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Saint Bernard pleure

la mort de son frère Girard

 

 

 

Nous donnons ici le sermon 26e sur le Cantique des cantiques prononcé par saint Bernard en 1138 à l’occasion de la mort de son frère Girard qui était cellérier à Clairvaux [1]. Sa mort arriva en 1138, après son retour d’Italie avec saint Bernard.

Ce sermon nous montre comment les saints savent garder un cœur très humain et, à ce titre, il peut consoler ceux qui sont éprouvés par la mort d’un être cher. Nous en avons fait l’expérience à l’occasion de la mort sou­daine, le 11 décembre dernier, d’un frère convers de notre couvent domini­cain d’Avrillé. Frère Marie-Joseph, 43 ans, avait quitté son Québec natal il y a 17 ans pour devenir religieux. Il aimait lire Le Sel de la terre en prenant d’abondantes notes. Nous recommandons aux prières de nos lecteurs l’âme de ce frère [2].

Le Sel de la terre.

 

*

  

 

 

LE FEU que je cache en moi dévore mon âme par des regrets cuisants et pénètre jusqu’à la moelle de mes os. Étant enfermé, il se répand davantage, il prend de nouvelles forces. Quel rapport y a-t-il entre ce cantique de joie et l’amertume où je suis ? La violence de la douleur me rend incapable d’application, et l’indigna­tion de Dieu a desséché mon esprit. Car celui qui était cause que je faisais mes exercices dans le Seigneur avec quelque liberté, m’ayant été ravi, mon cœur m’a abandonné en même temps. Mais je me suis fait violence, et j’ai dissimulé jus­qu’à présent la grandeur de mon mal, de peur qu’il ne semblât que la foi fût vaincue par l’affection naturelle. Car, comme vous l’avez pu remarquer, tandis que les autres pleuraient, j’ai suivi ces tristes funérailles les yeux secs [3]. Je suis demeuré debout, sur la fosse, sans répandre une seule larme, jusqu’à ce que toutes les cérémonies fussent entièrement achevées. Revêtu des habits sacerdo­taux, j’ai dit pour lui, de ma propre bouche, les prières accoutumées, et de mes propres mains, j’ai jeté de la terre sur le corps de mon bien-aimé qui devait bientôt lui-même être réduit en terre. Ceux qui me regardaient pleuraient et s’étonnaient de ce que je ne pleurais pas aussi ; et ils n’avaient pas tant pitié de lui que de moi qui l’avais perdu. Car, où est le cœur de fer qui n’eût point eu alors compassion de moi, en voyant que je survivrais à mon frère Girard ? C’était une perte commune à tous, mais ce n’était rien au prix de la mienne.

 

Motifs de consolation

 

Pour moi, je résistais aux sentiments de mon cœur, autant que la foi me donnait de force, m’efforçant même, malgré moi, de n’être point ému de cet événement si funeste, en me représentant que c’était comme un tribut à la na­ture auquel tout homme est soumis, une nécessité inévitable de notre condition, un effet du commandement de celui qui est tout-puissant, du jugement de celui qui est souverainement juste, un fléau d’un Dieu terrible, et enfin le bon plaisir du Seigneur. Dès lors et dans la suite, j’ai gagné toujours sur moi de ne pas m’abandonner aux pleurs, quoique je fusse bien troublé et agité au-dedans de moi. J’ai pu commander à mes larmes, mais non pas à ma tristesse ; et, comme il est écrit : « J’ai été dans le trouble, et n’ai point parlé » (Ps 72, 2). Mais ma douleur ainsi retenue a jeté en moi de plus profondes racines, et est devenue d’autant plus violente que je lui ai moins permis de se répandre, je suis vaincu, je l’avoue. Il faut que ce que je souffre au-dedans de moi éclate au dehors. Qu’il sorte, je le veux bien, et paraisse aux yeux de mes enfants ; connaissant la grandeur de mon mal, ils pardonneront à l’excès de mon deuil et seront plus portés à me consoler.

 

Combien la douleur que saint Bernard ressentait

de la mort de son frère était juste

 

Vous savez, mes enfants, combien ma douleur est juste, combien ma plaie est grande et cruelle. Car vous voyez quel fidèle compagnon m’a abandonné dans le chemin où je marchais, comme il était vigilant, laborieux, doux et agréable ! Où trouverai-je un aussi bon ami, qui m’aime autant qu’il m’aimait ? Il était mon frère par la  nature, mais il l’était bien plus par la religion. Plaignez, je vous prie, mon malheur, vous qui le connaissez. J’étais infirme de corps, et il me portait : j’étais faible dans l’âme et il me fortifiait. J’étais négligent et pares­seux et il m’excitait. J’étais sans prévoyance et sans soin, et il m’avertissait de mon devoir. Pourquoi faut-il que tu m’aies été ravi d’entre les mains, ô mon cher ami, homme admirable, toi qui étais si fort selon mon cœur ? Nous nous aimions si tendrement pendant notre vie, comment se peut-il faire que nous soyons séparés par la mort ? Séparation pleine d’amertume, et que la seule mort pouvait causer ! Car quand est-ce qu’étant tous deux vivants tu m’eusses aban­donné ?

