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Le père Emmanuel

face à Assise

 

 

 

par le frère Louis-Marie O.P.

 

 

 

« Malheur aux chrétiens qui supportent sans indignation que leur adorable Sauveur soit mis, pêle-mêle avec Bouddha et Mahomet, dans je ne sais quel panthéon de faux dieux [1] ! » s’exclamait en 1885 le père Emmanuel. Un siècle plus tard, en 1986, c’était la réunion d’Assise, dans la droite ligne de Vatican II.

On a fait remarquer combien le style du père Emmanuel, bref, incisif, dé­pouillé de tous les épanchements sentimentaux et les formules ampoulées du XIXe siècle, sonne de façon étonnamment moderne. Mais, au-delà même du style, ce sont les thèmes développés par le père Emmanuel qui répondent, sou­vent de façon surprenante, aux préoccupations contemporaines.

Mort en mars 1903, quelques mois avant l’élection de saint Pie X, le père Emmanuel n’a pas connu l’encyclique Pascendi condamnant le modernisme. Mais, plus de vingt ans à l’avance, il a senti venir la terrible hérésie et, avec une précision humainement inexplicable, il a identifié et dénoncé la source des er­reurs [2].

Il a réfuté le premier modernisme, celui du début du XXe siècle, et aussi le néo-modernisme actuel, celui de Vatican II, celui d’Assise, et cela non seulement quant à sa substance (dans leur substance, les erreurs conciliaires sont réfutées par toute la tradition de l’Église) mais jusque dans les formules concrètes qu’il prendra à Vatican II.

Comment juger, par exemple, les communautés chrétiennes séparées de la sainte Église ? Puisqu’elles transmettent à leurs adeptes la sainte Écriture et même certains sacrements, ne contribuent-elles pas à les sauver ? Ne sont-elles pas, malgré leurs déficiences, des instruments de salut ? Par ailleurs, les religions non chrétiennes elles-mêmes contiennent des vérités partielles : ne sont-elles pas des reflets et des participations de la vérité intégrale que possède l’Église catholique ? Et ne font-elles pas participer elles aussi, quoique imparfaitement, à l’Église ?

On aura reconnu les principaux sophismes de Vatican II, exposés dans les documents Lumen gentium, Unitatis redintegratio, Nostra ætate, et inlassable­ment répétés par les autorités conciliaires (notamment dans la déclaration Dominus Jesus, publiée en août 2000 par la congrégation pour la Doctrine de la foi, et qui, contrairement à un mythe fort répandu, n’expose pas la doctrine tra­ditionnelle sur tous ces points mais reprend très exactement les erreurs du Concile [3]). Or les écrits du père Emmanuel répondent précisément à ces erreurs. La mise en parallèle de ses études sur la sainte Église [4] avec les textes conci­liaires est à cet égard saisissante.

Ce sont ces textes capitaux du père Emmanuel que nous présenterons ici, tâ­chant de lui laisser le plus possible la parole.

Nous entendrons d’abord les cris d’alarme poussés par le saint religieux face à ce qu’il appelait « le grand péril » : cette confusion naturaliste entre la foi et le sentiment religieux, qui est, peut-on dire, le fondement de l’esprit d’Assise.

Nous mettrons ensuite en parallèle les écrits du père Emmanuel avec le décret Unitatis redintegratio (sur l’œcuménisme) de Vatican II.

Nous terminerons en faisant le parallèle avec la déclaration Nostra ætate (sur les religions non chrétiennes).

Mgr Lefebvre affirmait qu’on pouvait sentir le souffle de l’Esprit-Saint dans les pages du père Emmanuel. « Certaines d’entre elles – ajoutait-il – sont même pro­phétiques [5]. »

 

 

Le grand péril

 

Le deuxième paragraphe de la déclaration Nostra ætate de Vatican II débute ainsi :

 

Depuis les temps les plus reculés jusqu’à aujourd’hui, on trouve dans les diffé­rents peuples une certaine sensibilité à cette force cachée qui est présente au cours des choses et aux événements de la vie humaine, parfois même une reconnaissance de la Divinité suprême, ou encore du Père. Cette sensibilité et cette connaissance pénètrent leur vie d’un profond sens religieux.

 

On touche ici un sujet dont le père Emmanuel a abondamment traité : le sen­timent religieux. Près de trente ans avant que saint Pie X, dans son encyclique Pascendi (1907), dénonce la confusion entre la foi et le sentiment religieux comme la base du modernisme, le père Emmanuel avait lancé un cri d’alarme sur ce qu’il dénommait « le grand péril ».

Pour saisir le principe de l’œcuménisme conciliaire et de l’esprit d’Assise, il faut lire ces pages, écrites au moment où la révolution moderniste couvait dans l’œuf.

 

Le modernisme vécu, avant d’être professé

 

C’est dans la pratique commune des catholiques de son temps, et non dans l’enseignement erroné délivré par tel ou tel faux docteur, que le père Emmanuel a d’abord senti le mal. Au moment où il écrit (1878), le modernisme ne s’est pas encore explicitement exprimé dans des ouvrages théologiques, mais il est déjà là, immanent, et vécu, en pratique, par de nombreux chrétiens. On manque de foi. On a les pratiques extérieures du catholicisme, mais sans qu’elles soient vivifiées par l’esprit de foi et l’intention vraiment surnaturelle. Dès lors, « l’acte de foi n’étant plus exercé dans sa plénitude, il finit par n’être plus exercé du tout. La foi est remplacée par le sentiment ou l’imagination ; la présomption prend la place de l’espérance ; la charité est remplacée par la sensibilité. »

Mais il faut lire en entier la description du grand péril que le père Emmanuel donne dans son Catéchisme de la famille chrétienne [6] :

 

Le père. […] Les chrétiens en oubliant la Sainte Trinité se mettraient en grand danger.

Pierre. Dites-nous donc le grand danger, afin que nous l’évitions.

Le père. Le danger, mes enfants, serait de vivre d’une vie quasi chrétienne, mais à côté de la foi.

Pierre. Ceci demande une explication.

Le père. Je m’explique. J’appelle une vie quasi chrétienne, mais à côté de la foi, une vie dans laquelle on conserverait quelque chose encore des pratiques chré­tiennes, comme de réciter les prières, d’aller à la messe, même de communier à Pâques ; mais si tout cela n’est pas animé, vivifié, inspiré par la foi au Père et au Fils et au Saint‑Esprit, je dis qu’il y a là un grand danger.

Pierre. Et comment donc ?

Le père. Le danger consiste en ce que, faisant les œuvres de la foi sans la foi, on se croit en sûreté parce qu’on fait des œuvres ; et l’on est en danger, parce que l’on manque de foi.

Pierre. Je vois le danger.

Marie. Le catéchisme dit très bien que sans la foi on ne peut être sauvé.

Le père. Puisque j’ai commencé à vous dire ma pensée, je ne m’arrêterai pas en chemin.

Pierre et Marie. Avancez, papa, avancez.

Le père. Mes enfants, de cet oubli de la très Sainte Trinité résulte encore un grand mal et un immense péril que je ne veux pas vous laisser ignorer.

Pierre. Nous ne voulons pas ignorer ; nous voulons savoir. Dites, papa, dites.

Le père. Mes enfants, nous sommes chrétiens ; notre Dieu, c’est la Sainte Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Notre Sauveur, c’est le Fils de Dieu, qui pour nous s’est fait homme, a souffert, est mort et est ressuscité. Donc nous allons à la Sainte Trinité par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Dans ce voyage et pour ce voyage, la grâce de Notre-Seigneur nous a ménagé des moyens de salut, également doux et abondants ; ainsi les sacrements, ainsi l’intercession de la très sainte Vierge, et des anges et des saints. C’est bien là notre foi. Un seul Dieu qui est le Père, le Fils et le Saint‑Esprit, un seul Sauveur qui est Notre-Seigneur Jésus-Christ, médiateur unique entre Dieu et les hommes, encore que la sainte Vierge, les anges et les saints soient appelés quelquefois médiateurs parce qu’ils intercèdent pour nous auprès de Dieu. Je le répète : voilà notre foi, la foi sans laquelle nul ne peut être sauvé.

Pierre. Mais, papa, vous nous aviez parlé d’un immense péril. Et vous ne nous le dites pas.

Le père. J’y arrive, mes enfants, et je vous l’avoue, ce n’est pas sans quelque frayeur.

Marie. Hélas ! maman !

La mère. Marie, le bon Dieu est bon, aie confiance. Regarde cette image de Notre‑Dame de la Sainte-Espérance ; vois l’Enfant‑Jésus sur son bras ; demande-lui la paix, et il te donnera la paix.

Le père. Mes enfants, je ne veux pas vous effrayer, mais vous instruire. Ecoutez-moi ; après cela, nous prierons ensemble, et tout sera en paix.

Pierre. Papa, je veux savoir l’immense péril.

Le père. L’immense péril, mes enfants, c’est celui-ci : oublier la très Sainte Trinité qui est le centre et le terme de la foi et de la religion ; mettre en place de la très Sainte Trinité la seule personne de Notre-Seigneur, considérée plus dans son huma­nité que dans sa divinité ; remplacer la médiation du Sauveur par la médiation de la très sainte Vierge, et glisser ainsi à côté de la foi pour se faire une religion, qui tout en étant un extrait du christianisme, pourrait en devenir une falsification. Voilà, mes enfants, ce que j’ai appelé l’immense péril.

Pierre. Faites-nous voir, papa, l’immensité du péril.

Le père. L’immensité du péril consiste en ce que l’acte de foi n’étant plus exercé dans sa plénitude, il finit par n’être plus exercé du tout. La foi est remplacée par le sentiment ou l’imagination ; la présomption prend la place de l’espérance ; la charité est remplacée par la sensibilité. Avec cela on garde les pratiques extérieures de la reli­gion, on prend sa part dans une foule de bonnes œuvres ; mais en somme, on ne vit pas de la foi, condition nécessaire aux yeux de Dieu pour être juste ; on ne mortifie pas ses passions ; on ne renonce pas à soi-même, comme Notre-Seigneur l’enseigne, affirmant que c’est chose nécessaire pour être son disciple. Somme toute, les péchés restent. […]

Le père. Mes enfants, ceci vous apprend combien il est nécessaire de servir Dieu dans la vérité, comme l’enseigne Notre-Seigneur.

Marie. Et la vérité, papa, c’est tout simplement la foi ?

Le père. Ah ! Marie, c’est la foi premièrement, mais ce n’est pas la foi unique­ment. Saint Paul dit quelque part qu’il faut faire la vérité dans la charité [7] : c’est précisément de cette manière que l’on sert Dieu dans la vérité. Mais souvenez-vous bien que le principe de toutes les œuvres du salut, c’est la foi.

La mère. N’est-ce pas ce que saint Paul enseigne encore quand il dit : Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu [8].

Le père. Oui, oui, saint Paul dit vrai et très vrai. Sans la foi, impossible de plaire à Dieu !

Pierre. Impossible, impossible ; voilà un mot qui restera.

Marie. Il faut donc prier et demander à Dieu la grâce de la foi.

Le père. Oui, assurément, et l’Église a pour cela une très belle prière.

Pierre et Marie. Dites-la-nous, papa ; dites-la-nous.

Le père. Je ne vous la dirai pas, mes enfants ; je ferai mieux. Nous la dirons tous à Dieu. Mettons-nous à genoux.

