Trois inquisiteurs martyrs
Pons, Bernard et Pierre,
martyrs à Urgel (Espagne), au XIIIe siècle
par Dominicus
Calomniée depuis le XVIIIe siècle par les ennemis de l’Église, la sainte Inquisition est aujourd’hui dénigrée à l’intérieur même de l’Église.
Le paradoxe est que les historiens, même « officiels », font de plus en plus justice des calomnies qui ont été répandues sur son compte. L’historien juif Bartholomé Bennassar écrit ainsi, à propos de l’Inquisition espagnole :
« Si l’Inquisition espagnole avait été un tribunal comme les autres, je n’hésiterais pas à conclure, sans craindre la contradiction et au mépris des idées reçues, qu’elle leur fut supérieure. […] Plus efficace à n’en pas douter. Mais aussi plus exacte, plus scrupuleuse, en dépit des faiblesses d’un certain nombre de juges, qu’ils fussent orgueilleux, cupides ou paillards. Une justice qui pratique un examen très attentif des témoignages, qui en effectue le recoupement minutieux, qui accepte sans lésiner les récusations par les accusés des témoins suspects (et souvent pour les motifs les plus minces), une justice qui torture fort peu et qui respecte les normes légales, contrairement à certaines justices civiles et qui, après un quart de siècle d’atroce rigueur, ne condamne presque plus à la peine capitale et distribue avec prudence le châtiment terrible des galères. Une justice soucieuse d’éduquer, d’expliquer à l’accusé pourquoi il a erré, qui réprimande et qui conseille, dont les condamnations définitives ne frappent que les récidivistes. […]
« [Mais] l’Inquisition ne peut pas être considérée comme un tribunal comme les autres. L’Inquisition n’était pas chargée de protéger les personnes et les biens des multiples agressions qu’ils peuvent subir. Elle fut créée pour interdire une croyance et un culte [1] ».
Autrement dit, Bennassar, en tant qu’historien honnête et compétent, ne peut que rejeter la légende noire édifiée contre l’Inquisition. Mais en tant que libéral, il ne peut accepter le principe qui fut à la base de cette institution : un principe contraire à la « liberté religieuse » des Droits de l’homme et de Vatican II.
Beaucoup de défenses de l’Inquisition ont été publiées depuis un siècle (y compris dans Le Sel de la terre [2]).
La série d’articles que nous poursuivons ici s’inscrit dans une autre logique. Il ne s’agit pas tant d’une défense que d’une illustration de l’Inquisition. Montrer son vrai visage – le visage des hommes qui l’ont instituée et animée pendant plusieurs siècles, et qui se trouve être assez souvent le visage de saints. Car il va de soi qu’une institution doit être jugée d'après ses principes, ses chefs et ses meilleurs représentants – et non d'après ses soldats perdus, ou tel des accidents isolés qui viennent inévitablement souiller même les meilleures causes. Or le patron officiel, le modèle incontesté de l’Inquisition est un saint : saint Pierre de Vérone (présenté dans Le Sel de la terre 36). Le premier homme qui soit mort pour elle est aussi un saint : le bienheureux Guillaume Arnaud (Le Sel de la terre 37). Toute une suite d’hommes ont ensuite marché dans leurs traces : le seul petit couvent de Savigliano, dans le Piémont a vu, en l’espace d’un siècle, quatre de ses inquisiteurs être mis sur les autels (voir Le Sel de la terre 61). Et beaucoup qui n’ont pas eu l’honneur d’être ainsi béatifiés par l’Église se sont cependant sanctifiés dans leur office au point d’être béatifiés par la voix populaire. C’est le cas des trois inquisiteurs Pons de Planella, Bernard de Travesères et Pierre de Cadireta, qui, sans être officiellement béatifiés, sont vénérés à Urgel (en Catalogne) depuis le XIIIe siècle [3].
