Comment Bossuet
conduisait les âmes
Le témoignage de la sœur Cornuau
L’année Bossuet († 12 avril 1704) arrive à son terme.
De l’évêque de Meaux, né à Dijon en 1627, on a surtout mis en avant les morceaux oratoires, ou l’œuvre pédagogique (précepteur du Dauphin en 1670), le rôle politique (à la cour de Louis XIV) et quelques controverses théologiques (contre les protestants et les quiétistes [1]).
Nous voudrions ici faire connaître un peu sa dimension mystique, en particulier son œuvre de direction spirituelle.
Dans son Histoire de Bossuet, après avoir souligné l’extraordinaire abondance des lettres de direction spirituelle de « l’Aigle de Meaux » (près de 700 ont été conservées, alors que Bossuet a publié tant d’ouvrages et s’est soucié de tant d’affaires à côté), le cardinal de Bausset ajoute :
« Mais ce qui étonne encore, ou plutôt ce qu’il faut admirer avec un respect religieux, c’est le sentiment inaltérable de patience, d’indulgence et de bonté qui respire dans toutes ses lettres. Elles le montrent sous un point de vue qui semble avoir échappé aux regards de la postérité, accoutumée à ne contempler Bossuet qu’au milieu des éclairs du génie et des éclats de la foudre [2]. »
Ces lettres ont été écrites pour des religieuses. Rien n’empêche pourtant les prêtres et les laïcs d’y puiser des leçons. Comme l’écrit encore le cardinal de Bausset : « On y trouve une multitude de décisions précises et exactes sur des doutes et des difficultés qui arrêtent souvent les ecclésiastiques les plus éclairés et les plus familiarisés avec cette partie de leur ministère [3]. »
Le témoignage de l’une des religieuses avec laquelle Bossuet a entretenu la correspondance la plus suivie est une bonne illustration de ces affirmations. Marie Dumontiers, devenue veuve Cornuau, était dirigée par Bossuet depuis 1681. Elle entra au noviciat du prieuré de Toray le 16 mai 1697 et y reçut le nom de Sœur de Saint-Bénigne. Le 22 mars 1699, elle fit profession solennelle. Bossuet prêcha lui-même en ces deux occasions. Le cardinal de Noailles ayant demandé à la Sœur copie des 161 lettres de direction que Bossuet lui avait écrites, elle y joignit une lettre explicative et deux avertissements. C’est le second avertissement que nous publions ci-dessous [4].
Le Sel de la terre.
Second avertissement de la sœur Cornuau
Où elle rend compte d ’un grand nombre de faits fort intéressants,
relatifs à la manière dont Bossuet conduisait les âmes
Ce grand prélat étant mort depuis que ces lettres ont été transcrites, la personne à qui elles ont été adressées, qui n’avait osé mettre, du vivant de ce saint prélat, des choses qu’elle savait bien que son humilité n’eût pas souffertes, se croit obligée de les ajouter dans un second avertissement, ne pouvant cacher aux personnes de confiance, qui verront ces lettres, des choses qui les édifieront, et augmenteront leur estime et leur vénération pour la mémoire d’un prélat si distingué par tous ses rares talents, par ses sublimes et héroïques vertus, par ses grandes lumières et son grand discernement dans la conduite des âmes ; si humble, si plein d’amour pour Dieu, et si rempli de cette ardente charité que saint Paul demande dans les pasteurs : c’est ce qu’on remarquera encore plus particulièrement dans ce qu’elle ajoute simplement et naturellement, devant cela à la vérité, et à la mémoire d’un prélat à qui elle a des obligations infinies.
Le directeur spirituel n’est qu’un « canal »
Il est arrivé plusieurs fois à cette personne de témoigner à ce prélat combien de certaines choses qu’il lui avait écrites l’avaient touchée et pénétrée, et l’utilité qu’elle en avait retirée. Il lui disait avec une humilité profonde :
Mes paroles, ma fille, n’en sont pas meilleures, pour avoir en vous l’effet que vous me dites ; Dieu bénit votre obéissance, et celui dont je tiens la place veut se faire sentir : brûlez et soupirez pour lui, c’est une marque que ce que je vous ai écrit m’avait été donné par l’Esprit-Saint ; car ce qui vient de l’homme ne touche point l’homme, et n’entre point dans son cœur : ainsi regardez-le comme venant de Dieu, et non de moi ; et laissez-vous pénétrer de sa sainte vérité, qu’il veut bien vous faire sentir par son faible ministre, qu’il daigne employer à de si grandes choses. Je suis, par ma charge, un canal par où passent les instructions pour les autres ; mais j’ai sujet de craindre que je ne sois que cela. Il faut du moins donner et distribuer ce qu’on reçoit, et, autant que l’on peut, tâcher qu’il nous en revienne quelques gouttes : demandez bien cela pour moi au céleste Époux.
La retraite annuelle : docilité au Saint-Esprit
Quand il faisait faire la retraite à cette personne, ce qu’il voulait qu’elle fit tous les ans, après avoir connu ce qui était nécessaire à cette âme pour son avancement spirituel, et ce que Dieu demandait d’elle, il lui donnait pour sujet de sa retraite les chapitres de l’Écriture Sainte et les psaumes qui convenaient à ses dispositions : après cela il laissait le Saint-Esprit maître de cette âme, et il ne voulait point du tout, à ce qu’il disait, mêler son ouvrage avec celui de Dieu. Il disait à cette personne, avec une humilité profonde et un amour de Dieu immense, qu’il ne devait avoir de part à sa retraite que de lui bien faire écouter Dieu et suivre ses saintes inspirations ; que c’était là toute sa charge. Cela n’empêchait pas qu’il ne vît cette personne tout autant qu’elle en avait besoin pour son instruction : mais ses entretiens étaient courts ; et, après avoir échauffé le cœur par quelques paroles du céleste Époux, il disait qu’il ne fallait pas interrompre le sacré commerce de ce saint Époux dans une retraite. Il n’improuvait pas, à ce qu’il disait, la conduite de tant d’habiles directeurs qui règlent jusqu’aux moindres pensées et affections dans les retraites, et veulent qu’on leur rende compte jusqu’à un iota de tout ce que l’on a fait ; mais, pour lui, il ne pouvait goûter cette pratique à l’égard des âmes qui aimaient Dieu et un peu avancées dans la vie spirituelle. Toutes les pratiques qu’il donnait dans les retraites, étaient de beaucoup prier pour l’Église, pour le pape, pour le roi, pour la maison royale, pour l’État, pour lui, pour son diocèse et pour les pécheurs ; car son amour pour l’Église, pour le roi et pour la famille royale était bien au-delà de ce qu’on en peut penser : il n’accordait presque jamais de prières ou de communions à cette personne qu’à cette condition.