Tous se mettent à genoux, et le père lit cette oraison dans son missel :

« Dieu tout-puissant et éternel, donnez-nous l’augmentation de la foi, de l’espé­rance et de la charité et pour que nous méritions d’obtenir ce que vous promettez, faites-nous aimer ce que vous commandez. Par Jésus-Christ Notre-Seigneur. »

Et tous répondent : Ainsi soit-il [9].

 

Les répétitions et la construction dramatique du dialogue (« J’y arrive, mes en­fants, et je vous l’avoue, ce n’est pas sans quelque frayeur. — Hélas ! maman ! — Marie, le bon Dieu est bon, aie confiance. ») prouvent l’importance que l’auteur attachait à ce point. Il avait d’ailleurs déjà traité du sujet l’année précédente (1877, soit trente ans avant Pascendi), dans ses Lettres à une mère sur la foi [10].

 

Les Lettres à une mère sur la foi 

 

Citons d’abord la cinquième lettre :

 

Saint François de Sales dit, au sujet de la charité, que « la charité étant séparée de l’âme par le péché, il y reste maintes fois une certaine ressemblance de charité, qui nous peut décevoir [11] et amuser vainement » (Traité de l’amour de Dieu, Livre IV, chap. 10).

Nous pouvons dire la même chose de la foi. Quand le manque d’instruction chrétienne, ou quand une éducation systématiquement impie a fait perdre à un chrétien le don de la foi qu’il avait reçu à son baptême, il y reste ordinairement une certaine ressemblance de foi, qui nous peut décevoir et amuser vainement.

Cette ressemblance de foi, parce qu’elle est ressemblance, n’est qu’une image de la foi ; c’est une foi en image, ou si vous voulez, en imagination ; c’est ce qu’on ap­pelle, dans une certaine langue, des sentiments religieux.

Les sentiments religieux ! une sorte de cadeau que certains hommes veulent bien faire à Dieu, qui doit leur en être fort obligé ; un fonds de bienveillance plus ou moins vivement senti de  l’homme pour Dieu ; une sorte de politesse, de bon ton, de bon goût de l’homme vis-à-vis de Dieu : oui, tout ce que l’on voudra dans ce genre qui oblige, qui ne gêne point, qui s’accommode à tout, se prête à tout, ne compromet rien : c’est là, le plus souvent, ce qu’on entend par des sentiments reli­gieux, mais ce n’est pas là la foi.

Comme la ressemblance de la charité nous peut décevoir et amuser vainement, la ressemblance de la foi nous peut décevoir et nous déçoit souvent, nous peut amu­ser et nous amuse souvent.

Et comment cela, me direz-vous ?

La réponse est facile.

Un chrétien, pour plaire à Dieu, doit faire des actes de foi souvent. Dans la prière, dans la pratique d’une vie chrétienne, dans la réception des sacrements, le chrétien doit, par une obligation rigoureuse, pratiquer la foi, en faire l’acte intérieur avec plusieurs des actes extérieurs de la vie chrétienne.

C’est là le devoir.

Or, le danger, la déception consisterait à faire ces actes de la vie chrétienne, non avec la foi, mais avec la ressemblance de la foi ou les sentiments religieux.

La foi est alors remplacée par le sentiment ; la réalité par l’imagination. On peut, dans cet état, faire bien des prières sans prier ; se confesser sans s’amender, et recevoir l’eucharistie sans s’unir à Jésus-Christ.

D’après ce que j’ai ouï dire à un évêque d’une part, et d’autre part à un mis­sionnaire qui a parcouru toute la France, et s’est rendu compte très attentivement de l’état des âmes, il paraîtrait que sur bien des points nous en sommes là aujourd’hui [en 1877 !], faisant avec l’image de la foi les œuvres qu’il faudrait faire avec la foi.

Ceci vous aidera à comprendre, Madame, une chose dont vous souffriez beau­coup en un certain jour, où, vous aviez été à même de reconnaître qu’un bon nombre de chrétiens, se disant dévots et pratiquants, ont tous absolument les mêmes vices que les mondains non pratiquants. Ils pratiquent, hélas ! mais la foi n’est pas le principe de leurs actes de religion ; ils sont chrétiens en imagination, et vicieux comme tant d’autres en réalité.

Rappelez-vous, Madame, un très court petit mot du père Lacordaire : «  La foi, c’est la foi ! »

Disons ensemble : Credo.

 

A partir du moment où, en pratique, le sentiment religieux a supplanté la foi dans beaucoup d’âmes chrétiennes, n’est-il pas inévitable qu’il vienne à la sup­planter aussi dans la tête de certains théologiens ? C’est le constat de Dom Maréchaux, dans son avant-propos au Traité du ministère ecclésiastique du père Emmanuel :

 

Le modernisme, cette radicale négation du surnaturel, cette destruction foncière de la foi, est sorti des entrailles mêmes de la société chrétienne, où il couvait depuis longtemps sous forme de sourde tendance au naturalisme.

 

A force de ne pas vivre comme on pense, on finit par penser comme on vit. Et l’on en arrive à l’œcuménisme d’Assise puisque le sentiment religieux, com­mun à tous les hommes, est fort développé dans certaines fausses religions [12].

Ce que le père Emmanuel disait des catholiques français de son époque (« il paraîtrait que sur bien des points nous en sommes là aujourd’hui, faisant avec l’image de la foi les œuvres qu’il faudrait faire avec la foi ») ne pourrait-il s’appli­quer aussi aux catholiques des années 1950 ? Ce sera le nœud de ce que Mgr Williamson a appelé le « cinquantisme » : un catholicisme apparemment florissant, riche en œuvres extérieures, mais pauvre en foi ou en esprit de foi, et rongé in­térieurement par le naturalisme. L’abbé Berto écrivait en 1945 :

 

L’effroyable décadence religieuse de notre époque consiste dans un appauvris­sement du christianisme qui l’atteint – je dis chez les chrétiens – dans sa même sub­stance surnaturelle et qui va à en faire une adhésion aux vérités naturelles de la reli­gion et de la morale, connotée par une sorte d’attachement sentimental à un Christ Lui-même horriblement défiguré [13].

 

La sixième lettre

 

Mais, après tout, le sentiment religieux n’est-il pas une bonne chose ? Les reli­gions qui se fondent sur lui n’ont-elles donc pas, fondamentalement, une certaine bonté [14] ? Ces objections, si courantes aujourd’hui, ne l’étaient pas encore au temps du père Emmanuel, et il ne les énonce pas explicitement ; on peut cepen­dant dire que sa sixième lettre à une mère sur la foi les balaie magistralement. Certes le sentiment religieux n’est pas mauvais en lui-même, mais, outre qu’il est naturel alors que la foi est surnaturelle, il est, comme tout ce qui est naturel en nous, vicié par le péché originel : non seulement il est incapable de réorienter vers Dieu cette nature inclinée au mal, mais, aveugle par lui-même, indifférent au vrai et au faux, il tombera très facilement dans l’idolâtrie ou la superstition, offen­sant ainsi le Dieu qu’il prétend honorer.

Voici donc comment l’auteur répond à la mère de famille qui lui a demandé quelques précisions :

 

Vous avez lu avec attention ma précédente lettre, et vous me demandez de vous faire bien saisir la différence qu’il y a entre la foi et le sentiment religieux.

La besogne me sera facile ; je souhaite que mon travail vous soit utile.

Le sentiment religieux, Madame, est un don de Dieu assurément. C’est un bien, un bien de l’ordre naturel. Le sentiment religieux est la conséquence naturelle de notre qualité de créatures, comme le respect des parents est naturel à l’enfant.

Le sentiment religieux est ainsi le respect que nous avons, comme créatures, pour notre Père qui est dans les cieux, et qui, par le fait seul de notre création, nous regarde comme ses enfants, et nous donne à tous le pain de chaque jour, la lumière de son soleil, les fruits de la terre, la vie, la santé, et mille autres biens, également de l’ordre naturel.

Le sentiment religieux, étant naturel à l’homme, se trouve chez tous les hommes, fidèles ou infidèles ; car tous ont ce fond commun de respect pour Dieu, qui quelquefois se traduit par un acte religieux fondé sur le vrai, comme chez nous chrétiens ; quelquefois par un acte religieux entaché d’erreur comme chez les infi­dèles, les idolâtres, etc.

Il y a des peuples chez lesquels le sentiment religieux est très profond, et cela na­turellement, par exemple chez les Arabes [15]. Un Arabe ne manquera jamais à sa prière du matin, à celle du midi, à celle du soir. Il entend le muezzin crier du haut du minaret la formule sacrée : La Allah, etc. Aussitôt il se met en prière, qu’il soit en compagnie, qu’il soit au milieu d’une place, qu’il soit à n’importe quel travail ; l’heure est venue, il prie. Par ce même sentiment religieux, l’Arabe rapporte tout à la volonté de Dieu ; les accidents de la vie, la santé, la maladie, la mort même, il ra­mène tout à Dieu, et en toutes circonstances, il répète : Dieu est grand !

Voilà le sentiment religieux dans toute sa puissance.

Mais, souvenez-vous, Madame, que notre nature est déchue en Adam ; et, d’une nature déchue, il ne peut venir qu’un sentiment religieux lui aussi frappé de déchéance. La nature ne peut se relever d’elle-même ; et le sentiment religieux pu­rement naturel ne peut absolument pas ramener l’homme à Dieu, ni le tirer du péché.

Aussi, avec toute sa religiosité naturelle, l’Arabe conservera tous les vices qui lui sont malheureusement naturels aussi : il sera vaniteux, il sera menteur, il sera voleur ; il pratiquera l’hospitalité, mais sachant par où son hôte devra passer, il enverra quel­qu’un le dévaliser, ou bien ira lui-même faire à l’écart ce qu’il n’aurait jamais voulu faire sous sa tente.

Par là vous pouvez reconnaître le trait caractéristique du sentiment religieux purement naturel ; il ne voit rien, il ne veut rien, il ne peut rien contre le péché.

Le sentiment religieux, quand il demeure à l’état naturel, est indifférent en ma­tière de religion. Il s’accommode de tout, il s’arrange de tout, il se prête à tout, et ne se livre à rien. Pardon, il peut se livrer à la franc-maçonnerie, là du moins où les ma­çons veulent bien reconnaître le Grand Architecte, comme ils disent.

Je voulais, Madame, vous montrer ce premier tableau. J’arrive à un second.

La foi n’est pas un sentiment, la foi n’est pas de l’ordre naturel.

La foi est l’assentiment de notre esprit à la vérité révélée de Dieu. C’est un bien qui ne dérive point de notre nature, mais qui lui est donné d’en haut pour la guérir.

La foi est essentiellement purifiante. Fide purificans corda (Ac 15, 9).

Elle éclaire l’esprit, le dépouille de l’erreur : elle redresse l’homme tombé, le re­place dans la voie de Dieu ; elle pose la base de l’œuvre du salut ; elle achemine l’homme vers tout bien.

La foi est essentiellement fortifiante. Confortatus fide, dit saint Paul (Rm 4, 20). Et encore : fide stas, si tu es debout, c’est par la foi (Rm 11, 20).

La foi est vivifiante : Le juste vit de la foi, dit toujours saint Paul (Ga 3, 11).

