Les juifs ont-ils
falsifié l’Écriture ?
Le texte et les versions de l’Écriture
par le frère Emmanuel-Marie O.P.
« Si j’avais été prêtre, j’aurais appris l’hébreu et le grec, afin de pouvoir lire la parole de Dieu telle qu’il daigna l’exprimer dans le langage humain. »
Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus.
« Nobis incumbuit necessitas […] hebraicam non omittere veritatem. »
Saint Jérôme, in Mich., I, 1, 16.
« La Septante a nourri la foi de l’Église naissante. »
Saint Jérôme, Præf. in libr. Paralipom.
« La version de la Vulgate […] laisse très loin derrière elle les autres versions anciennes. » Benoît XV, Spiritus Paraclitus (15 septembre 1920).
« La Bible trahie »
MONSIEUR DANIEL RAFFARD DE BRIENNE a publié un intéressant petit livre au cours de l’année 2000, intitulé La Bible trahie [1], qui a joui d’une certaine publicité dans les milieux de la Tradition.
Le titre rappelle le proverbe italien fameux : traduttore, traditore – un traducteur est un traître. Mais les trahisons dont veut parler l’auteur ne sont pas les imperfections inévitables qu’entraîne toute traduction, fût-elle excellente. Car il est très difficile, voire impossible, même au meilleur traducteur, de transposer le génie propre d’une langue dans une autre, et de rendre le sens exact d’un original avec toutes ses nuances.
Ce que M. Raffard de Brienne dénonce dans son essai, ce sont les falsifications du texte sacré et les commentaires modernistes des récentes traductions françaises de la Bible [2] qui sapent la foi des fidèles. Dans la même ligne, nous avons relevé dans le dernier numéro du Sel de la terre les trahisons de la récente Bible Bayard [3], parue après la publication du livre de M. Raffard.
Avant d’en venir à des exemples précis, qu’il a groupés en trois thèmes faisant l’objet des trois derniers chapitres du livre : « Dieu dans les nouvelles traductions », « Jésus-Christ dans les nouvelles traductions », « la vie surnaturelle dans les nouvelles traductions » –, l’auteur a voulu exposer brièvement la question du texte hébreu et des versions grecques, latines et françaises de la Bible. Ces quatre premiers chapitres occupent la moitié de l’ouvrage (60 pages sur 116, notes exclues).
Disons tout de suite, malgré toute la sympathie que nous inspire le livre, que cette première partie ne nous paraît pas totalement juste. Car si les exemples précis de manipulations relevés dans les derniers chapitres (y compris le chapitre sur les versions françaises), répondent bien à l’objectif que l’auteur s’est fixé et montrent clairement la trahison du texte sacré par les Bibles proposées aujourd’hui sur le marché, les premiers chapitres contiennent, à notre avis, des affirmations discutables.
Ces pages consacrées à l’histoire des versions de l’Écriture cherchent, au fond, à dégager la cause profonde du vice des traductions actuelles. Pour l’auteur, le mal vient de ce que l’exégèse moderne, au moins en ce qui concerne l’ancien Testament, en donnant exclusivement la préférence au texte hébreu communément reçu (appelé texte massorétique), choisit et encourage un texte qui aurait été falsifié par les juifs pour en empêcher une lecture trop chrétienne. Mais cette thèse n’est pas prouvée et l’ouvrage aborde les problèmes historiques et linguistiques qu’elle soulève de manière beaucoup trop schématique pour autoriser sans réserves une telle conclusion. On comprend que l’auteur ait voulu faire bref, mais l’aperçu qu’il donne ici ne correspond pas vraiment à la réalité ni à l’enseignement du magistère de l’Église sur le texte et les versions de l’Écriture. Car l’Église n’encouragerait pas l’étude du texte hébreu de la Bible si celui-ci était suspect.
Sans doute, la nouvelle exégèse surestime ce qu’elle appelle trop rapidement « l’original hébreu », comme si l’actuelle Bible hébraïque reproduisait à la lettre les autographes primitifs des écrivains sacrés. Surtout, elle oppose à tort ce texte à la Vulgate latine. Comme l’écrivait en 1965 le regretté Dom Jean de Monléon : « Il est de bon ton aujourd’hui d’afficher pour la Vulgate le plus profond mépris et d’invoquer à tout propos contre elle – veritatem hebraicam – la vérité du texte hébreu [4]. » Ce mépris fait partie des odieuses préventions que le progressisme catholique a puisées dans la fréquentation de l’exégèse protestante. Le savant bénédictin continuait : « En appeler de la Vulgate à la vérité hébraïque est une de ces vastes duperies dont la haute critique est coutumière. Car c’est justement cette “vérité hébraïque” que saint Jérôme a entendu rétablir en elle, au-dessus de toutes les traductions de la Bible plus ou moins altérées, qui circulaient de son temps. » Autrement dit, c’est opposer saint Jérôme à saint Jérôme !
Ne soyons donc pas dupes. Et ce n’est pas parce que le néomodernisme biblique cherche à confisquer le texte hébreu qu’il faut le lui abandonner. Ce texte ne lui appartient pas ; il est nôtre, tout comme la Vulgate est nôtre. Il lui appartient d’autant moins qu’il n’hésite pas à le dévoyer en le traduisant ou en l’interprétant selon ses préjugés rationalistes, comme le montre précisément la suite du livre de M. Raffard de Brienne. C’est pourquoi, comme l’écrivait Léon XIII dans la lettre Vigilantiæ sur l’enseignement de l’Écriture sainte [5], « danda est opera ne minori in pretio sit apud nos quam apud exteros linguarum veterum orientalium scientia – Il faut s’employer à éviter que la science des langues anciennes de l’Orient ait moins de prix chez nous que chez ceux du dehors » (c’est-à-dire chez les protestants et les rationalistes).