Nous donnons ici un rapide portait de chacun d’eux, en suivant de très près la notice que L’Année dominicaine leur a consacrée [4].
Le Sel de la terre.
*
Urgel, en Catalogne, possède les reliques de trois inquisiteurs martyrisés pour la foi par les hérétiques et traditionnellement désignés sous le titre de bienheureux dans l’ordre dominicain : Pons de Planella, Bernard de Travesères et Pierre de Cadireta.
Le bienheureux Pons de Planella (1242)
Dès les premières années du XIIIe siècle, les hérétiques cathares et vaudois s’étaient multipliés sur les deux versants des Pyrénées. Abrités dans des places fortes, comme celle de Castelbo en Catalogne, ou retirés dans les montagnes sous la protection des seigneurs, ils pouvaient communiquer entre eux et même propager hardiment leurs doctrines perverses parmi les catholiques, sans être inquiétés de personne. Le pape Grégoire IX, à la demande du roi Jacques d’Aragon, ordonna, par la bulle Declinante jam die (26 mai 1232), aux évêques de la province de Tarragone de commencer l’inquisition dans leurs diocèses. Alors Guillaume de Montgri, archevêque élu de Tarragone, Pons, évêque d’Urgel, et les évêques de Lérida et de Vich, tinrent une assemblée à Lérida pour mettre à exécution les ordres du souverain pontife. Ils confièrent au père Pons, au père Pierre Cendra et à quelques autres personnages ecclésiastiques le soin d’informer contre les hérétiques.
Le bienheureux père Pons était né à Moya, diocèse de Vich ; il avait embrassé l’ordre de saint Dominique peu après la fondation du couvent de Barcelone, en 1219, et il se trouvait pour lors prieur du couvent dominicain de à Lérida, fondé en 1230.
Les inquisiteurs nommés exercèrent leurs fonctions principalement dans le diocèse d’Urgel et à Castelbo, capitale du vicomté de ce nom, situé à quelques lieues d’Urgel, et alors soumis au comte de Foix. Mais pendant que le père Pons remplissait avec fidélité la mission qu’on lui avait confiée, et qu’il prêchait avec un zèle infatigable contre les hérétiques, il fut, en haine de la foi, empoisonné par eux à Castelbo. C’était peu après le massacre du bienheureux Guillaume Arnaud et de ses compagnons à Avignonet (29 mai 1242) [5]. Ce crime ne resta pas impuni. Un peu plus tard, Guillaume de Montgri, ancien archevêque élu de Tarragone, et redevenu, après sa démission, sacristain de l’église de Girone, en fit justice, ruinant de fond en comble la forteresse de Castelbo, que les historiens du temps appelaient nid ou repaire d’hérétiques [6].
Un miracle du soleil
La tradition rapporte que l’évêque d’Urgel, Pons de Villemur, ayant appris le martyre de ce saint religieux, alla lui-même avec son clergé et presque toute la ville, jusqu’à Castelbo, pour recueillir ses restes. La course était longue, et la nuit avec son obscurité les menaçait lorsqu’ils étaient encore à une grande distance d’Urgel ; mais le soleil se couchant pour tous, continua d’éclairer le pieux cortège, jusqu’à ce qu’il eût atteint les portes de la ville ; de là vient que le bienheureux martyr est représenté avec un verre de poison en la main gauche, et avec le soleil en sa droite, pour rappeler son genre de mort et le miracle dont Dieu glorifia sa sépulture.
Le corps fut enterré dans la cathédrale, l’Ordre n’ayant pas encore de couvent à Urgel. D’abord placé dans la sacristie en un lieu fort honorable, il fut ensuite transféré dans l’église ; et c’est là qu’il se trouve encore aujourd’hui, au-dessus de l’autel de la chapelle de Sainte-Croix, dans une fort belle chasse dorée et ornée de peintures. François Diago, dans son Histoire de la province d’Aragon, raconte qu’en l’année 1598, le chapitre de l’église d’Urgel lui fit la faveur d’ouvrir le tombeau où est renfermé le corps du martyr. La tête se trouvait dans un état de parfaite conservation, et ses vêtements étaient encore teints du sang qu’il avait versé, lorsqu’il fut traîné par les hérétiques après sa mort.
