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+ N.D. du Férétra et saint Thomas d’Aquin

 


ON ASSISTE ACTUELLEMENT, en France, à la restauration, par les Monuments Historiques, de nombreuses cathédrales, basiliques, églises, chapelles. La république laïque sait le parti qu’elle peut tirer pour le tourisme, de notre patrimoine reli­gieux. Les moyens techniques actuels permettent d’ailleurs des résultats ma­gnifiques ; si l’on avait la foi, on pour­rait encore construire des cathédrales, et plus rapidement que dans les siècles passés.

Hélas, cette restauration de pierres ne s’accompagne pas ordinairement du rétablissement de la liturgie catho­lique traditionnelle pour laquelle ces édifices ont été bâtis. Sauf quand ils tombent providentiellement dans les mains des traditionalistes, et c’est ce qui s’est passé pour la chapelle de Notre-Dame du Férétra à Toulouse.

Mais cette dernière présente un autre intérêt, spécialement pour tous ceux qui vénèrent saint Thomas d’A­quin : le corps du Docteur Angélique y a reposé avant son entrée triomphale dans Toulouse, le 28 janvier 1369, lors de la translation des reliques du saint. C’est pourquoi nous tenons à en parler dans notre revue qui s’attache à dé­fendre les principes du Docteur Angélique.

Un petit livre vient de paraître, qui retrace l’histoire de la chapelle de Notre-Dame du Férétra. Il reprend une conférence de M. Maurice Prin, ancien conservateur du couvent des Jacobins de Toulouse [1]. En voici l’essentiel.

 

Une longue histoire

 

La chapelle est, extérieurement, un bâtiment à l’aspect rustique. Pendant longtemps, jusqu’au début du XXe siècle, l’édifice s’élevait en dehors de la ville, sur les limites d’un faubourg voi­sinant la campagne.

Dès l’époque gallo-romaine, un petit monument dédié à Jupiter Feretrius, appelé Fanum Feretrarium, semble avoir occupé ce lieu. De là serait venu le nom de Férétra, qui n’apparaît tou­tefois dans les documents historiques qu’en 1077, lorsque Isarn, évêque de Toulouse, fit don du terrain au cha­pitre de la cathédrale Saint-Étienne.

En 1238, Raymond, évêque de Toulouse, ancien provincial des Frères Prêcheurs, céda une partie de cette propriété à un groupe de religieux carmes fuyant les persécutions mu­sulmanes en Terre sainte, et qui vou­laient s’établir près de Toulouse. Ils construisirent une petite église dédiée à la Vierge Marie et demandèrent à Raymond de la bénir : c’est l’actuelle chapelle du Férétra. Ils y placèrent une image de Notre-Dame qui deviendra célèbre par de nombreux miracles.

En 1241, les murs du couvent s’écroulèrent en raison d’inondations. La même catastrophe se reproduisit l’année suivante, la chapelle restant intacte. Les carmes finirent par s’instal­ler en pleine ville de Toulouse, en 1264.

 

Les reliques de saint Thomas

 

L’événement le plus glorieux pour l’édifice, fut la réception des reliques de saint Thomas d’Aquin, qui eut lieu au point du jour, le dimanche 28 jan­vier 1369.

Saint Thomas était mort le 7 mars 1274 au monastère cistercien de Fossa Nova en Italie, où il avait fait étape en se rendant au concile de Lyon. Cependant, les religieux ne voulant pas se défaire de ses précieuses re­liques, toutes sortes de péripéties et de querelles s’ensuivirent avec l’Ordre dominicain, qui s’étalèrent sur près de 90 ans, jusqu’au jour où le pape Urbain V trancha en faveur de l’Ordre des Frères Prêcheurs.

Il fallut alors décider où les reliques allaient être déposées.

Le père Joyau O.P., dans son ou­vrage Saint Thomas d’Aquin, patron des écoles catholiques [2], fait donner par Urbain V les raisons pour lesquelles la ville de Toulouse fut choisie. Le pape parle ici à frère Élie de Toulouse, maître de l’Ordre dominicain :

 

Hier, je vous ai donné, à vous et à votre Ordre, le corps de saint Thomas, en remettant à votre chapitre général, le soin de fixer le lieu où il serait porté. Mais j’ai songé à vous délivrer de solli­citations importunes, et je choisis moi-même, pour recevoir le corps du saint, l’église de votre couvent de Toulouse ; cela pour quatre raisons.

— D’abord, il est certain que le bien­heureux Dominique a fondé l’Ordre des Prêcheurs à Toulouse, car il était d’au-delà des monts, en qualité d’espa­gnol. Son corps devrait être à Toulouse ; de fait il est à Bologne, et quand même vous me le demanderiez en justice, je ne vous l’accorderais pas, ne voulant pas dépouiller l’Italie d’un si grand trésor. Mais à la place, je vous concède le corps de saint Thomas, pour l’église de votre Ordre, à Toulouse.