Un père attentif et tendre au confessional
Lorsqu’elle lui faisait la revue de sa conscience, après qu’il avait dit la messe à cette intention ; quand cette personne approchait de lui, il commençait le plus souvent à se mettre à genoux, en disant le Veni sancte avec une dévotion et une élévation d’esprit à Dieu qui était admirable. Cette personne le voyait tout entier, pendant qu’elle lui parlait, si pris et si épris de Dieu, qu’elle sentait qu’il ne lui parlait que par le mouvement de l’Esprit-Saint. Il prêtait une attention si particulière à ce qu’elle lui disait, il répondait avec tant de douceur et de bonté, et en même temps avec tant de zèle et d’amour pour Dieu, qu’il était impossible de ne pas se rendre à tout ce qu’il disait, de ne pas concevoir un nouveau goût de la vertu, et une nouvelle haine du vice. Quand il donnait l’absolution, il renouvelait son attention avec une dévotion surprenante, et une ferveur qui quelquefois l’emportait comme hors de lui-même : il demeurait assez de temps les deux mains levées dans un silence profond ; et quand il prononçait les paroles de l’absolution, il semblait que c’était Dieu même qui parlait par sa bouche, tant il en sortait d’onction.
Quand il arrivait à cette personne de lui marquer son étonnement de la douceur avec laquelle il venait de la traiter, après tant de chutes qu’elle lui avait fait connaître :
Dieu est bon, ma fille, disait ce prélat ; il vous aime, il vous pardonne. Eh ! comment ne le ferais-je pas ? il me souffre bien, moi qui suis son indigne ministre.
Mais où la charité de ce saint prélat paraissait plus ardente, c’était quand il arrivait que cette personne avait peine à lui dire des choses humiliantes ; il l’encourageait avec une douceur toute sainte, en lui disant :
Hélas ! ma fille, que craignez-vous ? vous parlez à un père, et à un plus grand pécheur que vous.
Enfin, on peut dire que ce grand prélat était véritablement, pour les âmes qu’il avait sous sa conduite, ce bon et charitable pasteur de l’Évangile ; car il n’oubliait rien pour leur avancement dans la vertu. Il les cherchait infatigablement quand elles étaient égarées des voies où Dieu les voulait, et des règles qu’il leur avait prescrites ; il appliquait à leurs maux tous les remèdes que la tendresse d’un père peut prescrire, sans néanmoins que cela l’empêchât d’apporter fortement les remèdes nécessaires à leurs plaies, dont il adoucissait l’amertume par la douceur de ses paroles et de ses insinuantes et douces manières. Enfin on peut dire, s’il est permis de parler de la sorte, qu’il avait des inventions saintement admirables pour amener les âmes au point où il voulait ; mais sans prendre jamais un ton de maître, ni des paroles dures et humiliantes. Ce saint prélat se contentait de dire :
Est-ce aimer Dieu, ma fille, que d’agir comme vous faites ? Il veut tout autre chose de vous ; il faut le faire ; il vous l’ordonne par ma bouche, et je vous y exhorte. Réparez donc avec courage les faux pas que vous avez faits, et reprenez de nouvelles forces pour courir dans la voie que Dieu vous marque, avec amour et fidélité.
Saint François de Sales comme modèle
Quand ce saint prélat connaissait la bénédiction que Dieu avait donnée à ses paroles, et les bons effets que sa douceur avait produits, il disait avec humilité :
Que nous sommes redevables à saint François de Sales, de nous avoir appris les règles de la conduite des âmes ? Que la doctrine de ce grand saint est à révérer ! Je veux toute ma vie me la proposer pour exemple, puisque c’est celle que le Seigneur a enseignée lui-même.
Il n’était point du tout du goût de ce prélat que l’on usât de sévérité ni de répréhension trop vive : il disait que quand il pensait à l’entretien du Sauveur avec la Samaritaine, et aux saintes adresses dont il se servit pour faire connaître à cette femme pécheresse ses égarements, il se confirmait de plus en plus que la douceur ramenait plus d’âmes à Dieu, et les retirait plus véritablement de leurs dérèglements que la sévérité, qui ne servait ordinairement qu’à les aigrir et à les soulever contre les avis qu’on leur donnait.
Charité pour les âmes pénibles
Cette charité immense, que ce saint prélat avait pour les âmes, ne se bornait pas seulement à celles que Dieu avait mises sous sa conduite par des voies particulières ; car, quoiqu’il ne voulût pas se charger de trop de conduites, il ne refusait pas ses avis quand il croyait que cela était utile. La personne à qui ces lettres sont écrites en peut rendre sous les yeux de Dieu un grand témoignage ; ce prélat ayant bien voulu qu’elle l’ait consulté pour nombre de personnes à qui il a bien voulu parler, dont il a même entendu des confessions en général, et à qui il a donné des temps considérables pour leur mettre l’esprit et la conscience en repos. Il donnait autant d’application à celles qui étaient peu éclairées et d’un petit génie, qu’à celles qui l’étaient davantage. Cette personne a été témoin qu’il fut une fois trois heures de suite à faire faire une confession générale à une âme pénible à entendre, et encore plus à s’expliquer. Comme elle lui marqua son étonnement de la fatigue qu’il avait bien voulu prendre pour cette âme, il lui dit lui-même avec plus d’étonnement :
Eh ! pourquoi suis-je fait, ma fille ? Cette âme n’a-t-elle pas été rachetée du sang de Jésus-Christ, et n’est-elle pas l’objet de son amour, comme celle d’une personne d’esprit et de naissance distinguée ?
