La tentation de Philibert Avril
par Anne Sauvy
En annexe à l’étude sur l’acédie, nous publions ici – avec l’aimable autorisation de son auteur – la nouvelle citée par Agnès Delacroix en introduction de son article [1]. On n’y cherchera sans doute pas la rigueur théologique – ni sur la nature des anges et des démons, ni sur l’acédie elle-même – mais on y trouvera matière à réflexion sur les différents modes de tentation, et aussi, une saine récréation conforme à cette vertu que saint Thomas nomme eutrapélie (la vertu qui règle et tempère l’usage des jeux et des récréations [2]).
Le Sel de la terre.
Il fut un temps où, pour séduire les hommes, les enjôler, les captiver, les capturer et les entraîner enfin dans les bas-fonds sulfureux de l’enfer, les démons ne rencontraient que d’épouvantables difficultés. La conquête d’une âme, d’une seule âme, nécessitait des efforts dont on ne peut se faire aujourd’hui la moindre idée. Il y fallait une véritable stratégie, des plans complexes qui mille fois étaient mis en défaut, des manœuvres sournoises, des attaques brutales et soudaines, des campagnes, des pièges, des escarmouches ou de furieux combats… Et tout cela pour une victoire qui restait jusqu’au bout incertaine.
Ce temps, il faut le dire, était celui où hommes et femmes trouvaient normal d’être tendres époux et d’élever de nombreuses nichées auxquelles ils enseignaient les valeurs qui faisaient leur force. Où ils trouvaient normal aussi de travailler, bien et de tout leur cœur. Un temps où maîtres et valets mangeaient à la même table, en prenant soin de toujours réserver la part du pauvre. Un temps où l’on se distrayait honnêtement et gaiement, en famille ou entre gens du même village… Un temps où, pensez donc, des milliers de moines, qui n’avaient pas lu Freud, passaient leurs jours et une partie de leurs nuits à célébrer la gloire de Dieu et à prier pour leurs frères humains… Essayez de conquérir des âmes, dans un climat aussi délétère ! D’accord, il y avait bien, en cette époque quasiment désespérante, quelques soldats qui s’étripaillaient sans complaisance, ou quelques malandrins qui détroussaient les bourgeois après leur avoir coupé les jarrets, ou quelques bandits qui après avoir envahi un couvent, s’emparaient des vases sacrés et violentaient tant soi peu les nonnes… Oui ! Semblables comportements permettaient de retrouver un peu de confiance dans la malignité humaine. Mais ce n’étaient là qu’exceptions. Entamer la carapace de charité et de bonne volonté qui protégeait la plupart des vivants était une tâche à proprement parler épuisante. Il fallait assiéger une âme des années entières afin de l’induire en tentation. Que de difficultés pour faire glisser dans l’ivrognerie tel brave maréchal-ferrant qui peut-être, un soir, rentrant fin saoul d’une beuverie, maltraiterait sa servante ! Quels trésors d’imagination à déployer pour introduire des images lascives dans les rêves d’un pieux ermite ! Quelle longue lutte à mener pour qu’un laboureur, jusqu’alors seulement un peu ladre, succombe à l’avarice au point de s’emparer du champ d’une pauvre veuve ! On se livrait alors, en enfer, à de bruyantes réjouissances pour célébrer de tels triomphes… Triomphes ? Voire… Quand on croyait tout gagné, que se passait-il, le plus souvent ? Aux approches de la mort, ceux dont on supposait la damnation assurée réfléchissaient à l’état de leur âme… Bientôt les voilà qui tombaient dans l’attrition, la contrition, la pénitence… Ils appelaient un prêtre, ils se confessaient avec des sanglots dans la voix, ils réparaient leurs torts et bien au-delà. Et puis, réconciliés, ragaillardis, ils quittaient la terre pour s’en aller tout droit au paradis… Je vous l’ai dit, une terrible époque ! Lorsqu’on était un démon consciencieux, aimant l’ouvrage bien faite et surveillant les statistiques de rendement, il y avait de quoi devenir fou…
Mais tout cela, comme on sait, a changé. Non sans mal ! Pour y parvenir, il a fallu une mobilisation en règle des forces infernales, à l’instigation personnelle du grand patron, et une refonte complète d’un système bureaucratique qui s’encrassait dans la routine. Il a fallu faire appel au bouillonnement créatif de toutes les intelligences, avant que soit entreprise l’étude rationnelle, dans des commissions spécialisées, de chacune des suggestions émises, des plus positives aux plus saugrenues, avec mise à l’essai dans des simulateurs humains. Il a fallu ensuite des purges et des restructurations. Il a fallu organiser pour tous les démons des stages de recyclage. L’investissement a été colossal, mais les résultats sont là ! En quelques siècles la tendance a été inversée.
L’amour ? Cela a été le domaine de Lilith qui s’est employée à en gangrener l’image, brisant le mythe ancien d’une tendresse destinée à durer tout autant que la vie et le remplaçant par l’appât de miroitements charnels et éphémères, porteurs de troubles incertains.
Méphistophélès a su, pour sa part, répandre une telle idolâtrie pour les sciences que celles-ci ont été considérées comme des valeurs en soi et non comme d’humbles moyens de mieux connaître la création : devenues primordiales aux yeux de la plupart, elles n’ont pas tardé à produire des fruits dangereux, de sorte que les hommes se sont enlisés dans la pesanteur de terrestres conforts et qu’ils ont même découvert les moyens de détruire, directement ou indirectement, tout ce qui vit dans la nature, et qu’il n’est pas exclu qu’ils ne finissent par réaliser ce but suprême.
Et Astaroth ! ? N’a-t-il pas réussi à infléchir la générosité humaine dans des idéologies tellement contraires au plus élémentaire bon sens qu’il semblait évident qu’il courait à un échec ? Mais non ! Il les a si subtilement agencées qu’elles ont donné des résultats incroyables et se sont brillamment implantées sur la planète, au point d’avoir causé, en moins d’un siècle, plus de ravages que toutes les sauvageries désordonnées des millénaires antérieurs !
Asmodée, quant à lui, s’est ingénié à développer et à diffuser les maux divers qu’engendre l’argent. Là encore, le succès a dépassé les prévisions puisque les établissements bancaires et financiers ont largement supplanté, en nombre et en puissance, les temples où se rendaient jadis les cultes au vrai Dieu.
Justement, Belzébuth a assisté son confrère en ce domaine, se chargeant de la tâche, apparemment restreinte mais essentielle, qui consiste à saper les fondements de l’Église afin que privés de foi, d’espérance et même de charité, les hommes se retrouvent, sans aide et sans appui spirituel, désemparés, en proie au découragement, à l’égoïsme et au doute. La victoire n’est pas pleinement acquise en cela, il est vrai, mais l’entreprise, qui au départ paraissait insensée, a connu des heures de gloire et n’est pas, à proprement parler, en mauvaise voie.
Bref, la situation est devenue très favorable. Le retournement a été inespéré. Il n’y a, çà et là, que des îlots de résistance, et je vous conterai par exemple un autre jour l’émotion que déclencha, dans les sphères infernales, la naissance de l’alpinisme. Mais, en somme, tout va bien et l’approvisionnement des fournaises spirituelles en combustible d’âmes ne pose plus de problèmes. On sème, on moissonne, on récolte, on engrange. Tout est en ordre.
C’est pour cette raison précise et dans la satisfaction de la mission accomplie que la gent démoniaque, au sommet de sa puissance, n’apprécie pas trop d’être narguée lorsque cela arrive encore. Et je m’en vais vous narrer à ce propos la douloureuse aventure de Philibert Avril.
Connaissez-vous Philibert Avril ? Non ? Alors vous n’êtes jamais montés au refuge Minvielle, tout en haut du glacier de Fromont, dans le cirque d’Ourtoulane ? C’est vrai que c’est loin… Cinq heures de marche ! Et vous êtes peut-être de ceux pour qui grimper c’est garer sa voiture au haut d’une paroi lilliputienne, descendre en moulinette et escalader une longueur unique, mais difficile, je vous l’accorde ? Avec la télévision dans le coin pour filmer votre exploit, si c’est possible ? Bon ! Passons… J’espère que ce sont d’autres raisons qui font que vous n’êtes jamais allés au refuge Minvielle.
Philibert Avril en est le gardien, de juin à septembre. Et le reste de l’année il fait le bûcheron. C’est un solide gaillard qui va sur ses vingt-cinq ans. L’œil clair, le regard droit, le rire toujours au coin des lèvres, fort comme un aurochs et doux comme un agneau. Il aime son petit refuge et son coin de montagne à un point que vous n’imaginez pas. Dès le début de la saison, il y fait des portages, il vérifie tout, il répare les tôles du toit, il aère paillasses et couvertures, il balaie le plancher noueux, il cire les tables de sapin et, de ses larges mains, met en place aux fenêtres de petits rideaux de vichy à festons. Puis il contemple son domaine et se dit, avec un bon sourire : « Ils peuvent venir ! Ils seront bien ! »
Et les clients arrivent, pour le seul plaisir parfois de retrouver ce bout du monde et l’accueil chaleureux qui leur y est promis.
— Salut, Phiphi ! s’exclament-ils, en ôtant de leurs épaules le sac pesant.
— Quelle joie de vous revoir ! répond Philibert. La saison est belle ! Tant mieux pour vous… Mais vous avez monté et vous avez chaud. Asseyez-vous donc là, vous serez bien ! Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ? Un bon petit thé ? Une citronnade ? C’est la maison qui vous l’offre !
Et le voilà affairé auprès de chacun, servant, desservant, cuisinant, causant, chantonnant. Son refuge, à vrai dire, est un petit paradis. Mais cette comparaison, qui me vient sous la plume, explique tout en même temps qu’une telle situation soit difficilement acceptable pour les puissances d’en bas, dont je vous ai entretenus au début de cette histoire. Chez Philibert, jamais un mot plus haut que l’autre. Jamais un mouvement d’humeur. Jamais une addition biaisée. Tout se déroule dans une telle atmosphère de dévouement et de gaieté que même les alpinistes grincheux, et il en existe, se trouvent gagnés par l’ambiance et redescendent meilleurs qu’avant.
En outre Philibert Avril connaît bien ses montagnes et prodigue aux uns et aux autres des conseils avisés, qui évitent les déconvenues, voire les accidents.
