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Le père Emmanuel

et l’Écriture sainte

 

 

 

par le frère Emmanuel-Marie O.P.

 

 

 

L’œuvre scripturaire du père Emmanuel n’est pas une œuvre d’érudition, ni même de pure exégèse.

Fidèle à son but, le père Emmanuel étudie l’Écriture pour mieux enseigner la foi, parce que l’Écriture est à la base de la foi – Verbum Dei, verbum fidei, la parole de Dieu, c’est la parole de la foi. « La foi veut être cultivée par la parole évangélique ; elle s’en nourrit ; et c’est par cette parole, en se l’assimilant, qu’elle devient proprement une science », écrit Dom Maréchaux résumant les idées du père Emmanuel sur l’instruction chrétienne [1].

Disons également : le père Emmanuel étudie spécialement l’Écriture parce que la liturgie en est remplie.

On sait en effet que le père s’appuyait sur les textes liturgiques pour instruire les âmes des mystères de la vie chrétienne, leur donner l’esprit de foi et l’esprit de prière. « Il ne dispersait pas ses efforts, il les concentrait sur un point bien dé­fini : donner aux fidèles l’intelligence intégrale des saints offices [2] », convaincu qu’il était de la profonde vérité du célèbre axiome du pape saint Célestin Ier (422-432) : Legem credendi lex statuit supplicandi, la norme de la prière publique est la norme de la croyance. « Non pas que la prière crée la foi, commente Dom Maréchaux, car c’est la foi qui crée la prière ; mais la prière donne l’expression adéquate de la foi dont elle émane, elle fixe ainsi ce qu’il faut croire de cœur pour être justifié, et confesser de bouche pour être sauvé [3]. »

Or, où trouve-t-on l’essentiel de la matière dont se compose la liturgie de l’Église ? Dans l’Écriture sainte. Pour tirer tout le parti possible des rites et des prières de l’Église, le père Emmanuel était donc « obligé d’embrasser, au moins dans ses grandes lignes, la sainte Écriture en entier : car tous les livres scriptu­raires se fusionnent dans les offices liturgiques ; et là, interprétés par l’Église, ils versent tout leur parfum, ils ont toute leur saveur, ils livrent toute leur substance nutritive [4] ».

La foi de l’Église exprimée et vécue dans la liturgie puisant elle-même à la source de l’Écriture sainte, telle est donc la grande lumière dont s’éclaira le père Emmanuel dans ses propres études, dans sa prière et dans la direction des âmes à lui confiées.

 

*

 

Ces fortes idées, qui formaient le fond de sa pensée et sa conviction intime, commandent toute l’œuvre du père Emmanuel et déterminent, par conséquent, le caractère propre de ses travaux d’Écriture sainte.

De son exégèse, on peut dire qu’elle possède les deux qualités suivantes : elle va au fond des choses, s’interdit l’à-peu-près, et cherche avant tout la vérité ; elle s’applique à nourrir les âmes baptisées et à les prémunir contre les erreurs sus­ceptibles de ruiner la foi ou d’anémier la vie surnaturelle.

Par suite, son œuvre scripturaire est essentiellement doctrinale, dogmatique même, et traditionnelle, sans rien de sentimental ni de superflu, sans allégorisme immodéré, s’attachant au sens théologique des textes, au sens qui intéresse la foi ;

– elle est également liturgique, en ce sens qu’elle s’applique principalement à donner l’intelligence des textes qui se disent et se chantent à l’église au cours des cérémonies ;

– autre trait remarquable : elle s’enracine fortement dans la tradition patris­tique, recourant à l’interprétation des grands docteurs latins et grecs, qu’elle cite abondamment : saint Augustin, saint Jérôme, saint Grégoire le Grand, saint Jean Chrysostome… ; elle finit même, à force de familiarité avec les Pères de l’Église, par en prendre comme spontanément le tour ;

– enfin, si elle ne dédaigne pas d’être savante, elle reste toujours dégagée du fatras desséchant et faussement scientifique des méthodes historicistes modernes, mais brille, au contraire, par une sobriété et une limpidité admirables, avec ce je ne sais quoi de lumineux, d’incisif, qui jaillit au détour d’une phrase ou d’une formule et touche les âmes éprises de vrai.

Nous nous proposons d’illustrer tous ces points par des exemples pris dans les écrits du père Emmanuel.

 

*

 

Connaissant son but, on ne s’étonnera pas que le père Emmanuel se soit sur­tout attaché à expliquer les Évangiles, où se trouve révélé le mystère de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et les psaumes, d’où est tiré l’essentiel de la prière litur­gique de l’Église.

Toutefois, aucune partie de l’Écriture ne l’a laissé indifférent. « Il n’est rien de la sainte Écriture qu’il n’ait, au moins par fragments détachés, expliqué à son peuple : Évangiles, épîtres de saint Paul, psaumes, proverbes de Salomon. Il vou­lut même commenter publiquement en chaire le Cantique des cantiques ; mais il ne le fit pas, il se contenta d’en donner privément connaissance à des âmes choisies [5]. »

Car, comme le dit saint Paul, « toute Écriture divinement inspirée est utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour former à la sainteté – omnis Scriptura divinitus inspirata est utilis ad docendum, ad arguendum, ad corrigen­dum, ad erudiendum in iustitia, afin que l’homme de Dieu soit parfait, apte à toute bonne œuvre » (2 Tm 3, 16). Or n’était-ce pas précisément ce que cherchait, de toute son âme, le père Emmanuel ? former les âmes à la vérité et à la sainteté, faire grandir en elles le désir de la perfection, l’amour de Jésus-Christ.

« Il nous disait un jour, confie Dom Maréchaux : “Saint Paul a écrit que toute Écriture est utile ; j’ose aller plus loin, en avançant qu’elle est nécessaire.” Au fond, continue Dom Maréchaux, l’utilité dont parle saint Paul, et la nécessité que préconisait le père Emmanuel, reviennent à peu près au même. Quand le père Emmanuel parlait de nécessité, il entendait une nécessité relative. Il ne voulait pas dire par exemple que toute âme a besoin du Cantique des cantiques, mais que certaines âmes ont besoin de ce divin cantique, et que, s’il leur manque, il manque un élément à leur vie intérieure [6]. »

 

*

 

Entrons dans l’œuvre scripturaire du père Emmanuel. Pour la clarté de notre propos, nous distinguerons deux aspects :

– La vérité de la sainte Écriture. — Le père Emmanuel s’est efforcé, avec toute l’acuité de son esprit, de déchiffrer l’Écriture, de la comprendre, de la scruter jusque dans ses moindres détails et d’en défendre la vérité contre ses traducteurs et ses interprètes infidèles.

– L’explication de la sainte Écriture. — A l’instar d’un saint Augustin instrui­sant sans relâche son peuple d’Hippone, le père Emmanuel a cherché à trans­mettre ce qu’il avait compris de l’Écriture à ses paroissiens et à ses lecteurs, leur faisant partager son enthousiasme pour la vérité saisie.

 

 

La vérité de la sainte Écriture

 

« La délectation de la vérité entrevue »

 

Séminariste, puis jeune prêtre, l’abbé André – le futur père Emmanuel – était déjà un passionné d’Écriture sainte. Dom Bernard Maréchaux, dans la biographie qu’il lui a consacrée, raconte le fait suivant :

 

Seul, presque sans livres, dans son presbytère de campagne, moins favorisé qu’un Gorini [7] qui pouvait assez facilement s’approvisionner à une bibliothèque de ville, il s’était mis à l’étude de l’Écriture sainte, et, avec sa passion de la vérité, il vou­lait aller au fond.

Or, pour aller au fond, il fallait soulever une difficulté qui était une vraie mon­tagne ; il lui parut nécessaire d’apprendre l’hébreu. Mais comment y arriver ? L’abbé André n’avait sous la main qu’un dictionnaire vieilli, et une grammaire de Masclet pour déchiffrer (sans points voyelles) sa bible hébraïque. Il s’essaya à ce déchiffre­ment : par deux fois, malgré la pointe acérée de son esprit, il crut qu’il n’arriverait pas à un résultat. L’obstacle ne céda qu’à la troisième poussée de labeur opiniâtre. Alors il se donna à l’étude des textes ; cette Vulgate que des tours de phrase hé­braïques rendent parfois inintelligible, s’éclaira d’une lumière radieuse. L’abbé André s’y plongea tout entier : il nous attesta que par moments la délectation de la vérité en­trevue, puis saisie, puis possédée, était en lui si vive qu’il y avait de quoi en mourir. Et en effet... il faillit en mourir [8].

 

On ne s’étonnera pas qu’un homme qui poussait si loin l’amour de la vérité et l’étude du texte sacré devînt un défenseur jaloux de la vérité de l’Écriture. Presque sans moyens, en un siècle où la science biblique moderne en était en­core à ses balbutiements et ne mobilisait qu’un tout petit nombre d’hommes – dont plusieurs, d’ailleurs, n’étaient pas d’une irréprochable orthodoxie [9] –, il se familiarisa suffisamment avec le grec, l’hébreu [10], le syriaque et même l’arabe, sans parler du latin, pour être à même de décortiquer les Livres saints, d’en extra­ire les richesses, cachées parfois derrière un simple mot ou une simple tournure, et de faire la lumière sur les passages difficiles.

 

L’Esprit de vérité ou l’Esprit de la Vérité ?

 

De ce travail acharné, de multiples détails, rencontrés au fil de ses écrits, ren­dent témoignage.

Ainsi, dans un passage du « Catéchisme des mystères de Notre-Seigneur », on lit cette brève notation au sujet de « l’autre Paraclet » que le Père céleste doit en­voyer aux apôtres et qui est « l’Esprit de la Vérité que le monde ne peut rece­voir » (Jn 14, 17) :

 

Il ne faut pas traduire l’Esprit de vérité, écrit le père Emmanuel, comme on le fait trop souvent. Le texte grec a l’article tis alithias [11] [l’Esprit de la Vérité] ; et les Pères grecs se servent de ce passage pour prouver que le Saint-Esprit, étant l’Esprit du Fils, procède aussi de lui. C’est une gloire pour Jésus d’être, avec le Père, principe du Saint-Esprit [12]

 

On notera l’allusion aux Pères et l’explication donnée. On reconnaît ici la préoccupation doctrinale du père Emmanuel et l’intérêt qu’il portait à l’Orient et au retour à l’unité catholique des Grecs séparés ; s’ils se sont égarés dans le schisme, c’est par infidélité à la doctrine de leurs premiers docteurs : pour les ramener, il faut les instruire de cette doctrine. On retrouve donc sans surprise le même argument développé dans un article de la Revue des Églises d’Orient, à propos de l’expression identique du chapitre 15, verset 26 du quatrième Évangile :

 

Cum autem venerit Paraclitus, quem ego mittam vobis a Patre, Spiritum veritatis qui a Patre procedit, ille testimonium perhibebit de me. Cette traduction est fidèle, au­tant que peut l’être une traduction dans une langue qui n’a pas d’article. Nous re­marquons en effet que, dans le texte grec, le mot ajlhqeiva~ est précédé de l’article th`~. Cet article est ici d’une importance capitale […]. Nos traductions françaises, auxquelles il était si facile d’être fidèles, traduisent inexactement : L’Esprit de vérité ; il fallait dire : L’Esprit de la Vérité.

