Les quatre saints inquisiteurs de Savigliano (Piémont)
(morts en 1365, 1374, 1466 et 1495)
par Dominicus
QUATRE BIENHEUREUX, tous les quatre inquisiteurs, ont, en un siècle de temps, illustré le couvent dominicain de Savigliano (non loin de Turin, en Piémont). Les trois premiers furent assassinés en haine de la foi, le quatrième est mort dans son lit, plus que centenaire. Honorés traditionnellement comme bienheureux, tous les quatre ont vu leur culte approuvé officiellement par Pie IX.
A l’heure où la sainte inquisition est publiquement dénigrée à l’intérieur même de l’Église, il est utile de connaître ces saints inquisiteurs. Voici donc un bref portrait de chacun d’eux [1]. (D’autres saints inquisiteurs, saint Pierre de Vérone et le bienheureux Guillaume Arnaud, ont déjà été présentés dans les numéros 36 et 37 du Sel de la terre.)
— I —
Le bienheureux Pierre de Ruffia
martyr (1320-1365)
Ame contemplative, très mariale, Pierre Cambiani (appelé aussi Pierre de Ruffia) n’imagine sans doute pas devenir inquisiteur, lorsqu’il entre à seize ans, en 1336, au couvent dominicain de Savigliano. Mais il montre dès son ordination sacerdotale (1345) toutes les qualités nécessaires à cet office délicat. Pieux et mortifié, il manifeste une humilité et un esprit de pauvreté d’autant plus remarquables que nous sommes à une époque de relâchement. Il est également doué pour la prédication – ce qui importe grandement, car l’inquisiteur n’est
pas seulement un homme de procédure et de dossiers, mais un véritable apôtre qui doit, avant d’en arriver aux mesures répressives, prêcher dans les bourgs atteints par l’hérésie, réfuter les arguments des hérétiques (les Vaudois, en l’occurence, dans l’Italie du Nord du XIVe siècle), manifester par son exemple et sa parole la vérité et la sainteté du catholicisme, offrir enfin le pardon de l’Église à tous ceux qui veulent se repentir. C’est après seulement qu’il faut procéder contre les obstinés. Là, l’énergie est nécessaire, car les sectaires, bien organisés, n’hésitent pas à employer la violence. Mais Pierre a aussi cette énergie. Il saura dénoncer avec force les hypocrites qui dissimulent leur hérésie pour saper secrètement la foi des humbles.
Pierre Cambiani est donc nommé vers 1350 adjoint de l’inquisiteur du couvent de Savigliano, puis, par Innocent VI, inquisiteur général de toute la région (Piémont, Lombardie supérieure, Ligurie, marquisats de Suse, Saluces et Montferrat). Il dirige depuis Turin les opérations des inquisiteurs secondaires, reçoit les dossiers les plus graves, va en personne là où le péril est le plus menaçant, la lutte la plus chaude. Son apostolat, marqué du signe de la croix (voyages à pied à travers monts et vallons, persécutions et embûches) produit des conversions en masse. Les sectaires s’effraient de son activité et le surveillent de près.
En janvier 1365, Pierre entreprend une tournée de prédications dans les vallées entourant Suse, infestées par l’hérésie. Son zèle éclaire beaucoup de paysans qui se sont laissés séduire par ignorance ou par faiblesse. Les Vaudois décident d’en finir. Le 2 février 1365, il achève sa tournée de prédications chez les franciscains de Suse, qui lui donnent l’hospitalité. Après la messe, deux hommes demandent à le voir, l’entraînent dans un coin du cloître, le poignardent et s’enfuient. Immédiatement le peuple chrétien défile pour le vénérer, baiser ses mains, prendre comme reliques des morceaux de son habit. Sa tombe, chez les franciscains, est honorée de miracles (le corps sera transféré le 7 novembre 1516 chez les dominicains de Turin).
En 1403, saint Vincent Ferrier, de passage en Piémont, le qualifie de « bienheureux », et, par sa prédication, convertit ses deux meurtriers.
Pie IX autorise son culte, le 4 décembre 1856. (Sa fête est fixée au 7 novembre, date du transfert de son corps) [2].
— II —
Le bienheureux Antoine Pavonio
martyr (1326 - 9 avril 1374)
LES VAUDOIS n’ont rien gagné au martyre de Pierre de Ruffia : le pape Urbain V lui donne immédiatement un remplaçant en la personne d’un autre dominicain de Savigliano, âgé de 39 ans : le frère Antoine Pavonio. Fils d’un professeur de musique, il en a hérité une voix forte et agréable qui lui facilite la prédication ; mais c’est surtout sa piété, sa doctrine et la fermeté de son caractère qui attirent l’attention sur lui. Antoine est un homme de paix – en un temps qui en a bien besoin : depuis 1356 (et jusqu’en 1373) le pays est continuellement ravagé par la guerre opposant le comte de Savoie, Amédée VI, à ses voisins. Pillages, crimes, immoralité, hérésies se développent. C’est la destruction de la société, l’anarchie et, au terme, Antoine le sait bien, l’enfer éternel pour beaucoup de malheureux.
