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Prier avec les psaumes graduels

Le psaume 119 :

Complainte contre les langues perfides

 

 

 

par le frère Emmanuel-Marie O.P.

 

 

 

Après avoir donné une présentation générale des « psaumes graduels » ou « des montées » (voir Le Sel de la terre 52, page 18 et suivantes), nous commençons avec cet article l’étude particulière de ces quinze petits psaumes.

 

 

Présentation générale

 

LA SÉRIE des psaumes graduels s’ouvre avec le psaume 119 (120 d’après la numérotation de l’hébreu). Ce psaume est une complainte adressée à Dieu. On pourrait l’intituler : Complainte du juste pour être délivré des langues perfides. Le psalmiste, homme doux et pacifique, est environné d’ennemis méchants et perfides, adonnés au mensonge et à la calomnie. Il ne supporte plus cette société délétère et supplie Dieu d’en être libéré : « Seigneur, délivrez-moi de la lèvre menteuse et de la langue trompeuse » (v. 2).

 

Le texte et ses divisions

 

Commençons par lire le texte.

Pour permettre à nos lecteurs de mieux goûter la richesse de ces psaumes, nous donnons le texte latin de la Vulgate, avec, en regard, la traduction française sur le latin puis, en italique, sur l’hébreu. On sait, en effet, pour ce qui est des psaumes, qu’il existe un certain nombre de variantes entre le texte latin, que saint Jérôme a établi à partir de la version grecque des Septante, et le texte

hébreu – que saint Jérôme a également traduit plus tard en latin [1]. Grâce à cette disposition sur trois colonnes, les différences sauteront aux yeux et le commentaire en sera facilité.

 

Texte latin de la Vulgate

Traduction française

sur le latin

Traduction française

sur l’hébreu

1ère strophe : Prière contre les langues malignes

119, 1 Canticum graduum

119, 1 Cantique des degrés

120, 1 Cantique des degrés

Ad Dóminum, cum tribulárer, clamávi : et exaudívit me.

Comme j’étais dans la tribulation, j’ai crié vers le Seigneur et il m’a exaucé.

Vers Dieu, dans ma détresse, j’ai crié et il m’a répondu.

2. Dómine, líbera ánimam meam a lábiis iníquis, et a lingua dolósa.

2. Seigneur, délivrez mon âme des lèvres injustes et de la langue trompeuse.

2. Ô Dieu, délivrez mon âme de la lèvre menteuse, de la langue trompeuse.

2e strophe : Menaces adressées aux calomniateurs

3. Quid detur tibi, aut quid apponátur tibi, ad linguam dolósam ?

3. Que te sera-t-il donné, et quel fruit te reviendra-t-il pour ta langue trompeuse ?

3. Que va-t-il te donner et qu’ajoutera-t-il, pour toi, langue trompeuse ?

4. Sagíttae poténtis acútæ, cum carbónibus desolatóriis.

4. Les flèches aiguës du puissant, avec des charbons dévorants [de désolation].

4. Des flèches aiguisées de guerrier avec des braises de rôtem [genêts].

3e strophe : Plainte de ce qu’il faut encore demeurer dans un monde hostile

5. Heu mihi, quia incolátus meus prolongátus est : habitávi cum habitántibus Cedar :

5. Hélas ! mon exil s’est prolongé : j’ai habité avec les habitants de Cédar ; 

5. Malheur à moi car je suis exilé à Meshek ; je demeure parmi les tentes de Cédar !

6. multum íncola fuit ánima mea.

6. mon âme a été longtemps exilée.

6. Trop longtemps mon âme a séjourné parmi ceux qui haïssent la paix.

7. Cum his qui odérunt pacem, eram pacíficus : cum loquébar illis, impugnábant me gratis.

7. Avec ceux qui haïssaient la paix, j’étais pacifique ; quand je leur parlais, ils m’attaquaient sans sujet.

7. Moi, je suis [pour la] paix, mais, sitôt que je parle, eux, ils sont pour la guerre.


 

*

 

Comme on peut le voir ci-dessus, on divise ordinairement ce psaume en trois strophes :

— Dans la première (v. 1-2), le psalmiste demande à être délivré des pièges de la calomnie. On pense aux plaintes de Jérémie placé dans une situation semblable :

 

Qui me fournira au désert un gîte de voyageurs, que je puisse quitter mon peuple et m’en aller loin d’eux ? Car ils sont tous des adultères, un ramassis de traîtres. Ils bandent leur langue comme un arc ; c’est le mensonge et non la vérité qui prévaut en ce pays. Oui, ils vont de crime en crime, mais Yahvé, ils ne le connaissent pas ! Que chacun soit en garde contre son ami, ne vous fiez à aucun frère ; car tout frère ne pense qu’à supplanter et tout ami répand la calomnie. L’un dupe l’autre, ils ne disent pas la vérité, ils ont habitué leur langue à mentir, ils sont pervertis, incapables de revenir ! […]  Leur langue est une flèche meurtrière, les paroles de leur bouche des tromperies ; on souhaite à son prochain la paix, mais dans son cœur on lui prépare un piège. [Jr 9, 1-7.]

 

— Par les imprécations de la deuxième strophe (v. 3-4), le psalmiste prédit les châtiments qui attendent ces langues perfides qui le font cruellement souffrir.

— Enfin, dans la troisième strophe (v. 5-7), l’auteur exprime le malaise que ressent toute âme éprise de sainteté à devoir vivre en ce monde mauvais et le désir presque impatient qu’elle a de retrouver la société pacifique des élus du ciel.

 

Le point de départ de l’ascension

 

On peut se demander pourquoi ce poème a été placé en tête de la collection des psaumes graduels. L’examen du contexte suggère cette réponse :

Dans l’introduction générale, nous avons expliqué que les psaumes des montées étaient vraisemblablement des cantiques de pèlerinage, chantés par les pèlerins qui montaient à Jérusalem. Or, pour les israélites qui vivaient en milieu païen, dans une terre étrangère et idolâtre, le départ en pèlerinage pour Jérusalem symbolisait la rupture avec ce monde d’inimitié perfide, ennemi de la vraie religion, et l’accès au monde pacifiant et sanctifiant de Dieu (Jérusalem signifie étymologiquement « vision de paix »).

Le psaume 119 s’inscrit parfaitement dans cette perspective. Dans la série des psaumes graduels, il fait figure de « psaume du départ ». Il convie l’homme pèlerin, exilé ici-bas, prêt à partir pour la Terre promise, à la séparation. Il lui

rappelle qu’il doit résolument couper avec le monde pour pouvoir monter à Jérusalem, c’est-à-dire pour entreprendre l’ascension qui mène à la vie du ciel. C’est comme un écho de la parole que Dieu adressa à Abraham et qui résonne nécessairement un jour, sous une forme ou sous une autre, dans l’âme de tout enfant de Dieu qui se décide à gravir la montagne de la perfection : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père pour le Pays que je te montrerai… » (Gn 12, 1).

L’application chrétienne est donc aisée : le chrétien est dans le monde, mais il n’est pas du monde ; par son baptême, il a renoncé au monde, à ses pompes et à ses œuvres, à ses maximes mensongères et à ses promesses fallacieuses. A cause de cela, le monde le hait, le poursuit sans relâche et lui fait une guerre acharnée. L’âme chrétienne souffre de cette situation ; elle se sent comme étrangère au milieu de cette hostilité qui l’oppresse, de ce mensonge généralisé qui la blesse, et elle aspire à la paix du ciel, sa vraie patrie. Dans sa détresse, elle gémit et supplie Dieu qu’il veuille bien la délivrer de cet exil. « Mihi enim vivere Christus est, et mori lucrum. […] Desiderium habens dissolvi et esse cum Christo, disait saint Paul ; pour moi, certes, la vie, c’est le Christ et mourir m’est un gain. […] J’ai le désir d’être dissous et d’être avec le Christ » (Ph 1, 21 et 23).

En somme, ce psaume exprime déjà le désir de Dieu, l’attrait du ciel – thème qui constitue le fil conducteur, l’idée dominante de tous les psaumes graduels –, mais il l’exprime en quelque sorte en négatif et de manière sous-entendue, implicite, en constatant la malice des hommes et la dureté de la vie sur terre, avec une forte note de mélancolie pour l’éternelle paix des bienheureux dont l’âme se sent encore si éloignée.

