Éditorial
Amis et ennemis
« Adultères, ne savez-vous pas que l’amitié avec le monde est ennemie de Dieu ? Quiconque, par conséquent, veut se faire l’ami de ce siècle, se constitue l’ennemi de Dieu »
(Jc 4, 4).
En une époque plus « ordinaire », nous n’aurions pas à aborder ce genre de sujet. Nous pourrions nous livrer plus abondamment à l’exposé serein de la sagesse théologique et mystique de saint Thomas d’Aquin.
Malheureusement, la réalité est là, qui s’impose : nous sommes plongés dans une terrible crise.
Disciples d’un philosophe réaliste, nous ne pouvons faire abstraction de cette situation concrète.
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Le concile Vatican II a rêvé de réconcilier l’Église avec le monde. C’est le rêve de tous les libéraux. Ils souhaitent « réconcilier pleinement le christianisme avec le siècle », tandis que les vrais catholiques ambitionnent de « réconcilier la société avec Dieu [1] ».
Que le Concile ait voulu cette amitié avec le monde, cela ressort de toute son histoire, spécialement du discours d’ouverture de Jean XXIII déclarant qu’il fallait cesser de lancer des anathèmes, et du discours de clôture de Paul VI expliquant : « Une sympathie sans bornes a envahi [le Concile] tout entier. […] Son attitude a été nettement et volontairement optimiste. Un courant d’affection et d’admiration a débordé du Concile sur le monde humain moderne. »
Mais, en cherchant l’amitié avec le monde, le Concile a pris le risque de devenir « adultère » et « ennemi de Dieu ». C’est saint Jacques qui nous en avertit dans son épître : « Adultères, ne savez-vous pas que l’amitié avec le monde est ennemie de Dieu ? Quiconque, par conséquent, veut se faire l’ami de ce siècle, se constitue l’ennemi de Dieu » (Jc 4, 4 [2]).
L’Église conciliaire est une Église bâtarde.
Le Concile, par son amitié pour le monde, est devenu, selon la terminologie de saint Jacques, un « concile adultère ». De cette union adultère, disait Mgr Lefebvre, sont sortis des fruits bâtards [3] : nouvelle messe, nouveaux sacrements, nouveau catéchisme, nouveau Droit canon, en un mot, l’Église conciliaire.
L’Église conciliaire existe bien : nul ne peut nier l’existence de la nouvelle liturgie fondée sur la « doctrine du mystère [4] », du nouveau catéchisme fondé sur la « nouvelle théologie [5] », de la nouvelle doctrine morale et sociale fondée sur les Droits de l’homme, etc.
Cette Église conciliaire est une Église schismatique, parce qu’elle rompt avec l’Église catholique de toujours. Elle a ses nouveaux dogmes, son nouveau sacerdoce, ses nouvelles institutions, son nouveau culte, déjà condamnés par l’Église en maints documents officiels et définitifs [6].
La fausse Église qui se montre parmi nous depuis le curieux concile de Vatican II s’écarte sensiblement, d’année en année, de l’Église fondée par Jésus-Christ. La fausse Église post-conciliaire se contredivise de plus en plus à la sainte Église qui sauve les âmes depuis vingt siècles (et par surcroît illumine et soutient la cité). La pseudo-Église en construction se contredivise de plus en plus à l’Église vraie, à la seule Église du Christ, par les innovations les plus étranges tant dans la constitution hiérarchique que dans l’enseignement et les mœurs [7].
Ma ferme et tenace conviction, tant de fois soutenue ici, là-bas et ailleurs, est qu’entre la religion catholique professée il y a quelques années encore dans tout le monde catholique et cette religion ouvertement imposée au siècle comme « nouvelle », « progressiste », « évoluée », il existe une différence d’espèce, ou différence par altérité. Nous avons donc actuellement deux églises, gouvernées et servies par une même hiérarchie : l’Église catholique de toujours, et l’Autre [8].
Sans doute, cette nouvelle Église [9] ne forme pas un système disjoint de l’Église catholique. Elle en est, au départ, une partie malade. Mais peu à peu, la maladie s’aggravant, de nombreux membres de cette Église quittent le Corps mystique par schisme ou par hérésie.
L’inimitié est irréconciliable
Saint Louis-Marie Grignion de Montfort explique bien que l’inimitié entre le monde et l’Église est « irréconciliable », car elle a été faite et formée par Dieu : par conséquent, elle durera et augmentera jusqu’à la fin. Dieu a décrété cette inimitié dans le paradis terrestre, quand il a dit :
Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre ta descendance et la sienne. Elle t'écrasera la tête et tu l'atteindras au talon » [Gn 3, 15].
