+ Sonis, chevalier du Christ
C’est au cours de sa scolarité à l’école de la Péraudière qu’Emmanuel Courtial apprend par des condisciples qui fut Louis-Gaston de Sonis. D’après ce qu’il nous dit dans l’introduction de son livre, il éprouva un véritable coup de foudre. Assurément, cette impression sur un adolescent fut profonde puisqu’elle nous vaut aujourd’hui un ouvrage joliment illustré en deux volumes (seul le premier est actuellement paru) : Sonis, un chevalier du Christ. Le premier volume, intitulé L’épée de lumière, se clôt à la veille de la guerre de 1870.
L’auteur n’est pas historien de métier, et il n’entrait pas dans son propos de refaire ce que d’autres ont bien fait avant lui (une biographie sur le général de Sonis figure en fin de volume). Mais il s’est attaché à rédiger ce qu’il appelle un essai biographique : à l’aide d’un fil conducteur fait des souvenirs de Sonis, de ce qui reste de sa correspondance (et celle de sa femme) ainsi que d’écrits des contemporains, il essaie de faire partager au lecteur les sentiments et les impressions qu’il retira des épisodes saillants de la vie du général.
C’est donc à une connaissance de l’intérieur que nous convie Emmanuel Courtial, dans une œuvre très personnelle. Et il emporte l’adhésion du lecteur par l’éclairage qu’il projette sur la profonde spiritualité de Sonis. Celui-ci, admirablement secondé par son épouse, est entièrement guidé par sa foi ardente – dans un milieu, l’armée, qui lui est largement indifférent ou hostile.
Il y a dans cette biographie spirituelle matière à faire progresser la procédure en béatification, depuis si longtemps ouverte. Ainsi, la façon dont Sonis, en garnison à Limoges, fait de sa convalescence, à la suite d’un grave accident de cheval, une occasion de détachement du monde et de réflexions sur les fins dernières, à l’instar de saint Ignace de Loyola après sa blessure au combat. A Limoges toujours, il organise, avec quelques camarades, une adoration nocturne du saint Sacrement dans une chapelle du couvent des religieux oblats de Marie ; il récidivera plus tard, dans la chapelle des pères jésuites d’Alger, quand il aura été affecté en Afrique du Nord.
Son long séjour nord-africain (seize ans) lui permet, après avoir constaté les erreurs des autorités et les comportements peu édifiants de la majorité des colons, de proclamer les droits de la vérité face à l’erreur et la nécessité de l’apostolat ; il préfigure en cela le père de Foucauld.
Sonis prêche d’exemple, menant une existence toute tournée vers Dieu, usant autant que possible de l’oraison et de la communion, comme en fait foi une lettre du curé de Mustapha, à côté d’Alger. Après l’hécatombe de Solférino, où il se distingue, il réconforte les blessés, assiste les mourants, ensevelit les morts, remplissant le rôle de ces aumôniers dont l’armée française était dépourvue, et avec un zèle tel qu’en Algérie, son colonel, à l’agonie, voudra être entendu par lui en confession [1]. L’auteur reproduit sur ce point un témoignage éloquent du père Mermillod S.J.
Beaucoup d’autres exemples montrent la foi tranquille de Sonis, vécue sans respect humain – même au prix de son avancement –, son sens du surnaturel, son souci du bien de l’Église en butte aux ambitions italiennes dans la question des États pontificaux, son détachement des biens matériels, son sens de l’humilité (voir notamment la lettre au professeur d’un de ses enfants qui avait montré de l’orgueil). Et cette conduite, cette application du programme de l’Évangile dans la vie quotidienne, est le fait d’un homme chargé de responsabilités familiales et professionnelles de plus en plus importantes et menant des opérations militaires pleines de risques.
Écrit dans une langue claire et sensible, l’ouvrage nous fait pénétrer au plus intime d’une personnalité hors du commun. Le but que se proposait Emmanuel Courtial est atteint, et l’on attend maintenant le tome second. Traitant de la fin de la vie du général, il abordera peut-être quelques-unes des questions que l’on se pose presque inévitablement aujourd’hui à son sujet, notamment sur son engagement à Loigny. Si pieux, si saint qu’il ait été personnellement, l’officier de Sonis n’a-t-il pas été pris malgré lui au piège de la Révolution qui, dès cette époque, commença à sacrifier, dans des guerres plus utiles à la maçonnerie qu’à la nation, toute l’élite de notre pays ? (Nous pensons bien sûr aux Deux Patries de Jean de Viguerie). – Que pouvait-il faire ? dira-t-on peut-être. Devait-il laisser envahir la France ? Provoquer une guerre civile ? Et n’est-il pas injuste de vouloir, avec un recul de plus d’un siècle, juger les décisions d’un homme qui ne pouvait avoir les éléments d’appréciation dont nous disposons aujourd’hui ? – A quoi l’on peut répondre que c’est précisément parce que nous disposons, aujourd’hui, de ces éléments que nous devons nous poser ces questions. Non pour juger un homme (dont on ne peut qu’admirer l’héroïsme et l’union à Dieu), mais pour progresser dans notre connaisance de la Révolution et de ses pièges.
En tout cas, que l’auteur soit remercié de ce premier volume, car il peut nourrir d’utiles méditations.
P. G.
Emmanuel Courtial, Sonis, un chevalier du Christ. I — L’épée de lumière, Éditions de la Lettre de la Péraudière (69770 Montrottier), 2003, 364 p., 13 x 20 (20 € + 3 € de port).
[1] — Pour l’explication théologique de cette confession à un laïc, voir Le Sel de la terre 19, p. 276-277.

