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Prier avec les psaumes graduels

 

Le psaume 125

Joie du retour à la patrie

 

 par le frère Emmanuel-Marie O.P.

 

L’introduction générale aux « psaumes graduels » a paru dans le numéro 52 du Sel de la terre (pages 18 à 34). On trouvera la présentation des six premiers psaumes de la série (Ps 119 à 124) dans les numéros 54 (pages 20 à 40), 56 (pages 10 à 24), 57 (pages 8 à 28), 59 (pages 16 à 29), 60 (pages 10 à 25) et 62 (pages 6 à 19). Voici le commentaire du psaume 125 : In convertendo Dominus.

 

Présentation

L’Écriture […] a été, dans les temps qui ont précédé la venue du Seigneur, portée à son achèvement par les prophètes, éditée par les juifs, approfondie par les rois, reçue par les païens, mais elle n’est comprise et goûtée que par les chrétiens (Saint Hilaire [1]).

Comme nous l’avons fait pour les précédents psaumes, commençons par lire le texte et le traduire [2].

Texte latin de la Vulgate

Traduction française

sur le latin

Traduction française

sur l’hébreu

1ère strophe. Joie des rapatriés



124, 1. Cánticum gráduum.

124, 1. Cantique des degrés.

125, 1. Cantique des degrés.

In converténdo Dóminus captivitátem Sion : facti sumus sicut consoláti.

Quand le Seigneur ramena les captifs de Sion, nous fûmes tout à fait consolés.

Quand Yahvé ramena les captifs de Sion, nous étions comme dans un rêve.

2. Tunc replétum est gáudio os nostrum : et lingua nostra exsultatióne.

Tunc dicent inter gentes : Magnificávit Dóminus fácere cum eis.

2. Alors notre bouche fut remplie de chants de joie, et notre langue de cris d’allégresse. Alors on disait parmi les nations : Le Seigneur a fait de grandes choses pour eux.

2. Alors, notre bouche fut remplie de rire et notre langue d’un cri de joie. Alors, on disait parmi les nations : Yahvé a fait de grandes choses pour eux.

3. Magnificávit Dóminus fácere nobíscum : facti sumus lætántes.

3. Le Seigneur a fait pour nous de grandes choses ; nous en avons été remplis de joie.

3. Yahvé a fait pour nous de grandes choses ; nous avons été remplis de joie.

2e strophe. Prière pour obtenir la cessation totale de la captivité



4. Convérte, Dómine, captivitátem nostram, sicut torrens in austro.

4. Ramenez, Seigneur, nos captifs, comme un torrent dans le pays du midi.

4. Ramenez, Yahvé, nos captifs, comme les torrents du Négueb.

5. Qui séminant in lácrimis, in exsultatióne metent.

5. Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans l’allégresse.

5. Ceux qui sèment dans les larmes moissonnent avec des cris de joie.

6. Eúntes ibant et flebant, mitténtes sémina sua. Veniéntes autem vénient cum exsultatióne, portántes manípulos suos.

6. Ils allaient et venaient en pleurant, tandis qu’ils jetaient leurs semences. Mais ils reviendront avec allégresse, chargés de leurs gerbes.

6. Ils allaient tout en pleurant en jetant leur semence ; ils reviennent avec des cris de joie en portant leurs gerbes.

Un psaume « mixte »

Ce psaume est certainement postérieur à l’exil. Il date, disent la plupart des commentateurs, des premiers temps du retour des déportés, lorsqu’une grande partie du peuple hébreu gémissait encore à Babylone dans les liens de la captivité. En effet, la prière du verset 4 : « Ramenez, Seigneur, nos captifs… » – qui paraît contredire l’affirmation par laquelle s’ouvre le poème (« Quand le Seigneur ramena les captifs de Sion ») –, s’éclaircit si on la place dans la bouche de ceux qui sont déjà revenus. Les livres d’Esdras et de Néhémie laissent d’ailleurs entendre que le retour des exilés se fit en plusieurs vagues successives.