Comme cette question est importante et intéressante, nous proposons à nos lecteurs de lui consacrer quelques pages.
Le texte hébreu : un texte falsifié ?
C’est le premier chapitre du livre de M. Raffard (« Le texte hébreu de l’ancien Testament ») qui nous paraît le plus discutable, parce qu’il mêle à des vérités historiques des explications glanées ici ou là, qui sont mal fondées. Résumons-le.
L’auteur dit que le texte hébreu actuellement reçu (le texte massorétique [6]), auquel l’exégèse moderne accorde indûment – c’est vrai – la suprématie absolue, a moins de valeur que l’antique version grecque de la Septante et que la version latine de la Vulgate [7]. Il appuie cette affirmation sur un double argument :
1º la Septante grecque et, ultérieurement, la Vulgate latine, procèdent d’un texte hébreu plus ancien et meilleur que le texte hébreu qui a servi à établir le texte massorétique – elles sont donc plus proches de l’original ;
2º l’actuel texte hébreu a subi des altérations volontaires de la part des rabbins, à partir du Ier siècle, pour en minimiser les allusions messianiques. Et les juifs ont détruit tous les autres manuscrits pour effacer la trace de leurs falsifications.
Pour établir le premier point, l’auteur explique qu’avant l’ère chrétienne, le texte hébreu de l’ancien Testament était réparti en quatre familles [8] de textes, issues de quatre traditions différentes : 1) le texte samaritain conservé dans le « Pentateuque samaritain » ; 2) le texte passé ensuite dans la version syriaque ; 3) le texte alexandrin passé dans la Septante grecque et utilisé pour la Vulgate ; 4) le texte judéen d’où dérive le texte massorétique actuel. (Un schéma, page 19, illustre ces filiations.)
Or, continue l’auteur, parmi ces anciens témoins du texte hébraïque, la version alexandrine était la plus proche du texte primitif, parce que : – elle était le témoin le plus ancien (la traduction de la Septante remonte au IIIe siècle avant J.-C.) ; – à l’inverse du texte judéen, elle contenait les livres deutérocanoniques rejetés par le Canon juif palestinien ; – les manuscrits bibliques de la Mer Morte (qui permettent de la reconstituer en partie) lui donnent souvent la préférence (spécialement pour Isaïe et les livres historiques). Le texte judéen, au contraire, fut uniformisé par les rabbins dans leur synode de Jamnia (après la ruine du Temple), qui condamna la Septante utilisée par les chrétiens.
M. Raffard de Brienne souligne encore que des auteurs chrétiens des IIe et IIIe siècles se plaignent des persécutions exercées par les juifs et leur reprochent « d’avoir modifié l’Écriture dans ses versions grecques pour en éliminer celles des promesses messianiques qui s’appliquaient trop clairement au Christ ». Il ajoute : « On est en droit de penser que, ce faisant, ils entendaient épurer le texte hébreu autant que le texte grec des allusions messianiques trop facilement applicables au Christ. On voit déjà que c’est bien à tort que l’on tend à accorder plus de crédit au texte hébreu qu’à la Septante ou à la Vulgate » (page 14).
Enfin, l’auteur explique que les Massorètes, entre le VIe et le Xe siècle, sans avoir procédé à « une étude critique des textes », fixèrent définitivement le texte hébreu. Il conclut : « Tout cela explique que la Massore ait pu s’éloigner davantage de la Septante et aussi de la Vulgate » (page 16). « Une fois achevé le travail des Massorètes, on fit soigneusement disparaître tous les manuscrits hébreux antérieurs, sans doute pour éliminer les leçons divergentes. »
En réalité, les choses sont plus nuancées et, sur plusieurs points, diffèrent sensiblement de ce que rapporte cette description trop schématique. Reprenons la question pour tâcher d’y voir clair.
Brève histoire du texte hébreu
Une classification aléatoire des familles de textes
D’abord, il faut dire, à cause de la rareté des renseignements dont nous disposons, que l’histoire du texte hébreu de l’ancien Testament nous est très mal connue et repose, pour une grande part, sur des conjectures de la critique textuelle et non pas sur des documents d’histoire.
En effet, contrairement au nouveau Testament ou au texte grec de l’ancien Testament pour lesquels de nombreux témoins existent, nous possédons très peu de manuscrits bibliques en hébreu antérieurs aux Massorètes [9]. Les seuls témoins anciens connus, jusqu’à la découverte des manuscrits de la Mer Morte en 1947, étaient le Pentateuque samaritain [10] et le papyrus Nash, fragment trouvé en Égypte et contenant les dix commandements [11].
Aussi, pour distinguer des familles de textes hébreux, doit-on recourir aux anciennes versions (c’est-à-dire à des traductions), qui ont été faites sur des textes hébreux aujourd’hui disparus et plus anciens que le texte massorétique : traduction grecque de la Septante, traduction syriaque de la Peschitta [12], éventuellement traductions araméennes des targums [13], etc. De là, on suppose que les leçons hébraïques sous-jacentes à ces versions présentaient les formes caractéristiques qu’on infère de leur traduction en grec, en syriaque ou en araméen. Mais nous n’en avons pas de preuves positives, sauf pour les quelques passages dont la reconstitution a été confirmée par les manuscrits de Qumrân.
La classification qui en résulte, sans être complètement arbitraire, est donc aléatoire, et on ne peut tirer des conclusions certaines concernant le contenu et les ramifications des « sources » hébraïques ainsi reconstituées [14]. Si des ouvrages de vulgarisation proposent, par commodité, des classements simplifiés, il faut savoir que les connaissances en ce domaine sont en fait très lacunaires et hypothétiques.