— En second lieu, vous m’avez prié de faire rendre à saint Thomas de plus grands honneurs [3]. Pour ce motif, je veux que son corps soit porté à Toulouse, car je ne connais pas de cité plus religieuse ni de peuple plus ca­pable que le peuple toulousain, d’avoir pour ce saint la plus grande dévotion.

— Troisièmement, il y a là une nou­velle université de théologie : je veux qu’elle soit établie sur la doctrine solide et ferme de saint Thomas, et je fais au­jourd’hui un commandement à tous les clercs qui s’assemblent chaque semaine dans votre église, de suivre son ensei­gnement.

— Enfin, puisque cet incomparable Docteur se distingue par la clarté de son style et la beauté de ses sentences, je veux que son corps soit placé dans le lieu le plus beau et le plus convenable que l’on puisse trouver. Or je sais que vous avez à Toulouse une vaste et ma­gnifique église [4].

 

Le pape fixa lui-même que les re­liques devaient être déposées à la cha­pelle du Férétra avant d’être reçues triomphalement dans la ville :

 

Lorsque Dieu vous aura fait parvenir heureusement à Toulouse, comme j’en ai la ferme espérance, vous déposerez dans la chapelle qui est appelée del Férétra, le corps et le chef de saint Thomas [5]. Toute la ville viendra rece­voir les saintes reliques dans cette cha­pelle pour les porter avec pompe dans l’église des Frères Prêcheurs de Toulouse, et nous vous accordons, pour ce jour-là et les jours suivants, des in­dulgences et des privilèges en l’hon­neur de saint Thomas [6].

 

Les archives départementales de la Haute-Garonne [7] conservent le docu­ment pontifical relatif aux indulgences que les fidèles pouvaient gagner en as­sistant au cortège entre le Férétra et l’église des Jacobins.

Le pape ordonna d’envelopper de riches étoffes la tête et le corps du saint, et de les placer dans un coffre à l’extérieur duquel il fit peindre ses armes. Deux frères dominicains escor­taient à pied le précieux bagage caché par un tissu et juché sur un âne. Le maître de l’Ordre les suivait avec un frère à une journée de distance. Aux portes de Florence, ville alors en guerre avec les cités voisines, on arrêta les deux frères et on les fouilla, mais l’âne porteur du précieux fardeau passa sans être remarqué. A Bologne, le cardinal d’Albano envoya une es­corte d’honneur. Enfin, la veille de Noël, on arriva à Prouille, près de Fanjeaux. Là, le corps de saint Thomas demeura un mois dans le premier mo­nastère de moniales fondé par saint Dominique, pendant que la ville de Toulouse faisait les ultimes préparatifs. Puis les frères se remirent en route. A Montgiscard, une vieille femme para­lytique et un jeune garçon aveugle et sourd-muet, furent miraculeusement guéris par les reliques [8].

Lisons le récit de l’arrivée des re­liques à Toulouse, tel que nous le donne M. Prin :

 

A l’arrivée des reliques, qui s’effectua au point du jour, se trouvait là une foule innombrable et l’on compta plus de six mille flambeaux allumés en l’honneur du saint Docteur. Tout le clergé, régulier et séculier, participa à la procession à laquelle se joignirent la noblesse des provinces voisines et les grands du royaume venus à Toulouse pour honorer l’entrée de saint Thomas dans la ville. Parmi les plus remar­quables notabilités étaient Louis d’An­jou, frère de Charles V roi de France, et gouverneur de la province du Languedoc, les archevêques de Toulouse et de Narbonne, des évêques, des abbés, [des représentants] de l’uni­versité, de toutes les cours et des com­munautés de la ville. Le prince Louis d’Anjou voulut être de ceux qui portèrent sur les saintes reliques le ma­gnifique dais dont il avait fait présent, ainsi que six étendards : les deux pre­miers étaient aux armes de France, le troisième de la maison d’Anjou, le qua­trième du pape Urbain V, le cinquième de la maison d’Aquin, et le sixième de la ville de Toulouse.

 

La procession parvenue au couvent des Frères Prêcheurs, une messe so­lennelle fut célébrée, au cours de la­quelle l’archevêque de Narbonne pro­nonça le panégyrique du saint.

En souvenir de cet événement ex­traordinaire, la fête de la translation des reliques de saint Thomas d’Aquin fut aussitôt instituée, à la fois dans Toulouse et dans l’Ordre des Frères Prêcheurs, à la date du 28 janvier [9].

Après cette matinée sans précédent, la chapelle du Férétra se retrouva à nouveau dans la solitude habituelle.

 

Passage de saint Vincent Ferrier

 

L’historien Guillaume Catel signale qu’au XIVe siècle, des ermites vivaient au Férétra.

Au cours de ce même siècle, la situation isolée de la chapelle en fit un cimetière pour recevoir les victimes de la terrible peste noire (une confrérie, placée sous le patronage de saint Roch, s’y établit pour s’occuper de l’entretien du champ mortuaire). Elle en fit hélas ensuite – lors du relâchement de la fin du XIVe siècle – une salle de spectacles et un lieu de débauches.