Ici en effet, l’article grec fixe le sens du mot vérité. En traduisant l’Esprit de vé­rité, cela pourrait signifier l’Esprit très véridique, ce qui est vrai, mais ne rend pas le sens de saint Jean, ou plutôt de Notre-Seigneur. Il faut nécessairement traduire l’Esprit de la Vérité, c’est-à-dire l’Esprit de celui qui a dit : Je suis la Vérité – ∆Egwv eijmi hJ ajlhvqeia (Jn 14, 6) [13].

 

Ainsi compris, l’Esprit de la Vérité équivaut à l’Esprit du Fils. Dès lors, il y a dans ce texte une affirmation implicite que le Saint-Esprit procède, non pas seu­lement du Père, mais également du Fils ; ce que confirme la double promesse de Jésus rapportée par saint Jean à un chapitre d’intervalle : « Le Consolateur que je vous enverrai de la part du Père » (Jn 15, 26), et : « Le Consolateur, le Saint-Esprit, que le Père enverra en mon nom [c’est-à-dire : de la part du Fils] » (Jn 14, 26). Ces deux paroles presque identiques marquent bien que le Père est un avec le Fils dans l’envoi du Saint-Esprit et que ce dernier procède de l’un et de l’autre. Ainsi, conclut l’article, « le texte de saint Jean, dont on [c’est-à-dire les orientaux sépa­rés] croit pouvoir faire une arme contre la vérité catholique, en est une preuve très claire et très convaincante. C’est donc à bon droit que saint Cyrille d’Alexan­drie a écrit, dans son Thesaurus, livre XIV : ∆Ek th`~ oujsiva~ tou` Patro;~ kai; tou` Ui{ou to; Pneu`ma... proveisi de; ejk Patrov~ kai; Ui{ou – L’Esprit est de la substance du Père et du Fils…, il procède du Père et du Fils. »

 

Controverses scripturaires

 

Ces controverses doctrinales sont fréquentes dans l’œuvre du père Emmanuel et elles roulent souvent sur des textes de l’Écriture. Il n’hésite pas, alors, à en ap­peler aux diverses versions du texte sacré pour étayer ses affirmations et faire la lumière.

La Revue de l’Église grecque-unie en offre un bel exemple en expliquant le verset de saint Matthieu : « Tu es Pierre et, sur cette pierre, je bâtirai mon Église » (16, 18) [14].

Les fausses interprétations de cette phrase – celles des protestants et des or­thodoxes –, explique le père Emmanuel, ont pour point de départ la différence du texte grec (et du texte latin) entre Pevtro~ (Petrus) et pevtra (petra). On s’est imaginé que la réalité désignée sous ces deux mots n’était pas la même : Petrus désigne l’apôtre (Tu es Petrus…), mais petra (…et super hanc petram) désignerait autre chose. Même saint Augustin s’y est laissé tromper, note le père Emmanuel, ce qui, sous la plume de ce disciple du docteur d’Hippone, est un beau témoi­gnage de probité intellectuelle. Le père Emmanuel n’est décidément pas l’homme d’une école, mais uniquement de la vérité catholique.

D’après Calvin, qui avait remarqué que saint Paul dit ailleurs : Petra autem erat Christus (en 1 Co 10, 4), petra renvoie au Christ, comme s’il y avait : « Tu es Pierre, toi, et sur une autre pierre, qui est moi-même, le Christ, je fonderai mon Église. » Le père Emmanuel fustige l’imposture : « Il n’est guère possible, croyons-nous, de faire violence à un texte d’une manière plus criante. Aussi cette interpré­tation est manifestement absurde, et nous la laissons volontiers à Calvin son auteur [15]. »

Les Orientaux désunis, de leur côté, comprennent que petra signifie la confession de foi en la divinité du Christ, dont saint Pierre a fait un acte explicite deux versets plus haut (Mt 16, 16 : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ») ; comme si Jésus avait déclaré : « Sur cette pierre de la foi explicite en ma divinité, je bâtirai mon Église. » Cette interprétation se réclame de l’autorité de saint Jean Chrysostome [16], mais en réalité elle en modifie l’explication, car, tandis que Chrysostome considère la foi in concreto, comme elle était en ce moment en saint Pierre (ce qui revient, au fond, à l’explication commune qui voit dans petra Pierre lui-même, le roc sur lequel est fondée l’Église), les schismatiques grecs l’entendent in abstracto, c’est-à-dire de la vertu chrétienne en général, en sorte que l’Église, pour eux, est fondée sur la foi simpliciter et non pas sur la foi de Pierre, comme le disait pourtant saint Jean Chrysostome [17].

Le père Emmanuel résout la difficulté :

 

Mais toutes les difficultés d’interprétation ne reposent que sur un trompe-l’œil, à savoir sur la différence matérielle qui se trouve entre les mots : Pevtro~ et pevtra, différence purement apparente, et qui se réduit à rien si l’on se reporte à la parole même de Notre-Seigneur, telle qu’il l’a prononcée de sa bouche divine. Notre-Seigneur ne parlait avec ses apôtres ni grec ni latin, mais syriaque [c’est-à-dire ara­méen – ou hébreu, ce qui revient presque au même], et si nous ouvrons le nouveau Testament syriaque nous y trouvons ce texte :

 . ytd[l hynba apak adh l[w apak wh tna

dont la traduction littérale est celle-ci : « Tu es Képha (roc), et sur ce Képha (roc), j’édifierai mon Église [18]. » Ceci prouve que le mot Petra du grec et du latin désigne la même chose et la même personne que Pevtro~ et Petrus : et si l’on voulait donner à la phrase syriaque la tournure de nos langues modernes, il faudrait dire simplement : « Tu es le roc sur lequel j’édifierai mon Église. »

 

On voit que le père Emmanuel n’avait pas attendu les encycliques bibliques de Léon XIII, Benoît XV et Pie XII, ni les découvertes archéologiques modernes, pour cultiver les langues bibliques et s’intéresser au substrat sémitique des Évangiles. A peu près à la même époque, la petite Thérèse de Lisieux ne disait-elle pas : « Si j’avais été prêtre, j’aurais appris l’hébreu et le grec, afin de pouvoir lire la parole de Dieu telle qu’il daigna l’exprimer dans le langage humain [19] » ? On ne peut s’empêcher d’admirer la science et la clairvoyance étonnantes de ce moine curé de campagne qui n’était ni un exégète ni un orientaliste de formation [20].

Fidèle à sa méthode, le père Emmanuel termine son article en citant l’autorité des Pères. Cette fois, c’est celle du pape saint Léon, que l’Église grecque appelle « le chef de l’orthodoxie » et « la lyre du Saint-Esprit » :

 

Comment ce grand docteur entendait-il le Tu es Petrus ? Écoutons son beau langage :

« Et moi je te dis : c’est-à-dire, comme mon Père t’a manifesté ma divinité, moi aussi je te fais connaître ton excellence, car tu es Pierre, c’est-à-dire comme je suis, moi, la pierre inviolable, moi, la pierre angulaire qui unis les deux murailles, moi, le fondement en dehors duquel nul ne peut en poser un autre : toi aussi, tu es pierre, parce que tu es affermi par ma propre vertu, et ce qui m’est propre à moi par puis­sance, tu le possèdes avec moi par participation. Et sur cette pierre j’édifierai mon Église, et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. Sur cette base solide, j’élèverai le temple éternel, et mon Église qui doit être portée jusqu’au ciel s’élèvera sur la fermeté de cette foi [21]. »

L’Orient célèbre en saint Léon la lyre du Saint-Esprit ; quand donc prêtera-t-il une oreille docile à ses enseignements salutaires ?

 

Isaïe a prédit la virginité perpétuelle de Marie

 

Le père Emmanuel s’est beaucoup intéressé aux prophéties messianiques [22] et, singulièrement, à celle d’Isaïe sur la Vierge Marie enfantant l’Emmanuel (Is 7, 14), citée par saint Matthieu (1, 23). Mais, ici encore, la vérité de la prophétie dé­pend de sa bonne traduction : « Il faut traduire la Vierge, et non pas une vierge. Le grec a l’article et il traduit exactement l’hébreu [23]. »

Bien plus, ajoute le père Emmanuel, « c’est encore à l’hébreu qu’il faut de­mander le sens précis de la phrase entière » :

 

Le texte hébreu est particulièrement intéressant, car il porte à la lettre : « Voici la Vierge concevant et enfantant un fils… » Elle est la Vierge en concevant, la Vierge en enfantant son adorable Fils, elle est toujours Vierge. Si le prophète avait dit exac­tement comme nos traductions : La Vierge concevra…, on aurait pu entendre : Celle qui est vierge maintenant, concevra et deviendra mère, et aura cessé d’être vierge ; mais le prophète ne permet pas cette interprétation, il l’exclut expressément, en di­sant : La Vierge concevant et enfantant [24]. Ainsi rien n’est plus clair, rien n’est plus explicite [25].

 

La remarque est intéressante, elle appuie la croyance de l’Église dans la virgi­nité perpétuelle de Marie : ante partum, in partu, post partum.

 

Remarques sur une nouvelle traduction

du nouveau Testament

 

Cette même prophétie est l’occasion d’un vigoureux blâme adressé par le père Emmanuel à l’auteur d’une nouvelle traduction du nouveau Testament. On lit en effet dans le numéro de mars 1887 du Bulletin un article intitulé : « Remarques sur deux passages d’une nouvelle traduction du nouveau Testament [26] ».

Le premier passage incriminé est justement celui où saint Matthieu rapporte la prophétie d’Isaïe sur l’Emmanuel (1, 23).

L’objection des juifs, des Sociniens [27] et des incrédules modernes, explique le père Emmanuel, consiste à dire : « La vierge dont il est parlé ici est simplement l’épouse du prophète, et l’Emmanuel est le fils d’Isaïe », ce qui est absurde, puisque l’épouse d’Isaïe avait déjà un fils et n’était plus vierge, et puisque, dans cette interprétation, le « signe » promis par le prophète est tout simplement annihilé.

 

Après cela, qui aurait pu s’attendre qu’un traducteur du nouveau Testament écrirait au bas du verset : La Vierge concevra… [Mt 1, 23], une note ainsi conçue : « Voyez dans Isaïe le sens historique et immédiat de cette prophétie, qui, dans le sens typique, aussi réel que le premier, s’applique à la Vierge par excellence et à son Fils, véritable Emmanuel, c’est-à-dire Dieu et homme tout ensemble. »

Alors la tradition chrétienne n’a pas connu le sens historique et immédiat ; là où l’histoire nous montre une femme mariée, déjà mère, l’Église a bien voulu voir la Vierge, mais c’est un sens typique. En d’autres termes, l’auteur sacrifie la tradition chrétienne au rationalisme moderne et à l’incrédulité judaïque. Nous l’en plaignons vivement ; mais nous plaignons encore plus les fidèles qui ouvriront ce livre pour y trouver leur édification, et qui malheureusement y trouveront tout autre chose [28].

 

*

 

L’autre passage critiqué concerne l’épître aux Romains, chapitre cinq, verset douze, qui est un texte capital sur le péché originel. Or, s’il est un sujet auquel le père Emmanuel était sensible, c’est bien celui-là.

