+ Jacques Perret
Il y a seize ans, en 1988, était organisée à Paris une exposition « Jacques Perret » à l’occasion de laquelle Jean-Baptiste Chaumeil publiait son Petit hommage pour un grand Monsieur. Jacques Perret vivait encore puisqu’il est mort en 1992.
Né le 8 septembre 1901, mort le 10 décembre 1992, il traverse le XXe siècle comme une torpille catholique et royaliste, mêlé à tout ce qui va secouer l’histoire depuis la guerre de 1914 (son frère est tué sur la Somme le 25 septembre 1916).
Après ses études secondaires à Louis-le-Grand, vient le service militaire où, imprégné par « les devoirs des survivants » il s’engage à l’âge de 20 ans pour le Maroc, au 29e régiment des Tirailleurs algériens. De retour à Paris, il fait des études d’histoire et obtient une licence de philosophie. Tout en menant ses études, il expose, publie et vend des dessins ; il occupe plusieurs modestes emplois dans l’édition avant d’enseigner quelque temps à l’école Fénelon pour s’apercevoir que l’enseignement ne correspond pas à sa vocation : il lui faut de l’action, de l’aventure et du rêve. En 1925, il devient journaliste. Le Rappel l’envoie enquêter à travers le vaste monde (Danemark, Suède, Canada, Mexique, Turquie…). Ses reportages pleins de vie, d’esprit, sont remarqués et lui valent d’entrer au Journal comme envoyé spécial au Mexique . Comme à Tintin, il va lui arriver d’invraisemblables aventures !
Son œuvre est jalonnée de souvenirs des différents moments de son existence si remplie : les souvenirs d’enfance se trouvent surtout racontés dans Raisons de Famille (récit,1976).
Comme nous aurons l’occasion de le montrer, Jacques Perret n’est pas un auteur qui invente : il développe, à partir de son expérience, un récit qui repose sur du vécu.
En 1930, Jacques Perret se rend deux fois en Guyane : « C’est l’Eldorado dont [il a] le plus rêvé » et, de son propre aveu, sa « plus belle aventure ». Il s’agit d’un véritable travail d’exploration : parti pour le compte d’une société d’études minières comme prospecteur d’or, il est aussi chargé de mission ethnographique par Paul Rivet, du musée du Trocadero (Musée de l’Homme). Au cours de ses investigations, il fit des découvertes géographiques, c’est ainsi qu’il baptisa une crique « crique Alice » du prénom de sa fiancée, qu’il vérifia le cours d’une rivière, rectifia le tracé d’une frontière… La Guyane tient une grande place dans l’œuvre, de Roucou, son premier roman, qui en est imprégné, à Histoires sous le vent ou Belle lurette en passant par La Bête Mahousse où la description du marais vaut le voyage !
Le 31 octobre 1931, a lieu le mariage de Jacques Perret avec Alice Thiétry ; en novembre 1932 naîtra Jacqueline Perret ; Jean-Louis dit Jean-Loup, naîtra, lui, en 1938.
Jacques Perret redevient journaliste et travaille quelque temps au quotidien Le Matin, après quoi le jeune ménage tente une expérience de « retour à la terre » en Touraine (1934-1936). Les quelques allusions présentes ici ou là dans différents récits ou nouvelles laissent à croire que ce ne fut pas une réussite ; voici la conclusion de l’intéressé lui-même : « J’ai appris qu’il n’y a pas moyen de concilier une humeur nomade et des goûts sédentaires » (Nouvelle Revue de Paris, juin 1986).