— Le pic Toubin est excellent ces jours-ci et il y a une bonne trace pour la marche d’approche. C’est le moment de faire la voie Fabre-Autin à l’Aiguille Misette, car la rimaye passe impeccablement. Ah ? La face nord du Mont Bouyer, je ne vous la conseille pas trop actuellement : elle est tout en glace noire avec une corniche au-dessus, mais avez-vous déjà fait la traversée des Dentelles d’Eycely ? Non ? Pourquoi n’iriez-vous pas à la place ? C’est aérien, c’est superbe et cette année c’est tout bon ! Vous m’en direz des nouvelles…
Le soir, sans avoir l’air d’y toucher, Philibert Avril met tout son monde au lit de bonne heure, avec une autorité douce, et puis il prépare à la cuisine ce qui est nécessaire au petit déjeuner du matin, il finit la vaisselle, il empile les bols, il moud le café dans un vieux moulin en bois patiné, il dispose l’eau dans la bouilloire, il éteint la lampe du plafond et, oserai-je le dire, ayant regagné sa cabine, il s’agenouille humblement sur le plancher et, récitant une dizaine de son chapelet, prie pour que ses clients dorment bien et fassent le lendemain une bonne course ! Un phénomène comme on n’en voit plus ce Philibert Avril…
Mais un homme pareil, pensez-vous donc que les démons aient pu le laisser en paix s’adonner à de telles pratiques ? Bien sûr que non ! On l’observa, on l’étudia, on constata qu’il avait une résistance naturelle aux occasions de chute et on décida de s’en occuper sérieusement. Il fut réuni à cet effet, car le cas était grave, un comité spécial d’experts en tentation.
Dès le début, Lilith, princesse des Succubes, prit la parole. C’était une démone assez excitée, dont les procédés étaient expéditifs mais habituellement efficaces. Elle s’enorgueillissait notamment d’avoir, au VIe siècle, suborné un stylite qui après avoir passé plus de quatre ans à méditer sur sa colonne, en était descendu pour se livrer avec elle, dans les bas quartiers d’Antioche, aux débauches les plus effrénées. Mais elle avait bien d’autres succès à son actif et n’y allait jamais par quatre chemins. Pour tout dire, elle ne connaissait qu’un mode de tentation, mais elle le possédait à fond.
— Ce ne serait pas assez drôle ! protesta Moloch. On n’a plus tellement l’occasion de rire et il faut profiter de celle-là pour s’amuser un peu… Faisons dans la complexité. Cherchons les failles. Chatouillons les points délicats. Il n’y a pas un humain qui ne soit sensible à l’orgueil.
— Notre bonhomme, pas tant que ça, soupira Asmodée, le diable boiteux. Il ne se prend pas au sérieux, il ne parle jamais de lui, il ne pense même jamais à lui ! C’est un être de devoir et de service. La pire espèce !… Examinons plus attentivement les ressources que nous offrent les sept péchés capitaux… L’orgueil ? Je viens précisément de vous expliquer que notre sujet est l’humilité incarnée. Mais je vous accorde qu’en ce domaine, avec des finasseries, il arrive que l’on puisse obtenir des résultats surprenants… La paresse ? Non ! Philibert Avril est un foudre de travail, il aime ça et il en redemande… L’envie ? Je crains hélas qu’il ne soit du genre à s’estimer plus heureux dans sa pauvre cabane Minvielle que comme directeur de la chaîne Hilton !… La colère ? Il sourit de tout, avec – pouah ! – de la bonté… L’avarice ? Quand il a ce qu’il lui faut pour vivre, il ne désire rien au-delà. Il ne se soucie pas du lendemain. Il n’a même pas un livret de caisse d’épargne, ou une carte de crédit… Alors quoi d’autre ? La gourmandise ? Il s’ôterait le pain de la bouche s’il n’y en avait plus pour ses clients, et avec joie encore ! … La luxure, enfin, Lilith en a parlé. Mais c’est un type qui se respecte. Un jour, il épousera une brave jeune fille, qu’il aimera de tout son cœur et il lui fera, fort gentiment, des tas de mouflets élevés dans la droiture et avec qui tout sera à recommencer. Donc, avant que ça n’arrive, il semble en effet avisé d’essayer quand même de…
— Assez ! Assez ! trancha Belzébuth qui avait spécialement interrompu ses activités pour participer au débat. Vous manquez totalement d’imagination et je suis de l’avis de Moloch : n’être pas trop scolaire et innover, si l’on veut rire un peu. Non pas appliquer bêtement un procédé unique. Mettez-le dans une situation insupportable pour le faire réagir… Tandis que je vous écoutais parler, il m’est venu une idée : ce bonhomme aime son refuge ? Il s’y investit ? Attaquons-le par là ! Et vous verrez si la colère, et l’envie, et l’orgueil, ne naîtront pas soudain, se conjuguant pour faire leur œuvre et nous offrir ce rebelle. Sur un plateau !
On était alors en hiver. Bientôt une horde de démons, grands, moyens et petits, fondirent sur le cirque d’Ourtoulane comme des vautours sur une proie.
Quelques mois plus tard, alors que juin fleurissait les prairies, Philibert Avril jugea qu’il était temps d’aller préparer son refuge pour la saison d’été. Remontant vers le glacier de Fromont, il se sentait, malgré le poids du sac, l’âme tout épanouie. Chaque année, il connaissait ainsi un moment de bonheur intense en retrouvant le monde pur de l’altitude. Moraines et névés remplaçaient peu à peu la végétation rase. Puis vint une longue marche sur de la neige durcie où des traînées brunes décelaient à son regard averti la présence des crevasses. Des nuages légers flottaient dans un vaste ciel éclatant de lumière. Les ombres étaient courtes et nettes. Tout était simple, clair, joyeux. Sur le plat qui précède le raidillon final, Philibert sifflota un air guilleret.
Mais peu après il s’immobilisa, frappé de stupeur. Les volets de la cabane pendaient à leurs gonds tordus, les carreaux des fenêtres étaient cassés et la porte défoncée avait laissé s’engouffrer une congère de neige sale… Philibert ne dit rien, hâta le pas et, avec consternation, contempla le désordre intérieur. Des vandales, à coup sûr, avaient méticuleusement saccagé son refuge. Les tables et les bancs étaient renversés, les matelas éventrés, les couvertures lacérées et sur l’ensemble était répandu tout le matériel de la cuisine, cabossé ou brisé. Les vieilles photos de montagne dont il avait soigneusement décoré les murs avaient été déchirées en pièces et leurs morceaux jonchaient le sol boueux. Le spectacle était infiniment désolant, mais Philibert Avril n’eut pas un mouvement de colère. Il se débarrassa de son sac, s’assit, à même le seuil, mit son front dans ses poings et laissa deux grosses larmes couler lentement sur ses joues hâlées. Puis il se ressaisit, leva la tête et dit à haute voix :
— Ah, Seigneur ! quelle épreuve ! J’étais trop heureux sans doute. Mais donnez-moi la force de pardonner aux voyous qui ont commis ces dégâts, car assurément ils ne soupçonnaient pas le mal qu’ils allaient me faire… La force aussi de remettre un peu d’ordre dans ce chaos ! Et de pouvoir quand même recevoir mes braves clients, à qui ce refuge est nécessaire…
Fermant les yeux, il ajouta, avec un sourire déjà moins triste :
— Aide-toi, dit-on, et le Ciel t’aidera. Eh bien, le Ciel et moi, nous allons essayer de faire quelque chose de ce gâchis.
Il ne vit pas la lueur de braise qui emplit un instant l’espace, mais il entendit un curieux grincement horriblement modulé. C’était Belzébuth qui criait :
— Par Méphistophélès, c’est raté !
C’était raté. Philibert Avril rouvrit les yeux, respira un grand coup et aussitôt se mit à l’œuvre, triant ce qui était récupérable de ce qui ne l’était pas, redressant les meubles, dégageant la neige, obturant tant bien que mal les ouvertures. Et puis, d’un pas rapide, il redescendit à la nuit tombante, se remémorant tout ce qu’il aurait à commander le lendemain pour réparer le désastre, du bois, des vitres, des couvertures, du tissu, des assiettes, des verres, des clous… Ah ! Ne pas oublier le fil de fer et les bougies…
Ainsi, allant, revenant, payant de sa personne, sciant des planches, étalant du mastic le long des carreaux, ou recousant, de ses mains pataudes, la toile des paillasses, en dix jours il avait effacé le plus gros des dégâts. Il monta même, à son dernier voyage, des rhododendrons pour faire de petits bouquets sur les tables et donner à la salle un air de fête. Les clients vinrent et il les reçut avec plus d’amabilité encore que d’habitude pour leur faire oublier de légers inconforts.
Une nouvelle assemblée fut convoquée en enfer. Belzébuth était maussade et Lilith échauffée.
— Qu’est-ce que je vous avais dit, imbéciles ? attaqua-t-elle, tout de go. Innover ! Donner dans la complexité ! Vous voyez ce que ça donne… Il s’est fortifié dans l’épreuve, le type, je vous le garantis. Il s’est acquis des indulgences ! Il a progressé sur le chemin du ciel ! Bouark ! Quelle horreur ! Il n’y a plus de temps à perdre ! J’y vais !
— Pas si vite, interrompit Asmodée. Trop d’empressement gâterait nos affaires. Je crois qu’en effet on va tomber d’accord pour te confier l’entreprise…
Tous les démons présents hochèrent la tête de haut en bas, dans un mouvement d’acquiescement pensif.
— Mais, reprit Asmodée, ne procédons pas à la légère. Primo, en ce moment, il fait beau sur terre, dans les Alpes en tout cas, et il y a une vingtaine d’alpinistes qui couchent chaque nuit au refuge Minvielle. Or, ce dont tu as besoin, c’est de te trouver avec Philibert Avril seule à seul.
— Ouais ! reconnut Lilith.
— Secundo, il y a longtemps que tu n’as pas eu à exercer tes charmes chez les humains, vu qu’ils n’ont plus besoin de toi pour succomber à une infinité de vices. Alors, tu dois te mettre au goût du jour, savoir ce qui plaît aujourd’hui, être branchée, comme on dit là-haut. Si tu te pointes dans le dernier costume que tu as utilisé et qui était, si je ne m’abuse, une robe de tussor rose agrémenté de plis, un sautoir de perles, des bas de soie, des escarpins à bride et un amour de petit chapeau cloche garni d’un nœud de ruban, excuse-moi, mais tu auras l’air d’une grand-mère et ce n’est pas précisément le but recherché…
— Tu te crois drôle ? grommela Lilith qui, malgré ses quatre millions d’années, ne pouvait pas supporter qu’on la comparât à une grand-mère.
— Ne t’énerve donc pas comme ça ! dit Moloch. Il s’agit seulement de mettre tous les atouts de ton côté.
— Et c’est pour ça, reprit triomphalement Asmodée, que j’ai fait de la documentation. Encore une fois, ce qui importe, c’est d’être au goût du jour, non pas comme le tout-venant, mais selon ce qui correspond à l’imaginaire d’une époque. Comment rêve-t-on la femme en cette fin du XXe siècle ? Voilà ce qu’il faut déterminer ! Et pour cela, je me suis procuré ce qui est connu là-haut sous le nom de « bandes dessinées » et qui a pratiquement remplacé la littérature. On y trouve de fidèles reflets des attentes profondes et des pulsions actuelles, et tout particulièrement de très précises images de femmes. Je les ai confiées à mon ordinateur qui a mis au point le profit type de la créature que tu devras figurer pour correspondre exactement aux fantasmes d’un gardien de refuge.
— Voyons ça ! dit Lilith avec un certain intérêt.
— Tu devras porter principalement un petit short, expliqua Asmodée. Moulant. Extrêmement réduit. Rien sur les jambes sauf, aux pieds, de gros brodequins sur le bord desquels seront roulées des socquettes de laine.
