Le père Emmanuel
et la Contre-Église
L’actualité des textes que nous publions ci-dessous pour marquer la fin de l’année-centenaire de la mort du père Emmanuel, apparaîtra sans doute d’elle-même.
Ils se rapportent tous les trois, de près ou de loin, à la Contre-Église et à ses assauts actuels contre la sainte Église de Dieu.
Le Sel de la terre.
*
— I —
Gnose et franc-maçonnerie
C’est tout un petit traité de la gnose que le père Emmanuel livre, au passage, dans son étude sur la franc-maçonnerie [1].
Même si, depuis un siècle, l’érudition historique a pu progresser sur certains détails, les principes demeurent immuables. Or le père Emmanuel excelle précisément dans l’expression des hauts principes qui éclairent surnaturellement l’histoire ; toujours aussi simple que profond, il coule ces grandes vérités en des sentences simples et imagées, souvent lapidaires.
Tout en notant comment la gnose continue et perpétue les sectes initiatiques du paganisme antique, il indique ainsi le perfectionnement qui la caractérise : elle est essentiellement une « dénaturation » du christianisme, qu’elle combat en le parodiant. Il la définit : « une contrefaçon satanique du christianisme » ; et il montre que, si elle est une sous cet aspect, elle regroupe malgré tout des erreurs très diverses et même opposées (car « l’esprit d’erreur n’a pas d’unité »). Le manichéisme est de même décrit comme une « condensation » de la gnose. Celle-ci constitue le mystère d’iniquité dont parle saint Paul (2 Th, 2), et elle se retrouve dans la franc-maçonnerie.
Le Sel de la terre.
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Origines de la franc-maçonnerie
A PREMIÈRE VUE, la franc-maçonnerie paraît, qu’on nous passe le mot, un immense magasin de bric-à-brac, où, bizarrement costumés, les souvenirs sacrés et profanes se heurtent dans un invraisemblable rapprochement. Vous voyez défiler successivement Adam, Noé, Salomon, Cyrus, Jacques de Molay, Frédéric de Prusse. Le chef de la loge s’appelle tour à tour Vénérable, Très Sage Athirsata, Grand-Commandeur, Très Illustre Prince, etc. Gardons-nous de croire que tous ces travestissements, ces changements à vue de décors et de mise en scène soient tout bonnement un jeu d’une imagination déréglée ; sous cette trame bigarrée, il y a un calcul, un plan qui se poursuit avec une habileté satanique. Grâce à tous ces oripeaux de théâtre, la franc-maçonnerie trouve moyen de se cacher tout en se montrant ; elle stimule la curiosité, elle flatte l’amour-propre ; et en somme elle ne livre ses secrets qu’à bon escient.
Toutes ces évocations historiques, si disparates soient-elles, sont fort utiles pour nous mettre sur la trace des origines de la secte maçonnique.
Elle ne date pas d’hier ; on pourrait dire qu’elle est vieille comme le père du mensonge dont elle est le chef-d’œuvre. Elle sait d’ailleurs fort bien reconnaître et exalter ses ancêtres, qui sont tous les révoltés à partir du grand Révolté.
Sans remonter jusqu’au berceau du genre humain, nous sommes fondés à reconnaître un essai de sociétés secrètes dans les mystères païens d’Éleusis et de Mithra. Le diable, avant Notre-Seigneur, dominait librement dans le monde, et s’y faisait adorer publiquement, cela ne l’empêchait pas d’avoir ses favoris, ses initiés, auxquels il se communiquait plus intimement qu’au commun des idolâtres.
Mais contentons-nous de prendre les commencements de l’église souterraine de Satan, au commencement même de l’établissement sur la terre de l’Église du vrai Dieu. A côté de la religion chrétienne, mystère de charité, saint Paul signale (2 Th 2, 7), un mystère d’iniquité qui travaille à se répandre. Il entendait par là, nous l’avons expliqué ailleurs [2], la formation et la propagation gangreneuse d’une secte qui devait être le grand obstacle à la diffusion de l’Évangile.
Cette secte, aux ramifications multiples, se nommait la gnose, d’un mot grec qui veut dire connaissance.
La Gnose
Nous croyons qu’on ne saurait mieux définir la gnose qu’en la nommant une contrefaçon satanique du christianisme.
Elle eut pour premier auteur et père Simon le magicien, le Samaritain qui voulait acheter le Saint-Esprit, le prototype des apostats, l’antagoniste de saint Pierre. Elle sortit de toute pièce du cerveau de cet homme, versé dans les sciences occultes, et effronté débauché. Chassé de l’Église, il s’appliqua de toute l’énergie de sa malice à la combattre en la parodiant.
Le christianisme avait imprimé un élan puissant aux intelligences, il avait semé dans l’humanité des aspirations vers la science des choses divines. Un courant s’était produit, et entraînait les esprits. La gnose fut une invention du diable pour détourner ce courant merveilleux de son vrai but, et le précipiter loin de Dieu dans le vide et dans l’absurde.
Aux âmes réveillées, remuées par le retentissement de la Bonne-Nouvelle, les gnostiques tinrent ce langage insidieux : « Venez à nous, car nous avons perfectionné le christianisme. Il était un progrès, nous le reconnaissons ; mais nous sommes nous-mêmes en progrès sur lui. Les chrétiens ne comprennent pas Jésus-Christ ; et c’est nous qui le comprenons. »
Or, la manière nouvelle dont les gnostiques prétendaient comprendre Jésus-Christ consistait à affirmer qu’il ne s’était pas réellement incarné, qu’il avait pris une simple apparence de corps, et par suite qu’il n’avait pas été vraiment crucifié. Le mystère de la rédemption s’en allait en fumée ; de notre adorable Sauveur, vraiment Dieu et vraiment homme, il restait… un fantôme.
Ils ajoutaient qu’il y avait opposition entre l’ancien Testament et le nouveau ; que le premier était l’œuvre d’un génie ennemi de l’humanité ; dans le second même, ils faisaient choix parmi les Évangiles et les écrits apostoliques. Par là ils sapaient les fondements du christianisme [3].
Enfin, tandis que le christianisme appelle à la foi, eux promettaient la science. Et cette science était, non pas un fruit des labeurs de la raison, mais une sorte d’illumination satanique puisée dans les pratiques de la magie et de la théurgie.
Quant à leur morale, elle était absolument élastique. En avançant dans la gnose, on devenait impeccable ; et dès lors on pouvait tout se permettre, même les excès les plus révoltants. C’est pourquoi Tertullien dit que les gnostiques commettaient non pas des péchés, mais des monstruosités : non crimina, sed monstra.