Saint Paul écrit (d’après la Vulgate) : « Per unum hominem peccatum in hunc mundum intravit, et per peccatum mors, et ita in omnes homines mors pertransiit, in quo omnes peccaverunt. » Ce qui signifie : « Par un seul homme le péché est entré dans ce monde, et par le péché la mort, et ainsi la mort a passé dans tous les hommes – par ce seul homme, dis-je, en qui tous ont péché. »

Mais le nouveau traducteur rend ainsi ce verset : « Par un seul homme le pé­ché est entré dans le monde, et par le péché la mort, et ainsi la mort a passé dans tous les hommes, parce que tous ont péché. »

Le père Emmanuel en appelle à Bossuet :

 

Écoutons une voix puissante :

« Il y a, dit Bossuet, deux versions de ce passage : l’une, au lieu de ces mots, en qui, in quo, met parce que, quatenus. C’est celle qui favorise le plus les Pélagiens, et qui leur donne lieu de dire : que le péché est entré dans le monde par Adam, à cause seulement que tous ont péché à son exemple, de laquelle explication Pélage est constamment le premier auteur.

« La seconde version est celle de toute l’Église, selon laquelle il faut lire : que le péché est entré dans le monde par un seul homme, en qui tous ont péché [29] ; ce qui ne laisse aucune ressource à ceux qui nient le péché originel. »

 

Bossuet continue en montrant que l’interprétation de la Vulgate (in quo) était déjà celle de l’ancienne version latine, utilisée par saint Augustin ; qu’elle fut celle de tous les latins ; que l’explication de saint Jean Chrysostome et d’Origène la re­joint – explication pourtant fondée sur le texte grec ejf∆ w|/, qui est précisément l’expression litigieuse que les modernes ne croient pas pouvoir traduire autre­ment que par « parce que » [30].

Bossuet déclare surtout que le sens retenu par la Vulgate a été authentifié par les conciles de Milève (416), de Carthage (fin IVe siècle), d’Orange (529) et de Trente (Ve session, de 1510 à 1516), qui ont tranché la question en disant explici­tement que ce texte vise le péché originel et non pas les péchés actuels dérivés ou imités du péché d’Adam [31].

Car si l’on traduit « parce que », il s’ensuit presque nécessairement, quelque réserve qu’on mette pour sauvegarder l’interprétation traditionnelle [32], que saint Paul semble attribuer l’universalité de la mort, c’est-à-dire le fait qu’elle ait passé dans tous les hommes, aux péchés personnels de ces mêmes hommes et non pas à celui d’Adam. Or c’est précisément cette interprétation – celle de Pélage, de Calvin et de quelques modernes comme le père Lyonnet – que rejette le concile de Trente.

 

Néanmoins – conclut le père Emmanuel – notre auteur traduit : parce que tous ont péché ! Et il écrit en note : « Parce que tous ont péché, en et avec ce seul homme, Adam… Vulgate, en qui (dans ce seul homme) tous ont péché [33]  : même sens au fond… »

Même sens au fond ! c’est-à-dire que le pélagianisme et le christianisme sont au fond une même doctrine. Nous répétons le mot de Bossuet : « C’en est trop, et il n’y eut jamais dans toute l’Église d’exemple d’une pareille témérité. »

 

Cette défense énergique du dogme du péché originel était à signaler. Car der­rière le problème d’exégèse et de philologie un peu embrouillé, il y a la question théologique, celle que le père Emmanuel expose dès les premières lignes de son commentaire de la première épître de saint Pierre, publié sous le titre évocateur de « Lettre pastorale de notre très Saint-Père le pape sur la vie surnaturelle » :

 

Saint Augustin dit très souvent que toute la religion chrétienne est dans le fait de deux hommes : Adam et Jésus-Christ.

Adam est le commencement, et dès lors le type de l’humanité tombée ; Jésus-Christ est le principe et le modèle de l’humanité relevée.

Adam, le déchu, avait perdu et la grâce de Dieu et le droit à la vie éternelle. Si Dieu n’eût eu pitié de lui, il devenait le chef d’une humanité sans lumière, sans boussole, sans espoir : d’une humanité toute livrée à ses appétits déréglés, et dès lors ne vivant plus que d’une vie naturaliste. C’eût été le naturalisme en action, et le na­turalisme obligatoire [34].

 

Le naturalisme obligatoire ou Jésus-Christ : voilà l’enjeu doctrinal ! C’est toute la conception catholique du salut et de la vie surnaturelle qui est impliquée par ces textes relatifs au péché originel. On comprend que le père Emmanuel, sur un point aussi grave et quoi qu’il en soit de la réelle difficulté du texte grec, ait été intraitable, et n’ait pas autorisé un sens qui édulcore la réalité de la transmission de la faute d’Adam.

 

L’homme « psychique » et l’homme « spirituel »

 

Restons dans saint Paul. Le père Emmanuel a particulièrement scruté et aimé les épîtres de l’Apôtre, le docteur de la grâce, si riches en doctrine. Mais ces épîtres sont parfois difficiles et, pour être bien comprises, les mots doivent être soigneusement traduits et analysés. L’exemple d’une telle analyse nous est donné dans l’étude intitulée « Les hommes », publiée dans le Bulletin au cours de l’an­née 1883 [35].

Le père Emmanuel explique l’expression de saint Paul : psychikos anthrôpos (1 Co 2, 14), « l’homme psychique, qui ne saisit pas les choses de l’Esprit de Dieu, car elles sont folie pour lui et il ne peut les comprendre ». L’Apôtre lui oppose le pneumatikos, « l’homme spirituel qui juge de tout et n’est lui-même jugé par per­sonne ». Grâce à un examen précis des termes, le sens de ce beau texte de saint Paul apparaît clairement pour ce qu’il est : une réfutation du naturalisme et un éloge de la grâce de Dieu et de la foi surnaturelle.

Voyons d’abord l’explication de la première expression, l’homme psychique :

 

L’homme de raison, de raison séparée de la foi, est un homme qui reconnaît son âme, et la supériorité de son âme. C’est le philosophe – saint Paul l’appelle l’homme psychique. Le mot grec de saint Paul a été traduit animalis (1 Co 2, 14), et toutes nos versions francaises l’appellent l’homme animal. C’est vraiment fâcheux pour lui, car on le confond alors avec l’homme charnel : la différence est grande cependant. L’homme charnel (sarkikos) soumet sa raison elle-même à la chair : l’homme psy­chique (psychikos) veut faire prévaloir la raison.

Ses efforts, en ce sens, ne sauraient être que louables, mais en bonne philoso­phie, il faut reconnaître que si l’on peut avoir la volonté de ce bien, on ne peut se donner la force de le réaliser. « J’ai le désir, mais je ne trouve pas le moyen », doit-on dire d’après saint Paul. (Rm 7, 18.)

Toute la philosophie du monde n’a jamais abouti à rendre les hommes meil­leurs ; souvent, en les rendant plus orgueilleux, elle les a conduits aux plus grands maux, et ceux qui se paraient du nom de sage ont été convaincus de folie. (Rm 1, 21-22.)

Saint Jude, dans son épître, parle de gens moqueurs, livrés à leurs passions et à leurs impiétés, gens étrangers à l’Esprit de Dieu ; il les appelle des psychiques [Jude 19], c’est le mot même dont saint Paul les avait appelés.

 

Puis vient l’analyse de l’homme spirituel (pneumatikos) :

 

L’homme de foi est appelé par saint Paul l’homme spirituel (pneumatikos). Ce mot désigne nettement non le spiritualisme de la philosophie, mais le spiritualisme du Saint-Esprit (pneuma).

L’homme spirituel de saint Paul, c’est le chrétien délivré du joug de la chair, c’est le chrétien riche des dons de Dieu, c’est le chrétien dont la raison s’épanouit à l’aise au milieu des splendeurs de la foi.

L’homme spirituel a une puissance surnaturelle de raison et de discernement : il juge de toutes choses, dit saint Paul, tant sa raison est aidée de la foi ; et son âme est enrichie et embellie des dons et des fruits du Saint-Esprit : « Les dons de sagesse et d’intelligence, de conseil et de force, de science et de piété, et de crainte de Dieu » (Is 11, 2-3). « Les fruits de l’Esprit sont : la charité, la joie, la paix, la patience, l’hu­manité, la bonté, la longanimité, la fidélité, la douceur, la modestie, la tempérance, la chasteté » (Ga 5, 22-23) [36].

 

Essai sur les psaumes

 

Comme nous le disions en commençant, ce sont les traductions et les com­mentaires des psaumes qui, avec les Évangiles [37], ont le plus occupé le père Emmanuel [38].

Il fit deux traductions complètes des psaumes : l’une en français sur le texte latin de la Vulgate, sans aucun commentaire, avec, en appendice, la traduction des cantiques de l’Évangile : Benedictus, Magnificat et Nunc dimittis [39] ; l’autre sur l’hébreu, qui est une œuvre des premières années du ministère paroissial, et dont nous voulons dire un mot parce que ces pages révèlent les psaumes « dans une lumière toute nouvelle, radieuse, abondante [40] ».

L’ouvrage parut le 8 décembre 1869, sous ce titre : Nouvel essai sur les psaumes, étudiés au triple point de vue de la lettre, de l’esprit et des applications liturgiques. Dom Maréchaux le juge « d’une limpidité étonnante pour qui veut, non pas seulement le lire, mais l’étudier patiemment [41] ».

Cet essai est d’abord une traduction latine des psaumes faite sur le texte hé­breu dégagé des points massorétiques [42]. Tout en étant vraiment originale, cette traduction a l’avantage de s’éloigner très peu des Septante (texte grec) et de la Vulgate latine. C’est d’ailleurs l’intention du père Emmanuel ; il n’entend pas remplacer la Vulgate mais la faire mieux apprécier, en faciliter l’intelligence, spé­cialement là où les hébraïsmes la rendent difficilement intelligible, parce que, comme le dit l’exergue du livre, « autre est ce qui doit être chanté dans l’Église pour son antiquité, autre ce qui doit être connu en vue de l’enseignement des Écritures [43] ». Il s’en explique dans l’« avis » introductif :

 

Le moyen sûr de tirer quelque profit de ce travail est de chercher avec son se­cours à comprendre les psaumes dans la Vulgate. Notre lecteur ouvrira donc son psautier, et aura sous la main un bréviaire et un missel. Le rituel et le pontifical sont quelquefois indiqués. Il faut donc non seulement lire le Nouvel essai sur les psaumes, mais étudier avec lui ; et qui suivra cette marche ne tardera pas à répéter le mot de saint Jérôme : Dulcissimos fructus carpo [Je cueille des fruits très doux] ! Utinam [Puisse-t-il en être ainsi] !

 

Chaque psaume ainsi traduit est précédé d’une courte introduction dans la­quelle, dit le père Emmanuel, « nous tâchons d’assigner son origine, d’indiquer, s’il est possible, son auteur, et les circonstances dans lesquelles il a été écrit ; nous rapportons les opinions des critiques, et rarement nous laissons le lecteur hésitant entre des sentiments opposés ».

Puis vient la traduction en latin, suivie de petites notices critiques sur le texte et les variantes les plus dignes d’être signalées. « Nous avons surtout pris à tâche, dit le père Emmanuel, de rendre compte des variantes de la Vulgate, nous les avons souvent montrées préférables à la leçon du texte hébreu actuel. »

C’est pour pouvoir citer les variantes du texte hébreu dans ces courtes notices que le père Emmanuel a mis au point « une nouvelle méthode d’écrire l’hébreu avec nos caractères ordinaires », qu’il expose en tête de l’ouvrage. Un tableau donne les correspondances entre chaque lettre de l’alphabet hébreu et la lettre latine en caractère gras choisie pour la transcrire :

 

Au moyen de cet alphabet conventionnel, nos lecteurs même non hébraïsants pourront nous comprendre sans peine quand nous leur mettrons sous les yeux cer­taines variantes de traductions dont la cause est en ce qu’un traducteur a lu une lettre donnée là où un autre traducteur a lu une lettre à peu près semblable quant à la forme [44].