— Mais je vais avoir froid ! s’indigna Lilith.
— Bof ! s’impatienta le démon. Qui veut la fin, veut les moyens. Je continue… Ta poitrine sera excessivement proéminente. Le genre obus, si tu vois ce que je veux dire. A peine masquée par un soutien-gorge de daim noir clouté d’argent. Comme accessoire, tu porteras une grosse montre métallique au poignet gauche. Quoi d’autre ? Pas de chapeau. Juste tes cheveux roux décoiffés tombant irrégulièrement sur tes épaules. Une bouche charnue et sensuelle… Ma foi, je crois que c’est tout !
— D’accord pour la bouche charnue et sensuelle ! acquiesça Lilith. Mais le reste est com-plè-te-ment idiot. C’est ce qu’on ne laisse qu’imparfaitement deviner qui agit sur les hommes. Pas ce qu’on étale. Je récuse cette espèce de tenue de sauvageonne qui me semble par ailleurs tout à fait inadaptée à un climat de montagne.
— Il faut admettre, reconnut Moloch, qu’ils sont redevenus très primitifs. Mais on est bien obligé de les prendre tels qu’ils sont. Tu te rappelles quand tu étais allée à Neanderthal semer le désordre dans cette tribu ? Eh bien, question raffinement, le goût actuel rejoint les critères de cette époque. Moyennant quoi, habillée comme ça, je te prédis un triomphe retentissant.
— Quant au froid, il faudra t’y résigner, conclut Asmodée, parce que tu monteras là-haut lorsqu’il n’y aura plus personne pour traîner dans le coin, c’est-à-dire sous l’orage.
Et ce fut sous l’orage qu’une quinzaine de jours plus tard Lilith prit le chemin du refuge Minvielle. Pour tout dire, d’abord sous la pluie et, dans le haut, sous la neige. Ses six kilos de poitrine équilibraient mal les onze kilos du sac à dos violet qu’Asmodée avait réussi à la convaincre de porter. On avait ajouté à la tenue initialement prévue un baudrier aux couleurs les plus en vogue cette année-là, du turquoise mâtiné d’orange fluo. Et un petit sac de magnésie tigré lui pendait au derrière. L’ensemble était extrêmement inconfortable, surtout mouillé. Mais l’examen attentif des bandes dessinées ne laissait aucun doute sur l’efficacité de semblable accoutrement.
Trempée, gelée, fourbue, Lilith arriva à la nuit tombante aux abords du refuge Minvielle. Elle se laissa choir dans la neige et se mit en devoir de pousser des appels languissants.
Philibert était seul, occupé à lire sous une vieille lampe à pétrole un ancien numéro de L’Écho des Alpes. Soudain, il dressa la tête et se fit attentif aux bruits du dehors. Un cri faible et comme étranglé lui parvint distinctement. Il bondit sur ses pieds, enfila son anorak et se précipita sur le seuil.
— Ho ! cria-t-il. Il y a quelqu’un ? Vous avez besoin d’aide ?
— Au secours ! gémit Lilith.
Philibert se précipita dans la direction d’où venait la voix. Là, à une dizaine de mètres du refuge, gisait une forme humaine, affalée sur la couche neigeuse.
— Au secours ! répéta Lilith. Ayez pitié d’une malheureuse ! Ne refusez pas votre porte à une jeune fille en détresse.
Ce n’était pas tout à fait ce qu’il fallait dire. Mais Lilith, dans sa perversion, n’imaginait pas qu’il pût y avoir des maisons ouvertes à tous. Et celle où elle désirait entrer était particulièrement hospitalière. Philibert Avril jaugea d’ailleurs la situation en un coup d’œil. Il releva la désemparée et, l’entourant de son bras puissant, l’aida à monter jusqu’au refuge et la fit lui-même entrer sous son toit.
— Comme vous voilà mise ! s’exclama-t-il, lorsqu’il vit sa rescapée dans la lumière de la lampe. Ce n’est pas croyable. Vraiment, ces fabricants d’articles de sport, à force de pub, ils font acheter n’importe quoi aux clients. J’en ai déjà vu de drôles… Mais à ce point, jamais ! Vous n’avez rien d’autre à vous mettre ?
Lilith, bien évidemment, n’avait rien d’autre à se mettre. Elle avait scrupuleusement respecté, dans les moindres détails, l’ajustement qui lui avait été prescrit. Et son sac, que son hôte vida sur la table dans l’espoir d’y trouver un quelconque chandail, contenait principalement une corde mauve en polyamide, deux bouteilles de champagne, des vivres épicés, un exemplaire de l’Alosia Sigea dans l’édition de 1678, et divers descendeurs, mousquetons et autres coinceurs qui étaient là pour la couleur locale.
— Je n’ai jamais vu un sac aussi mal fait ! soupira Philibert.
— Est-ce ma faute ? gémit Lilith qui vit là l’occasion de débiter la fable qu’elle avait préparée. J’étais partie avec des amis de rencontre qui avaient promis de me faire découvrir la montagne et ses merveilles. Nous nous étions partagé au hasard le matériel et les denrées. Vous voyez ici ce qui était mon lot. Mes compagnons se sont disputés sur le glacier et se sont séparés, me laissant seule, dans la tourmente. J’ai eu si peur… J’ai eu si froid… Et je me suis fait mal ! Là ! indiqua-t-elle en courbant sa taille souple pour exhiber une estafilade qui rayait l’arrière de sa cuisse galbée. J’ai dû marcher longtemps, longtemps… J’ai cru être perdue.
Et des larmes limpides perlèrent, sous la frange des cils, au bord de ses grands yeux d’azur. Philibert Avril en fut tout retourné.
— Ma pauvre petite ! Abandonnée ainsi ! est-ce possible ? Faut-il qu’il y ait du méchant monde ! Mais rassurez-vous… vous ne craignez plus rien. Je suis là, avec mon petit refuge, pour vous faire oublier ces mauvais moments et vous dorloter un peu.
Lilith réprima à grand-peine un sourire de victoire. C’était dans la poche ! A peine drôle, même ! Un travail de routine !
Les évènements ne se déroulèrent cependant pas exactement comme elle le prévoyait. Se ressaisissant, Philibert avait secoué l’effet de la surprise et retrouvé son efficacité coutumière. En un tournemain, Lilith perdit l’aspect voluptueux qu’Asmodée avait si consciencieusement mis au point au bénéfice d’un confort rude qui faisait disparaître entièrement la note d’émoi charnel qu’elle aimait à faire naître autour d’elle. Elle fut quasiment langée dans une couverture de laine rêche tandis qu’une autre drapait sans grâce ses épaules et son buste. Ses cheveux étaient tordus dans une serviette-éponge qui sentait le savon de Marseille et le dentifrice. Et un bol de viandox fumait sur la table devant elle.
Un instant interdite, elle résolut de jouer le jeu nouveau qui se présentait et d’aller chercher son adversaire sur le terrain qui lui était familier. Philibert s’était assis en face d’elle et la regardait boire avec un bon sourire.
— Je voudrais mieux connaître la montagne, dit-elle. Il me semble n’en avoir aperçu aujourd’hui que les mauvais côtés !
Elle rit, en découvrant les perles blanches de ses dents, et Philibert s’associa à son rire.
— Par exemple, continua-t-elle, à quoi servent ces objets curieux que contenait mon sac ?
— Ah ! C’est selon !
Et Philibert qui, comme nombre d’alpinistes masculins, adorait les questions techniques, se mit en devoir de lui expliquer le fonctionnement d’un descendeur. Intarissable sur le sujet, il retraça brièvement l’historique de la descente en rappel, saisit un bout de la corde, le lova, montra des manœuvres. Lilith l’écoutait avec un intérêt passionné. Bientôt ses doigts déliés, se mêlant à ceux du maître, cherchèrent à répéter le passage des boucles. Maladroite au début, la novice fit bientôt preuve de ses dons. Le courant s’établit. Philibert se sentait de plus en plus heureux qu’une aussi gentille compagnie lui fût tombée du ciel (du ciel ?) en cette triste soirée qu’il s’apprêtait à passer dans la solitude.
Lilith se rassit alors et, courbant gracieusement la tête, acheva de sécher ses boucles rousses qu’elle rejeta enfin en auréole autour de son menu visage.
— Mais elle est ravissante ! songea Philibert qui n’avait jusqu’alors vu en elle qu’une naufragée de la montagne.
— J’ai faim ! déclara la jeune fille. Et puisque j’ai monté si péniblement ce champagne, nous allons en profiter !
— Pour moi, j’ai déjà soupé, protesta Philibert. Et vous qui êtes fatiguée, vous avez besoin de manger chaud ! Une bonne assiette de pommes de terre, que j’ai mises à cuire tout à l’heure, un morceau de tomme… Il n’y a que ça de vrai pour se refaire des forces.
— Eh bien, on va réunir le tout ! dit Lilith, conciliante. Tenez, soyez gentil ! En allant à la cuisine, mettez la seconde bouteille au frais quelque part et rapportez deux verres. Après les épreuves que j’ai traversées aujourd’hui, j’ai besoin d’un peu de gaieté, et ce ne serait pas drôle pour moi de boire seule.
Philibert obéit avec une sorte de tendresse. Sa petite protégée méritait tous les égards. Sortant du refuge, il alla déposer la seconde bouteille dans un névé proche, puis revint s’affairer à la cuisine, pour servir bientôt à la jeune fille une assiettée appétissante. Le champagne rosé pétilla dans les quarts et la conversation reprit. Lilith voulait tout savoir de ce qui concernait son hôte et, avec plaisir, celui-ci se mit à évoquer de minces circonstances de sa vie, qui pour lui avaient de l’importance mais auxquelles personne ne s’était encore intéressé. Non, il n’était pas originaire de la montagne. Il était de Tournus et ses parents eux-mêmes venaient de Noirmoutier. Un jour, en colonie de vacances, il avait découvert les Alpes. A treize ans, n’est-on pas capable de ressentir une grande passion qui durera la vie ? Voilà ce qui lui était arrivé… Puis, adulte, il avait réussi à venir travailler sur place et on lui avait maintenant confié, pour les étés, ce refuge qu’il adorait, dans ce site qu’il trouvait le plus beau du monde. Bien sûr, ce soir, avec le temps qu’il faisait, elle n’en avait rien vu. Mais demain, si le soleil revenait !… Il ne fallait pas rire, comme s’il exagérait la splendeur de ses montagnes. elle verrait… Elle jugerait… Il était fabuleux, ce cirque d’Ourtoulane !
Lilith souriait, rayonnait et semblait savourer la moindre des paroles de son compagnon. Elle avait laissé glisser, comme un châle, au bord de ses épaules rondes, la couverture, dont l’entrebâillement révélait une gorge de nacre. Se penchant vers Philibert, doucement, elle lui fit à son tour des confidences… Sa vie d’orpheline solitaire, le travail, la ville, les voitures, le bruit, le stress, puis l’occasion de vacances en montagne, dont elle avait longtemps rêvé, et, après les aventures de la journée, le bonheur vrai d’être là, ce soir… Dans un élan de reconnaissance, elle posa une main sur celles de son nouvel ami et sentit le frisson qui le parcourait. Un moment d’attendrissement survint. Lilith laissa ses doigts s’ouvrir en une imperceptible caresse. Philibert la contemplait avec admiration. Ils se sourirent. Philibert baissa les yeux. Lilith lui enlaça plus doucement la main.
