Le treizième siècle littéraire et scientifique
« Le treizième siècle occupe dans le Moyen Age la place que tient dans l’Antiquité le siècle de Périclès, dans les temps modernes le siècle de Louis XIV. Il est comme eux le point culminant d’une longue période, l’expression la plus élevée des aspirations et de l’esprit d’une société organisée d’une façon particulière ». Ainsi s’exprime Albert Lecoy de la Marche (1839-1897) dans la préface de son étude des domaines littéraires et scientifiques du siècle de saint Louis, publiée en 1887 et récemment rééditée [1]. Son intention est de défendre cette époque de notre histoire, et, au fond, son âme chrétienne, contre les habituels « reproches d’ignorantisme, de somnolence et d’immobilité » colportés depuis la Renaissance jusqu’au XIXe siècle postrévolutionnaire. « La critique moderne a fait justice de ces accusations, dictées par la routine ou le parti pris : en cherchant simplement la lumière, elle est arrivée à proclamer que notre civilisation tout entière est issue du Moyen Age ». Au XXe siècle, d’autres historiens se sont efforcés de réhabiliter le Moyen Age, notamment, Régine Pernoud ou Jacques Heers. Ce n’est que justice, et vérité.
Cette vérité historique, nous le savons, a une valeur apologétique, puisque la période dont nous parlons est celle d’un âge de chrétienté, dont l’apogée coïncide avec ce fameux treizième siècle. Une société certes fragile, imparfaite, qui ne fut et ne pouvait être un paradis terrestre. Mais néanmoins une belle manifestation de ce que peut opérer la grâce dans tous les domaines de l’existence humaine : pas seulement dans les âmes individuelles, dans la vie privée, mais aussi dans la politique, les institutions, les métiers, la justice ou la guerre, les monastères ou les hôpitaux, les écoles, les universités, les villages comme les villes, les travaux et les jours, la littérature et les spectacles, enfin toutes les relations entre l’Église et la Cité.
Lecoy de la Marche a tout particulièrement étudié le règne de saint Louis qui demeure un modèle de gouvernement chrétien, une réalisation des théories augustiniennes et thomistes sur la politique chrétienne. Il s’est attardé sur l’un des aspects de cette époque lumineuse de notre histoire : celui qui concerne le savoir et l’instruction, les lettres et les sciences.
L’enseignement
L’auteur commence par deux chapitres introductifs sur la langue et sur l’enseignement. Il est particulièrement intéressant de voir ce que fut l’enseignement chrétien. Et d’abord qu’il fut ! Dès les origines l’Église a le souci d’instruire : « Allez, enseignez toutes les nations ». Il s’agit par dessus tout de faire connaître Dieu et les vérités nécessaires au salut. Mais pour aller toujours plus haut dans ce domaine, il faut avoir des bases toujours plus larges, un substrat culturel de lettres et de sciences profanes dont l’Église favorisera toujours l’essor, pourvu qu’il ne nuise pas à la foi et aux mœurs, mais qu’au contraire l’homme y grandisse. On sait quels ont été les efforts déployés par Charlemagne de concert avec les évêques pour étendre et favoriser l’instruction. Au XIIe siècle, on récolte les fruits de ces efforts répétés et l’on continue : on franchit une nouvelle étape avec la création des universités ; la reine des sciences, la théologie, traditionnellement fondée sur l’Écriture sainte et les Pères, va s’emparer, en plus, d’un outil redoutable : la dialectique ou, pour tout dire, la philosophie thomiste.
La théologie et la philosophie
Lecoy de la Marche entreprend donc l’inventaire de tout le savoir humain de l’époque. Il montre bien que la théologie est la science supérieure et universelle et qu’elle est considérée comme telle. Les grandes universités, fondées dès 1200, sont dominées par elle. Sous saint Louis, l’université de Paris brille comme un phare pour toute la chrétienté, grâce à sa faculté de théologie.
Si le XIIIe siècle bâtit les cathédrales de pierres, à la gloire de Dieu, il est aussi le siècle des sommes théologiques, constructions plus grandioses encore puisqu’elles parlent plus directement de la Sainte Trinité, du Dieu fait homme, de sa sainte Mère.
L’auteur d’un récent manuel de littérature a pu noter que, dans la Divine comédie de Dante, la partie la plus facile à comprendre pour un lecteur moderne est celle qui présente l’enfer. La partie concernant le ciel est en effet – explique-t-il – pleine de discours et de débats théologiques qui passionnaient les lecteurs du Moyen Age mais qui nous paraissent aujourd’hui trop ardus. L’esprit des hommes du XIIIe siècle était tourné vers le ciel, il s’y promenait déjà ; l’homme moderne ne semble familier que des ténèbres souterraines…
Après avoir détaillé les progrès et le rayonnement de la théologie, l’auteur évoque la philosophie : après la reine, la servante.