Si le sentiment religieux nous laisse de glace pour Notre-Seigneur Jésus-Christ, il n’en est pas de même de la foi ; elle le rend présent, vivant dans nos cœurs ; Christum habitare per fidem in cordibus vestris (Ep 3, 17).

La foi est le principe d’un monde nouveau, régénéré en Jésus-Christ Notre-Seigneur ; la foi, c’est la lumière avant-coureur des splendeurs de l’éternité où nous verrons Dieu ; la foi, c’est la mère de la sainte espérance et de la divine charité.

 

Voilà résumée toute l’œuvre du père Emmanuel dans sa paroisse et dans son bulletin : réveiller, raviver, renforcer la foi surnaturelle ; lui faire porter ses fruits propres, distincts de ceux du simple sentiment religieux, et, par là, ouvrir la porte à la vertu qui nous oriente vers la béatitude surnaturelle, la vertu qui fait prier : la sainte espérance (le mot sainte étant ajouté pour bien marquer qu’il ne s’agit pas seulement de l’espérance informe qui survit dans une âme baptisée tombée dans le péché mortel, mais de l’espérance vivante, animée et sanctifiée par la charité).

La huitième lettre pourrait être citée aussi. « S’il n’y a pas là une prophétie des ruines accumulées par le modernisme, en disait dom Maréchaux, nous ne nous y connaissons pas [16]. » Mais en fait de prophétie, les cinquième et sixième lettres suffisent amplement à nous convaincre. On peut d’ailleurs se demander si saint Pie X et ceux qui l’ont aidé dans la rédaction de l’encyclique Pascendi n’ont pas eu connaissance de ces écrits du père Emmanuel. La chose n’est pas impossible, puisque Dom Maréchaux, le fidèle disciple du père Emmanuel, son collaborateur au Bulletin de la Sainte-Espérance puis son biographe et l’éditeur de ses œuvres, séjourna à Rome de 1905 à 1914 et connut intimement le pape saint Pie X, les cardinaux Vivès et Merry del Val, le père Lémius [17], etc. Un journal toscan dé­nonça même un jour « le noir complot » monté à Rome « par le pape et Dom Maréchaux [18] ».

En tout cas, ces écrits servirent à contrer le modernisme [19].

 

La grâce de Dieu et l’ingratitude de Vatican II

 

Avant de comparer systématiquement les textes de Vatican II à ceux du père Emmanuel, il faut voir que leur opposition ne concerne pas seulement cer­taines parties, plus ou moins importantes, des textes conciliaires (même si, de fait, nous n’analyserons que quelques extraits), mais bien l’esprit d’ensemble, le fameux esprit du Concile.

Vatican II, d’abord (c’est son péché originel), refusa obstinément les finalités naturelles d’un concile. Il ne fut pas convoqué pour rendre l’Église plus agréable à son Époux céleste et résoudre une crise (doctrinale, disciplinaire ou politique) dont la gravité aurait nécessité la convocation de cette assemblée extraordinaire, mais plutôt pour opérer une gigantesque campagne publicitaire qui, par les mé­dias interposés, présenterait au monde moderne une Église attrayante, au visage rajeuni, toute dévouée au bonheur terrestre de l’humanité. Ainsi attirés, pensait Jean XXIII, les égarés se précipiteront en masse dans le sein de l’Église [20].

Les conciles précédents avaient pour but d’armer l’Église doctrinalement, dis­ciplinairement, et dans certains cas politiquement et militairement, pour vaincre les erreurs, la décadence, les ennemis extérieurs. Le but de Vatican II, au contraire, fut de manifester au monde entier que l’Église refusait désormais d’ana­thématiser les erreurs, de combattre qui que ce soit, et même de désigner claire­ment ses ennemis. L’institution conciliaire a été détournée de sa finalité. On pense irrésistiblement au père Emmanuel dénonçant, dans son Traité, la dénatu­ration du ministère ecclésiastique :

 

Ne faut-il pas convenir que, n’atteignant pas sa fin, il doit être considéré comme une institution malheureusement viciée, disons le mot, dénaturée [21] ?

 

Un fabricant d’appareils ménagers ne peut en garantir le bon fonctionnement qu’aux clients qui en respectent le mode d’emploi et, avant tout, la finalité propre (un lave-linge n’est pas adapté au lavage de la vaisselle, encore moins à la cuis­son des aliments). Dieu, dans sa sagesse, n’agit pas différemment. Une assemblée mondiale de l’épiscopat qui non seulement refuserait de satisfaire aux conditions de l’infaillibilité mais prétendrait, dès le départ, s’ordonner à des buts radicale­ment divergents de ceux que poursuit naturellement un concile, échapperait par le fait même à la bénédiction divine. Ce serait un concile « dénaturé », selon l’expression du père Emmanuel. On ne saurait être surpris d’y trouver des er­reurs. C’est n’en pas trouver qui serait étonnant.

Expliquant la façon dont le ministère ecclésiastique peut être dénaturé quant à la prédication, le père Emmanuel cite d’abord la parole d’Isaïe sur les chiens muets, incapables d’aboyer (Is 56, 10). L’application à Vatican II se fait d’elle-même [22].

Il continue :

 

Ensuite, on dénature le ministère en prêchant comme parole de Dieu ce qui n’est pas parole de Dieu (…) Enfin, même en prêchant la parole de Dieu, on pour­rait lui faire subir certaines altérations (…).

 

Et de donner la cause de ces altérations : ne pas désirer suffisamment la gloire de Dieu mais plutôt sa propre commodité et, pour cela, chercher à plaire au monde en mêlant la sagesse mondaine au dépôt de la foi. Là encore, l’application à Vatican II est frappante [23].

Le père Emmanuel centrait tout sur la grâce de Dieu venant réparer le péché originel. Tout le christianisme, disait-il, consiste à savoir et à reconnaître prati­quement ce que nous avons perdu en Adam et ce que nous avons reçu en Jésus-Christ [24]. Sa pastorale commençait par grouper les chrétiens et les isoler des non-chrétiens. Il enseignait, bien sûr, que les premiers doivent être pleins de charité et de serviabilité pour les seconds, mais, ajoutait-il, ils ne peuvent se lier avec eux par une intimité qui suppose communauté de pensées et d’aspirations. Les impies sont tous invités, mais ils ne peuvent entrer que par une conversion fon­cière, un changement total de vie [25]. Au demeurant, nous devons tous nous convertir : l’état des âmes ici-bas est un état de conversion continuelle ; et cette conversion s’opère par Marie, mère de la sainte Espérance [26], et tout particuliè­rement par son Cœur Immaculé [27].

Les meneurs de Vatican II s’opposent point par point à ce programme. Ils veulent tout centrer sur l’homme [28] et n’aiment pas le mot « surnaturel » [29]. Ils oublient pratiquement le péché originel et la nécessité du Rédempteur [30]. Leur but est d’unir le plus possible les chrétiens aux non-chrétiens [31], de prouver à ces derniers que les catholiques sont en communion de pensées et d’aspirations avec eux [32]. Ils considèrent d’ailleurs que tous les hommes, avant toute conversion, sont déjà ordonnés à l’Église [33]. Si les catholiques ont une conversion à opérer, c’est une conversion à l’œcuménisme [34]. Pour cela, point besoin, bien sûr, de la sainte Vierge. Celle-ci est plutôt une gêne pour l’œcuménisme et, pour cette rai­son, ne saurait bénéficier d’un texte conciliaire propre [35]. Vatican II refuse donc la médiation universelle de la très sainte Vierge Marie, et, surtout, les instantes demandes de son Coeur Immaculé, à Fatima [36].

Tout peut se résumer d’un mot : ingratitude. Ingratitude envers Dieu, ingrati­tude envers Notre-Seigneur Jésus-Christ, sa Passion et sa grâce surnaturelle, ingra­titude envers la sainte Église, ingratitude envers la très sainte Vierge.

 

O grâce de Dieu, combien tu es inconnue !

O ingratitude des hommes, que ton aveuglement est grand !

 

C’est l’exclamation du père Emmanuel dans son étude sur La Grâce de Dieu et l’ingratitude des hommes.

Qu’aurait-il dit de l’impiété de Vatican II ?

 

L’œcuménisme

Unitatis redintegratio

 

Venons-en aux textes conciliaires liés à la réunion d’Assise.

Voici un parallèle entre le troisième paragraphe du décret Unitatis redintegra­tio [UR] de Vatican II (c’est le paragraphe le plus doctrinal de ce décret, celui qui expose « les relations entre les frères séparés et l’Église catholique » ; nous le cite­rons intégralement) et deux articles que le père Emmanuel fit paraître en 1884 dans son Bulletin de l’œuvre de Notre-Dame de la Sainte-Espérance [37].

 

Origine et cause des schismes et des hérésies

 

Vatican II.

UR 3 : Dans cette seule et unique Église de Dieu apparu­rent dès l’origine certaines scis­sions, que l’Apôtre réprouve avec vigueur comme condam­nables ;                …/…

Père Emmanuel [196-197].

L’Église étant sainte, il se fait en elle une constante répulsion du mal […]. « Schismes et hé­résies sont des issues, par lesquelles nous quittent les mauvais chrétiens quand ils ne peuvent plus être ni tolérés ni corrigés. » (saint Augustin, De vera religione.)             …/…

au cours des siècles sui­vants naquirent des dis­sensions plus graves, et des communautés con­sidérables furent sépa­rées de la pleine com­munion de l’Église ca­tholique, parfois par la faute des personnes de l’une et de l’autre partie.

Ainsi les schismes et les hérésies se forment de ces chré­tiens charnels et indociles que l’Église a longtemps sup­portés avec gémissement. Sa sainteté les repousse ; et ils se séparent d’elle comme des éléments viciés ; par leur sépa­ration, elle se trouve comme purifiée et comme rajeunie. C’est ainsi que Dieu fait sortir le bien du mal.

[…] De ceux qui l’ont quittée, elle dit avec l’Apôtre bien-aimé : « Ils sont sortis d’au milieu de nous, mais ils n’étaient pas avec nous » (1 Jn 2, 19). Seulement, son cœur de mère saigne sur le scandale des petits et des faibles, qu’elle voit séduire et entraîner ; et elle pousse des cris perçants pour que le Seigneur les rende à son amour.




 

Le père Emmanuel, appuyé sur l’autorité de saint Augustin, porte un regard de foi : la cause principale des schismes et des hérésies, c’est la malice de ceux qui se séparent de la sainte Église, entraînant avec eux des petits et des faibles qui se laissent séduire. Vatican II parle au contraire de « la faute des personnes de l’une et de l’autre partie », laissant entendre que, dans certains cas, les catholiques se­raient autant responsables des schismes et des hérésies que les hérétiques ou les schismatiques eux-mêmes (or même en supposant – gratuitement – les plus grands torts du côté des catholiques, leur mauvaise attitude ne pourrait être que la cause accidentelle et l’occasion du schisme, non la cause essentielle ; on ne saurait donc mettre les deux responsabilités sur le même plan. Au demeurant, nombre d’hérésiarques ont trouvé des saints devant eux, sans que cela les arrête).

En disant que les communautés hérétiques ou schismatiques sont séparées de « la pleine communion » de l’Église catholique, Vatican II laisse de surcroît en­tendre qu’elles demeurent dans une certaine communion (non pleine).