— Penchez-vous, murmura-t-elle. Je veux vous dire un secret.
Inclinant vers lui sa tête, l’effleurant de ses boucles légères, l’enveloppant de son parfum d’ambre, elle lui confia à l’oreille que jamais de sa vie elle ne s’était sentie aussi heureuse, avec lui, près de lui.
— C’est comme moi, répondit honnêtement Philibert.
— Sois gentil lui dit-elle, en lui caressant de nouveau le bout des doigts. J’ai soif encore. Et nous avons déjà fini la première bouteille de champagne. Tu me ferais plaisir en allant chercher l’autre…
Et le sourire qui accompagna ces paroles était de ceux auxquels on ne résiste pas.
— J’y vais ! acquiesça Philibert, totalement ensorcelé.
Lilith venait cependant de commettre une erreur stratégique dont elle ne soupçonnait pas la gravité. Si sa requête n’avait demandé au jeune homme que quelques pas, ou qu’un geste, la partie était gagnée. Mais Philibert dut sortir. Soudain, il se retrouva dans la grande nuit de la montagne. La neige lui fouetta le visage et une rafale de vent glacé le fit chanceler tandis qu’il se penchait et tâtonnait dans la couche de grésil pour retrouver la bouteille enfouie. Il se redressa, subitement dégrisé, et il aspira profondément l’air froid.
— Eh bien ! se dit-il. Mais qu’est-ce qui m’arrivait ? Qu’est-ce que j’étais en train de faire ? Je crois bien que je perdais la tête. J’étais prêt, ma foi, à commettre n’importe quelle bêtise… Et cette pauvre petite, si pure, si naïve, qui s’était remise à moi, après avoir tant souffert, et qui ne se rendait même pas compte de ce qui se passait. Grand Dieu ! C’est de la chance qu’elle soit tombée ici. Je tremble à l’idée de ce qui aurait pu lui arriver ailleurs… Il me faut trouver un moyen de rompre ce charme, mais sans la blesser surtout, sans la froisser.
— Que tu as été long ! sourit Lilith en le voyant rentrer. Viens vite nous servir à boire.
— Tout de suite ! dit Philibert. Mais sais-tu ? Suis-je étourdi ! C’est le froid, au-dehors, qui m’y a fait penser. Je ne t’ai même pas donné un cachet pour te préserver de l’angine. Et tu risques bien d’avoir attrapé mal, tout à l’heure. Pauvrette ! Espérons qu’il n’est pas trop tard. Tiens, j’ouvre la bouteille et je vais te chercher ça.
Le bouchon sauta joyeusement. Allant à son armoire à pharmacie, Philibert prit deux comprimés d’un puissant somnifère et les mit devant sa compagne. Plus attentive à la partie engagée qu’aux détails mineurs de la scène, Lilith n’éprouva pas la moindre méfiance. Elle attira le jeune homme à son côté, choqua son quart contre le sien et, en buvant, avala machinalement la drogue. Puis elle posa sa tête légère sur l’épaule de son ami et lui chuchota de jolies bagatelles auxquelles il répondit en lui parlant de tout et de rien, de la montagne, de la neige, du ciel et des étoiles. Mais bientôt elle se sentit envahie d’une étrange torpeur, dodelina du chef, prononça quelques mots sans suite et tenta vainement de résister au sommeil qui l’envahissait toute. Philibert la prit dans ses bras et alla la déposer sur un bat-flanc. Il lui glissa un coussin sous la tête, l’emmitoufla de couvertures, la regarda avec affection et déposa sur son front un tendre petit baiser. Eût-elle été en mesure de comprendre ce qui se passait qu’elle aurait eu une certaine satisfaction à constater que sa défaite n’était pas totale puisque, avant d’aller se coucher à son tour, Philibert s’administra à lui-même, avec un hochement de tête méditatif, un autre comprimé du somnifère. Mais le jeu était clos.
Lilith ne se réveilla que fort tard le lendemain. Le soleil était revenu et, après avoir tracé leur chemin dans la neige fraîche, les premiers clients arrivaient et emplissaient le refuge d’un bourdonnement joyeux. Philibert s’affairait entre les uns et les autres, jetant par instants un coup d’œil protecteur vers la forme blottie sur le bat-flanc. Mais il fut surpris à un moment, tandis qu’il revenait de la cuisine, de ne la voir plus. Lilith s’était éclipsée, en silence et sans gloire. Philibert s’étonna un peu, comprit qu’elle était partie, poussa un bref soupir et se dit qu’après tout, cela valait mieux ainsi.
Mais l'échec de Lilith provoqua en enfer d’incroyables remous. Quoi ! Deux fois de suite, le même sujet, un humble gardien de refuge, un rien du tout, s’était permis de braver la gent satanique avec une tranquille audace ! C’était à douter du renouveau de la puissance démoniaque ! Le rebelle devait trouver son maître ! Il fallait qu’il soit châtié, et de la plus cuisante façon ! Le bruit fut tel qu’il parvint jusqu’aux oreilles du grand Lucifer, à qui il fallut bien exposer l’aventure, et Lucifer faillit s’en étrangler de fureur. Qu’est-ce que c’était que ce travail ? Il n’avait jamais vu un tel gâchis ! Décidément, il n’avait pas un collaborateur digne de ce nom, sur qui il pût se reposer pour les affaires mineures ! Qui est-ce qui lui avait foutu des incapables pareils ? Tout juste bons à utiliser le catéchisme le plus élémentaire pour imaginer des chausse-trapes ! Les sept péchés capitaux, voilà tout ! Et la théologie historique, ils la connaissaient, la théologie historique ? Ils n’avaient pas eu un peu l’idée d’aller piocher l’inspiration du côté du Moyen Age, où les hommes s’y entendaient à recenser les fautes graves pour tâcher de n’y point tomber ? Non, bien sûr ! L’acédie, par exemple, ils n’y avaient pas pensé, à l’acédie ? Inutile de prendre ces airs idiots, ils n’y avaient pas pensé, un point c’est tout… Non, ça ne figurait pas dans le Dictionnaire de théologie catholique, d’accord ! Mais le Dictionnaire de spiritualité, l’avaient-ils seulement consulté ? Paris, Beauchesne, 1937, tome I, colonnes 16-169, pour ceux que ça intéressait… Ah, l’acédie, le plus terrible des péchés, peut-être… Complètement tombé dans l’oubli, au point qu’on n’y prenait pas garde, qu’on se le pardonnait volontiers, qu’on le considérait même comme une excuse à tous les autres ! Et pourtant, on en parlait déjà aux temps antiques ! Cassien, saint Bonaventure, saint Thomas d’Aquin en avaient savamment disserté. L’acédie ! Autrement dit la tristesse, le chagrin, l’ennui, l’indifférence, l’abattement, la morosité, le dégoût, la mélancolie, l’inquiétude, la tracas, la désespérance, le spleen, le cafard, le noir, le blues, le buis, le mouron, le bourdon, quoi… tout ça en un seul mot ! Qui est-ce qui le savait, aujourd’hui, que l’acédie était un péché grave ? Personne en vérité. Voilà donc par où attaquer une âme rebelle ! Voilà ce qu’il fallait pour la faire choir ! Et puisque lui, Lucifer, était si mal secondé, il s’occuperait de tout, et seul… Où était-il, ce refuge Minvielle ? Où était-il ? Ce serait lui, le patron, qui se chargerait de la manœuvre ! Et que l’observent ceux qui voulaient avancer dans l’apprentissage de la tentation ! On allait voir ce que l’on allait voir ! Lucifer prit son temps, compulsa des dossiers, élabora ses plans. Septembre arriva avec ses brumes légères, son air vif et ses neiges précoces. A Ourtoulane, les clients se faisaient plus rares et Philibert songeait à fermer son refuge lorsqu’une belle fin d’après-midi, se présenta à la porte de la cabane un inconnu, seul, qui demanda s’il pouvait passer là quelques jours, sans déranger. Il ne voulait pas faire d’ascension, non, absolument pas, mais seulement se promener dans les alentours, un petit peu. Et il souhaitait aussi un coin de table, pour travailler, parce qu’il avait monté des papiers… Le vivre et le couvert, c’était la seule chose qu’il désirait, sans déranger, bien sûr, sans déranger.
Philibert était plutôt heureux d’avoir de la compagnie, mais le personnage se révéla taciturne. C’était un homme d’une soixantaine d’années, aux tempes grises et au front chauve. Bien qu’il affichât un air d’apparente affabilité, son visage n’avait rien pour attirer la sympathie. Un teint jaune, une bouche sinueuse qui s’encadrait entre des plis profonds, un vaste nez dont l’âge avait amolli les contours et que chaussait une paire de lunettes aux montures métalliques, des paupières flasques tombant sur des yeux sombres, de grandes oreilles aux lobes pendants, tout cela lui composait une physionomie légèrement déplaisante encore que pitoyable. Il était vêtu d’une chemise écossaise dont le col fatigué restait ouvert sur un chandail d’hypermarché, d’un pantalon de velours côtelé qui n’avait plus de forme et d’un éternel foulard rouge. Son dos était voûté et, lorsqu’il travaillait, assis en biais devant la table, il laissait reposer sa tête sur sa main gauche, accentuant de la sorte les rides qui lui barraient le front. Dans un mouvement machinal, ses doigts osseux effleuraient alors le nez, caressaient le haut des lunettes et remontaient vers le sommet du crâne, tandis qu’il s’absorbait en de longues méditations.
Ses journées s’occupaient on ne savait trop à quoi. Il allait et venait sans dire mot, se promenant quelques heures dans les moraines, puis revenant s’enfouir dans ses dossiers, tantôt réfléchissant, tantôt compulsant fiévreusement quelques feuilles sur lesquelles il ajoutait des chiffres. Sans être positivement gênante, sa présence n’était pas agréable. Personne d’autre ne montait plus et, quoiqu’il répugnât à le mettre à la porte, Philibert envisagea de lui annoncer que la saison était finie et qu’il devait fermer.
Et puis un soir, ayant bourré sa pipe, l’inconnu, qui s’était inscrit au livre du refuge sous le nom de Ferlussi, se décida à prendre la parole. Tapotant des doigts sur la table, il s’adressa au gardien.
— Qu’est-ce que vous prévoyez de faire, l’année prochaine ?
— Eh bien… Est-ce que je sais ? quelques améliorations, comme d’habitude… Renforcer les volets. Changer les paillasses… Ah ! Je voudrais aussi installer un meilleur éclairage !
— Mais où ?
— Ici, bien sûr !
— Ici ?… Ce n’est pas possible que vous ne soyez pas au courant. Le plan d’aménagement supprime le refuge, évidemment.
— Quoi ? hurla Philibert. Quel plan d’aménagement ?