« Une des plus grandes obligations d’un évêque
est la conduite des âmes »
Il est arrivé plusieurs fois qu’on a fait beaucoup de peine à la personne à qui ces lettres sont écrites, et qu’on l’a même assez humiliée, en lui disant qu’elle occupait trop ce prélat, qu’elle lui prenait du temps qu’il aurait mieux employé. Quand elle lui faisait connaître cela, en lui avouant qu’elle craignait de le fatiguer et de le rebuter, il lui disait avec une très grande bonté et avec un zèle ardent pour la gloire de Dieu et le salut des âmes :
Allez, ma fille, répondez à ceux qui vous parlent ainsi qu’ils connaissent peu les devoirs de la charge pastorale : car une des plus grandes obligations d’un évêque, est la conduite des âmes ; mais comme il ne peut pas tout faire, il est obligé de se décharger sur d’autres de ce soin : il doit cependant s’estimer heureux, quand Dieu permet qu’il puisse trouver le temps d’en conduire quelques-unes. Je vous avoue, ma fille, que je m’estime très honoré de ce que Dieu m’en a confié, et de ce qu’il daigne bénir mes travaux et mes instructions : ainsi n’écoutez point ces gens, et croyez que rien ne me rebute ; ne vous rebutez donc pas aussi, et laissez là ces vains discours.
Ce saint prélat regardait la direction des âmes comme quelque chose de très considérable ; mais il voulait que tout ce qui sentait l’amusement, ou qui pouvait seulement y tendre, en fût banni. Il disait qu’un directeur tenait, à chaque âme qu’il avait sous sa conduite, la place de Dieu ; qu’ainsi il fallait de part et d’autre être unis à Dieu par le fond et par les puissances de l’âme, et que tout fût grave et sérieux.
Contre les vices : la vertu du saint amour
Toute la conduite de ce grand évêque est digne d’admiration dans la direction des âmes pour les faire aller à Dieu, examinant avec application et avec une sainte attention les voies de Dieu sur elles, pour les y faire marcher. Il ne pouvait goûter que l’on conduisit les âmes selon les vues, quoique bonnes, que l’on pouvait avoir. Il a dit plusieurs fois en confidence à cette personne, qu’il souffrait une extrême peine de la violence que l’on faisait à l’Esprit de Dieu sur la conduite des âmes ; qu’il n’avait jamais été du sentiment qu’il fallût contraindre l’état de celles que l’on avait à conduire ; qu’il suffisait de les mettre en assurance sur les voies qu’elles suivent, en les assurant qu’il n’y a rien de suspect, et en leur faisant suivre l’attrait de la grâce ; mais qu’on ne pouvait trop leur inspirer le saint amour, leur faire goûter Dieu et sa sainte vérité ; que, quand une fois le cœur était touché de ce bien unique et souverain, il aspirait sans cesse à le posséder et à en être possédé ; que ce n’était point son sentiment qu’il fallût attendre de certains états et de certains progrès, pour parler du divin amour à une âme que Dieu attirait à lui par cette voie ; qu’il fallait, au contraire, être attentif à seconder les desseins de Dieu, en donnant toujours à cette âme une pâture propre à augmenter son amour, et avoir soin de temps en temps de ranimer cet amour ; que rien ne lui semblait plus propre à avancer la perfection d’une âme, que cette conduite qui rendait le saint amour maître du cœur, pour y établir son pouvoir souverain et y détruire les passions ; qu’il n’était pas du sentiment qu’on les pût bien détruire par leur contraire ; que souvent cela ne servait qu’à les aigrir et à les soulever plus fortement : mais qu’il fallait seulement, par la voie du saint amour, leur faire changer d’objets ; qu’insensiblement une âme soumise et docile abandonnait le vice pour s’attacher à la vertu ; que ce changement d’objets, sans presque lui donner de travail, rendait son amour pour Dieu plus ferme et plus ardent. « Aimez, disait ce saint prélat après saint Augustin, et faites ce que vous voudrez ; parce que, si vous aimez véritablement, vous ne ferez que ce qui sera agréable au céleste Époux. » C’est la conduite que ce saint prélat a tenue sur les âmes dont il a bien voulu se charger : il y en a plusieurs qui auraient été perdues par une conduite contraire. C’est ce qu’il a fait l’honneur de dire souvent à la personne à qui ces lettres sont écrites, qui s’est trouvée dans la situation de consulter beaucoup ce prélat pour des personnes qui l’en priaient.