 

Amour naturel des frères

 

Cette horrible division est un ouvrage de la mort. Qui n’aurait épargné le lien qui nous unissait ensemble, d’un amour si doux et si tendre, sinon la mort cette ennemie de toute douceur ? Oui, c’est bien une mort, celle qui, ravissant une seule personne, en a tué deux d’un même coup ! En effet, sa mort n’est-elle pas une mort plutôt pour moi que pour lui, puisque ce qui me reste de vie m’est infiniment plus pénible que toutes les morts du monde. Je ne vis qu’afin de mourir tout vif, et j’appellerais cela une vie ! O mort impitoyable, que tu m’aurais traité bien plus favorablement, si tu m’avais plutôt privé de l’usage que du fruit de la vie !

 

La séparation est plus dure que la mort

 

La vie sans ses avantages est plus dure que la mort. Un arbre qui ne porte de fruit est menacé deux fois de la cognée et du feu (Mt 3, 10). Envieuse de mes travaux, tu as éloigné de moi mon ami et mon parent, qui, par ses soins, était la principale cause de ce peu de fruit que l’on recueillait de mes peines. Aussi, mon cher Girard, il m’eût été bien plus avantageux de perdre la vie, que d’être privé de ta présence, toi qui par ton zèle m’animais dans mes exercices spirituels, m’assistais par ta fidélité, me redressais par ta vigilance. Pourquoi nous sommes-nous aimés, ou pourquoi nous sommes-nous perdus ? Cruelle condition, condition déplorable pour moi, non pour lui. Car pour toi, mon cher frère, si tu as perdu des personnes qui t’étaient chères, tu en as trouvé qui te le sont encore davantage. Mais pour moi, quelle consolation me peut-il rester après toi qui étais mon unique support ! L’union des corps qui était entre nous, a été également agréable à l’un et à l’autre de nous, à cause de celle de nos vo­lontés, et moi seul suis blessé de notre séparation. Ce qu’il y avait de contente­ment et de douceur dans notre amitié nous a été commun à tous les deux, mais ce qu’il y a de triste et de lugubre en notre séparation est pour moi seul. C’est sur moi que la colère de Dieu est tombée, c’est sur moi que sa fureur s’est ap­pesantie. Notre présence nous était également agréable, notre commerce doux, notre entretien charmant également à tous deux.

 

Pour les saints la mort est un gain, non une perte

 

J’ai perdu seul ces délices, car pour toi tu n’as fait que les changer en dot. Et certes tu as beaucoup gagné au change. Puisque pour la perte que tu as faite de nous, tu as reçu en récompense des joies et des bénédictions infinies, et qu’au lieu de la satisfaction que tu avais de ma présence, qui est si peu considé­rable, tu jouis de la présence immortelle de Jésus-Christ, tu ne souffres aucun dommage de ton absence d’auprès de moi, car tu es mêlé aux chœurs des anges. Tu n’as donc point sujet de te plaindre de ce qu’on t’a comme ravi à moi, puisque le Seigneur de majesté te fait part abondamment de sa présence et de celle de ses bienheureux. Mais moi, qu’ai-je reçu qui me tienne lieu de toi ? combien je voudrais savoir quel sentiment tu as maintenant de moi, qui étais l’objet de tes plus tendres affections, et qui suis accablé de soins et de peines, privé que je me trouve de l’appui qui me soutenait dans ma faiblesse ; si néan­moins il t’est encore permis de songer aux misérables, maintenant que tu es en­tré dans l’abîme de la lumière, et comme englouti dans l’océan d’une félicité éternelle. Car peut-être si tu nous as connu selon la chair, tu ne nous connais plus à cette heure ; peut-être, entré dans le lieu de la majesté et de la puissance du Seigneur, tu ne te souviens que de sa justice, et nous as entièrement oublié. Mais celui qui est attaché à Dieu, n’est qu’un même esprit avec lui, et est tout transformé dans son amour. Il ne peut avoir de pensée ni de goût que pour Dieu, et tout ce qu’il goûte et pense est Dieu même, parce qu’il est tout plein de lui. Or Dieu est amour, et plus une personne est unie à Dieu, plus elle est remplie d’amour.