Qu’on le veuille ou non, il y a, et il y aura toujours une guerre ici-bas entre ces deux races, celle des enfants de la Femme (la sainte Vierge) – et donc frères de Notre-Seigneur Jésus-Christ –, et celle des hommes qui vivent sous l’influence du diable, « le monde ».
Les premiers luttent par la prière, la pénitence, le témoignage de la parole et des bonnes œuvres – témoignage qui peut aller jusqu’au martyre. A cela doit s’ajouter, quand c’est prudemment possible, le secours du bras séculier pour défendre la liberté de l’Église.
Quant aux autres, ils luttent, comme leur père Satan, par le mensonge et par le meurtre :
— ils cherchent à tuer les corps par les guerres, l’avortement, la contraception, la drogue, mais, plus encore, les âmes en les entraînant au péché par la triple concupiscence qui règne dans le monde.
— et quand ils ne peuvent tuer, ils s’emploient du moins à salir par leurs mensonges, leurs calomnies et tous les artifices particulièrement nombreux et efficaces qu’offrent les moyens modernes de communication.
Les ennemis de mes amis sont mes ennemis
Il est propre aux amis, nous dit saint Thomas d’Aquin à la suite d’Aristote, de vouloir les mêmes choses, de s’attrister et de se réjouir du même objet [10]. On dit aussi qu’un ami est un autre soi-même, un « alter ego [11] ». C’est pourquoi, l’amitié nous fait partager les amitiés et les inimitiés de nos amis : les amis de mes amis seront mes amis, et les ennemis de mes amis seront mes ennemis.
Par conséquent, si l’Église conciliaire cherche l’amitié du monde, elle se constituera l’ennemie de « ceux que le monde hait [12] », c’est-à-dire des vrais disciples de Notre-Seigneur, ceux qu’on appelle les traditionalistes.
On ne peut rien faire contre cette inimitié voulue de Dieu. L’Église conciliaire, qui prêche partout la paix et l’unité, qui supprime tous les anathèmes, a cependant elle-même prononcé l’excommunication contre les traditionalistes, c’est-à-dire les vrais catholiques. Excommunication certainement invalide, mais qui manifeste une profonde vérité : nous sommes ses ennemis.
Certains, qui ne connaissent pas bien la question, pensent qu’on devrait quand même arriver à s’entendre, à faire la paix, à se réconcilier avec « Rome ». « Voyez, disent-ils, ce pape si traditionnel sur la morale, voyez le cardinal Ratzinger qui défend la messe traditionnelle, etc. »
En réalité, tant que la Rome conciliaire maintiendra son amitié avec le monde, nous ne pourrons pas nous « réconcilier ». Mais, le jour où la Rome conciliaire rompra son amitié avec le monde, l’Église conciliaire cessera d’exister, et toutes les difficultés entre elle et nous disparaîtront.
« Ceux qui ne sont pas contre vous, sont avec vous »
Jean Madiran aime citer la phrase de l’Évangile : « Ceux qui ne sont pas contre vous, sont avec vous [13]. » Il en conclut que les traditionalistes ne devraient pas critiquer les ralliés, car ceux-ci, même s’ils font allégeance à Rome, ne sont pas « contre » la Tradition (ce qui serait à voir de plus près…)
Mais, de fait, la phrase de l’Évangile présuppose que « ceux qui ne sont pas contre nous » ne sont pas, par ailleurs, « contre Notre-Seigneur ». Elle s’applique à un homme qui fait des miracles au nom de Notre-Seigneur, et qui, selon ce qu’affirme Jésus lui-même : « ne peut pas parler aussitôt mal de moi » (Mc 9, 38).
Tel n’est pas le cas des ralliés. En se faisant les amis de l’Église conciliaire, ils en partagent les amitiés et les inimitiés : ils deviennent « amis du monde » et donc « ennemis de Dieu ».
Nous n’y pouvons rien, ils n’y peuvent rien. Jusqu’à la fin du monde, il en sera ainsi, les amis de ce siècle se feront les ennemis de Dieu.
La phrase de l’Évangile ne peut donc s’appliquer aux ralliés : sans doute, certains d’entre eux ne veulent-ils pas être « contre nous », mais ils sont, de fait, « contre Notre-Seigneur ». Comment pourraient-ils être « avec nous » ?
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Pie IX, on aurait dû s’en souvenir, a condamné cette proposition dans son Syllabus :
Le pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne [14].