— Mais voyons… C’est pour cela que je suis monté travailler sur place. L’essentiel a été fait au printemps, par hélicoptère et par photos aériennes. Tout le monde en parle. Ne me faites pas croire qu’on ne vous a pas averti. Allez ! vous voulez me faire marcher… vous n’auriez pas, vous, entendu parler de l’aménagement du cirque d’Ourtoulane, alors qu’il va commencer cet automne ?… C’est une idée du Président. Il veut laisser son nom à des réalisations. Et comme il tient à les inaugurer lui-même, il faut que ça aille vite…
Philibert pâlit. L’ensemble de la conversation lui semblait irréel. Mais une angoisse s’emparait de lui. Il respira un grand coup.
— Expliquez-moi de qui vous parlez, dit-il, en s’efforçant de rester calme.
— Je viens de vous le dire ! Le Président a eu l’idée d’entreprendre deux grands complexes résidentiels et touristiques de loisirs populaires, ou du moins dénommés tels. L’un à la mer et l’autre à la montagne. Pour la mer, c’est toute la zone autour du Mont-Saint-Michel qui a été retenue. Et pour la montagne, le cirque d’Ourtoulane.
— Mais le Mont-Saint-Michel est classé, balbutia Philibert, à la recherche d’arguments logiques. Et ici c’est trop haut ! Deux mille sept cents mètres !
— Classé ! Classé ! Vous me faites rire… Est-ce que le Palais du Louvre n’était pas classé, lorsqu’on a rasé son square pour construire la Pyramide ? Ce qui est interdit aux individus est permis à l’État. Un point c’est tout. L’État se moque bien des lois édictées pour les pauvres microbes que nous sommes. Quant à l’altitude, votre objection ne tient pas non plus…
— Pourtant, sans entraînement… Le cœur… L’oxygène…
— C’était l’altitude recherchée, expliqua posément Ferlussi. Pour frapper un grand coup dans l’opinion ! Les neiges éternelles, etc., etc. Parce que même à deux mille mètres, maintenant, on n’est plus sûr de rien. Ici ce sera le remplissage assuré, y compris aux mortes-saisons, si la publicité est bien faite. On vise les préretraités et les retraités, les chômeurs en cours de droits, les groupes scolaires, les comités d’entreprise, les congrès, séminaires et stages de recyclage. Que sais-je ? Mais attention ! On ne mise pas que sur la neige ! aussi sur le sport, et le spectacle, le sport-spectacle, quoi. Toutes les parois rocheuses seront aménagées ! Et un immense mur d’escalade, en forme d’anneau, occupera le centre ! Ce sera vraiment une station du XXIe siècle… Avec des moyens de communication ultramodernes entre le rond-point d’arrivée, l’héliport, les structures hôtelières, les résidences en multipropriété, les pistes de ski, les parcours d’escalade, la coursive de jogging, le complexe médical et paramédical, la patinoire, la piscine, la discothèque, l’espace-relaxation, le stade de glace, le palais des congrès, le gymnase, le centre de nivéothérapie, les pistes de luge en fibrociment, la maison de la culture sociale, le sommetarium, etc. J’en passe et des meilleures. Il y aura même une mosquée.
— C’est une plaisanterie, articula faiblement Philibert.
— Si vous appelez plaisanterie un projet qui engage des capitaux de plusieurs centaines de milliards, nous n’avons certainement pas le même vocabulaire.
— Mais c’est impossible, vous dis-je ! Le maire de la commune ne laissera jamais faire ça… Ni les écologistes…
— Mon bon monsieur Avril, répondit Ferlussi, ne soyez pas naïf à ce point ! Pour commencer, votre nouveau maire est d’accord.
— Vous devez bien savoir que le nouveau maire, c’est le fils de l’ancien, qui était resté presque trente ans à ce poste. Et on l’a tous élu parce qu’il pense comme son père, et qu’on est sûr de l’un comme de l’autre. Ce sont des gens droits et honnêtes !
— Certes oui ! Certes oui ! Calmez-vous donc. Vous voilà tout agité. Je ne vous ai pas dit qu’ils étaient malhonnêtes ! Et ne croyez pas qu’il y ait eu des pots-de-vin. Ça ne se fait pas. Ou guère… Car il y a des moyens plus attrayants et plus subtils… On règle les dettes de la commune. On promet d’aménager une nouvelle mairie, une piscine, une salle omnisports et une salle polyvalente, un club du troisième âge, un golf. Que sais-je ?… C’est ça le progrès, que voulez-vous, pour une municipalité qui se respecte. Le golf lui a fait un effet bœuf, à votre maire. Sans parler des nouveaux impôts locaux qui vont rentrer ! Argument choc ! Non, non, pas de problème, le maire est d’accord. Et ne l’eût-il pas été que, réfléchissez-y, il n’aurait pas pesé bien lourd en face d’une décision du Président.
— C’est fou ! Et le conseil régional ?
— Le conseil régional a émis un vote positif… Pensez, ça va créer des emplois ! Entre nous, c’est là le mot clef qui fait taire toutes les objections. Personne n’oserait s’opposer à un projet dont on dit qu’il va créer des emplois, sous peine d’être considéré comme un attardé qui n’a pas le sens du social.
— Pourtant, monsieur Ferlussi, on en a tous, des emplois, dans la commune. Il y a les agriculteurs, les artisans, les commerçants… On n’est pas riches, mais on vit libres et heureux.
— Peu importe, jeune homme, que le projet supprime autant d’emplois chez vous qu’il en créera ! Ce qui compte, c’est de faire miroiter qu’il en crée, et voilà tout. Ceux dont vous me parlez ne sont que de pauvres petits emplois individuels. Et ceux-là, c’est vrai qu’ils risquent de sauter, ne serait-ce que parce qu’il faudra bien que l’autoroute passe quelque part, et ce sera dans les anciens champs et sur les alpages. Les parkings aussi. Quant au petit commerce, il sera liquidé au profit des grandes surfaces. Mais c’est le progrès ! C’est le développement !
— Alors, je vous l’ai dit, ce sont les écologistes qui ne permettront jamais ça. Ils vont faire un foin d’enfer…
— Il y avait les écologistes, d’accord ! dit Ferlussi. Mais tout ça est négociable. Il y a eu des transactions. Non ! Non ! N’allez pas encore imaginer je ne sais quoi… Je ne crois même pas qu’il y a eu besoin de financer leur parti. Car c’est un problème, vous le savez peut-être, le financement des partis… Mais je vous parle d’autres transactions. Par exemple, on a donné aux écologistes la garantie, provisoire comme il se doit, de ne pas toucher à d’autres sites, auxquels ils étaient plus attachés qu’à ce cirque d’Ourtoulane qui, soit dit entre nous, n’était guère connu que de quelques initiés passablement rétrogrades. On laisse donc aux écologistes, pour un certain temps du moins, le site de Carlaveyron… Enfin, je ne vais pas entrer dans le détail, mais je puis vous assurer que, de ce côté-là aussi, la question s’est heureusement réglée.
— Je ne vous crois pas ! cria Philibert.
— Mais si ! Et c’est bien parce que vous me croyez que vous vous énervez comme ça… Moi, mon pauvre monsieur Avril, figurez-vous que je ne suis qu’un sous-fifre dans l’affaire. Et c’est vrai qu’en voyant cette nature sauvage, intacte, ça me pince parfois le cœur de participer à ce bouleversement. Croyez bien que ce n’est pas moi, l’employé, qui vais retirer des fortunes de ce genre de spéculation ! Pas plus que les honneurs et la gloire ! J’y ai mon petit intérêt, bien sûr, comme tout le monde. J’avais été écarté de mon précédent emploi pour cause de compression de personnel… Passé la cinquantaine, voyez-vous, on ne trouve pas facilement à se recaser. J’ai une femme, des enfants que j’essaye de pousser dans les études, une voiture, un pavillon à régler par mensualités, etc. Quand on m’a proposé ce travail, c’était inespéré. Tout ça pour vous dire qu’il ne faut pas nous considérer comme des méchants, ni moi comme un ennemi. Ce sont des gens normaux que vous avez en face de vous, pas des monstres.
Philibert poussa un soupir triste. Le plaidoyer avait été convaincant.
— Vous voilà plus raisonnable, dit M. Ferlussi. Tenez ! Je vais vous montrer les plans et les projets. Peut-être bien que cela vous semblera, après tout, moins terrible que vous ne le pensez maintenant… Je n’ai pas l’ensemble avec moi, bien sûr. Il y a des tonnes de dossiers en bas… Mais déjà, voyez…
Il déplia des cartes, des calques, des esquisses, des rendus, des plans d’exécution, des tirages, des perspectives, des axonométries, des épures, des graphiques.
— Il s’agit évidemment, expliqua-t-il, d’investir pour valoriser le produit-montagne et de réaliser des équipements permettant de répondre à la concurrence de nos confrères de l’arc alpin.
— C’est une course à la mort ! s’indigna Philibert.
— A la mort, je ne sais pas, mais c’est une course, très certainement. Et elle n’est pas nouvelle. Elle s’intensifie, voilà ce qu’on peut en dire. On est tous pris là-dedans. Peut-être que personne ne l’a expressément voulu, mais une fois la machine mise en route, bien malin qui pourrait l’arrêter ou même la ralentir… Tenez, regardez ça, si ce n’est pas joli ! C’est la future cafeteria-pizzeria. Le fast-food, quoi, pour parler français. Un truc énorme. On en a promis la gérance au beau-frère de votre maire, celui qui était parti à la ville et qui s’y est mal débrouillé. Un détail de ce genre, voyez-vous, ça aide à mettre de l’huile dans les rouages. C’est ainsi que le monde marche… Mais regardez les lignes du bâtiment ! Sa forme futuriste le classe d’ores et déjà parmi les plus curieuses réalisations architecturales de notre fin de siècle. L’ouvrage sera en béton banché brut de décoffrage, mais attention peint en orange avec des barres violettes, d’après une maquette réalisée par un artiste encore obscur mais qui est un ami du Président. J’aime beaucoup ce projet, personnellement. Et songez que tout est prévu pour qu’il y soit servi dix mille repas par jour !
Philibert garda le silence. Il considérait d’un air perdu les papiers qui peu à peu jonchaient la table comme d’implacables témoignages de la véracité des nouvelles qui l’atteignaient au cœur.
— Et ça ! continuait Ferlussi. Re-gar-dez-moi-ça ! Quelle ligne aussi ! Quel profilé superbe ! C’est le Sommetarium, proche du mur d’escalade. En verre teinté et inox, mais avec un bardage de sapin de 22 mm sur béton autour du porche d’entrée, pour faire couleur locale. Vous voyez qu’on pense à la respecter, votre atmosphère… On ne sait pas encore à quoi servira le Sommetarium, mais on trouvera. C’est un mot-choc pour la publicité de la station. Aucune autre ne pourra s’enorgueillir d’avoir un Sommetarium. Une idée de génie, due à un architecte de Singapour.
Philibert soupira une nouvelle fois.