 

Les bienheureux dans le ciel sont inquiets pour nous

 

Et quoique Dieu soit impassible, il n’est pas incapable de compassion, puisque c’est une qualité qui lui est propre de faire toujours grâce et de par­donner. Il faut donc aussi, mon cher frère, que tu sois miséricordieux, puisque tu es uni à celui qui l’est si fort. Il est vrai que tu ne peux plus être malheureux, mais bien que tu sois incapable de souffrir, tu ne laisses pas de compatir aux souffrances des autres. Ton affection n’est pas diminuée, mais changée, et, en te revêtant de Dieu, tu ne t’es pas dépouillé du soin que tu avais de nous [4], puisque Dieu même daigne bien en prendre soin. Tu as quitté ce qu’il y avait d’infirme en toi, mais tu n’as pas perdu ce qu’il y avait de charitable ; car la cha­rité ne se perd point (1 Co 13, 8) : tu ne m’oublieras jamais.

Il me semble que j’entends mon frère qui me dit : une mère peut-elle ou­blier le fruit de ses entrailles ? (Is 49, 15). Mais quand elle l’oublierait, moi je ne t’oublierai pas. Certes, mon cher frère, j’ai bien besoin qu’il en soit ainsi. Tu vois le lieu et l’état où je suis, où tu m’as laissé. Je n’ai personne qui me tende la main. A tout ce qui m’arrive, je regarde, comme j’avais coutume, vers mon cher Girard, mais il n’est plus là. Alors, dans mon malheur, je pousse des soupirs et des gémissements, comme un homme privé de tout secours. Qui consulterai-je dans mes doutes ? A qui aurai-je recours dans mes adversités ? Qui portera mon fardeau ? Qui écartera les périls qui me menacent ? N’étaient-ce pas les yeux de mon Girard qui conduisaient tous mes pas ? N’était-ce pas toi, mon cher frère, qui connaissais mieux que moi toutes mes peines [5], qui les portais plus que moi, qui les ressentais plus vivement que moi ? N’étaient-ce pas tes discours si charmants et si efficaces qui me retiraient si souvent des entretiens séculiers, et me rendaient à mon bienheureux silence ? Car le Seigneur lui avait donné une langue savante, pour connaître quand il était à propos de parler.

 

Prudence de Girard dans la conduite des affaires

 

Il satisfaisait tellement ceux de la maison et ceux du dehors, par la sagesse de ses réponses, et par les grâces que Dieu avait mises sur ses lèvres, que lorsque quelqu’un lui avait parlé, il n’avait plus besoin de venir à moi. Il allait de lui-même au-devant de tous ceux qui venaient pour me voir, de peur qu’ils ne troublassent mon repos. S’il y en avait quelques-uns qu’il ne pût pas satis­faire par lui-même, il me les amenait, et il renvoyait les autres. O homme d’une merveilleuse industrie ! O ami fidèle ! Il cherchait à plaire à son ami, et il ne manquait pas néanmoins aux devoirs de la charité. Qui s’est jamais retiré de lui les mains vides ? Les riches recevaient de lui des conseils, et les pauvres de l’as­sistance. Certes, celui qui ne faisait point difficulté de prendre tant de soins pour me décharger, ne cherchait guère ses propres intérêts. Son extrême humi­lité lui faisait croire, que mon repos était plus utile à la maison que le sien. Quelquefois pourtant, il demandait à être déchargé de cet emploi, et priait qu’on le donnât à un autre, qui s’en acquitterait mieux que lui. Mais où l’aurait-on trouvé ? Ce n’était point par un désir déréglé, comme il est assez ordinaire, mais par la seule vue de la charité qu’il s’appliquait à ces exercices. Car il tra­vaillait plus que tous les autres, et recevait moins de fruit de son travail que pas un ; en effet, il donnait aux autres les choses nécessaires, comme la nourriture et les vêtements, et il en manquait souvent lui-même. Aussi, lorsqu’il se sentit sur le point de quitter ce monde : « Mon Dieu, dit-il, vous savez, que quant à moi, j’ai toujours soupiré après le repos, et désiré n’avoir soin que de mon âme, et n’être plus occupé que de vous. Mais j’ai été retenu par la crainte de vous déplaire, par la volonté de mes frères, par le désir d’obéir, et surtout par l’amour sincère que je portais à celui qui est tout à la fois mon frère et mon abbé. » Cela est vrai. Je te rends donc grâces, ô mon frère, de tout le fruit des travaux que j’ai entrepris en vue du Seigneur, s’ils en ont produit quelqu’un. Si j’ai rendu quelque service à mes enfants ; si j’ai contribué en quelque sorte à leurs progrès dans la vertu, c’est à toi que j’en suis redevable. Tu te chargeais du soin des affaires de la maison ; grâce à toi, je pouvais vivre en repos pour mon bien, m’occuper plus saintement des devoirs où Dieu m’engageait, ou ser­vir plus utilement mes enfants, en leur donnant des instructions. Car comment n’aurais-je pas été en repos au dedans, quand je savais que tu agissais au de­hors, toi qui était ma main droite, la lumière de mes yeux, mon cœur et ma langue. Et c’était une main infatigable, un œil simple, un cœur rempli de conseils, et une langue parlant toujours avec jugement, ainsi qu’il est écrit : « La bouche du juste méditera la sagesse, et sa langue parlera avec jugement » (Ps 39, 30).