De retour à la ville, il redevient journaliste, les aventures continuent ; lisons Pierre Chaumeil :
C’est là que se situe un épisode de sa vie qui aurait pu alors se terminer tragiquement. C’est novembre 1936. Jacques est entre deux journaux et l’idée lui vient de devenir correspondant de guerre… en Espagne, du côté des nationalistes. Lecteur assidu de L’Action Française et copain de nombreux camelots aux côtés desquels il faisait le coup de poing, il obtient de Maurice Pujo, le directeur, une lettre de recommandation pour un colonel franquiste. Puis « brûlant le dur », il parvient à Hendaye où il franchit la frontière sans papiers officiels. A Salamanque, où se réunit l’État-major du général Franco, il rôde timidement autour de l’archevêché où se trouve la dite réunion, dans l’espoir de rencontrer le Généralissime ou quelqu’un d’important à interviouver. Ce qui devait arriver arrive : il est alpagué par un argousin et, sans passeport ni carte de séjour légal, jeté au trou. Il se souvient alors pendant ses tristes méditations de la lettre de Maurice Pujo, la donne à son gardien pour la remettre à un officier… Miracle : dans la fin de la nuit, l’officier qui connaissait le français et la position de L’Action Française en faveur de Franco le fait libérer, muni cette fois d’un sauf-conduit [1]…
Arrive la guerre. Mobilisé, il rejoint en septembre 1939 le 65e régiment d’Infanterie de Nantes, puis est versé au 334e R.I. et s’engage deux mois plus tard dans le corps-franc de son bataillon. Sa conduite au front lui vaut la médaille militaire et la croix de guerre avec palme. En juin 1940, il est caporal : le caporal fait prisonnier se retrouve en stalag près de Berlin… tente trois fois de s’évader, réussit à la quatrième tentative : cela donne Le Caporal épinglé, publié en 1948, qui connut l’énorme succès que l’on sait et fut adapté au cinéma par Jean Renoir. Revenu d’Allemagne dans Paris occupé en mars 1942, il raconte lui-même son arrivée rue de la Clef :
Rue de la Clef, la porte cochère était entrouverte, j’en franchis le seuil avec une joie bien lucide et le désir aussitôt refoulé d’aller embrasser la concierge dans son lit. Lente ascension des quatre étages, degré par degré, escalier d’or, royal paiement de mes peines, ah ! fichtre non, je n’étais pas volé. Devant notre porte, dans le profond silence de toute la maison dormante, j’entendais mon cœur qui forçait la cadence comme une grosse bombe de liesse à son dernier tic-tac.
Coups de sonnette et coups de sonnette. Le timbre faisait là-bas son chemin dans les rêves.
Coups de sonnette et coups de sonnette. Silence. Puis au bout du couloir une porte qui s’ouvrait et, sur le plancher craquant, un pas nu. Contre la porte, une voix qui savait déjà : — C’est toi ?
Voilà la fin du Caporal épinglé.
Il faut connaître la rue de la Clef, dans le 5e arrondissement de Paris ; cette rue est fort pittoresque : telle une rivière en relief calcaire, elle disparaît pour resurgir plus loin ; d’ailleurs elle franchit la Bièvre au « Pont aux biches » ; c’est au numéro 18 que mourut Ange Pitou et au numéro 56 que se trouvait Sainte-Pélagie (couvent devenu prison, démoli en 1898) ; Jacques Perret habitait au numéro 10.
Durant les années 1943-1944, il devint forestier dans le Dauphiné, puis prit le maquis dans l’Ain. Là, il lui faudra côtoyer de drôles de sires ; son esprit indépendant en entraînera plus d’un dont il fera des « marche-à-terre ». Roger Nimier déclarera :
Ce n’est pas seulement contre les Allemands qu’il prit le maquis, mais en homme des cavernes contre les hommes de l’aluminium et du nylon [Journées de lecture].
Jacques Perret raconte ses souvenirs dans Bande à part qui obtint le prix Interallié 1951. Le talent couronné, c’est une chose et une chose bien, mais un prix, c’est encore mieux : Jacques Perret va concrétiser le rêve de sa vie : la navigation en haute mer. Il s’offre le « Matam », un beau deux mâts de 7,80 mètres, en remplacement du « Farfadet », petit 3 mètres qu’il avait acheté grâce au succès du Caporal épinglé, et trouve le matelot idéal en la personne du marin-graveur André Collot. Nous allons voir fleurir les ouvrages de la mer dont, en 1948, Le Vent dans les voiles avait donné un avant-goût. C’est en 1953 Mutinerie à bord, en 1957 Rôle de plaisance ; il y aura encore, en 1969, La Compagnie des Eaux.