Par le sujet traité, ce poème ressemble beaucoup au psaume 84, qui renferme les mêmes sentiments de jubilation pour la délivrance accordée par Dieu, et les mêmes supplications pour qu’il achève son œuvre de libération [3]. On appelle ces psaumes des psaumes mixtes : ils commencent par l’action de grâce et se continuent par la prière de demande. Dieu a assuré le retour des exilés, mais, dans leur patrie recouvrée, la situation reste bien précaire : que Dieu veuille bien consolider et couronner l’œuvre commencée !

Ces deux sentiments correspondent aux deux strophes de notre cantique (qui commencent toutes deux – c’est à noter – par le même mot « ramener [4] » : In convertendo, « Quand Dieu ramena… » ; Converte, « Ramenez, Seigneur… ») :

— dans la première (v. 1-3), le psalmiste exprime à Dieu, au nom de tous ses frères, sa joie et sa reconnaissance pour la délivrance accomplie ;

— dans la seconde (v. 4-6), il prie pour la délivrance qui reste à accomplir, demandant que l’épreuve de la captivité – le temps des larmes et des semailles – soit purificatrice et génératrice d’une moisson heureuse et abondante.

 

Application chrétienne

L’application chrétienne de ce psaume est riche et évidente. Le baptisé, ici-bas, est un « libéré » – un conversus [5] –, un « converti », « ramené », arraché au péché et retourné à Dieu. Son baptême l’a délivré de la captivité du démon ; le Seigneur a fait pour lui de grandes choses.

Mais sa délivrance n’est pas achevée : il ne possède encore que les arrhes de la patrie céleste à laquelle il est destiné ; il éprouve encore les atteintes de la chair, du monde et du démon ; il reste « assujetti à la vanité » (Rm 8, 20) et « gémit dans les douleurs de l’enfantement » (ibid., 8, 22), « attendant l’adoption [définitive] des enfants de Dieu et la rédemption de son corps » (ibid., 8, 23), vivant « dans l’espérance du salut » [6]. C’est encore pour lui le temps des semailles, comme le dit notre psaume (v. 5-6) ; le grain jeté en terre doit mourir [7] pour connaître, au temps de la moisson, la récompense glorieuse de la vie du ciel, lorsque l’âme se tiendra en compagnie des élus, « debout devant le trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches et tenant des gerbes à la main » (Ap 7, 9).

Nous sommes donc bien au cœur du thème développé par la série des psaumes graduels. Le psalmiste nous invite, plus que jamais, à méditer sur notre exil présent, sur notre état de pèlerins en marche vers la patrie céleste, et sur le caractère purificateur et bienfaisant des épreuves du temps présent, qui nous préparent à la vie bienheureuse du ciel tout comme les semailles préparent à la moisson. Et, en même temps, il nous exhorte à rendre grâces, à nous réjouir pour les immenses bienfaits que Dieu a déjà accomplis en notre faveur et ceux, plus merveilleux encore, qu’il se propose de nous accorder dans la vie bienheureuse du ciel.

Les exégètes s’interrogent sur le changement de temps des verbes du psaume : l’emploi simultané du passé (en hébreu, l’« accompli », aux vv. 1 et 3) et du futur (l’« inaccompli », aux vv. 2, 4 et 6) ne permet pas de décider, semble-t-il, si le poème parle d’événements passés ou futurs [8]. C’est qu’en réalité, il envisage précisément les deux aspects, et non pas seulement de manière successive, mais simultanément. Car notre état de baptisé fait de nous à la fois des rachetés au passé et des sauvés en espérance (« Spe enim salvi facti sumus – car c’est en espérance que nous avons été sauvés », Rm 8, 24), vivant dans l’attente de la plénitude du salut qui ne nous est encore que promise (« et gloriamur in spe gloriae filiorum Dei – et nous nous glorifions dans l’espérance de la gloire des enfants de Dieu », Rm 5, 2). Au reste, comme le fait remarquer saint Augustin, dans la pensée de Dieu et dans la bouche du prophète, les promesses futures sont tellement certaines qu’elles sont souvent exprimées au passé, comme si elles étaient déjà accomplies [9], et les grâces accordées ici-bas, étant aussi la figure et les prémices des bienfaits célestes à venir, sont parfois mentionnées au futur. Tout, en définitive, se rejoint dans l’éternel présent de Dieu qui unit les perspectives : « Il se fait souvent qu’en parlant au passé, le prophète prédit l’avenir. Tout ce qui doit arriver, pour Dieu, est déjà accompli [10]. »