 

Girard était versé également dans

les choses intérieures et spirituelles

 

Mais qu’ai-je dit, qu’il agissait au dehors, comme s’il n’eût pas su aussi ce qui était de l’intérieur et du dedans, et qu’il eût été étranger aux dons spiri­tuels ? Les personnes spirituelles qui l’ont connu savent combien ses paroles étaient pleines du Saint‑Esprit. Ceux qui vivaient avec lui savent que ses mœurs et ses affections ne tenaient rien de la chair, mais étaient embrasées du feu de l’Esprit. Qui était plus rigide que lui dans l’observance de la discipline ? Plus ri­goureux à mater son corps, plus élevé et plus sublime dans la contemplation, plus subtil dans les entretiens et les conférences ? Combien de fois ai-je appris dans sa conversation des choses que j’ignorais ? Venu pour instruire, je m’en re­tournais instruit moi-même ? Et il ne faut pas s’étonner si cela était ainsi à mon égard, puisque des hommes éminents en science et en sagesse témoignent que la même chose leur est arrivée.

 

Girard ne connaissait point les belles lettres

 

Il ne savait pas les lettres humaines, mais il avait un sens excellent qui trouvait ce qu’il n’avait point appris. Il avait un esprit merveilleux qui répandait la lumière partout. Il n’était pas seulement grand dans les grandes choses, mais aussi dans les plus petites. Mais qu’est-ce qui lui échappait, par exemple, dans tout ce qui concerne les bâtiments, la culture des terres ou des jardins, les eaux et tous les autres arts ou travaux de la campagne ? Oui, je vous le demande, y avait-il en ce genre quelque chose qui fût étranger à son savoir ? Il aurait pu en remontrer aux maçons, aux artisans de toute sorte, aux agriculteurs, aux horti­culteurs, aux cordonniers et même aux tisserands. Il fut le plus entendu de tous au jugement de tout le monde, il n’y avait que lui seul qui ne croyait pas l’être. Plût à Dieu que cette malédiction de l’Écriture : « Malheur à vous qui êtes sages, à vos yeux » (Is 5, 21), ne regardât pas plus que lui certains autres qui sont bien moins sages que lui. Ceux à qui je parle savent que ce que je dis est vrai, et sa­vent qu’il y en a encore bien plus que je n’en dis. Mais je passe beaucoup de choses, parce qu’il est mon frère et de mon sang. Néanmoins je dirai hardiment qu’il m’a été utile en tout, et plus que tous mes autres enfants. Il me le fut dans les grandes et les petites choses, dans les affaires publiques et dans les affaires privées, dans le monastère et hors du monastère.

 

Girard remplissait les fonctions de son frère

 

C’est donc avec raison que j’étais si fort attaché à lui, puisqu’il était mon tout. Il ne me laissait guère que l’honneur et le nom de supérieur ; il en faisait toutes les fonctions. On m’appelait abbé, mais c’était lui qui l’était en effet, parce qu’il prenait sur lui tous les soins de cette charge. C’est avec raison que je me reposais en lui, puisqu’il était cause que je pouvais me réjouir dans le Sei­gneur, prêcher plus librement, prier avec plus de calme et de tranquillité. C’est par ton moyen, ô mon frère, que mon esprit était plus libre, mon repos plus agréable, mes discours plus efficaces, mes espérances plus pleines des onctions de la grâce, mes lectures plus fréquentes, mon cœur plus fervent.

