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Ce qui abat l’empire du démon

 

 

 

par Dom Adrien Gréa

 

 

 

Comment l’Église a-t-elle pu, au début de l’ère chrétienne, vaincre publi­quement, socialement, l’empire du démon, alors qu’elle semble aujourd’hui ne plus pouvoir s’opposer à la reconstitution, apparemment irrésistible, de cet empire ?

A cette question si actuelle, Dom Gréa apportait déjà, il y a un siècle, une réponse encore plus actuelle [1].

Le Sel de la terre.

 

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Autrefois

 

Un contraste frappant

 

Le monde antique nous est révélé par les textes et par les monuments, Suétone et Pompéi. Tout y est luxure, cruauté, tyrannie. Le démon en est le prince, princeps hujus mundi. Il s’en vante et, au désert, l’offre au Fils de Dieu comme un bien qui est à lui, cui volo do illa [2].

A ce monde antique a été substitué le monde chrétien. Quelles qu’en soient les défaillances, le contraste est frappant ; comparons à Pompéi le peuple qui en habite aujourd’hui la région.

Comment s’est faite cette substitution ? Comment le prince du monde a-t-il été dépossédé, princeps hujus mundi ejicietur foras [3] ? Notre Sauveur nous l’enseigne : hoc genus in nullo potest exire nisi in oratione et jejunio [4] : cette race, et non seulement ce démon particulier, n’est chassée que par la prière et le jeûne.

Quelle prière ?

 

La grande prière est la prière liturgique, la prière de l’Église elle-même, plus puissante que la prière des particuliers ou même des pieuses associations, quelque puissantes et recommandées que soient dans l’Évangile la prière solitaire et la prière associée [5].

Or, la prière liturgique avait couvert le monde de ses foyers ; les cathédrales, les collèges de clercs, les monastères, en étaient des centres florissants ; les pa­roisses en étaient elles-mêmes vivifiées, et le prêtre assisté de ses clercs l’y célé­brait le jour et la nuit [6]. Le peuple tout entier s’y associait par la célébration du dimanche et des fêtes ; à la fin du travail du soir, il en goûtait le charme ; les fi­dèles les plus zélés ou qui jouissaient de plus de liberté y prenaient une part plus assidue. Les veilles mêmes de la nuit étaient fréquentées par les chrétiens.

 

Quelle pénitence ?

 

Ce que la prière liturgique est à la prière dans l’Église catholique, le jeûne l’est à la pénitence.

Le jeûne a le caractère d’institution publique de la pénitence dans l’Église.

Or, quelle intensité de cette pénitence sacrée dans le monde chrétien dès l’origine ! Les peuples s’y livrent à l’envi ; chaque église a ses ascètes qui s’en font comme un ministère, et, dès que la liberté leur est donnée, les monastères se fondent et se multiplient : foyers de cette sainte et nécessaire pénitence, ils cou­vrent la terre ; les abbayes, les humbles prieurés naissent de toutes parts ; les villes et les campagnes les plus obscures en sont peuplées. C’est un ministère qui s’exerce partout au nom de l’Église catholique. Les peuples et toutes les familles des chrétiens s’y associent par les carêmes, les vigiles, les abstinences de chaque semaine.

 

L’empire du démon est abattu par la prière et le jeûne : la grande prière litur­gique, et le grand et public exercice du jeûne.

Aujourd’hui

 

Constat

 

Aujourd’hui, hélas ! la prière liturgique s’est tue dans la plupart de ses an­tiques foyers ; les cathédrales sont vides et silencieuses ; les chœurs des basi­liques, les collèges de clercs et de moines n’offrent plus qu’un reste affaibli de ce concert universel qui montait de la terre au ciel. La voix de l’Époux et de l’Épouse dans le mystérieux colloque de la liturgie cesse de retentir, cessare fa­ciam ibi vocem sponsi et sponsæ [7].

Aujourd’hui, le jeûne et l’abstinence disparaissent des mœurs des chrétiens, et, avec cet affaiblissement du jeûne, les affaires et les plaisirs mondains, jusque dans les saints jours du Carême, en effacent le souvenir.

 

Les conséquences

 

Et maintenant, jetant un regard sur le monde, écoutons les plaintes des pasteurs.