Rupert de Deutz dit d’ailleurs quelque chose d’approchant : « Ce psaume est le gémissement du parfait : “Je désire me dissoudre et être avec le Christ”. Mais il est placé dans les cantiques des degrés [et même à leur tête] pour indiquer que l’humilité est nécessaire à qui veut monter ; autrement, on croirait voler au ciel et on tomberait en enfer [2]. »

 

*

 

Eusèbe fait justement remarquer que ce premier psaume des montées nous enseigne que l’ascension ne peut se faire sans la tribulation [3].

Saint Augustin développe la même idée. Son commentaire des premiers versets commence en effet par ces mots :

 

Dès que l’homme dispose ainsi son ascension, ou, plus clairement, dès qu’un chrétien songe sérieusement à s’avancer dans la vertu, il se trouve en butte à la langue de ses adversaires. Quiconque n’a pas essuyé ces attaques, n’est pas encore entré dans la voie du progrès, et celui-là seul n’en souffre point qui ne fait

pas d’effort pour avancer. Quelqu’un veut-il savoir ce que nous disons ? Qu’il fasse l’expérience de ce que nous allons entendre. Qu’il commence à marcher, qu’il forme le désir de s’élever, de mépriser tout ce qui est terrestre, fragile, temporel, de tenir pour rien le bonheur selon le siècle, de ne penser qu’à Dieu seul, de n’être sensible à aucun avantage, abattu par aucun revers, de vendre tout ce qu’il possède pour le donner aux pauvres et suivre Jésus-Christ : alors, vous verrez comment s’élèveront aussitôt contre lui les langues des méchants, quelles contradictions il devra souffrir et, ce qui est plus grave, les efforts qu’on fera pour le détourner du salut, sous prétexte de lui donner des conseils [4].

 

Il y a là une grande leçon : il n’est pas possible d’avancer dans la vie spirituelle sans rencontrer la contradiction et la croix. La croix est nécessaire ; elle n’est pas seulement une circonstance, un élément adventice de la vie du baptisé, elle est l’instrument privilégié de la perfection chrétienne, le fondement du progrès de l’âme.

Dès lors, on ne s’étonnera pas que l’Église applique ce psaume à Notre-Seigneur dans sa Passion : les expressions du psalmiste traduisent à merveille, au sens qu’on nomme accommodatice – mais ici c’est une accommodation authentifiée par l’Église –, la prière de Jésus au milieu des tourments et des supplices de sa Passion, et les langues perfides des versets 2 et 3 font penser aux calomnies des Juifs qui hochaient la tête en passant devant la croix :

 

Les passants l’injuriaient en hochant la tête, disant : « Toi, qui détruis le Temple et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, si tu es Fils de Dieu et descends de la croix ! » De même, les grands prêtres eux aussi se moquaient de lui, avec les scribes et les anciens, disant : « Il en a sauvé d’autres, il ne peut se sauver lui-même ! Il est roi d’Israël, qu’il descende maintenant de la croix, et nous croirons en lui ! Il a mis sa confiance en Dieu ; s’il l’aime, qu’il le délivre maintenant, car il a dit : Je suis Fils de Dieu ! » Les brigands aussi, crucifiés avec lui, l’insultaient de la même manière. [Mt 27, 39-44.]

 

Quelques remarques d’ensemble

 

Nous avions souligné, dans la présentation générale des psaumes graduels, le procédé caractéristique de la série qui consiste à répéter certains mots pour permettre à la pensée de cheminer comme par échelons ou par degrés.

Cette gradation des idées, marquée par la reprise d’expressions clefs, est déjà bien présente dans ce psaume. Qu’on se reporte, par exemple, aux versets 2 et 3 et l’on notera la répétition du mot lingua dolosa (langue trompeuse) ; ou encore aux versets 5 et 6 qui contiennent les expressions presque identiques : incolatus meus (mon exil), incola fuit (mon âme a été exilée) – dans l’hébreu, cependant, la répétition porte ici sur le mot « demeurer ». Enfin, les deux derniers versets soulignent à deux reprises l’idée de paix (pacem ; pacificus). Ces répétitions

accentuent l’intensité des sentiments exprimés et mettent en évidence les points forts, les thèmes dominants autour desquels la pensée est structurée.

Nous renvoyons au commentaire les autres remarques techniques, spécialement les variantes du texte et les difficultés particulières d’interprétation : nous signalerons les principales d’entre elles en leur lieu et place, sans pour autant nous y attarder, afin de ne pas alourdir l’explication.

Dans cet esprit, nous omettons volontairement l’examen des opinions sur l’origine et la date de composition de chaque psaume. Quant aux arguties critiques que les « savants » d’aujourd’hui se plaisent à élever sur chaque stique, sur chaque parcelle de texte, l’un retranchant ceci, l’autre modifiant cela, sous prétexte de prétendues surcharges, de « doublets », de restitution de la métrique, etc., il n’y a pas lieu d’en tenir compte. Les exégètes modernes, qui disposent d’une somme de connaissances littéraires et linguistiques impressionnante, la mettent ordinairement au service du subjectivisme le plus arbitraire, du rationalisme le plus desséchant et du modernisme le plus corrosif. Notre but, ici, est de nourrir les âmes en leur donnant une meilleure connaissance et le goût des psaumes, afin de mieux prier, et non pas de les fatiguer par des chicanes d’experts, le plus souvent oiseuses et prétentieuses, il faut bien le dire.

 

*

 

Pour terminer cette introduction, comme l’Écriture ne s’explique bien que par l’Écriture, lisons ce passage du livre de l’Ecclésiastique qui fait écho à notre psaume et en développe plusieurs thèmes :

 

Je veux vous rendre grâce, Seigneur, Roi, et vous louer, Dieu mon sauveur. Je rends grâce à votre nom. Car vous avez été pour moi un protecteur et un soutien et vous avez délivré mon corps de la ruine, du piège de la langue mauvaise et des lèvres de ceux qui pratiquent le mensonge ; en face de mes adversaires, vous avez été mon soutien, et vous m’avez délivré, selon l’abondance de votre miséricorde et la gloire de votre nom, des morsures de ceux qui étaient prêts à me dévorer, de la main de ceux qui en voulaient à ma vie, des innombrables tribulations dont j’étais assiégé, de la suffocation du feu qui m’entourait, du milieu d’un feu que je n’avais pas allumé, des entrailles profondes du shéol, de la langue impure, de la parole menteuse, de la calomnie d’une langue injuste auprès du roi. Mon âme a été tout près de la mort, ma vie était descendue aux portes du shéol. Ils m’entouraient de toutes parts et nul ne me soutenait ; je cherchais du regard un homme secourable, et rien. Alors je me souvins de votre miséricorde, Seigneur, et de vos œuvres, de toute éternité, sachant que vous délivrez ceux qui espèrent en vous, que vous les sauvez des mains de leurs ennemis. Et de la terre je fis monter ma prière, je suppliai d’être délivré de la mort. J’invoquai le Seigneur, père de mon Seigneur : « Ne m’abandonnez pas au jour de la détresse, au temps des orgueilleux et de l’abandon. Je louerai votre nom continuellement, je le chanterai dans ma reconnaissance. » Et ma prière fut exaucée ; vous m’avez sauvé de la ruine, vous m’avez délivré au temps du mal.

C’est pourquoi je vous rendrai grâce et je vous louerai, et je bénirai le nom du Seigneur [5].

 

 

Commentaire

 

Pour plus de clarté, nous allons suivre le texte strophe par strophe et verset par verset.

 

— 1ère strophe. Verset 1 :

Vers Dieu, dans ma détresse, j’ai crié et il m’a répondu.

Le psalmiste s’appuie sur un fait d’expérience qui fonde sa confiance en Dieu : dans ses tribulations antérieures, il a recouru au Seigneur et celui-ci l’a toujours exaucé.

Les mots : Ad Dominum, « vers le Seigneur », introduisent et caractérisent admirablement l’ensemble du recueil des psaumes des montées : Il s’agit de monter vers Dieu. Par ces premiers mots, l’orientation générale, non seulement de la prière, mais de la démarche qui l’inspire et, au-delà, de toute la vie, est clairement indiquée. C’est presque une définition. Le chrétien est ad Dominum, tourné, tendu vers le Seigneur ; c’est là toute sa raison d’être, son unique but, ce qui donne un sens à toute sa vie [6]. Quel beau début ! Quel beau programme !

 

Dans ma détresse. Le contraste est brutal. Et encore, les traductions ne parviennent pas à rendre la force de ces antithèses qu’accentue la rugosité des mots hébreux. C’est tout le mystère de l’homme : créé pour Dieu, appelé à la vie éternelle et, par ailleurs, pauvre pécheur, tellement misérable, si pitoyable !