 

Viennent ensuite les commentaires du père Emmanuel relatifs au sens littéral, et l’indication du sens spirituel ou prophétique, le tout condensé en quelques lignes brèves mais fortes.

Enfin, et c’est sans doute le point le plus neuf et le plus remarquable de l’Essai du père Emmanuel, car c’était à son époque une grande innovation, il donne les applications liturgiques de chaque psaume et de chacune de ses par­ties. L’idée qui guida ce travail est celle-ci : l’Église, en appliquant les psaumes aux divers mystères célébrés dans la liturgie et en les adaptant aux circonstances importantes de la vie chrétienne, en donne par le fait même une interprétation authentique qui éclaire et enrichit le texte d’une lumière nouvelle. Il importe donc de faire connaître cette orientation liturgique, surtout à ceux qui sont voués au ministère de la prière publique.

Pour donner une idée du résultat obtenu, nous ne pouvons mieux faire que de rapporter l’appréciation que publia La Semaine du clergé du 23 avril 1873 :

 

Nous avons voulu expérimenter l’utilité de ce travail, en examinant spéciale­ment les notes et les explications liturgiques des psaumes les plus obscurs. Le résultat nous a charmé. Une simple lecture fait évanouir bien des difficultés, et l’on saisit vite beaucoup de choses qui jusque-là avaient complètement échappé, ou n’avaient été aperçues que confusément. A première vue, ces notes paraissent très sommaires, et l’on se demande comment l’auteur a pu convenablement expliquer, sur ce plan, tous les psaumes dans un seul volume, où le texte réclamait sa place. Pour peu que l’on soit attentif, on voit qu’il y a dans cet espace restreint le résumé et la substance de longues études. La demi-science est prolixe ; la science sérieuse est concise [45].

 

Des rabbins eux-mêmes louèrent cet Essai du père Emmanuel et notamment, ce qui est frappant, ses commentaires liturgiques. Le grand rabbin Grünwald de Pisek (Bohême), qui avait commandé le livre auprès du père Emmanuel, en fit cet éloge dans sa revue Das Jüdische Zentralblatt, en janvier-mars 1886 :

 

La modestie de l’honorable moine bénédictin égale sa science. Pour tous ceux qui aspirent à une connaissance approfondie des psaumes, élèves et maîtres, ce livre est d’une égale utilité. Quoique les applications liturgiques ne soient pas toutes indi­quées, il faut cependant louer cet essai, le premier tenté en ce genre. […] De plus la critique du texte est enrichie de vues nouvelles et importantes. Nous expri­mons au modeste et savant moine bénédictin, le père Emmanuel, notre cordial re­merciement pour ce beau présent [46]

 

De même, les Archives israélites du 5 août 1886 firent le compte rendu sui­vant :

 

Nous ne pouvons pas être d’accord avec le savant auteur sur le sens spirituel des psaumes ; mais nous trouvons qu’il explique très bien le sens littéral et qu’il fait sou­vent des remarques très justes. La partie la plus neuve et la plus intéressante du vo­lume est certainement celle qui est relative aux applications liturgiques. C’est une excellente idée qu’a eue le père Emmanuel de nous faire savoir pourquoi l’Église fait réciter tel psaume à tel jour. Le livre du père Emmanuel dénote un grand amour de l’Écriture sainte et en particulier des chants de David et d’Asaph [= les psaumes], et cet amour se fonde sur des raisons sérieuses [47]. »

 

*

 

Pour en finir avec cette partie, qu’on nous permette de citer une dernière fois Dom Maréchaux, qui montre bien par quel labeur acharné et fécond le père Emmanuel a fouillé le champ des Écritures :

 

Tous ces travaux sont conduits avec une méthode parfaite et un ordre minu­tieux. Ce n’est pas de l’à-peu-près. Ils flattent les yeux : l’abbé André avait une main tout à fait rare, il écrivait avec une suprême aisance le grec, l’hébreu, le syriaque et l’arabe, en caractères d’une irréprochable netteté.

En vérité, on se demande si c’est bien le même homme, qui d’un côté cumulait le soin d’une paroisse et d’une confrérie, toutes les deux absorbantes, de l’autre se livrait à ces fortes études qui réclament une application si soutenue. Peut-être va-t-on se le représenter confiné dans une solitude, en laquelle il ne recevait personne, et dont il ne sortait jamais. Pas le moins du monde. Il aimait ses confrères, il les rece­vait et les visitait avec beaucoup d’amabilité et de gaieté. Il était avec eux ouvert et confiant ; il les entretenait volontiers de ses études scripturaires, comme aussi des difficultés qu’on lui suscitait pour l’établissement et le développement de la Prière perpétuelle ; il était l’âme de leurs conférences. A ce sujet, voici un trait qui nous a été raconté par un ancien confrère et voisin. « Un prêtre avait accepté, dans la distri­bution des conférences, de traiter le sujet d’Écriture sainte ; le jour venu de donner lecture de sa conférence, il n’apporta que des regrets de n’avoir pas pu la faire. Il s’agissait du parallélisme dans les psaumes, les livres sapientiaux et les prophètes. L’abbé André proposa qu’on s’entendît pour rédiger une conférence quand même. On le pria de s’en charger. Aussitôt, sur un coin de table, au bruit des conversations dans lesquelles il plaçait son mot, il se mit à écrire, à écrire, et couvrit de son écriture très fine deux pages de papier écolier. La conférence était faite, à la stupéfaction gé­nérale, claire, méthodique, sans rature. » Ce trait nous donne quelque idée de la sin­gulière puissance de travail que Dieu avait départie à l’abbé André [48].

 

 

L’explication de

la sainte Écriture

 

Mais le plus beau est encore à venir. Ce n’est pas dans le travail de déchiffre­ment de l’Écriture que le père Emmanuel fut le plus entendu et le plus remar­quable, mais dans les explications qu’il en donnait ensuite.

Nous souhaitons, ici, faire parler le père Emmanuel lui-même, pour que nos lecteurs découvrent directement sa méthode d’exposition de l’Écriture, à la fois simple et riche, forte et pleine d’onction. On voudra bien excuser, par consé­quent, la longueur de certaines citations, mais à trop couper, on perdrait la sève de ces beaux textes qu’on croirait écrits par quelque Père de l’Église ou par quelque spirituel du Moyen Age, mais certainement pas en plein XIXe siècle ro­mantique. Nous renvoyons aussi nos lecteurs au choix plus abondant de textes qui fait suite à cet article.

 

Ministre de la Parole de Dieu

 

Avant d’être écrites, bon nombre des explications de l’Écriture que donna le père Emmanuel furent orales. On pourrait lui appliquer ce que saint Augustin – dont il était très familier – écrivait en 404 à saint Jérôme : « Car je n’ai ni ne pourrai jamais posséder une science des Écritures divines comparable à celle que je reconnais en toi. Mais si j’ai en cette matière une certaine capacité, je la dé­pense de toute manière au service du peuple de Dieu [49]. » Dom Maréchaux nous rapporte comment le père Emmanuel dépensait lui aussi au service de son peuple sa capacité à saisir l’Écriture :

 

Que de prédications surprenantes fit cet homme de Dieu !

Et il était écouté, suivi, pas assez sans doute ; mais il l’était.

Le mois de Marie lui devenait une occasion d’ouvrir les grandes écluses de la parole divine, et d’arroser largement le champ des âmes. Il commenta ainsi le psaume Eructavit, le psaume Dominus regit me, en des séries d’instructions qui rap­pellent la méthode des saints Pères, et qui vivent encore dans la mémoire de plu­sieurs ; quelques fragments même en ont été recueillis. — Au sortir de ces Mois de Marie, dans les beaux jours de la Sainte-Espérance, on se groupait pour épancher mutuellement sa joie ; on attendait avec impatience l’instruction du lendemain. Les pêcheurs et les bateliers d’Hippone scandaient bien de leurs acclamations les expli­cations des psaumes que leur faisait saint Augustin ! Il n’y a pas lieu de s’étonner que le peuple chrétien prenne goût au pain de la sainte Écriture, quand il lui est rompu par des mains compétentes [50].

 

Parmi les fragments d’instructions recueillis par des paroissiens, le Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance a publié entre autres le commentaire du psaume Jubilate (psaume 99), que le père Emmanuel prêcha au cours du mois de Marie 1879 en préparation à un jubilé. En introduisant la publication de ce texte, Dom Maréchaux s’émerveille : « Vraiment, on devra admirer que le père ait su former des âmes capables non pas seulement de saisir sa pensée et de se l’approprier, mais même de la reproduire avec autant de netteté. […] Répétons-le encore une fois : quelle merveille d’avoir développé dans les âmes une telle faim de la parole de Dieu, de les avoir ouvertes à une telle intelligence des mystères de l’amour divin [51]. » Ce psaume, qui commence par les mots : « Jubilate Deo omnis terra, servite Domino in lætitia – Adressez à Dieu des cris de jubilation, toute la terre, servez le Seigneur avec joie », se continue ainsi : « Scitote quoniam Dominus ipse est Deus – Sachez que le Seigneur lui-même est Dieu » (verset 3). Ces derniers mots sont l’occasion d’un fort commentaire sur l’ignorance religieuse et la connaissance de Dieu, thème cher au père Emmanuel :

 

[…] Le Saint-Esprit sait bien qu’on ne peut pas aimer sans savoir ; et c’est seu­lement quand on sait qu’on aime. Quand un chrétien sait et aime, il a tout ce qu’il lui faut. Mais un chrétien qui dirait j’en sais assez, et qui dirait j’aime, ne serait pas un chrétien. Pourquoi ? Il fermerait l’oreille à la voix du Saint-Esprit, qui ne cesse de nous crier : Sachez !

 

Oui, serions-nous arrivés jusqu’à la plus haute connaissance, le Saint-Esprit nous crie toujours : Sachez !

Les âmes qui se laissent aller à l’impression du Saint-Esprit, quand elles ont commencé à goûter de la connaissance de Dieu, en désirent toujours de plus en plus pour l’aimer davantage ; et c’est comme cela qu’il faut désirer.

Dans un certain monde, on dit que l’intelligence des chrétiens est aveuglée et la volonté enjôlée : « Ils ne savent rien, répète-t-on, ce n’est pas difficile de leur faire croire tout ce qu’on veut. » Vous voyez que ce n’est pas vrai, puisque le Saint-Esprit nous crie toujours : Sachez ! Quand l’Église commande quelque chose, elle apprend aussi pourquoi on doit le faire ; on ne fait jamais rien dans l’Église, sans savoir pour­quoi on le fait ; et, si on aime, on sait pourquoi on aime. Elle commande, et, en même temps, elle apprend : elle ne veut pas et il ne faut pas qu’on soit ignorant.