Pour lutter contre le mal, trois grands moyens complémentaires : la prédication, la confession et l’inquisition. Antoine prêche donc : il défend la vérité de la foi, mais aussi la vertu de justice, si souvent lésée en période d’anarchie. Il poursuit son œuvre au confessionnal (beaucoup de restitutions passent par ses mains). Mais il est trop conscient de la nocivité des Vaudois pour hésiter à accepter la charge d’inquisiteur, lorsque Pierre est assassiné. Il y joindra à deux reprises la charge de prieur du couvent de Savigliano (1368-1370 puis 1372-1374), entreprenant de grands travaux pour réparer les destructions de la guerre, mais sans jamais se laisser distraire de la lutte contre l’erreur.
Ses prédications incessantes, sa vigilance excitent contre lui la haine des hérétiques. Il se sait menacé, mais loin d’en être effrayé, demande à Dieu la grâce du martyr. En mars 1374, il entreprend une tournée de prédications dans les vallées qui servent de refuge aux hérétiques. Il demeure du 2 au 18 mars, à Campiglione, avec deux compagnons, se rend ensuite à Bibiano, Fenice puis parvient à Briqueras (petit bourg fortifié entre la vallée de Luzerna et Pignerol, à 45 km de Turin). Les hérétiques y sont nombreux. Antoine réfute de façon aussi claire que puissante leurs erreurs. Il a révélation de son martyre prochain. Le 8 avril, il se rend chez le barbier :
— Rasez-moi bien, car, demain, je vais à une noce.
— Impossible, s’il y avait une noce, je le saurais, toutes les nouvelles arrivent dans mon échoppe.
— Vous verrez que je dis vrai.
Le soir, aux vêpres, il chante avec entrain l’hymne pascale :
Ad cœnam Agni providi
Et stolis albis candidi,
Post transitum Maris Rubri,
Christo canamus principi [3].
Il passe la nuit en prières. Le lendemain matin, 9 avril, dimanche de Quasimodo, il célèbre la messe dans l’église, prêchant hardiment contre l’hérésie. Au sortir de l’église sept hérétiques armés d’épées et de poignards se jettent sur lui, le tuent et s’acharnent contre son cadavre. Autour, la foule gémit mais personne n’ose intervenir. Le corps, transporté à Savigliano (puis, en 1832, à Racconigi), sera l’objet d’une grande vénération. Il est spécialement invoqué pour retrouver les objets perdus. Cette dévotion est-elle due à son homonymie avec le grand saint de Padoue ? au zèle qu’il employa à faire restituer les objets volés ? à son office d’inquisition (inquirere = chercher) ? On ne sait trop. Il réalise en tout cas beaucoup de miracles de ce genre [4]. Son culte sera confirmé par Pie IX, le 4 décembre 1856. Son corps est honoré à Racconigi, dans l’église Saint-Vincent-Ferrier. (Fête : le 9 avril.)
— III —
Le bienheureux Barthélemy de Cervère,
martyr (1420 - 21 avril 1466)
NÉ DANS UNE NOBLE FAMILLE de Savigliano, en 1420 – soit près de cinquante ans après le martyre du bienheureux Antoine –, Barthélemy a certainement, durant son enfance, entendu parler de ce prédécesseur. A-t-il été mû par son exemple ? En tout cas, il entre jeune au couvent ; il s’engage dans une carrière universitaire. Fait unique dans les annales de l’université de Turin : il y obtient le même jour (8 mai 1452) la licence, le doctorat et l’incorporation au collège des maîtres de l’université. Élu à deux reprises prieur de son couvent de Savigliano (en 1453 et 1458), il agrandit l’église et y fait installer un autel en l’honneur de saint Vincent Ferrier, envers qui il a une grande dévotion (on se souvient que ce grand prédicateur dominicain, passé à Savigliano en 1403, y a fait l’éloge de Pierre de Ruffia et converti ses meurtriers) ; il dirige et réforme les monastères des dominicaines de Savigliano et de Ravello.
En 1459, Barthélemy est nommé inquisiteur de Piémont et de Ligurie, « charge pleine de labeurs et de périls » disent les chroniques de l’époque. Il se met à l’œuvre avec courage. Ses biographes louent particulièrement la façon dont il sait unir un zèle toujours actif à une grande prudence, et une patience à toute épreuve à une intrépidité héroïque.
Le 21 avril 1466, devant se rendre à Cervère, il a le pressentiment de sa mort ; il fait avant de partir une confession générale au père Christophe de Caramagna
et lui confie : « C’est là que je dois mourir. » Peu avant Cervère, il est, en effet, agressé par un groupe de cinq hérétiques : ses deux compagnons (frère Jean Boscato et frère Jean-Pierre Richardi) parviennent à s’enfuir, lui est tué. Mais, miracle, son corps ne répand pas une goutte de sang. D’autres prodiges accompagnent sa mort : au coucher du soleil, les habitants de Savigliano voient un brillant météore se lever du côté de Cervère et éclairer le lieu où repose le martyr. Au même endroit s’élève un arbre semblable à un figuier dont rameaux et feuilles représentent une croix.