La détresse ou l’angoisse dont il est ici question, que le latin a rendu par un verbe conjugué pour en souligner le caractère personnel (cum tribularer, « comme j’étais dans la tribulation ») est, dans l’hébreu, un substantif très imagé (ht;r:x;˝, tsârâtâh) qui évoque l’idée de resserrement, d’oppression [7]. Il désigne assez souvent les angoisses de l’enfantement [8]. On l’emploie encore pour décrire une situation militaire extrême, alors que l’ennemi resserre inexorablement son étreinte. Il traduit également l’oppression de l’esclave tenu sous la férule de son maître [9]. Il a acquis finalement un sens religieux et désigne alors la souffrance

angoissée du juste persécuté [10]. L’image est donc tout à fait expressive : le juste, le chrétien, en butte à l’hostilité que la suite du psaume va nous préciser, sent son âme oppressée, comme prise dans un étau dont le resserrement lui cause une angoisse croissante. Alors, il crie.

 

J’ai crié, et il m’a exaucé. Ici encore, on notera la force d’expression de ces formules ramassées. En deux mots (ynI ˝nE[}Y"˝w"ô ytiar:q;, qârâ’tî way‘anénî), tout est dit.

La prière, quand elle est intense, quand elle répond à une nécessité pressante, se transforme spontanément en un cri. Jésus lui même a crié à Gethsémani, nous dit saint Paul : « C’est lui qui, aux jours de sa chair, a présenté, avec une violente clameur et des larmes, des implorations et des supplications… » (He 5, 7). Et, sur la croix, il poussa « un grand cri » : « Éli, Éli ! lema sabachtani ? Mon Dieu, mon Dieu ! pourquoi m’avez-vous abandonné ? » (Mt 27, 46).

 

Et il m’a exaucé.

« J’ai crié vers Dieu dans la prière et il m’a exaucé à cause de sa piété – , et ille pro sua pietate exaudivit me », commente saint Robert Bellarmin [11], en accommodant la suite de la citation d’Hébreux 5, 7 que nous venons de citer. Car ce n’est pas la piété de l’orant dont il s’agit ici, comme à Gethsémani, mais la piété – ou plutôt la bonté, la pitié – de Dieu, qui écoute toujours une prière faite avec foi. « Orasti, ergo exauditus es ! » s’écrie saint Augustin [12], « Tu as prié, donc tu es exaucé ! », comme si c’était infaillible. Ça l’est en effet, dès lors que la prière obéit à quatre conditions « dont la réunion fait qu’on obtient toujours ce qu’on demande : il faut demander pour soi, ce qui est nécessaire au salut, avec piété et avec persévérance [13] », dit saint Thomas. Alors se réalise ce que Dieu dit à Moïse : « J’ai vu l’affliction de mon peuple, j’ai entendu ses gémissements, et je suis descendu pour le délivrer » (Ex 3, 7-8).

Le remède à l’affliction est donc dans la prière. « Jam autem ipse clamor ad eum [Deum] nostra erit requies, et ipsa conversio deprecandi, maxima pars ac spes est salutis ! La clameur élevée vers Dieu nous apportera déjà le repos et le fait même de se tourner vers lui par la prière garantit la plus grande part et l’espérance du salut », a écrit saint Hilaire [14].

Bien plus, éclairée, sanctifiée par la prière, la détresse cesse d’être déprimante et stérile ; elle devient avantageuse et révèle tout son profit, à commencer par celui-ci : nous expérimentons le bienfait et la nécessité de la prière confiante. C’est ce qu’explique saint Jean Chrysostome :


 

Le bénéfice de l’angoisse, c’est qu’elle amène les cœurs anxieux à la vraie prière. […] Quand donc vous êtes dans l’affliction, ô âme bien-aimée, ne désespérez pas, ne vous laissez pas abattre, c’est alors surtout que vous devez vous relever, car à cette heure d’angoisse vos prières sont plus pures, et plus grande est pour vous la bienveillance de Dieu. […] Si le prophète a dit : Dans mon angoisse, j’ai crié et il m’a exaucé, c’est pour que vous appreniez à vous élever peu à peu et, pour ainsi dire, à donner des ailes à votre prière, à ne pas vous impatienter, à ne pas vous aigrir dans les afflictions, mais à en comprendre le bénéfice [15]. »

 

— Verset 2 :

Seigneur, délivrez mon âme des lèvres injustes et de la langue trompeuse.

Le psalmiste formule sa requête : il demande que son âme – c’est-à-dire lui-même, sa personne [16] – soit libérée des paroles iniques, des calomnies et des mensonges de ses ennemis. En effet, fait remarquer saint Robert Bellarmin [17], c’est là l’un des maux principaux et des plus habituels de notre pèlerinage ici-bas. Aussi ce thème est-il fréquent dans les textes de la Bible. Nous avons cité plus haut Jérémie, nous pourrions donner de nombreux passages de psaumes, fort éloquents en cette matière. Par exemple, ces versets du psaume 11 :

 

Sauvez-moi, Seigneur, car il n’y a plus de saint, car les vérités ont été diminuées par les enfants des hommes. On se dit des mensonges les uns aux autres ; on parle avec des lèvres flatteuses et un cœur double. Que le Seigneur retranche toutes les lèvres flatteuses, la langue qui discourt avec jactance, ceux qui disent : « Par notre langue nous sommes forts ; nous avons avec nous nos lèvres : qui serait notre maître ? [Ps 11, 2-5 [18].]

 

A labiis iniquis, a lingua dolosa. Que veulent dire ces lèvres iniques et cette langue trompeuse ? Sont visées non seulement les paroles injustes et perfides (détraction, injures, calomnies, faux témoignages et toute forme de péchés de la langue contre la justice), mais aussi les paroles de mépris, les mensonges, l’adu

lation, la simulation, la fourberie (autrement dit les péchés de la langue qui blessent la vérité).

Car on peut trouver des lèvres iniques sans langue trompeuse, comme dans l’injure ou la détraction proférées ouvertement, mais lorsque la langue trompeuse s’ajoute aux lèvres iniques, alors, le mal commis est beaucoup plus grave. C’est pourquoi le psaume 42 demande à Dieu : « Ab homine iniquo et doloso eripe me, de l’homme inique et fourbe, arrachez-moi [19] ! »

Toutefois, l’hébreu semble ignorer ces nuances et se contenter de répéter deux fois la même idée sous des expressions différentes : Délivrez mon âme de la lèvre menteuse (rq,v≤, shèqèr), de la langue trompeuse (hY:mir“, remiyâh). Ce genre de parallélisme synonymique est très fréquent dans la poésie hébraïque.

Cet artifice, cette tromperie de la langue, saint Augustin la définit fort bien, avec son sens des formules : « Quæ est lingua dolosa ? Subdola, habens imaginem consulendi, et perniciem nocendi – Qu’est-ce qu’une langue trompeuse ? Une langue fourbe, qui a l’apparence de conseiller et la perfidie de nuire [20]. »

 

Et, de fait, les péchés de la langue dominent le monde et font beaucoup de mal. Ils sont de ceux que l’Écriture menace des plus terribles châtiments, comme on le verra plus loin, parce qu’ils sont la source de grands et parfois d’irréparables dommages pour les âmes. C’est pourquoi le chrétien doit s’en garder avec le plus grand soin. Telle est la recommandation de saint Jacques dont l’épître (chapitre 3) fournit le meilleur commentaire de notre verset :

 

Mes frères, […] nous péchons tous en beaucoup de choses. Si quelqu’un ne pèche pas en parole, c’est un homme parfait, capable de tenir aussi tout son corps en bride. Quand nous mettons aux chevaux un mors dans la bouche, pour nous en faire obéir, nous gouvernons aussi leur corps tout entier. Voyez encore les vaisseaux : tout grands qu’ils soient, même poussés par des vents impétueux, ils sont dirigés par un tout petit gouvernail, au gré du pilote qui les conduit. De même la langue est un membre minuscule ; mais elle peut se vanter de bien grandes choses ! Voyez : une étincelle peut embraser une grande forêt ! La langue aussi est un feu, un monde d’iniquité. Cette langue, qui n’est qu’un de nos membres, est capable d’infecter tout le corps ; elle enflamme le cours de notre existence, enflammée qu’elle est elle-même du feu de l’enfer. Toutes les espèces de quadrupèdes, d’oiseaux, de reptiles et d’animaux marins peuvent se dompter, et ont été domptés par l’homme. Mais la langue, aucun homme ne peut la dompter : c’est un fléau qu’on ne peut arrêter ; elle est remplie d’un venin mortel. Par elle, nous bénissons le Seigneur et notre Père, et par elle nous maudissons les hommes faits à l’image de Dieu. De la même bouche sortent la malédiction et la bénédiction ! Il ne faut pas, mes frères, qu’il en soit ainsi. [Jc 3, 2-10.]