 

Si je vous confessais ici un péché dont on ne s’accuse pas, et que vous sentez tous en vous, ce serait celui-ci : « Je m’accuse de n’avoir pas eu faim et soif de connaître Dieu. » On dit qu’on l’aime : oui ; mais on s’occupe de mille vanités, de mille curiosités, de mille riens qui passent le temps. Mais, pour chercher à connaître Dieu, on ne s’en occupe pas. Dans le purgatoire, il y a des âmes qui souffrent horri­blement pour n’avoir pas désiré de connaître Dieu, cherché à le connaître. N’augmentons pas ce nombre : mais désirons, cherchons, demandons, prions : c’est ce que Notre-Seigneur nous dit de faire dans l’Évangile.

Prenons tous les moyens qui sont à notre disposition pour connaître Dieu de plus en plus ; ayons-en faim et soif. Saint Pierre faisait ce souhait à ses fidèles : « Grandissez dans la grâce et dans la connaissance de Dieu. » Je vous fais le même souhait. Écoutons saint Augustin qui se récriait : Mon Dieu, que je vous connaisse !

 

Quand le Saint-Esprit dit sachez ! cela nous fait voir que Dieu ne nous a pas créés pour être ignorants.

Puis, ensuite, il nous apprend ce qu’il veut que nous sachions. Premièrement, c’est Dieu : Sachez que le Seigneur est Dieu. Secondement, c’est nous-mêmes, sachant que Dieu nous a créés, sachant ce qu’il a fait en nous : C’est lui qui nous a faits, et non pas nous. Voilà les deux choses principales qu’il faut que nous sachions : c’est le Saint-Esprit qui nous les indique. Saint Augustin avait compris cela, quand il s’écriait : Seigneur, que je vous connaisse, que je me connaisse. Disons-le avec lui [52].

Le Seigneur est Dieu. Le mot Seigneur ici, dans son vrai sens, veut dire : Celui qui a été, qui est et qui sera. Les prophètes, les patriarches, les grands saints de l’an­cien Testament, comprenaient dans ces trois mots, qui a été, qui est et qui sera, une doctrine mystérieuse qui était une confession de la très Sainte Trinité. Celui-là, qui est en trois personnes, est Dieu, le seul Dieu, le seul vrai Dieu.

Quand ces paroles étaient dites dans l’ancien temps, en plein paganisme, elles faisaient comprendre que tous ces dieux, que l’ignorance, les passions, la malice du diable faisaient adorer, ne pouvaient pas être le vrai Dieu, puisqu’ils n’avaient pas toujours été, et qu’ils n’étaient pas pour être toujours.

Aujourd’hui, dans un certain monde, on croit rendre hommage à Dieu en di­sant : Nous croyons à un Dieu [53]. Et nous aussi, chrétiens, nous croyons à un Dieu, mais à un Dieu Père, Fils et Saint-Esprit. Est-ce là le Dieu auquel vous croyez ? Plusieurs peut-être nous répondront que non, que le Dieu auquel ils croient n’est pas Père, Fils et Saint-Esprit. Alors il faut leur dire : Votre dieu n’est pas Dieu, vous ne connaissez pas le vrai Dieu.

Pour nous qui avons le bonheur de connaître le vrai Dieu qui est Père, Fils et Saint-Esprit, réjouissons-nous-en ; et soyons à Dieu des enfants fidèles, pleins de re­connaissance et d’amour toujours [54].

 

On voit comme ces petits commentaires sont remplis d’une solide doctrine et d’une forte spiritualité.

 

La manne des psaumes

 

Les explications des psaumes données par le père Emmanuel n’ont pas toutes l’ampleur du commentaire que nous venons de citer. Ordinairement, ce sont des expositions très courtes, destinées à rendre la prière intelligible et à la soutenir.

« Les psaumes – explique le père Emmanuel dans son “Petit traité de l’Office divin” – sont l’abrégé de toute la sainte Écriture. L’histoire du peuple de Dieu, les prophéties et les mystères de Notre-Seigneur, la loi morale, tout s’y trouve. C’est pourquoi l’Église nous met à toute heure les psaumes à la bouche [55]. »

Le père Emmanuel est revenu très souvent sur les psaumes, comme le montre la simple consultation des tables du Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance [56]. Il y trouvait matière à un enseignement abondant et vraiment sur­naturel, ouvrant sur de vastes horizons où les âmes pouvaient se délecter : « Ces divins cantiques sont un aliment que l’on peut comparer à la manne du désert qui, nous dit la sainte Écriture, renfermait en soi tout ce qu’il y a de délicieux et tout ce qui peut être agréable au goût (Sg 16, 20) [57]. »

Nous n’évoquerons ici qu’un seul cas, celui du psaume Dominus regit me, que le père commenta en rapport avec la Fête-Dieu : « L’Église chante le psaume 22 aux matines de la Fête-Dieu, et nous nous proposons de l’étudier, afin de goûter mieux, d’un même coup, la parole de Dieu dans l’Écriture, et la prière de l’Église dans ses offices [58]. » Nous avons là un bel exemple de l’exégèse liturgique du père Emmanuel.

Après avoir lu le psaume en hébreu (transcrit en caractères français) et donné sa traduction, le commentateur expose son sens littéral, c’est-à-dire la significa­tion reçue par les juifs avant Notre-Seigneur, puis il en vient au sens spirituel (entendez : le sens que l’Église lui donne) en s’appuyant, comme d’habitude, sur les Pères. Lisez attentivement ce petit paragraphe, tout y est admirablement dit :

 

Saint Athanase, au livre qu’il a écrit sur les psaumes, et saint Ambroise, en son traité De sacramentis, chapitre iii, nous ont donné le sens spirituel de notre psaume. Avec de tels guides, nous allons marcher en assurance. Israël est la figure de l’Église, les bienfaits de Dieu envers les juifs sont l’image des bienfaits de Dieu envers nous. Quand le Saint-Esprit dictait les psaumes, il avait en vue et les juifs et les chrétiens. Il livrait aux juifs une partie de sa pensée, et à l’Église la plénitude de ses lumières. Voici donc comment l’Église prie avec notre psaume.

 

Et l’explication se déroule, suave et limpide (les mots en italique sont ceux du psaume et les numéros sont ceux des versets) :

 

1. Le Seigneur est mon pasteur. […] Nous ne sommes point seuls dans l’exil que nous subissons ici-bas. Le Fils de Dieu est venu du ciel pour être notre pasteur, et nous conduire au ciel ; il est pasteur, et comme il l’a dit lui-même, il est le bon. Avec lui, je ne manquerai de rien. De son sang, de sa chair, il a constitué les remèdes divins auxquels nulle maladie ne saurait résister.

2. Il me fait reposer en de gras pâturages. […] Présentement nous voici dans l’Église de la terre ; quels pâturages ! L’Écriture sainte, la doctrine des Pères, la prédi­cation de l’Église ; qu’il nous est bon d’être ici !

Il me conduit près des eaux rafraîchissantes. Quel rafraîchissement pour mon âme le jour où il la mena aux fonts sacrés du baptême ! Mais là n’est pas tout le trésor des biens du Bon Pasteur. Un jour il criait : Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive ! (Jn 7, 37). Il est lui-même une source intarissable de toute grâce et de toute suavité : cette source un jour fut ouverte par le fer d’une lance, et cette ouverture ne sera jamais fermée.

3. Il rend la vie à mon âme. Il est la vie et la source de la vie. Je suis venu, dit-il, afin que mes brebis aient la vie, et l’aient avec abondance. […]

Il me mène par les sentiers de la justice. […] Il me mène, et, bon pasteur qu’il est, souvent il me porte, quelquefois sur ses épaules, quelquefois dans ses bras, sur son cœur. […] Il l’a dit, et nous en voyons l’accomplissement : c’est l’ouvrage de sa grâce, à lui seul en soit la gloire. Pour la gloire de son nom !

4. Quand donc j’aurais à traverser les ombres de la mort, les plus grands périls, et la mort elle-même, et, après la mort, les douleurs du purgatoire, avec un tel pasteur rien ne sera jamais capable de troubler ma confiance. Avec lui je marcherai, avec lui j’arriverai. Il est armé pour me défendre. Son bâton, sa houlette… ils me semblent à eux deux représenter sa croix : dès qu’elle me touche, serait-ce pour me frapper et me corriger, dès qu’elle me touche, elle me sauve. […]

5. Mais voici le pasteur qui devient ami. Il a daigné nous appeler ses amis, nous le sommes ; et, ami qu’il est, il nous appelle à sa table. Un jour, il était lui-même à la table d’un certain Simon, et il trouvait qu’il n’y avait pas été reçu assez en ami. « Simon, lui dit-il, je suis entré en ta maison, tu ne m’as point donné d’eau pour me laver les pieds, tu n’as point versé l’huile sur ma tête… » (Lc 7, 44. 46). Mais pour lui, l’immortel ami, il nous reçoit en sa maison, sans manquer à aucun des devoirs de l’amitié la plus parfaite et la plus tendre, de l’amitié divine. Il nous reçoit en sa mai­son qui est l’Église, il nous lave non seulement les pieds, mais les mains et la tête, comme disait saint Pierre, mais corps et âme ; il nous répand sur la tête l’huile sainte, le baume sacré de la confirmation, puis il nous mène à sa table, là où il est notre convive et notre nourriture, là où il nous donne sa chair à manger et son sang à boire. O le bon pasteur et l’heureux troupeau ! Tu as préparé la table devant moi, c’est l’autel sacré où le divin pasteur renouvelle le sacrifice de la croix ; tu as répandu l’huile sur ma tête, c’est la confirmation avec toute la richesse et toute la douceur des dons du Saint-Esprit. Oui, Seigneur, vous avez mis le comble à tous vos bienfaits, mon calice est débordant, et mon âme, ravie de tant d’amour, déborde, elle aussi, d’admiration et de reconnaissance.

6. Oui, ta grâce et ta miséricorde seront avec moi, tous les jours de ma vie. Tant de bienfaits dans le passé et le présent me sont un sûr garant des bienfaits de l’avenir ; et il n’est rien que je ne doive espérer d’un tel pasteur. Donc, Seigneur, c’est mon espé­rance, comme c’est ma volonté : je demeurerai en la maison du Seigneur des jours sans fin. Que cette maison soit, pour un temps, l’Église d’ici-bas et, pour l’éternité, l’Église du ciel. Là j’aurai d’autres pâturages, là j’aurai des eaux plus limpides, là j’aurai une table plus splendide ; toutefois, je n’y aurai pas un autre pasteur que Jésus. Le Seigneur est mon pasteur, je ne manquerai de rien.

 

Assurément, le père Emmanuel aurait pu dire ce mot de saint Augustin : « Da amantem et sentit quod dico [59], Donnez-moi un homme qui aime : il sent ce que je dis ! »

 

L’Écriture, source de vie mystique

 

L’explication que donna le père Emmanuel du Cantique des cantiques à ses moines est restée inédite. Mais quelques lignes d’une conférence monastique de 1874 sur saint Jean de la Croix, publiées en 1938, donnent une idée de ce qui s’y trouve. Un peu comme saint Jean de la Croix, le père Emmanuel était une âme qui avait soif des eaux du Cantique, et il savait faire passer cette soif aux autres :

 

Tel était saint Jean de la Croix. Étant un si grand mystique, il était très grand philosophe et très grand poète. Il y a tel chapitre, sur la distinction entre le Créateur et la créature, qui est d’une philosophie sublime.