Le tombeau qui contient ces saintes reliques est du style du XIIIe siècle le plus pur. Il est honoré par les fidèles de temps immémorial. Étienne de Salagnac, contemporain du bienheureux père Pons de Planella, fait de celui-ci le premier martyr de la province dominicaine d’Espagne. Il assure que de son temps on signalait de nombreux miracles opérés par son intercession [7].
Le bienheureux Bernard de Travesères (1260)
Le bienheureux père Bernard de Travesères fut, après le bienheureux Pons de Planella, inquisiteur en Catalogne et dans le comté d’Urgel. Il était né à Travesères, petit village entre Urgel et Puycerda, sur la frontière de la Catalogne et de l’Andorre, à mi-chemin des deux villes. Il avait reçu l’habit dominicain au couvent Saint-Romain de Toulouse. Gérard de Frachet nous apprend qu’il fut un religieux de parfaite obéissance et un fervent prédicateur : verus obediens et devotus admodum prœdicator.
Son zèle, son amour des âmes le fit choisir par ses supérieurs pour remplir l’office d’inquisiteur dans toute l’étendue de la Catalogne. Les hérétiques ne pouvant résister à l’esprit de Dieu qui parlait par sa bouche, ni à la force des vérités qu’il employait pour les convaincre, ni à sa vigilance pour empêcher qu’ils ne répandissent le venin de l’hérésie en corrompant la pureté de la foi catholique, résolurent de se défaire d’un si redoutable adversaire. A cet effet, ils lui dressèrent des embûches et l’ayant surpris à quelque distance de la ville d’Urgel, ils se ruèrent sur lui, comme des lions furieux, le rouèrent de coups et le poignardèrent. Son corps fut ensuite transféré solennellement dans le cloître, et ensuite dans la cathédrale d’Urgel, où son tombeau se trouve encore aujourd’hui placé au-dessus de l’autel des saintes Lucie et Madeleine.
Au tombeau du bienheureux père Bernard, nous disent Les Vies des Frères, le Seigneur a opéré de nombreux miracles. Une jeune fille possédée du démon fut subitement délivrée. En divers temps furent guéris par son invocation, douze aveugles, trois sourds, sept boiteux, quatre perclus et plus de trente autres atteints de différentes maladies, comme le vénérable chapitre d’Urgel et ceux qui avaient éprouvé le bienfait de leur guérison en rendent témoignage.
Le même auteur rapporte en particulier les traits suivants :
Une jeune fille passait pour morte ; on lui avait déjà fermé les yeux, quand son père se mit à crier avec larmes : O bienheureux Bernard, rendez-moi ma fille, je vous la consacre ! Aussitôt l’enfant ouvre les yeux et revient à la vie. Un prêtre gravement malade de la fièvre, se voue au bienheureux Bernard, et sur le champ il est délivré de sa fièvre. Un autre, qui pendant deux années avait souffert du même mal, ayant invoqué l’assistance du bienheureux père, fut aussitôt guéri.
On croit que le martyre du père Bernard de Travesères eu lieu vers l’an 1260.
Le bienheureux Pierre de Cadireta (1277)
Le bienheureux père Pierre de Cadireta naquit à Moya, comme le bienheureux Pons de Planella. Il fut un des premiers religieux qui avec saint Raymond de Peñafort, le bienheureux Pierre Cendra, son frère François Cendra, le père Bérenger de Castell-Bisbal, Arnauld Ségara, etc. illustrèrent, dans les âges héroïques de l’Ordre dominicain, le couvent Sainte-Catherine de Barcelone.