Il fallait se soumettre
Néanmoins il faut regarder cela comme choses propres pour les personnes déjà attirées à Dieu, et non comme une conduite que ce prélat aurait tenue avec des personnes dans des passions criminelles, et avec de grands attachements pour le monde. Car, quoique sa conduite en général fût très douce pour les personnes qu’il conduisait, il voulait du travail, et que l’on fût souple, comme il disait, sous la main qui conduisait. Il voulait bien qu’on lui représentât ses raisons, quand ce qu’il ordonnait paraissait pénible ; mais après cela il ne souffrait plus de raisonnement, et doucement il faisait comprendre qu’il fallait se soumettre, et ne pas se persuader qu’à force de raisonnements on pût lui faire quitter ses sentiments, quand il les croyait utiles pour l’avancement des âmes. Il était d’une fermeté étonnante sur ce fait, malgré sa douceur qu’il semblait quitter dans ces occasions. La personne à qui ces lettres sont écrites, outre ce qu’elle sait par elle-même là-dessus, sait encore ce qui est arrivé à d’autres personnes. Il y en a eu quelques-unes, quoique très parfaites d’ailleurs et très considérées de ce prélat, dont il a absolument abandonné la conduite, pour avoir apporté trop de retardements à se soumettre, et trop de raisons. Quelques prières qu’on ait pu lui faire pour ces personnes, jamais on n’a pu le fléchir pour les reprendre, quoiqu’il ait toujours continué de les estimer et d’avoir de la considération pour elles. Cette personne marqua plusieurs fois son étonnement à ce prélat de sa conduite ; et comme elle ne put s’empêcher de lui avouer qu’elle lui paraissait trop sévère, qu’à tout péché il y avait miséricorde, il lui dit :
Ma fille, il y a une grande différence entre pardonner une injure qu’on doit oublier, et entre ce qui est de direction : car la direction tournera en vrai amusement, dès qu’un directeur, par mollesse et par complaisance, pliera sous la volonté des âmes qu’il dirige ; qu’il souffrira leurs raisonnements et leur peu de soumission, qui font que jamais elles ne peuvent avancer dans la perfection. C’est une vraie perte de temps qu’une telle direction, et je n’en veux jamais avoir de semblables.
Envers les scrupuleux
Il avait à peu près la même conduite pour les scrupules, hors qu’il portait une grande compassion à celles qui en étaient travaillées : il mettait tout en usage pour les guérir, et son attention et sa vigilance pour en garantir une âme étaient surprenantes : il prévoyait jusqu’aux moindres choses qui pouvaient seulement y tendre ; et sans presque que l’on s’en aperçût, quand on était soumise et docile, il déracinait avec une sainte adresse cette imperfection si capable, à ce qu’il disait, d’empêcher le progrès d’une âme dans la vie spirituelle. C’est ce qu’on pourra remarquer dans la suite de ces lettres, car la personne à qui elles sont écrites en aurait été accablée sans le secours de ce saint prélat ; mais il les lui levait aussitôt, et la faisait outrepasser ses réflexions et ses retours. C’est ce que l’on verra particulièrement sur la sainte communion, où cette personne était fort attirée, mais d’où ses scrupules l’auraient fort éloignée : et comme il avait connu, par une expérience constante, que ses communions avaient toujours une bonne suite, il craignait d’affaiblir ou de diminuer l’amour divin dans son âme, en souffrant qu’elle eût le moindre scrupule ; et il voulait d’elle sur cela une entière soumission, comme sur autre chose.
Dans les tentations contre la pureté
La maxime de ce saint prélat était, en fait de tentations, et particulièrement de celles qui regardent la pureté, de ne se pas laisser inquiéter ni agiter par trop de réflexions, et de ne pas souffrir que les âmes que Dieu exerçait par ces sortes d’épreuves fissent trop de retour sur ces peines, quand particulièrement ces âmes avaient toute la fidélité qu’elles devaient pour ne donner aucune prise au tentateur. Lorsqu’on lui avait dit en peu de paroles, ou plutôt à demi-mot, ses peines, ses craintes, ses doutes et ses embarras là-dessus, c’était assez : Dieu lui donnait les lumières dont il avait besoin dans ces sortes d’humiliations, et il ne faisait jamais de questions gênantes sur ce sujet ; au contraire, il aidait, il consolait et encourageait une âme peinée avec une douceur et une compassion qui charmait. Il gémissait au fond de son cœur de la torture où tant de gens mettent les âmes par trop de questions sur cet article ; il entendait les âmes timorées et à Dieu. Il n’a rien tant recommandé à cette personne que cette conduite, parce qu’elle s’est trouvée dans la situation d’avoir à instruire des personnes sur cette matière. Il disait qu’il pouvait arriver qu’en pensant à guérir ces sortes de peines et prévenir les suites qu’elles pouvaient attirer, on y faisait tomber les âmes en leur échauffant l’imagination par trop de questions, et pour vouloir trop approfondir ; qu’il fallait, quand on était obligé de parler de ces sortes de peines et de les entendre, ne tenir à la terre que du bout du pied. Mais il ne voulait pas aussi que l’on fût trop craintif là-dessus ; il voulait, au contraire, que l’on gardât ce milieu que la charité et l’amour de Dieu sait faire trouver, qui fait dire les choses nécessaires et taire les inutiles dans cette matière si délicate. Ce saint prélat a dit en confidence à cette personne, qu’il n’étudiait jamais ces matières ; que cependant Dieu lui donnait les lumières dont il avait besoin dans les cas où il était consulté, qu’après cela il ne savait plus rien. Cette personne a remarqué, dans les entretiens qu’elle a été obligée d’avoir avec ce prélat sur ces articles, qu’il était pur comme un ange.
Attentif à chacun, au milieu de tant de choses
L’humilité de ce prélat, quoique si connue, était encore bien au-delà de ce qu’on peut en penser. Il a fait l’honneur de dire quelquefois à cette personne, qu’il souffrait d’être obligé par sa dignité de garder une manière de supériorité pour le bien même des personnes, afin de les tenir plus dans la soumission et dans l’ordre ; mais que c’était un pesant fardeau pour lui.