De plus, cette classification évolue au fur et à mesure des recherches. Ainsi, on a cru naguère à la supériorité du Pentateuque samaritain sur le Pentateuque massorétique et on a supposé une filiation de la Septante par rapport au texte samaritain [15]. Mais, à l’examen, les manuscrits samaritains conservés se sont révélés aussi, voire plus récents que ceux de la Massore (les plus anciens seraient du XIe siècle après J.-C.) et il est maintenant reconnu qu’ils ne valent pas ces derniers [16].
Une uniformisation progressive des livres de la Bible
En fait, plutôt que des familles et des filiations bien identifiées, deux grands types de textes apparaissent essentiellement : des textes courts, soignés, à l’orthographe stricte (pour l’hébreu), c’est-à-dire des textes qui ont été uniformisés ; et des textes longs, qui incluent des ajouts, des répétitions et des développements, avec, en hébreu, ce que les spécialistes appellent une écriture « pleine » (qui ajoute des consonnes « vocaliques » pour indiquer certaines vocalisations [17]). Les manuscrits de la Mer Morte ont donné une abondante illustration de ces deux sortes de textes, et même de types intermédiaires.
Ainsi, la Septante (et donc, aussi – on le suppose par induction – son modèle hébreu disparu) est généralement plus longue que le texte massorétique qui, lui, a été standardisé. Pourtant, si l’on y regarde de près, on constate que ce n’est pas vrai pour tous les livres bibliques : c’est vrai pour les Proverbes, Daniel, Esdras ou Esther [18], mais pas pour Job ni pour Jérémie.
On voit, par cet exemple, que pour faire l’histoire du texte, il faut distinguer entre les livres particuliers, et ne pas se contenter de rattacher l’ensemble de la Bible telle que nous la connaissons aujourd’hui à une tradition géographique présumée (« palestinienne », « babylonienne », « alexandrine », etc.).
Car le corpus biblique s’est constitué peu à peu et le judaïsme ancien, déjà avant Notre-Seigneur, n’accordait pas la même autorité à toutes les parties de l’Écriture. Certains livres ne furent reçus que tardivement et quelques-uns, qui avaient d’abord été acceptés dans les communautés de la Diaspora, furent finalement rejetés comme non inspirés par l’autorité rabbinique, au moment de la clôture du Canon [19].
Ainsi, le Pentateuque, en tant qu’œuvre de Moïse, a toujours été considéré par les scribes juifs comme le cœur de la Bible, sa partie la plus sacrée ; c’est pourquoi, ils le révisèrent et en uniformisèrent le texte très tôt, d’autant plus tôt qu’il constitue la partie la plus ancienne de la Bible. Cette fixation précoce explique que, d’une version à l’autre, les variantes soient relativement peu nombreuses et de portée très minime.
En revanche, les livres que la Bible hébraïque regroupe dans la catégorie dite des « Prophètes » et surtout, ceux qu’elle nomme les « Écrits » (ou « Hagiographes » qui rassemblent les livres bibliques les plus récents [20]), ont fait l’objet d’une uniformisation plus tardive et manifestement moins stricte. Aussi y trouve-t-on des divergences plus nombreuses et plus notables lorsqu’on compare le texte massorétique et les anciennes versions.
Les variantes observées entre le texte hébreu et les versions antiques révèlent donc deux choses :
— Elles indiquent d’abord des sources différentes. Mais la reconstitution de ces sources est encore très largement conjecturale et on ne peut dire avec certitude, dans bien des cas, quelles sont les leçons les plus anciennes et les plus conformes à l’original. D’ailleurs, ces sources elles-mêmes (source hébraïque de la Septante, texte prémassorétique, texte présamaritain, etc.), dont les manuscrits de Qumrân ont fourni des témoins précieux et variés, sont encore très éloignées des phases primitives de la transmission du texte et des originaux bibliques.
— Les variantes rendent également compte des différents états du texte, tel qu’il était avant et tel qu’il est devenu après uniformisation. A ce point de vue, le texte non révisé, quoique le plus ancien, a des chances d’être aussi le plus altéré, sauf si la révision elle-même a été accidentellement ou intentionnellement malheureuse (comme dans les suppressions des passages dits deutérocanoniques). Il est ainsi probable que certaines variantes de la Septante transmettent un ancien état du texte hébreu non révisé.
Des origines au texte massorétique
On peut résumer à grands traits les étapes de l’évolution du texte, après sa rédaction primitive, de cette manière :
1. Des origines jusqu’au IIIe siècle avant J.-C. — On s’accorde pour dire que c’est à cette époque reculée que le texte, non encore fixé, a subi sans doute ses plus importantes modifications et altérations (les écarts dans les nombres, dans les noms propres, etc.). La preuve de ces altérations apparaît dans le texte lui-même, lorsque, par exemple, un même passage est répété à deux endroits différents avec des variantes nombreuses mais de peu d’importance. C’est le cas du « cantique de David », rapporté en 2 Samuel 22, 2-15 et repris dans le Psaume 17 ; c’est encore vrai du récit de la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor : sauf quelques détails puisés à d’autres sources, le texte de 2 Rois 24, 18 à 25, 30 est repris en Jérémie 52.
On explique ces altérations par des erreurs de transmission : Les anciens Israélites changèrent de mode d’écriture [21] et certains caractères de ces diverses écritures pouvaient facilement être confondus. De plus, les textes étaient dictés à des scribes et seules les consonnes s’écrivaient (ce qui peut occasionner des confusions de lecture). Il a pu y avoir aussi quelques corrections volontaires des copistes [22].
Mais il ne faut exagérer ni l’étendue ni l’importance des altérations subies par le texte sacré. Celui-ci a conservé son intégrité substantielle et dogmatique.