En résumé, la gnose faisait tout à la fois appel à l’orgueil de la raison et à la convoitise de la chair ; elle ne pouvait manquer d’adeptes. Comme doctrine, son caractère propre était de dénaturer le christianisme, en lui empruntant ses termes, et en leur donnant un sens tout opposé à celui que leur assigne l’Église.
La gnose, nous l’avons dit, se subdivisait en une quantité de sectes ; l’esprit d’erreur n’a pas d’unité. Quelques-uns des gnostiques sont à noter.
Par exemple les Caïnites. Dès lors que les gnostiques condamnaient l’ancien Testament, il était naturel qu’ils cherchassent à réhabiliter et à glorifier les hommes que la Bible stigmatise. Ils n’y manquèrent pas, et ils en firent leurs saints. Caïn, Cham, Chanaan, Ésaü, les Sodomites eux-mêmes, étaient à leurs yeux des persécutés dignes de tout respect. C’est ainsi que les Caïnites rendaient un culte à Caïn.
Parmi les apôtres, Judas avait leurs préférences ; ils le regardaient comme l’homme vraiment spirituel, qui avait seul compris Jésus-Christ ; sa trahison était un simulacre concerté avec le Sauveur.
Enfin l’une des sectes gnostiques, les Ophites, adoraient le serpent. La Bible avait calomnié cet animal ; il fallait bien que les gnostiques le considérassent comme un être privilégié et même divin.
Nous prions nos lecteurs de noter tous ces points, qui nous donneront matière à de si singuliers rapprochements.
Le Manichéisme
La gnose se condensa dans le manichéisme, qui, grâce à une organisation plus habile, eut bien plus d’action sur les masses. Il eut pour auteur le persan Manès [4] ; il se répandit bientôt dans presque tout l’empire romain.
Il est difficile d’analyser cette doctrine de mensonge, qui est un tissu de rêveries absurdes. Nous essaierons d’en dessiner les principaux linéaments.
Le manichéisme repose sur la donnée de deux principes coéternels, l’un bon, l’autre mauvais, se faisant équilibre l’un à l’autre. Le monde de la lumière est un épanouissement du bon principe ; le monde matériel, essentiellement ténébreux, est une extension du mauvais.
Par suite de ce dogme fondamental, les manichéens adoraient le soleil comme siège principal du bon principe. Saint Léon [5] dit qu’on les reconnaissait à Rome, en ce que, sur le seuil même de l’église de saint Pierre, ils se tournaient à l’Orient, et de la main envoyaient des baisers à l’astre du jour.
Par suite encore, ils ne reconnaissaient à Notre-Seigneur aucun corps réel, ils niaient la résurrection de la chair ; bien plus, ils condamnaient le mariage, ou plutôt la génération des enfants ; ils allaient même jusqu’à réprouver l’agriculture comme coupable de favoriser la germination des végétaux.
Quant aux créatures, les unes étaient l’œuvre du bon principe, les autres du mauvais. Par exemple ils avaient horreur du vin, qu’ils appelaient le fiel des dragons.
Ces idées bizarres servaient de fondement à leurs observances religieuses. Ainsi, en principe, il était défendu de se marier, de cultiver les champs, de boire du vin, d’user de certains aliments. Mais, et c’est ici qu’apparaît la grande et satanique habileté de la secte, elle savait user de tempéraments et de ménagements vis-à-vis de ceux qu’elle voulait attirer et séduire.
Elle avait en effet plusieurs classes d’adeptes. Les uns se nommaient auditeurs ; c’étaient en quelque sorte les novices du manichéisme, ils n’étaient pas tenus aux observances rituelles, mais aussi ils étaient exclus des assemblées secrètes, et en réalité ils ne connaissaient pas le fin mot de la secte. Quant aux élus, etc., surtout aux parfaits, c’était différent ; ils formaient le noyau résistant du manichéisme, et pour eux, le mystère n’existait plus.
Chose également caractéristique ! les manichéens avaient entre eux des mots de passe, des attouchements consacrés.
Maintenant, quel était le fond de toutes ces croyances et observances bizarres ? Deux mots peuvent tout résumer : impiété sacrilège et débauche effrénée.
Saint Augustin [6], qui avait appris à connaître ces sectaires, les comparait aux pourceaux du lac de Génésareth, dans lesquels entre le diable et qu’il précipite dans les flots.
Saint Léon dit que le diable, artisan de toutes les erreurs, a établi en eux son quartier général.
Ce n’est pas en effet une impiété partielle qu’ils professent ; mais un assemblage de toutes les erreurs et de toutes les impiétés. Ce qu’il y a d’irréligion chez les païens, d’aveuglement charnel chez les juifs, de secrets infâmes dans les arts magiques, de blasphèmes sacrilèges dans les hérésies, tout cela se retrouve au fond du manichéisme comme dans une sentine où s’écoulent toutes les impuretés du monde. Notre langue se refuse à raconter toutes les horreurs dont ces sectaires ont été convaincus par d’irrécusables témoignages. Il ressort de là qu’il n’y a chez eux ni pudeur, ni chasteté ; mais que leur loi c’est le mensonge, leur religion le diable, leur sacrifice la turpitude [7].
Nos lecteurs sont suffisamment édifiés sur le manichéisme ; nous les prions de vouloir bien retenir les principaux caractères de cette secte :
Doctrine des deux principes, l’un bon, l’autre mauvais, celui-ci auteur de l’ancien Testament ;
Culte rendu au soleil, père de la lumière ;
Organisation en plusieurs classes d’adeptes, dont quelques-uns seulement possèdent la clef des mystères ;
Système de mots de passe et d’attouchements.
Nous retrouvons tout cela dans la franc-maçonnerie.
Les Albigeois
Les empereurs romains, étrangers aux principes du libéralisme moderne, ne furent pas tendres pour les manichéens ; ils les traitèrent en ennemis publics et les expulsèrent de l’Empire.
Ces sectaires se réfugièrent en Arménie, où ils se fortifièrent assez pour pouvoir lutter, les armes à la main, contre les empereurs de Constantinople.
Bientôt ils trouvèrent moyen de s’infiltrer en Bulgarie ; c’est de ce séjour dans cette province que leur vint un nom populaire, désignant un vice infâme, et dont nos révolutionnaires en 93 se parèrent avec orgueil [8].
Là, toujours inquiets et batailleurs, ils furent traqués et pourchassés par Jean Zimiscès [9].
Ils émigrèrent alors, par petits pelotons, dans le nord de l’Italie ; et, de là, se répandirent clandestinement dans le midi de la France, sur les bords du Rhône et de la Garonne, puis jusque dans le Nord et en Belgique.
