La canonisation maçonnique
de Jean XXIII
Au printemps 2003, à Notre-Dame de Paris, le cardinal Paul Poupard a prêché les conférences de carême. Il y a brossé le portrait de « six témoins pour le troisième millénaire » : Robert Schuman (9 mars) [1], Mère Teresa (16 mars), Maurice Blondel (23 mars) [2], Joséphine Bakhita (30 mars) [3], Pier Giorgio Frassati (6 avril) [4], et, pour conclure, Jean XXIII (13 avril).
Tels sont donc les types de la nouvelle sainteté, proposée désormais par l’Église conciliaire.
En tant que pape du Concile, Jean XXIII en est, bien sûr, l’archétype.
Il est d’autant plus intéressant de constater que ce pape Jean, qui, dans l’Église conciliaire, n’est encore « que » bienheureux, a déjà été canonisé par la franc-maçonnerie [5].
Dès 1964, le franc-maçon Yves Marsaudon, dans son ouvrage L’Œcuménisme vu par un franc-maçon de tradition (Paris, Vitiano, 1964), intitulait « La mort d’un saint » le chapitre qu’il consacrait à la mort de Jean XXIII [6].
Nous reproduisons ici intégralement ce chapitre, le cinquième de l’ouvrage (p. 57-58).
Le Sel de la terre.
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La mort d’un saint
« Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu »
(Sermon sur la montagne)
LA TERRIBLE AGONIE, les souffrances dignement et chrétiennement acceptées par Jean XXIII tinrent le monde entier dans l'angoisse pendant des jours. Puis ce fut le dernier soupir.
La disparition d'un pape constitue toujours un événement important, mais la fin du « bon pape Jean » fut ressentie, non seulement à Rome, à Venise, et dans la Péninsule, mais il est permis de l'affirmer, dans le monde entier.
Certains faits, ou plus exactement certains gestes prirent figures de symboles. Non seulement les chefs d'États catholiques adressèrent les condoléances d'usage, mais des hommes que leurs convictions personnelles auraient pu laisser dans l'indifférence, montrèrent par leur attitude attristée qu'un homme véritablement extraordinaire, même sur un plan purement humain, venait de nous quitter.
M. Nikita Khrouchtchev, des prêtres bouddhistes, des chefs d'États musulmans, le gouvernement d'Israël, donnèrent véritablement une impression d'universelle douleur.
Dans notre pays, des hommes qui habituellement seraient demeurés non pas certes indifférents, mais silencieux de par leur particularisme politique ou philosophique, exprimèrent leur peine.
Notre ami, Louis Doignon, grand maître de la Grande Loge de France (rite écossais) exprima les condoléances de son obédience lorsqu'il fut interviewé par un représentant de l'Agence France-Presse.
Le grand maître de la Grande Loge Nationale française (rite d'York) fit part au Vatican du chagrin de son organisation et des sentiments exprimés par ses membres au cours de « réunions de prières » tenues dans leur temple à Neuilly-sur-Seine.
M. Jacques Duclos, secrétaire général du Parti Communiste Français, parla à la télévision en des termes qui n'avaient rien de commun avec la terminologie politique habituelle. Ce fut d'une voix calme, pondérée et vraiment attristée qu'il dit la peine ressentie par les membres de son parti.
Le grand rabbin de France, Kaplan, le pasteur Boegner, subirent durement la disparition de cette âme d'élite.
Toutes les classes de la société française comprirent qu'il venait de se passer quelque chose de grave : le pape du Concile était disparu et le Concile n'était pas terminé.
Sur le plan affectif, nous connaissons nombre de personnes pour qui la mort de Jean XXIII fut aussi dure à supporter qu'un deuil familial.
Un de nos plus chers amis, portant un des plus grands noms de France, trouva un matin sa femme morte dans son lit. L'effroyable saisissement, une fois passé, il réfléchit et nous confia que la mort du pape, que sa femme connaissait et admirait, pouvait fort bien n'être pas étrangère à cette fin tragique.
Puis ce furent les funérailles grandioses et le silence, mais ce ne sera jamais l'oubli. [Fin de la reproduction intégrale du chapitre d’Yves Marsaudon.]
[1] — Robert Schuman (1886-1963), député démocrate-populaire avant la seconde guerre mondiale, fut plusieurs fois ministre après celle-ci, et président du parlement européen de 1958 à 1960.
[2] — Sur le philosophe Maurice Blondel (1861-1949), inspirateur de la nouvelle théologie du père de Lubac, voir Le Sel de la terre 8, p. 298-300 et 18, p. 64-87.
[3] — D’origine soudanaise, Joséphine Bakhita (1869-1947) avait été esclave avant de se convertir au catholicisme et de devenir religieuse. Jean-Paul II l’a béatifiée en 1992.
[4] — Jeune homme sans doute pieux et charitable (membre, entre autres, de la conférence de saint Vincent de Paul et du tiers-ordre dominicain), doté en même temps d’une forte personnalité qui lui permit un certain rayonnement, Pier Giorgio Frassati (1901-1925) n’a pourtant pas manifesté de façon évidente les vertus héroïques normalement requises pour une béatification. De fait, sa cause de béatification, introduite en 1932, avait été close, en 1944, par ordre de Pie XII. Mais il était fils d’un sénateur libéral (fondateur, de surcroît, du journal La Stampa), et milita lui même dans la faction la plus à gauche de la Démocratie chrétienne italienne. C’est pourquoi Paul VI fit réexaminer le dossier en 1978, et Jean-Paul II procéda en 1990 à la béatification officielle.
[5] — Sur les étranges relations de Jean XXIII avec la franc-maçonnerie on se reportera à l’étude du professeur Agnoli (Le Sel de la terre 34, p. 233-237). — Sur Jean XXIII en général, outre les documents publiés dans le nº 34 (p. 220-237), voir Le Sel de la terre 36, p. 80-100 et 227-228, ainsi que nº 42, p. 39-58.
[6] — Yves Marsaudon, dans l’intitulé de l’ouvrage, se présente comme Ministre d’État du Suprême Conseil de France (Rite Écossais Ancien et Accepté). L’ouvrage est préfacé par Charles Riandey (Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil de France).