Nous demanderons sur ces livres les lumières de personnages qualifiés.
Appréciations
Jacques Vier, lorsque Le Vent dans les voiles sort dans une collection illustrée (1977), profite de l’occasion pour
rendre hommage à celui de nos romanciers qui a le mieux réussi à se faire le contemporain des corsaires ou des passionnés de la grande flibuste [Itinéraires nº 228].
Jean Madiran voit dans Mutinerie à bord une œuvre de toute première importance, il va jusqu’à dire : « S’il fallait absolument ne retenir qu’un seul livre de Perret, je choisirais celui-là [2]. » Pourquoi ? Sa conclusion nous le dit :
On peut relire Mutinerie à bord autant de fois qu’on le voudra. C’est un chef-d’œuvre où l’art et la pensée marchent, comme il se dit, du même pas. C’est un regard sur l’être des choses qui est d’une sûreté admirable.
Une pensée, un art contemporain de tous les âges de l’histoire. Du nôtre donc, c’est l’évidence aveuglante, qui en aura aveuglé plusieurs. En revenant une fois encore à Mutinerie à bord, pour apporter en hommage à Jacques Perret le meilleur Jacques Perret, j’y trouve aussi une illustration de ce mot terrible que Gustave Corção nous a en quelque sorte laissé en mourant, ce mot si difficile à comprendre, ou plutôt à supporter : le désordre est toujours un phénomène prodigieusement irréversible. Sans doute faut-il préciser : à partir d’un certain point, le désordre devient irréversible humainement. Il ne dépend pas toujours de nous d’éviter que ce point soit atteint. Mais il dépend de nous d’y consentir, c’est la leçon de Jacques Perret. Je dis la leçon, bien qu’il fasse mine de n’en donner aucune : il sait pourtant qu’on la reçoit de lui avec un cœur qui en sera plus résolu.
Que roulent les dés. Le barbare, le renégat, le moderne marchand d’esclaves peut tout emporter dans sa mutinerie contre l’ordre divin et humain. Il n’infléchira pas notre témoignage, il n’emportera pas notre consentement [3].
On aura compris qu’il s’agit d’une démission progressive de l’autorité à laquelle l’auteur convie son lecteur pour le porter sans broncher jusqu’à la catastrophe inéluctable, en témoin privilégié et passif ; les rapprochements s’imposent d’eux-mêmes !
Dans Rôle de plaisance, Jacques Perret revient au genre dans lequel il excelle : le récit, les souvenirs.
Le bonheur d’être Français
Perret est avant tout patriote, amoureux de son pays la France ; si le bateau permet l’évasion, il rentre toujours au port ; « nous sommes nés de l’argile et non de l’écume [4] ». Alors :
Ce bateau, en mer, à quai ou même au crayon, c’est encore le meilleur endroit pour y cacher mon bonheur d’être Français [5]
Ce bonheur peut se payer très cher, Jacques Perret va l’éprouver tout en manifestant sa fidélité, sa foi dans sa patrie, malgré et en dépit des hommes. Français il l’est, on peut même dire que c’est là la moindre de ses qualités ! Nous l’allons montrer tout à l’heure !
1954, le drame qui devait amputer la mère patrie de sa province d’Afrique du Nord divisée en trois départements éclate ; durant toute la guerre, « ses billets » révélèrent un polémiste intransigeant et remarquable au service de la « seule France ». Perret sera condamné quatre fois pour « offense à la dignité et à la considération du chef de l’État », en l’occurence Charles De Gaulle, bradeur des départements français d’Algérie. Le 18 mai 1962, pour « injures publiques envers l’ordre de la Légion d’honneur », il est interdit de médaille militaire (gagnée au feu) et « du port de toutes décorations françaises [6] ».