 

Les biens spirituels dans les communautés séparées

 

Vatican II

[UR 3, suite].

Néanmoins, justifiés par la foi reçue au baptême, incorporés au Christ, ils portent à juste titre le nom de chrétiens, et les fils de l’Église catholique les reconnaissent à bon droit comme des frères dans le Seigneur.

Père Emmanuel [181-182].

Les sectes chrétiennes dissidentes peuvent engendrer des chrétiens ; elles les engendrent non par leur erreur qui est totalement inféconde, mais par le bien du baptême qu’elles ont conservé […]. Les chrétiens qu’elles engendrent ne leur appartiennent pas ; ils appartiennent à l’Église vraie, par le baptême de laquelle ils se trouvent, même sans le savoir, enfants de l’Église vraie qui est l’Église romaine […]. Il y a en pays hérétique et schismatique un grand nombre d’en­fants de la véritable Église. Tels sont les enfants en bas âge, légitimement baptisés ; tels sont même beaucoup d’adultes, qui n’ont jamais donné au schisme ou à l’hérésie une adhé­sion formelle, et qui ont vécu de la grâce de leur baptême.

 

[…] Quant à ceux qui ont commis le péché de schisme ou d’hérésie, ils sont séparés de l’Église ; et par le fait même, ils perdent le fruit du baptême qu’ils ont reçu.

 

Loin d’être toujours fructueux (comme le laisse entendre Vatican II), le bap­tême donné dans le schisme ou l’hérésie ne l’est que pour ceux qui n’adhèrent pas formellement à ce schisme ou à cette hérésie. C’est le cas, il est vrai, des en­fants en bas âge. Mais Vatican II laisse entendre que ceux-là sont fils de Dieu (« frères dans le Seigneur ») sans être fils de l’Église (puisqu’ils sont distingués des « fils de l’Église catholique »). Pour le père Emmanuel, au contraire, « ils se trou­vent, même sans le savoir, enfants de l’Église vraie qui est l’Église romaine ». Elle seule peut engendrer dans le Christ.

 

Vatican II [UR 3, suite].

Au surplus, parmi les éléments ou les biens par l’ensemble des­quels l’Église se construit et est vivi­fiée, plusieurs et même beaucoup, et de grande valeur, peuvent exister en dehors des limites vi­sibles de l’Église ca­tholique : la parole de Dieu écrite, la vie de la grâce, la foi, l’espérance et la cha­rité, d’autres dons intérieurs du Saint-Esprit et d’autres éléments visibles.

Père Emmanuel [176-177].

Saint Augustin n’hésite pas à reconnaître que tous les biens qui sont dans l’Église peuvent se trouver, dans une certaine mesure, en dehors de l’Église, hormis toutefois ce lien de charité que brise quiconque sort de l’unité. « Il y a dans l’Église, dit-il, cette fontaine invisible et scellée, qui est l’Esprit‑Saint, voilà son domaine incommunicable. De cette source proviennent la paix, l’unité, la charité, qui sont les biens propres de l’Église. » Quant au reste, on peut le trou­ver hors de son sein.

« Dieu dans son unité, dit-il encore, peut être honoré hors de l’Église ; la foi qui est une, peut se rencontrer en dehors d’elle ; le baptême, qui est unique, peut être administré vali­dement hors de son sein. Et toutefois, de même qu’il n’y a qu’un Dieu, une foi, un baptême, il n’y a aussi qu’une in­corruptible Église : non pas en laquelle seule le vrai Dieu est honoré, mais en laquelle seule il est honoré avec piété ; non pas en laquelle seule la vraie foi est conservée, mais en la­quelle seule elle est conservée avec la charité ; non pas en la­quelle seul le vrai baptême existe, mais en laquelle seule il existe pour le salut. » Ainsi parle le grand docteur (Ad Cresc. livre 1, chapitre 29).

 

Le père Emmanuel, à la suite de saint Augustin, distingue soigneusement les biens que les hérétiques et les schismatiques peuvent emporter en quittant l’Église (la sainte Écriture, les sacrements, et même la foi, pour les schismatiques) et ceux qu’on ne peut posséder sans être membre de l’Église catholique (au moins par désir implicite, per votum disent les théologiens ; on parle aussi parfois de l’âme de l’Église) : la vraie piété, la charité, la grâce sanctifiante. Vatican II, au contraire, sans énoncer d’erreur stricte (car l’expression « en dehors des limites vi­sibles de l’Église catholique » a été choisie à dessein pour permettre de ne pas distinguer entre ceux qui adhèrent formellement à l’hérésie ou au schisme, et ceux qui, au contraire, appartiennent à l’âme de l’Église), semble prendre plaisir à tout mélanger.

 

Vatican II [UR 3, suite].

Tout cela, qui pro­vient du Christ et conduit à lui, appar­tient de droit à l’unique Église du Christ.

Père Emmanuel [177].

Hâtons-nous, au sujet des biens spirituels qui peuvent subsister chez les dissidents, de faire trois remarques impor­tantes :

[1] — Ces biens n’appartiennent pas à l’hérésie ni au schisme, mais à l’Église dont ils constituent la dot inalié­nable.

 

Des trois remarques importantes que commence à énumérer le père Emmanuel, on pourrait croire que Vatican II énonce au moins la première. En fait, même pas, car le père Emmanuel ne se contente pas de dire que ces biens appartiennent à l’Église : il en tire la conséquence que ces biens n’appar­tiennent donc pas à l’hérésie ni au schisme. Vatican II se garde bien d’aller jusque-là, on verra pourquoi plus loin.

Poursuivons la lecture du décret Unitatis redintegratio, mise en regard des deux autres remarques importantes du père Emmanuel :

 

Vatican II [UR 3, suite].

De même, chez nos frères séparés s’accom­plissent beaucoup d’actions sacrées de la re­ligion chrétienne qui, de manières diffé­rentes selon la situation diverse de chaque Église ou communauté, peuvent certaine­ment produire effectivement la vie de la grâce, et l’on doit reconnaître qu’elles don­nent accès à la communion du salut.

Père Emmanuel [177].

[2] — Seule [l’Église] conserve le dépôt [de ces biens] sans altération, tandis qu’en dehors d’elle ils sont es­sentiellement sujets à se corrompre.

[3] — [Ces biens] ne profitent à ceux qui les détiennent qu’autant qu’ils sont incorporés à l’Église […].

 

La troisième remarque importante du père Emmanuel rappelle un principe capital – et que, justement, le texte de Vatican II contredit. Ce principe, c’est qu’il est en soi nécessaire d’être incorporé à l’Église pour recevoir fructueusement les sacrements (il faut bien distinguer ici sacrement valide et sacrement fructueux : un sacrement peut être valide sans être fructueux, c'est-à-dire sans donner la grâce ; c’est ce qui arrive s’il y a un empêchement à cette grâce [38] ; or l’apparte­nance au schisme ou à l’hérésie est en soi un tel empêchement). Certes ceux qui ne sont pas incorporés à l’Église in re (en réalité) peuvent, dans certaines circons­tances, l’être in voto (par le désir : c’est ce que l’on appelle parfois appartenir à l’âme de l’Église). Mais dans ce cas le sacrement n’est fructueux que parce que celui qui le reçoit échappe in voto à sa communauté séparée. Il est donc faux de prétendre que la production de la vie de la grâce à l’intérieur des communautés séparées dépend de « la situation diverse de chaque Église ou communauté » : en soi, aucune communauté hérétique ou schismatique ne peut donner un sacre­ment de manière fructueuse (même si certaines peuvent donner plus de sacre­ments valides que d’autres). Si le sacrement reçu dans une telle communauté donne la grâce, cela ne provient pas de la situation de cette communauté (qui est toujours en soi un empêchement), mais de la situation personnelle de celui qui reçoit ces sacrements (et qui échappe, per accidens, à cet empêchement).

 

La valeur et la signification des fausses religions

 

Nous arrivons au passage le plus contestable d’Unitatis redintegratio :

 

Vatican II [UR 3, suite].

En conséquence, ces Églises et communautés séparées, bien que nous les croyions souffrir de défi­ciences, ne sont nullement dépour­vues de signification et de valeur dans le mystère du salut.

L’Esprit du Christ, en effet, ne re­fuse pas de se servir d’elles comme de moyens de salut, dont la force dérive de la plénitude de grâce et de vérité qui a été confiée à l’Église catholique.

Père Emmanuel [175 et 177-178].

Le mal étant une corruption du bien, n’existe que mélangé à des restes de bien qu’il dévore comme le cancer dévore les chairs vivantes. Il y a donc des restes de bien hors de l’Église. Mais en elle seule on trouve le bien tout pur, le bien dans son intégrité […].  Autour d’elle se meuvent des sociétés religieuses qui présentent des restes de vérités mêlés à des erreurs, des débris de bien plus ou moins corrompus. Au fond, elles n’ont en propre que leur erreur et leur corruption ; et tout le bien qu’elles dé­tiennent, l’Église le revendique comme une chose qui de droit lui appartient.

 

Pour ce qui est de la signification des schismes et des hérésies, le père Emmanuel aura l’occasion d’y revenir. Pour ce qui est de leur valeur, il est catégorique : ces sociétés religieuses « n’ont en propre que leur erreur et leur cor­ruption ».

Unitatis redintegratio, au contraire, voit en elles des éléments positifs et dé­plore seulement leurs « déficiences ».

Notons d’abord que le père Emmanuel parle d’erreur, de corruption, de dé­bris là où Vatican II ne voit que des déficiences (defectus dans le texte latin). Or un défaut peut être accidentel ou essentiel. Un tas de débris n’est pas seulement une maison qui a des déficiences (accidentelles) : ce n’est plus du tout une mai­son (c’est l’essence même de maison qui manque). Un cadavre de chien n’est pas seulement un chien « que nous croyons souffrir de déficiences » : ce n’est plus un chien. Une erreur caractérisée n’est pas seulement une vérité incomplète ou défi­ciente : c’est la négation de la vérité (même si cette négation comprend nécessai­rement des débris de vérité).

Ainsi, d’un point de vue surnaturel, les sociétés hérétiques ou schismatiques ne sont pas seulement déficientes, elles sont mortes (le père Emmanuel le dira un peu plus loin), privées de la vie surnaturelle. Ce sont des cadavres – et en voie de décomposition.

Par ailleurs, comme déjà dit plus haut, les réalités saintes indûment détenues par les sociétés hérétiques ou schismatiques ne peuvent donner la grâce et le sa­lut que dans la mesure où ceux qui les reçoivent refusent (fût-ce implicitement) l’adhésion formelle à cette hérésie ou à ce schisme. Autrement dit, dans la me­sure où, par l’intention profonde de leur volonté, ils échappent à ces sociétés. Loin d’être des « moyens de salut », ces sociétés, par elles-mêmes, rendent stérile tout ce dont elles se sont emparées, jusqu’aux sacrements (qui sont pourtant, en soi, les moyens de salut par excellence). Bien sûr, ces sacrements qu’elles distri­buent peuvent par accident, en raison des dispositions personnelles de tel ou tel, donner la vie de la grâce. Mais vouloir se servir de ce qui arrive per acci­dens pour tirer une conclusion sur la valeur per se  de ces sociétés est un grossier sophisme.

