Le père Emmanuel
et l’Écriture sainte
par le frère Emmanuel-Marie O.P.
L’œuvre scripturaire du père Emmanuel n’est pas une œuvre d’érudition, ni même de pure exégèse.
Fidèle à son but, le père Emmanuel étudie l’Écriture pour mieux enseigner la foi, parce que l’Écriture est à la base de la foi – Verbum Dei, verbum fidei, la parole de Dieu, c’est la parole de la foi. « La foi veut être cultivée par la parole évangélique ; elle s’en nourrit ; et c’est par cette parole, en se l’assimilant, qu’elle devient proprement une science », écrit Dom Maréchaux résumant les idées du père Emmanuel sur l’instruction chrétienne [1].
Disons également : le père Emmanuel étudie spécialement l’Écriture parce que la liturgie en est remplie.
On sait en effet que le père s’appuyait sur les textes liturgiques pour instruire les âmes des mystères de la vie chrétienne, leur donner l’esprit de foi et l’esprit de prière. « Il ne dispersait pas ses efforts, il les concentrait sur un point bien défini : donner aux fidèles l’intelligence intégrale des saints offices [2] », convaincu qu’il était de la profonde vérité du célèbre axiome du pape saint Célestin Ier (422-432) : Legem credendi lex statuit supplicandi, la norme de la prière publique est la norme de la croyance. « Non pas que la prière crée la foi, commente Dom Maréchaux, car c’est la foi qui crée la prière ; mais la prière donne l’expression adéquate de la foi dont elle émane, elle fixe ainsi ce qu’il faut croire de cœur pour être justifié, et confesser de bouche pour être sauvé [3]. »
Or, où trouve-t-on l’essentiel de la matière dont se compose la liturgie de l’Église ? Dans l’Écriture sainte. Pour tirer tout le parti possible des rites et des prières de l’Église, le père Emmanuel était donc « obligé d’embrasser, au moins dans ses grandes lignes, la sainte Écriture en entier : car tous les livres scripturaires se fusionnent dans les offices liturgiques ; et là, interprétés par l’Église, ils versent tout leur parfum, ils ont toute leur saveur, ils livrent toute leur substance nutritive [4] ».
La foi de l’Église exprimée et vécue dans la liturgie puisant elle-même à la source de l’Écriture sainte, telle est donc la grande lumière dont s’éclaira le père Emmanuel dans ses propres études, dans sa prière et dans la direction des âmes à lui confiées.
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Ces fortes idées, qui formaient le fond de sa pensée et sa conviction intime, commandent toute l’œuvre du père Emmanuel et déterminent, par conséquent, le caractère propre de ses travaux d’Écriture sainte.
De son exégèse, on peut dire qu’elle possède les deux qualités suivantes : elle va au fond des choses, s’interdit l’à-peu-près, et cherche avant tout la vérité ; elle s’applique à nourrir les âmes baptisées et à les prémunir contre les erreurs susceptibles de ruiner la foi ou d’anémier la vie surnaturelle.
Par suite, son œuvre scripturaire est essentiellement doctrinale, dogmatique même, et traditionnelle, sans rien de sentimental ni de superflu, sans allégorisme immodéré, s’attachant au sens théologique des textes, au sens qui intéresse la foi ;
– elle est également liturgique, en ce sens qu’elle s’applique principalement à donner l’intelligence des textes qui se disent et se chantent à l’église au cours des cérémonies ;
– autre trait remarquable : elle s’enracine fortement dans la tradition patristique, recourant à l’interprétation des grands docteurs latins et grecs, qu’elle cite abondamment : saint Augustin, saint Jérôme, saint Grégoire le Grand, saint Jean Chrysostome… ; elle finit même, à force de familiarité avec les Pères de l’Église, par en prendre comme spontanément le tour ;
– enfin, si elle ne dédaigne pas d’être savante, elle reste toujours dégagée du fatras desséchant et faussement scientifique des méthodes historicistes modernes, mais brille, au contraire, par une sobriété et une limpidité admirables, avec ce je ne sais quoi de lumineux, d’incisif, qui jaillit au détour d’une phrase ou d’une formule et touche les âmes éprises de vrai.
Nous nous proposons d’illustrer tous ces points par des exemples pris dans les écrits du père Emmanuel.
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Connaissant son but, on ne s’étonnera pas que le père Emmanuel se soit surtout attaché à expliquer les Évangiles, où se trouve révélé le mystère de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et les psaumes, d’où est tiré l’essentiel de la prière liturgique de l’Église.