Voilà qu’en septembre 1962, pour ajouter à ses tourments, son fils Jean-Loup est condamné à une lourde peine de réclusion et incarcéré au fort Saint-Martin sur l’île de Ré.
Voici ce que dit François Léger sur le sujet :
Il fut alors la voix de la France et ce fut dans notre Aspects qu’il la fit entendre.
De grandes épreuves s’en suivirent pour lui et les siens. Lorsqu’elles n’atteignaient que sa personne, il en souriait avec l’ironie méprisante du sage. Lorsqu’elles frappaient ceux qu’il aimait, sa riposte était foudroyante [7].
Son imagination n’était pas en repos non plus : il eut cette idée étonnante d’envoyer un tract à tous les coiffeurs de France et de Navarre :
A Messieurs les Coiffeurs,
Le blaireau se meurt, vous ne rasez presque plus, et vous perpétuez quand même l’antique réputation des barbiers. Il vous est encore permis d’illustrer cet honorable héritage. Vous avez des références historiques : ce n’est pas pour entendre des sornettes que Louis XI prenait conseil de son barbier.
Votre métier s’exerçant depuis toujours sur la tête des hommes, on y acquiert une certaine connaissance de ce qu’il y a dedans ; on peut aussi témoigner de tous les raisonnements bizarres qui courent le monde. Si les salons de l’Élysée étaient des salons de coiffure, on y discuterait plus librement et en meilleure compagnie. De toutes les paroles échangées dans l’odeur suave des lotions, vous savez faire votre miel, et trier au peigne fin la sagesse et la sottise. Il nous plaît de croire, entre autres, que vous ne confondez pas Louis XI avec le général De Gaulle car si l’un recevait un coup de pied au cul il en rendait deux, l’autre, en demande quatre pour en avoir huit.
Ainsi, considérant la renommée très ancienne de votre corporation et le rôle important qu’elle a joué dans le cours des choses publiques, nous venons une fois de plus nous asseoir dans votre fauteuil et bavarder cinq minutes en toute confiance, car l’honneur de la coiffure interdit le magnétophone dans le séchoir.
Ne surveillez pas votre caisse, nous ne venons pas la forcer. L’État vous prend assez d’argent pour entretenir ses rois nègres, ses buffets garnis et ses gorilles. Nous ne venons pas non plus vous parler de bombe. En dépit des cris poussés pour quelques vitres cassées, nous sommes tenus à la plus grande modestie devant l’ampleur des ruines imputables à la Ve République. Nous venons simplement vous présenter nos vœux.
Nous vous souhaitons d’abord la paix ; ce n’est pas très original, tout le monde se proclame champion de la paix, y compris les égorgeurs ; bien sûr y compris M. Nehru, doux apôtre qui fait prêcher la paix à ses hôtes portugais par quatre divisions dont deux blindées. Ce qui fait notre vœu moins banal, c’est que nous ne souhaitons pas n’importe quelle paix. La paix à tout prix est le vœu des lâches. Celle qui nous tomberait dessus en livrant corps et âmes une province française au gang soviétique de Tunis, est une paix non seulement ruineuse et dégradante mais tout à fait provisoire. Qui a capitulé capitulera. Le chien enragé se jette sur l’homme qui recule.
Certes, votre profession est de celles qui paraissent invulnérables aux grands bouleversements politiques. Il vous est permis de croire que vous continuerez à couper les cheveux, même si la France est satellite russe, colonie chinoise, succursale américaine, protectorat congolais ou comptoir papou. Ce n’est pas tellement sûr, d’ailleurs, qu’on vous le permette. Et même si vous coupez les cheveux, reste à savoir dans quelles conditions vous le ferez. Vous ne serez peut-être pas propriétaire de votre tondeuse. Ce n’est pas tout de couper les cheveux. Il y a des coiffeurs dans les camps de concentration.