 

L’appel de l’Église aux égarés

 

Nous arrivons à la fin de ce paragraphe d’Unitatis redintegratio. C’est un ap­pel lancé aux « frères séparés » pour leur retour à l’unité. Mais d’une tonalité combien différente de l’appel du père Emmanuel !

 

Vatican II [UR 3, suite et fin].

Cependant nos frères séparés, soit eux-mêmes individuellement, soit leurs communautés ou leurs Égli­ses, ne jouissent pas de cette unité que Jésus-Christ a voulu dispenser à tous ceux qu’il a régénérés et vivi­fiés pour former un seul corps en vue d’une vie nouvelle, et qui est attestée par l’Écriture sainte et la vénérable Tradition de l’Église.

C’est, en effet, par la seule Église catholique du Christ, laquelle est le « moyen général de salut », que peut s’obtenir toute la plénitude des moyens de salut. Car c’est au

Père Emmanuel [178-180].

Chez les hérétiques, [l’Église] revendique la foi [39], dans les parties où elle demeure intacte ; les sacrements, qu’ils conservent au moins en partie ; le nouveau Testament […] dont ces égarés se servent trop souvent pour leur perte [...].

Chez les schismatiques, elle revendique le symbole […], la succession hiérarchique, l’en­semble du culte ; en un mot tous les biens que ces prodigues ont emportés en quittant la mai­son de l’unité.

[…] Ces éléments sont autant de points de contact avec l’Église ; et ils lui servent comme de pont, pour inviter les malheureux égarés à

seul collège apostolique, dont Pierre est le chef, que furent confiées, selon notre foi, toutes les richesses de la nouvelle Alliance, afin de constituer sur la terre un seul Corps du Christ auquel il faut que soient pleinement incorporés tous ceux qui, d’une certaine fa­çon, appartiennent déjà au peuple de Dieu. Durant son pélerinage terrestre, ce peuple, bien qu’il de­meure en ses membres exposé au péché, continue sa croissance dans le Christ, suavement guidé par Dieu selon ses mystérieux desseins, jusqu’à ce que, dans la Jérusalem céleste, il atteigne joyeux la totale plénitude de la gloire éternelle.

entrer dans son sein. […] S’adressant aux hé­rétiques, aux schismatiques, elle leur met sous les yeux des preuves tirées du nouveau Testament, du témoignage des Pères, de la succession des Églises.

[…] « Quand un dissident revient, dit saint Augustin, il ne perd rien de ce qu’il a, mais il commence à posséder pour son salut ce qu’il ne détenait auparavant que pour sa perte ; il participe à la paix céleste, il est associé à l’unité sainte, il est intérieurement rempli de charité, il est inscrit dans la cité des anges ; il entre en possession de ce bien qu’on nomme l’Église, et en elle il trouve le repos, grâce à la source invi­sible dont elle est arrosée, à savoir l’Esprit‑Saint. » (Ad Cresc., livre 2, chap. 15.)

 

Pour Vatican II, les « frères séparés » manquent du bien de l’unité et de la « pleine incorporation » au Corps du Christ, mais ils appartiendraient quand même déjà « d’une certaine façon » au « peuple de Dieu [40] ». Ils n’ont pas « la plénitude » des moyens du salut, mais ils ont quand même bon nombre de ces moyens.

Le père Emmanuel, au contraire, citant à nouveau saint Augustin, rappelle encore une fois que, pour un dissident, même les réalités saintes ne sont pas salutaires. C’est seulement en revenant à l’Église qu’il « commence à posséder pour son salut ce qu’il ne détenait auparavant que pour sa perte ».

Voici enfin, avant de quitter ce décret Unitatis redintegratio, un extrait de son paragraphe quatrième et, en parallèle, ce que le père Emmanuel dit de la signification des sociétés hérétiques ou schismatiques :

 

Vatican II [UR 4].

[…] Il est nécessaire que les catholiques reconnaissent avec joie et apprécient les valeurs réellement chrétiennes qui ont leur source au commun patrimoine et qui se trouvent chez nos frères séparés.

Père Emmanuel [202-203].

[…] Grâce à cette immobilité qui caractérise l’Orient, ces schismatiques [orientaux] ont gardé une foi presque intègre ; ils ont nos sacrements, ils ont jusqu’à la présence réelle de Notre-Seigneur. Et toutefois, quel contraste avec l’Église romaine ! L’esprit apostolique a abandonné les communions dissidentes. Elles sont comme un cadavre, embau-

Il est juste et salutaire de recon­naître les richesses du Christ et sa puissance agissante dans la vie de ceux qui témoignent pour le Christ parfois jusqu’à l’effusion du sang ; car Dieu est toujours admirable et doit être admiré dans ses œuvres.

Il ne faut pas non plus oublier que tout ce qui est accompli par la grâce de l’Esprit-Saint dans nos frères séparés peut contri­buer à notre édification. Rien de ce qui est réellement chrétien ne s’oppose jamais aux vraies va­leurs de la foi, mais tout cela peut contribuer à faire atteindre toujours plus parfaitement au mystère du Christ et de l’Église.

mé si l’on veut, et qui garde la forme de ses membres, mais privé de toute vie.

L’Église anglicane est plutôt le fruit d’un schisme que d’une hérésie ; car son article fondamental est son refus de soumission à Rome. Ici encore on constate la différence entre la vraie vie qui ne peut jaillir que de l’unité, et cette agitation factice qui n’est que le simulacre de la vie. Les anglicans envoient des missionnaires un peu partout, et donnent des millions sans compter à leurs socié­tés bibliques. Tout ce mouvement aboutit au néant. Jamais l’argent des pasteurs n’a fait un croyant et un martyr.

De même donc que l’hérésie met en relief par ses variations l’intégrité de la foi dans l’Église, le schisme fait ressortir la plénitude de sa vie divine.




 

Pour le père Emmanuel, les schismes et les hérésies ont bien une signification, mais toute négative : faire ressortir par contraste l’intégrité de la foi et la pléni­tude de vie divine qui règnent dans l’Église et, éventuellement, par leurs attaques, en stimuler la manifestation (de même que la cruauté des persécuteurs stimule et fait mieux ressortir la force et la charité des martyrs) [41]. Ce qu’il faut montrer aux fidèles, c’est avant tout la stérilité du schisme et de l’hérésie, afin de mieux faire apprécier les richesses de grâce confiées par Dieu à son Église.

Vatican II va exactement en sens contraire, sous prétexte que « Dieu est tou­jours admirable et doit être admiré dans ses œuvres ». Beau sophisme sous un pieux camouflage. En supposant même que tel homme de confession protestante ait réellement eu la grâce (et déjà, comment en avoir la certitude ?), cela signifie nécessairement qu’il n’était protestant qu’extérieurement, tandis que par le vœu (par le désir), il appartenait à l’Église catholique. Un théologien saura distinguer, mais comment le demander aux simples chrétiens alors que même les pères du concile Vatican II n’ont pas été capables de poser clairement cette distinction ? Essayer de mettre en valeur l’action de la grâce chez les « frères séparés », c’est évidemment mettre les fidèles en occasion de péché contre la foi en l’Église.

Dans l’ordre naturel, certaines réalités, bien que bonnes en elles-mêmes et œuvres de Dieu, sont occasion de péché (d’impureté par exemple). Il ne faut pas les admirer, mais généralement les fuir. On peut dire qu’il en va de même, dans l’ordre surnaturel, des opérations de la grâce chez les non-catholiques.

Que dirait-on d’un éditeur de livres pour la jeunesse qui, sous prétexte de donner aux enfants des modèles de courage, choisirait ses héros parmi les com­battants nazis ? Il se retrouvera vite devant les tribunaux. Il y arguera que ce n’est pas le nazisme en lui-même qu’il voulait donner en exemple mais seulement un héroïsme qui, en soi, est bon, louable et digne d’être proposé à l’imitation. Le juge rétorquera que beaucoup d’enfants sont incapables de faire cette distinction, et qu’on peut fort bien trouver ailleurs des actes de bravoure. L’éditeur sera donc condamné. Les évêques, bien sûr, applaudiront. Et pourtant, selon la logique de Vatican II, ne devraient-ils pas prendre sa défense, au motif que « Dieu est tou­jours admirable et doit être admiré dans ses œuvres » ?

 

 

Les « religions non chrétiennes »

(Nostra ætate)

 

Commentant en 1880 un auteur qui affirmait : « Les religions se querellent entre elles pour savoir s’il y a un seul Dieu ou plusieurs dieux », le père Emmanuel commençait par noter :

 

« Les religions… » Nous avons le regret d’être obligé de dire que ce mot n’est pas français. La religion est une, comme l’humanité, comme la vérité, comme Dieu lui-même. On ne dit pas plus les religions qu’on ne dit les humanités, les dieux. Mais, comme la vérité est une, et que l’erreur peut être multiple, on dit les fausses religions comme on dit les faux dieux. Passons [42].

 

Cette remarque faite en passant tombe à plein sur le concile Vatican II, et particulièrement sur la déclaration Nostra ætate, qui ne distingue plus fondamen­talement entre la vraie religion et les fausses mais entre religions chrétienne et non chrétiennes. La différence n’est pas seulement verbale : elle permet de gom­mer l’opposition des fausses religions à l’unique vraie.

Le préambule de Nostra ætate (trop long pour être cité en entier) place toute la déclaration dans la perspective de « l’unité du genre humain » :

 

Dans sa tâche de promouvoir l’unité et la charité entre les hommes, et même entre les peuples, l’Église examine ici d’abord ce que les hommes ont en commun et qui les pousse à vivre ensemble leur destinée.

 

Loin de ce naturalisme, le père Emmanuel commence par considérer la vraie mission de l’Église : mener les hommes à l’éternité bienheureuse. Et dans cette perspective, les autres religions apparaissent nécessairement pour ce qu’elles sont : des sociétés ennemies.

 

L’Église, poursuivant au milieu du monde sa marche vers l’éternité, était repré­sentée par le peuple hébreu marchant, sous la conduite de Dieu lui-même, vers la Terre promise.

Les tribus du désert entravaient la marche de ce peuple : il avait devant lui les terribles Amalécites, les Iduméens jaloux, les fiers Ammonites, les Moabites luxu­rieux et pervers, enfin les multiples tribus cananéennes vouées pour leur crimes à une extermination sans pitié. Il s’avançait néanmoins dans un ordre merveilleux ; et ses péchés seuls, et non ses ennemis, le retenaient dans le désert. Ainsi en est-il de l’Église. Elle est entourée de sociétés ennemies. Il y a les juifs, les idolâtres, les héré­tiques, les schismatiques ; il y a enfin les puissances de ce monde , qui le plus sou­vent lui sont hostiles. Elle marche néanmoins vers son but […] [43].

 

Paganisme, hindouisme, bouddhisme

 

On a déjà cité plus haut l’introduction au deuxième paragraphe de Nostra ætate, toute centrée sur le sentiment religieux. La déclaration traite ensuite d’une façon incroyablement louangeuse de l’hindouisme et du bouddhisme [44]. Comparons la conclusion du deuxième paragraphe avec l’enseignement du père Emmanuel :

 

Vatican II [Nostra ætate 2].

De même aussi, les autres religions qu’on trouve de par le monde s’efforcent d’aller, de façons di­verses, au-devant de l’inquiétude du cœur humain en proposant des voies, c’est-à-dire des doctrines, des règles de vie et des rites sacrés.