 

Saint Bernard déplore la perte

qu’il a faite en perdant son frère

 

Hélas ! tu m’as été ravi, et toutes choses m’ont été ravies avec toi ! Avec toi s’en sont allées toutes mes joies. Les soucis commencent déjà à m’accabler, déjà les ennuis me pressent de toutes parts, les chagrins et les difficultés sont près de m’abattre, parce qu’ils me trouvent seul ; c’est tout ce que tu m’as laissé en t’en allant. Je gémis tout seul sous le poids de mon fardeau. Il faut nécessai­rement ou que je m’en décharge, ou que j’en sois accablé, puisque tu as retiré tes épaules de dessous ce faix. Qui m’accordera de pouvoir mourir au lieu de toi, je ne l’aurais pas voulu, ni te priver de la gloire dont tu jouis maintenant. Mais aussi quelle peine et quel supplice de te survivre ? Je passerai tout le reste de ma vie dans l’amertume et les regrets, et toute ma consolation sera de vivre dans la tristesse et les larmes. Je ne m’épargnerai point, et j’ajouterai encore à la plaie que la main du Seigneur m’a faite. Car sa main m’a frappé. C’est moi qu’elle a frappé, non celui qu’elle a appelé à un repos éternel. Elle m’a donné la mort du même coup qu’elle a tranché ses jours ; car je ne saurais dire qu’elle l’a tué, puisqu’elle l’a fait entrer dans la vie ? Mais ce qui a été pour lui la porte de la vie, est pour moi la mort ; sa mort m’a fait mourir, non pas lui, puisqu’il repose dans le Seigneur. Coulez, coulez, mes larmes, il y a longtemps, que je vous retiens ; sortez, puisque celui qui vous empêchait de sortir est sorti lui-même de cette vie. Qu’une source de pleurs coule de mes malheureux yeux, et qu’ils versent des torrents d’eau, pour laver la souillure des péchés qui ont attiré sur moi la colère de Dieu. Lorsque le Seigneur sera satisfait de sa vengeance, peut-être mériterai-je aussi d’être consolé, pourvu néanmoins que je m’afflige et me tourmente comme il faut. « Car ceux qui pleurent seront consolés » (Mt 5, 5).

 

Ceux qui pleurent mal les morts

méritent des larmes eux-mêmes

 

C’est pourquoi, que toutes les personnes vertueuses condescendent à ma douleur, et que les spirituels supportent mes regrets avec un esprit de douceur. Qu’ils aient compassion de ma douleur, et qu’ils n’en jugent point par ce qui se passe d’ordinaire. Car nous voyons tous les morts pleurer leurs morts, verser beaucoup de larmes et ne porter aucun fruit. Nous ne blâmons pas l’affection, si ce n’est quand elle est excessive, mais nous blâmons la cause de ces pleurs. L’affection vient de la nature, et le trouble qu’elle produit en nous est une peine du péché ; mais la cause de ces gémissements c’est la vanité et le péché. Car pour l’ordinaire on ne pleure que le tort que la mort d’un proche fait à une gloire mortelle, et aux avantages de la vie présente. Ceux qui pleurent de la sorte méritent d’être pleurés eux-mêmes. Ne suis-je pas comme cela ? Ma douleur est pareille, mais le sujet en est différent, et mon intention est tout autre. Je ne me plains point de la perte des biens de ce monde, quels qu’ils soient. Je me plains seulement de ce que dans les choses qui concernent le service de Dieu, j’ai perdu un secours fidèle, et un conseil salutaire. Je pleure mon cher Girard, c’est lui qui est la cause de mes larmes, lui qui était mon frère selon la chair, mon très proche parent selon l’esprit, et mon compagnon dans la poursuite du même but.

 

Forme de l’amour qui unissait

saint Bernard et Girard l’un à l’autre

 

Mon âme était étroitement attachée à la sienne, mais c’était plutôt l’amitié que la parenté, qui de deux n’en faisaient qu’une. La liaison du sang y contri­buait sans doute pour quelque chose, mais l’union des esprits et des volontés et la conformité des humeurs et des inclinations étaient des nœuds bien plus forts et bien plus étroits. Nous n’étions qu’un cœur et qu’une âme, aussi le glaive de la mort a percé également son âme et la mienne ; mais en la séparant en deux, elle en a placé une partie dans le ciel, et a laissé l’autre dans la boue. C’est moi, c’est moi, dis-je, qui suis cette misérable portion couchée dans la boue, et pri­vée d’une partie la meilleure de soi-même, et on me dit : ne pleurez point. On m’arrache les entrailles, et on me crie : Soyez insensible.