 

— 2e strophe. Verset 3 :

Que va-t-il te donner et qu’ajoutera-t-il, pour toi, langue trompeuse ?

Quid detur… quid apponatur… ? La Vulgate et les Septante ont compris yuttan (ˆTæYU) et yûsaf (πsæWY), au passif, au lieu de yitten (ˆT´YI) et yôsîf (πysiYO), à l’inaccompli actif : « Que te sera-t-il donné et que te sera-t-il ajouté pour ta langue trompeuse ? » (au lieu de : « Que [Dieu] va-t-il te donner et qu’ajoutera-t-il… »). Le sens est au fond le même : Quel châtiment proportionné à la grandeur de ta malice Dieu t’infligera-t-il ?

Le psalmiste, ici, interpelle les calomniateurs et les menace. Dialogue fictif, dont il formule lui-même la question (verset 3) et la réponse (verset 4).

 

La question s’inspire de la formule imprécatoire courante qui appartient au langage solennel des serments : « Qu’ainsi te fasse Dieu et pis encore ! », comme dans cette parole de Saül à son fils Jonathas, qui avait inconsciemment violé un vœu imprudent de son père : « Que Dieu me traite dans toute sa rigueur si tu ne meurs pas, Jonathas [21] ! »

On notera cependant que, dans l’hébreu, le premier tibi (à toi) est au masculin (Ú˝l]) et le deuxième au féminin (Ë˝l;) : si donc le deuxième s’applique sans ambiguïté à la langue trompeuse (« que te donnera-t-il encore, à toi, langue trompeuse ? »), le premier peut désigner soit le sujet de cette langue, c’est-à-dire le calomniateur (ce qui est le plus attendu), soit le psalmiste, victime de cette langue fielleuse. En ce dernier cas, ce n’est évidemment plus le psalmiste qui parle, mais un interlocuteur invisible qui s’adresse à lui et lui dit : « Que peut-il t’arriver de plus ? » La calomnie n’est-elle pas en effet le mal le plus détestable qui puisse arriver à l’âme juste ? Du coup, quelques auteurs retiennent ce sens, ce qui les conduit à appliquer les deux tibi au psalmiste calomnié. Cela donne, littéralement : « Quel mal plus grand peut-il t’arriver et être ajouté pour toi, que celui d’une langue fourbe ? », comme s’il y avait : supra linguam dolosam ou super malum linguæ dolosæ [22]. Mais cette lecture, possible en latin (le latin ne permet pas de distinguer le genre des deux tibi), ne correspond pas au texte hébreu.

 

Saint Augustin, de son côté, lisait un texte encore un peu différent et comprend donc qu’en ce verset 3, c’est Dieu qui s’adresse affectueusement au psalmiste et, au-delà, au chrétien : « Que te sera-t-il donné, que sera-t-il mis devant toi contre la langue trompeuse ? » (Quid detur tibi, aut quid apponatur tibi, contra linguam dolosam ?) D’où cette glose de l’évêque d’Hippone : « Qu’as-tu [en fait d’armes] contre la langue trompeuse, que peux-tu lui opposer, comment peux-tu te protéger contre la langue trompeuse [23] ? » Il s’ensuit que

l’interprétation du verset suivant (qui répond à la question posée) est elle aussi différente : les « flèches aiguës » et les « charbons de désolation » ou « dévastateurs » ne signifieront plus les châtiments par lesquels Dieu punit les calomniateurs, mais désigneront les armes, les remèdes divins par lesquels le juste se défend contre la langue trompeuse, à savoir : les paroles de Dieu (les flèches), seules capables d’arrêter « les traits enflammés du Malin – tela nequissimi ignea » (Ep 6, 16), et le bon exemple (les charbons), allumé au feu de la charité. Saint Augustin en profite pour tirer quelques leçons spirituelles :

 

Ces flèches sont les paroles de Dieu. Qu’on les lance, elles pénètrent les cœurs. Mais ces flèches, en traversant les cœurs, y allument un vif amour au lieu d’y apporter la mort. Le Seigneur sait attiser l’amour avec ces flèches, et nul ne lance une flèche d’amour mieux que celui qui lance la flèche de la parole ; il perce le cœur de celui qui l’aime, afin de l’aider à aimer davantage. […]

Et quels sont ces charbons de désolation ? C’est peu de n’avoir que la parole pour agir contre les langues trompeuses, […] il faut l’exemple. L’exemple est donc le charbon de désolation. […] Une funeste végétation s’était faite en l’âme, végétation de pensées terrestres, d’affections mondaines ; voilà ce que brûlent ces charbons dévastateurs, afin que le champ se déblaie et se purifie, et que Dieu puisse y construire son édifice [24]. »

 

Évidemment, nous sommes loin du sens littéral. Il convenait toutefois de faire connaître cette interprétation, même si elle est plutôt une adaptation sur le texte. On la trouve d’ailleurs également dans une lettre de saint Jérôme au pape saint Damase [25].

 

— Verset 4 :

Des flèches aiguisées de guerrier avec des braises de rôtem [genêts].

C’est la réponse à la question posée. Elle annonce le châtiment divin qui va fondre sur les calomniateurs.

Ce châtiment est non seulement à la mesure de la perversité du mal, mais encore en rapport avec le mal : la langue mauvaise, dit l’Écriture, est comme un glaive acéré, une flèche aiguisée qui blesse l’innocent par ses traits acérés [26] ; elle

est aussi comme un feu qui brûle, dont la combustion est lente et prolongée, semblable à celui de l’enfer [27].

Eh bien ! la punition du calomniateur correspondra à la nature de son péché : il sera frappé par où il a péché – « on est puni par où l’on pèche », dit le livre de la Sagesse [28] –, il sera châtié par des flèches aiguisées [29] et par des charbons ardents [30] !

Ce juste et sage jugement de Dieu fait l’admiration de David dans le psaume 7. Dieu, qui est pourtant si patient, éprouve contre le péché une perpétuelle indignation, car sa justice et sa sainteté ne sauraient rester en repos en face du mal moral. Mais la manière « médicinale » dont il punit le pécheur est vraiment digne de réflexion : le châtiment du méchant est le résultat naturel de sa conduite.

 

[Le méchant] aiguise son glaive, il bande son arc et l’ajuste ; et c’est pour lui qu’il apprête ces instruments de mort, qu’il rend ses flèches incendiaires !

Le voici en travail de malheur, il conçoit un méfait et enfante un mensonge.

Il ouvre une fosse, il la creuse et tombe dans le trou qu’il a fait !

Son méfait lui revient sur la tête, sa violence lui descend sur le crâne !

Je rendrai gloire au Seigneur pour sa justice et je chanterai pour le nom du Seigneur, le Très-Haut. [Ps 7, 13-17.]

 

On aura remarqué que le texte parle des « flèches aiguisées d’un guerrier » (potentis, gibbôr). Ce « puissant » ou ce « guerrier », s’il ne s’agit pas d’un simple ornement destiné à renforcer l’image (les flèches ne vont pas sans l’archer), désigne peut-être le fléau des invasions, que Dieu utilise pour punir le mensonge quand il est institutionnalisé. (On peut y voir une allusion aux Mèdes et aux Perses, vainqueurs des Babyloniens, si l’on estime que les « langues menteuses » sont les païens oppresseurs au milieu desquels les Juifs se trouvaient exilés.)

Mais, plus probablement, ce guerrier n’est autre que Dieu lui-même, le fort par excellence qui dispose de moyens puissants et infaillibles pour exercer sa justice. (En Isaïe 9, 5, le Messie est appelé « El-gibbôr, Dieu fort », c’est l’un de ses noms propres.) Il faut donc comprendre : Dieu en personne se chargera de la besogne ; il aiguisera lui-même les flèches et allumera les charbons, car : « cum sanctis sanctus eris, et cum viro innocente innocens eris ; et cum electo electus eris, et

cum perverso perveteris – avec les saints, vous vous montrez saint et avec l’homme innocent, vous vous montrez innocent ; avec ce qui est pur, vous vous montrez pur, mais avec le pervers, vous vous montrez retors ! » (Ps 17, 26-27). Hardi anthropomorphisme pour décrire l’attitude de Dieu à l’égard des hommes : avec les bons, Dieu agit avec bonté ; mais avec ceux qui pervertissent leurs voies, Dieu rend en quelque sorte les siennes tortueuses, pour châtier ces grands coupables. Il y a là, sans doute, une expression de la rétribution divine qui s’énonce encore en termes de talion, mais, plus profondément, il faut y voir une autre formulation de ce que nous avons rencontré plus haut : le pécheur est puni par où il a péché, Dieu rend à chacun selon ses œuvres.