L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doc­trines qui, quoiqu’elles diffèrent en beaucoup de points de ce qu’elle-même tient et propose, cependant

Père Emmanuel [177-180].

[L’Église] est mise par Dieu en possession de toute vérité, de tout bien. Autour d’elle se meuvent des sociétés religieuses qui présen­tent des restes de vérités mêlés à des erreurs, des débris de bien plus ou moins corrompus. Au fond, elles n’ont en propre que leur erreur et leur corruption ; et tout le bien qu’elles dé­tiennent, l’Église le revendique comme une chose qui de droit lui appartient.

Chez les idolâtres, elle revendique cette notion de Dieu qui, comme Tertullien l’a si bien dé­montré, subsiste au fond de toute conscience humaine, malgré les grossiers mensonges du polythéisme ; elle revendique ces traditions primitives d’un Sauveur, d’une rémission des

apportent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes.

Toutefois, elle annonce, et elle est tenue d’annoncer sans cesse, le Christ qui est “la voie, la vérité et la vie” (Jn 14, 6), dans lequel les hommes doivent trouver la pléni­tude de la vie religieuse et dans le­quel Dieu s’est réconcilié toutes choses.

Elle exhorte donc ses fils pour que, avec prudence et charité, par le dialogue et par la collaboration avec ceux qui suivent d’autres reli­gions, et tout en témoignant de la foi et de la vie chrétiennes, ils re­connaissent, préservent et fassent progresser les valeurs spirituelles, morales et socioculturelles qui se trouvent en eux.

péchés, d’une vie future, que le paganisme a défigurées, mais nullement abolies.

[…] Il n’est aucune fausse religion qui ne dé­tienne des éléments de vérité et de bien. Ces éléments sont autant de points de contact avec l’Église ; et ils lui servent comme de pont, pour inviter les malheureux égarés à entrer dans son sein.

S’adressant aux idolâtres, l’Église, comme on le voit par les discours de saint Paul soit aux gens de Lystres soit à l’Aréopage (Ac 14 ; Ac 17), invoque la pensée de Dieu qui ne s’est jamais laissé sans témoignage, qui fait mûrir les moissons, qui donne aux hommes la vie, le souffle et toutes choses.

[…] Et c’est ainsi qu’elle attire à elle-même toutes les portions de l’humanité dévoyée ; elle les attire suavement et fortement, prenant les hommes par les restes de bien qu’ils possèdent, et les amenant à jouir en elle-même d’un bien pur et complet.

 

Comme Vatican II, le père Emmanuel pense qu’il faut prendre les hommes par « le reste de bien qu’ils possèdent ». Mais il précise que l’Église revendique ce bien comme sien. Vatican II se contente de dire que l’Église ne le rejette pas. De plus, le père Emmanuel n’hésite pas à dire que ces religions sont fausses et que l’humanité qui les professe est dévoyée.

 

L’islam

 

Alors que Vatican II énumère complaisamment les restes de vérité demeurant dans l’islam, le père Emmanuel dénonce la raison de ces ressemblances avec le christianisme : n’ayant pu vaincre celui-ci par les persécutions ni par les hérésies, le diable a voulu le contrefaire pour mieux le concurrencer. Mahomet est ainsi le type du faux prophète :

 

Vatican II [Nostra ætate 3].

L’Église regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu Un, vivant et subsistant, mi­séricordieux et tout-puissant, créa-

Père Emmanuel [205-206].

La connaissance du vrai Dieu ayant rempli le monde comme une mer débordée (Is 11, 9), [le diable] n’osa pas relever les idoles de bois et de pierre. Mais comme les passions sont tou-

teur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes. Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu, même s’ils sont cachés, comme s’est soumis à Dieu Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. Bien qu’ils ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme pro­phète ; ils honorent sa Mère virgi­nale, Marie, et parfois même l’invoquent avec piété.

jours palpitantes au cœur de l’homme déchu, il releva le culte de la chair. Il forgea une reli­gion autorisant tous les vices, et ce fut l’isla­misme […].

L’islamisme est une contrefaçon du christia­nisme, dont il prouve à sa manière la divinité.

Mahomet nous apparaît comme le type du faux prophète, imprégné des souffles de Satan. […]

 

Le jugement sur la morale de l’islam diffère également du tout au tout :

 

Vatican II [NA 3].

De plus, ils attendent le jour du jugement, où Dieu rétribuera tous les hommes ressuscités. Aussi ont-ils en estime la vie morale et rendent-ils un culte à Dieu, surtout par la prière, l’aumône et le jeûne.

Père Emmanuel [207].

Ceux qui ne sont pas atterrés par la peur sont séduits par l’appât des plaisirs, auxquels la nouvelle religion donne libre carrière : le paradis qu’elle promet n’est qu’un lieu de jouissances grossières et animales […]. C’est la chair frémissante qui s’insurge contre l’esprit ; c’est l’orgueil qui s’émancipe et qui prend la place de Dieu.

L’islamisme nous montre quelle production infernale peut sortir à un moment donné d’un monde où s’agitent des germes de péché […].

 

Quant aux relations de l’Église avec l’islam, enfin, le père Emmanuel est, comme toujours, surnaturel : il voit le plan de la Providence ne permettant le mal que pour en tirer un plus grand bien. Vatican II est, au contraire, naturaliste et même pacifiste, ce qui, en temps de guerre, relève de la trahison :

 

Vatican II [NA 3].

Si, au cours des siècles, de nombreuses dissen­sions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musul­mans, le Concile les ex­horte tous à oublier le passé et à s’efforcer sin­cèrement à la compré­hension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à pro­mouvoir ensemble, pour

Père Emmanuel [208-211].

L’islamisme s’abattit, par un terrible jugement de Dieu, sur des peuples qui avaient méconnu le don de la foi […]. En même temps que l’islamisme châtiait l’Orient, il fortifiait la chrétienté en Occident.

Dieu voulut qu’à côté de son peuple choisi persistât en Palestine une race guerrière et irréconciliable, les Philistins […]. L’islamisme joua, vis-à-vis des nations chrétiennes, le même rôle providentiel […]. Sous le coup de cette perpétuelle menace, les nations chrétiennes s’unirent à la voix de l’Église leur mère, et formèrent ce faisceau indestructible qu’on nomme la chrétienté […].

tous les hommes, la jus­tice sociale, les valeurs morales, la paix et la li­berté.

Sans doute, en fin de compte, Jérusalem demeura au pouvoir de l’islam ; mais l’Europe fut sauvée, la barbarie refoulée, la chrétienté formée, et surtout la foi magnifi­quement affirmée à la face du monde […].

La chrétienté développa donc, en présence de l’islamisme, toute sa puissance guerrière et toute sa puissance doctri­nale.

 

Le judaïsme

 

Le quatrième paragraphe de Nostra ætate traite du judaïsme, et l’on peut certes trouver des rappels de doctrine analogues à ceux que fait le père Emmanuel. Par exemple, il y a un parallèle entre le texte de Vatican II et celui du père Emmanuel lorsqu’il s’agit de vanter les prérogatives du peuple juif :

 

Vatican II [NA 4].

L’Église a toujours devant les yeux les paroles de l’Apôtre Paul sur ceux de sa race « à qui appartiennent l’adoption filiale, la gloire, les alliances, la législa­tion, le culte, les promesses et les pa­triarches, et de qui est né, selon la chair, le Christ » (Rm 9, 4-5), le Fils de la Vierge Marie. Elle rappelle aussi que les apôtres, fondements et co­lonnes de l’Église, sont nés du peuple juif, ainsi qu’un grand nombre des premiers disciples qui annoncèrent au monde l’Évangile du Christ.

Père Emmanuel [321-322].

[…] Le peuple juif est le point autour du­quel roule l’histoire de l’humanité. Il a reçu l’attouchement de Dieu, en la per­sonne d’Abraham duquel il sort ; il est, avant Notre-Seigneur, le peuple sacerdotal par excellence, dont l’état, au témoignage de saint Augustin, est tout entier prophé­tique ; il a donné naissance à la sainte Vierge et au Sauveur du monde ; il a formé le noyau de l’Église naissante. Tous ces privilèges font de la race juive une race exceptionnelle dont les destinées sont toutes mystérieuses.

 

En revanche, le père Emmanuel est beaucoup plus fort que Vatican II quand il faut parler de la chute d’Israël :

 

Au témoignage de l’Écriture sainte, Jé­rusalem n’a pas reconnu le temps où elle fut visitée ; les juifs, en grande partie, n’acce­ptèrent pas l’Évangile, et même nombreux fu­rent ceux qui s’opposè­rent à sa diffusion.

Père Emmanuel [322].

Par un renversement étrange et lamentable, du moment où elle produit le Sauveur du monde, la race élue, la race bénie entre toutes, mérite d’être réprouvée […]. Il semble que Dieu ait voulu montrer par là qu’il n’y a rien de la chair et du sang dans la vocation du christianisme, puisque ceux mêmes desquels était le Christ selon la chair (Rm 9, 5), en sont rejetés pour leur orgueil tenace et charnel.

 

Après avoir traité de l’Israël de l’ancien Testament, nous en arrivons au judaïsme actuel ; et là, Vatican II devient dangereusement ambigü. Alors que le père Emmanuel annonce clairement (avec toute la Tradition de l’Église) la conversion future des juifs à l’Église, Vatican II se contente d’annoncer l’unité future, en gommant la conversion :

 

Vatican II [NA 4].

Néanmoins, selon l’Apôtre, les juifs res­tent encore, à cause de leurs pères, très chers à Dieu, dont les dons et l’appel sont sans repentance.

Avec les prophètes et le même Apôtre, l’Église attend le jour, connu de Dieu seul, où tous les peuples invoqueront le Seigneur d’une seule voix et « le ser­viront sous un même joug » (So 3, 9).

Père Emmanuel [322-324].

Leur réprobation toutefois est-elle définitive ? Resteront-ils la proie de Satan, exclus du reste du monde par la croix du Sauveur ? A Dieu ne plaise ! Dieu ménage au peuple qui fut le sien de suprêmes miséricordes. A ce peuple auquel il fut dit : Vous n’êtes plus mon peuple, on dira un jour : Vous êtes les fils du Dieu vivant (Os 1, 10). Après être restés de longues années sans roi, sans prince, sans sacrifice, sans au­tel, les enfants d’Israël chercheront le Seigneur leur Dieu ; et cela se fera sur la fin des temps (Os 3, 4-5).

Élie sera l’instrument de ce merveilleux retour. « Je vous en­verrai, dit le Seigneur dans Malachie, le prophète Élie, avant que vienne le jour du Seigneur grand et terrible. Et il tour­nera le cœur des pères vers les enfants, le cœur des enfants vers les pères » (Ml 4, 5-6). C’est-à-dire il rétablira l’har­monie des mêmes amours, des mêmes adorations entre les saints ancêtres du peuple juif et leurs derniers descendants.

Saint Paul appuie à son tour sur cet événement si consolant. Il voit dans la réprobation des juifs la cause occasionnelle de la vocation des Gentils. Puis il ajoute : « Je ne veux pas vous laisser ignorer ce mystère, mes frères, c’est que l’aveuglement a frappé partiellement Israël, jusqu’à ce qu’entrât la pléni­tude des nations, et qu’alors tout Israël fût sauvé » (Rm 11, 25).