Pour la conversion des juifs et des musulmans
Saint Raymond de Peñafort (1175-1275), retiré dans ce couvent après avoir abdiqué l’Office de maître général des Frères Prêcheurs (en 1240), s’employait tout entier aux intérêts de la foi et de l’Église. Le salut des âmes des nombreux infidèles répandus sur toute la surface de l’Espagne, dans les royaumes de Tunis et du Maroc, sollicitait particulièrement son zèle. On dit qu’une vision toute miraculeuse le détermina à s’en occuper activement. Sous son inspiration, le Chapitre provincial célébré à Tolède (1250) statua qu’on érigerait une maison d’études des langues arabe et hébraïque. Parmi les religieux que leur intelligence et leur piété désignèrent pour ces études au choix des définiteurs du chapitre, le père Pierre de Cadireta venait le premier, après frère Arnald de Guardia, nommé supérieur. Il fut le compagnon du père Raymond Martini, auteur du Pugio Fidei [le Poignard de la foi], un ouvrage très célèbre à l’époque qui fournissait des arguments apologétiques contre les juifs et les musulmans.
Néanmoins, lorsqu’en 1256 le pape Alexandre IV manda au père provincial d’Espagne d’envoyer plusieurs de ses religieux évangéliser les Maures d’Espagne et d’Afrique, le père Pierre ne fut pas choisi pour cet apostolat. Les supérieurs l’avaient réservé pour l’adjoindre au vénérable Pierre de Tonens, inquisiteur de la foi dans tous les États qui dépendaient du roi Jacques, c’est-à-dire : la Catalogne, l’Aragon, la Cerdagne et le Roussillon. C’est ainsi que le 12 janvier 1258, on le voit prendre part à la sentence portée en présence du roi Jacques, d’Arnald, évêque de Barcelone, et d’autres personnages, contre un hérétique relaps, nommé Raymond, mort depuis quelque temps, et enterré dans le cimetière catholique. Cette inhumation en terre catholique – contraire aux règles ecclésiastiques – est occasion de scandale pour les fidèles. Les meilleurs y voient une profanation, les indécis une faiblesse de l’Église, les hérétiques un argument en leur faveur. On décide d’exhumer le corps, pour manifester clairement aux yeux de tous la gravité de l’hérésie, qui sépare de l’Église.
Premier inquisiteur d’Aragon
Après la mort de Pierre de Tonens, le bienheureux père Pierre de Cadireta fut institué premier inquisiteur dans les États du roi d’Aragon, et il exerça cette fonction pendant près de vingt ans, jusqu’à l’époque de son martyre.
Ce long exercice d’une charge importante montre jusqu’à quel point on estimait la vertu, l’intrépidité, le zèle généreux et infatigable de ce grand serviteur de Dieu. En effet, rien ne put le détourner d’accomplir avec fidélité la mission qui lui avait été confiée, bien qu’il eût devant les yeux la mort tragique des bienheureux pères Pons de Planella et Bernard de Travesères à Urgel, du bienheureux Arnaud et de ses compagnons à Avignonet, de saint Pierre martyr à Milan. Mais, désigné par son provincial et investi de son office par le souverain pontife, puisant aux sources de la foi, de l’amour de Dieu et de l’obéissance religieuse une grandeur d’âme incomparable, il se montra continuellement digne de remplir une fonction aussi difficile que laborieuse.
Justice et mansuétude
Dans sa longue carrière, le bienheureux père Pierre de Cadireta eut à rendre des sentences de la plus haute gravité. Arnaud, vicomte de Castelbo, avait, au mépris de la défense de l’Église et malgré ses pratiques hérétiques, reçu la sépulture dans un cimetière catholique. Il en avait été de même d’Ermessende, sa fille, comtesse de Foix, morte dans l’hérésie. L’inquisiteur, assisté de Guillem de Colonica, les condamna, en 1269, comme hérétiques et ordonna que leurs corps fussent exhumés du lieu bénit où ils avaient été ensevelis. La conséquence de cette sentence fut que, selon le droit, le roi Jacques confisqua au comte de Foix les domaines qui provenaient du vicomte Arnaud et la comtesse Ermessende. Plus tard, cependant, le roi d’Aragon remit le comte de Foix en possession de ses biens, par faveur, au prix d’une compensation.