Enfin son âme, si pleine d’harmonies divines, ne pouvait épancher son amour autrement que par une poésie qui était un divin cantique, un Cantique des cantiques. Il pénétrait les secrets de Dieu, il voyait en lui des choses merveilleuses, et il sentait un intolérable besoin d’en exprimer, d’en chanter quelque chose. Alors, des images lui arrivaient, appropriées merveilleusement à ces lumières d’en haut : et ces images montrent bien qu’il possédait éminemment l’esprit du céleste cantique inspiré à Salomon par l’Esprit de Dieu.

J’ai compris, il y a un mois, par un entretien avec une âme, que le Cantique des cantiques est un livre nécessaire dans l’Église. Saint Paul m’avait enseigné que toute la sainte Écriture est utile : mais elle est vraiment nécessaire. Cette âme me deman­dait quelque chose, et je ne pouvais lui répondre qu’à l’aide du saint Cantique. Il y a donc certaines âmes qui ont absolument soif de ces eaux-là. Saint Jean de la Croix est l’une des plus signalées, car toute sa vie il a chanté le Cantique des cantiques. S’il ne l’eût pas eu, il serait mort de cette soif spirituelle avant le temps. Aimons saint Jean de la Croix et ces âmes que Dieu a tant aimées et qu’il initie à ses plus intimes secrets. Elles sont les amis de l’Époux : elles sont l’Épouse même. Soyons leur cortège.

 

Les mots qui suivent, relatifs à saint Jean de la Croix, s’appliquent mieux en­core, d’une certaine manière, à l’Écriture inspirée : les Livres saints ont été écrits pour nous communiquer les pensées de Dieu ; celles-ci sont trop hautes pour nous, mais s’accommodent tout de même aux âmes, qui en retirent la science de Dieu :

 

Sans doute les écrits de ce cher saint, pleins, dit l’Église, d’une sagesse toute cé­leste, sont tels que nous ne pouvons pas en pénétrer toute la grandeur. Les mystiques ont parlé, moins parce qu’ils ne pouvaient point se taire, que pour communiquer leur pensée. Elle était trop haute pour être exprimée. Et, toutefois, il y a beaucoup à puiser dans leurs écrits, car pour être incompréhensibles, ils ne sont pas inaccessibles. Ils s’accommodent aux intelligences à différents degrés : et l’âme en retire la science des saints [60].

 

La lumière des Évangiles

 

Le père Emmanuel a beaucoup commenté les Évangiles. Outre les Évangiles des fêtes liturgiques [61], il a laissé une série intitulée « Maximes de Notre-Seigneur [62] » qui porte sur les plus belles paroles de Notre-Seigneur, et un magis­tral « Catéchisme des mystères de Notre-Seigneur [63] » qui est une explication sui­vie de tout l’Évangile. On trouve encore des commentaires de paraboles : « La pa­rabole des dix vierges [64] », « Le festin des noces [65] », « L’enfant prodigue [66] », et d’autres explications comme celles sur le Bon Pasteur [67] ou les pèlerins d’Em­maüs [68].

En conclusion de sa conférence sur les pèlerins d’Emmaüs, précisément, le père Emmanuel fait cette réflexion qui donne l’esprit de toutes ces expositions : « Sachons savourer les parfums qu’exhalent ces récits évangéliques. On y apprend à mieux aimer Notre-Seigneur. On voit combien grande est sa douceur, sa fami­liarité. L’Imitation dit que la familiarité de Notre-Seigneur avec nous, pauvres pé­cheurs, est stupéfiante à l’excès : familiaritas stupenda nimis [69]. »

Et pourtant, l’Évangile n’est pas connu ni aimé comme il le devrait, même par les chrétiens, nous devrions dire : surtout par les chrétiens. « Le livre qui nous donne la pure pensée de Dieu, l’Évangile ! l’Évangile n’est-il pas un livre laissé de côté, et presque par tous, et presque partout ? » se plaint-il dans l’opuscule Le Chrétien du jour [70].

C’est sans conteste dans ses explications de l’Évangile que le père Emmanuel s’est le plus inspiré des Pères de l’Église. Il en avait acquis une profonde connais­sance, et les citations viennent naturellement dans sa bouche et sous sa plume. Il en avait pris l’esprit, dit Dom Maréchaux dans sa présentation des pages sur le Bon Pasteur : « Ces instructions [sur le Bon Pasteur] nous font connaître comment le père Emmanuel expliquait l’Écriture à son peuple. C’est la méthode des Pères, dont il avait l’esprit à un haut degré. Ah ! si le peuple chrétien entendait de telles explications, si, au lieu de lui servir une sentimentalité creuse, on le nourrissait de la substance des Écritures, nous sommes sûrs qu’il y prendrait goût et qu’il profiterait merveilleusement dans la connaissance et l’amour de Dieu et de Notre-Seigneur [71]. »

Donnons donc un bon extrait de cette instruction sur le Bon Pasteur, sujet que le père Emmanuel aimait particulièrement, pour illustrer l’affirmation de Dom Maréchaux :

 

« Et les brebis entendent sa voix » [Jn 10, 3]. Quand une voix s’élève dans l’Église, les brebis fidèles, dignes du nom de brebis, entendent bien si c’est le vrai pasteur qui parle, ou une autre voix que la sienne ; elles ne s’y trompent jamais.

Un patriarche de Constantinople [Nestorius, † vers 440] s’était avisé un jour de dire en chaire qu’il fallait agir avec retenue en parlant de la sainte Vierge, qu’on pouvait bien l’appeler mère du Christ, mais que ce serait une exagération que de l’appeler mère de Dieu. Les fidèles, en entendant ces paroles, se sont levés et l’ont fait descendre de sa chaire. Voyez comme les brebis reconnaissent bien la voix du pasteur.

« Il appelle ses propres brebis, chacune par leur nom. » Notre-Seigneur a une sollicitude, une attention, une tendresse toute particulière pour chacune de ses bre­bis ; ainsi les vrais pasteurs doivent s’intéresser, avec une attention, une charité spé­ciale, à chacune de leurs brebis en particulier.

« Il les fait sortir. » Les pasteurs doivent travailler à faire sortir leurs brebis du péché, et à les faire entrer dans la grâce ; à les faire sortir de l’ignorance pour les faire entrer dans la lumière.

« Et quand il a fait sortir ses propres brebis, il marche devant elles, et les brebis le suivent. » Saint Jean Chrysostome expliquait ce passage, selon la signification grecque du mot brebis qui veut dire : qui marche devant. Et il s’exprimait ainsi : « Voyez les pasteurs ordinaires, ils font marcher leurs brebis devant eux ; et Notre-Seigneur marche devant elles ; c’est-à-dire qu’il ne commande rien que ce qu’il a fait lui-même. » Il nous l’a fait savoir, quand il a dit : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce soi-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. » Il marche, et il nous dit : Venez après moi. C’était le contraire des pharisiens, qui disaient bien, mais qui ne faisaient pas. C’est pourquoi Notre-Seigneur répétait aux juifs : « Faites ce qu’ils disent, mais ne faites pas ce qu’ils font. » […]

Parlons aujourd’hui de la voix de celui qui est tout à la fois pasteur et agneau, porte et portier, du pasteur unique Notre-Seigneur. Les autres pasteurs ne sont pas­teurs qu’autant qu’ils sont l’écho fidèle de la parole du pasteur unique.

Notre-Seigneur fait entendre sa voix de deux manières : il parle et il chante.

Par sa parole, il éclaire, il menace, il promet ; il éclaire sur le bien qui est en Dieu, sur le mal qui est en nous ; il menace de l’enfer si on n’est pas fidèle à la grâce ; il promet la vie éternelle si par la grâce on travaille à la mériter. Donc, que sa parole soit tendre ou qu’elle menace, c’est toujours pour notre salut ; elle est tou­jours bonne et aimante. Notre-Seigneur console toujours mais il ne flatte jamais.

Quand il parle c’est bon, c’est doux ; mais quand il chante c’est meilleur, c’est plus doux encore. Or quand une âme est sage, très sage, docile et désireuse d’entendre la parole de Notre-Seigneur, alors pour elle il chante !

Oh ! que les anciens avaient bien le sens de cela, comme leurs esprits étaient éveillés là-dessus : entendre Notre-Seigneur chanter, et comprendre son chant !

Dans les catacombes de Rome, nos pères dans la foi avaient mis partout des images du Bon Pasteur [72]. Il s’y trouve representé avec une brebis sur les épaules ou entre ses bras : quelquefois il est entouré de ses brebis qui le regardent, et lui, avec une flûte entre ses lèvres, il fait de la musique, il chante et les brebis sont ravies. Ah ! quand Jésus chante aux oreilles de 1’âme, quel ravissement ! Ce chant pénètre si avant en elle qu’elle se fond de joie ; elle est prise, éprise, enlevée, subjuguée, en­chantée, tirée hors d’elle-même. Un ancien appelait Notre-Seigneur « le divin en­chanteur des âmes ». C’est cela.

Et que chante-t-il donc ? mais la vérité, mais la charité, mais la bonté de Dieu, mais ses propres mystères, mais la beauté de la vie éternelle !

Il y a des enchantements diaboliques qui se font par des chants.

Livrons-nous à l’enchantement divin.

Prions le Bon Pasteur qu’il nous fasse savoir et goûter comment il chante et en­chante les âmes pour l’éternité [73] !

 

Les exemples de l’Écriture

 

Pour terminer, il nous faut signaler une dernière manière chère au père Emmanuel d’exposer l’Écriture, celle qui consiste à accommoder des figures ou des circonstances de l’histoire sainte aux situations du temps présent.

Le Catéchisme de la famille chrétienne, dans ses pages consacrées à l’histoire sainte, en fournit une abondante illustration [74].

Mais le père Emmanuel en usait particulièrement pour conforter et éclairer ses fidèles dans la lutte que le chrétien doit mener contre le monde moderne et ses artifices. Cette lutte n’est, au fond, qu’un épisode de la guerre que Satan fait à Dieu et à son Christ depuis les origines, et la continuation du combat que l’ancien peuple élu devait déjà entreprendre contre les ennemis de Dieu. Les chrétiens d’aujourd’hui doivent donc puiser dans l’histoire sainte les lumières di­vines dont ils ont besoin pour vaincre à leur tour.

Voici, par exemple, ce qu’écrivait le père Emmanuel en 1886, en tête de deux petits articles intitulés « Le siège de Béthulie » et « Judith » :

 

Relisant dans les saints Livres le siège de Béthulie et l’histoire de Judith, il nous semblait y voir l’image des temps présents ; et c’était pour nous une leçon magni­fique, en même temps qu’une consolation puissante. Habentes solatio sanctos libros [75].

 

Et le père montre comment le siège de Béthulie par Holopherne est une image des procédés employés par la révolution moderne. Holopherne voulait ré­duire la ville par le siège et la soif ; la révolution cherche à tarir les sources où s’abreuvent les âmes : elle exclut l’Église de l’enseignement officiel et frappe l’enseignement libre de mille vexations. (C’est l’époque des lois scolaires antica­tholiques.)

Mais Judith intervient et relève le courage des Béthulites peureux et lâches : « Nous avons péché par pusillanimité et par présomption ; nous avons prétendu fixer à Dieu le temps et l’heure de ses miséricordes, comme si elles nous étaient dues ; demandons pardon de cette faute et elle nous sera pardonnée » (Jdt 8, 10. 16). Puis Judith recommande aux prêtres, « de qui dépend l’âme du peuple » (8, 21), de redresser vigoureusement les cœurs, de les tourner vers le haut, pour que leur soit infusée l’énergie de l’espérance.

