+ L’aventure missionnaire lyonnaise
Comment invoquera-t-on celui en qui l’on n’a pas cru ? Et comment croira‑t‑on en celui dont on n’a pas entendu parler ? Mais comment en entendra‑t‑on parler s’il n’y a pas de prédicateur ? Et comment seront‑ils prédicateurs s’ils ne sont pas envoyés ? selon qu’il est écrit : « Qu’ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent la paix, de ceux qui annoncent le bien ! »(Rm 10, 14-16.)
Sous le titre L’Aventure missionnaire lyonnaise, les éditions du Cerf présentent au public la thèse de doctorat de Yannick Essertel sur les missions du diocèse de Lyon aux XIXe et XXe siècles, plus précisément de 1815 à 1962. L’ouvrage est d’un grand intérêt, mais avant d’en examiner le contenu, disons quelques mots de la place des missions dans la vie de l’Église :
Le but des missions est de fonder et d’implanter d’une façon permanente l’Église du Christ dans les régions païennes. (Pie XI, Rerum Ecclesiæ, AAS 1926, XVIII, p. 74.)
Une terre est considérée terre de mission tant que l’Église n’y est pas implantée de façon stable avec sa hiérarchie.
Pour assurer cette stabilité, la politique du Saint-Siège a toujours été de constituer un clergé indigène partout où cela était possible. On lit ainsi que « La Société des Missions Étrangères [fondée au XVIIe siècle] a pour but d’organiser des Églises sur le modèle des Églises établies dans le monde chrétien, c’est-à-dire gouvernées par des évêques et des prêtres séculiers ; et de former un clergé indigène séculier qui soit en droit et en fait le clergé de l’Église ou de la mission dans laquelle il travaille [1] ». Cette manière de faire remonte d’ailleurs aux temps apostoliques.
Qu’est-ce donc qu’un missionnaire ?
Est-ce un prêtre qui a un tel zèle pour le salut des âmes, qu’il est prêt à traverser les océans pour en sauver quelques unes ? Mais le saint curé d’Ars, resté en France, aurait-il eu un zèle médiocre ?
Le missionnaire est d’abord et avant tout un fondateur d’Église là où elle n’existe pas – ou là où elle n’existe plus.
L’apostolat missionnaire découle de la nature même de l’Église, corps mystique du Christ, dont l’une des lois vitales est la croissance, selon l’ordre reçu de Notre-Seigneur lui-même : « Allez, enseignez toutes les nations » (Mt 28, 19).
Par les missions catholiques, c’est le Christ qui s’étend à tout l’univers dont il est le Roi par nature et par conquête. Les missions continuent ainsi l’œuvre de l’incarnation, et elles mettent par là-même les moyens ordinaires de salut à la portée de toutes les âmes.
Bien sûr, il faut des qualités spéciales pour fonder l’Église en pays de mission :
« Par dessus toutes choses, veillez à ce que, parmi plusieurs vous recherchiez avec grand soin et mettiez à part des hommes capables, par leur âge et leur bonne santé, de soutenir de durs labeurs ; et ce qui est encore plus important, remarquables par une charité et une prudence non communes ; vertus qui se seront faites remarquer non par le jugement des autres et par conjecture, mais qu’une longue pratique et l’expérience d’autres charges aura prouvé de manière éminente ; des hommes qui soient capables de garder fermement les secrets, qui confirment par leurs œuvres la gravité de leurs mœurs, l’affabilité, la douceur, l’humilité, la patience et l’exemple de toutes les vertus de la foi chrétienne qu’ils professent de bouche ; des hommes enfin qui, formés aux normes de la charité évangélique, sachant s’adapter au génie et aux mœurs des autres peuples, ne soient pas d’un commerce difficile, ni ne se rendent insupportables et odieux par leur comportement mais, avec l’apôtre [saint Paul] se fassent tout à tous. » (Document adressé par la congrégation de la Propagande aux vicaires apostoliques en 1659, Collectanea S.C. de Propaganda Fide, I, 42, 135.)
Abordons maintenant l’ouvrage de Yannick Essertel.
Renouveau des missions
L’élan qui, au XVIIe siècle, avait abouti entre autres à la fondation de la Société des Missions Étrangères [2], fut brisé par les Lumières au siècle suivant. L’Église subissait l’attaque continuelle des philosophes, qui taxaient la foi de superstition et de fanatisme. La suppression de la Compagnie de Jésus par Clément XIV en 1773 décapita les missions, et la Révolution acheva le travail. Mais l’Église, immortelle, renaît toujours de ses cendres : le XIXe siècle voit un renouveau extraordinaire de l’idéal missionnaire.