Dans les registres du roi Jacques, conservés aux archives royales d’Aragon, on voit que souvent le roi fait remise, en tout ou en partie, des biens et des droits confisqués aux hérétiques, grâce à l’intervention du bienheureux père Pierre de Cadireta « de consilio et voluntate Fr. Petri de Cadireta ».
Un seigneur du Roussillon, Pons de Vernet, non seulement hérétique, mais coupable de rapine et de pillage, avait été condamné par le père inquisiteur. Quelques années après, le roi Jacques rendit au fils du condamné ses châteaux et ses domaines à des conditions avantageuses et, comme le porte l’acte, avec l’assentiment du père Pierre de Cadireta. Un autre seigneur, Bernard d’Allon, avait été condamné par le prédécesseur du père Pierre. Le roi Jacques réintégra le fils de ce chevalier dans les droits paternels, mentionnant qu’il lui accordait cette faveur sur les instances du vénérable père Pierre de Cadireta, lequel, dit le roi, inquisiteur dans tout notre royaume par autorité apostolique, mu de miséricorde et de pitié, nous en a prié. Ces exemples suffisent pour rendre témoignage de l’esprit de justice et de mansuétude qui animait notre bienheureux dans l’exercice de sa charge.
L’idéal du parfait inquisiteur
Le bienheureux Pierre de Cadireta a réalisé, comme les bienheureux Pons de Planella et Bernard de Travesères, l’idéal du parfait et saint inquisiteur, dont Bernard Gui, dans sa Practica Inquisitionis, nous trace un portrait qui ne ressemble guère aux inventions des ennemis de l’Église :
Le juge en matière d’hérésie doit se montrer diligent et plein de zèle pour la vérité de la foi et le salut des âmes ; de manière à ce qu’au milieu des choses pénibles et multiples qui se présentent à lui, il évite et l’entraînement de l’indignation qui jette dans la précipitation, et toute torpeur qui relâche la vigueur de l’action. Constant au milieu des périls et de l’adversité, luttant jusqu’à la mort pour la justice de la foi, qu’il ne soit pas néanmoins téméraire, qu’il évite de se laisser fléchir par les paroles flatteuses et les instances illégitimes ou de céder à de fausses complaisances. En même temps, qu’il soit condescendant et facile, quand il convient, pour accorder des délais, des sursis, et des mitigations de peine, selon le lieu, le temps et les peines imposées. Dans les questions douteuses, il aura soin de tout entendre, de tout discuter, de tout examiner, ne cherchant que la vérité avant de se prononcer. […] Enfin, s’il rend la justice avec intégrité et par devoir, il sera non seulement compatissant dans son cœur, mais il manifestera sa compassion sur son visage, dans son maintien et ses paroles ; et s’il est contraint d’être sévère dans les sentences qu’il portera, il montrera qu’il obéit à la vérité de la justice, à sa conscience et non à la passion, et que c’est la nécessité du devoir et non pas la cupidité, l’avarice ou tout autre motif mauvais qui lui dicte ses arrêts.
Lapidé, comme saint Étienne
Malgré cet esprit de condescendance et de douce fermeté, le bienheureux Pierre de Cadireta ne trouva pas grâce devant les hérétiques. Le chapitre général de l’Ordre célébré en 1273, à Pesth en Hongrie, avait ordonné la fondation d’une maison à Urgel ; le bienheureux Pierre fut choisi pour cette fondation, dont il fut le premier prieur. C’était déjà un vieillard ; mais le zèle de la vraie foi multipliait les forces de cet inquisiteur intrépide. En 1277, à Urgel même, il fut assailli à coups de pierres par des sectaires fanatiques. Une de ces pierres le frappant à la tête, lui donna la mort.