Les serviteurs du père de famille étaient endormis ; la plupart des prélats, nous dit saint Bernard, n’étaient que des écoliers, à peine échappés à la férule [10]. Grâce à leur incurie, l’ennemi prit pied dans la place ; le virus manichéen fut inoculé au corps de la chrétienté. Elle échappa à la mort par sa constitution merveilleusement robuste ; mais elle subit d’étranges convulsions.
Tant qu’ils se sentirent en minorité infime, les nouveaux manichéens se couvrirent des dehors de la piété. Lorsqu’ils eurent fait des prosélytes, ils levèrent le masque ; et la chrétienté fut épouvantée des éruptions sauvages qui se manifestèrent dans son propre sein.
En Belgique, Tanquelin traîne après lui des multitudes affolées, souille des églises, trône comme un roi à Liège et à Anvers, se proclame l’égal de Jésus-Christ. Il faut un saint Norbert pour triompher de ce monstre de luxure et d’orgueil [11].
En Dauphiné, Pierre de Bruys déblatère contre l’Église, ses sacrements, ses cérémonies, ses ministres ; ils appellent le chant grégorien une clameur infernale ; un jour il dresse un immense bûcher avec des autels renversés et des croix brisées, il y met le feu ; mais le peuple, moins patient alors qu’aujourd’hui, le prend lui-même et le précipite dans les flammes.
Henri son disciple, moine apostat, bouleverse le Maine, le Périgord, puis tout le Midi. Non moins infâme que Tanquelin, il affecte une austérité apostolique ; il va nus pieds même en hiver. Il prend un tel empire, que bientôt on cesse de baptiser les enfants, d’administrer les sacrements aux mourants, de célébrer les fêtes et les dimanches. Le légat du Pape, Albéric, est moqué et sifflé, quand il essaie de ramener les populations. Seule une mission de saint Bernard, accompagnée de grands miracles, confond l’imposteur, et force les manichéens à rentrer dans leurs repaires.
Durant quelque temps ils dissimulent ; mais, trente ans après saint Bernard, ils reparaissent au grand soleil, sous le nom d’Albigeois (tiré d’Albi, leur quartier général), organisés d’une façon plus redoutable que jamais.
Ils ont pour chef une sorte de patriarche venu de Bulgarie ; tout le Midi est partagé par eux en soi-disant évêchés. Ils prennent à leur solde des bandes féroces : Brabançons, Basques, Navarrais, routiers, cotereaux, Triaverdins, Cathares. C’est comme une trombe qui se déchaîne sur les malheureuses provinces du midi. Les églises sont brûlées, polluées, transformées en écuries. La chasse est donnée aux prêtres, aux moines, aux religieuses ; ils sont maltraités, tués, ou contraints à se marier. Quand on lit ces horreurs, on croit assister aux scènes hideuses de 93.
Le vieux Raymond V de Toulouse jette un cri d’alarme ; malheureusement son fils, Raymond VI, prend parti pour les sectaires [12]. Le pape prêche la croisade contre ces hordes de brigands, mêlés de Sarrasins et de juifs ; mais l’épée de Simon de Montfort n’eût pas suffi à les réduire sans le rosaire de saint Dominique.
En Italie, même audace, mêmes excès. Du château de Montfort près de Turin, les Cathares lancent leurs bandes dans la haute Italie. Ils font trembler le souverain pontife à Rome, et massacrent le gouverneur qu’il a mis à Viterbe. Saint Pierre de Vérone tombe sous leurs coups [13].
Nous prions nos lecteurs de noter cette rage satanique des Albigeois renversant les autels et brisant les croix : trait caractéristique ! Ils affectaient de manger de la viande le Vendredi saint.
Ils proféraient des blasphèmes atroces contre Notre-Seigneur et la sainte Vierge ; on sent le juif dans ces vomissements.
Comme les anciens manichéens, ils avaient pour maxime : Jure, parjure-toi, mais ne livre pas le secret.
Comme eux aussi, ils étaient organisés en plusieurs grades : catéchumènes, croyants et parfaits, ceux-ci vulgairement appelés bonshommes. Pour être sauvé, après tous les crimes possibles, il suffisait à la mort d’un simple Pater noster et de l’imposition des mains d’un bonhomme. Raymond VI de Toulouse, fanatisé par la secte, n’aurait pas voulu séjourner dans une ville où n’eût pas résidé un bonhomme, de crainte d’exposer son salut.
En résumé, les saints tout seuls triomphèrent de ces sectaires ; mais, on le pense bien, ils ne disparurent pas complètement.
Les Templiers
L’ordre des Templiers fut fondé l’an 1119 par un chevalier champenois, Hugues de Payns, et confirmé l’an 1127 au concile de Troyes auquel assistait saint Bernard. Il ne paraît pas que ce saint ait été l’auteur de la règle de ces chevaliers ; mais il favorise puissamment leur institut par son opuscule : De laude novæ militœ [14].
Les Templiers rendirent de grands services durant les Croisades ; à l’expulsion des chrétiens de Palestine, ils rentrèrent en Europe, et s’y développèrent puissamment.
Alors, ceux qui, au concile de Troyes, s’appelaient eux-mêmes les pauvres chevaliers du Temple, pauperes milites Templi, étaient devenus fort riches. Richesse et oisiveté, cette double malédiction dévora un ordre originairement si beau et si pur.
Mais cela n’eût pas suffi à en faire un foyer de pestilence, s’il n’eût rapporté, de son contact avec la civilisation orientale, un germe d’effroyable corruption. Ce germe s’étant développé, les monastères des religieux soldats se transformèrent en bouges d’enfer.
Longtemps ils purent cacher leurs désordres. Mais à la fin éclata la justice de Dieu et des hommes. Ils furent saisis et emprisonnés par la rude main de Philippe le Bel [15]. Et de leur procès, instruit par le pape et les cardinaux avec une sage et bienveillante lenteur, résulta la preuve à leur charge des faits les plus révoltants.
Il fut établi que les malheureux chevaliers :
1°) Reniaient Notre-Seigneur, en disant qu’il avait été crucifié pour ses crimes ; crachaient sur la croix et la foulaient aux pieds ; commettaient ces sacrilèges de préférence le Vendredi saint.
2°) Adoraient un chien ou un chat, sous la forme desquels le diable leur apparaissait dans leurs conventicules ; ou bien une idole hideuse, nommée baphomet.
3°) Pratiquaient des attouchements honteux, et se livraient à des désordres contre nature.
4°) Étaient tenus par serment, sous peine de mort ou d’emprisonnement perpétuel, à ne rien révéler de ces infamies.