2. Entre le IIIe et le Ier siècle avant J.-C. — Exception faite du Pentateuque déjà bien uniformisé, le catalogue complet des livres inspirés, l’ordre de leur rangement, leur transcription surtout, sont encore marqués durant cette période par une certaine fluidité : il y a des hésitations pour déterminer si certains écrits sont canoniques [23] ; la transmission du texte n’obéit pas encore à des règles strictes ; la transcription n’a pas complètement coupé avec certaines gloses-commentaires qui se glissent parfois dans le texte, etc. Cela est surtout vrai pour les livres que la Bible hébraïque nomme les Écrits, victimes d’une relative désaffection à ce moment-là encore.
D’autre part, la multiplication des copies, l’apparition des premières traductions (celle de la Septante a été entreprise au IIIe siècle avant J.-C.) et leur large diffusion contribuent à répandre les variantes.
Mais, là encore, l’accord substantiel des témoins indépendants parvenus jusqu’à nous est une preuve très forte de l’excellente conservation du texte. Les divergences sont plus nombreuses qu’importantes. La plupart ne concernent que quelques mots ; peu modifient le sens du texte et sur des points généralement tout à fait secondaires.
3. Après la tourmente de 70 et la destruction du Temple, les rabbins sélectionnèrent un texte type dans les manuscrits hébreux qu’ils avaient recueillis, le révisèrent, le déclarèrent texte reçu, et détruisirent les autres.
La fixation du texte a ainsi coïncidé avec la clôture du Canon juif (à Jamnia, vers 90 après J.-C.), qui scella définitivement la distinction et la hiérarchie entre les trois groupes de livres de la Bible hébraïque, et exclut les livres appelés deutérocanoniques, que les juifs recevaient pourtant auparavant, comme le montre leur insertion dans les anciennes versions, notamment la Septante.
Cette fixation du texte se fit par une méthode d’édition « mécanique » : à en croire la Mishna, elle aurait consisté à comparer entre eux trois manuscrits autrefois conservés dans le Temple et sauvés du désastre, dont certains pouvaient être très anciens, et à préférer a priori toute leçon commune à deux au moins d’entre eux. Mais la Mishna ne rapporte ce fait que pour le Pentateuque. On peut penser cependant que la méthode fut étendue aux autres parties du texte biblique.
Dans cette œuvre de révision, il est possible qu’il y eut des sélections malheureuses, ou même, lorsque c’était possible sans faire violence au texte, certains choix tendancieux, défavorables à l’interprétation chrétienne [24]. Mais rien ne permet d’affirmer que le texte hébreu fut alors mutilé ou falsifié.
4. La stabilisation et la diffusion du texte reçu. — A partir du IIe siècle de l’ère chrétienne, le texte hébreu est définitivement figé et des règles minutieuses de transcription sont adoptées. Il devient alors l’objet d’un culte quasi superstitieux jusque dans sa matérialité, au point qu’on n’ose plus changer les leçons manifestement fautives. D’où la distinction entre le ketib (leçon écrite, entourée d’un cercle ou marquée d’un astérisque) et le qéré (ce qu’il faut lire à la place, indiqué en marge du texte). Des signes diacritiques encore rudimentaires et assez énigmatiques commencent à apparaître sur les manuscrits, préludant au travail des Massorètes.
Le témoignage de l’historien juif Flavius Josèphe, qui porte sur la période qui s’étend des IIe-Ier siècles avant J.-C. aux années qui suivent la ruine de Jérusalem, est révélateur : il nous apprend que les scribes juifs apportaient une si scrupuleuse minutie dans la transcription du texte sacré, qu’ils allaient jusqu’à reproduire la malformation des lettres (Contre Apion, I, 8). Avec de tels principes, il paraît difficile – en tout cas, peu vraisemblable – que les rabbins aient pu falsifier leur propre texte pour en gommer les aspects trop chrétiens [25]. Nous allons d’ailleurs voir plus loin que les reproches des Pères de l’Église à ce sujet ne visent pas le texte hébreu mais certaines traductions grecques.
5. L’œuvre des Massorètes. — Du sixième au dixième siècle de notre ère, les Massorètes, des savants appartenant à quelques grandes familles de rabbins installées en Babylonie et en Galilée, se donnèrent pour tâche de restaurer et de stabiliser définitivement le texte hébreu. Dans ce dessein, ils annotèrent en marge les manuscrits sans apporter aucun changement au texte lui-même. L’ensemble de ces notes marginales reçut le nom de « massore » (massorah veut dire « tradition »). Les Massorètes (« hommes de la tradition ») inventèrent en outre et insérèrent dans le texte, sans avoir à toucher aux lettres elles-mêmes, un système de points-voyelles pour compléter et remplacer les anciennes matres lectionis (l’alphabet hébreu, en effet, ne renferme que des consonnes), et fixèrent la ponctuation et l’accentuation des mots et des phrases. Le texte ainsi établi reçut lui-même le nom de Massore ou texte massorétique. L’œuvre des Massorètes n’est donc pas tant un effort de fixation du texte (cette tâche avait été accomplie avant eux) que de transcription fidèle du texte reçu : en somme, ils figèrent la transcription. Toutefois, l’exégète n’est nullement obligé de toujours admettre la vocalisation des Massorètes car elle est tardive et ne représente pas forcément la prononciation primitive.
La méticulosité pointilleuse des docteurs juifs vis-à-vis de la lettre du texte, poussée jusqu’au scrupule et renforcée par le formalisme du judaïsme talmudique, nous offre, paradoxalement, une forte garantie de la bonne conservation du texte. On a tout lieu de croire que le texte massorétique actuel est pratiquement identique au texte hébreu reçu au IIe siècle de notre ère, et qu’il est également une copie assez fidèle du texte hébreu du IIIe siècle avant J.-C., hormis les parties qui en ont disparu (les livres deutérocanoniques). Il doit donc être tenu pour substantiellement conforme et même, très souvent, sans qu’on puisse toutefois préciser jusqu’à quel point, littéralement conforme au texte original qu’il recopie [26].