L’élan est donné par la restauration des grands ordres religieux (dominicains, franciscains, jésuites), et aussi l’éclosion de dizaines de congrégations, sociétés et instituts voués à l’évangélisation : maristes, oblats de Marie-Immaculée, sœurs de Saint-Joseph de Cluny, etc.
Pour son étude, Yannick Essertel prend deux dates-butoir :
— 1815 : car un certain nombre de circonstances historiques vont faciliter un nouveau départ des missions : en France, l’empire de Napoléon vient de s’écrouler suite à Waterloo, et fait place à la Restauration ; à Rome, le pape Pie VII rétablit la congrégation de la Propagande et restaure les jésuites ;
— 1962 : car on peut dire que l’ouverture du concile Vatican II, sonne la fin des missions catholiques. La mission est remplacée par l’œcuménisme. Il ne s’agit plus de convertir, mais de se comprendre pour vivre ensemble dans des sociétés multi-culturelles et multi-religieuses.
Pourquoi l’auteur choisit-il Lyon ? Parce qu’avec les diocèses de Bretagne et du Rhin, celui de Lyon est en tête de l’élan missionnaire après la Révolution.
Lyon et ses missionnaires
Avant les congrégations missionnaires proprement dites, il faut citer les œuvres lyonnaises de soutien aux missions. Mentionnons seulement l’action de la vénérable Pauline Jaricot. Jeune fille très mondaine à l’origine, Pauline Jaricot se convertit après un sermon sur la vanité dans les vêtements à l’église Saint-Nizier. Éprise d’un grand idéal apostolique et apprenant les graves difficultés financières des Missions Étrangères de Paris, elle lance « le sou hebdomadaire » pour les missions. Cela aboutira en 1822 à la fondation de l’Œuvre de Propagation de la Foi, destinée à soutenir tous les efforts d’évangélisation dans le monde entier. Appuyée les Annales de la Propagation de la Foi dont les chroniques d’outre-mer tiennent en haleine le peuple catholique, l’œuvre de cette humble tertiaire dominicaine devient rapidement un auxiliaire essentiel de la politique d’expansion de l’Église en pays païen, non seulement en suscitant de la part des fidèles une pluie d’offrandes, mais aussi un très grand nombre de vocations missionnaires.
Dans le même temps, la restauration des anciens ordres et congrégations qui s’accélère dans toute la France, porte ses fruits à Lyon qui voit renaître dans le diocèse les Frères des Écoles Chrétiennes, les Sœurs de Saint-Joseph de Lyon, les capucins, les jésuites, qui tous envoient des sujets dans le monde entier. La vitalité religieuse est telle, que de nouvelles congrégations missionnaires apparaissent à Lyon même : les maristes en 1836 avec les pères Colin et Champagnat, dont les frères iront jusqu’en Chine ; et la société des Missions Africaines de Lyon, fondées par Mgr de Marion Brésillac en 1856.
∑ Géographie sociale des vocations
Une grande majorité des vocation est d’origine rurale et paysanne. Juste après, viennent les fils d’artisans. Entre 1811 et 1830, le seul diocèse de Lyon donne aux missions presque le double de prêtres que tous les diocèses bretons réunis. Il n’y a d’ailleurs pas que des religieux à partir : 46 % des prêtres relèvent du clergé diocésain, ce qui est un fait nouveau dans l’histoire missionnaire, témoignant de l’enthousiasme missionnaire qui pouvait régnait alors
Quant aux études, rien ne distingue la formation des missionnaires de celle des autres séminairistes. Une préparation sur le terrain comprend l’apprentissage de l’anglais en six mois, et de la langue indigène les six mois suivants. Pour le reste, on se forme sur place auprès des vicaires apostoliques et des confrères.
∑ Partir en mission
— les années 1815 à 1839 marquent la renaissance du diocèse et le premier élan missionnaire ;
— 1840 à 1869 sont les années d’amplification du mouvement ;
— 1870 à 1919 marquent l’apogée ;
— l’entre-deux guerres voit un ralentissement des missions, conséquence du conflit de la Première Guerre mondiale et des lois anticléricales qui ont diminué en France le nombre des écoles catholiques (l’Afrique cependant, en pleine conquête missionnaire, fait exception) ;
— les années 1945 à 1962, après une brusque remontée, voient un déclin continuel : le communisme progresse militairement en Asie, la décolonisation ébranle l’Afrique. Vatican II consommera le naufrage, mais cette période n’est pas traitée par l’auteur. Le déclin post-conciliaire n’est cependant pas venu du jour au lendemain. Il y a déjà des signes inquiétants quelques années auparavant. Dans les années 1950, l’abbé Jules Monchanin essaye déjà d’inculturer le christianisme en Inde.