 

Accent enthousiaste

Il faut noter l’accent de jubilation et de liesse qui traverse notre psaume. Magnificavit Dominus… « Le Seigneur a fait pour nous de grandes choses » (v. 2 et 3). Ce psaume est le « Magnificat » des psaumes graduels !

Ce sont d’ailleurs les expressions qui traduisent la joie du retour, l’allégresse des rapatriés et la magnificence de Dieu, que le psalmiste a choisies de répéter de préférence à toute autre pour marquer le « rythme graduel [11] ». Ainsi :

– Au verset 1, les premiers mots : « Quand il ramena les captifs », annoncent ceux du verset 4 : « Ramenez, Seigneur, nos captifs. » Bien plus, dans l’hébreu, les deux mots repris en chacune de ces deux expressions ont tous deux la même racine. Au verset 1, beshouv… èt-shivat signifie littéralement : « dans l’action de ramener ceux qui reviennent », c’est-à-dire les captifs ; et au verset 4, shouvâh… èt-shevouténoû veut dire : « ramenez… nos revenants », c’est-à-dire nos captifs. Cette insistance n’est pas fortuite, et elle nous éclaire sur l’action miséricordieuse de Dieu qui nous a ramenés à la vie, gracieusement, sans aucun mérite de notre part : sans lui, nous serions demeurés dans la région lointaine [12] de la mort et du péché.

– Aux versets 2, 3, 5 et 6, le psalmiste souligne par des hébraïsmes pleins de saveur l’exultation des exilés rendus à la liberté : « Notre bouche fut remplie de rire et notre langue d’un cri de joie [héb. : rinâh] » (v. 2) ; « nous fûmes dans la joie » (v. 3) ; « ils moissonnent avec un cri de joie [héb. : rinâh] » (v. 5) ; « ils reviennent avec un cri de joie [héb. : rinâh] » (v. 6).

– Enfin, les versets 2 et 3 publient l’action de grâces des rapatriés pour les bienfaits reçus : « Alors, on disait parmi les païens : le Seigneur a fait pour eux de grandes choses » ; « le Seigneur a fait pour nous de grandes choses » (higeddîl, magnificavit, répété deux fois).

Au verset 6, remarquons le rythme cadencé, pittoresque, qui imite en quelque sorte les aller et retour du semeur, puis du moissonneur. « Euntes ibant… Venientes autem venient… » Le latin a décalqué l’hébreu : « ils iront tout en allant… ils viendront tout en venant… » Le dédoublement du verbe, à la forme infinitive suivie de la forme conjuguée, a, en hébreu, un sens duratif. Ici, il rend de manière très heureuse les va-et-vient, du semeur tout d’abord, qui marche lourdement en serrant son sac de semences (son « jet de semences », dit l’hébreu), puis du moissonneur tout joyeux, qui avance d’un pas rapide et léger, les bras chargés de gerbes.

De surcroît, dans l’hébreu, les deux locutions « jetant (mittentes) leur semence » et « portant (portantes) leurs gerbes » ont le même verbe : noshé’ (« portant »). Cette répétition renforce le parallélisme des deux membres de phrase et met l’accent sur l’antithèse entre la tristesse du semeur et la joie du moissonneur.