Toutefois, aucune partie de l’Écriture ne l’a laissé indifférent. « Il n’est rien de la sainte Écriture qu’il n’ait, au moins par fragments détachés, expliqué à son peuple : Évangiles, épîtres de saint Paul, psaumes, proverbes de Salomon. Il voulut même commenter publiquement en chaire le Cantique des cantiques ; mais il ne le fit pas, il se contenta d’en donner privément connaissance à des âmes choisies [5]. »
Car, comme le dit saint Paul, « toute Écriture divinement inspirée est utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour former à la sainteté – omnis Scriptura divinitus inspirata est utilis ad docendum, ad arguendum, ad corrigendum, ad erudiendum in iustitia, afin que l’homme de Dieu soit parfait, apte à toute bonne œuvre » (2 Tm 3, 16). Or n’était-ce pas précisément ce que cherchait, de toute son âme, le père Emmanuel ? former les âmes à la vérité et à la sainteté, faire grandir en elles le désir de la perfection, l’amour de Jésus-Christ.
« Il nous disait un jour, confie Dom Maréchaux : “Saint Paul a écrit que toute Écriture est utile ; j’ose aller plus loin, en avançant qu’elle est nécessaire.” Au fond, continue Dom Maréchaux, l’utilité dont parle saint Paul, et la nécessité que préconisait le père Emmanuel, reviennent à peu près au même. Quand le père Emmanuel parlait de nécessité, il entendait une nécessité relative. Il ne voulait pas dire par exemple que toute âme a besoin du Cantique des cantiques, mais que certaines âmes ont besoin de ce divin cantique, et que, s’il leur manque, il manque un élément à leur vie intérieure [6]. »
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Entrons dans l’œuvre scripturaire du père Emmanuel. Pour la clarté de notre propos, nous distinguerons deux aspects :
– La vérité de la sainte Écriture. — Le père Emmanuel s’est efforcé, avec toute l’acuité de son esprit, de déchiffrer l’Écriture, de la comprendre, de la scruter jusque dans ses moindres détails et d’en défendre la vérité contre ses traducteurs et ses interprètes infidèles.
– L’explication de la sainte Écriture. — A l’instar d’un saint Augustin instruisant sans relâche son peuple d’Hippone, le père Emmanuel a cherché à transmettre ce qu’il avait compris de l’Écriture à ses paroissiens et à ses lecteurs, leur faisant partager son enthousiasme pour la vérité saisie.
La vérité de la sainte Écriture
« La délectation de la vérité entrevue »
Séminariste, puis jeune prêtre, l’abbé André – le futur père Emmanuel – était déjà un passionné d’Écriture sainte. Dom Bernard Maréchaux, dans la biographie qu’il lui a consacrée, raconte le fait suivant :
Seul, presque sans livres, dans son presbytère de campagne, moins favorisé qu’un Gorini [7] qui pouvait assez facilement s’approvisionner à une bibliothèque de ville, il s’était mis à l’étude de l’Écriture sainte, et, avec sa passion de la vérité, il voulait aller au fond.
Or, pour aller au fond, il fallait soulever une difficulté qui était une vraie montagne ; il lui parut nécessaire d’apprendre l’hébreu. Mais comment y arriver ? L’abbé André n’avait sous la main qu’un dictionnaire vieilli, et une grammaire de Masclet pour déchiffrer (sans points voyelles) sa bible hébraïque. Il s’essaya à ce déchiffrement : par deux fois, malgré la pointe acérée de son esprit, il crut qu’il n’arriverait pas à un résultat. L’obstacle ne céda qu’à la troisième poussée de labeur opiniâtre. Alors il se donna à l’étude des textes ; cette Vulgate que des tours de phrase hébraïques rendent parfois inintelligible, s’éclaira d’une lumière radieuse. L’abbé André s’y plongea tout entier : il nous attesta que par moments la délectation de la vérité entrevue, puis saisie, puis possédée, était en lui si vive qu’il y avait de quoi en mourir. Et en effet... il faillit en mourir [8].
On ne s’étonnera pas qu’un homme qui poussait si loin l’amour de la vérité et l’étude du texte sacré devînt un défenseur jaloux de la vérité de l’Écriture. Presque sans moyens, en un siècle où la science biblique moderne en était encore à ses balbutiements et ne mobilisait qu’un tout petit nombre d’hommes – dont plusieurs, d’ailleurs, n’étaient pas d’une irréprochable orthodoxie [9] –, il se familiarisa suffisamment avec le grec, l’hébreu [10], le syriaque et même l’arabe, sans parler du latin, pour être à même de décortiquer les Livres saints, d’en extraire les richesses, cachées parfois derrière un simple mot ou une simple tournure, et de faire la lumière sur les passages difficiles.
L’Esprit de vérité ou l’Esprit de la Vérité ?