C’est en contredisant l’Épître de saint Jacques comme la condamnation de Pie IX qu’on a établi la nouvelle Église, l’Église conciliaire. Elle se constitue chez tous ceux qui cherchent « l’amitié avec le monde » et la « réconciliation avec la civilisation moderne » ; comme une maladie contagieuse, elle s’étend à tous ceux qui se rallient à elle.
Contre ces jeux d’amitié et d’inimitié, personne ne peut rien faire : ce sont des lois théologiques [15].
Ce qu ’en revanche nous pouvons – et devons – faire, c’est étudier et travailler à l’acquisition des vertus chrétiennes, afin que, Dieu aidant, nous soyons à même de choisir le bon camp : celui de la descendance de la Femme et non celui de la descendance du Serpent.
[1] — On a ainsi résumé l’opposition entre les pères Lacordaire et Jandel : voir Bernard Bonvin, Lacordaire-Jandel, Paris, Cerf, 1989, p. 210.
[2] — Saint Louis-Marie Grignion de Montfort, dans un langage non moins énergique, dit que « les amis du monde » et les « esclaves de Satan », « c’est la même chose » (Traité de la vraie dévotion, § 52).
[3] — Sermon de la messe du 29 août 1976, à Lille. Mgr Lefebvre, Sermons historiques, Paris, éd. Servir, 2001, p. 60.
[4] — Voir Le Sel de la terre 45, p. 54 sq.
[5] — Voir les articles de M. l’abbé Simoulin dans Le Sel de la terre 5 et 6 ; Le Sel de la terre 8, p. 298 et sq ; Le Sel de la terre 9, p. 275 et sq. ; les recensions des livres de Dörmann parues dans les numéros 5, 16, 33 et 46 ; et passim dans la revue.
[6] — Lettre manuscrite photocopiée, envoyée par Mgr Lefebvre à ses amis le 29 juillet 1976 et reproduite dans Le Sel de la terre 36, p. 10. Autres textes de Mgr Lefebvre sur ce sujet : voir l’éditorial du Sel de la terre 29, p. 3 ; et la lettre à Jean Madiran citée dans Le Sel de la terre 40, p. 232. — Les prêtres de Campos (avant leur ralliement) utilisaient aussi l’expression « Église conciliaire » : voir Le Sel de la terre 6, p. 119 ; Le Sel de la terre 18, p. 205 ; et Le Sel de la terre 43, p. 192.
[7] — P. Roger-Thomas Calmel O.P., « Autorité et sainteté dans l’Église », Itinéraires 149 (janvier 1971), p. 13-19. Reproduit dans Le Sel de la terre 12 bis, p. 121-125.
[8] — Gustave Corçaõ, Itinéraires, 223 ; article « L’Autre ».
[9] — Voir « Note historique et doctrinale sur l'Église conciliaire » dans Le Sel de la terre 1, p. 114. Voir aussi tout le paragraphe sur « Jean Madiran et l’Église conciliaire » dans l’éditorial du Sel de la terre 45, p. 36 et sq., ainsi que Le Sel de la terre 34, p. 248.
[10] — I-II, q. 28, a. 2.
[11] — « Amicus, nono Ethicorum, est alter ego, idest amicorum est idem velle et nolle. » (Guillelmi Wheatley, Expositio in Boethii De consolatione Philosophiæ, II, 15 [œuvre faussement attribuée à saint Thomas d’Aquin] ). — Voir aussi Tullius Cicero Contra Salustium : « Amicorum est, si veri amici fuerint, idem velle et idem nolle : amicus et enim est alter ego. » cité dans Guillelmi Wheatley, Expositio in Boethii De scholarium disciplina, cap. 4. [Œuvre faussement attribuée à saint Thomas d’Aquin].
[12] — Voir Jn 15, 18-19 : « Si le monde vous hait, sachez que moi, il m'a pris en haine avant vous. Si vous étiez du monde, le monde aimerait son bien ; mais parce que vous n'êtes pas du monde, puisque mon choix vous a tirés du monde, pour cette raison, le monde vous hait. »
[13] — « Qui non est adversum vos, pro vobis est » (Mc 9, 39).
[14] — Syllabus, 8 décembre 1864, proposition (condamnée) nº 80, DS 2980.
[15] — L’abbé Julio Meinvielle, dans El Judio en el misterio de la historia (Buenos-Aires, 1959), expose « avec force l'opposition théologique, c'est-à-dire, arrangée par Dieu, qui doit exister à travers l'histoire chrétienne. […] Ce n'est pas une inimitié locale, ou de sang, ou d'intérêts. C'est une inimitié disposée par Dieu. […] Cette inimitié doit être universelle, inévitable, et terrible. »