5°) Regardaient le vol comme licite, lorsqu’il y allait de l’avantage de l’ordre.
6°) Se faisaient absoudre par leurs chefs, quoique laïques.
Ils établissaient autour de leurs réunions un tel mystère, que des sentinelles étaient placées jusque sur les toits, afin que personne ne pût approcher d’eux, ni les voir, ni les entendre.
Les Templiers ont trouvé des défenseurs ; mais aujourd’hui, la lumière historique est si bien faite sur leur compte que Michelet lui-même, non suspect de préjugé contre leur mémoire, reconnaît leur culpabilité. Elle est d’ailleurs enregistrée jusque dans des proverbes populaires : jurer comme un Templier, etc.
La seule question qui demeure est celle-ci : Où les Templiers ont-ils puisé les horribles mystères de corruption auxquels ils s’adonnaient ? Un savant allemand, M. de Hammer, y a répondu dans un livre dont le fond est très solide, quoique certains détails puissent être contestés.
Dans le temps des Croisades, il y avait en Orient une secte redoutable, dite des Ismaéliens, ou plus vulgairement des Assassins. Obéissant à un signe d’un chef sombre et mystérieux, nommé le Vieux de la montagne, elle exerçait sur tout l’Orient une terreur presque superstitieuse. Nul de ceux qu’avait désignés le Vieux de la montagne ne pouvait échapper au poignard ou au poison des Assassins. Ces bandits fanatiques étaient les derniers restes des gnostiques, et plus spécialement des Ophites ou adorateurs du serpent.
Eux aussi adoraient le serpent, ou plutôt une certaine déesse qu’ils appelaient Achamoth ou Mété. Suivant leurs fables, c’était cette Mété qui, au moyen du serpent, avait ouvert les yeux de nos premiers parents, et les avait ainsi soustraits à la tyrannie du mauvais génie Yadalbaoth (le Jéhovah-Sabaoth de la Bible). Ils la représentaient ordinairement sous une forme androgyne [16], avec une barbe d’homme et un sein de femme, de grandes ailes, un serpent noué à la ceinture, tenant à la main une croix tronquée, et sur ses genoux un vase duquel s’échappaient des flammes. Nous passons sous silence la signification de ces symboles.
Comment les malheureux Templiers se laissèrent-ils honteusement séduire par les Assassins, leurs antagonistes naturels ? On ne saurait le dire. Toujours est-il que la trop fameuse idole qu’ils adoraient sous le nom de baphomet n’était autre chose que la déesse Mété des Ophites et des Ismaéliens. Pour rappeler le serpent noué autour de ses flancs, ils se ceignaient à nu d’un cordon qu’ils avaient fait toucher à ce hideux simulacre.
Aujourd’hui le baphomet est un des objets du culte des francs-maçons. Parfois ils lui mettent une double tête, parfois une tête de chien avec des cornes de chèvre. Au fond, c’est le même symbole de répugnante animalité.
Mais ce n’est pas la seule analogie qui existe entre les Templiers et les francs-maçons, et qui établit la filiation de ceux-ci vis-à-vis des premiers. Une des mises en scène fondamentale de la franc-maçonnerie consiste dans la vengeance à tirer de la mort de Jacques de Molay [17] ; c’est pour le grand œuvre de cette vengeance, que les frères Trois-points portent l’épée ou le poignard ; et ils en frappent des mannequins représentant la royauté et la papauté.
Alors que les francs-maçons nous crient : Nous descendons des Templiers, nous ne voyons pas pourquoi nous nierions cette descendance, qui achève, hélas ! d’accabler la mémoire des malheureux chevaliers. […]
[Fin de l’extrait de l’étude du père Emmanuel sur la franc-maçonnerie [18].]
— II —
Libéralisme et naturalisme
Le Libéralisme est un péché, vu par le père Emmanuel
En décembre 1887, le père Emmanuel publia dans son Bulletin [19] une recension de l’ouvrage de Don Félix Sarda y Salvani, Le libéralisme est un péché [20]. Nous la reproduisons ici intégralement, y compris le chapitre entier de Dom Sarda que le père Emmanuel jugea utile de citer. Plus encore que les vibrants éloges de la recension, cette longue citation permet en effet d’apprécier l’identité d’analyse entre les deux auteurs.
Dans ses Lettres à une mère sur la foi, son Catéchisme de la famille chrétienne et ailleurs encore, le père Emmanuel a insisté sur le caractère surnaturel de la vertu théologale de foi. La vraie foi n’est ni une opinion, ni un sentiment. Malheureusement, beaucoup de chrétiens fondent leur vie religieuse sur un ersatz de foi et n’ont, par conséquent, qu’un ersatz de vie surnaturelle : là est le grand mal contemporain, ce que le père Emmanuel dénomme « le grand péril [21] ».
Or il y a un lien entre cette dénaturation de la foi et la mentalité libérale. L’histoire a d’ailleurs montré à plusieurs reprises comment le libéralisme mène logiquement au modernisme [22], et la situation présente le manifeste encore plus [23]. Nous touchons ici au cœur de l’actuelle crise dans l’Église.
Le Sel de la terre.
*
Nous n’avons pas la prétention d’apprendre à nos lecteurs l’existence du livre intitulé : Le Libéralisme est un péché. Ce livre est désormais célèbre. Attaqué avec violence par l’école libérale qu’il stigmatisait, déféré à Rome, il a été non seulement reconnu pur de toute erreur, mais hautement loué pour la solidité, l’ordre et la clarté de ses arguments, et cela par la sacrée congrégation de l’Index elle-même ; et, en même temps, la congrégation blâmait le plus violent adversaire du livre et lui ordonnait de se rétracter.
Toutes ces particularités si instructives ont mis le livre en évidence dans tout le monde chrétien. Le coup de clairon, qui avait ébranlé l’Espagne, a retenti bien au-delà des Pyrénées.
C’est en effet le boute-selle d’une croisade contre le libéralisme, que le livre de Don Félix Sarda. Il est impossible d’allier plus de précision avec plus de vigueur, de mieux se posséder soi-même en frappant des coups plus décisifs. Et puis, il y a, dans l’athlète espagnol, un enthousiasme tout chevaleresque pour notre sainte foi : sa plume jette les reflets de l’épée de Pélage et de saint Ferdinand [24]. C’est une jouissance pour l’âme de la suivre, en ces tristes temps de perpétuels compromis avec l’erreur.
Nous espérons que nos lecteurs goûteront le chapitre suivant (le septième) où l’auteur dissèque le libéralisme avec une sûreté de main qu’on ne retrouverait peut-être nulle part ailleurs. Ils pourront aussi reconnaître la conformité des vues de l’auteur avec certaines idées et appréciations émises par le Bulletin.