Saint Robert Bellarmin, dans son De Verbo Dei, le reconnaît : « Les erreurs n’y sont point d’une importance telle que l’intégrité de la sainte Écriture en soit compromise en ce qui concerne la foi et les mœurs. » Le saint cardinal fait même observer que les prophéties principales sont toutes dans le texte hébreu et que, souvent, elles y sont plus claires que dans les manuscrits grecs et latins [27].
Suprématie croissante de la tradition orale
A l’orientation qui vient d’être signalée et ne concerne que le texte écrit, est venue s’ajouter, vers l’époque hérodienne et même peut-être avant, sous l’influence du courant pharisien, la tendance à accorder à la tradition orale une place de plus en plus prépondérante, au point que la Torah orale finira, dans le judaïsme talmudique, par supplanter et même « déraciner » la Torah écrite. Le respect absolu dû à l’Écriture divinement inspirée demeurera intact, mais la « tradition » (c’est-à-dire la Mishna et le Talmud) l’emportera désormais quand il s’agira d’interprétation et d’application pratique.
Cette remarque est importante ; elle montre que ce n’est pas en falsifiant le vieux texte hébreu que le judaïsme a combattu le christianisme naissant, mais en introduisant une interprétation nouvelle des textes, en rupture avec l’interprétation messianique traditionnelle passée dans le christianisme. Jamais les juifs n’auraient osé transformer l’original lui-même, dont ils développaient le culte dans les synagogues. Mais le sens traditionnel du texte s’est trouvé progressivement noyé et dévoyé par une exégèse de plus en plus casuiste et éloignée du texte. C’est le reproche que Notre-Seigneur adressait déjà aux Pharisiens de l’Évangile : « Malheur à vous, scribes et Pharisiens hypocrites, qui acquittez la dîme de la menthe, du fenouil et du cumin, après avoir négligé les points les plus graves de la Loi, la justice, la miséricorde et la bonne foi ; c’est ceci qu’il fallait faire sans négliger cela. Guides aveugles, qui filtrez le moucheron et engloutissez le chameau ! » (Mt 23, 23-24.)
En d’autres termes, alors que, pour le christianisme, ce qui fait l’unité de l’Écriture – ancien et nouveau Testament – et en constitue la clef, c’est le Messie, la personne adorable de Jésus-Christ, sa vie et sa passion rédemptrice annoncées dans les prophéties ; pour le judaïsme pharisien réorganisé après la ruine de 70, au contraire, ce qui donne l’intelligence de l’Écriture, ce qui fait l’unité entre les trois parties du texte sacré (Loi, Prophètes et Écrits), c’est la Torah orale, comparée à un « collier » dont le fil ou la chaîne permet d’enfiler et de réunir les perles des textes particuliers. Ce fil du collier, c’est l’interprétation et l’enseignement des maîtres pharisiens, que transmet la tradition orale. Dans cette perspective, le sens propre des textes importe peu ; le texte n’est plus qu’un prétexte pour développer et réactualiser sans cesse l’enseignement talmudique des docteurs [28]. D’ailleurs, privées de leur accomplissement qui était toute leur raison d’être, les prophéties et les figures de l’ancien Testament n’avaient plus d’autre alternative que de se renfermer sur elles-mêmes et de se dissoudre dans des élucubrations stériles.
Les juifs ont-ils falsifié l’Écriture ?
Cependant, des Pères de l’Église n’ont-ils pas affirmé que les juifs avaient falsifié les Écritures ?
Eusèbe de Césarée nomme saint Justin (v.110–v.165) et son célèbre ouvrage, le Dialogue avec Tryphon, disant : « Il cite certaines paroles des prophètes et convainc Tryphon que les juifs les ont retranchées des Écritures [29]. » En effet, saint Justin consacre plusieurs chapitres de son livre à reprocher au rabbin Tryphon de semblables mutilations (chapitre 71 et suivants).
Mais les textes dont parle Justin (et quelques autres Pères [30]) sont des textes grecs : son blâme concerne les traductions grecques faites par des juifs, au début de l’ère chrétienne, pour remplacer la Septante jugée par eux trop « chrétienne », depuis qu’elle avait été adoptée par l’Église. Ce que Justin reproche aux juifs, c’est « de ne pas reconnaître exacte la traduction que firent les soixante-dix vieillards auprès de Ptolémée » (c’est-à-dire la Septante), « d’avoir supprimé entièrement beaucoup d’écritures » de cette traduction, et « d’essayer de faire eux-mêmes leur traduction [31] ».
De nouvelles versions judéo-grecques
Quelles sont donc ces nouvelles traductions grecques faites par les juifs au IIe siècle ? Le cas de la prophétie d’Isaïe 7, 14 (le signe de l’Emmanuel), sélectionné par saint Justin et repris par saint Irénée, nous fournit la réponse. Saint Justin écrit :
Car si celui dont Isaïe parlait ne devait naître d’une vierge, pourquoi l’Esprit-Saint s’est-il écrié : « Voici que le Seigneur lui-même vous donnera un signe ; voici, la Vierge (hJ parqevno~) concevra et enfantera un fils » ? […] Mais vous, sur ces points encore, vous avez l’audace de dénaturer les interprétations que vos anciens [32] ont données près de Ptolémée qui fut roi d’Égypte ; vous dites que l’Écriture n’a pas leur interprétation, mais qu’il est dit : « Voici, la jeune fille (hJ nea`ni~) concevra », comme si de grandes choses se trouvaient ainsi signifiées parce qu’une femme aurait enfanté par un commerce charnel [33]. »
Chez saint Irénée, la même accusation est nominale :
[…] « Voici que la jeune femme (hJ nea`ni~) concevra et enfantera un fils » : Ainsi traduisent en effet Théodotion d’Éphèse et Aquila du Pont, l’un et l’autre prosélytes juifs, à la suite desquels les Ébionites disent que le Christ est né de Joseph [34].