Que vous le vouliez ou non, vous n’êtes pas seulement coiffeur, vous êtes coiffeur français, vous touchez votre part de l’indépendance, du prestige et de l’honneur de votre pays. Tout cela est très menacé. Il y a des coiffeurs français qui ont dû fermer boutique, prendre le bateau et chercher une place dans l’Ariège ou le Guatemala. Ils n’ont pas pu emporter le caveau de famille. Les bulldozers de l’Orient passeront dans nos cimetières africains sans gêner les morts de la famille De Gaulle.
Si la paix arabe qu’on implore à plat ventre vous semble désirable, vous n’avez peut-être pas pris la peine, en effet, de songer à votre collègue d’Alger ou d’Oran qui a déjà eu son fils ou sa mère égorgés au coin de la rue, et qui payerait encore cette paix de son droit de vivre et de mourir Français sur la terre de ses pères. S’il n’y avait eu que la sueur des burnous pour arroser cette terre, l’Algérie serait toujours un désert. Acceptez-vous vraiment d’un cœur léger que 150 ans de travail français soit livré sans conditions à une poignée de pillards engraissés de palace en palace et tout émerveillés de pouvoir impunément cracher dans le képi d’un général français ?
Si vous trouvez que l’Algérie c’est bien loin pour compatir à ses drames, rappelez-vous que l’Alsace était aussi bien loin pour le confrère de Bab-el-Oued qui vint y mourir en 1944, et cela vous semblait tout naturel. Ce n’est pas très beau de les renier aujourd’hui. A la pensée que l’armée française a reçu l’ordre de les anéantir, nous espérons que vous éprouvez au moins une petite gêne. Il serait bon que vous en fassiez part à vos clients.
Vous avez depuis toujours, c’est le métier qui veut ça, un réel talent pour conduire une conversation sur le fait du jour et le destin des hommes au rythme pimpant des ciseaux. Les conditions mêmes de votre travail vous donnent sur le client engoncé dans ses linges, une autorité dont la courtoisie vous interdit l’abus. Mais c’est vous qui menez le dialogue, d’une oreille à l’autre, et bille en tête si l’on ose dire, avec, ci et là, un clin d’œil complice ou interrogateur dans la glace. Ainsi le client qui vous est arrivé hirsute, le cheveu gras et le cerveau obscurci de pellicules, vous sera-t-il parfois reconnaissant de lui avoir du même coup dégagé la nuque et le jugement.
C’est pourquoi nous vous suggérons de proposer à votre aimable clientèle le petit questionnaire suivant, qui doit durer le temps d’une taille ordinaire :
1°) Oui ou non le général De Gaulle est-il gardien de la Constitution qu’il nous a fait voter ?
2°) Oui ou non cette Constitution lui fait-elle obligation de garantir l’intégrité du territoire ?
3°) Oui ou non a-t-il confirmé cette garantie à propos de l’Algérie ?
4°) Oui ou non depuis deux ans ne cesse-t-il de vouloir rejeter l’Algérie hors du territoire français ?
5°) Oui ou non ces efforts ont-ils abouti à une alliance de fait avec le G.P.R.A. amenant ainsi ce général français à faire la guerre aux défenseurs de la patrie ?
6°) Oui ou non l’attachement à la patrie française est-il un crime contre l’État français ? Contre l’État gaulliste ?
7°) Oui ou non un chef d’État qui livre les biens et les personnes confiés à sa garde est-il un père du peuple ?
Le client n’étant pas toujours dans les plis de son peignoir, en posture de répliquer avec aisance, vous lui demanderez de ne répondre que par oui ou par non. Il n’est d’ailleurs pas utile de faire beaucoup de commentaires pour avouer que deux et deux font quatre et qu’une paire de claques n’est pas une lotion à la violette.
Une fois obtenues ces réponses, vous inviterez le client à en tirer les conclusions inexorables. Au cas où il marquerait de l’embarras, un shampooing lui offrirait cinq minutes de recueillement sous la mousse, après quoi une friction énergique à la fougère lui ferait sortir les vérités par la racine des cheveux. Au cas où il refuserait la friction et vous reprocherait de sympathiser avec les nazis de l’O.A.S. vous lui demanderez avec douceur, en secouant la serviette, si l’attachement au sol natal est un préjugé nazi.