« Ainsi parlait Judith ; ainsi, soyons-en certains, nous parle la sainte Vierge », conclut le père Emmanuel. Comme Judith, elle nous promet le secours de la déli­vrance si nous sommes dociles à ses instructions ; bien plus, comme Judith, elle se charge elle-même de notre délivrance, sans que nous y mettions la main.

Comment fera-t-elle ? « Je ne veux pas, dit-elle, que vous cherchiez à savoir ce que je ferai, Nolo ut scrutemini actum meum » (Jdt 8, 33) ; « Jusqu’à nouvel ordre, ne faites autre chose que prier, nihil aliud fiat nisi oratio » (ibid.)

La leçon est plus actuelle que jamais.

 

L’année suivante, en 1887, à l’approche de la fête de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, c’est aux Maccabées que le père Emmanuel demande des lumières :

 

Voici venir la fête de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, et pour nous y pré­parer de la bonne manière, il nous faut ouvrir nos Livres saints, et nous instruire par les exemples des hommes de Dieu qui nous ont précédés.

Notre état n’est pas sans ressemblance avec celui des israélites dans les temps des Maccabées. Le péché avait prévalu dans les âmes, et aussitôt de grands maux étaient tombés sur la société. Les méchants faisaient la guerre aux saints… […]

 

Et le père Emmanuel raconte la persécution d’Antiochus et l’intervention pro­videntielle de Judas Maccabée. Puis il tire les leçons :

 

[Aujourd’hui] l’ennemi ne se nomme plus Antiochus, mais il a au cœur les mêmes pensées que ce roi impie : il a comme lui la puissance matérielle, et loin d’en user selon Dieu pour le bien de la société et pour faciliter le salut des âmes, il en abuse pour détruire la foi. […] Nos sanctuaires ne sont point renversés, mais les voies qui y mènent ne sont point libres [76]. […]

Les hommes politiques cherchent dans l’arsenal de leur science les remèdes dont nous avons besoin ; ils en trouvent… peut-être : mais ils savent qu’ils sont inappli­cables ; aussi plusieurs d’entre eux en sont-ils venus à une sorte de désespérance ; ils attendent les événements, pareils à des passagers qui, sur un navire près de sombrer, ferment les yeux pour ne pas apercevoir l’instant fatal où ils seront abîmés dans les flots.

Faudrait-il, nous aussi, prendre le parti d’une résignation qui pourrait bien n’être que le prête-nom de la lâcheté ? Jamais !

 

Quand l’illustre Garcia Moreno tomba sous le fer des assassins [77], il s’écria : On ne tue pas Dieu !

Dieu est donc là ; il est avec nous, et si nous sommes avec lui tout peut être sauvé. Quand il eut fait cesser le grand déluge, il plaça dans le ciel son arc aux douces couleurs, et il dit à Noë : C’est le signe du salut ! Et quand il eut opéré l’œuvre de notre rédemption par Jésus-Christ Notre-Seigneur, il plaça au ciel de son Église le signe de la paix et de la réconciliation, il nous donna Marie, et il nous dit : Voilà votre mère ! Et Pie IX nous dit : Vous l’appellerez Notre-Dame de la Sainte-Espérance ; et nous lui disons : Convertissez-nous [78] !

 

Nous terminerons sur ce mot.

Comme nous aurions besoin, dans la misère du monde actuel, de saints prêtres qui nous enseignent ainsi les Écritures et nous apprennent à dire :

 

Notre-Dame de la Sainte-Espérance, convertissez-nous !

 

 


[1] — Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, t. IX, p. 499 (juillet 1903) : « L’instruction chrétienne d’après le père Emmanuel ».

[2] — Ibid., p. 500.

[3] — Bulletin, t. XII, p. 158 (octobre 1910).

[4] — Bulletin, t. IX, p. 500 (juillet 1903).

[5] — Bulletin, t. IX, p. 499 (juillet 1903).

[6] — Ibid.

[7] — Jean-Marie-Sauveur Gorini (1803-1859) : malgré ses talents et sa science, ce prêtre n’eut pas l’heur de plaire à ses supérieurs, qui l’envoyèrent dans la plus misérable paroisse de son diocèse. Il se consola par l’étude et l’exercice du zèle. Très aimé de ses paroissiens, il devint un vrai savant et entreprit de réfuter les erreurs des historiens réputés de son temps (Guizot, Michelet, etc.) dans sa Défense de l’Église (1853). Ses adversaires furent les premiers à rendre hommage à sa loyauté et à la sûreté de sa critique. (NDLR.)

[8] — Le Père Emmanuel par Dom Bernard Maréchaux, Mesnil-Saint-Loup, 1935, p. 93. L’histoire de la grave maladie à laquelle fait ici allusion Dom Maréchaux et qui obligea l’abbé André à se faire remplacer pendant un an, est racontée dans l’article biographique de ce numéro.

[9] — Loisy (1857-1940), qui enseigna à la « catho » de Paris à partir de 1882, Renan (1823-1892), et d’autres, moins sulfureux, mais bons libéraux (Mgr d’Hulst, le chanoine di Bartolo, etc.).

[10] — Il poussa fort loin l’étude de l’hébreu, puisqu’il composa même un dictionnaire des verbes hébreux : « L’abbé André eut la patience vraiment bénédictine de relever tous les verbes hébreux qui se rencontrent dans la sainte Écriture avec toutes leurs formes, et d’en dresser un dictionnaire. Il en fit un premier essai ; plus tard il le refit d’une manière définitive. » (Dom Maréchaux, ibid., p. 94.)

[11] — Le père Emmanuel transcrit ici le grec selon la prononciation du grec moderne.

[12]Bulletin, t. VI, p. 229, en note (mars 1893). Il est intéressant de noter que la traduction « l’Esprit de la Vérité » est précisément celle retenue par le professeur É. Delebecque dans sa traduction de l’Évangile de saint Jean (Paris, Gabalda, 1987, p. 117) : l’Esprit-Saint conduit les croyants dans la connaissance de la Vérité qui est le Christ (« Est Veritas in Iesu », Ep 4, 21), afin de la mieux pénétrer.

[13]Revue des Églises d’Orient (nouveau nom de la Revue de l’Église grecque-unie depuis avril 1890), t. II (octobre 1890), p. 532-533 : « Remarques sur le verset 26 du chapitre 15 de saint Jean ».

[14]Revue de l’Église grecque-unie, t. II, p. 421-424 (mars 1890).

[15] — Les protestants d’aujourd’hui proposent d’autres explications non moins absurdes. Les uns nient l’authenticité du passage ou le réécrivent selon leurs vues (ce fut le cas d’Harnack). D’autres, moins outranciers, l’admettent mais le déplacent (Jésus aurait dit ces paroles pendant le repas de la dernière Cène) et expliquent qu’il ne s’agit que d’un privilège temporaire et intransmissible qui faisait de l’apôtre Pierre la « première pierre » ou le fondement terrestre de l’Église mère, avant que saint Jacques ne prît la relève lorsque Pierre partit en mission (Cullmann). Des exégètes « catholiques » vont encore plus loin, s’il est possible, puisqu’ils attribuent cette « péricope » à des rédacteurs tardifs de la communauté primitive (Benoit O.P., Boismard O.P., Refoulé O.P., etc.).

[16] — Dans son Homélie 55 sur saint Matthieu : « ∆Epi; tauvth/ th`/ pevtra/, toutevsti th`/ pivstei th`~ oJmologiva~ – Sur cette pierre, c’est-à-dire sur la foi de la confession. » Voir aussi l’Homélie 83 sur saint Matthieu.

[17] — « Nous pensons, ajoute le père Emmanuel, que c’est d’ici [de ce texte de saint Jean Chrysostome] qu’a été tiré le nom si souvent donné à saint Pierre dans les offices grecs : Pevtre, pevtra pivstew~ [Pierre, pierre de la foi]. »

[18] — Mais l’Hebrew Separate N.T. (Delitsch), édité par The Bible Society in Israel, donne une invraisemblable rétroversion en hébreu de ce verset, qui ignore le mot Képhas pourtant donné par Ga 2, 9 et 11, et invente un Pètrôn hébraïque pour désigner l’apôtre. Littéralement : « Tu es Pètrôn (µ/rf]P,) et sur ce caillou (rWXh'Al[w“ – on a évité πk], le rocher) je bâtirai mon assemblée (ytiL;hiq]). » Cela n’a plus de sens ! (NDLR.)

[19] — Voir Conseils et souvenirs recueillis par sœur Geneviève, Paris, Cerf (Foi vivante), 1988, p. 80.

[20] — On pense à saint Augustin, dont la curiosité pour le vrai était insatiable et qui, au milieu des travaux apostoliques de son ministère, trouvait encore le temps d’écrire des traités comme le De consensu Evangelistarum ou le De doctrina christiana sur les problèmes d’exégèse les plus ardus.

[21] — Sermo 3, in anniversario assumptionis suæ.

[22] — Il donna une étude sur ce thème à la Revue catholique de Troyes (qui devint plus tard la revue diocésaine), entre 1870 et 1877.

[23]Bulletin, t. I, p. 209 (mars 1878) : « Explication de l’épître de l’Annonciation ».

[24] — L’hébreu porte en effet deux participes présents : ˆBe td<l≤yO˝w“ hr:h; hm;l]['˝h; hNEhi – hinnéh hâ ‘almâh hârâh weyolèdèt bén. Le prophète, huit cents ans avant sa réalisation, voit l’action comme en train de s’accomplir. (NDLR.)

[25]Bulletin, t. IV, p. 194 (mars 1887).

[26]Bulletin, t. IV, p. 194-196 (mars 1887). Le traducteur n’est pas nommé. Les tables du volume IV qui contient cet article se contentent d’ajouter : « par Craisson » (p. 543), mais le nom est écorché, c’est « Crampon » qu’il faut lire : les citations données montrent qu’il s’agit du Nouveau Testament de Notre-Seigneur Jésus-Christ traduit sur la Vulgate par M. l’abbé Crampon, chanoine d’Amiens, imprimatur de 1885. (N.B. : c’est cette édition de 1885 que Dominique Martin Morin a reproduite en 1989.)

[27] — Sociniens : hérétiques, disciples de Lélie Socin (1525-1562) et surtout de son neveu Fauste Socin (1534-1604). Outre les erreurs de Luther et Calvin, ils nient la divinité de N.S.J.C., l’éternité des peines de l’enfer, le péché originel, la grâce et la vertu des sacrements.

[28] — Que dirait le père Emmanuel aujourd’hui où la Bible de Crampon est devenue la Bible de référence des traditionalistes et où les traductions courantes mettent « la jeune femme » à la place de « la Vierge » (Bible de Jérusalem – qui fait de l’Emmanuel le fils du roi Achaz –, TOB, Bible Bayard, etc. Voir Le Sel de la terre 39, p. 6 à 27). En réalité, il n’est pas sûr que le chanoine Crampon ait compris cette prophétie comme ne s’appliquant pas au Messie dans son sens historique. Quoi qu’il en soit, cette note très ambiguë a heureusement disparu dans les éditions postérieures de la Bible Crampon (à partir de 1905).

[29] — Comme dit l’Ambrosiaster : « in quo, id est in Adamo, omnes peccaverunt » (PL 17, 92). (NDLR.)