Les catholiques libéraux s’intitulent catholiques, parce qu’ils croient fermement que le catholicisme est la véritable Révélation du Fils de Dieu ; mais ils s’intitulent catholiques libéraux ou catholiques libres, parce qu’ils jugent que ce qu’ils croient ne peut être imposé à eux-mêmes et à personne pour aucun motif supérieur à celui de leur libre appréciation [25]. De telle sorte que, à leur insu, le diable a malicieusement substitué en eux le principe naturaliste du libre examen au principe surnaturel de la foi : d’où il résulte que, tout en se figurant avoir la foi des vérités chrétiennes, ils ne l’ont pas, et qu’ils en ont seulement une simple conviction humaine ; ce qui est tout différent.
Il suit de là que, selon eux, leur intelligence étant libre de croire ou de ne pas croire, il en est de même de celle d’autrui. Ils ne voient pas dans l’incrédulité un vice, une infirmité ou un aveuglement volontaire de l’entendement et plus encore du cœur, mais un acte licite, émanant du for intérieur de chacun, aussi maître en ce cas de croire que de nier. Leur horreur de toute pression extérieure physique ou morale, qui prévienne ou châtie l’hérésie, découle de cette doctrine, et produit chez eux la haine de toute législation franchement catholique. De là aussi le respect profond avec lequel ils veulent qu’on traite toujours les convictions d’autrui, même les plus opposées à la vérité révélée ; car, pour eux, les plus erronées sont aussi sacrées que les plus vraies, puisque toutes naissent d’un même principe également sacré : la liberté individuelle. C’est ainsi que l’on érige en dogme ce que l’on appelle tolérance, et que l’on édicte à l’usage de la polémique catholique un nouveau code de lois que ne connurent jamais au temps passé les grands polémistes du catholicisme.
Le premier concept de la foi étant essentiellement naturaliste, il s’ensuit que tout son développement, dans l’individu et dans la société, doit l’être également. D’où il résulte que l’appréciation première et souvent exclusive que les catholiques libéraux font de l’Église, porte sur les avantages de culture intellectuelle et de civilisation qu’elle procure aux peuples. Ils oublient et ne citent pour ainsi dire jamais sa fin première et surnaturelle, qui est la glorification de Dieu, et le salut des âmes. Plusieurs des apologies écrites à notre époque sont entachées de faiblesse par suite de cette fausse conception [26]. C’est à ce point que si, par malheur, le catholicisme avait été cause de quelque retard dans le progrès matériel des peuples, il ne serait plus, en bonne logique, aux yeux de ces hommes, ni une religion vraie, ni une religion louable.
Et remarquez que cette hypothèse venant à se réaliser – et c’est chose possible, puisque la fidélité à cette même religion a certainement causé la ruine matérielle de familles et d’individus –, la religion n’en resterait pas moins excellente et divine.
La piété elle-même n’a pu échapper à la pernicieuse influence de ce principe naturaliste ; il la convertit en véritable piétisme, c’est-à-dire, en une falsification de la véritable piété, comme nous le voyons chez tant de personnes qui ne recherchent dans les pratiques pieuses que l’émotion dont elles peuvent être la source ; ce qui est un pur sensualisme de l’âme et rien de plus. Aussi constatons-nous aujourd’hui que, en beaucoup d’âmes, l’ascétisme chrétien, qui est la purification du cœur par la répression des appétits, est entièrement affaibli ; et que le mysticisme, qui n’est ni l’émotion, ni la consolation intérieure, ni aucune autre de ces friandises humaines, mais l’union avec Dieu par l’assujettissement à la volonté sainte et par l’amour surnaturel, est inconnu.
Pour ces raisons, le catholicisme d’un grand nombre de personnes en notre temps est un catholicisme libéral, ou, plus exactement, un catholicisme faux. Ce n’est pas le catholicisme, mais un simple naturalisme, un rationalisme pur ; c’est, en un mot, si une telle expression nous est permise, le paganisme avec le langage et les formes catholiques.
Ainsi parle Don Félix Sarda. Cette page n’est pas seulement pleine de vérité ; elle en est éblouissante.
Gardez-vous, chers lecteurs, de l’acte de foi vicié, qui n’est pas l’acte de foi surnaturelle. Ne dites jamais : Je crois parce qu’il me plaît de croire, mais parce que Dieu a parlé, parce que la vérité, et la vérité seule, a des droits inamissibles sur mon intelligence.
Gardez-vous de la communion naturaliste, pure affaire de sentimentalité, laquelle n’est suivie d’aucun amendement sérieux de la vie, d’aucune participation effective aux pensées et aux affections divines de Notre‑Seigneur.
Gardez-vous de voir dans l’Église une institution destinée à procurer le bonheur temporel des hommes, elle qui a essentiellement pour but d’assurer leur salut éternel, elle qui, toujours persécutée, anime ses enfants à mériter par des épreuves passagères une gloire qui ne finit pas.
La grande illusion de l’Antéchrist consistera précisément à procurer aux hommes une prospérité temporelle pleine de corruption et d’épouvantable licence. Voir dans l’Église principalement un agent de prospérité matérielle, c’est ouvrir son âme à la redoutable séduction d’erreur de la fin des temps. Sans doute, la vraie civilisation découle de l’Église, et de l’Église seule ; mais la terre n’est et ne sera jamais pour elle qu’un lieu d’exil, où elle ne veut pas que ses enfants attachent leur esprit et leur cœur. Société surnaturelle, elle nous fait penser surnaturellement, aimer surnaturellement, poursuivre un but surnaturel. Et c’est pour cela qu’elle est irréconciliable à tout jamais avec le libéralisme, comme elle l’est avec le péché.
[Fin de la recension faite par le père Emmanuel
de l’ouvrage Le libéralisme est un péché.]
— III —
A qui la faute ?
A l’époque où l’antisémitisme d’Édouard Drumont (1844-1917), exprimé dans son essai la France juive (1886) puis dans son journal la Libre Parole (à partir de 1892), connaissait un étonnant succès, et à la veille de l’Affaire Dreyfus qui ébranlera la France à partir de 1898, le père Emmanuel jetait un regard très surnaturel, et, par le fait même, parfaitement équilibré, sur ce qu’on appelait « la question juive » (voir à ce sujet les chapitres IV, XVII, XXII, XXIII et XXXII de sa belle étude sur La Sainte Église [27]).