De toutes manières ne vous alarmez pas, l’incident ne portera aucun préjudice à votre commerce : les patrons assez courageux pour dénoncer les mensonges qui traînent dans les journaux épars d’une chaise à l’autre, sont respectés par la clientèle, et même assez recherchés. Vous ne risquez pas grand-chose, d’ailleurs, car même en se bouchant le nez, tout le monde sait bien que l’atmosphère empestée du pouvoir gaulliste s’épaissit enfin d’une odeur de torchon brûlé. Avant peu, demain peut-être, il faudra bien convenir qu’un seul patriote résistant a plus de force et de chance que tous les complices de l’abandon.
[Tract diffusé par les services de la délégation générale de l’O.A.S. en Métropole.]
Nous avons là un magnifique résumé de la situation. Jean-Baptiste Chaumeil conclut le chapitre qu’il a intitulé Le polémiste de l’Algérie française :
De la perte de l’Algérie et de la trahison, Perret garde encore aujourd’hui une plaie ouverte qui va suppurer longtemps et qui n’est pas près de se refermer.
Un certain nombre des « billets » publiés alors ont été regroupés dans un volume qui a pour titre Le Vilain temps. Le lecteur, dans un roman d’un pessimisme amer publié en 1961, Les Biffins de Gonesse, a bien su reconnaître le drame de l’abandon qui hante ce livre.
Le trône et l’autel
Mais qui donc est Jacques Perret, l’écrivain Jacques Perret ? Plusieurs de ses ouvrages ont été couronnés, il reçut en 1958 le grand prix littéraire de Monaco. Jacques Valmont écrivit alors dans Aspects de la France :
Pour moi, je l’avoue, cette nouvelle m’a permis de lever un verre, sur le champ, en l’honneur du lauréat d’un prix littéraire : une fois n’est pas coutume !
Et c’est bien ainsi, je crois, qu’aimerait à être fêté le cap’taine du Matam, le matelot du disert et sentencieux Collot, l’ironique et désinvolte maquisard de Bande à part, le préparateur des acidulées Salades de Saison : Jacques Perret, écrivain français.
C’est pour l’ensemble de son œuvre qu’il reçoit ce prix. J’imagine que Perret qu’on se représente moins assis devant sa machine à écrire que déambulant à longues et lentes enjambées au hasard des venelles du quartier Mouffetard, le nez au vent, les mains aux poches, j’imagine qu’il doit être le premier surpris, lui qui se flatte d’être paresseux, d’avoir une « œuvre derrière lui » ! Une œuvre qui lui vaut cette consécration officielle ! Mais les lecteurs du Caporal épinglé et de Rôle de Plaisance, n’ont pas eu à attendre cette consécration pour reconnaître en cette œuvre une des plus savoureuses et des plus originales que puisse leur offrir un écrivain d’aujourd’hui.
Français, il l’est, nous l’avons vu ; catholique et français toujours. Interrogé sur ce qu’il pense à une émission de télévision à laquelle il n’avait pu échapper, il répondit tranquillement : « Moi, je suis pour le trône et l’autel. » Un brouhaha s’en suivit…
Jacques Perret, devant Mgr Marty qu’une délégation de parisiens était allé interroger au sujet de l’opportunité du maintien du rite traditionnel au moins dans une paroisse du diocèse, déclare modestement après s’être nommé et comme on l’invite à en dire plus : « Je suis dans les écritures ! »
Ses convictions, sa fidélité devaient tout naturellement l’amener à fréquenter la paroisse qui, comme chacun sait, eut le privilège, avec ou contre Mgr Marty, de maintenir la Tradition dans l’Église, Saint-Nicolas du Chardonnet. (Une aubaine, Saint-Nicolas est à moins de dix minutes à pied de la rue de la Clef !)