 

Saint Bernard se montre bien

étranger au dogme des stoïciens

 

Je le sens, je le sens malgré moi ; car je n’ai point la dureté de la pierre, et ma chair n’est ni de bronze ni d’airain. Je le sens certes, et j’en ai une douleur extrême, et ma douleur est sans cesse présente à mes yeux. Celui qui m’a frappé ne pourra pas m’accuser de dureté et d’insensibilité comme ceux dont il dit : « Je les ai frappés, et ils n’en ont eu aucun sentiment » (Jr 5, 3). Je confesse mon affliction, je ne la désavoue pas. On dira qu’elle est charnelle ; je ne nie point qu’elle n’ait quelque chose de l’homme, comme je ne nie point que je ne sois homme. Si cela ne suffit pas, j’accorderai même qu’elle est charnelle, car je suis aussi charnel, esclave du péché, destiné à la mort et voué à beaucoup de peines et de misères. Loin d’être insensible au mal, j’ai horreur de la mort pour moi comme pour les miens. Or, mon cher Girard était bien à moi, oui, il m’ap­partenait. Ne m’appartenait-il pas, en effet, lui qui était mon frère par la nature, mon fils par la profession, mon père par le soin qu’il avait de moi, mon compa­gnon par l’uniformité de nos désirs, et mon ami intime par les sentiments du cœur ? Il m’a quitté, je ressens sa mort, ce coup m’a atteint jusqu’au fond de l’âme ?

 

Saint Bernard regarde la mort de son frère

comme une peine qu’il a méritée

 

Pardonnez-moi, mes enfants ; ou plutôt, si vous êtes mes enfants, plaignez le malheur de votre père. Ayez pitié de moi, oui, ayez pitié de moi, vous au moins qui êtes mes amis, qui voyez combien grande est la plaie que j’ai reçue de la main de Dieu, en punition de mes péchés, il m’a frappé de la verge de sa colère, il m’a frappé justement ; si on considère ce que je mérite, mais avec ri­gueur, on regarde mes forces. Qui peut dire qu’il m’est léger de vivre sans mon cher Girard, si ce n’est celui qui ne sait pas les liens qui nous unissaient ? Néanmoins je ne veux point m’opposer aux volontés de Dieu. Je ne veux pas blâmer un jugement qui a fait recevoir à chacun selon ses mérites, à Girard la couronne dont il s’est rendu digne, et à moi les peines qui me sont dues. Est-il juste de prétendre que je trouve à redire à ma sentence, parce que je ressens ma peine ? mais la sentir c’est naturel ; en murmurer, c’est une impiété. Oui, dis-je, il est naturel à l’homme, et même il ne peut en être autrement, de n’être pas indifférent envers ses amis, d’être heureux de leur présence, et peiné de leur absence. La conversation entre amis surtout n’est pas languissante ; aussi l’horreur de la séparation, et la douleur qu’on en ressent quand elle est arrivée, sont un témoignage de ce que l’amour réciproque a opéré dans ceux qui vi­vaient ensemble. Je souffre donc à ton sujet, mon cher frère, non pas que tu sois à plaindre, mais parce que tu m’as été enlevé. Et peut-être même devrais-je plutôt m’affliger sur moi, puisque je suis obligé de boire seul un calice si plein d’amertume. Il  n’y a que moi qui soit à plaindre, parce qu’il n’y a que moi qui le boive. Car pour toi, tu ne le bois point ; je souffre seul, ce qu’ont coutume de souffrir ceux qui s’entr’aiment, lorsqu’ils viennent à se perdre.

 

Girard meurt en chantant les psaumes

 

Dieu veuille je ne t’aie pas perdu, mais que tu m’aies seulement précédé. Dieu veuille que je te suive un jour, quoique d’un pas lent, partout où tu iras : car je ne doute pas que tu ne sois allé à ceux que tu invitais à louer Dieu au milieu de ta dernière nuit, lorsque, avec un visage serein et une voix jubilante, tu fis tout à coup entendre au grand étonnement de tout le monde, ce verset de David : « Vous qui êtes dans les cieux, louez le Seigneur, louez-le au plus haut du firmament » (Ps 148, 1). Déjà, au milieu de la nuit, mon cher frère, il faisait jour pour toi, et la nuit était à tes yeux aussi claire que le jour. Oui, la nuit était lumineuse pour toi au sein des délices dont tu jouissais. On m’appela à ce mi­racle, pour voir un homme qui se réjouissait aux approches de la mort, et qui semblait insulter à ses coups. O mort, où est ta victoire, ô mort, où est ton ai­guillon ? Tu n’as plus d’aiguillon, tu n’as que des charmes. Un homme meurt en chantant, et chante en mourant. On te regarde comme un sujet de joie, toi qui es la mère de la tristesse ; comme un sujet de gloire, toi qui es l’ennemie de la gloire ; comme la porte du royaume de Dieu et le port du salut, toi qui es la porte de l’enfer et un gouffre de perdition ! Et celui qui te regarde de la sorte est un pécheur. Mais c’est justice qu’on te traite ainsi, puisque tu as osé usurper une puissance injuste sur l’homme juste et innocent. O mort, tu es morte et per­cée de l’hameçon que tu as avalée sans y penser ; et cet hameçon est celui dont parle le prophète lorsqu’il dit : « O mort, je serai ta mort ; enfer, je serai ta mor­sure » (Os 13, 14). Percée de cet hameçon, tu ouvres un large et beau chemin à la vie aux fidèles qui passent par toi. Girard ne te craint point, fantôme et chi­mère. Girard va à la céleste patrie en passant par tes dents, non seulement avec confiance, mais avec joie, et en louant Dieu.