Le texte qu’on lira ci-après, paru en juin 1891 [28], étonnera peut-être au premier abord. Ne semble-t-il pas aller à l’encontre des travaux de nombreux spécialistes de la question (notamment l’abbé Meinvielle [29]) ? Un regard plus approfondi (complété par la lecture des passages que nous venons de signaler) permettra de dépasser cette impression. C’est que, tout en défendant fermement la réalité du complot mené contre l’Église [30], le père Emmanuel n’entend surtout pas s’en servir pour exonérer les chrétiens de leurs propres responsabilités. Il répond ainsi, indirectement, à une critique souvent opposée aux dénonciateurs de la conjuration antichrétienne : celle-ci ne serait qu’un alibi, une échappatoire plus ou moins inconsciente permettant de laisser dans l’ombre la vraie cause du mal, les insuffisances des chrétiens [31].
Il n’en est rien, et ce texte a le grand mérite de le montrer clairement : c’est dans la mesure où ils se sont laissés paganiser (on pourrait dire aussi : naturaliser, c’est-à-dire contaminer par le naturalisme, ravaler aux réalités naturelles, dans l’oubli de l’ordre surnaturel) que les chrétiens donnent prise à l’ennemi. La situation actuelle est le résultat des efforts de l’enfer, c’est évident, et celui-ci a sur cette terre de véritables armées qui travaillent à son service (plus ou moins consciemment, selon le degré occupé dans la hiérarchie) ; mais cette situation est en même temps, et indissociablement, le châtiment de nos péchés. On retrouve le principe de saint Pie X (et, déjà, du cardinal Pie) : « De nos jours plus que jamais, la force principale des mauvais, c’est la lâcheté et la faiblesse des bons, et tout le nerf du règne de Satan réside dans la mollesse des chrétiens [32]. »
Le Sel de la terre.
*
Sera-t-il dieu, table ou cuvette ? s’écrie le statuaire de La Fontaine en présence de son bloc de marbre.
Serons-nous juifs, païens ou chrétiens ? se demande, dans une grande revue inféodée à la libre-pensée, un écrivain et un penseur distingué, M. Anatole Leroy‑Beaulieu.
M. Anatole Leroy‑Beaulieu pose la question avec une sorte d’indifférence. Pour lui, c’est un problème social à résoudre. Il y exerce sa sagacité. Il constate une évolution dont il s’agit de surprendre le secret. Bien que professant pour le christianisme une sorte d’attache sentimentale, il se résigne d’avance au résultat qu’amènera la force immanente des choses.
Son étude est intitulée : « Les Juifs et l’antisémitisme ». Il cherche à préciser en quel ordre de faits l’influence juive si incontestable, se fait principalement sentir. Est-ce dans l’ordre religieux ? Les juifs ont-ils amené cet état de choses qu’on nomme confusément la société moderne, et qui est gouverné par les idées modernes ?
Non, répond-il. Aux XVe, XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles, les juifs ne disposaient d’aucune influence. Ils ne sont pour rien dans l’éclosion des faits générateurs du mouvement actuel, et qu’on nomme la Renaissance, la Réforme, le Philosophisme, la Révolution [33].
Ce qui a produit tout cela, dit l’écrivain, c’est la civilisation classique.
Nous y voilà. Nous n’allons pas au judaïsme, nous retournons au paganisme par le classicisme [34]. On serait aveugle si l’on niait l’énorme influence prise par l’élément juif au détriment de la société chrétienne. Mais, ce qui a désorganisé, désagrégé cette société, c’est l’infiltration du paganisme par l’éducation.
Ne parlons pas de la judaïsation des sociétés chrétiennes, dit M. Leroy‑Beaulieu. Si les chrétiens étaient demeurés plus chrétiens, le juif aurait eu peu de prise sur le chrétien. Ce que vous appelez la judaïsation de nos sociétés modernes, chrétiens et israélites pourraient également l’appeler – passez-moi le terme – la paganisation de nos sociétés. Aryens et sémites, chrétiens déchristianisés et juifs déjudaïsés, reviennent pratiquement à une sorte de paganisme inconscient. Telle est la vérité…
Y a-t-il dans le déclin de l’idée chrétienne la revanche d’un culte sur un autre, et d’un passé lointain sur le passé d’hier ; c’est celle du vieux paganisme, prêt également à triompher de la Thora et de l’Évangile, de Jéhovah et de Jésus. Ce qui est en conflit avec l’esprit chrétien, c’est moins encore la science moderne et l’esprit moderne avec ses confuses aspirations que les vieux instincts païens, les concupiscences de la chair et l’orgueil de la vie débridés de nouveau par les siècles. L’idolâtrie de la nature, l’idolâtrie de l’homme érigé en Dieu (le tout dépouillé de sa parure mystique), tel est le nouveau culte.
Il y a, sans doute, en cet exposé, des appréciations contestables et même fausses ; le paganisme ne triomphera ni de Jéhovah ni de Jésus ; mais, à côté, il y a bien du vrai.
Que de vérité en cet axiome : Si les chrétiens étaient demeurés plus chrétiens, le juif aurait eu peu de prise sur le chrétien. L’affaiblissement du chrétien, c’est ce qui explique la force du juif. Le juif, ayant reçu la culture divine, est supérieur au païen ; mais il est inférieur au chrétien qui a reçu une culture divine supérieure. Si le chrétien reste chrétien, il domine le juif ; s’il se paganise, il tombe sous la coupe des circoncis. Et c’est le phénomène dont nous sommes aujourd’hui les témoins et les victimes [35].
Le mal est que nous sommes paganisés ; et ce mal, qui donc nous l’a inoculé, si ce n’est, comme dit l’auteur, la civilisation classique ?
Que de vérité encore en cette autre formule : Ce qui est en conflit avec l’esprit chrétien, c’est moins encore la science moderne et l’esprit moderne avec ses confuses aspirations que les vieux instincts païens, les concupiscences de la chair et l’orgueil de la vie de nouveau débridés par les siècles.
Non, la science moderne n’est pas proprement en conflit avec l’esprit chrétien ; la science, quand elle est vraiment science, ne peut que s’harmoniser avec la foi.
L’esprit moderne lui-même est-il contraire à l’esprit chrétien ? Avant de répondre, il faudrait préciser ce que l’on entend par esprit moderne. C’est là le difficile ; les aspirations de l’homme moderne sont terriblement confuses !
Mais ce qui est diamétralement opposé à l’esprit chrétien, ce sont les vieux instincts païens (autrement dit le vieil homme), ce sont les concupiscences de la chair et l’orgueil de la vie de nouveau débridés par les siècles, c’est l’idolâtrie de la nature, l’idolâtrie de l’homme, substitués à l’adoration de Dieu, créateur de la nature et créateur de l’homme.