On conserva ces pierres avec les ossements du bienheureux, dans le premier couvent que les frères prêcheurs eurent à Urgel, hors des murs [8]. Plus tard, le tombeau du saint fut transféré dans le nouveau couvent construit à l’intérieur de la ville, et placé près de l’autel dédié à saint Antoine de Padoue, avec cette inscription :
Hic sunt pulveres abstracti a primo sepulcro, in quo fuit Pater Frater Petrus de Cadireta primitus tumulatus.
Ce qui veut dire :
Ici reposent les cendres retirées du premier sépulcre dans lequel le père frère Pierre de Cadireta fut premièrement placé.
Les saintes reliques du bienheureux ont été l’objet d’un culte qui n’a pas cessé. On possède encore le testament d’une dame du lieu, qui, dès les premiers temps, avait statué qu’une lampe serait toujours allumée devant le corps du glorieux saint Pierre de Cadireta.
*
[1] — Bartolomé Bennassar, L’Inquisition espagnole XVe-XIXe siècle, Paris, Hachette, 1979, p. 389-390.
[2] — Voir « Défense de l’Inquisition » par Jean-Claude Dupuis, dans Le Sel de la terre 29, p. 154-169.
[3] — Le père Jandel – qui fut le grand restaurateur de l’Ordre des frères prêcheurs au XIXe siècle et qui travailla à la béatification officielle de nombreux bienheureux dominicains (c’est lui qui obtint, entre autres, celles des bienheureux Guillaume Arnaud, Barthélemy de Cervère, Aimon Taparelli, Antoine Pavoni et Pierre de Ruffia) – s’intéressa à la cause des trois martyrs d’Urgel, qui sont traditionnellement dénommés « bienheureux » à l’intérieur de l’ordre dominicain ; mais le temps lui manqua pour la mener à son terme.
[4] — Année dominicaine, éd. II, Février I, p. 1-8 (à la date du 1er février).— L’Année dominicaine se réfère aux Vitæ Fratrum de Gérard de Frachet, aux chroniques de Bernard Gui, à l’Historia de Diago (f. 2r., 5r., 7v-8r.) et aux Archives royales d'Aragon.
[5] — Sur le bienheureux Guillaume Arnaud et les martyrs d’Avignonet, voir Le Sel de la terre 37, p. 157-166. (NDLR.)
[6] — Dans les archives de la cathédrale d'Urgel, on conserve encore une sentence portée en 1258, dans le cloître du couvent de Barcelone, en présence du roi Jacques le Conquérant, par les inquisiteurs Pierre de Tonens et Pierre de Cadireta. Dans cette sentence on dit d'un chevalier du comte d'Urgel, nommé Raymond, que sa femme et son fils avaient autrefois abjuré l'hérésie devant l'évêque, alors inquisiteur, assisté de plusieurs hommes respectables, Coram Fratre Poncio de Planedis, tunc Inquisitore, et aliis bonis viris eidem assistentibus.
[7] — Étienne de Salagnac O.P. [† 1291], De quatuor in quibus (éd. Kæppeli O.P., Monumenta Ordinis Fratrum Prædicatorum Historica, vol. XXII, Rome, 1949, p. 24-25). (NDLR.)
[8] — Lors de l’invasion napoléonienne, la grande chasse où étaient conservées les pierres qui avaient servi à la lapidation du bienheureux Pierre fut brûlée par les soldats révolutionnaires, ainsi qu’un grand tableau qui représentait la scène du martyre. Une pieuse femme put recueillir les pierres et les restituer aux dominicains (ceux-ci furent ensuite chassés de leur couvent en 1835). (NDLR.)
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 144-152
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