 

Dernières paroles de Girard mourant

 

Lorsque je fus arrivé, et qu’il eut achevé en ma présence, à haute voix, les dernières paroles du psaume qu’il avait commencé, il leva les yeux au ciel et dit : « Mon Père, je remets mon âme entre vos mains » (Lc 23, 46) ; et répétant souvent ces paroles : « Mon Père, mon Père », il se tourne vers moi avec un vi­sage gai et me dit : « Combien est grande la bonté de Dieu de vouloir être le Père des hommes, et combien est grande la gloire des hommes d’être les en­fants et les héritiers de Dieu ! Car s’ils sont ses enfants, ils seront ses héritiers. » C’est ainsi que chantait celui que nous pleurons, et j’avoue qu’il a presque changé mes pleurs en un chant de joie, car, en contemplant la gloire dont il jouit, j’ai presque oublié ma propre misère.

Mais ma poignante douleur me rappelle à moi-même, et une tristesse amère m’arrache à ce doux spectacle comme à un sommeil léger. Je pleurerai donc, mais ce sera sur moi ; car sur lui, la raison me le défend. Je crois, en ef­fet, que si l’occasion s’en offrait, il nous dirait à cette heure : « Ne pleurez point sur moi, mais sur vous. C’est avec raison que David pleura sur son fils parri­cide » (2 R 19, 1), parce qu’il savait qu’à cause de l’énormité de son crime, il ne sortirait jamais du sein de la mort. C’est aussi avec raison qu’il pleura sur Saül et sur Jonathas (2 R 1, 17) ; parce qu’il n’espérait pas non plus, qu’étant une fois engloutis par la mort, ils trouvassent aucune issue pour sortir de ce gouffre. Car ils ressusciteront, mais ce ne sera pas pour la vie ; ou plutôt ils ressusciteront pour la vie, mais afin de mourir d’une mort plus funeste, en mourant tout vi­vants : Il est vrai que pour Jonathas, il y a quelque raison de douter. Mais moi, si je n’ai pas le même sujet de pleurer, j’en ai pourtant un. Je pleure d’abord sur mon propre malheur et sur la perte qu’a faite ce monastère. Je pleure ensuite sur les nécessités des pauvres dont Girard était le père. Je pleure sur notre ordre tout entier, et sur notre institut, qui ne retirait pas un petit avantage, ô mon cher frère, de ton zèle, de tes conseils et de tes exemples. Enfin, je pleure sinon sur toi, du moins à cause de toi. Voilà, oui, voilà, ce qui me touche vivement, parce que j’aime tendrement.

 

Saint Bernard justifie son deuil par des exemples

 

Que personne ne vienne m’importuner et me dire que je ne dois point m’affliger ainsi. Samuel, qui était si bon, a laissé un libre cours à sa douleur pour un roi réprouvé (1 R 16, 1) ; et David, qui était si vertueux, a fait la même chose pour un fils parricide ; et cela sans faire tort à leur foi, sans accuser d’in­justice les jugements de Dieu. « Absalon, mon fils, disait le saint roi David, mon fils Absalon ! » (2 R 18, 33). Et mon frère, n’est-il pas plus qu’Absalon ? Le Sau­veur de même, en apercevant la ville de Jérusalem dont il prévoyait la ruine, pleura sur elle (Lc 19, 41). Et moi, je ne ressentirais pas mon propre malheur, et un malheur qui est encore tout récent ; je ne me plaindrais pas d’une plaie si nouvelle et si profonde ? Jésus a pleuré par compassion pour les souffrances d’autrui, et moi je n’oserais pleurer sur mes propres souffrances ? Lorsqu’il était debout devant le sépulcre de Lazare, il ne reprit point ceux qui pleuraient, il ne les empêcha pas de pleurer, bien plus, il mêla lui-même ses larmes aux leurs ; « Et Jésus pleura », dit l’Écriture (Jn 11, 35). Ces larmes furent certainement les témoignages de sa nature humaine, non les marques de sa défiance. Car, à sa voix, le mort sortit aussitôt du tombeau, pour que vous ne croyiez pas qu’on ne saurait s’affliger sans préjudice pour sa foi.