Qui étaient ce Théodotion et cet Aquila, auxquels il faut ajouter Symmaque ? Il s’agit d’écrivains juifs qui, entre 120 et 200 après J.-C., firent des traductions grecques de l’ancien Testament pour concurrencer et, si possible, détrôner la version grecque de la Septante. En réaction contre les libertés prises par l’antique texte grec, leurs traductions entendaient se rapprocher de l’hébreu, mais n’hésitaient pas – et c’est tout l’intérêt du témoignage de saint Justin et de saint Irénée – à mutiler certains passages messianiques, à l’encontre du texte hébreu lui-même qu’ils prétendaient suivre [35] ! On a là une préfiguration du procédé employé par les exégètes modernistes actuels : ils se réclament du texte massorétique pour imposer leurs interprétations personnelles qui sont souvent des trahisons de l’hébreu lui-même ! Ce sont de nouveaux Aquila…
Aquila précisément, né à Sinope dans le Pont, était, croit-on, un apostat du christianisme. Il vivait au temps d’Hadrien (117-138). Sa version est extrêmement littérale (Saint Jérôme dit de lui : contentiosus, « ergoteur »). Elle évite ce qui favorise l’interprétation chrétienne et tente de rendre en grec les plus subtiles particularités de l’hébreu [36].
Théodotion, originaire d’Ephèse, fit sa traduction peu après, entre 130 et 180. Il ne connaissait pas très bien l’hébreu, si bien qu’il lui arrive de le transcrire purement et simplement. En général, il suit de très près la Septante, la corrigeant ici ou là en s’aidant de l’hébreu. Plutôt qu’une nouvelle version, son œuvre est donc une révision de la Septante et c’est pourquoi elle n’a pas été totalement rejetée par l’Église [37].
Quant à Symmaque, saint Ephrem dit de lui qu’il était samaritain et qu’il devint juif sous le règne de Septime-Sévère (193-211). Sa traduction est élégante et claire, mais ne suit pas d’assez près le texte (elle est plus littéraire que littérale). Il ne subsiste de son œuvre que quelques fragments. Les Pères l’ont mieux considéré qu’Aquila.
Une recension rabbinique de la Septante
Il faut cependant avouer que dans les exemples de passages mal interprétés ou « retranchés par les juifs » que donne saint Justin, il reste bien des cas dont on ne peut rien dire, car nous n’avons plus le texte de la Bible grecque utilisé par le célèbre apologiste.
Car saint Justin, acceptant la situation faite à la controverse, s’efforça de n’argumenter qu’à partir des textes de ses adversaires et dans la forme où ils les lisaient, comme il le dit lui-même [38]. Et, de fait, des longues citations qu’il donne de l’Écriture, plusieurs n’appartiennent à aucune version connue. A cause de cela, jusqu’à ces dernières années, les chercheurs supposaient, avec une certaine malveillance, que le texte biblique original que le saint présente comme étant en circulation parmi les juifs de son époque, était une recension personnelle qu’il avait recomposée à partir des traductions juives du IIe siècle, notamment celle d’Aquila qui en paraît assez proche. La critique moderne a ainsi fait à saint Justin un procès d’intention, estimant même que son œuvre polémique était en partie fictive et qu’il ne méritait pas totale confiance [39].
Mais, au cours de l’été 1952, une grotte du désert de Juda a livré d’importants fragments d’un rouleau grec des petits prophètes qui confirme l’existence du texte cité par saint Justin et la fiabilité de ses citations. Le père Barthélemy O.P., qui en a fait l’étude, écrit : « Il s’agit d’une recension de la Septante effectuée par le rabbinat palestinien pour la rapprocher du texte prémassorétique alors en usage chez les Pharisiens de l’école d’Hillel. C’est une tentative encore tâtonnante et pleine d’illogismes dont il est facile de prouver qu’elle est antérieure à celle qu’Aquila réalisa dans les années qui précédèrent la révolte de Bar Kokhba [en 132] [40]. »
Or, partout où les fragments de ce texte recoupent des citations de saint Justin (comme en Michée 4, 3-7, cité dans le Dialogue, 109), on note un grand nombre de convergences, et les lacunes du rouleau mis à jour se comblent aisément avec le texte cité par saint Justin, alors qu’il serait impossible d’y insérer le texte équivalent, trop long ou trop court, de la Septante. Il paraît donc avéré que ce soit cette recension pharisienne que cite le saint apologiste quand il argumente contre ses adversaires.
Du coup, on aurait la preuve que, vers 120-150, les juifs ne lisaient plus le texte de la Septante, irrités par l’interprétation qu’en faisaient les chrétiens, et qu’ils avaient entrepris une révision de la célèbre version grecque en falsifiant certains passages messianiques, comme les en accuse saint Justin, qui choisit néanmoins d’utiliser ce texte dans ses controverses pour se placer sur le terrain de ses adversaires. Quelques années plus tard, la version d’Aquila, plus servilement calquée sur le modèle hébreu, aurait à son tour supplanté cette recension rabbinique.
On n’a donc plus de raison de douter de la parole de saint Justin, même si, dans certains cas, on n’a pas (encore) d’explications satisfaisantes [41]. Il cite, par exemple, Jérémie 11, 19 [42], avec cette précision : « Ce morceau […] se trouve écrit maintenant encore dans quelques exemplaires qui sont dans les synagogues des juifs, car il n’y a pas longtemps qu’ils l’ont retranché. » Pourtant, ce passage figure toujours dans tous les manuscrits connus de la Bible et n’est omis par aucune version. On peut donc supposer qu’il avait été retranché de cette version juive de la Septante, « revisitée » par les rabbins et répandue chez eux à l’époque de Justin.