On s’en méfiait au XIIe siècle ; la dialectique, qui se développait, avait entraîné certains esprits dans des voies détournées, voire dans l’hérésie. Aristote arrive en force en Occident, mais non pas directement de la Grèce : Des commentateurs arabes s’en sont emparés, défiant ainsi les chrétiens, un moment déstabilisés. Le choc est rude. L’Église interdit même un temps de lire Aristote, car la foi est en danger. C’est alors que des intelligences exceptionnelles – et surélevées par la grâce – entreprennent un formidable travail d’épuration et d’intégration de la philosophie aristotélicienne, qui aboutit à l’œuvre de saint Thomas d’Aquin. La philosophie, comme une arme prise à l’ennemi, est améliorée, perfectionnée et réutilisée au service de la théologie avec une capacité démultipliée. L’aristotélo-thomisme sera pour les siècles futurs plus qu’un outil : l’arme défensive et offensive de l’intelligence et de la foi.
Rhétorique, poésie et littérature.
L’art de discourir et de convaincre n’a plus au XIIIe siècle autant d’importance qu’à l’époque antérieure : la philosophie passe avant, en importance et dans l’ordre d’apprentissage. « Cet ordre, remarque Lecoy, est l’inverse de celui qui est suivi dans nos établissements d’instruction secondaires ; mais n’est-il pas plus rationnel ? N’est-il pas sage de n’apprendre à bien parler qu’après avoir appris à bien raisonner, et de ne revêtir la pensée des ornements du style qu’après avoir donné à cette pensée le corps solide dont nous venons de parler ? » Mais l’art oratoire n’est pas négligé : il brille dans les sermons, les plaidoiries, et fait ses débuts en politique.
La poésie latine connaît au Moyen Age un nouvel essor à travers la liturgie, mais le mètre antique est remplacé par le syllabisme, l’assonance en fin de vers et bientôt la rime. « D’où vient cette révolution ? Eh bien ! cette fois encore, c’est l’idée chrétienne qui a tout fait, et c’est le désir d’associer le peuple fidèle aux louanges du Seigneur qui a poussé à cette transformation radicale ». « Jadis la puissance de Jupiter, les exploits d’Énée, le désespoir de Didon étaient agréablement chantées par quelques esprits raffinés ; mais au Dieu vivant, au Dieu universel, dont la domination ne doit avoir ni fin ni limite, il faut la louange de toute l’assemblée des saints, il faut la grande voix du peuple chrétien, s’élevant unie et majestueuse comme le bruit de la mer, pour porter aux pieds de l’Éternel un hommage digne de son immensité. Et le peuple, de son côté, a besoin de chanter à pleine voix son Dieu, en comprenant et en sentant tout ce qu’il lui dit, parce qu’il est véritablement rempli de son amour, l’amour divin, sentiment nouveau, que les païens ne pouvaient même pas soupçonner ; car quel est celui d’entre eux que l’on voit aimer une seule de ses divinités ? »
Ce caractère spécifiquement chrétien et populaire imprègne du reste toute la littérature médiévale de langue vulgaire. Même si tous les écrits de cette époque ne sont pas moralement irréprochables, l’esprit chrétien domine, dans les grandes lignes. Il y a des chefs-d’œuvre, comme la Chanson de Roland, notre épopée nationale : on y chante les exploits d’un chevalier modèle, la sagesse d’un empereur chrétien, la hardiesse et l’intrépidité des combattants qui défendent l’Église et la chrétienté ; on y transmet le sens de l’honneur, de la loyauté, de la parole donnée, la franchise, le courage, l’amour de Dieu et de la « doulce France ». Il existe beaucoup d’autres poèmes épiques, ou lyriques, et cette littérature est populaire : pas besoin de savoir lire pour en profiter. Jusqu’au XIIIe siècle, « l’oralité » occupe une place très importante. On chante ou l’on récite ces poèmes, ces épopées, dans les villages, sur les marchés ou dans la cour des châteaux, sur le trajet des grands pèlerinages. Ce sont toujours les mêmes histoires pour des publics si différents et pourtant unis par la foi, par un sens commun de la société chrétienne, de ses règles, de ses aspirations et de sa cohésion. Le peuple du Moyen Age est un peuple qui chante. Du reste le Moyen Age lui-même n’est-il pas poétique, si beau et si digne d’être chanté ?