∑ Vivre, survivre et mourir en mission
Sur le siècle et demi étudié par Yannick Essertel, l’âge de départ en mission reste jeune : entre 18 et 34 ans. Cela est nécessaire pour affronter les dures conditions de la vie outre-mer.
En arrivant en terre païenne, les jeunes missionnaires ont une chance sur trois de mourir de maladie infectieuse, une sur quatre de maladie cardio-vasculaire, et une sur six d’un accident. Le martyre ne représente que 2 % à peine de l’ensemble des lyonnais, limité à l’Asie et à l’Océanie.
Pour ceux qui survivent, l’espérance de vie demeure quand même d’une soixantaine d’années.
Les formes d’évangélisation
La politique missionnaire s’est bien sûr adaptée aux conditions d’apostolat. Yannick Essertel nous emmène visiter :
— les aires de première évangélisation en Amérique du nord, Océanie et Afrique noire, confiée aux « défricheurs » ;
— les aires d’ancienne évangélisation, en Inde, Amérique latine, Afrique du nord et au Levant ; elles se divisent en deux : celles qui ont été protégées par un régime de « patronat » où la christianisation était sous la protection des souverains ; et les aires de « capitulations » où l’activité apostolique était limitée, par les circonstances, aux seules communautés chrétiennes ;
— les aires d’ancienne évangélisation non protégées. Il s’agit de l’Asie.
Sur le terrain, on peut distinguer :
— les prêtres missionnaires ; et Yannick Essertel nous décrit les activités du préfet apostolique, du vicaire apostolique, celles du missionnaire de brousse, du directeur d’un poste de mission, de l’administrateur ;
— les frères missionnaires, hommes à tout faire et frères enseignants ;
— les religieuses missionnaires, enseignantes, infirmières ou catéchistes.
Conclusion
Première Église des Gaules, évangélisée au 2e siècle par les disciples de saint Polycarpe – lui même disciple de saint Jean – Lyon a occupé une place de pionnier dans le renouveau des missions catholiques après la Révolution, l’apogée du mouvement se situant entre 1870 et 1919. Nous rencontrons des lyonnais sur tous les continents : 32 % en Asie, 30 % en Afrique, 20 % en Amérique du nord, 10 % en Océanie, 8 % en Amérique latine. Ils se trouvent en 122 pays.
Yannick Essertel montre aussi – et c’est intéressant – que les missionnaires lyonnais (et autres) n’ont pas essayé d’imposer absolument la culture européenne aux peuples qu’ils évangélisaient, contrairement aux reproches que l’on entend formuler depuis le concile Vatican II sur l’action de l’Église dans le passé. Il suffit de parcourir les différents pays pour constater comment les méthodes d’apostolat y ont été diverses, et avec quel génie l’Église a su s’adapter aux différentes cultures en protégeant tout ce qu’elles avaient de bon. C’est même l’Église qui a aidé les populations locales à mieux connaître et développer l’âme de leur peuple. Il suffit de citer l’œuvre d’alphabétisation, la rédaction des dictionnaires et grammaires de langues indigènes, etc. C’étaient d’ailleurs les consignes expresses de la congrégation de la Propagande, nous l’avons cité plus haut. La reconnaissance des catholiques et des non-catholiques sur tous les continents pour l’action des missionnaires, en est le meilleur témoin. Ce que l’Église n’a en revanche jamais voulu faire, et contre lequel elle a lutté de toutes ses forces, c’est l’inculturation au sens actuel, c’est-à-dire l’introduction de coutumes religieuses païennes dans le culte liturgique et dans la vie chrétienne.
Quarante ans après le concile Vatican II, les missions, lyonnaises et autres, ne sont plus qu’un champ de ruines.
Mais comme l’Église ne peut mourir, l’idéal, la flamme, les fruits continuent là où les principes éternels de l’Église sont toujours appliqués : dans les missions de la Fraternité Saint-Pie X, société sacerdotale fondée par l’un des plus grands évêques missionnaires du XXe siècle : Mgr Marcel Lefebvre. Il n’est que de visiter les missions florissantes de la Fraternité en Asie, Afrique, Amérique du sud, pays de l’est, etc. pour s’en convaincre.
Fr. M.-D.
Yannick Essertel, L’Aventure missionnaire lyonnaise, 1815-1962,
Paris, Cerf, 2001, 14,5 x 23,5, 427 pages.
[1] — La Société des Missions Étrangères, Paris, Letouzey et Ané, 1923, p. 25.
[2] — On peut se reporter à l’ouvrage de dom Guy-Marie Oury Mgr François Pallu, ou les missions étrangères en Asie au XVIIe siècle, Paris, France-Empire, 1985, que nous avons recensé dans Le Sel de la terre n° 42, p. 255-261.

