+ De l’œcuménisme
à l’apostasie silencieuse
Le « rêve » de Jean-Paul II
A l’occasion des 25 ans de pontificat suprême de Jean-Paul II, les autorités de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X ont présenté à chaque cardinal une étude intitulée : « De l’œcuménisme à l’apostasie silencieuse » (39 pages), précédée d’une lettre de trois pages. Cette lettre prend occasion de l’aveu par le pape lui-même de l’actuelle « apostasie silencieuse » faite « d’une sorte d’agnosticisme pratique et d’indifférentisme religieux [1] », pour en chercher la cause : l’œcuménisme.
Précisons tout de suite – car la brochure passe facilement d’un terme à l’autre – que l’œcuménisme est la recherche de l’unité des chrétiens, tandis que le dialogue interreligieux concerne l’entente entre toutes les religions (c’est-à-dire entre les fausses – celles qui, refusant Notre-Seigneur Jésus-Christ unique médiateur, ne peuvent relier l’homme à Dieu – et la « seule religion vraie et sainte, fondée et instituée par le Christ Notre-Seigneur, , mère et nourrice des vertus, destructrice des vices, libératrice des âmes, indicatrice du vrai bonheur : elle s’appelle catholique, apostolique et romaine », comme dit Pie IX, cité p. 24).
Cette distinction entre œcuménisme et dialogue interreligieux est visible dans Vatican II qui comprend un décret sur l’œcuménisme (Unitatis redintegratio) et une déclaration sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes (Nostra ætate).
Cette distinction est pourtant plus apparente que réelle. L’introduction de la brochure rappelle très pertinemment à cet égard que, pour Jean-Paul II : « L’unité des chrétiens est ouverte sur une unité toujours plus vaste, celle de l’humanité tout entière » (17 janvier 1982).
Le pape entend « réaliser toujours mieux cette communion vitale dans le Christ, de tous ceux qui croient et espèrent en lui, mais également en vue de contribuer à une plus ample et plus forte unité de la famille humaine tout entière » (17 octobre 1978).
Ce faisant, Jean-Paul II n’est que le fidèle exécuteur du programme de Vatican II pour qui « l’Église est, dans le Christ, en quelque sorte, le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu, et de l’unité de tout le genre humain » (Lumen gentium n° 1).
Donc, œcuménisme et dialogue interreligieux sont équivalents, et représentent le moyen d’instaurer une super-religion mondiale.
C’est bien le « rêve » de Jean-Paul II. L’introduction cite le pape : « Tous les peuples du monde en marche, des différents lieux de la terre, pour se réunir auprès du Dieu unique comme une seule famille » (p. 8). C’est oublier ce que rappelle la collecte de la messe du Christ-Roi : « Toutes les familles des nations sont désunies par la blessure du péché originel ». Or il n’y a qu’un médecin pour guérir cette blessure : Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ne pas enseigner cette médiation nécessaire, obligatoire (on dirait aujourd’hui : incontournable), c’est courir à l’abîme.
Malheureusement, le pape est têtu ; il cherche obstinément à transformer son rêve en réalité. Les auteurs constatent : « Jean-Paul II a consacré l’essentiel de son pontificat à la poursuite de cette unité, multipliant les rencontres interreligieuses, repentances et gestes œcuméniques. Ce fut également la principale raison de ses voyages » (p. 8).
Le pape a lui-même expliqué : « A Assise, ce rêve [d’un avenir de paix et de prospérité pour tous] prenait une forme concrète et visible [2] ». La brochure revient (p. 35) sur cette praxis de Jean-Paul II qui lui permet de s’affranchir, de facto, d’une interprétation authentique donnée par la Congrégation pour la doctrine de la foi.
C’est ce que le cardinal Kasper, fidèle disciple de Jean-Paul II, appelle « l’œcuménisme de vie » (p. 39).
De ce point de vue, on ne dira jamais assez le mal considérable causé à la foi catholique dans les âmes, par ces grands rassemblements interreligieux que, comme par hasard, les médias internationaux répercutent au maximum.
Le Directoire pour l’application des principes et des normes sur l’œcuménisme, approuvé par Jean-Paul II en 1993, confirme la volonté papale d’incarner son rêve (p. 14, n° 34).