Et c’est la civilisation classique qui nous a valu cette réapparition de l’idolâtrie, qui a débridé les vieux instincts païens.
Conclusion : Revenons à la civilisation chrétienne en faisant de l’Évangile l’unique base de l’éducation.
Nous aurons facilement raison du judaïsme et du paganisme.
[Fin du texte de 1891 du père Emmanuel.]
*
[1] — Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance, t. IV, p. 188-191 (février 1887) et 204-207 (mars 1887).
[2] — Le père Emmanuel a déjà traité de ce « mystère d’iniquité » dans son étude sur la sainte Église. Texte reproduit dans Le Sel de la terre 37, p. 143-150. (NDLR.)
[3] — Ils n’admettaient pas les sacrements de l’Église, ou plutôt, il les singeaient. Ils avaient remplacé le baptême d’eau par un baptême de feu. Ceci est important à retenir.
[4] — Manès, ou Mani, aurait vécu entre 216 et 273, où le roi de Perse Bahrâm Ier le fit mettre à mort. (NDLR.)
[5] — Saint Léon Ier (dit aussi Léon le Grand) fut pape de 440 à 461. Il convoqua le concile de Chalcédoine (451). Il est docteur de l’Église et traita tout particulièrement du mystère de l’incarnation, attaqué par les hérétiques de son temps. (NDLR.)
[6] — Saint Augustin, 354-430. (NDLR.)
[7] — « […] In qua lex est mendacium, diabolus religion, sacrificium turpitudo ». Saint Léon, sermon XVI, 5.
[8] — Voir Le Père Duchesne. [Titre du journal tenu, à partir de 1790, par le révolutionnaire enragé Hébert, qui cherchait à se singulariser en affectant un style ordurier. (NDLR.)]
[9] — Jean Ier Zimiscès fut empereur d’Orient, à Constantinople, de 969 à 976. Il annexa la Bulgarie orientale. (NDLR.)
[10] — Saint Bernard, 1090-1153. (NDLR.)
[11] — Saint Norbert, 1080-1126, fonda l’ordre des Prémontrés. (NDLR.)
[12] — Raymond VI devint comte de Toulouse en 1194. Excommunié en 1208 à cause de son soutien aux cathares, il perdit ses états lors de la croisade contre les albigeois, mais les reconquit ensuite partiellement. Il mourut en 1222. (NDLR.)
[13] — Sur saint Pierre de Vérone, inquisiteur et martyr, voir Le Sel de la terre 36, p. 118-138.
[14] — « Louange de la nouvelle Milice ». (NDLR.)
[15] — Philippe IV le Bel, 1268-1314, roi de France à partir de 1285. (NDLR.)
[16] — Androgyne : qui présente à la fois les caractères mâle et femelle. (NDLR.)
[17] — Jacques de Molay, dernier grand maître du Temple, périt sur le bûcher par ordre de Philippe le Bel. Il était originaire des environs de Noyers en Bourgogne, où un petit village porte son nom.
[18] — Dans l’article suivant, le père Emmanuel expose : « Après la répression des Albigeois et la suppression des Templiers, les sectes antichrétiennes rentrèrent sous terre, comme ces ruisseaux qu’on voit tout à coup disparaître, pour reparaître plus loin augmentés des diverses infiltrations qui sillonnent le sol. En raison précisément du mystère dont elles s’entourent plus que jamais, il est très difficile de suivre la trace de leur propagation occulte à travers quatre siècles, à savoir jusqu’au commencement du XVIIIe siècle où elles se montrent ouvertement. L’histoire saisit bien çà et là les traces de leurs agissements ténébreux ; mais elle ne peut pas encore rattacher l’un à l’autre, par les liens d’une synthèse rigoureuse, les documents parfois disparates qu’elle a enregistrés jusqu’ici. » (avril 1887, Bulletin, t. IV, p. 218-219.) — Pour expliquer le développement de la maçonnerie dans les pays protestants, il se réfère à Claudio Jannet : « On y voit clairement comment, par suite surtout des convulsions du protestantisme, les sociétés secrètes surgissent sur de nombreux points à la fois, pareilles à des éruptions morbides. La demi-impiété appelle l’impiété complète. Une fois qu’ils ont tourné le dos à la lumière, les hommes subissent l’éblouissement du mal, cette sorte de fascination particulière qu’exercent les suppôts de Satan. » (ibid., p. 220.) — Relevons enfin cette formule : « L’illuminisme de Weishaupt était à la simple maçonnerie ce que la dynamite est à la poudre. L’esprit du mal n’avait encore rien produit de plus formidablement explosible. Il fit sauter le trône du roi très chrétien ; et toute l’Europe trembla du contrecoup. » (Ibid., p. 221.)
[19] — T. IV, pages 344-345
[20] — Ouvrage réédité par Le Sel de la terre. En vente à nos bureaux au prix de 17 E (+ 3, 5 E de port).
[21] — Voir Le Sel de la terre 44, p. 362-366.
[22] — A première vue, l’erreur dite « catholique libérale » porte uniquement sur une question sociale : la façon dont l’État doit traiter la religion. Mais elle présuppose une fausse notion de la liberté, et celle-ci tend nécessairement à vicier l’acte de foi lui-même. — Lamennais (meneur de la première vague catholique-libérale) passe ainsi progressivement du libéralisme à l’apostasie complète au cours des années 1830. Les chefs de la seconde vague libérale (Dupanloup, Montalembert, etc.) sont conduits à critiquer la définition dogmatique de l’infaillibilité pontificale (1870). Plusieurs des « abbés démocrates » de la troisième vague libérale sont liés au modernisme naissant, et saint Pie X, frappant d’abord le modernisme (par l’encyclique Pascendi, 1907) puis le libéralisme du Sillon (1910), atteindra deux fois les mêmes milieux. Enfin, la quatrième vague « catholique libérale » (qui se développe à partir des années 1930 et triomphe à Vatican II) est intimement liée au néo-modernisme. Même Maritain, qui semble au début demeurer traditionnel en philosophie et théologie spéculatives, finit par errer en ces matières (son dernier essai, Approches sans entraves, va jusqu’à envisager sérieusement la conversion finale de Lucifer).
[23] — M. l’abbé Calderon a bien montré comment l’actuelle hiérarchie de l’Église a une conception libérale de sa propre autorité magistérielle, qui entraîne l’actuelle crise de la foi (Le Sel de la terre 47, p. 58-69).
[24] — Pélage, roi des Asturies de 717 à 737, fut l’initiateur de la Reconquista espagnole. — Saint Ferdinand III de Castille (1199-1252) repoussa les Maures au sud de l’Espagne. (NDLR.)