[30] — Et pourtant la locution conjonctive ejf∆ w|/ (w|/ neutre) est loin d’être toujours équivalente à « parce que » (comme s’il y avait o{ti ou diovti). Plutôt qu’un sens causal, elle a ordinairement un sens consécutif : « à condition que », « moyennant quoi ».

Car ici, le mot w|/ peut être compris de deux manières : soit comme un neutre (solution retenue par presque tous les exégètes modernes), soit comme un masculin se rapportant à ajnqrwvpou (l’homme, c’est-à-dire Adam). Cette deuxième solution est celle de la Vulgate, des anciens et, semble-t-il, de saint Jean Chrysostome, qui commente ainsi : « Qu’est-ce à dire : ejf∆ w|/ h{marton [in quo peccaverunt] ? Celui-là [Adam] étant tombé, même ceux qui n’avaient pas mangé de l’arbre sont tous devenus mortels à sa suite. » (In epist. ad Rom., PG 60, 474). Du moins, il est clair que saint Jean Chrysostome applique ce passage au péché originel contracté par tous les hommes et non pas à leurs péchés personnels. C’est le point essentiel. On pourrait donc peut-être traduire l’expression grecque ainsi : « Adam, à la suite duquel (ejf∆ w|/) tous ont péché », c’est-à-dire au péché duquel tous participent. (Voir Cornelius a Lapide, Ad Rom., cap. V, p. 99-100.)

[31] — Voir DS 223, 372, 1512, 1514. Signalons au passage que le schéma préparatoire à Vatican II intitulé De deposito fidei pure custodiendo voulait que le Concile réaffirmât : « La vérité au sujet du péché originel, qui est passé en tout homme, est enseignée par l’Apôtre dans l’épître aux Romains 5, 12-19, selon que l’Église catholique répandue partout a toujours compris ces paroles » (§ 48).

[32] — La plupart des traductions et des manuels catholiques antéconciliaires font ainsi : ils traduisent « parce que » et expliquent que l’incise « parce que tous ont péché », en dépit de ce qu’on pourrait penser, s’applique au péché originel comme le veut l’interprétation du concile de Trente. Il serait plus facile et plus clair de traduire ici sur la Vulgate « en qui tous ont péché », et de signaler l’obscurité du grec.

[33] — L’auteur intitule son livre : Le Nouveau Testament… traduit sur la Vulgate. Mais alors pourquoi le sens de la Vulgate se trouve-t-il rejeté en note, et le sens de Pélage inséré dans le texte ? (Note du père Emmanuel).

Les éditions suivantes du nouveau Testament de Crampon (1905, 1938, etc.) cesseront d’indiquer qu’il s’agit d’une traduction sur la Vulgate et préciseront au contraire : « traduit sur le texte original ». Mais toutes garderont les mots : « parce que tous ont péché ». (NDLR.)

[34]Bulletin, t. VII, p. 294 (juillet 1896). Voir aussi Le Chrétien du jour…, éd. DMM, 1973, p. 13 sq.

[35] — Texte reproduit en annexe de l’opuscule Le Chrétien du jour…, p. 53 sq.

[36]Bulletin, t. III, p. 68 (juillet 1883).

[37] — Dom Maréchaux raconte que lorsqu’il n’était encore que l’abbé André, le père Emmanuel composa « une concordance des saints Évangiles volumineuse, manuscrite bien entendu, qui compte 650 pages de papier écolier plié en deux. Y sont ajoutées près de 100 pages de remarques critiques et philologiques, illustrées d’une foule de citations du grec, de l’hébreu, du syriaque et même de l’arabe. Deux tables complètent l’ouvrage, l’une qui permet de se reporter au texte de chacun des évangélistes, l’autre qui indique la place où se trouvent les évangiles employés dans la liturgie. Ce travail fut commencé au séminaire ; mais il fut continué et terminé par l’abbé André dans son presbytère, cela ressort des citations qui en font la dernière partie. » (Le Père Emmanuel, ibid., p. 94.)

[38] — Cependant, Dom Maréchaux précise : « On pourrait croire que l’abbé André ne fit que cette traduction [de la sainte Écriture], parce que seule elle fut imprimée. Il en fit bien d’autres qui demeurèrent inédites. » (Le Père Emmanuel, ibid., p. 94.) Il existe notamment dans les archives du père Emmanuel, au Mesnil-Saint-Loup, une traduction du Cantique des cantiques avec deux commentaires, l’un au point de vue de la Vierge Marie, l’autre au point de vue de l’âme chrétienne, qui sont restés inédits. Souhaitons qu’ils soient un jour publiés.

[39] — Elle a été publiée après la mort du père Emmanuel dans le Bulletin, t. XIII et XIV, puis en volume séparé intitulé : Le Livre des psaumes traduits (voir la bibliographie dans ce numéro).

[40] — Compte rendu de la Semaine catholique de Lyon du 21 mai 1870.

[41]Le Père Emmanuel, ibid., p. 93-94.

[42] — « Les Septante, l’auteur de la version syriaque, saint Jérôme, n’ont pas connu ces points, et en nous en affranchissant, nous ne nous trouvons qu’en plus grande conformité avec la Vulgate », dit le père Emmanuel dans sa préface. De fait, étant une invention tardive (entre le VIe et le Xe siècle), ces points voyelles peuvent avoir modifié ici ou là le sens du texte sacré.

[43]Aliud est propter vetustatem in Ecclesia decantandum, aliud autem sciendum propter eruditionem scripturarum. (Saint Jérôme, Ad Suniam.)

[44] — Plusieurs lettres hébraïques sont en effet très semblables quant à la forme, ce qui a pu être une cause d’erreur dans les transcriptions des copistes. (NDLR.)

[45] — Cité dans le Bulletin, t. VI, p. 272 (mai 1893).

[46]Bulletin, t. IV, p. 15 (mars 1886).

[47] — Recension du grand rabbin de Vesoul, Isaac Lévy. Bulletin, t. IV, p. 127 (octobre 1886).

[48] — Dom Maréchaux, Le Père Emmanuel, ibid., p. 95-96.

[49]Lettre 73, 5.

[50]Bulletin, t. IX, p. 499 (juillet 1903).

[51]Bulletin, t. XII, p. 8 et 56 (année1910).

[52] — Il y aurait des rapprochements à faire avec sainte Catherine de Sienne, qui insiste beaucoup sur cette double connaissance de Dieu et de soi-même dans son Dialogue. (NDLR.)

[53] — Ce n’est, hélas, plus seulement dans « un certain monde » qu’on dit cela aujourd’hui, mais dans l’Église. Le pape Jean-Paul II lui-même n’a-t-il pas déclaré : « Nous avons le même Dieu que les musulmans » ? (NDLR.)

[54]Bulletin, t. XII, p. 104 et 120-121 (juillet et août 1910).

[55]Bulletin, t. I, p. 161 (décembre 1877).

[56] — Dans le t. II sont expliqués : le cantique d’Habacuc (p. 201), les psaumes Exsurgat Deus (p. 424), Dominus regit me (p. 245), Lætatus sum (p. 254), Nisi Dominus (p. 286), Lauda Jerusalem (p. 301). Dans le t. III, le père Emmanuel commente les cinq psaumes des Vêpres du dimanche (p. 141, 158, 173, 220, 221) et le Magnificat (p. 238). Dans le t. IV, on trouve encore le psaume Omnes gentes (p. 47).

[57]Le Livre des psaumes traduits, Mesnil-Saint-Loup, 1920, introduction, p. 9 (cette introduction n’est pas du père Emmanuel mais exprime bien sa pensée).

[58]Bulletin, t. II, p. 245 (juin 1881).

[59]In Ioannis Evangelium, 26, 4.

[60]Bulletin, t. XVII, p. 378 (novembre-décembre 1938).

[61] — On trouve, par exemple, dans le Bulletin, l’explication de l’Évangile de la fête de saint Pierre aux liens (t. I, p. 82), du premier dimanche de Carême (t. I, p. 385), de la Toussaint (t. I, p. 511), du dernier dimanche après la Pentecôte (t. I, p. 526), de la messe du jour de Noël (t. I, p. 545), du VIIe dimanche après la Pentecôte (t. III, p. 62). Notons que plusieurs épîtres sont également commentées de la même manière : la Sainte Trinité (t. I, p. 49), l’Annonciation (t. I, p. 209), la Toussaint (t. I, p. 320), le IVe dimanche de Carême (t. I, p. 401), la Saint-Michel (t. I, p. 497), Noël (t. II, p. 155), la Purification (t. II, p. 363), la fête de Notre-Dame de la Sainte-Espérance (t. III, p. 317). Certaines messes entières sont encore expliquées : Pâques (t. I, p. 12), le dernier dimanche de l’année ecclésiastique (t. I, p. 142).

[62] — Voir le Bulletin, t. II et t. IV.

[63] — Voir le Bulletin, t. V, VI et VII. Les commentaires de la Passion sont les plus développés et les plus beaux, nous semble-t-il ; on les trouve dans le t. VI.

[64]Bulletin, t. IX, p. 99, 114, 133, 149.

[65]Bulletin, t. IX, p. 166, 182, 216, 230. Ce texte a été republié par Le Sel de la terre 22, p. 158 sq.

[66]Bulletin, t. XII, p. 8, 24, 43 et 44.

[67] — Le mois de Marie du Bon Pasteur, Bulletin, t. XII, p. 182, 196, 216, 229.

[68] — Conférence monastique du 27 mars 1894, Bulletin, t. XVII, p. 410-412 (mars-avril 1939).

[69]Bulletin, t. XVII, p. 412 (mars-avril 1939).

[70]Le Chrétien du jour et le chrétien de l’Évangile, Bouère, DMM, 1973, p. 44.

[71]Bulletin, t. XII, p. 182 (décembre 1910) : présentation par Dom Maréchaux du mois de Marie du Bon Pasteur (prêché vers 1880).

[72] — Quelques années avant la rédaction de ces lignes, l’archéologue Jean-Baptiste de Rossi (1822-1894) explorait les catacombes de Rome et mettait à jour le cimetière de saint Callixte avec les cryptes de sainte Cécile et de saint Corneille, et celui de Domitille. Le père Emmanuel a dû se tenir au courant de ces découvertes. (NDLR.)

[73]Bulletin, t. XII, p. 217 et 231-232 (février et mars 1911).

[74]Catéchisme de la famille chrétienne, Grez-en-Bouère, DMM, 1977. Ce livre est toujours disponible.

[75]Bulletin, t. IV, p. 109 (septembre 1886).

[76] — Le père Emmanuel écrit ces lignes sous le régime de la IIIe République maçonnique et antichrétienne, au moment de l’expulsion des religieux (1880), des lois anti-scolaires (1881), de la valse des ministères (Freycinet, Gambetta, Ferry, etc.), des scandales de toute sorte (comme le trafic des décorations qui fera tomber le président Grévy remplacé par Sadi Carnot en 1887), de l’« affaire Boulanger », etc. (NDLR.)

[77] — Le 6 août 1875. Voir, sur ce héros martyr, président de la république de l’Équateur, le beau livre du père Berthe C.SS.R., Garcia Moreno, Paris, Retaux-Bray, 1890. (NDLR.)

[78]Bulletin, t. IV, p. 305-307 (octobre 1887).

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 44

p. 160-186

Les thèmes
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