu, dans les intentions du Vatican, les garanties nécessaires à la survie de la Tradition. Dom Gérard, estimant les intérêts particuliers de son monastère au-dessus des intérêts de l’Église, accepta de se séparer de Mgr Lefebvre pour retrouver une situation juridique et canonique « normale », laissant tomber l’épée du combat.
Aujourd’hui, également, la Fraternité venait de refuser un accord pour les mêmes motifs que Mgr Lefebvre, et vous préférez considérer votre bien particulier et non pas le bien commun de l’Église. Vous vous êtes lassés à vivre jour et nuit dans le combat et dans la marginalisation.
Mais les ressemblances ne s’arrêtent pas là.
Quand la Fraternité était en train de faire les actuelles négociations, j’ai eu le père Fernando [Rifan] au téléphone et il m’a donné trois raisons qu’il considérait comme suffisantes pour aller de l’avant et conclure l’accord, bien que le Vatican n’ait pas accordé la messe de saint Pie V :
— beaucoup de nouvelles personnes rejoindraient la Tradition ;
— nous aurions un pied dans la Rome moderniste pour prêcher la Tradition ;
— nous pourrions revenir en arrière au cas où nous subirions une pression.
Or, ce sont exactement les mêmes arguments que ceux de Dom Gérard en 1988. Pour moi, c’est choquant ! Premièrement, parce que vous aviez su critiquer comme il fallait, à ce moment-là, l’attitude de Dom Gérard. Deuxièmement, parce que la conclusion logique à laquelle vous êtes obligés d’arriver aujourd’hui, est que Dom Gérard a eu raison ! Il vous a devancés de dix ans, ce qui vous oblige à croire qu’il a eu une meilleure vision des choses que vous.
Je pense qu’on ne peut nier les évidences suivantes :
— Les nouvelles personnes qui vous rejoindront n’auront pas le désir de se convertir à la véritable Tradition. Elles viendront à vous parce que les entraves juridiques seront ôtées et non pas pour des raisons de foi. Elles seront très sympathiques, mais elles ne chercheront pas la vérité entière, cette fine pointe de la doctrine qui mène les âmes au martyre.
— Le fait d’être dans la Rome moderniste – cela est prouvé – provoque une contamination certaine par les principes directeurs de Vatican II, insufflés à doses homéopathiques jusqu’à ce que le fruit tombe, comme est tombée la Fraternité Saint‑Pierre.
— Quant à revenir en arrière : Qui d’entre eux est revenu en arrière ? Ils préfèrent concélébrer avec le pape que de revenir en arrière ! Et s’ils revenaient, que deviendraient les fidèles de leurs paroisses ? Reviendraient-ils tous ? Combien resteront pris dans les mailles [du filet] de la légalité ? Je considère cette attitude comme téméraire et elle ne tient pas compte de la constance des âmes que la Providence vous a confiées. Vous régularisez sur le papier un faux problème d’excommunication, et il ne reste aux fidèles qu’à suivre et obéir et, demain, à faire marche arrière avec vous !
Je n’arrive pas à voir en cela le respect pour les âmes, exigé par la vie sacerdotale.
Par rapport à la Fraternité Saint‑Pie X, je ne comprends pas comment vous pouvez maintenir un refus si obstiné aux demandes de ces évêques qui sont venus à votre secours en toutes occasions, dans vos nécessités :
Ce fut d’abord le sacre de Dom Licinio Rangel, acte de très grand courage de la part de ces évêques, car beaucoup pouvaient mal comprendre ce geste, comme ce fut le cas de quelques-uns. Ce fut en pensant à vous et à vos fidèles que ces évêques acceptèrent ce sacre.
Ensuite, les séminaires de la Fraternité ont été ouverts aux séminaristes de Campos : ils y ont été reçus comme des frères.
De plus, quand la Fraternité a été appelée à négocier avec le Vatican, au début de l’année 2001, vous avez été aimablement invités à participer. Ils n’étaient pas obligés [de vous associer], néanmoins, une fois de plus, ils ont été généreux et fraternels dans le combat pour la Tradition.
Devant cette évidence, le refus d’écouter les suppliques de la Fraternité fait peser sur vous le terrible poids de la trahison. En cela, une fois de plus, vous égalez Dom Gérard. Peut-être ne voyez-vous pas la question ainsi, mais vous ne pouvez non plus refuser aux évêques le droit de se sentir trahis.
Et de même que la trahison de Dom Gérard a causé un drame terrible parmi les fidèles français, entraînant la division des familles et une profonde déception pour cet abandon et cette faiblesse, de même, vous aussi, aujourd’hui, vous êtes la cause pour les fidèles brésiliens de la même déception et des mêmes divisions.
J’ai dit, en 1988, à Dom Gérard, ce que je vous répète aujourd’hui : des milliers de fidèles attendent, anxieux, que vous les confirmiez dans la foi catholique, dans le combat qu’exige de nous la divine Providence, sans se laisser aller à la fatigue, à la faiblesse, au chant des sirènes d’une légalité piégée. Ce que Notre‑Seigneur exige, c’est le martyre goutte à goutte, et la claire et limpide profession de foi catholique, sans pacte avec les modernistes du Vatican.
Le pape, oui ; la légalité juridique, oui. Néanmoins, avant tout, répondre au clair appel de Dieu pour le combat de la foi. Le jour où le pape se convertira vraiment, cela apparaîtra plus clairement que la lumière du soleil. Évidemment, ce n’est pas en baisant le Coran ni en allant prier dans une mosquée qu’il nous montre cette conversion.
Tous les fidèles des chapelles de Rio et de Niterói prient pour vous, demandant à la Vierge Marie qu’elle tourne vos cœurs vers la lumière de la vérité.
In Christo et Maria,
Dom Lourenço Fleichman O.S.B.
[La traduction française de cette lettre, faite par nos soins, a été revue par l’auteur.]
[1] — Sur les prêtres traditionalistes du diocèse de Campos au Brésil, nos lecteurs peuvent se reporter aux textes suivants, parus dans Le Sel de la terre : – « Déclaration des prêtres de Campos à l’occasion du sacre de Mgr Licinio Rangel » (nº 6, p. 196) – « Sacre épiscopal à Campos, “Opération survie de la Tradition” » (nº 18, p. 190). Par ailleurs, Le Sel de la terre 37 a publié un important dossier sur Mgr de Castro Mayer, qui fut à l’origine de cette résistance traditionaliste au Brésil. Depuis lors, nous continuons dans chaque numéro la publication de son Catéchisme de vérités opportunes qui s’opposent aux erreurs contemporaines.