Tel est donc le dessein de Dieu. Il faut que toute la gentilité entre dans l’Église ; et quand sera terminé le défilé des na­tions, Israël à son tour entrera. Ce sera le grand jubilé du monde ; la grâce se répandra par torrents. […].

 

Après l’exposé théorique, on en vient aux conséquences pratiques. Vatican II appelle à l’étude commune de la Bible et au « dialogue fraternel ». Mais, pour le père Emmanuel, seule l’Église connaît le vrai sens de l’ancien Testament : Notre-Seigneur Jésus-Christ.

 

Vatican II [NA 4].

Du fait d’un si grand patrimoine spirituel, commun aux chrétiens et aux juifs, le Concile veut encourager et re­commander entre eux la connaissance et l’es­time mutuelles, qui naîtront surtout d’étu­des bibliques et théo­logiques, ainsi que d’un dialogue frater­nel.

Père Emmanuel [178-180].

Chez les juifs, [l’Église] revendique le recueil inspiré de l’ancien Testament, qui contient toutes les promesses et prophéties accomplies en Jésus-Christ et en elle-même, elle revendique le dogme de l’unité d’un Dieu créateur, dont le peuple hébreu était le héraut avant Notre-Seigneur. […] Il n’est aucune fausse religion qui ne détienne des éléments de vérité et de bien. Ces éléments sont autant de points de contact avec l’Église ; et ils lui servent comme de pont, pour inviter les malheureux égarés à entrer dans son sein. […] S’adressant aux juifs, elle allègue l’accomplissement des oracles prophétiques, comme on peut le remarquer dans les discours de saint Pierre après la Pentecôte (Ac 2 ; Ac 3).

 

Même disparité de ton pour parler du judaïsme contemporain :

 

Vatican II [NA 4].

Encore que des autori­tés juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ, ce qui a été commis du­rant sa Passion ne peut être imputé ni indis­tinctement à tous les juifs vivant alors, ni aux juifs de notre temps.

Père Emmanuel [244].

Tandis que le judaïsme forme le noyau de l’antichristia­nisme, il se produit parmi les juifs un contre-courant qui amène des conversions dans une proportion inouïe jusqu’à ce jour. Ces juifs convertis deviennent d’ardents prosé­lytes ; ils se nomment entre autres le vénérable Libermann [1804-1852], dont on espère la béatification prochaine, le père Hermann [né en 1820 à Hambourg et mort en 1871], les frères Ratisbonne [nés à Strasbourg : Théodore, 1802-1884, et Alphonse, 1814-1884] et les frères Lémann [nés à Dijon : Edouard-Joseph, 1836-1914, et son jumeau Achille-Augustin, 1836-1909].

 

Alors que Vatican II croit nécessaire, pour empêcher l’antisémitisme, de nier la malédiction encourue par les juifs incrédules, le père Emmanuel rappelle les deux aspects de la doctrine catholique : ils sont sous le coup de la malédiction, mais en même temps protégés par Dieu, en tant que témoins de l’ancien Testament et appelés un jour à se convertir :

 

Vatican II [NA 4].

S’il est vrai que l’Église est le nouveau peuple de Dieu, les juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par

Père Emmanuel [188-189].

[…] En attendant ce grand jour de l’unité, ce grand jubilé du monde annoncé par les prophètes et décrit par saint Paul en termes magnifiques (Rm 11), les juifs rendent par leur dispersion même et leur persistance comme peuple, un témoignage éclatant à Jésus-Christ et à son Église. Porteurs incorruptibles de l’ancien Testament, ils en garantissent

Dieu ni maudits, comme si cela décou­lait de la sainte Écriture […].

l’authenticité contre les attaques du rationalisme ; ils ont dans les mains, par un prodige étrange, les prophéties qui signalent clairement la venue de Notre-Seigneur, leur propre dispersion et leur retour ; ils portent ainsi un flam­beau qui éclaire le monde, et dont ils s’aveuglent eux-mêmes. Saint Augustin les compare à Caïn qui, homicide de son frère, errait en tous lieux avec un signe sur le front, pour que chacun le reconnût et que personne ne le tuât. Ainsi les juifs ont un signe, le signe de la réprobation que leur a mis au front le déicide ; et ils s’en vont par le monde, étalant ce signe ; ils sont partout, et ne se fusionnent nulle part [...] [45]. Quel homme de bonne foi, en étudiant ce phénomène unique, et en remontant de l’effet à la cause, refuserait de dire : Jésus-Christ est Dieu ?

 

La discrimination

 

Le paragraphe cinquième de Nostra ætate, condamne la discrimination reli­gieuse (comme Dignitatis humanæ). Là encore, le contraste avec le père Emmanuel est flagrant :

 

Vatican II

[Nostra ætate 5].

L’Église réprouve donc, en tant que contraire à l’esprit du Christ, toute discrimination ou vexation opérée envers des hommes en raison de leur race, de leur couleur, de leur classe ou de leur religion.

En conséquence, le Concile, suivant les traces des saints apôtres Pierre et Paul, adjure ardemment les fidèles du Christ « d’avoir au milieu des nations une belle conduite » (1 P 2, 12), si c’est possible, et de vivre en paix, pour autant qu’il dépend d’eux, avec tous

Père Emmanuel [243].

La politique chrétienne, s’inspirant des données de la foi, se conduisait vis-à-vis du judaïsme comme Dieu s’est conduit vis-à-vis de Caïn. D’un côté elle l’excluait des droits civils et politiques, sachant bien que sa haine déicide n’a pas abdiqué ; et de l’autre, instruite qu’il doit un jour se convertir et accomplir de grandes choses pour Dieu et son Christ, elle le protégeait et ne permettait pas qu’on cherchât à l’anéantir. Les juifs restaient donc parqués dans leurs ghettos, rendant témoignage à leur manière au Sauveur qu’ils ont crucifié ; mais ni politiquement, ni socialement, ils ne pouvaient se mêler au peuple chrétien. Aujourd’hui tout est changé. La Révolution leur a donné place au grand soleil. Elle leur a conféré les droits civils et politiques. Dès ce moment les juifs, que l’attouchement de Dieu a doués d’un génie supérieur à celui des autres

les hommes, de manière à être vraiment les fils du Père qui est dans les cieux.

peuples, ont pris facilement le dessus sur les chré­tiens dégénérés et apostats. Ils se sont glissés par­tout ; et à cette heure ils tiennent le monde enlacé dans leurs filets, par la haute finance et par la di­rection du journalisme qu’ils ont accaparées.

 

Beaucoup d’autres textes de Vatican II pourraient encore être mis en parallèle avec ceux du père Emmanuel. On trouvera plus loin, dans ce numéro du Sel de la terre, un petit florilège de textes du père Emmanuel sur la liberté religieuse (notamment ses commentaires sous forme de catéchisme des encycliques Libertas et Immortale Dei, de Léon XIII). On pourra aisément constater que, là encore, l’opposition est irréductible. Et décisive.

 

 

Conclusion

 

Face aux nouveautés prêchées par Vatican II, le père Emmanuel est, par ses écrits, témoin de la doctrine traditionnelle de l’Église. Un témoin parmi des mil­liers d’autres, assurément [46], mais dont le témoignage est particulièrement pré­cieux. Précieux d’abord par son adaptation à la situation présente : le père Emmanuel a pour ainsi dire senti venir le modernisme et il a particulière­ment traité des vérités dont il constatait l’oubli pratique à son époque. Précieux aussi par sa précision, car beaucoup de saints n’ont jamais cru utile de traiter des fausses religions, par exemple, comme le père Emmanuel l’a fait. Précieux enfin (de façon sans doute accessoire, car c’est un argument ad hominem, mais néan­moins providentielle), grâce aux titres que ce témoin peut opposer aux partisans de la nouvelle théologie.

Car théologien, certes, mais en même temps curé de paroisse, éducateur litur­gique de son peuple, traducteur et commentateur de la sainte Écriture, lecteur passionné des saints Augustin, Grégoire, Léon, Chrysostome et plusieurs autres, hardi promoteur du rapprochement avec l’Orient chrétien : qui, autant que le père Emmanuel, pourrait contrer sur leur propre terrain les Chenu, Congar, Lubac, Rahner et compagnie ? Et lancer, à l’imitation de saint Paul :

Ils sont pastoraux ? Je le suis. Soucieux de liturgie ? Je le suis. Nourris de théo­logie scripturaire et patristique ? Moi aussi. Spécialistes d’ecclésiologie, préoccupés d’œcuménisme ? Je le suis aussi. Ils se prétendent prophètes ? Je vais dire une folie : je le suis plus encore !


[1] — Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, t. III, juin 1885, p. 444 (ou La Sainte Église, Étampes, Clovis, 1997, p. 282).

[2] — Le père Emmanuel « a réfuté par avance l’erreur capitale du modernisme consistant à confondre la foi avec un sentiment religieux vague et inefficace », dira à juste titre Dom Maréchaux en janvier 1912 (Bulletin, t. XII, p. 400).

[3] — Voir Le Sel de la terre 35, p. 1 (éditorial) ; 40, p. 211 ; 41, p. 254.

[4] — Études publiées entre mars 1883 et février 1886 dans le Bulletin, reprises partiellement dans la revue Itinéraires entre janvier 1985 et mars 1988 et réunies en un volume par les éditions Clovis (Étampes) : La Sainte Église, 1997.

[5] — Préface préparée par Mgr Lefebvre pour une édition des études du père Emmanuel sur l’Église, et reproduite dans l’article de Mgr Bernard Tissier de Mallerais, au début de ce numéro.

[6] — Bulletin, t. I, p. 296-299 (septembre 1878). Dans l’édition du Catéchisme réalisée en 1977 par DMM (Bouère), ce chapitre figure aux pages 47-52.

[7] — Veritatem facientes in charitate (Ep 4, 15).

[8] — Sine fide autem impossibile est placere Deo (He 11, 6).

[9] — Oraison du 13e dimanche après la Pentecôte. On notera combien le père Emmanuel est fidèle à son principe de chercher dans la tradition liturgique le véritable esprit de l’Église. (NDLR.)

[10] — Les 5e et 6e lettres, que nous citerons ici, ont paru dans le premier tome du Bulletin, p. 140-141 et 158-160 (novembre et décembre 1877). En 1978 (puis en 1993), DMM a réédité l’ensemble de ces lettres (douze au total) en y joignant le Catéchisme des plus petits enfants. L’ensemble forme un petit livre de 96 pages très utile non seulement aux mamans et aux catéchistes mais, à notre avis, à tout bon chrétien (notamment aux pères de famille), et même aux prêtres.

[11]Décevoir au sens ancien : tromper. Le père Emmanuel emploiera aussi, on le verra, ce mot dans ce sens. (NDLR.)

[12] — En 1986, lors de la première réunion d’Assise, Jean-Paul II fit précisément référence à ce sentiment religieux : « Nous prierons selon des formes diverses, respectant les traditions religieuses de chacun. […] Le sentiment religieux naturel conduit à percevoir de quelque manière le mystère de Dieu, source de la bonté, et cela constitue une source de respect et d’harmonie entre les peuples. C’est même dans ce sentiment que réside le principal antidote contre la violence et les conflits. » Voir l’éditorial du Sel de la terre 41, p. 1-8.