Jacques Perret est français, catholique, catholique français, les deux termes sont inséparables : un vrai Français, accroché à son histoire, descendant de Français eux-mêmes descendants de Français… Toute son œuvre est émaillée de réflexions pertinentes, de retours en arrière opportuns et destinés à situer le présent par rapport à ce qui fut et sera. Prenons l’avis de Jean Raspail :
Je me suis attaché à cette façon que vous avez et qui me plaît par-dessus tout de transiter d’une époque à l’autre et de vous balader de siècle en siècle avec tant de naturel qu’on dirait que vous avez vécu deux mille ans. Deux mille ans d’humour français, de bravade, de fierté de cœur, d’amour pour ce pays qui est le nôtre et de colère aussi contre les milliers de milliers de pédantes canailles et de cuistres interlopes qui s’acharnent à le défigurer [8]…
Voyons nous-mêmes un exemple de cette plume, à partir d’extraits d’un de ces « billets » qui n’étaient pas tous liés à l’actualité politique du moment :
De tous les héros que je connais, morts ou vifs, Cadoudal est celui qui m’en impose et me touche le plus. En disant héros c’est à lui d’abord que je pense.
Il semble qu’aujourd’hui on n’attache plus tellement d’importance aux héros, qu’on se déprenne de leurs leçons. Le héros personnel, entre autres, le héros à soi, choisi pour exemple et pour guide, est un genre de culture qui fait un peu vieillot ; l’aveu en est de moins en moins fréquent et la science historique s’ingénie à nous détacher de ces mythes indignes de la conscience moderne. Le meilleur moyen de ruiner le prestige du héros est d’en faire pulluler les caricatures et d’en galvauder le nom ; d’où, peut-être, ces promotions massives de héros douteux, frelatés, au rabais, sans facture ni garantie. Ajoutez à cela la concurrence habilement suscitée du surhomme, dit superman, et qui n’est, en réalité, que l’anti-héros. Tout en singeant quelques aspects du héros classique, il ne représente plus qu’un monstre infantile propre à exalter un idéal de primate obscurci de mythologie progressiste.
Suivent des réflexions sur le vrai héros en général : « Il a tout ce qu’il faut pour faire un saint. » Puis sur Cadoudal en particulier, paragraphe qui se termine ainsi :
Impossible de trouver dans sa vie quelque chose de petit ou de médiocre. Cent kilos d’honneur massif, un bloc de vertu, un colosse de fidélité. Pour un mythe, vraiment, il fait le poids. Et la référence de Cadoudal suffirait à ma cause.
Puis Jacques Perret va faire surgir le fantôme de Cadoudal dans sa vie, car il vient de réaliser que, depuis quelques mois, il garait sa moto précisément à l’endroit où Georges, ayant été rattrapé, avait été pris en chasse par la police de l’Empereur ; après la description échevelée d’une course-poursuite dans les rues de Paris, il termine le billet :
Tout de même, avec un peu de chance, j’étais là, au pied des escaliers, à cheval sur une 350 culbutée, Georges saute en croupe, han ! Cent dix kilos ! Démarrage pleins gaz et zzzou ! A touberzingue dans le sens interdit de l’Histoire [9].
C’est à Pierre Gaxotte que nous demanderons de conclure, à propos du style de ce sympathique auteur :
Et puis… il a un talent unique dans le monde littéraire d’aujourd’hui, un talent fait d’invention, de trouvailles imprévues, d’allégresse, d’observation, de cocasseries, d’un art de jongler avec les mots, d’en inventer au besoin, mais de telle manière que ne les ayant jamais vus, on les reconnaît comme d’anciens amis très français. Et puis un tour, un rythme, des procédés de composition qui n’appartiennent qu’à lui. Dois-je le dire ? Perret est un médecin de grande classe. Il chasse les doutes, la tristesse, la mélancolie et même la souffrance. Lorsqu’une maladie me tient au lit, je relis pour la cinquantième fois deux de ses nouvelles : Le Machin et Le Pique-nique, et je finis par rire de bon cœur [10].