Cette personne le voyant si occupé de grandes affaires et ne pas laisser de lui écrire beaucoup, lui disait quelquefois qu’elle ne pouvait comprendre comment il pouvait faire pour trouver tout le temps dont il avait besoin pour tant de différentes choses ; et ce saint prélat lui répondait bonnement :
Tout ce que j’observe, ma fille, est de ne pas me laisser accabler, non par crainte d’être accablé, mais parce que l’accablement jette dans l’agitation et la précipitation, ce qui ne convient point aux affaires de Dieu. Un homme, surtout de ma médiocrité, ne pourrait pas suffire à tout, s’il ne se faisait une loi de faire tout ce qui se présente à chaque moment avec tranquillité et repos ; assuré que Dieu, qui charge ses faibles épaules de tant d’affaires, ne permettra pas qu’il ne puisse faire tout ce qui est nécessaire : et quand les affaires de Dieu retardent les affaires de Dieu, tout ne laisse pas d’aller bien.
Ainsi ce prélat ne paraissait jamais à cette âme, ni pressé, ni empressé, ni fatigué de ce qu’elle lui disait, et du temps qu’il était obligé de lui donner : au contraire, il la rassurait contre la crainte qu’elle en avait avec une bonté et des manières aussi honnêtes, comme si elle eût été une personne de distinction. Il voulait qu’elle agit avec lui comme avec un père, et qu’elle lui dit simplement ses vues, même par rapport à lui ; il disait : « Il faut tout écouter, et retenir pour soi ce qui convient et ce qui est bon. »
Quelquefois il ne répondait pas d’abord aux questions que cette personne lui faisait ; mais il lui mandait simplement : « Ma fille, Dieu ne m’a rien donné sur vos questions : quand il me le donnera, je vous le donnerai ; » et souvent dès le lendemain il lui envoyait ce qu’elle lui avait demandé, en lui disant : « Le céleste Époux, ma fille, a pourvu à ma pauvreté, et dès cette nuit il m’a donné ce que vous me demandez ; je vous l’envoie comme venant de cette divine source. » Il ne cessait d’imprimer dans l’esprit de cette personne de recevoir ses instructions, non comme venant de lui, mais comme lui étant données d’en haut. Il ne s’attribuait assurément aucune chose, et son humilité là-dessus était excessive ; c’est ce qui a fait que l’on a si peu connu son élévation dans l’oraison, dans l’amour de Dieu, dans toutes les voies les plus sublimes, et ses rares talents dans la conduite des âmes, qu’il ne laissait paraître qu’à ceux qui en avaient besoin.
Le cœur déchiré par le quiétisme
S’il était permis à cette personne de parler de l’affaire du quiétisme, elle dirait des choses admirables sur son humilité dans tout ce qu’on a dit de lui, et dans tout ce qu’on lui a reproché si vivement ; sur son zèle pour la gloire de Dieu et la sainte doctrine. Car, comme cette personne lui parlait souvent de cette affaire, dans la crainte que le travail que ces écrits lui pouvaient causer n’altérât sa santé, cela l’obligeait souvent à lui dire ses sentiments sur ce qu’on lui reprochait, où elle apercevait un désintéressement si grand par rapport à tout ce qui pouvait le regarder dans cette affaire, qu’elle en était dans l’admiration : on pourra avoir dans les lettres XV, XXIX, LXXXVIII, LXXXIX, XCII, XCIX et CI, ce qu’il lui en a mandé quelquefois. Mais où elle a le plus connu ce parfait désintéressement, son amour pour Dieu, et son véritable zèle pour le soutien de la vérité, c’est qu’elle sait ce qu’il a sacrifié pour cela ; parce que, comme elle avait l’honneur de connaître particulièrement les amis de ce prélat, qu’elle honorait beaucoup, et qu’elle avait été à portée d’être souvent témoin de ses tendresses de père pour les uns et d’une estime particulière pour les autres, elle sait que le cœur de ce prélat a été déchiré mille fois, non des reproches qu’on lui a faits, mais d’être obligé de rompre avec de si intimes amis. Cependant, malgré cette sensibilité, que la bonté de son cœur et sa sincérité lui ont pu faire souffrir, il n’a jamais hésité à soutenir les intérêts de son Maître aux dépens de tout, et même de sa vie ; car il a fort bien connu que cette affaire diminuait sa santé. C’était aussi de quoi l’accabler, que ses immenses travaux dans cette affaire, et les grands sacrifices qu’il fut obligé de faire. Enfin, on peut dire que l’humilité de ce prélat était presque sans exemple, aussi bien que son zèle pour la gloire de Dieu et sa sainte vérité.
L’union à Dieu chez Bossuet
Ce saint prélat a bien voulu quelquefois, pour la consolation de cette personne et dans des cas particuliers, lui dire quelque chose de ses dispositions, quand cette personne l’en priait, ce qui lui était toujours très utile. Un jour du Saint-Sacrement, le mauvais temps ayant empêché la procession de sortir, on la fit dans l’église : comme elle fut assez longue, cette personne vit plusieurs fois passer le Saint-Sacrement par l’endroit où elle était et il lui sembla que le saint prélat qui le portait, était tout perdu en celui qu’il tenait. Ayant eu occasion de le voir l’après-dîner, elle le supplia, si ce n’était pas trop lui demander, de lui dire où il était pendant qu’il tenait le saint Époux dans ses mains. Il lui avoua bonnement qu’il avait encore plus porté le saint Époux dans son cœur que dans ses mains ; que là il lui avait dit tout ce qu’un amour tendre et respectueux peut dire, et qu’il avait été si occupé de cette jouissance, qu’il n’avait pas pensé s’il marchait ou non. Il lui dit cela d’une manière si naturelle et tout ensemble si élevée, que cette personne en fut toute charmée.
D’autres fois, en lui parlant d’affaires de communautés, pour lesquelles elle allait souvent le trouver, elle le voyait soudainement pris de Dieu d’une manière qui lui faisait dire les choses du monde les plus intimes et les plus enlevantes ; et il lui disait avec un air de joie et de confiance :
Qu’on est heureux, ma fille, quand on peut parler de Dieu, de ses bontés et de son amour à des âmes qui en sont touchées ! Aimez-le, ma fille, ce bien unique et souverain ; brûlez sans cesse pour lui d’un éternel et insatiable amour. Mais ce n’est pas assez de brûler, il faut se laisser consumer par les flammes de l’amour divin, comme une torche qui se consume elle-même tout entière aux yeux de Dieu : il en saura bien retirer à lui la pure flamme, quand elle semblera s’éteindre et pousser les derniers élans.