— Vous aimez les enfants ? demanda Ferlussi. Voyez comme ils seront gâtés ! Ils auront ici un espace réservé. Le genre petit parc Astérix, si vous voyez ce que je veux dire, Mirapolis, ou Disneyland… Tout pour développer leur sens de l’originalité et du beau, éveiller leur intelligence ! Des jeux, des attractions, un minimum d’escalade pour qu’ils s’initient dès le plus jeune âge à la grimpe, cette activité devenue essentielle à l’économie de marché et aux médias et qu’il est donc indispensable de répandre dans les masses populaires… Et puis voyez ces gnomes stylisés, en béton bouchardé ! N’est-ce pas amusant ? Quant au clou, ce sera un grand lapin orange en plastique, qui sera la mascotte de la station et que des pompes gonfleront et dégonfleront six fois par minute…
Les traits de Philibert se durcirent. Ferlussi déballa de nouveaux dossiers.
— Que vous dire encore ? Voici le document qui atteste que le cirque d’Ourtoulane n’est pas à l’inventaire de l’UNESCO et qu’il n’appartient donc pas au patrimoine de l’humanité. Voici celui qui fait de l’endroit une ZAC, ou Zone d’Aménagement Concerté. Voici l’accord de la Commission supérieure des Sites. Voici un projet de parking en surélévation à six niveaux. Car un téléphérique géant, le plus long du monde, reliera la station à la vallée, mais il y aura quand même aussi une route de dégagement à trois voies. C’est ça qui a donné du fil à retordre, les accès, la viabilité, les problèmes de voirie, l’aménagement concernant les risques d’avalanche. Vous pouvez être fier ! Le cirque d’Ourtoulane sera une admirable démonstration du degré de compétence et de haute technologie atteint par l’humanité. On en parlera dans le monde entier comme d’un modèle… Après tout ! Qu’est-ce qu’il y avait là ? Du caillou et de l’eau gelée, pas davantage… Ça va changer, ah ! on peut le dire, ça va changer…
Ferlussi jeta un regard en biais sur son interlocuteur et jugea son visage par trop impassible mais, en l’observant mieux, il remarqua qu’un imperceptible tremblement agitait sa mâchoire. Il jugea nécessaire de continuer la séance.
— Le financement ! Quel problème aussi que le financement ! Je ne sais pas si ça vous intéresse mais j’ai là toutes les indications nécessaires… Quelques lettres, tenez, d’abord, qui y font allusion. Elles viennent de Martial Hardricourt, le principal promoteur impliqué dans l’affaire, le P.D.G. de Citydev International. Vous devez connaître au moins son nom ? L’âge du fameux Norbert Piéta mais une personnalité plus sympathique, moins arrogante, qui vous plairait, j’en suis sûr. Par ailleurs, un self-made-man extraordinaire. Parti de rien. Et ses bureaux occupent maintenant toute la Tour Fréron, à la Défense, près de Paris. C’est lui l’exécuteur du projet, en quelque sorte. Je ne sais pas très bien comment il a repéré le cirque d’Ourtoulane, mais je crois qu’il est skieur et qu’une fois il s’était fait déposer en hélicoptère ici, pour une descente en hors piste.
Ferlussi jouait sur de l’or car Martial Hardricourt existait en chair et en os et c’étaient ses services à lui, Lucifer, qui s’occupaient de l’entraîner dans le péché et dans la chute. Rien de tel que les touches vraies pour faire passer une fiction. Les écrivains en savent quelque chose. En préparant les dossiers et en fabriquant les documents, on avait reproduit l’authentique papier à lettres des bureaux de la Tour Fréron et la signature, volontaire et précise, de Martial Hardricourt. Tout cela fleurait bon la vérité et Ferlussi s’y attarda complaisamment.
— C’est lui qui a créé la S.C.I., vous savez la Société Civile Immobilière, qui est le maître d’œuvre et qui a pris en charge l’ensemble de la réalisation. Un budget relativement petit au départ puisque, comme toujours, la S.C.I. s’est adressée pour le financement à des banques acceptant de faire le montage financier. C’est la banque Aloys Abraham and Co., de Londres, qui est le chef de file du pool bancaire, cette syndication répartissant les risques, encore que dans ce cas précis, avec l’appui définitif de l’État, les risques ne sont pas terribles. Martial Hardricourt a le flair. Il a proposé le site, qui correspondait bien aux volontés du Président. Il a étudié les liaisons routières, pris en compte la relative proximité d’un aéroport international, fait analyser le microclimat, enfin tout. Il va lancer une gigantesque opération publicitaire. Des charters entiers amèneront les éventuels clients et le voyage sera remboursé aux acheteurs… Voyez donc ! tout le jeu de la syndication et des filiales est résumé sur ce diagramme. Il faut noter l’importance qu’ont prise dans l’affaire la Rychner Property Bank et la Flayac Brothers Ltd, deux filiales du groupe Hickman, vous savez, celui qui vient de racheter notre banque Gressier… L’immobilier français a dix ans de retard sur l’immobilier britannique, d’où le rôle joué par tant d’entreprises anglo-saxonnes dans nos opérations. Et aussi par la Broadmoor Corporation, que je ne vous ai pas encore citée et que dirige Balthazar Ripamonti. Une autre personnalité, celui-là ! Un Italien immigré à New York, qui a commencé comme livreur de pizzas et qui est maintenant un des hommes les plus riches du monde. Tout ce qu’il touche fait de l’or ! Un fameux sénateur a été mis dans le conseil d’administration de sa banque… C’est une maffia, je vous l’accorde, mais passionnante ! Fascinante, même ! Ce sont là, voyez-vous, les véritables aventuriers des temps modernes.
Philibert ne répondit rien. Et Ferlussi décida de frapper encore un coup, avant l’estocade finale.
— Enfin, poursuivit-il, enfin ! Last but not least, comme on dit de l’autre côté du Tunnel… Les vedettes attachées au complexe ! Une manœuvre indispensable à la promotion de l’opération. La skieuse suisse Heidi Röstli, trois fois championne du monde ! L’alpiniste Florent Kervallez, connu du grand public sous le nom de Yeti et qui, à vingt ans est le seul homme à avoir gravi deux fois les quatorze huit mille et à être resté vivant ! Le falaisiste William Caxton, dit le Singe, unique acrobate au monde capable de passer le 9e degré ! Et le grimpeur de blocs et de murs d’escalade, Youri Zapopov, dit le Big Tsar, qui remplit les salles lors des compétitions et fait autant d’argent qu’un roi du rock ! Ce ne sont pas des locomotives, ça ? Ils ont des contrats fabuleux. Leurs seuls noms, puisque la crédulité des foules le veut ainsi, leurs seuls noms suffiraient à lancer le cirque d’Ourtoulane, qui s’appellera d’ailleurs désormais l’Ourtoulan’s Circus.
Un silence s’installa. C’était le moment où tout pouvait se jouer. L’acédie était manifestement mise en place dans l’âme de la victime et elle était susceptible de se transmuer, tout simplement, tout naturellement, en de violentes résolutions déterminées par l’avarice et l’envie. Il suffisait de savoir y faire. Et si Philibert entrait dans le marché qui allait lui être offert, il basculait d’ores et déjà dans le jeu voulu par l’ennemi. Or Lucifer savait que pas un être humain sur dix mille n’aurait su résister, dans de telles conditions, à l’occasion proposée.
— Les choses sont comme je vous les ai dites, résuma-t-il posément, et personne n’y peut rien. Mais ce n’est pas une raison pour se laisser aller. Vous perdrez votre job, d’accord ! Ce qui importe, c’est de savoir si, dans ces structures nouvelles, vous pouvez retrouver une place. Une place qui ne serait pas de tout premier plan, mais quand même… Du moins une situation très supérieure à celle de gardien de refuge. Je ne vous parle pas de la direction de l’Office du tourisme, qui est déjà attribuée au neveu de je ne sais plus qui. Mais il est d’autres possibilités assez gratifiantes et assez rentables. Directeur sportif ! directeur des loisirs ! Ou, tiens, vous avez un physique plaisant, une belle tête de montagnard comme on en voit dans les films. que diriez-vous des relations publiques ? Rapports avec la presse, les médias. Passages fréquents à la télévision… Au bout d’un certain nombre d’années, vous seriez presque riche. Et je suis certain qu’on pourrait même vous récompenser de votre zèle et de vos services en vous attribuant les murs d’une boutique… « Avril Sports », je vois ça d’ici. Ou bien un petit restaurant rustique que vous réappelleriez « Le Refuge Minvielle » et la boucle serait bouclée !
Philibert se leva et, faute d’espérer encore obtenir un accord, Ferlussi nota avec une satisfaction méchante qu’il arborait sur son visage, il y a peu pacifique, toutes les marques d’une violente colère. Mais il ne se répandit pas en imprécations. Il se contenta d’empoigner par ses deux bouts la lourde table de bois que recouvrait l’éparpillement des liasses. Il la souleva de plus d’un demi-mètre et la fracassa sur le sol avec rage. Des feuilles voltigèrent dans l’air et retombèrent sur le plancher. Mais déjà, claquant la porte, Philibert Avril s’était renfermé dans sa cabine. Il ne voulait pas qu’on le vît pleurer.
Et il pleura d’abondance, la tête enfouie entre ses coudes. L’univers, tout son univers, venait de chavirer dans le néant. Et que serait-ce encore que le néant, à côté du béton bêtifiant de l’Ourtoulan’s Circus ? Comment mettre en doute les assertions qu’il venait d’entendre ? Elles allaient dans le sens du temps, dans le sens du monde. Et lui n’était pas fait pour ce monde-là. En pleine détresse en pleine révolte, il décida de fuir. Une telle fureur l’envahissait par moments qu’il avait envie d’aller assommer, écraser l’abominable Ferlussi, messager de tout ce mal et qui devait maintenant reposer paisiblement sur sa couchette. Il envisagea même de mettre le feu au refuge et de brûler, dans un seul holocauste, les vestiges de son ancien bonheur et l’émissaire qui y avait apporté la consternation et la ruine. Mais il contint cette impulsion et, décidant de ne faire de mal qu’à lui-même, il partit, abandonnant tout.
Lucifer avait prévu cette éventualité et il avait posté sur le seuil du refuge deux démons mineurs qui répondaient aux noms de Pazuzu et d’Azazel. Leur mission était de surveiller le désespéré et de rapporter à qui de droit ses faits et gestes. Les diablotins prirent Philibert en chasse et eurent du mal à le suivre tant il dévala rapidement les glaciers et les moraines qui menaient vers la vallée, alors qu’il quittait à jamais le cirque d’Ourtoulane.
Il faisait encore nuit lorsqu’il arriva au village mais il ne s’y attarda guère, ne pénétrant chez lui qu’un bref instant et, quand il ressortit, au lieu de remettre sur la poutre qui surmontait la porte la grosse clef de fer qui lui avait servi à rentrer, il la jeta d’un geste brusque dans le torrent qui coulait proche. Il n’avait pas l’intention de revenir. Et la nouvelle était assez importante pour qu’Azazel reprît aussitôt le chemin de l’enfer. Le piège avait fonctionné à merveille.