Il en est ainsi de nos larmes. Elles ne sont point un signe de notre peu de foi, mais un témoignage de la condition de notre nature. Et si, lorsque je suis frappé, je pleure, ce  n’est pas à dire que je blâme celui qui m’a frappé, mais je tâche au contraire d’attirer sa miséricorde et de fléchir sa sévérité. Voilà pour­quoi mes paroles, pour être pleines de douleur n’en sont pas moins exemptes de murmure. N’en ai-je pas même proféré qui sont pleines d’humilité et de soumission, en disant que, par une même sentence très équitable, l’un a été puni et l’autre couronné, chacun selon ses mérites ? Oui, je le répète, le Sei­gneur également bon et juste, a agi avec une souveraine équité. Je louerai, Sei­gneur, votre miséricorde et vos jugements. Que la miséricorde que vous avez exercée envers votre serviteur Girard vous bénisse. Que le jugement que vous avez rendu contre moi vous bénisse aussi. Dans l’un, vous serez loué parce que vous êtes bon, et dans l’autre, parce que vous êtes juste. Faut-il ne vous louer que de votre bonté ? On doit vous louer aussi de votre justice. « Vous êtes juste, Seigneur et vos jugements sont équilibrés » (Ps 118, 137). C’est vous qui nous aviez donné mon frère Girard. C’est vous qui nous l’avez ôté. Et, quoique nous nous plaignions de ce que vous nous l’avez ôté, nous n’avons pas oublié pour­tant que vous nous l’avez donné ; et nous vous remercions de ce que vous nous avez jugé dignes de posséder celui dont nous ne sommes fâchés d’être privés, que parce qu’il nous eût été bien avantageux de ne l’être pas.

 

Saint Bernard obtint un moment de trêve

pour son frère au milieu de ses souffrances

 

Je me souviens, Seigneur, du pacte que j’ai fait avec vous, et de votre ex­trême bonté ; et cela me fait connaître davantage combien vous êtes véritable dans vos paroles, et que vous sortez toujours victorieux des jugements des hommes. Lorsque, l’année passée, nous étions à Viterbe [6] dans l’intérêt de l’Église, mon frère Girard tomba malade. Comme le mal s’augmentait au point qu’il semblait que Dieu l’allât bientôt tirer à lui, je ne pouvais me résoudre à laisser dans une terre étrangère le compagnon de mon voyage, un compagnon comme celui-là, et à ne point le remettre entre les mains de ceux qui me l’avaient confié ; car il était aimé de tout le monde, tant il était aimable. Dans cette détresse, je me mis à prier avec larmes et gémissements. Seigneur, m’écriai-je, attendez jusqu’à notre retour. Lorsque vous l’aurez rendu à ses amis, ôtez-le du monde si vous voulez, et je ne m’en plaindrai point. Vous m’avez exaucé, Seigneur, vous lui avez rendu la santé ; nous avons achevé l’ouvrage que vous nous aviez enjoint de faire, et nous sommes revenus avec joie, rappor­tant avec nous les beaux fruits de la paix. J’avais presque oublié la convention que j’avais faite avec vous, mais vous vous en êtes souvenu. Je rougis à ces re­grets qui semblent m’accuser de prévarication. Bref, vous avez redemandé votre dépôt, vous avez repris ce qui était à vous. Mes larmes mettent fin à mes dis­cours ; mettez fin, s’il vous plaît, Seigneur, à mes larmes.

 


 

Lettrine d’un manuscrit cistercien.

Première lettre du nom de saint Bernard.


[1] — Voir l’histoire de sa conversion dans la Vie de saint Bernard, par Guillaume, livre I, n. 11 et 12. Pour ce sermon nous avons utilisé la traduction de l’édition Vivès de 1867. Les notes sont de la même édition.

[2] — Pour plus de détails sur le frère Marie-Joseph, voir la Lettre des Dominicains d’Avrillé nº 21 de février 2002.

[3] — Selon Geoffroi, il « ne rendit presque jamais ce dernier devoir à aucun religieux sans pleurer ». Voir la Vie de saint Bernard, par Geoffroi, livre III, chap. 21.

[4] — On voit la preuve de ce que saint Bernard avance là dans deux apparitions de Girard à notre saint. Il en est parlé dans la Vie du saint docteur, livre IV, et livre V, n. 8.

[5] — C’est ce que prouvent les avis que Girard donnait à son frère pour l’empêcher de se laisser enorgueillir par les miracles qu’il faisait, comme on peut le voir dans sa Vie, livre I, n. 43.

[6] — Saint Bernard fit deux séjours à Viterbe ; la première fois en 1133, comme on peut le voir par sa lettre 151 ; la seconde fois en 1137. C’est de ce dernier qu’il parle.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 40

p. 110-122

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