Le corps est amené à Cervère ; au moment où il pénètre dans l’église, il se met à saigner abondamment devant la foule rassemblée. C’est une procession triomphale qui le raccompagne de Cervère à Savigliano, où il est placé sous le maître-autel. Des miracles illustreront son tombeau (un doyen de Savigliano, emprisonné est miraculeusement délivré par son invocation, etc.). On l’invoque contre la grêle et la foudre.
En 1801, les troupes napoléoniennes menacent le couvent et l’église : pour soustraire les reliques à la profanation, on les renvoie à Cervère (en même temps que celles du bienheureux Antoine Pavonio partent à Racconigi).
Le 22 septembre 1853, son culte est reconnu par Pie IX. (Fête : le 11 juillet) [5].
— IV —
Le bienheureux Aimon Taparelli
(1395 - 15 août 1495)
NOMMÉ COMMISSAIRE DE L’INQUISITION à la place du bienheureux Barthélemy, en 1466, puis inquisiteur général dans la Lombardie supérieure et la Ligurie (fonction qu’il conserva jusqu’à sa mort), Aimon pouvait s’attendre à mourir martyr, comme son prédécesseur. C’était sans doute son vœu, mais il ne sera pas réalisé : il sera le seul des quatre saints inquisiteurs de Savigliano à mourir de mort naturelle – après un siècle de vie bien remplie.
Né à Savigliano, comme le bienheureux Barthélemy, (dans la famille des comtes de Lagnasco), il entre comme lui au couvent de sa ville et enseigne à l’université de Turin. Alors que les ordres religieux connaissent une grande décadence depuis le milieu du XIVe siècle (en particulier à cause de la grande peste qui a dépeuplé les monastères), il se signale par son zèle pour l’observance régulière, humble et pauvre. Sa sainteté et sa doctrine sont si réputées que le bienheureux Amédée IX, duc de Savoie, le choisit comme confesseur et le nomme prédicateur de la Cour [6].
Élu à plusieurs reprises prieur de Savigliano et vicaire provincial, il meurt âgé de 100 ans, le 15 août 1495, en disant l’office de l’Assomption. Deux jours auparavant alors qu'il récitait ce verset de l'office : Exsultabunt sancti in gloria (« Les saints exulteront dans la gloire »), il avait entendu les anges lui répondre : Lætabuntur in cubilibus suis (« Ils se réjouiront à l’endroit où ils reposent ») . Il y avait vu une annonce de sa mort prochaine.
Il tient entre ses mains, lors de sa mort, un crucifix qu’on ne parviendra pas à lui ôter. Ses biographes disent que s’il n’est pas mort martyr comme ses prédécesseurs, il a eu, de par sa charge d’inquisiteur, la vie d’un martyr [7]. Les miracles sont nombreux sur sa tombe.
Au commencement du XIXe siècle, ses restes sont transportés en l’église Saint-Dominique de Turin (où repose aussi le corps du bienheureux Pierre de Ruffia). Pie IX autorise son culte public le 29 mai 1856. (Fête le 18 août) [8].
***
La prière préférée de saint Pierre de Vérone
Saint Pierre de Vérone († 1252), premier inquisiteur canonisé, disait souvent à ses religieux : « Sachez que je mourrai de la main des hérétiques. Je serai enseveli à Milan. »
A un frère qui lui demandait quelle était sa prière préférée, il avait un jour avoué : « La prière qui me plaît et me touche le plus est celle que je fais à la messe lorsque j’élève le corps du Seigneur ou que je le vois élevé par d’autres prêtres : je lui demande alors de ne jamais permettre que je meure autrement que pour la foi du Christ ; j’ai toujours fait cette prière. »
[D’après Daniel-Antonin Mortier O.P., Saint Pierre de Vérone, inquisiteur et martyr, Avrillé, éditions du Sel (32 p., 5 E).]
***
[1]— Nous avons principalement utilisé les volumes de l’Année dominicaine (L’Année dominicaine ou vie des saints, des bienheureux, des martyrs et des autres personnes illustres ou recommandées par leur piété, de l’un et de l’autre sexe, de l’Ordre des frères prêcheurs, distribuées selon les jours de l’année, nouvelle édition, Lyon, 1883-1909), et les notices du Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésisatiques.
[2]— Année Dominicaine, novembre, p. 265-273.
[3]— En route vers le festin de l’Agneau, et revêtus de vêtements blancs, après le passage de la Mer Rouge, chantons pour le Christ, notre chef.
[4]— Année Dominicaine, avril, p. 295-301.
[5]— Année Dominicaine, avril, p. 569-574.
[6]— Aimon était avant tout un modèle de recueillement : il célébrait la messe avec une dévotion extraordinaire et aimait se retirer sur une montagne solitaire voisine de Saluces pour vaquer à l'oraison. Il jouissait également de la compagnie des saints anges qui venaient converser avec lui.
[7]— Il avait beaucoup travaillé, durant sa vie à faire honorer le bienheureux Antoine Pavonio qu'il invoquait pour la conversion des hérétiques et, de fait, il avait obtenu par son intercession la conversion de beaucoup d'entre eux.
[8]— Année Dominicaine, février, p. 703-704.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 156-161
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