Partout, nous dit-on, la religion des peuples semble diminuer ; les régions, les paroisses qui se sont conservées telles qu’elles étaient il y a trente ans, cinquante ans, un siècle, sont une rare exception.

L’empire du démon, comme une marée qui s’était retirée et qui remonte vers les terres qu’elle avait délaissées, semble se reconstituer lentement, victorieuse­ment, datum est bestiæ bellum facere cum sanctis et vincere eos [8].

Les prêtres manquent-ils de zèle et d’activité ? non, certes : on crée, on mul­tiplie les œuvres, les cercles, les groupements ; rien n’est plus louable ; mais les résultats ne sont pas proportionnés à l’effort et l’on ne parvient pas à arrêter vic­torieusement le progrès du mal.

 

Les leçons

 

Les apôtres, lisons-nous dans l’Évangile, n’ont pu chasser le démon du corps d’un enfant : on l’amène à Jésus et il délivre l’enfant. Les apôtres demandent à Jésus quelle est la cause de leur impuissance : Quare nos non potuimus ejicere eum ? Et Jésus leur répond : Hoc genus in nullo potest exire nisi in oratione et jejunio [9].

Ne semble-t-il pas entendre aujourd’hui nos pasteurs et nos prêtres redire amoureusement à Jésus la parole des apôtres et se plaindre de l’inefficacité rela­tive de tant de zèle dépensé par eux ? Jésus répond, et toute l’histoire du passé redit sa parole : Hoc genus non ejicitur nisi per orationem et jejunium.

 

 

Prions

 

O Dieu, suscitez dans votre Église un renouvellement de l’esprit de prière et de pénitence : Spiritum fletus et precum.

Que vos prêtres et vos clercs raniment et rendent aux peuples la grande vie li­turgique ! Qu’ils relèvent la bannière du jeûne, de l’abstinence, de la pénitence ! Qu’ils prêchent la pénitence par l’exemple qui, seul, en est la prédication efficace.

 

 

 


 Tentation de Notre-Seigneur au désert

 


[1] — Dom Adrien Gréa (1828-1917) fonda en 1866 la congrégation des Chanoines réguliers de l’Immaculée Conception ; ancien chartiste, il est également connu pour son étude sur la sainte Église. — Initialement paru dans la revue Prêtre (28 août 1902), le texte que nous donnons ici fut ensuite reproduit par Dom Gréa en appendice à son ouvrage La sainte Liturgie (Paris, Bonne Presse, 1909, p. 197-199). Le titre, certains sous-titres et la traduction des textes latins sont de notre rédaction.

[2] — Lc 4, 6 : « Je donne ces choses à qui je veux ».

[3] — Jn 12, 31 : « Le prince de ce monde va être jeté dehors ».

[4] — Mc 9, 28 : « Ce genre [de démons] ne peut être chassé par rien, si ce n’est par le jeûne et la prière » ; Mt 17, 20.

[5] — Saint Ignace, Épître aux Éphésiens, nº 5

[6] — Pontifical romain (Ordo ad synodum) : « Omni nocte ad nocturnas horas surgite ; officium vestrum horis certis decantate […] Quisque presbyter clericum habeat vel scholarem, qui cum eo psalmos cantet, epistolam et lectionem legat. [Chaque nuit, levez-vous aux heures de l’office nocturne ; chantez votre office à heure fixe […] Que chaque prêtre ait un clerc ou une schola qui, avec lui, chante les psaumes, lise l’épître et les leçons.] »

[7] — « Je ferai cesser ici la voix de l’époux et de l’épouse ». Voir Jr 16, 9 et 25, 10 ; Bar 2, 23. (NDLR.)

[8] — « Il fut donné à la Bête de faire la guerre contre les saints, et de les vaincre ». Voir Ap 13, 7. (NDLR.)

[9] — Mc 9, 27 : « Pourquoi n’avons-nous pas pu, nous, chasser ce démon ? »

Informations

L'auteur

Élève de la fameuse École des chartes (d’où il sortit premier en 1850), Marie Étienne Adrien Gréa (1828-1871) devint dom Gréa en fondant les Chanoines réguliers de l'Immaculée Conception.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 48

p. 120-123

Les thèmes
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Vie Spirituelle : Doctrine, Oraison et Perfection Chrétienne

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