 

Des flèches aiguisées avec des charbons ardents : la tradition a compris le « avec » (‘im en hébreu) au sens conjonctif : des flèches et (ainsi que) des charbons. Les modernes optent pour un sens prépositif : des flèches aiguisées avec (au moyen de) des charbons. On aiguisait en effet les têtes de flèches en métal (bronze ou fer) en les chauffant aux braises ardentes du genêt [31].

Ces charbons « ardents » sont en effet appelés, dans l’hébreu, de « rôtem [32] », c’est-à-dire d’une sorte de genêt qui abonde en Galaad et en Arabie, et dont la combustion lente et tenace produit une intense chaleur [33]. Les Septante ont rendu l’expression par « braises du désert » ; ce que la Vulgate a transposé métaphoriquement : « braises de désolation ».

 

Cette strophe est donc une imprécation : le psalmiste prédit et même appelle sur ceux qui l’oppressent de leurs calomnies les plus terribles châtiments divins. La mentalité actuelle s’offusque de ces passages qu’on rencontre pourtant assez souvent dans les psaumes. Comment Dieu peut-il autoriser un tel esprit vengeur ? Cela paraît contraire au commandement de la charité. Les modernes s’en sortent en disant que l’ancien Testament était encore dominé par la loi du talion. Ce n’est pas faux, mais c’est tout de même une dérobade, car ces textes inspirés ne s’adressent pas seulement aux Juifs de l’ancienne Loi ! Le malaise est si grand que la Liturgie des Heures, c’est-à-dire le nouvel Office de l’Église conciliaire, n’a pas hésité à censurer le psautier et à supprimer arbitrairement beaucoup de ces versets imprécatoires, évidemment peu compatibles avec l’esprit œcuménique !

Par conséquent, avant de quitter cette strophe, il est bon de justifier ce genre d’imprécations. Faisons-le en citant saint Thomas : 

 

Ces sortes d’imprécations contenues dans l’Écriture peuvent s’interpréter de trois manières. 1º Comme des prédictions, et non comme des souhaits ; ainsi : « Que les pécheurs aillent en enfer » (Ps 9, 18), signifie : « Ils iront » en enfer. 2º Comme des souhaits ; mais alors le désir de celui qui souhaite ne se rapporte pas à la peine des hommes, mais à la justice de celui qui punit, selon cette parole du Psaume (58, 11) : « Le juste se réjouira en voyant la vengeance » ; car Dieu lui-même, en punissant, « ne se réjouit pas de la perdition des impies », dit la Sagesse (1, 33), mais de sa propre justice, selon la parole du Psaume (11, 7) : « Le Seigneur est juste et aime la justice. » 3º Comme un désir d’éloigner le péché et non comme un désir du châtiment lui-même, ainsi souhaite-t-on que les péchés soient détruits, et que les hommes vivent [34].

 

Dans le cas qui nous occupe, dans la mesure où la menace n’est pas proférée comme un souhait mais comme une affirmation, c’est la première explication qui paraît la mieux convenir : le psalmiste prédit le châtiment qui attend les calomniateurs.

 

— 3e strophe. Verset 5 :

Malheur à moi car je suis exilé à Meshek ; je demeure parmi les tentes de Cédar !

Ici encore, les Septante et la Vulgate présentent une petite variante et disent : « Hélas ! mon exil s’est prolongé : j’ai habité avec les habitants de Cédar ». La raison en est la suivante : les traducteurs de la version grecque ont lu le mot gartî (yTir“ g", « je suis exilé », du verbe gwr, être exilé, habiter) comme un nom : « mon exil ». Et ils ont compris le mot mèshèk (Ëv,m≤), qui désigne un lieu géographique, comme un verbe (mâshâk, faire durer, se prolonger). D’où la traduction latine, calquée sur le grec : incolatus meus prolongatus est, « mon exil s’est prolongé ».

Ces variantes ne doivent pas nous étonner. Le texte hébreu, à l’origine, n’était pas vocalisé. Ce n’est qu’entre le VIe et le Xe siècle de notre ère que les Massorètes, comme on les appelle, ont inventé l’actuel système de vocalisation du texte hébraïque par des points-voyelles, pour en fixer le sens, car la connaissance de l’hébreu se perdait. Par conséquent, le texte dont disposaient les traducteurs grecs de la Septante, entre le IIIe et le Ier siècle avant Jésus-Christ, tout comme le texte que lisait saint Jérôme, vers 400 après Jésus-Christ, ne portait que les consonnes. En bien des occurrences, selon la vocalisation adoptée, divers sens étaient donc possibles, surtout en ce qui concerne les formes verbales, les noms propres, et, par suite, plusieurs solutions s’offraient au choix des traducteurs. C’est ce qui explique les multiples variantes de détail qui existent aujourd’hui entre les diverses versions : elles résultent de lectures différentes d’un même mot (et aussi, parfois, de fautes de copistes). Mais la substance du texte n’en est pas pour autant altérée, empressons-nous de le dire.

 

Meshek, selon l’opinion commune, est la patrie des « Mosques », peuplade à demi sauvage du Caucase, résidant entre la mer Caspienne et la mer Noire, de souche japhétite [35], dont il est question en Ezéchiel 27, 13 ; 32, 26-27, etc., et où régnait le fameux Gog, chef des puissances mauvaises engagées dans un ultime combat contre Dieu et son peuple (Ez 38, 2) ou, comme dit l’Apocalypse, contre le « camp des saints » (Ap 20, 8).

Les tentes de Qédar (ou Cédar) désignent les farouches tribus nomades d’Arabes qui peuplaient le désert syrien et allaient et venaient entre l’Arabie Pétrée et la Babylonie – Cédar est en effet l’un des fils d’Ismaël (Gn 25, 13). La Bible cite plusieurs fois ces tribus (Is 21, 16 ; 42, 11 ; Jr 49, 28 ; Ez 27, 21, etc.).

 

L’exil dont parle notre verset ne semble donc pas devoir être pris au sens strict, car les pays indiqués (Meshek et Cédar) sont fort éloignés l’un de l’autre : ils ont ici une valeur symbolique [36] ; ils sont cités comme le type de la société la plus barbare, la plus inhospitalière, la plus ennemie du vrai Dieu, un peu comme nous dirions, en langage moderne, les Vandales ou les Huns.

Peut-être faut-il voir aussi dans cette mention de Meshek et Cédar, situés géographiquement aux deux extrémités Nord-Est et Sud-Ouest du royaume de Babylone, une allusion à l’ensemble de cet empire païen et idolâtre où le peuple hébreu fut retenu captif soixante-dix ans, sans cesse menacé dans la pureté de sa foi monothéiste, obligé de se garder de la contamination ambiante et réduit à vivre du souvenir de sa patrie perdue [37].

 

Quoi qu’il en soit, le sens reste le même : le psalmiste se plaint amèrement de devoir séjourner dans un monde hostile, comme un exilé loin de sa patrie aimée.

Et tel est, en effet, le destin du chrétien ici-bas.

Il doit lui aussi, quoi qu’il fasse, demeurer souvent à Meshek et au milieu des tentes de Cédar. Notre-Seigneur nous en a avertis : le bon grain ne doit être séparé de l’ivraie qu’au temps de la moisson, en attendant il grandit avec elle [38] 

(Mt 13, 24-30). Nous devons donc vivre sur terre en compagnie des méchants et, non seulement leur hostilité, mais le simple spectacle de leur vie, si notre christianisme n’est pas complètement dégénéré, doit nous peiner :

 

La fumée et la vapeur fatiguent moins les yeux que le commerce des méchants n’attriste l’âme. Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même prend soin de nous montrer combien de pareilles fréquentations sont à charge. En effet, quand il s’écrie : « Jusqu’à quand serai-je avec vous ? Jusqu’à quand vous supporterai-je ? » [Mt 17, 17], n’est-ce pas dire en termes moins clairs : « J’ai demeuré avec les habitants de Cédar » [39] ?