Le XIIIe siècle est moins épique que le XIe. Il est, dit l’auteur, trop civilisé pour cela ; plus lettré, plus savant. Mais il demeure chrétien. Et si le souffle épique se tarit, un nouveau genre prend naissance qui grandira aux XIVe et XVe siècles : le théâtre chrétien, né de la liturgie de l’Église, et cherchant à rendre plus vivant l’Écriture Sainte, les vies des saints ou la Tradition. Ce sont les « Miracles » et « Mystères » de la fin du Moyen Age, dont l’admirable Passion de Jean Michel ou d’Arnoul Gréban.
L’histoire
Le savoir progressant, on aime moins, à partir du XIIIe siècle, les légendes ou les récits enjolivés. Dans l’Antiquité, l’histoire est surtout un art. Le Moyen Age chrétien la rapproche de la science : il s’agit avant tout de connaître la vérité. Sulpice Sévère, en déclarant qu’il aimerait mieux briser sa plume que d’écrire une parole contraire à la vérité, affirme l’idéal nouveau du genre historique. Au XIIIe siècle, cette préoccupation l’emporte. On y trouve, en petit nombre il est vrai, des historiens au sens moderne du mot. Mais leur vision de l’histoire n’est pas moins chrétienne. Ils évoquent la création, l’Histoire sainte, les ténèbres du monde païen, l’incarnation, l’histoire de l’Église, la sagesse de la Providence. On peut citer Vincent de Beauvais (Speculum historiale, en 31 livres, 3793 chapitres !). D’autres historiens sont plus spécialisés : les moines de Saint-Denis racontent l’histoire de France dans leurs Grandes Chroniques. Les chroniqueurs, eux, racontent ce qu’ils ont vu et connu, tel Joinville qui a vécu dans l’intimité de saint Louis.
Les sciences
Dans les quatre derniers chapitres de son livre, Lecoy de la Marche évoque la géographie, les mathématiques, les sciences physiques et naturelles, la médecine. Les connaissances sont évidemment moins avancées qu’aujourd’hui. On reste toutefois étonné de voir le XIIIe siècle déjà si savant dans des domaines dont le développement paraît appartenir essentiellement à l’époque moderne. Mais comment aurait-on pu construire (et faire tenir) des cathédrales sans connaissances précises en mathématiques, physique, etc. ?
La grande différence avec notre époque, c’est l’esprit chrétien, qui pénètre tout. Les traités sur la nature, les plantes, les animaux ou les pierres, ne cessent de faire allusion au Créateur de toutes choses et aux analogies entre les mondes naturel et surnaturel. Les médecins doivent prendre garde à l’âme du patient, à ses bonnes mœurs (qui vont d’ailleurs bien souvent de pair avec la bonne santé), ils n’envisagent pas le corps séparément de l’âme. « La charité, c’est là en effet le grand moyen par lequel le Moyen Age parvint à suppléer à l’insuffisance de ses connaissances médicales. En multipliant partout les hôpitaux, les maladreries, les léproseries, il rendit à l’humanité souffrante plus de services que les savants n’en pouvaient rendre ».
Conclusion : l’intelligence chrétienne
En résumé le XIIIe siècle a été un siècle hautement civilisé, lumineux, éminemment savant. Les domaines les plus spirituels sont privilégiés, mais le domaine profane et scientifique n’est pas négligé : les connaissances antiques sont transmises et développées, tandis que des recherches, des défrichements, des travaux divers préparent les découvertes futures.
Il importe surtout de retenir et de faire nôtre l’état d’esprit de cette époque, en s’attachant à ce qu’il y a d’exemplaire, d’immuable et de salutaire. Le chapitre consacré aux bibliothèques. est à cet égard révélateur : on y voit comme matérialisé l’ordre hiérarchique du savoir intellectuel dans une intelligence chrétienne. Car une bibliothèque chrétienne est bien autre chose qu’une médiathèque mondaine ou l’encyclopédie de « l’honnête homme » !
Il est urgent de lire ce livre – qui a plus d’un siècle – pour savoir ce que c’est que s’instruire chrétiennement, penser chrétiennement, enseigner chrétiennement, aujourd’hui comme hier.
Xavier Jan
A. Lecoy de la Marche, Le treizième Siècle littéraire et scientifique, Éditions Saint-Remi, 358 p., 20 e.
[1] — Sur cet auteur de référence, voir l’article de Christian Lagrave dans Lecture et Tradition n° 244 (juin 1997) : « Lecoy de la Marche et la guerre aux erreurs historiques ».