Il ne voulait pas en général que l’on parlât du fond de ses dispositions intérieures ; mais aussi il ne voulait pas que l’on fit mystère de tout. Ce saint prélat voulait que l’on gardât un certain milieu qui convient absolument aux voies de Dieu et à la perfection ; et quoiqu’il ne voulût pas qu’on eût trop d’attention sur son état, il disait :
Dans les grâces que l’on reçoit de Dieu, c’est une fausse humilité et une vraie ingratitude de ne les pas reconnaître ; mais dès qu’on les reconnaît comme grâces, l’humilité est contente. Autre chose serait d’en parler par estime de son état ; car on doit être fort réservé là-dessus, en s’oubliant soi-même et se laissant tel qu’on est, quand Dieu permet qu’on ait un directeur qui veille sur l’âme pour la garantir de toute illusion.
« Un amour si grand pour les vœux de religion »
Ce saint prélat avait un amour si grand pour tout ce qui attachait à Dieu, et particulièrement pour les vœux de la religion, qu’il ravissait quand il en parlait à cette personne. Il lui a dit plusieurs fois qu’il tâchait de vivre comme s’il les avait faits, qu’il se regardait dans sa dignité comme ne possédant rien, que Dieu lui faisait la grâce de ne s’approprier aucune chose, et de ne se servir de ce qu’il avait que pour sa gloire, pour l’Église et pour les pauvres. C’était par cet amour de la pauvreté qu’il avait laissé à son ancien intendant tout le soin de ses affaires et de son revenu, et qu’il n’avait d’argent que pour les charités qu’il faisait : quelquefois même son intendant ne lui en donnait pas facilement, ce qui lui causait en un sens de la joie, le faisant entrer dans l’esprit de la sainte pauvreté. C’est ce qu’il a dit à cette personne en confidence, à l’occasion du vœu qu’elle avait fait d’être religieuse, que ses affaires l’empêchaient encore d’exécuter. Car comme ce saint prélat croyait que son désir aurait un jour son effet, il voulait qu’elle en pratiquât par avance tous les vœux ; et celui de la pauvreté n’était pas celui pour lequel elle avait le plus de goût : mais ce saint prélat sut bien dans la suite lui en faire trouver ; car il voulut qu’elle fit ses vœux n’étant encore que séculière, après qu’il eut connu que Dieu le demandait d’elle. Comme cela fut fort secret, c’était ce prélat qui lui réglait toutes choses sur ce vœu et sur les autres qu’elle avait faits. Il est étonnant dans quel détail il est entré par rapport à ces vœux, pour qu’elle en remplit les devoirs sans embarras et sans scrupule : ce qui est arrivé, ce prélat ayant pris soin lui-même, jusqu’à ce qu’elle fût entrée en religion, de lui régler toutes choses ; et tout cela par l’amour qu’il avait pour la pauvreté.
Les mortifications providentielles du corps
Il n’avait pas un moindre amour pour tout ce qui tendait à oublier son corps, pour ne songer qu’à son âme : c’était par ce motif qu’il prêtait si peu d’attention à tout ce qui pouvait incommoder. Car, quoiqu’il voulût qu’on eût un soin raisonnable de sa santé, il y avait bien des choses, à ce qu’il disait, où il ne fallait pas être si attentif : il poussait cela trop loin par rapport à lui. Cette personne lui parlait une fois de ses dispositions en un lieu assez petit, dans un temps où il faisait grand froid : comme il y faisait une fumée épouvantable, parce qu’il y avait grand feu, elle se trouva mal, et lui demanda la permission de se retirer. Ce prélat lui dit avec une espèce d’étonnement : « Qu’avez-vous donc, ma fille ? » elle lui répondit avec le même étonnement : « Eh quoi ! Monseigneur, ne voyez-vous pas cette horrible fumée ? » « Ah ! lui dit-il, il est vrai, il en fait beaucoup ; mais je vous avoue, ma fille, que je ne la voyais pas, et que je la sentais encore moins dans un sens. Dieu me fait la grâce que rien ne m’incommode ; le soleil, le vent, la pluie, tout est bon. »
Un jour cette même personne se promenant avec ce prélat, il vint tout à coup une pluie terrible : il y avait dans le jardin assez de monde, comme prêtres, religieux et autres. Tout le monde se mit à courir pour gagner la maison, et on lui dit en passant : « Eh quoi ! Monseigneur, vous n’allez pas plus vite ! » Il répondit avec un air très sérieux : « Il n’est pas de la gravité d’un prélat de courir » ; et il alla toujours à petits pas. La pluie donnant cependant avec force, il s’aperçut que cette personne était inquiète de le voir tout mouillé ; mais il lui dit avec un air content : « Ma fille, ne vous inquiétez point : celui qui a envoyé cette pluie saura bien me garantir de toute incommodité. » Il ne laissait pas pendant ce temps de parler à cette personne avec autant d’attention que s’il eût été très à son aise, et il revint trouver la compagnie avec un air de joie qui était charmant, en disant : « Nous avons été mouillés un peu plus que vous ; mais nous ne sommes point si las, car nous n’avons point couru. »
Les prières de la nuit
Cette personne ne saurait aussi passer sous silence son amour pour les prières de la nuit : il aurait souhaité que tout le monde eût eu du goût pour ces saintes veilles. Il disait quelquefois à cette personne qu’il était obligé à ses ouvrages, qui souvent dans la nuit le réveillaient plusieurs fois ; et que, comme il se levait aussitôt qu’il lui venait quelque pensée, cela lui donnait occasion de parler un peu au saint Époux. Ce saint prélat disait que l’âme était bien plus disposée à écouter Dieu, et à obtenir ses grâces, dans le silence de la nuit. Il en avait donné un grand goût à cette personne, et lui avait prescrit les mêmes pratiques, mais entre Dieu et elle ; car c’étaient des choses où il voulait du secret.