 

A cette peine de la promiscuité du mal, s’ajoute celle de l’exil. C’est ce que le verset suivant (6), du moins dans la version latine, soulignera à nouveau : « Multum incola fuit anima mea – mon âme a été trop longtemps exilée ! », elle n’en peut plus…

Saint Paul parle souvent de l’exil de cette vie qui se prolonge toujours trop au goût de l’âme éprise de Dieu : « Aussi gémissons-nous, dans cette tente [de notre condition terrestre], dans l’ardent désir que nous avons d’être revêtus de notre demeure céleste […]. Tant que nous sommes dans cette tente, nous gémissons, accablés, parce que nous voulons revêtir l’autre par-dessus, afin que ce qu’il y a de mortel soit englouti par la vie » (2 Co 5, 2-4).

 

En parlant ainsi, avertit saint Jean Chrysostome, il ne s’agit pas d’accuser la vie présente : elle est l’œuvre de Dieu. Mais je vous excite et vous invite à désirer les biens futurs […] et à ne point partager les sentiments de quelques âmes vulgaires qui, après de longues années de vie, se plaignent de leur brièveté. Quoi de plus déraisonnable et de plus sot ? Alors qu’on leur propose le ciel et ses biens, des biens « que l’œil n’a point vus et que l’oreille n’a point entendus » [1 Co 2, 9], ces gens restent bouche bée devant des ombres [40]… 

 

Ce n’est pas tout. Non seulement le chrétien est en exil sur cette terre, mais il y est un pérégrinant, un simple voyageur de passage. C’est encore saint Jean Chrysostome qui le relève :

 

Notre vie présente est un exil. Que dis-je, un exil ? C’est quelque chose de pire. Notre-Seigneur lui-même l’a appelée une voie quand il a dit : « La porte de la vie est resserrée et la voie qui y mène est étroite » (Mt 7, 14) [41].


 

C’est ce qu’insinue notre psaume en parlant des tentes de Cédar. L’homme ici-bas n’est qu’un nomade, un « viateur », toujours en marche, sans patrie stable. Sa demeure n’est pas fixe, elle n’est qu’une tente, « sans portes ni verrous [42] », hâtivement dressée pour la halte et démontée le jour suivant.

Saint Chrysostome remarque que c’est là la meilleure et par conséquent la première science que nous devons posséder : il nous faut savoir que nous ne sommes en ce monde que des voyageurs. Cette conviction est la racine et le fondement de toute vertu. Les anciens patriarches n’eurent pas d’autre doctrine spirituelle et saint Paul les loue hautement d’avoir confessé « qu’ils étaient étrangers et voyageurs sur cette terre » (He 11, 13), autrement dit des pèlerins : « Marche devant ma face et soit parfait ! » disait Dieu à Abraham (Gn 17, 1).

 

Une dernière remarque : Cédar vient de la racine rdq (qdr), qui veut dire : s’assombrir, s’obscurcir, être en tenue de deuil (voir Ps 34, 14 ; Jb 5, 11). On se souvient que l’épouse du Cantique (figure de l’âme chrétienne), pour se décrire, en appelle aux tentes de Cédar et aux pavillons de Salomon : « Nigra sum sed formosa, filiæ Jerusalem, sicut tabernacula Cedar, sicut pelles Salomonis – Je suis noire mais belle, filles de Jérusalem, comme les tentes de Cédar, comme les pavillons de Salomon » (Ct 1, 4). Elle est noire comme les tentes hâlées des nomades [43], et belle, radieuse, comme les riches pavillons du roi Salomon. Au sens spirituel, commente saint Robert Bellarmin [44], cela veut dire que l’âme, pour devenir l’épouse de Jésus-Christ, doit tout quitter, traverser un désert sans ombre et sans eau, subir mille épreuves et ténèbres dans son corps et dans son âme (les « nuits » de saint Jean de la Croix), pour enfin sentir l’amour purifiant. Elle doit être comme calcinée par le Soleil divin en vue d’une beauté nouvelle : telle est la raison d’être de son exil ici-bas ; elle doit « habiter avec les habitants de Cédar », être purifiée, afin de pouvoir entrer et demeurer dans les pavillons éternels du véritable Salomon, le Grand Roi Jésus-Christ, son époux divin.

 

— Versets 6 et 7 :

Trop longtemps mon âme a séjourné parmi ceux qui haïssent la paix. Moi, je suis [pour la] paix, mais, sitôt que je parle, eux, ils sont pour la guerre.

La Vulgate fait commencer le verset 7 au milieu du verset 6 de l’hébreu.

Mais, sans que cela change le sens, le texte hébreu paraît plus équilibré et, si l’on suit la ponctuation de l’hébreu, l’affirmation elliptique, ramassée, du ver

set 7, intraduisible telle quelle, a beaucoup plus de force et de relief : « Moi, paix ! (et [45]) sitôt que je parle, eux, pour la guerre ! »

Le psalmiste dit clairement ce que la métaphore du verset précédent faisait pressentir obscurément : « J’ai séjourné avec les habitants de Cédar… mon âme a trop longtemps supporté l’exil, au milieu de ceux qui haïssaient la paix (his qui oderunt pacem). » Ce qui rend le séjour de l’exilé « au milieu des tentes de Cédar » particulièrement pénible, c’est l’absence de paix.

La paix est en effet l’un des caractères les plus marquants et les plus enviables de la Cité de Dieu à laquelle aspire le juste. Et dès ici-bas, en attendant la paix parfaite du ciel, l’âme soumise à Dieu, rendue vivante par la grâce et intérieurement réglée par l’ordre qui règne en elle (« la paix est la tranquillité de l’ordre » a dit saint Augustin), goûte déjà quelque chose de la sérénité des élus. « Je vous laisse la paix, a dit Notre-Seigneur à ses apôtres avant de les quitter, je vous donne ma paix ; mais je ne la donne pas comme le monde la donne » (Jn 14, 27). Et saint Paul adressait aux Colossiens ce souhait, qui définit en quelque sorte l’état du chrétien au milieu de la tourmente du monde : « Que la paix du Christ [46] règne dans vos cœurs ! » (Col 3, 15).

L’univers des hommes, au contraire, ne connaît pas la vraie paix et combat ceux qui la cherchent ou la possèdent : « impugnabant me gratis – ils m’assaillaient sans raison. » C’est pourquoi garder la paix dans ce monde ne va jamais sans sacrifices ni souffrances : le Christ a voulu que ses disciples soient « comme des brebis au milieu des loups » (Mt 10, 16).

Le chrétien doit pourtant être un homme de paix [47], non seulement avec les pacifiques, mais même avec ceux « qui haïssent la paix » ; il doit rester brebis au milieu des loups :

 

Ne dites pas : « J’ai trop souffert, c’est pourquoi je suis dur et aigri ». Eussiez-vous souffert mille maux, c’est en restant brebis que vous triompherez des loups. […] Quoi de plus doux que la brebis ; quoi de plus sauvage que le loup ? Le loup sera cependant vaincu par la brebis, comme on l’a vu pour les apôtres. Car il n’y a rien de plus puissant que la mansuétude, rien de plus ferme et de plus fort que la douceur. […] Et ne dites pas : cet homme est méchant, je ne puis le supporter. Car c’est surtout avec des personnes grossières et inhumaines qu’il nous faut

faire preuve de douceur. C’est alors qu’éclate la vertu, c’est alors que son utilité, son heureux succès, ses fruits brillent à tous les yeux [48].

 

Le texte du nouveau Testament qui prolonge et explique le mieux la finale de notre psaume est sans conteste la déclaration que Jésus fit à ses apôtres, le Jeudi saint au soir, après leur avoir promis sa paix :

 

Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï le premier. Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui lui appartient en propre. Mais parce que vous n’êtes pas du monde et que mon choix vous a tirés du monde, à cause de cela, le monde vous hait. Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite : Le serviteur n’est pas plus grand que le maître. S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront, vous aussi ; s’ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre. Mais ils vous feront tout cela à cause de mon nom, parce qu’ils ne connaissent pas celui qui m’a envoyé. Si je n’étais pas venu, et que je ne leur eusse point parlé, ils seraient sans péché ; mais maintenant leur péché est sans excuse. Celui qui me hait, hait aussi mon Père. Si je n’avais pas fait parmi eux des œuvres que nul autre n’a faites, ils seraient sans péché ; mais, maintenant, ils ont vu et ils me haïssent, moi et mon Père. Mais cela est arrivé afin que s’accomplît la parole qui est écrite dans leur Loi : ils m’ont haï sans raison. [Jn 15, 18-25].

 

*

 

Saint Robert Bellarmin, en conclusion de son commentaire, applique tout ce psaume 119 à Notre-Seigneur Jésus-Christ. Avec lui, passons une dernière fois en revue chacun des versets et admirons de quelle manière notre Sauveur en a réalisé point par point toutes les assertions :

 

Certes, l’ensemble de ce psaume convient à tous les élus, mais il s’applique surtout au chef des élus, au Christ, puisqu’il fut « viateur », ayant revêtu notre condition charnelle passible.