Les choses en étaient là quand, au début du XVe siècle, saint Vincent Ferrier, l’illustre prédicateur domini­cain thaumaturge, vint prêcher à Toulouse pour la fin du carême de l’année 1416. Il arriva aux abords de la ville le vendredi avant les Rameaux vers quatre heures du soir, accompa­gné d’une nombreuse suite de pieuses personnes qui s’avançait en ordre, croix en tête, chantant des litanies et autres prières. Il entra dans Toulouse par la porte narbonnaise, ce qui le fit passer non loin de la chapelle du Férétra. Il prêcha au cloître des Jacobins pendant une semaine. Il y eut si grande foule que la prédication fut transférée sur la place de la cathédrale. Après le sermon, chaque jour, à la tombée de la nuit, beaucoup d’audi­teurs se revêtaient d’habits de péni­tence, se frappant parfois avec des disciplines jusqu’à l’effusion du sang. La triste situation de la chapelle du Férétra était une occasion de scandale, et l’on décida, un soir, d’organiser une procession réparatrice, qu’un témoin décrit ainsi :

 

J’avais vu auparavant des gens entrer dans cette église et y assister à toutes sortes de passes de mimes et de jon­gleurs, mais je fus alors témoin d’un spectacle bien différent : ces mêmes gens s’y rendaient processionnelle­ment, précédés d’un grand crucifix de bois, et se flagellaient rigoureusement.

 

Ce n’était pas un feu de paille dû à une sorte d’exaltation passagère. La prédication de saint Vincent Ferrier porta des fruits durables, et, 38 ans après, ce genre de procession conti­nuait encore à Toulouse !

 

Du XVIIe siècle à nos jours

 

Le début du XVIIe siècle vit la nais­sance de l’ordre religieux des Récollets, qui étaient une réforme des Frères Mineurs franciscains de l’Ob­servance. A Toulouse, la chapelle du Férétra leur fut confiée, et ils la firent reconstruire en grande partie, en l’agrandissant.

Lorsque vint la funeste Révolution dite française, le Férétra fut vendu comme bien national le 10 avril 1795. Un ancien membre de la confrérie de Saint-Roch put heureusement l’ache­ter. La chapelle eut alors la gloire d’être utilisée par le clergé non jureur, de 1789 au concordat de 1802.

Les vicissitudes des temps la firent ensuite passer entre divers proprié­taires qui la firent servir à divers usages profanes, dont un entrepôt de charbon. La ville voulut même la dé­molir en 1915.

En 1975, alors que les bâtiments se dégradaient de façon inquiétante, elle fut achetée par M. René Trazit qui constitua l’Association des Amis de Notre-Dame du Férétra qui la restaura avec courage et compétence, et en ou­vrit les portes à la Fraternité Saint-Pie X qui y assure maintenant le culte catholique pour les fidèles traditiona­listes de Toulouse.

La présente brochure comprend 52 pages et est ornée de onze gravures et photos. On regrette qu’il n’y ait pas de photographie de l’intérieur actuel de la chapelle.

Fr. M. D.

Notre-Dame du Férétra, Historique de la chapelle, Toulouse, 2003.

 


 


[1] — Le couvent, qui n’appartient plus à l’Ordre des Frères Prêcheurs, est maintenant tombé, hélas, entre les mains de l’État. Mais il a pu être restauré de manière admirable grâce au dévouement de M. Maurice Prin, qui l’a fait visiter à notre communauté dominicaine à plusieurs reprises.

[2] — Lyon, Vitte, 1895, p. 354-355. Ouvrage honoré d’un Bref de Léon XIII.

[3] — Rappelons ici que saint Thomas a été canonisé le 18 juillet 1323 à Notre-Dame des Doms à Avignon, où résidait le pape Jean XXII. Le saint avait été rappelé à Dieu 49 ans plus tôt.

[4] — L’église des Jacobins de Toulouse est en effet une splendeur d’architecture. Construite pour l’Ordre des Frères Prêcheurs, elle présente la caractéristique des églises dominicaines avec ses deux nefs : l’une réservée aux religieux, et l’autre pour la prédication aux fidèles.

[5] — Pour être agréable au roi de France, et pour dédommager l’Université de Paris de n’avoir point le corps de saint Thomas, le pape avait concédé au couvent de Saint-Jacques le grand os du bras droit. La cérémonie de réception eut lieu le 13 juillet 1369 en présence du roi Charles V.

[6] — Citation relevée à la page 20 de la brochure de M. Prin.

[7] — De nombreuses archives ecclésiastiques furent volées à la Révolution par les nouveaux maîtres, ce qui explique qu’elles se trouvent maintenant dans des administrations civiles. La république ne les a jamais restituées.

[8] — Nous avons tiré le récit du voyage du livre du P. Joyau, ibid., p. 357-358.

[9] — En 1789, le couvent des Jacobins ayant été fermé par les révolutionnaires, le clergé constitutionnel transféra par prudence les reliques de saint Thomas à la basilique Saint-Sernin. Elles furent remises solennellement au couvent des Jacobins le 21 octobre 1974, à l’occasion de la restauration complète des bâtiments par les Monuments Historiques.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 52

p. 223-227

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