[13] — Abbé Victor-Alain Berto, recension des Cantiques de l’abbé Le Cerf, dans la Semaine religieuse de Vannes du 13 janvier 1945.

[14] — On reconnaît ici l’erreur condamnée par le pape Pie XI, dans l’encyclique Mortalium animos (6 janvier 1928) et selon laquelle « toutes les religions sont plus ou moins bonnes et louables, en ce sens qu’elles révèlent et traduisent toutes également – quoique d’une manière différente – le sentiment naturel et inné qui nous porte vers Dieu et nous incline avec respect devant sa puissance ».

[15] — Il est clair que le père Emmanuel parle ici des Arabes musulmans.

[16] — Dom Bernard Maréchaux, « Les opuscules doctrinaux du père Emmanuel », Bulletin, t. XII, p. 457 (mai 1912).

[17] — J. B. Lémius, membre romain des Oblats de Marie Immaculée et supérieur des chapelains de Montmartre, fut un des principaux collaborateurs de saint Pie X dans la rédaction de l’encyclique Pascendi. Il a donné un Catéchisme du modernisme, 1ère édition 1907 avec lettre-préface du cardinal Merry del Val, Secrétaire d’État (réédité en 1974 aux éd. Forts dans la Foi, avec une préface du père R.-Th. Calmel O.P. reproduite dans Le Sel de la terre 12 bis, p. 98 sq.).

[18] — Cité dans la brochure Les Vieux saints, Supplément au Bulletin de N.-D. de la Sainte-Espérance, mars 1972, p. 69.

[19] — Henri Charlier, dans L’Art et la pensée (Grez-en-Bouère, DMM,1972, p. 96-97), cite le père Emmanuel pour distinguer le sentiment religieux d’avec la foi ; et à son tour Jean Madiran dans Itinéraires 165 (juillet-août 1972), p. 301, face à Mgr Gand qui, à Lille, avait donné une église aux musulmans, afin qu’ils la transforment en mosquée.

[20] — « Le but premier et immédiat du Concile est de présenter au monde l’Église de Dieu, dans sa perpétuelle vigueur de vie et de vérité, et avec sa législation adaptée aux circonstances présentes […]. Nous pourrons dire alors [aux frères séparés], avec une vive émotion : c’est votre maison, c’est la maison de ceux qui portent le signe du Christ. » (Jean XXIII, 14 février 1960).

[21] — Tous les passages du Traité du ministère ecclésiastique cités ici sont extraits des chapitres IV et V du livre deuxième.

[22] — Sur ce refus d’anathématiser l’erreur, qui fut une des caractéristiques de Vatican II, voir Le Sel de la terre 43, p. 66-68

[23] — Le magistère de l’Église a pour objet la transmission du dépôt révélé. Or Vatican II s’est donné un autre objet : l’introduction dans l’Église de valeurs qui sont nées en dehors d’elle. Le cardinal Ratzinger déclare : « Vatican II avait raison de souhaiter une révision des rapports entre l’Église et le monde. Car il y a des valeurs qui, même si elles sont nées hors de l’Église, peuvent, une fois examinées et amendées, trouver leur place dans sa vision » (Entretiens sur la foi, Paris, Fayard, 1985, p. 38). Et encore : « Nous voulons que les valeurs fondamentales du christianisme et les valeurs dominantes dans le monde d’aujourd’hui puissent se rencontrer et se féconder mutuellement. » (Le Monde, 17 novembre 1992). Gaudium et spes 11 affirmait : « Le Concile se propose avant tout de juger à cette lumière [de la foi] les valeurs les plus prisées par nos contemporains et de les relier à leur source divine ». Ce changement d’objet permet, à lui seul, de douter de l’autorité de Vatican II car, comme l’enseigne solennellement Vatican I, « le Saint-Esprit n’a pas été promis aux successeurs de Pierre pour qu’ils fassent connaître, sous sa Révélation, une nouvelle doctrine, mais pour qu’avec son assistance, ils gardent saintement et exposent fidèlement la Révélation transmise par les Apôtres, c’est-à-dire le dépôt de la foi » (FC 481). Voir l’article « L’autorité du Concile » dans Le Sel de la terre 35, p. 32-63 et surtout p. 56-61.

[24] — Dom Bernard Maréchaux, Le Père Emmanuel, Mesnil-Saint-Loup, 1935, p. 374.

[25] — Nous employons ici les expressions mêmes de Dom Bernard Maréchaux dans Le Père Emmanuel, p. 76-77.

[26] — Dom Bernard Maréchaux, avant-propos au Traité du ministère ecclésiastique du père Emmanuel (avant-propos reproduit dans Itinéraires 158 de décembre 1971).

[27] — Sur les liens entre la Sainte-Espérance et le Cœur immaculé de Marie, voir la brochure Les Vieux saints, supplément au Bulletin de N.-D. de la Sainte-Espérance, mars 1972, p. 8-9 et 62. Le père Emmanuel ne pouvait séparer le Cœur de Marie et la Sainte-Espérance. Par ailleurs, il prêchait catégoriquement la médiation universelle de Notre-Dame.

[28] — Discours de clôture du Concile prononcé par Paul VI le 7 décembre 1965 : « Sachez reconnaître notre nouvel humanisme : nous aussi, nous plus que quiconque, nous avons le culte de l’homme ». Gaudium et spes 12 : « Croyants et incroyants sont généralement d’accord sur ce point : tout sur terre doit être ordonné à l’homme comme à son centre et à son sommet ». Voir aussi Gaudium et spes 24, etc.

[29] — Le cardinal de Lubac peut ainsi se réjouir de ce que « Vatican II use très peu du mot surnaturel » et que « en évitant à dessein le vocabulaire des deux ordres [ordre naturel et ordre surnaturel], il a réalisé une prise de position extrêmement importante » (Entretiens autour de Vatican II, Paris, France catholique-Cerf, 1985, p. 27-28. Dans la seconde citation, le père de Lubac cite Mouroux).

[30]Gaudium et spes le mentionne en théorie mais l’oublie en pratique. La déclaration Gravissimum educationis momentum, sur l’éducation chrétienne, ne dit pas un mot du péché originel. La déclaration Dignitatis humanæ, en n’admettant, comme limites civiles au libre exercice de toutes les religions, que les nécessités de « l’ordre public juste », c'est-à-dire des nécessités d’ordre naturel, tombe visiblement dans le naturalisme : elle méconnaît la royauté sociale de Notre-Seigneur Jésus-Christ, les droits de l’Église et la nécessaire considération de la fin surnaturelle dans le bien commun de la cité.

[31]Gaudium et spes 42. Voir à ce sujet les citations du cardinal König, du P. Henry, etc. dans l’éditorial du Sel de la terre 42 : « La nouvelle religion de Vatican II : l’unité avant la vérité ».

[32] — Paul VI, discours d’ouverture de la deuxième session : « Le Concile travaillera à jeter un pont vers le monde contemporain (…) Vous avez voulu tout d’abord vous occuper non pas de vos affaires mais de celles de la famille humaine, et engager le dialogue non pas entre vous mais avec les hommes ». Discours de clôture du Concile : « Un courant d’affection et d’admiration a débordé du Concile sur le monde moderne ».

[33] — Constitution Lumen gentium 16. Voir aussi plus loin l’étude de Unitatis redintegratio et Nostra ætate.

[34] — Voir les citations du P. Cottier et du P. Congar dans Le Sel de la terre 42, p. 3.

[35] — Sur la suppression, pour raisons « œcuméniques », de la constitution sur la Sainte Vierge, voir Le Sel de la terre 43, p. 20-21, 23, 29-30 et 43.

[36] — En 1996, l’Académie pontificale internationale mariale publia une note s’opposant à la définition de la médiation universelle de Notre-Dame, parce que cette définition ne serait pas « dans la lignée de Vatican II » (Le Sel de la terre 35, p. 207 et 222-226). L’opposition entre les demandes de Notre-Dame à Fatima et le concile Vatican II a été montrée par M. l’abbé Mura dans Le Sel de la terre 36, p. 198-200.

[37] — Ces articles avaient pour titre « La vérité et la grâce » (t. III, p. 268-271, juillet 1884) et « Les hérésies et les schismes » (t. III, p. 298-301, septembre 1884). Ils constituent les chapitres XVI et XVIII du recueil publié en 1997 par Clovis sous le titre La Sainte Église. Nous ne les citons que très partiellement, laissant délibérément de côté des explications et des citations scripturaires de grand intérêt mais non indispensables ici. On ne saurait trop recommander la lecture intégrale de cet ouvrage La Sainte Église, dont l’intérêt dépasse de très loin le thème de la présente étude. Par commodité, c’est à ce recueil établi par les éditions Clovis que renvoient les références entre crochets (désignant les pages où l’on pourra trouver, dans ce livre, les textes cités du père Emmanuel).

[38] — Par exemple le sacrement de mariage serait reçu validement mais non fructueusement par une personne en état de péché mortel. Elle serait réellement mariée, mais ne recevrait pas les grâces habituellement données par ce sacrement (et, en outre, commettrait un sacrilège).

[39] — Il s’agit de la foi au sens des propositions de la foi (par exemple le Credo), et non de la vertu de foi, qui n’existe pas chez un hérétique. (NDLR.)

[40] — Sur cette expression ambiguë, voir Le Sel de la terre 1, p. 31, texte reproduit en partie dans le nº 40, p. 246.

[41] — Dans ce sens, saint Paul dit : « Oportet hæreses esse, il faut qu’il y ait des hérésies » (1 Co 11, 19).

[42]Bulletin, t. II, p. 53 (juin 1880) ; reproduit dans Le Naturalisme, Bouère, DMM, 1973, p. 18-19.

[43]Bulletin, t. III, mars 1884, p. 204 (ou La sainte Église, Étampes, Clovis, 1997, p. 141-142). Les autres textes du père Emmanuel que nous citerons dans cette partie sont tous originellement parus dans ce t. III, aux p. 268-271 (les éléments de vérité présents dans les fausses religions, juillet 1884), 283-284 (les Juifs et les Gentils, août 1884), 315-317 (l’Islam, octobre 1884), 375-377 (le camp de Dieu et le camp du diable, février 1885) et 522-525 (la destinée des Juifs, novembre 1885). Nous donnerons entre crochets les références au volume des éditions Clovis.

[44] — Texte reproduit dans Le Sel de la terre 42, p. 225.

[45] — Ici, une phrase du père Emmanuel a été sautée dans le volume des éditions Clovis, sans doute à cause de la loi de censure Gayssot. (Voir : Bulletin, t. III, août 1884, p. 284).

[46] — L’opposition des saints à Vatican II a été montrée à plusieurs reprises dans cette revue. Voir en particulier : « Les saints face à la liberté religieuse », Le Sel de la terre 13, p. 112-133 ; « Saint Augustin face à la liberté religieuse », Le Sel de la terre 16, p. 10-54 ; « Saint François d’Assise et la liberté religieuse », Le Sel de la terre 26, p. 170-175 ; « Vatican II désavoué par saint François Xavier », Le Sel de la terre 42, p. 224-243 ; ainsi que les études sur les saints inquisiteurs (saint Pierre de Vérone, Le Sel de la terre 36, p. 118-138 ; le Bx Guillaume Arnaud, Le Sel de la terre 37, p. 157-166).

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 44

p. 360-388

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