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Une des forces de la démonstration de la Fraternité Saint-Pie X est de montrer par d’abondantes citations que Jean-Paul II est parfaitement dans la logique de Vatican II : il ne fait que développer le Concile en explicitant ce qui y était parfois seulement implicite. De même, les cardinaux Kasper [3] et Ratzinger, souvent cités (surtout le premier), ne sont que les fidèles échos de Jean-Paul II. Ils sont bien ses cardinaux à lui, choisis et nommés par lui, parlant et agissant en parfait accord avec lui.
Les propos ahurissants tenus par le cardinal Wojtyla en 1976, alors qu’il prêchait la retraite à Paul VI et à ses collaborateurs au Vatican, annonçaient déjà la couleur du futur pontificat (ils sont cités en note à deux reprises, p. 14 et 26) :
Dieu de majesté infinie ! Le trappiste ou le chartreux confesse ce Dieu par toute une vie de silence. C’est vers lui que se tourne le bédouin [musulman] pérégrinant dans le désert, quand vient l’heure de la prière. Et ce moine bouddhiste se concentre dans sa contemplation qui purifie son esprit en l’orientant vers le Nirvana [4] : mais est-ce seulement du côté du Nirvana ? [...] L’Église du Dieu vivant réunit justement en elle ces gens qui de quelque manière participent à cette transcendance à la fois admirable et fondamentale de l’esprit humain, car elle sait que nul ne peut apaiser les plus profondes aspirations de cet esprit, si ce n’est lui seul : le Dieu de majesté infinie ! (cf. Gaudium et spes n° 41) [5].
La pensée de Jean-Paul II
Le plan de la brochure est simple : au début, l’analyse de la pensée de Jean-Paul II, qui est une pensée œcuménique fondée sur deux principes faux :
— d’abord, le Christ se serait uni à chaque homme, même si ce dernier n’en est pas conscient (p. 11 et 12) ;
— ensuite, l’Église du Christ dépasserait l’Église catholique ; les divisions entre Églises ne seraient donc qu’extérieures. C’est pourquoi Jean-Paul II parle d’« Églises-sœurs » (p. 15, note 37).
Le but de l’œcuménisme consiste alors uniquement à rendre visible l’unité déjà existante. C’est ce que Jean-Paul II appelle « la recomposition de l’unité » (p. 18, § 10). Il pratique cette démarche dans les trois domaines traditionnellement reconnus comme nécessaires à l’unité de l’Église : les sacrements, la profession de foi et le gouvernement. La méthode est simple, simpliste même : ôter progressivement tout ce qui gêne les non-catholiques. Ainsi :
— pour ce qui est des sacrements, nous avons eu le Novus Ordo Missæ de Paul VI et son dernier avatar : l’anaphore assyrienne d’Addaï et Mari décrétée valide, bien qu’elle ne contienne pas les paroles consécratoires ;
— concernant la profession de foi, c’est par exemple la reconnaissance des nestoriens sans leur demander d’adhérer au concile d’Éphèse ; c’est aussi la déclaration commune luthéro-catholique [6], conçue comme « le dépassement des condamnations et des questions jusqu’alors controversées » (p. 20) ;
— quant au gouvernement, pour mi nimiser les conséquences du « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église » (Mt 16, 18), Jean-Paul II écrit : « J’écoute la requête qui m’est adressée de trouver une forme d’exercice de la primauté ouverte à une situation nouvelle, mais sans renoncement aucun à l’essentiel de sa mission [7] ».
La doctrine catholique
Après un tel exposé, amplement justifié par de nombreuses références, une deuxième partie, nourrie de textes de la Tradition, démontre que cette « pratique œcuménique est héritée d’une pensée étrangère à la doctrine catholique » (p. 9). Le catholique se sent dans son élément en lisant ces textes qui respirent la foi de toujours. C’est une bouffée d’oxygène avant de replonger dans les égouts néomodernistes de la troisième partie.
L’œcuménisme mène
à l’apostasie silencieuse
Comment l’œcuménisme mène-t-il à l’apostasie ? D’abord par le relativisme de la foi qu’engendre l’œcuménisme. La brochure le montre de sept manières différentes, citant à chaque fois des textes de Jean-Paul II et du cardinal Kasper ; elle conclut même au sujet de ce dernier : « Cet œcuménisme provoque directement la perte de la foi. La première victime en est le président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, le cardinal Kasper lui-même » (p. 38).