 

Commentaire

— 1ère strophe —

Joie du retour et action de grâces

 

— Verset 1 :

Quand le seigneur ramena les captifs de Sion, nous nous sommes trouvés consolés (hébreu : nous étions comme dans un rêve)…

Quand parut l’édit de Cyrus (538 avant J.-C.) qui décrétait le rapatriement des exilés de Babylone et la reconstruction du Temple de Jérusalem [13], les juifs tressaillirent de joie, « comme des malheureux qui reçoivent une consolation », dit saint Augustin. En effet, sur les rives de l’Euphrate, loin de leur patrie, ils pleuraient :

Super flumina Babylonis… Près des cours d’eau de Babylone, nous nous tenions assis et nous pleurions au souvenir de Sion. […] Comment chanterions-nous un cantique à Dieu sur une terre étrangère ? Ah ! si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite se dessèche, que ma langue colle à mon palais !… [Ps 136, 1, 4, 5.]

Telle est aussi notre situation. Nous sommes sur une terre étrangère, captifs de Babylone – « car Babylone est ce bas monde, puisque Babylone signifie confusion. Voyez : la vie humaine n’est-elle pas toute entière confusion [14] ? » Nous aussi, nous gémissons et pleurons dans l’attente de la délivrance qui nous donnera d’entrer dans la Jérusalem du ciel. Les soixante-dix ans de la captivité de Babylone, explique saint Augustin, sont en effet comme un symbole : ils signifient la totalité du temps. Lorsque la totalité du temps aura passé, alors nous reviendrons à notre vraie patrie, perdue par le péché d’Adam, de même que le peuple hébreu, au bout de soixante-dix ans, revint de la captivité de Babylone [15].

Mais l’heure de la délivrance annoncée par le psalmiste ne figure pas seulement notre future entrée au ciel ; elle a déjà sonné, puisque Notre-Seigneur, en mourant sur la croix, a déjà sauvé nos âmes. Certes, nous ne sommes pas encore dans la patrie, mais nous sommes déjà sur le chemin du retour à la patrie. C’est toujours saint Augustin qui le dit :

Le Seigneur nous a ramenés (convertit) de la captivité, afin que, tirés de la captivité, nous gardions désormais la voie et marchions vers la patrie [16].

Et, plus haut, il commentait de même :

Nous faisions face au siècle et tournions le dos à Dieu. Le Seigneur nous a fait revenir (converterit), pour que désormais nous nous mettions en devoir d’avoir la face dirigée vers Dieu et le dos tourné au siècle, alors que nous sommes encore en chemin, attendant la patrie [17].

Saint Hilaire développe la même idée : la délivrance dont parle le psaume, ce n’est pas tant la délivrance des corps que celle des âmes retenues dans la captivité du péché, et c’est Notre-Seigneur qui l’a opérée :

Le Seigneur a fait cesser (avertit) notre captivité par la rémission des péchés. Il a libéré l’âme de la domination des vices, ne retenant pas nos fautes passées, mais nous restaurant pour une vie nouvelle et nous transformant en un homme nouveau, nous établissant dans le corps de sa chair [c’est-à-dire dans l’Église] [18].

*

Nous fûmes tout à fait consolés – facti sumus sicut consolati.

Les prophètes – Jérémie notamment, Isaïe surtout –, avaient annoncé la libération de Sion captive et le rapatriement des exilés comme la « grande consolation », la consolation par excellence, non pas tant en elle-même, mais parce qu’elle préfigure l’ère messianique et la rédemption des âmes. Citons quelques-uns de ces grands textes :