Véritablement, en effet, il a crié vers le Seigneur, son Père, chaque fois qu’il passa la nuit à prier Dieu, ou, plus tard, dans son agonie au jardin des Oliviers et enfin sur la croix. Et il fut exaucé en toute vérité, lorsque Dieu l’a exalté et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom (Ph 2, 9).

De même, il a réellement souffert de la lèvre inique et des langues menteuses, jusqu’à la mort, comme cela se voit avec évidence dans tout le cours des Évangiles.

En vérité il a pu dire : « Mon exil s’est prolongé », comme l’Évangile en témoigne en rapportant ses paroles : « Génération adultère et incrédule, jusqu’à quand serai-je avec vous ? jusqu’à quand vous supporterai-je ? » (Mc 9, 18).

En vérité, également, il a habité avec les habitants de Cédar, car, bien qu’il fût lui-même la lumière et que, pour cette raison, il ne demeurait pas en Cédar, c’est-à-dire dans les ténèbres [49], mais dans la lumière, il s’est pourtant montré avec les habitants de Cédar et a séjourné au milieu d’eux.

Enfin, vraiment, avec ceux qui haïssaient la paix, il était pacifique : outragé, il ne maudissait pas ; maltraité, il ne proférait point de menaces (1 P 2, 23). Et tandis qu’il leur parlait de la paix, de la charité, du Royaume de Dieu, eux dressaient des embûches contre lui sans raison ni sujet, comme il le notifia lui-même en disant : « Mais c’est pour que soit accomplie la parole écrite dans leur Loi : ils m’ont haï gratuitement. » (Jn 15, 25) [50].

 

 

Utilisation liturgique

 

Pour mieux profiter des enseignements de ce psaume, signalons pour finir les applications qu’en fait l’Église dans sa prière liturgique.

 

1. — Ce psaume se récite, dans le grand Office, aux vêpres du lundi (c’est le 2e psaume), avec le verset 1 pour antienne : « Clamavi : et exaudivit me. »

2. — Comme prière de Notre-Seigneur dans sa Passion, on le trouve aux vêpres du Samedi saint [51], avec une antienne inspirée des versets 6 et 7.

3. — Comme prière de l’âme rachetée désirant sa complète délivrance et la vision de Dieu dans le ciel, on le dit aux vêpres des défunts, avec le début du verset 5 pour antienne : « Heu mihi, quia incolatus meus prolongatus est. » En effet, la traduction adoptée ici par la Vulgate donne un sens qui s’applique parfaitement aux âmes du purgatoire et c’est pourquoi l’Église utilise ce verset dans la liturgie des défunts.

4. — Enfin, avec les autres psaumes graduels, il se récite aux petites Heures du petit Office de la sainte Vierge.

5. — Ajoutons, pour être complet, que les versets 1 et 2 forment le texte du Graduel de la messe du 2e vendredi de Carême et du 2e dimanche après la Pentecôte.

 

(à suivre.)


[1]— Saint Jérôme nous a laissé trois traductions latines du psautier :

– Pour la première, il se contenta de retoucher la traduction de l’ancienne version latine, la Vetus Itala, qui était à son époque la version reçue dans le monde latin. On nomme cette révision, non sans quelque imprécision, le psautier Romain (Ro), parce que c’est le texte qui prévalut dans la liturgie romaine précarolingienne.

– Insatisfait de son travail, saint Jérôme fit plus tard une deuxième révision, en recourant aux versions grecques et notamment à la Septante, réputée plus fidèle que la vieille version latine. C’est pourquoi cette deuxième traduction est très proche du texte grec. Répandue dans tout l’Occident par Alcuin, elle a reçu le nom de psautier Gallican (Ga) ; c’est elle qui figure dans les éditions typiques de la Vulgate et que l’Église latine utilise pour la récitation liturgique des psaumes.

– Enfin, dans son désir de coller davantage au texte original, le saint fit une troisième traduction du psautier, immédiatement sur l’hébreu cette fois ; c’est ce psautier qu’il présente à Sophronius dans sa lettre Scio quosdam et qu’on appelle Psalterium iuxta Hebræos (He). Dom Henri de Sainte-Marie en a publié une édition critique en 1954.

[2]In librum psalmorum commentariorum liber unus (PL 167, 1182-1234).

[3]Commentaria in psalmos (PG 23, 63-1396 et PG 24, 9-76).

[4]Enarrationes super psalmos, sur le psaume 119, PL 37, 1599.

[5]— Si 51, 1-12. Ce passage est une prière en forme de psaume que l’auteur de l’Ecclésiastique, Jésus, fils de Sirach, a ajouté en appendice à son livre.

[6]— Qu’on pense, par exemple au « Principe et fondement » que saint Ignace a placé en tête de ses Exercices spirituels : « L’homme a été créé pour louer, honorer et servir Dieu… ».

[7]— Ainsi, dans le Ps 4, 2 : « Dans l’angoisse, [Seigneur] vous m’avez mis au large  – in tribulatione, dilatasti mihi. »

[8]— Jr 4, 31 : « Les affres comme d’une jeune femme en travail » ; voir aussi : 2 R 19, 3 ; Is 37, 3 ; Jr 50, 43, etc.

[9]— Voir : 1 S 10, 19 ; 2 S 4, 9 ; Ps 17, 7 ; 80, 8, etc.

[10]— Ainsi, dans le Ps 21, 12 : « Ne vous éloignez pas de moi, car la détresse (tribulatio) est proche. »

[11]— Saint Robert Bellarmin, Explanatio in psalmos, editio critica, Romæ, Pont. Univers. Gregorianæ, 1931, t. II, p. 713.

[12]PL 37, 1600.

[13]— Saint Thomas, II-II, q. 83, a. 15, ad 2.

[14]PL 9, 647A (sur le Ps. 119).

[15]— Cité par le père Hugueny o.p., Psaumes et cantiques du bréviaire romain, Bruxelles, 1922, t. II, p. 289. Dans les Œuvres complètes de saint Jean Chrysostome traduites par M. Jeanin (Bar-le-Duc, Guérin, 1855), cela se trouve dans le t. VI, p. 168 (traduction légèrement différente). Nous signalons qu’on trouve le texte grec (avec une traduction synoptique  en latin) dans Sancti Patris nostri Joannis Chrysostomi Opera omnia quæ exstant, par le père B. de Montfaucon o.s.b., Paris, Gaume, 1836, t. V (le commentaire du Ps 119 est aux pages 394-401).

[16]— Saint Robert Bellarmin (ibid., p. 713) donne une autre explication, bien observée : il dit mon âme « parce que la langue trompeuse nuit peu si elle ne blesse l’âme en la conduisant à pécher. » En d’autres termes, le psalmiste ne demanderait pas tant d’être délivré de l’injure et de la calomnie, que de ne pas être entraîné à y céder à son tour par le consentement de son âme. Cependant, l’expression « mon âme » mise pour « moi » est un hébraïsme si courant dans l’Écriture que son emploi ne réclame ordinairement pas d’explication spéciale.

[17]— Saint Robert Bellarmin, ibid., p. 713.

[18]—Voir aussi Ps 51, 3-6 ; Ps 63 et Ps 139 passim, etc.

[19]— Ps 42, 1. (Voir le commentaire de saint Robert Bellarmin, ibid., p. 713.)

[20]PL 37, 1599-1600.

[21]— 1 S 14, 44. Heureusement pour Jonathas, le peuple empêcha Saül de mettre son serment à exécution.

[22]— Saint Robert Bellarmin expose ce sens après avoir présenté l’autre, plus littéral (ibid., p. 713).

[23]— « Quod habeas adversus linguam dolosam, quod opponas linguae dolosae, quo te munias adversus linguam dolosam ? » (PL 37, 1600).

[24]PL 37, 1600.

[25]— Les flèches aiguisées sont le symbole de « la purification des langues pécheresses par la Parole divine » , parce que la Parole de Dieu est « efficace et plus incisive qu’un glaive à deux tranchants » (He 4, 12). Saint Jerôme, Lettre XVIII à Damase et CXX à Hedybia, traduction Labourt, t. I, p. 69 et t. VI, p. 125.