L’attention aux choses qui paraissent petites
Quoique ce prélat eût, comme l’on sait, l’esprit si supérieur et si fait pour les grandes choses, il ne laissait pas d’entrer dans beaucoup de choses qui auraient paru petites aux yeux du monde, mais qui avaient cependant leur mérite devant Dieu. Il faisait état de tout ce qui était bon, de tout ce qui avait rapport à Dieu, et ne marquait jamais ni mépris ni peu d’estime pour ce qu’on lui proposait, ou pour les questions qu’on lui faisait : il voulait qu’on lui dit tout, assurant toujours cette personne que rien ne le fatiguait. Elle avait la liberté de lui demander et des prières et des messes, autant qu’elle en voulait soit pour elle, soit pour des âmes qui lui étaient chères ; ce que ce prélat lui accordait avec une bonté qui a peu d’exemples.
Ce grand prélat avait l’esprit si supérieur, comme il a déjà été dit, que rien ne l’embarrassait. Il s’était accoutumé à faire plusieurs choses à la fois, comme on pourra le voir dans ses lettres, qu’il a écrites à cette personne dans toutes sortes de lieux, d’affaires et d’occupations. Car soit qu’il fût à la Cour, soit qu’il fût dans le travail de quelques ouvrages, même pressés, soit qu’il fût dans ses visites, il trouvait toujours du temps pour écrire à cette personne et à d’autres, quand cela était nécessaire : il avait même un soin très exact d’informer cette personne de ses démarches, afin que, si elle avait nécessité de lui écrire, elle le fit ; et même souvent, dans les visites de son diocèse, il lui a envoyé ses réponses par un exprès. Enfin ce grand homme était au-dessus de tout travail et de toutes affaires ; et il était toujours le même, toujours tranquille, toujours se possédant, parce qu’il possédait toujours Dieu. Il avait tellement Dieu en vue dans tout ce qu’il faisait, et particulièrement dans la conduite des âmes, qu’il était d’une continuelle attention à tout ce qui pouvait les rendre plus agréables au saint Époux. C’est ce qui a fait que malgré les grands désirs qu’il voyait à la personne à qui ces lettres sont écrites, pour l’état religieux qu’elle avait vœu d’embrasser dès qu’elle le pourrait, il n’a jamais voulu qu’elle ait été religieuse que son fils ne fût en âge de prendre le maniement de ses affaires ; parce que cette personne en avait beaucoup, et qu’elle était tutrice de son fils.
Ce saint prélat avait envisagé que si elle se faisait religieuse avant ce temps, son fils n’aurait presque rien, ses affaires passant en d’autres mains : ainsi il a laissé languir cette personne pendant près de vingt années dans son désir, parce qu’il avait connu que Dieu voulait qu’elle fût religieuse sans rien ôter à son fils ; et il n’a permis qu’elle l’ait été qu’à cette condition. Il disait souvent à cette personne que le céleste Époux voulait qu’elle ne lui apportât pour dot que beaucoup d’humiliations ; que c’étaient là les riches pâtures dont il voulait la voir ornée : aussi eût-il beaucoup coûté à cette personne pour jouir du bonheur qu’elle possède.
Enfin cette personne ne finirait jamais, si elle voulait rapporter toutes les héroïques vertus qu’elle a vues en ce saint prélat, dans les grands entretiens qu’elle a eu l’honneur d’avoir avec lui ; aussi n’entreprend-elle pas cet ouvrage si au-dessus de la portée de son génie : elle dit seulement ce qu’elle a vu, et ce dont elle a été témoin ; elle en passe néanmoins beaucoup sous silence, pour ne pas sortir des bornes d’un avertissement. Elle demande par grâce aux personnes qui verront ces lettres, de prier Dieu qu’il la console d’une si grande perte, sans qu’elle cesse néanmoins jamais de la ressentir vivement, afin de suivre plus fidèlement tous les avis et toutes les règles que ce saint prélat lui a donnés par le mouvement de l’Esprit-Saint dont il était toujours rempli.
Pour les âmes, Bossuet se fait versificateur
Les vers qu’il a faits, en partie à la prière de cette personne, feront connaître parfaitement ses sentiments et ses saintes dispositions. On s’étonnera sans doute comment il a pu, avec ses grands ouvrages, trouver ce temps ; et on s’en étonnerait encore plus, si l’on savait que souvent il faisait ces vers en un moment, où il exprimait cependant tout ce qu’il y a de plus grand, de plus intime et de plus élevé dans l’amour de Dieu et dans la vie intérieure. Il est vrai que, comme il était plein de toutes ces sublimes pensées, il lui coûtait peu de les tourner en vers. Il disait quelquefois à cette personne qu’il y avait des temps où le langage divin semblait augmenter l’amour pur et céleste, que du moins cela lui donnait une nouvelle pâture ; que comme Dieu attirait les âmes à lui par diverses voies, il y en avait à qui les célestes ardeurs du divin amour ainsi expliquées étaient quelquefois très utiles. C’est ce qui a fait que ce saint prélat n’a presque jamais refusé à cette personne ce qu’elle lui demandait, tant en vers qu’en prose ; et non seulement à elle, mais à toutes celles que Dieu avait mises sous sa conduite.