Consolez-vous, consolez-vous (consolamini, consolamini…), mon peuple, dit votre Dieu, parlez au cœur de Jérusalem et criez-lui que sa servitude est accomplie [19], que sa faute est expiée, qu’elle a reçu de la main du Seigneur double punition pour tous ses péchés [20]. [Is 40, 1-2.] Cieux, criez de joie, terre, exulte, que les montagnes poussent des cris, car le Seigneur a consolé son peuple, il prend en pitié ses affligés. [Is 49, 13.] C’est la voix de tes sentinelles : elles élèvent la voix, ensemble elles poussent des cris de joie, car elles ont vu de leurs propres yeux le Seigneur qui ramène Sion. Ensemble poussez des cris, des cris de joie, ruines de Jérusalem ! Car le Seigneur a consolé son peuple, il a racheté Jérusalem. [Is 52, 8-9.] Réjouissez-vous avec Jérusalem, et soyez dans l’allégresse avec elle, vous tous qui l’aimez ; joignez votre joie à la sienne, vous tous qui pleurez sur elle ; afin que vous suciez et que vous tiriez de ses mamelles le lait de ses consolations, et que vous savouriez avec délices la plénitude de sa gloire. Car voici ce que dit le Seigneur : je ferai couler sur elle comme un fleuve de paix, et la gloire des nations comme un torrent qui déborde ; vous sucerez son lait, on vous portera à la mamelle, et on vous caressera sur les genoux. Comme quelqu’un que sa mère caresse, ainsi je vous consolerai, et vous serez consolés dans Jérusalem. [Is 66, 10-13 [21]]. Oui, ce sera le jour où les sentinelles crieront sur la montagne d’Ephraïm : « Debout ! Montons à Sion, vers le Seigneur notre Dieu ! » Car ainsi parle le Seigneur : criez de joie pour Jacob, acclamez la première des nations ! Faites-vous entendre ! Louez ! Proclamez : « Le Seigneur a sauvé son peuple, le reste d’Israël ! » Voici que moi je les ramène du pays du Nord, je les rassemble des extrémités du monde. Parmi eux l’aveugle et le boiteux, la femme enceinte et la femme qui enfante, tous ensemble : c’est une grande assemblée qui revient ici ! [Jr 31, 6-8.] Ils viendront, criant de joie, sur la hauteur de Sion, ils afflueront vers les biens du Seigneur : le blé, le vin et l’huile, les brebis et les bœufs ; ils seront comme un jardin bien arrosé, ils ne languiront plus. Alors la vierge prendra joie à la danse, et, ensemble, les jeunes et les vieux ; je changerai leur deuil en allégresse, je les consolerai, je les réjouirai après leurs peines. [Jr 31, 12-13.]

*

Nous étions comme dans un rêve…

L’hébreu porte une légère variante qui ne modifie pas le sens ; au lieu de : « nous fûmes tout à fait consolés », il dit : « nous étions comme rêvant [22] ».

L’expression cherche à rendre l’excès du bonheur. Comme on le dit familièrement en apprenant une nouvelle fantastique à laquelle on n’ose croire : « C’est trop beau, je rêve ! »

Tite-Live raconte ainsi que les villes grecques « crurent rêver » quand elles apprirent que les Romains leur octroyaient leur autonomie (Décades, XXXIII). Le livre de la Genèse dit la même chose du vieux Jacob, lorsque ses fils lui rapportèrent que Joseph, qu’il croyait mort, était en vie et qu’il gouvernait tout le pays d’Égypte : « Jacob, ayant entendu, sortit comme d’un profond sommeil, et cependant il ne pouvait croire ce qu’ils lui disaient » (Gn 45, 26, d’après la Vulgate). La même image est utilisée par les Actes des apôtres pour décrire l’étonnement de saint Pierre miraculeusement arraché à sa prison :

Pierre sortit, et il suivait ; il ne se rendait pas compte que ce qui se faisait par l’ange fût vrai, mais il se figurait avoir une vision. Ils franchirent ainsi un premier poste de garde, puis un second, et parvinrent à la porte de fer qui donne sur la ville. D’elle-même, elle s’ouvrit devant eux. Ils sortirent, allèrent jusqu’au bout d’une rue, puis brusquement l’ange le quitta. Alors Pierre, revenant à lui, dit : « Maintenant je sais réellement que le Seigneur a envoyé son ange et m’a arraché aux mains d’Hérode et à tout ce qu’attendait le peuple des juifs. » [Ac 12, 9-11.]

Mais, par cette expression, le psalmiste a sans doute aussi voulu faire allusion aux songes des prophètes de Dieu. Car la racine hlm (mlj), qui signifie « rêver », sert aussi à désigner les songes et les extases des prophètes (appelés parfois « songeurs », Dt 13, 2). « Écoutez donc mes paroles, dit le Seigneur : s’il y a parmi vous un prophète, c’est en vision que je me révèle à lui, c’est dans un songe (µ/lj}˝B', bahalôm) que je lui parle » (Nb 12, 6).