L’« apostasie silencieuse » provient en même temps de ce que l’œcuménisme détourne de l’Église catholique. La preuve en est donnée en trois points.
Conclusion
La conclusion générale de cette brève, mais dense étude, est que l’Église n’est plus qu’« une ville en ruine » (p. 43) malgré les spectaculaires cérémonies retransmises dans le monde entier par les médias. Le responsable en est le pape qui poursuit un « œcuménisme [...] proprement et tristement révolutionnaire : il renverse l’ordre voulu par Dieu » (p. 43). Et les auteurs d’insister : « révolutionnaire il l’est, révolutionnaire il s’affirme ». Suivent à nouveau des citations accablantes pour Jean-Paul II et le cardinal Kasper.
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Que les fidèles n’hésitent pas à lire cette courte brochure (42 pages de texte seulement). Elle est dense, il est vrai, mais les parties sont bien marquées, les chapitres s’articulent parfaitement entre eux, et, redisons-le, l’abondance des citations rend la démonstration inattaquable.
Envoyée aux cardinaux le 6 janvier 2004, ce travail vient à point pour marquer deux anniversaires :
— le 21 novembre 1983, un peu plus de vingt ans auparavant, Mgr Lefebvre et Mgr de Castro Mayer rédigeaient une lettre ouverte au pape suivie d’un « Bref résumé des principales erreurs de l’ecclésiologie conciliaire [8] ». Le premier chapitre de ce Bref résumé traitait de la « conception latitudinariste et œcuménique de l’Église ». Vingt ans après, rien n’a changé. La lettre des deux évêques gardiens de la foi catholique se terminait ainsi :
Très Saint Père, il est urgent que ce malaise disparaisse, car le troupeau se disperse et les brebis abandonnées suivent des mercenaires. Nous vous conjurons, pour le bien de la foi catholique et du salut des âmes, de réaffirmer les vérités contraires à ces erreurs, vérités qui ont été enseignées pendant vingt siècles par la sainte Église.
— le 21 novembre 1974, il y a maintenant trente ans, Mgr Lefebvre faisait sa fameuse déclaration de fidélité à la Rome éternelle.
A la suite du vénérable prélat, en 2004, nous attendons toujours, dans la certitude de la foi et la paix de l’espérance qui ne peuvent tromper, que « la vraie lumière de la Tradition dissipe les ténèbres qui obscurcissent le ciel de la Rome éternelle ».
Dominicus
Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, De l’œcuménisme à l’apostasie silencieuse, 25 ans de pontificat, supplément hors-série n° 3 (février 2004) de la Lettre à nos frères prêtres (2245 avenue des Platanes, 31380 Gragnague). Prix : 5 e.
[1] — Ecclesia in Europa § 7 et 9, DC nº 2296, 20 juillet 2003, p. 671 et 672.
[2] — ORLF, 9 septembre 2003, p. 1 et 2. Voir aussi Le Sel de la terre 47, p. 248 à 253.
[3] — Sur ce cardinal, voir Le Sel de la terre 39, p. 211 à 220.
[4] — Voir dans Le Sel de la terre 42, p. 224 à 243, ce que saint François-Xavier pensait des hindouistes et des bouddhistes qu’il avait longtemps fréquentés. En particulier, il reprochait aux moines bouddhistes leurs mœurs infâmes dont ils ne faisaient même pas mystère. Le saint missionnaire notait : « Ceux qui ne sont pas bonzes sont heureux de nous entendre attaquer cet abominable péché. Ils avouent que nous avons grandement raison de traiter de misérables ceux qui le commettent » (Le Sel de la terre 42, p. 237). Manifestement, le cardinal Wojtyla ne connaît ni les bouddhistes, ni saint François-Xavier. Moyennant quoi, il peut rêver...
[5] — Karol Wojtyla, Le Signe de contradiction, Paris, Fayard, 1979, p. 31-32.
[6] — On peut se reporter à l’étude de Mgr Fellay parue dans Le Sel de la terre 38 (p. 21 à 37) et 39 (p. 39 à 73).
[7] — Ut unum sint, DC 2118, du 18 juin 1995, p. 445.
[8] — Fideliter, supplément au nº 37, janvier-février 1984.