Ainsi, le témoignage du célèbre apologiste montre clairement que c’est la version grecque de la Septante qui a été attaquée par les rabbins et réécrite par eux, et non pas le texte hébreu prémassorétique.
« Vous ne comprenez rien aux Écritures »
Au-delà de ces cas particuliers de passages scripturaires retranchés ou falsifiés, ce que souligne surtout la controverse menée par saint Justin, c’est que juifs et chrétiens n’interprétaient plus de la même manière les mêmes textes, admis par les uns et les autres. Car ce n’est pas tant le texte lui-même qui fait problème, hormis quelques passages, c’est son sens.
Prenons quelques exemples : Daniel a annoncé que l’antéchrist doit occuper le pouvoir « pendant le temps, les temps et la moitié du temps » (Dn 7, 25). « Pour vous – déclare Justin à Tryphon –, vous vous méprenez sur ce “temps” durant lequel il doit occuper le pouvoir, et vous le comptez autrement : vous interprétez ce “temps” dans le sens de cent années. […] Et tout ce que je viens de dire en passant, je vous le dis pour que vous vous persuadiez enfin une bonne fois de ce que Dieu a prononcé contre vous : Vous êtes des fils inintelligents (Jr 4, 22) » (Dialogue, 32).
De même, à propos du Psaume 109 : « Je n’ignore point que vous ne craignez pas d’expliquer ce psaume en disant qu’il se rapporte au roi Ezéchias, mais vous vous trompez » (Dialogue, 33).
Et encore, sur le Psaume 71 : « Pour vous convaincre une fois de plus que vous ne comprenez rien aux Écritures, laissez-moi vous citer un autre psaume, dit par l’Esprit-Saint à David ; vous dites qu’il se rapporte à Salomon, lequel fut aussi votre roi ; mais c’est bien à notre Christ qu’il se rapporte » (Dialogue, 34).
Tout l’enjeu du débat est là : les juifs ont gardé la lettre, mais ils ont perdu l’intelligence des Écritures. Seule, la lecture dans et par le Christ permet de comprendre vraiment l’ancien Testament. Or ils rejettent le Christ. Par conséquent, ce Testament qu’ils trahissent est nôtre désormais, quoi qu’il en soit de ses origines :
Ce n’est pas moi qui ai apprêté ces paroles ; je ne les ai pas embellies d’artifices humains ; David les a chantées, Isaïe en a annoncé la bonne nouvelle, Zacharie les a prêchées, Moïse les a écrites. Les reconnais-tu, Tryphon ? elles sont déposées dans vos Écritures, ou plutôt, non pas dans les vôtres, mais dans les nôtres, car nous nous laissons persuader par elles, tandis que vous les lisez sans comprendre l’esprit qui est en elles [43]. [Dialogue, 29.]
Le rapprochement avec l’exégèse actuelle s’impose : le problème est toujours le même. Les biblistes d’aujourd’hui aussi « lisent sans comprendre » et sollicitent les textes. Car ils considèrent volontiers l’ancien Testament comme un document purement humain, un simple objet de critique scientifique, appartenant à la littérature et à l’histoire juives, sans lien nécessaire avec le Christ et le nouveau Testament. De là vient une interprétation tout humaine, rationaliste, et même « archéologiste », qui cherche toutes ses explications dans les racines et le milieu hébraïques où le texte a vu le jour, comme s’il n’avait pas été divinement inspiré pour énoncer les vérités de la foi et annoncer le Christ [44]. Pour bien comprendre l’ancien Testament, en définitive, il faudrait faire abstraction de la foi chrétienne, qui en donne une « relecture » déformante. Tryphon a prévalu… On cherche un nouveau Justin !
La Septante
La plus ancienne des versions de la Bible
Venons-en à la Septante, la plus ancienne des versions de la Bible.
Il y avait au IIIe siècle avant J.-C., à Alexandrie, une importante colonie juive. Ses membres, hellénisés, avaient besoin d’une traduction des Livres saints en grec. La lettre apocryphe d’Aristée à Philocrate, écrite au cours du IIe siècle avant J.-C., raconte comment, à la requête du roi Ptolémée II Philadelphe (285-246), le grand-prêtre Eléazar aurait envoyé de Jérusalem soixante-douze vieillards à Alexandrie avec mission de traduire le Pentateuque. On les aurait installés dans l’île de Pharos et, là, ils auraient achevé l’œuvre en soixante-douze jours. Ce récit, rapporté par Philon, Josèphe, saint Irénée, Clément d’Alexandrie et plusieurs autres, possède, à côté d’éléments légendaires, un fond de vérité : Le Pentateuque fut traduit en premier, sous le règne de Ptolémée Philadelphe, vers 250 ; le reste fut traduit progressivement ensuite (entre 200 et 130).
La Septante est donc le reflet du texte hébreu reçu au IIIe-IIe siècle avant J.-C. Réalisée à partir d’un texte hébreu plus ancien que celui des Massorètes, elle offre un intérêt exceptionnel pour l’établissement du texte original de la Bible ; c’est un témoin de première importance.