En d’autres termes, en disant : « nous étions comme rêvant », les rapatriés manifestent qu’ils avaient conscience de vivre l’accomplissement des visions et des songes par lesquels Dieu avait prédit leur libération aux anciens prophètes. A leur tour, d’une certaine manière, ils étaient « comme en songe ». Mais le « rêve », à cette heure, devenait réalité.

Ainsi compris, le joyeux « rêve » des exilés rapatriés ne signifie donc pas qu’ils hésitaient, dans l’excès de leur bonheur, sur la signification de ce qui leur arrivait ; il traduit au contraire la certitude où ils étaient de vivre, en leur réalisation, les oracles que Dieu avait communiqués d’avance à ses prophètes.

 

— Verset 2 :

Alors, notre bouche fut remplie de rire et notre langue d’un cri de joie.

Parce que la consolation intérieure produit naturellement une certaine allégresse extérieure, l’action de grâces des rapatriés retentit en clameurs et en cris de joie.

« Notre bouche fut remplie de rire » ; l’expression est savoureuse et typique du parler sémitique. On la trouve sur les lèvres de Baldad, l’un des trois amis qui tente de consoler l’infortuné Job : « Le rire peut de nouveau remplir ta bouche, la joie éclater sur tes lèvres » (Jb 8, 21).

Ces manifestations de joie exubérante sont fréquentes dans la Bible. Qu’on se rappelle, par exemple, les chants et les danses par lesquels le roi David accompagna l’entrée de l’arche d’Alliance à Jérusalem :

David et toute la maison d’Israël dansaient devant le Seigneur de toutes leurs forces, en chantant au son des cithares, des harpes, des tambourins, des sistres et des cymbales. […] David dansait en tournoyant de toutes ses forces devant le Seigneur, il avait ceint un pagne de lin. David et toute la maison d’Israël faisaient monter l’arche du Seigneur en poussant des acclamations et en sonnant du cor. [2 S 6, 5, 14 et 15.]

Mais c’est surtout dans les psaumes qu’on trouve les hymnes d’action de grâces enthousiastes qui retentissaient au jour des fêtes liturgiques ou au lendemain des campagnes victorieuses, lorsque l’arche de Yahvé qui avait suivi l’armée remontait au Temple parmi les ovations de la foule et le déchaînement des instruments de musique :

Dieu est monté au milieu des cris de joie, et le Seigneur au son de la trompette. Chantez à notre Dieu, chantez ; chantez à notre Roi, chantez ! [Ps 46, 6-7.] Heureux le peuple qui connaît les acclamations joyeuses ! Seigneur, ils marcheront à la lumière de votre visage ; ils jubileront tout le jour en votre Nom, et ils s’élèveront par votre justice. [Ps 88, 16-17.]

Si l’on applique ces versets au retour, non plus des exilés de Babylone à Jérusalem, mais des pécheurs à Dieu, de ceux qui, sous l’effet de la grâce, se convertissent (in convertendo Dominus captivitatem…), on comprend bien mieux la joie qu’ils décrivent. Jésus lui-même n’a-t-il pas affirmé : « Il y a plus de joie au ciel pour un seul pécheur qui se convertit que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de pénitence » (Lc 15, 7) ?

Cette consolation ineffable, ils l’expérimentent vraiment ceux qui se convertissent sérieusement à Dieu. Par le mépris des vaines espérances du monde et la renonciation à toutes les convoitises terrestres, ils dirigent leurs pas dans la voie de la paix [23].

*

Alors, on disait parmi les nations : Dieu a fait de grandes choses pour eux !