Voilà bien décrite cette manière inimitable dans l’art du récit où le lecteur, complice, est heureux de participer à une aventure, à un rêve qui ne s’arrête pas et conduit à travers les siècles un gamin de Paris, tout joyeux de se cramponner à son histoire en gesticulant, buvant, rigolant, fier, tout compte fait, d’appartenir à une chaîne humaine et spirituelle.
Revenons au Petit hommage pour un grand Monsieur de Jean-Baptiste Chaumeil qui fut le point de départ de cette étude et lui fournit sa trame, pour inviter le lecteur à se le procurer afin de faire connaissance avec Jacques Perret. Cette brochure dit l’essentiel sur l’homme comme sur l’écrivain et offre une iconographie particulièrement étudiée et judicieusement choisie.
Il sera bon de consulter également le numéro 228 (décembre 1978) de la revue Itinéraires, cité dans cet article, qui comporte notamment une bibliographie complète (jusqu’à 1988). Notons que Jacques Perret a collaboré à Itinéraires pendant plusieurs années [11].
Gérard Bedel
J.B. Chaumeil, Jacques Perret, Petit hommage pour un grand Monsieur, tiré-à-part de la revue Chrétienté-Solidarité de juin 1988. Brochure de 46 pages, illustrée de photos et dessins, 15 x 20,7, s.d. Disponible chez l’auteur : Jean-Baptiste Chaumeil, 16 rue Brézin, 75014 Paris ; 8 E, port compris.
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Bibliographie sommaire
Souvenirs, récits
1947 : Le Caporal épinglé (Gallimard)
1951 : Bande à part (Gallimard)
1957 : Rôle de plaisance (Gallimard)
1969 : La Compagnie des Eaux (Gallimard)
1975 : Grands chevaux et dadas (Gallimard)
1976 : Raisons de famille (Gallimard)
1980 : Un marché aux puces (Julliard)
1983 : Belle lurette (Julliard)
1984 : Le Jardin des Plantes (Julliard)
Nouvelles
1944 : Les Histoires sous le vent (Gallimard)
1947 : L’Oiseau rare (Gallimard)
1949 : Objets perdus (Gallimard)
1951 : La Bête Mahousse (Gallimard)
1955 : Le Machin (Gallimard)
1981 : Tirelires (Julliard)
Romans
1936 : Roucou (Gallimard)
1937 : Ernest le Rebelle (Gallimard)
1948 : Le Vent dans les voiles (Gallimard)
1953 : Mutinerie à bord (Amiot-Dumont)
1961 : Les Biffins de Gonesse (Gallimard)
Chroniques
1953 : Bâtons dans les roues (Gallimard)
1954 : Cheveux dans la soupe (Gallimard)
1957 : Salades de saison (Gallimard)
1964 : Le Vilain temps (Éditions du Fuseau)
[1] — Aspects de la France (17 décembre 1992).
[2] — Itinéraires nº 228, p. 127.
[3] — Ibid., p. 139-140.
[4] — La Compagnie des Eaux.
[5] — Ibid.
[6] —P. Chaumeil, Aspects de la France, décembre 1992.
[7] — Ibid.
[8] — Lettre citée par Itinéraires.
[9] — Billet paru dans Aspects de la France nº 552 du 10 avril 1959.
[10] — Itinéraires nº 228.
[11] — Il y tint de juin 1970 à mai 1981 une chronique mensuelle, « Le cours des choses », commentaire de l’actualité intellectuelle et politique.
Informations
L'auteur
Converti à la foi catholique par la lecture de Bossuet durant ses années de lycée, Gérard Bedel (1944-2022) voua efficacement sa vie, sa voix et sa plume au service de Dieu, de la France et des lettres.
Pour réagir à l’exclusion de plus en plus prononcée des auteurs ou des thèmes catholiques par les manuels scolaires de l’éducation officielle, il entreprit dans Le Sel de la terre une série d’articles sur notre littérature chrétienne, qu’il ne put malheureusement achever.
Le numéro

p. 198-205
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