Les autographes des traducteurs, comme pour le texte hébreu, se sont évidemment perdus. Le texte, largement diffusé et fréquemment recopié, a eu rapidement besoin d’être révisé. Il y eut peut-être des révisions avant le Ier siècle de notre ère, mais la révision la plus connue est celle d’Origène (v.185–v.254), dans ses célèbres Hexaples. Le grand exégète alexandrin recopia le texte sacré qu’il disposa sur six colonnes (d’où le nom d’Hexaples), réparties comme suit : 1º le texte hébreu en caractères hébraïques ; 2º le texte hébreu en caractères grecs ; 3º la version grecque d’Aquila ; 4º la version grecque de Symmaque ; 5º la version grecque de la Septante ; 6º la version grecque de Théodotion [45].
La cinquième colonne était de loin la plus importante : alors qu’il s’était contenté de reproduire les autres textes, Origène révisa soigneusement celui de la Septante en vue de lui rendre sa pureté originelle et de montrer clairement ses relations avec l’hébreu [46]. Le manuscrit original des Hexaples fut conservé à la bibliothèque de Césarée de Palestine. Saint Jérôme put encore l’y consulter à la fin du IVe siècle, mais il disparut malheureusement au VIIe siècle, quand la ville fut prise par les Sarrasins.
La colonne de la Septante, cependant, avait été fréquemment recopiée et un bon nombre de manuscrits, grâce à Dieu, l’ont conservée au moins en partie. Malheureusement, les signes diacritiques imaginés par Origène furent généralement omis, ce qui entraîna une nouvelle corruption du texte, car, sans ces signes, les additions et les omissions d’Origène devinrent autant de variantes.
D’autres révisions, de saint Pamphile, d’Eusèbe de Césarée et, plus tard, d’Hésychius et de saint Lucien d’Antioche, ont cherché à uniformiser le texte de la Septante, et cela explique qu’on ait affaire à plusieurs familles de manuscrits (tradition « césaréenne », « byzantine », etc.). On connaît plus de quinze cents manuscrits (onciaux et minuscules) de la Septante, la plupart fragmentaires. Parmi les grands onciaux, quatre sont fameux : le Sinaïticus, le Vaticanus, l’Alexandrinus et le Codex Ephræmi rescriptus [47].
Autorité et valeur de la Septante
Traduction juive, la Septante fut reçue par les juifs qui lui accordèrent la même autorité qu’au texte hébraïque jusqu’à l’avènement du christianisme et la fixation de leur propre Canon [48]. De leur côté, les auteurs du nouveau Testament la citent comme « Écriture sainte », au même titre que l’original de l’ancien Testament, et leurs citations scripturaires sont, la plupart du temps, faites d’après cette version. Seul, saint Matthieu cite assez souvent d’après l’hébreu, et il arrive aux autres écrivains néotestamentaires de modifier légèrement la leçon de la Septante pour la rapprocher davantage de l ’hébreu.
L’Église primitive, tant que le grec resta la langue dominante de l’univers chrétien, adopta la Septante comme sa version officielle, et elle fut d’un emploi exclusif chez les Pères grecs qui l’ont tenue en grande vénération. Certains ont même cru à son inspiration. (C’est-à-dire : Dieu en serait l’auteur, comme il l’a été de l’autographe original. Mais ce n’est là qu’une opinion, non ratifiée par l’Église [49].)
De tout ce qui précède, il ressort que la traduction de la Septante était sans doute, au départ, plus proche de l’original que ne l’est aujourd’hui le texte massorétique, parce qu’elle avait pour base un texte hébreu plus ancien et, a priori, meilleur que l’actuel texte de la Bible hébraïque. Mais il est devenu difficile et hasardeux d’affirmer qui l’emporte désormais, dans bon nombre de cas. Car la Septante a été elle aussi altérée, uniformisée et restaurée, tout comme le texte hébreu.
De plus, comme traduction, la valeur de la Septante n’est pas uniforme, tant s’en faut. Elle varie d’un livre à l’autre. Le Pentateuque, et les livres historiques en général – encore que ce soit déjà moins vrai pour ces derniers – sont très proches du texte massorétique et certainement très fidèles à l’original, ce qui tend à prouver, comme nous l’avons dit, que la « standardisation » du Pentateuque hébreu était déjà bien opérée au moment de sa traduction grecque à Alexandrie [50].
Le grec est fort bon dans Job, les Proverbes, et dans les livres dont la langue originelle est le grec, c’est-à-dire la Sagesse et le deuxième livre des Maccabées. La traduction de Daniel, en revanche, est si incorrecte qu’elle a été finalement éliminée et remplacée par la traduction de Théodotion dans les éditions officielles.
Par rapport au texte massorétique, comme nous l’avons signalé, les variantes deviennent plus fréquentes dans la partie que la Bible hébraïque nomme les « Prophètes » (dans Jérémie, surtout) et encore plus notables dans les « Écrits ». Mais surtout, la grande différence, c’est que la Septante a conservé les passages ou les livres entiers appelés deutérocanoniques, qui ont disparu du texte massorétique [51]. C’est son principal et irremplaçable avantage.
Au reste, il ne faut pas exagérer l’importance des variantes de la Septante. Abstraction faite de l’ordre différent dans le classement général des livres et des deutérocanoniques, ce sont, principalement : quelques changements dans l’ordre des versets ou même des chapitres (Jérémie, Proverbes), quelques additions ou omissions (dans Samuel, Rois, Esdras-Néhémie), une lecture légèrement différente de certains passages, etc. ; autrement dit, des choses qui n’affectent pas la substance du texte.
Le témoignage de la Vulgate
On trouve d’ailleurs des écarts analogues entre la Septante et la Vulgate, et parfois même des écarts plus importants [52]. Le crédit de la Septante n’en est pas diminué pour autant et nul ne songe à opposer la traduction latine à son ancêtre grecque. Car, si la Vulgate doit beaucoup à la version grecque pour le psautier [53] et, évidemment, pour les livres deutérocanoniques, elle se rapproche bien davantage du texte massorétique pour un grand nombre d’autres textes – Jérémie