Le directeur s’adapte à chaque âme en particulier
Au reste, s’il paraît dans quelques lettres des choses qui ne sont pas toujours si suivies, et que ce prélat passe souvent d’une grande spiritualité à des choses extérieures, il ne faut pas s’en étonner, pour deux raisons : la première, c’est que ce prélat n’écrivait à cette personne que par le mouvement de l’Esprit de Dieu, et ce qu’il lui donnait dans chaque moment sur ce qu’elle lui écrivait : l’autre raison, c’est que, comme cette personne était chargée de toutes les affaires d’une communauté où elle était, et que même beaucoup de personnes la priaient de consulter ce prélat pour elles ; quand elle lui écrivait, elle lui parlait et de son intérieur et de tout ce dont elle était chargée, sans trop d’attention à mettre les choses par ordre ; parce que ce prélat ne lui avait rien tant recommandé que de lui écrire sans façon, comme à un père en qui on a toute confiance, qu’on aime, et qu’on respecte pourtant à cause de cette qualité. Il lui avait même ordonné de ne perdre point de papier, de lui écrire au haut des pages, et de supprimer le nom de Grandeur qui ne convient point à un père.
S’il paraît comme de différent sentiment dans différentes lettres sur le même sujet, c’est qu’il répondait à cette personne selon les dispositions où elle était ; et qui n’étaient pas toujours les mêmes dans les mêmes peines. C’est par la même raison que l’on verra plusieurs lettres aussi sur les mêmes sujets ; parce que de temps en temps cette personne lui demandait de nouvelles explications, croyant toujours qu’elle ne s’était pas bien expliquée les autres fois, ou que ses peines présentes étaient d’une autre nature, ou qu’elle était dans l’illusion, ou que les grâces qu’elle recevait étaient fausses et suspectes : c’est ce qui l’a tant fait écrire à ce prélat, et ce qui a fait que ce prélat lui a tant écrit. Il ne faut pas être étonné aussi si l’on voit dans tant d’endroits de ces lettres que ce prélat assure cette personne qu’il ne l’abandonnera pas, et qu’il prendra un soin particulier d’elle : c’est qu’une de ses grandes peines était la crainte que ce prélat, par ses grandes occupations et ses grandes affaires, ne continuât pas à prendre soin de son âme ; et qu’elle envisageait, par toutes les épreuves où Dieu la faisait passer, ce qu’elle pourrait devenir sans un tel secours et sans protection. Deux choses si fortes, et dont il paraissait à cette âme que son salut dépendait, l’inquiétaient souvent ; et ce prélat, qui ne voulait voir en elle aucune agitation, parce qu’il disait que cela était contraire à l’Esprit de Dieu, lui donnait toutes ces assurances de temps en temps pour son repos, et avec l’esprit de cette charité dont saint Paul veut que le cœur des pasteurs soit rempli. C’est cette même charité qui l’a tant fait écrire à cette personne, et quelquefois tant de lettres dans le même temps ; parce qu’il regardait les besoins de cette âme, et que, quand il la savait peinée et dans le trouble, il n’épargnait ni temps ni peines pour la calmer et pour résoudre ses difficultés : quand elle était tranquille, il lui écrivait moins.
L’inspiration du directeur prévoit les besoins du dirigé
Elle ne peut taire aussi, en concluant cet avertissement, qu’elle a remarqué en plusieurs occasions que, par une inspiration qui lui a toujours paru avoir quelque chose de surnaturel, ce prélat prévoyait souvent ses plus grandes peines et prévenait ses plus grands besoins, lui ayant bien souvent écrit des choses pour la préparer ou à des peines intérieures, ou à des épreuves du saint Époux ; et souvent, dans le temps qu’elle lui écrivait ses peines, elle en recevait une lettre où tous les avis et toutes les instructions dont elle avait besoin étaient expliqués. Quand il arrivait à cette personne de lui marquer son étonnement de ce qu’il avait ainsi connu ses dispositions, il lui disait :
Ma fille, je ne sais comment cela s’est fait ; le saint Époux m’a mis au cœur de vous instruire, de vous soutenir, ou de vous consoler sur cela : je l’ai fait en lui obéissant ; je n’en sais pas davantage, sinon que, comme je demande tous les jours à Dieu les lumières qui me sont nécessaires pour les âmes dont il me charge, je m’appuie tellement sur son bras tout-puissant, que je n’agis que par son mouvement.
Cette personne se croit obligée, pour un plus grand éclaircissement, d’avertir que si l’on trouve dans quelques lettres quelque chose qui arrête l’esprit sur des matières ou obscures, ou délicates, ou intérieures, qu’on lise avec patience les lettres qui suivent celles qui ont arrêté l’esprit : on trouvera l’explication et le dénouement de tout ; ce saint prélat n’ayant rien laissé sans éclaircissement, lorsqu’il écrivait ensuite à cette personne, comme on le connaîtra aisément en lisant ces lettres avec attention.
Il ne faut pas être étonné s’il y a plusieurs lettres où le lieu et le jour du mois ne sont pas marqués à la date : quelquefois ce saint prélat l’oubliait quand il était pressé, ou bien souvent c’est qu’il écrivait à cette personne quand elle était près de lui faisant ses retraites, et souvent même avant ou après lui avoir parlé.
*
[1] — Sur l’étonnante actualité que gardent certaines polémiques menées par Bossuet, on peut se reporter à l’article « Bossuet défenseur de la Tradition » (par H. de Ranville) paru dans Nouvelles de Chrétienté 88 (juillet-août 2004), p. 13-16. (Adresse : DICI-presse, Étoile du matin, 57230 Eguelshardt.)
[2] — Œuvres complètes de Bossuet, édition de J.B. Pélagau, Paris-Lyon, 1862, t. XVI, p. 190.
[3] — Ibid.
[4] — Nous avons utilisé l’édition des Œuvres complètes de Bossuet de J.B. Pélagau, Paris-Lyon, 1862, t. XIV, p. 16-24. Les sous-titres sont de notre rédaction.