Pazuzu, pour sa part, se faufila à l’arrière de la petite voiture où Philibert Avril s’engouffrait. Avec une certitude croissante, il estima que la direction prise était celle de Paris, destination inattendue mais prometteuse. C’était bon, tout cela, c’était très bon. Dans ses montagnes, le gardien de refuge restait encore lui-même, mais voilà que, sous la pression des événements, il se précipitait vers une des métropoles de la matière. Et il laisserait ses dernières forces sous l’emprise des conflits d’intérêts et de puissance, des agglutinements humains, des besoins factices et de l’argent-roi.
En roulant vers Paris, Philibert ne songeait pas à autre chose, en vérité, qu’à fuir des lieux qui lui étaient devenus insupportables et à tenter une ultime démarche, non qu’il espérât empêcher quoi que ce fût, mais parce qu’il voulait du moins comprendre, de la bouche d’un responsable, pourquoi le monde allait ainsi. Il avait retenu le nom de Martial Hardricourt. Il éprouvait un besoin irrésistible de le voir, de lui parler, de l’entendre s’expliquer sur le combat que les hommes menaient contre la nature, sous le prétexte absurde d’en développer l’accès.
Après s’être longuement fourvoyé dans les méandres de la Défense, il gara sa voiture et chercha son chemin interminablement, de parkings en galeries marchandes, de corridors en escaliers roulants, perdu dans le labyrinthe géant d’une ruche humaine où chacun, sauf lui, avait sa place. A la lumière artificielle des halogènes et des néons, il erra, demandant sa route, sans cesse rejeté dans de nouveaux enchaînements de couloirs, de salles, de niveaux et de rampes. Il émergea enfin au grand jour, se dirigea entre d’immenses constructions géométriques et parvint à la Tour Fréron.
Les bureaux de la Citydev International occupaient un haut parallélépipède gris où des centaines de fenêtres carrées reflétaient les bâtiments voisins en d’ondulantes distorsions. De l’autre côté, à hauteur du troisième étage, un flux permanent de véhicules se déversait le long d’un échangeur routier, au-delà duquel des grues jaunes se dressaient sur le ciel. Philibert trouva l’endroit étrange et pénétra dans un vaste hall, pavé de marbre luisant. Il s’adressa à une hôtesse d’accueil et demanda à voir M. Martial Hardricourt. Était-il attendu ? Non. Qui était-il ? Il se présenta. De quoi s’agissait-il ? C’était au sujet de l’aménagement immobilier du cirque d’Ourtoulane. On le pria de patienter.
Gauchement, il alla s’asseoir sur un canapé de cuir d’où il considéra, d’un œil étonné, une grande sculpture métallique qui lui parut confectionnée avec les laissés-pour-compte d’un maréchal-ferrant. La seule note familière de l’endroit était donnée par d’énormes potirons qui trônaient sur chacune des tables basses, comme un tribut de la terre aux villes d’acier et de béton. Le décorateur qui avait installé en ce lieu leurs masses pansues et rebondies avait certainement jugé qu’il fournissait là une touche audacieusement moderne, mais ces cucurbitacés n’eurent, pour Philibert, qu’un arôme de potager qui le rattacha à un monde simple et connu.
Du temps passa, et soudain une hôtesse vint l’avertir que M. Hardricourt allait le recevoir dans un instant. Il fut alors introduit dans l’enceinte même de l’édifice par un système complexe de portes et de portillons qui fonctionnaient avec des cartes magnétiques, puis on lui indiqua qu’il devait monter, par un des ascenseurs de droite, au trente-deuxième étage où une secrétaire l’attendrait. Lorsqu’il pénétra dans le vaste et lumineux bureau de Martial Hardricourt, Philibert ne savait plus trop ce qu’il venait y faire. Le maître des lieux était un homme d’une quarantaine d’années, au visage intelligent et ouvert. Il considéra l’arrivant avec surprise.
— Qui êtes-vous ? dit-il. J’ai cru vous identifier quand on vous a annoncé, mais ce n’est pas vous que je m’attendais à voir. Et je ne situe d’ailleurs pas ce projet dont vous voulez m’entretenir…
— Je m’appelle Philibert Avril, dit Philibert. Pardonnez-moi si je vous dérange. Mais il m’arrive quelque chose de terrible. Il paraît que vous êtes un skieur. Moi, je suis le gardien du refuge Minvielle, dans le cirque d’Ourtoulane. Et je viens au sujet de la nouvelle station.
— Il est vrai, admit Martial Hardricourt – pensant aux affaires qu’il avait réellement en chantier – que je m’occupe actuellement de deux projets concernant des stations d’altitude. Elles ouvriront des domaines skiables extraordinaires et seront, l’une et l’autre, des modèles de la quatrième, voire de la cinquième génération. Des stations du XXIe siècle, pourrait-on dire…
— C’est ce qu’on m’a expliqué, soupira Philibert, mais je trouve que tout cela défigure et déshonore la montagne.
— Ah ! nous y voilà ! dit Martial Hardricourt. Je vais vous avouer que je ne vous aurais sans doute pas reçu si je n’avais cru qu’il s’agissait d’autre chose. Mais vous m’êtes sympathique, et puisque vous êtes parvenu jusqu’ici, je vais brièvement vous exposer mes vues. Je n’espère m ême pas vous convaincre, car vous devez appartenir à cette fraction de gens qui voudraient un monde immobile, un monde figé dans la conservation d’un passé, merveilleux peut-être, mais révolu. L’histoire humaine est faite pour le mouvement. Il faut qu’elle avance. Il faut du changement…
— Pas n’importe lequel ! protesta Philibert. On aboutit actuellement à un engrenage sans issue. Je sais quand même un peu ce qui se passe, avec tous ces investissements. On est obligé d’en faire toujours plus pour régler l’arriéré de ce qui précède. On doit vendre encore et encore. Chercher d’autres clients. Les convaincre de s’endetter tant et plus pour permettre que les affaires continuent. Les municipalités sont elles-mêmes prisonnières de ce jeu sans fin. Elles n’hésitent pas à saccager leurs plus beaux sites. Par chez nous, cela n’était encore pas arrivé et je dois reconnaître que tant que ça concernait les autres, et que je n’en souffrais que de loin, je n’y avais pas prêté une assez grande attention. Mais en étant soudain confronté au fond des choses, ah ! j’ai été brisé.
Martial Hardricourt regarda Philibert avec un sourire amical.
— On exagère toujours l’impact de nos opérations, répliqua-t-il. Croyez bien que je suis désolé de ce qui vous arrive. Mais qu’est-ce que quelques alpages détruits en comparaison du développement et des aspects positifs qui en résultent ? Il n’y a pas que l’argent… Pensez aux conditions actuelles de l’existence : la plus grande partie de la population rassemblée dans des villes gigantesques qui occasionnent des allées et venues insupportables, l’éclatement de la famille conduisant à d’innombrables solitudes, un poids de bureaucratie qui ne cesse de croître et pourchasse les citoyens jusque dans leur vie privée, le chaos de l’actualité mondiale diffusée en permanence par les médias. Rien d’étonnant si nos contemporains sont stressés. La vie moderne ne leur accorde guère de répit. Et c’est un répit que nous leur offrons, aux adultes comme aux jeunes, en mettant à leur disposition des lieux de détente.
— Alors, c’est tout le système qui est mauvais, constata Philibert.
— Ne jugez pas si vite, continua Martial Hardricourt. Pensez, par exemple, aux avantages du sport. Il permet d’évacuer une agressivité qui, sans lui, trouverait sans doute accès dans la violence sous toutes ses formes, voire dans la guerre. Je vous accorde que les pratiques actuelles du sport sont le plus souvent stupides et qu’elles peuvent cacher de repoussantes affaires d’argent. Mais il faut du moins songer à ce rôle dissuasif. La montagne favorise, comme la mer, des exercices de plus en plus variés que seules permettent nos installations, afin de les ouvrir à tous. Vous seriez élitiste si vous prétendiez le contraire.
— Et où serait le mal ? riposta Philibert. Si vous qualifiez d’élite les quelques alpinistes motivés qui gagnent mon refuge en marchant pendant des heures et en appréciant de tout leur cœur ce qu’ils trouvent au bout de leur effort, bravo pour cette élite ! Les élites existent, pourquoi les mépriser ? Les gens dont je vous parle savent qu’il n’y a pas de plaisir sans peine, et leur plaisir est grand parce qu’ils l’ont gagné. Mais je n’en dirais pas autant des troupeaux humains que drainent vos fameuses installations. Vous manipulez des marionnettes, qui ne font que céder à des modes. Et vous ne leur proposez d’ailleurs que des sites défigurés, qu’ils n’ont pas même mérités et qu’ils verront à peine. Moi, je préfère les hommes capables de faire une démarche personnelle et de la payer des seules monnaies qui m’intéressent, l’imagination, l’effort, l’audace… Et appelez cela une élite tant que vous le voudrez !
— Vous avez vos raisons, et j’ai les miennes, qui se tiennent aussi, reprit Martial Hardricourt. Et vous ne pouvez en tout cas pas nier que toutes ces grandes entreprises qui ont lieu actuellement font marcher l’économie et que le pays entier en dépend. Regardez la déroute des pays de l’Est… Regardez l’absurdité des gestions dans le Tiers Monde… Et les sites de ces pays sont-ils du moins protégés ? Non, la dégradation y est pire. Alors que nous, les Occidentaux, qui pourtant n’avons guère de ressources naturelles, nous avons su obtenir une expansion, grâce à notre activité intelligente, grâce à nos efforts dans le domaine industriel. Il y a des erreurs, je vous l’accorde, mais c’est encore chez nous que les hommes sont le plus heureux… C’est le progrès, Monsieur Avril !
— Là, je vous arrête encore, dit Philibert. Il y a sans doute du vrai dans ce que vous avez dit. Mais il y a aussi du pernicieux. Et ce mot de progrès, que tout le monde semble avoir à la bouche, je le récuse. Voyez-vous, je ne suis qu’un humble montagnard, mais je lis, j’essaye de comprendre les choses et de m’instruire. Et je peux vous dire que le progrès comme vous l’entendez n’est qu’une faribole, dont le concept a été inventé il n’y a pas si longtemps et que les hommes ressassent, sans y réfléchir plus que des moutons. Tout ce qui est nouveau est assimilé au progrès, est justifié par le progrès. Je ne nie pas les améliorations techniques. Mais, si on considère sérieusement les choses, est-ce cela qui compte ? Est-ce un progrès par exemple que de détruire la nature ? Et vous ne pouvez nier qu’elle se détruit et à une vitesse extraordinaire, non seulement chez nous mais partout dans le monde. La couche d’ozone, les fleuves et les lacs pollués, les mers aussi d’ailleurs, l’accumulation des déchets, les forêts qui disparaissent, les espèces animales qui s’éteignent… Voilà ce qu’ils sont, en vérité, les résultats de votre fameux progrès. Je pèse le pour et le contre, et je constate qu’il y a surtout du contre, et que le bonheur des hommes est en eux, non dans les perfectionnements techniques. J’aurais voulu vivre au XIIIe siècle. Je me serais peut-être lavé à l’eau froide et j’aurais voyagé à pied, mais dans un monde où les vraies valeurs étaient sauvegardées… Ah ! Voyez-vous, j’ai eu de tels chocs, ces temps-ci, que je remets tout en question. Et j’étais seulement venu au sujet du cirque d’Ourtoulane.