[26]— Cf. Jr 9, 7 : « C’est un dard meurtrier que leur langue » ; Ps 10, 3 : « Car voici que les méchants ont bandé leurs arcs, ils ont placé leurs flèches sur la corde [dans leurs carquois], pour tirer dans l’ombre contre ceux qui ont le cœur droit » ; Ps 56, 5 : « Moi-même, je suis couché au milieu de lions qui dévorent les humains, dont les dents sont lance et flèches et la langue un glaive acéré » ; Ps 63, 4-5 : « [les méchants] aiguisent leur langue comme un glaive, ils ajustent pour flèche une parole amère pour tirer en cachette sur l’innocent, tirer soudain sans être vus » ; Pr 26, 18 : « Comme un furieux qui lance des traits enflammés, des flèches et la mort, ainsi est un homme qui a trompé son prochain », etc.

[27]— Cf. Pr 16, 27 : « L’homme pervers prépare le malheur et il a sur les lèvres comme un feu ardent » ; Jc 3, 6 : « La langue aussi est un feu, un monde d’iniquité. »

[28]— Sg 11, 16.

[29]— Voir, par exemple, Ps 37, 3 : « Seigneur […], vos flèches ont pénétré en moi, sur moi votre main s’est abattue » ; Ps 143, 6 : « [Seigneur] envoyez vos flèches et mettez-les [les ennemis] en déroute », etc.

[30]— Voir Ps 10, 6 (d’après l’hébreu) : « Sur les méchants puisse-t-il [Dieu] faire pleuvoir charbons ardents et soufre et que le vent brûlant soit leur part dans la coupe ! » ; Ps 139, 11-12 : « Qu’il [Dieu] fasse pleuvoir sur eux des charbons, qu’il les fasse choir dans le feu, dans les gouffres dont ils ne remontent pas ! Que le calomniateur ne tienne pas sur terre, que le malheur assaille à coups redoublés le violent ! »

[31]— Voir R. de Vaux, Les Institutions de l’Ancien Testament, t. II, p. 53.

[32]— Voir aussi : 1 R 19, 4 et Jb 30, 4 ; Ps 10, 6 ; 139, 10, etc.

[33]— Saint Jérôme, se faisant l’écho d’une rumeur locale, écrit à Fabiola : « On prétend que ce bois de génévrier conserve à tel point le feu qu’une braise couverte de la cendre de bois peut durer jusqu’à une année entière » (Lettre LXXVIII, traduction Labourt, Belles Lettres, t. IV, p. 71). Le père Emmanuel rapporte une attestation identique (Nouvel essai sur les psaumes, Mesnil-Saint-Loup, 1869, p. 266-267), en ajoutant : « Nous doutons néanmoins ». Au marché du Caire, on vendait encore, au XXe siècle, de grosses racines de genêt comme charbon de bois.

[34]— II-II, q. 25, a. 6 (Les pécheurs doivent-ils être aimés de charité), ad 3 ; voir aussi q. 83, a. 8 (Devons-nous prier pour nos ennemis ?), ad 1.

[35]— Voir la table des peuples, Gn 10, 2, où Meshek est donné comme un des fils de Japhet.

[36]— Le Targum porte, à la place de Meshek, « cum Asiaticis » – avec les Asiates ; et au lieu de Cédar, « cum tabernaculis Arabum » – avec les tentes des Arabes.

[37]— Ainsi parle le psaume 136 : « Près des cours d’eau de Babylone, là nous étions assis et pleurions au souvenir de Sion. Aux saules qui s’y trouvent, nous avions suspendu nos lyres. C’est là que nos geôliers nous demandaient des chants et nos ravisseurs, de la joie : “Chantez-nous, disaient-ils, un cantique de Sion”. Comment chanterions-nous le cantique de Yahvé sur un sol étranger ? Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite se dessèche ; que ma langue colle à mon palais… » (Ps 136, 1-6).

[38]— Saint Augustin commente : « J’ai habité avec les tentes de Cédar ; mon âme a été longtemps exilée : Tel est le cri du bon grain qui gémit parmi la paille (frumentorum vox est, inter paleas gementium). […] S’il est impossible aujourd’hui de séparer les bons des méchants, il faut tolérer cela pour un temps ; les méchants peuvent bien être mélangés avec nous dans l’aire, mais ils ne le seront point dans les greniers célestes. Et ceux qui paraissent mauvais aujourd’hui, demain peut-être seront bons ; et ceux qui s’enorgueillissent aujourd’hui de leur bonté, peuvent demain être méchants. » (PL 37, 1604-1605.)

[39]— Saint Jean Chrysostome, Opera omnia (Montfaucon), t. V, p. 399 ; Œuvres complètes (traduction Jeanin), t. VI, p. 170. Dans le même sens, voir Michée 7, 2 : « Malheur à moi […], l’homme saint a disparu de la terre et il n’y a plus un juste parmi les hommes ! – Periit sanctus de terra, et rectus in hominibus non est ! »

[40]— Saint Jean Chrysostome, ibid.

[41]— Saint Jean Chrysostome, Opera omnia, t. V, p. 397-398 ; Œuvres complètes, t. VI, p. 169.

[42]— Cette savoureuse expression, employée une trentaine de fois dans l’ancien Testament, vise les cités et les maisons ouvertes, insuffisamment protégées contre l’envahisseur, et, notamment, les implantations légères et éphémères des nomades. Voir Jr 49, 31 ; Ez 38, 11 ; Si 49, 13, etc.

[43]— Les tentes des nomades sont tissées en poil de chameau ou de chèvre, ce qui leur donne une couleur sombre que le soleil d’Orient vient noircir davantage.

[44]Ibid., p. 714.

[45]— Deux manuscrits hébreux, le Targum et toutes les versions suppriment le « et ». La traduction de saint Jérôme sur l’hébreu supprime même le « sitôt que » () et dit : « Ego pacifica loquebar et illi bellantia – Moi je tenais des propos pacifiques et eux, belliqueux. »

[46]— « La paix du Christ », parce qu’il n’y a pas de vraie paix en dehors du Christ. Saint Augustin le rappelle à la fin du commentaire de notre psaume : « Si enim amant pacem, Christum amant… Quare ? Quia de Christo ait Apostolus : Ipse est enim Pax nostra [Ep 2, 14] – S’ils [les païens] aiment la paix, ils aiment le Christ. Pourquoi ? Parce que c’est du Christ que l’Apôtre a dit : Lui seul est notre paix ! » (PL 37, 1605.)

[47]— Voir Rm 12, 18 : « S’il est possible, autant qu’il dépend de vous, soyez en paix avec tous » ; Ga 5, 22 : « Le fruit de l’Esprit, c’est […] la paix… » ; Mt 5, 9 : « Bienheureux les pacifiques, car ils seront appelés enfants de Dieu », etc.

[48]— Saint Jean Chrysostome, Opera omnia, t. V, p. 400 ; Œuvres complètes, t. VI, p. 171.

[49]— Allusion à l’étymologie de Cédar, comme cela a été expliqué plus haut.

[50]— « Totus hic psalmus convenit quidem omnibus electis, sed præcipue capiti electorum, Christo, quatenus viator erat secundum carnis passibilis conditionem. Vere enim clamavit ipse ad Dominum Patrem suum, pernoctans in oratione Dei et postea in horto et demum in cruce ; et verissime exauditus est cum exaltaverit illum Deus et dederit ei nomen super omne nomen (Ph 2, 9). Vere quoque passus est labia iniqua et linguas dolosas usque ad mortem, ut ex toto decursu Evangeliorum patet. Verissime dicere potuit : Incolatus meus prolongatus est, cum in Evangelio (Mc 9, 18) dixerit : “Generatio adultera et incredula, quamdiu apud vos ero, quamdiu vos patiar ?” Vere habitavit cum habitantibus Cedar quia, licet ipse lux esset ac per hoc in Cedar, i.e. in tenebris non habitaret sed in lumine, tamen cum habitantibus Cedar visus est et inter eos conversatus est. Denique vere cum iis qui oderunt pacem erat pacificus, quia cum malediceretur, non maledicebat, cum pateretur, non comminabatur (1 P 2, 23) ; et cum loqueretur illis de pace, de caritate, de Regno Dei, ipsi contra eum impugnabant sine ulla ratione vel causa quod Io 15, 25 ipse idem notavit cum ait : “Sed ut impleatur sermo qui in lege eorum scriptus est, quia odio habuerunt me gratis”. » (saint Robert Bellarmin, ibid., p. 715.)

[51]—Et aussi aux vêpres des Jeudi et Vendredi saints, mais ces Offices sont omis lorsqu’on assiste à la Messe vespérale du Jeudi saint et à l’Action liturgique du Vendredi saint.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 54

p. 20-40

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