[25] — On se souvient à cet égard du fameux principe libéral énoncé par Vatican II dans Dignitatis humanæ, 1 : « La vérité ne s’impose que par la force de la vérité elle-même ». Voir Le Sel de la terre 43, p. 68 ; nº 44, p. 411-412 ; et nº 45, p. 31. (NDLR.)
[26] — Ne pourrait-on pas dire la même chose de plusieurs prédications ? (Note du père Emmanuel.)
[27] — Cette étude a été éditée en volume par Clovis, en 1997. Pour avoir toute la pensée du père Emmanuel sur cette question, on rapprochera les pages 233 et 244 de cet ouvrage ; sans se contredire, elles montrent bien les deux aspects complémentaires de sa pensée : c’est chez les membres du peuple élu ayant refusé le Christ que l’on trouve la plus forte opposition au christianisme et donc « le noyau de l’antichristianisme » (p. 244), et cependant « le judaïsme n’est pas le mystère d’iniquité dont parle l’Apôtre : car il est bon en lui-même, et n’est devenu mauvais que par son opposition à la foi chrétienne » (p. 233). On voit par là combien il était éloigné d’un certain antisémitisme voulant voir la source du mal dans le judaïsme lui-même de l’ancien Testament ; cet antisémitisme mène d’ailleurs logiquement, plus ou moins vite, à l’antichristianisme. Il est regrettable que ses partisans soient parfois loués jusque dans nos milieux catholiques.
[28] — Bulletin, t. V, pages 478-480.
[29] — L’ouvrage de l’abbé Julio Meinvielle, El judio en el misterio de la historia (première édition en langue espagnole, à Buenos Aires, en 1936), est devenu un classique sur la question. Une traduction française de la troisième édition espagnole (Buenos Aires, 1959) a été publiée en 1965 par les Documents Paternité (Éditions Saint-Michel à Saint-Cénéré, Mayenne) et rééditée en 1983 par les Éditions Sainte Jeanne d’Arc (18260 Vailly-sur-Sauldre), puis en 2001 par D.F.T. (B.P. 28 35370 Argentré-du-Plessis).
[30] — « A tous ces conspirateurs rassemblés, il fallait une victime. Ils choisirent la Compagnie de Jésus […] ; les ineptes souverains qui la sacrifièrent ne se doutaient pas que leur tour viendrait immédiatement après. Le but dernier des loges, déguisé aux yeux du gros des adeptes, était en effet le renversement de toute autorité, aussi bien politique que religieuse. […] Il faudrait être aveugle pour ne pas reconnaître dans la Révolution française une œuvre essentiellement maçonnique. Les loges se transformèrent en clubs ; et leur programme secret fut exécuté avec certains ménagements d’abord, puis avec une brutalité implacable. La principale pièce de ce programme était le meurtre du roi Louis XVI ; il fut décrété, ainsi que l’assassinat du roi de Suède, dans un convent ou réunion maçonnique tenue à Francfort en 1786. […] Le roi mort, on vit une chose inouïe : une armée maçonnique sortir de France, et occuper presque sans coup férir les places fortes de l’Allemagne et des Pays-Bas qui avaient défié les Condé et les Turenne. […] Les frères d’Outre-Rhin procurèrent aux Custine et aux Dumouriez de faciles victoires. […] Les succès prodigieux de Napoléon, surtout à son début, eurent pour complice l’action occulte des loges ; et ses derniers revers provinrent en partie de leur sourde opposition. Nous nous arrêtons là. Il serait trop long de suivre l’ingérence de la franc-maçonnerie dans les événements contemporains. Contentons-nous de dire qu’elle fut prépondérante. » (Bulletin, t. IV, pages 220-221.)
[31] — Voir, sur ce sujet, la citation de Fadley Lovsky et sa réfutation dans Le Sel de la terre 28, p. 84-88.
[32] — Saint Pie X, allocution du 13 décembre 1908 (lors de la béatification de Jeanne d’Arc), Le Sel de la terre 17, p. 83. — Voir aussi dans Le Sel de la terre 44, p. 394-395, le texte du père Emmanuel : « Si nous sommes persécutés, ce n’est pas parce que nous sommes chrétiens, mais parce que nous ne sommes pas assez chrétiens. »
[33] — Notons que certains auteurs juifs ont porté un jugement différent sur ce sujet. Bernard Lazare écrit par exemple : « Pendant les années qui annoncent la Réforme, le juif arrive à être l’éducateur et le professeur d’hébreu des savants. Il les initie aux mystères de la cabale après leur avoir ouvert les portes de la philosophie arabe ; il les pourvoie, contre le catholicisme, de la terrible exégèse que les rabbins avaient cultivée et fortifiée pendant des siècles ; cette exégèse dont se servirait le protestantisme et, plus tard, le rationalisme. » (L’Antisémitisme, son histoire et ses causes, Paris, 1894, p. 76). Mais on a compris que ce n’est pas le point qui nous intéresse ici. (NDLR.)
[34] — Pour bien comprendre cette dénonciation de « la civilisation classique », inspirée de Mgr Gaume, voir Le Sel de la terre 44, p. 218-225. Il va de soi que le « classicisme » ici dénoncé par le père Emmanuel n’est pas celui auquel s’oppose le romantisme (classicisme désigne alors la soumission du style à l’expression du vrai, tandis que le romantisme, révolutionnaire, met au premier plan le sentiment ; en ce sens, le père Emmanuel est évidemment classique). Le père Emmanuel ne s’oppose pas non plus en soi à l’étude des grands auteurs de l’antiquité païenne (dits « classiques ») : sans remplacer les Pères de l’Église (qu’il est normal de faire étudier aux jeunes chrétiens), ils ont leur utilité propre pour connaître la nature humaine et l’ordre naturel des choses (utilité d’ailleurs plus grande à notre époque qu’à celle du père Emmanuel, parce que la Révolution a progressé et s’oppose de plus en plus ouvertement à cet ordre naturel). La question est de savoir comment sont étudiés ces auteurs. Sur ce point, le père Emmanuel estime que, depuis la « Renaissance » (la Rechute, disait Chesterton), l’étude des beaux textes de l’antiquité a trop souvent été le cheval de Troie réintroduisant l’esprit naturaliste du paganisme au sein même de la civilisation chrétienne. — Voir sur ce sujet Le Sel de la terre 17, p. 269-271 (texte de Léon Gautier), nº 19, p. 372-378 (sur le siècle de Louis XIV) et nº 38, p. 94-96 (texte du père Calmel). (NDLR.)
[35] — On notera, sur ce point, l’analogie entre l’analyse du père Emmanuel et celle de l’abbé Meinvielle. (NDLR.)