— Mais je ne connais pas ce cirque d’Ourtoulane ! assura Martial Hardricourt.
— Peu importe comment vous l’appelez. C’est là où vous voulez construire une nouvelle station, à 2 700 mètres…
— Il n’est question de rien à 2 700 mètres. Je vous l’affirme.
— Alors, je n’y comprends plus rien, soupira Philibert. Ce que je sais, c’est comment va le monde et il ne va pas comme il faut. Croyez bien que je ne vous fais pas de reproches, personnellement, car si ce n’était pas vous qui faisiez ce que vous faites, ce seraient d’autres qui s’en chargeraient. Il y a un courant dans ce sens et il me désespère. Mais je puis vous garantir qu’il ne faut pas le confondre avec un quelconque progrès. L’essentiel est ailleurs et on l’étouffe. Voilà ce dont je suis certain.
Un jeune homme porteur de lunettes entra dans la pièce à pas feutrés et déposa discrètement un dossier sur un classeur. Martial Hardricourt lui adressa un geste de remerciement et jeta un coup d’œil à la pendule de quartz qui ornait son bureau. Philibert comprit que l’entretien avait assez duré. D’ailleurs, tout avait été dit.
— Merci de m’avoir reçu, conclut-il. Nous ne sommes pas d’accord mais je suis heureux de vous avoir vu et que vous ayez accepté de discuter avec moi. Je n’oublierai pas votre accueil.
Les deux hommes se serrèrent la main avec cordialité et Philibert partit. Loin de l’avoir rasséréné, la conversation qu’il avait eue avec Martial Hardricourt n’avait fait qu’accroître son désarroi car, dans le parti adverse, ce n’était pas un adversaire qu’il avait trouvé, mais un homme normal, sincère, à la logique cohérente. Philibert Avril en avait été presque ébranlé. L’expression d’aventurier des temps modernes lui revint à la mémoire. Sans doute aucun, l’activité qui consistait à changer et à gérer le monde s’apparentait davantage à l’esprit d’aventure que celle de s’évertuer à battre le record de l’aller-retour au mont Blanc, ou de traverser hâtivement les mers pour la plus grande gloire d’une entreprise de charcuterie ou d’une banque… Et, derrière Martial Hardricourt, Philibert sentait le poids d’une société tout entière, qui partageait les mêmes opinions, les mêmes valeurs et les mêmes buts.
Lucifer avait visé juste en échafaudant son stratagème et en misant sur la tentation du modernisme et de l’évolution des temps. Certes, il n’avait pas prévu la démarche subite qui avait amené Philibert à Paris et l’avait confronté, de façon plus réaliste encore, aux données du siècle. Mais, en arrachant son antagoniste à un monde préservé, il l’avait mis sur la voie d’une inévitable déstabilisation. Peu importait désormais à Philibert Avril de savoir qui, de Ferlussi ou de Martial Hardricourt, avait dit vrai au sujet du cirque d’Ourtoulane, ou qui avait menti. L’enjeu était bien au-delà. Tôt ou tard, et tel qu’était le système, la montagne entière serait grignotée de routes, de remontées mécaniques, de pylônes, de constructions immobilières, et elle serait de plus en plus livrée à des hordes indifférentes et profanes. L’équilibre dans lequel Philibert Avril avait pu se maintenir se trouvait à jamais brisé par le fait qu’il comprenait ce qui, nécessairement, le détruirait. Jusqu’alors, il avait vécu heureux et presque sans soucis, laissant bruire dans le lointain les multiples rumeurs du monde, mais le monde l’avait rejoint et l’avait atteint en plein cœur.
En proie à des pensées amères, il erra entre les bâtiments et les tours, les reliefs, les angles et les courbes qui rythmaient l’espace de la Défense, et fut d’ailleurs touché par la force de leur architecture. Il reconnut qu’il était bon que l’on eût sauvegardé l’ancienne structure urbaine pour construire à ses portes, dans des normes neuves et audacieuses, une cité répondant aux critères de l’époque. Mais l’essentiel n’était pas là. Et le regard même qu’il portait sur la ville faisait surgir en lui d’innombrables questions qui restaient sans réponse.
Il s’aperçut qu’il avait faim et se dirigea vers la façade vitrée d’un restaurant. Depuis la veille, il n’avait absorbé qu’un café, au bord de l’autoroute. L’après-midi s’avançait et les derniers clients terminaient leur repas. C’étaient des messieurs sérieux et qui traitaient de choses sérieuses, c’est-à-dire, bien sûr, d’affaires. Pour eux la montagne et l’univers entier se réduisaient en termes de « marchés » ; les serveuses débarrassaient les tables, essuyaient, balayaient et ce fut sans un sourire qu’elles accueillirent l’arrivant tardif et qu’elles le fournirent d’une nourriture abondante, anonyme et fade. Philibert mangea rapidement, préoccupé par les idées qui tournaient dans son esprit. Sensible à un bouleversement qui s’opérait en lui, il en comprenait mal la nature et ne savait quel infléchissement, bon ou mauvais, il pouvait lui apporter.
Il régla son addition et sortit. Puis il marcha encore, s’étonnant des reflets du soleil sur de hautes façades azurées. Et soudain il eut l’occasion de prendre conscience de la place qui était réservée à Dieu dans la cité de béton et de verre dont les cathédrales nouvelles ne célébraient pas l’Esprit, mais le règne de l’argent, la puissance humaine et la gloire terrestre. Au bas d’un escalier, il découvrit en effet, par hasard, une petite cave biscornue, éclairée d’une lampe douce et aménagée en oratoire sous le titre pompeux de Relais Jean XXIII. Philibert soupira et revint dans l’empire des banques, de l’informatique, des assurances et des compagnies pétrolières. Il monta sur la Grande Arche, traversa une exposition politique d’un militantisme obsolète et contempla l’océan de toits qui s’étendait jusqu’aux horizons. Là, des millions d’hommes gouvernaient, décidaient, géraient, prospéraient ou se contentaient de survivre, mais tous étaient soumis, tous complices. Philibert les observait depuis le matin : êtres apparemment tranquilles, bien nourris, bien vêtus, bien lavés, bien soignés, mais il manquait à leurs yeux une lumière.
Il redescendit et, s’asseyant au milieu de l’anguleuse volée de cinquante-quatre marches qui mène du parvis à l’Arche, il appuya sa tête au mur de marbre blanc et songea. Des nuages gris avaient envahi le ciel, que perçait faiblement un soleil d’or pâle. A ses pieds, et comme étrangère, s’activait la fourmilière humaine, indifférente à ce qui faisait son propre désespoir. La montagne sauvage était condamnée, la planète entière était sans doute condamnée. Et lui, isolé, démuni, impuissant, que pouvait-il donc faire dans ce monde en explosion ? Il resta là des heures, se redisant que toute bataille était perdue d’avance. Et soudain il pensa au seul combat qui restait possible, le combat spirituel. Une idée s’emparait de lui, qui déjà autrefois l’avait effleuré et qui, ténue à l’origine, acquit peu à peu de la force et s’enfla d’un souffle semblable à celui du vent qui s’engouffra le soir sous la Grande Arche. Lorsque enfin Philibert se leva, la nuit tombait et sa résolution était prise.
En enfer, on s’apprêtait à célébrer comme il se devait la victoire qui venait d’être assurée. Tous les démons avaient fait des gorges chaudes de la vaine résistance du pauvre mortel qui avait cru pouvoir leur tenir tête. Ils s’étaient hautement réjouis en se remémorant l’habileté stratégique de la campagne, la multitude des pièges et leur imparable fonctionnement. Azazel racontait sans fin, à qui voulait l’entendre, la fuite éperdue de la victime. Lucifer recevait avec des ricanements satisfaits les concerts d’éloges qui chantaient son adresse et l’expérience qu’il avait des faiblesses humaines. On prépara un grand banquet. Sur de vastes tables luisantes et noires comme de la poix, qu’éclairaient des torchères de braise, on dressa tout un assortiment de mets étranges et de flacons aux sulfureux parfums. Diables et diablesses y prirent place avec des rires sauvages. Il se préparait là une de ces bacchanales d’ombre, une de ces fuligineuses débauches qui, seules, pouvaient distraire les maléfiques puissances des ténèbres.
Des rougeoiements montaient de l’abîme d’où émergeaient des grappes de démons venant prendre part au festin. C’était la fête, la grande fête obscure qui célébrait la chute immanquable d’une âme rebelle.
Lucifer se leva, grisé par sa victoire, et, gonflant son torse velu, il brandit à deux mains un lourd hanap de basalte pour donner le signal des sataniques réjouissances. Des hurlements de plaisir lui répondirent. Et l’orgie commença.
Mais soudain, les pesants vantaux de bronze qui isolaient l’enfer du monde extérieur s’ouvrirent sous une poussée pressante et Pazuzu surgit, hors d’haleine.
— Arrêtez tout ! Arrêtez tout ! cria-t-il. On a perdu !
— Quoi ? tonna Lucifer.
— On a perdu ! C’est fini ! C’est raté ! hoqueta Pazuzu ;
— Surveille tes paroles, petite vermine, cria le grand démon. Je ne crois pas un mot de ces mensonges perfides. Philibert Avril a succombé à l’acédie. Il a tout quitté, nous le savons. Son refuge, sa maison, son pays… Il n’y reviendra plus. Il est miné. Il est détruit. Il est anéanti. Faisons la fête ! C’est un triomphe !
— Je vous dis que non ! s’exclama Pazuzu. Je l’ai vu ! Je l’ai observé ! Il n’a passé qu’une nuit à Paris, et puis il a repris la route, les yeux brillant d’espérance. Et savez-vous ce qu’il a imaginé ? Savez-vous où il est en ce moment ? Savez-vous ce qu’il fait ? Il est revenu dans les Alpes, à la Grande Chartreuse, où il demande son admission parmi les moines. De tous nos pièges, il n’a fait que tirer des leçons. Il a su comment retrouver ses montagnes et y passer sa vie, humblement, à la dure, dans un paysage admirable de forêts et de rocs que recouvre en hiver l’épais manteau de neige blanche. Et là, parmi ses frères, méditant, lisant et cultivant son jardin, il va célébrer la gloire de Dieu et prier pour le monde… Ah ! Ce n’est pas vous qui avez triomphé, c’est Lui !
[1] — « La tentation de Philibert Avril » par Anne Sauvy (dans le recueil La Ténèbre et l’Azur, Paris, Arthaud, 1991, p. 197-222).
[2] — La dénomination « eutrapélie » vient en réalité d’Aristote. L’abbé Victor-Alain Berto a rédigé un petit texte sur cette vertu : « Eutrapélie, vertu de la récréation » (publié dans Itinéraires 255 [juillet-août 1981], p. 120-124).