Les propos des païens contrastent avec leurs sarcasmes d’autrefois. Jadis, ils triomphaient et ne se gênaient pas pour ricaner : « Où est-il, leur Dieu ? » (Ps 41, 4 et 11 ; 78, 10 ; 113, 10). Or voici que, contre toute attente, l’empire chaldéen s’est écroulé en une nuit [24] et que Cyrus, le vainqueur de Babylone, a décrété la libération et la reconstruction d’Israël. Il est manifeste qu’en tout cela, c’est la main de Dieu, et elle seule, qui a agi. Même les ennemis de Dieu sont obligés de le reconnaître :

Toutes les nations qui resteront autour de vous sauront que moi, le Seigneur, j’ai rebâti les lieux ruinés et planté les champs incultes ; que moi, le Seigneur, j’ai parlé et j’ai exécuté. [Ez 36, 36.]

Cette « magnificence » de Dieu n’est d’ailleurs pas nouvelle. C’est déjà par un tel prodige que Dieu avait délivré son peuple de l’esclavage d’Égypte, au temps de Moïse. Isaïe en fait la remarque, en mêlant les deux événements, comme s’ils étaient sur le même plan. Pour opérer la délivrance de Juda et ramener son peuple, prédit le fils d’Amots [25], Dieu renouvellera les miracles de la sortie d’Égypte :

Le Seigneur asséchera la baie de la mer d’Égypte [c’est-à-dire : comme il a naguère asséché la baie de la mer d’Égypte], il agitera la main contre le Fleuve [l’Euphrate], dans la violence de son souffle. Il le frappera pour en faire sept bras, on y marchera en sandales [26]. Et il y aura un chemin pour [que revienne] le reste de son peuple, ce qui en subsistera au pays d’Assyrie, comme il y en eut un pour Israël, quand il monta du pays d’Égypte. [Is 11, 15-16.]

Mais cette libération est non seulement la répétition du miracle de la mer Rouge, par lequel les Hébreux passèrent de l’esclavage à la terre promise, elle est surtout, comme on l’a dit, la figure de l’œuvre rédemptrice de Notre-Seigneur, œuvre « magnifique » s’il en est, en laquelle Dieu s’est montré infiniment grand, s’est « magnifié » plus qu’en aucune autre.

Dieu, en effet, a fait bien mieux que ne pouvait le soupçonner le psalmiste lui-même. L’incarnation, la mort et la résurrection du Messie Fils de Dieu dépassent de beaucoup les « rêves » les plus enthousiastes des Israélites les plus saints, qui avaient tant de peine à s’arracher à l’idée d’une intervention terrestre de Dieu, faisant de la Jérusalem occupée et humiliée une Jérusalem victorieuse, dont la puissance serait reconnue par tous les royaumes de la terre [27]. Notre-Seigneur n’a pas libéré la Jérusalem de la terre ; il a expié le péché par le triomphe de sa croix, libéré l’homme pécheur de la captivité du démon et ouvert les portes de la Jérusalem céleste.

 

— Verset 3 :

Le Seigneur a fait pour nous de grandes choses ; nous en avons été remplis de joie.

Après les païens, les rapatriés confessent à leur tour les merveilles de la puissance et de l’amour divin.

Cette répétition du mot magnificavit, dit saint Jean Chrysostome, ne sert qu’à mieux faire ressortir le sujet de leur joie.

Et puis, remarquez qu’ils ne disent pas : « Le Seigneur nous a sauvés », ni : « Le Seigneur nous a délivrés », mais : « Il a fait pour nous de grandes choses », afin de faire éclater davantage la conduite admirable et merveilleuse de Dieu à leur égard. Et c’est ainsi, continue Chrysostome, que le monde entier était instruit par ce peuple tandis qu’il était conduit en captivité et rendu à la liberté. Leur retour était lui-même comme une prédication, car on parlait d’eux partout, la miséricorde de Dieu envers eux brillait à tous les regards à cause des miracles frappants dont ils étaient l’objet et qui dépassaient tout ce qu’on peut imaginer [28].

Mais, en lisant ces mots du psaume, on pense surtout au Magnificat de la Vierge Marie : « Magnificat anima mea Dominum […] quia fecit mihi magna. Mon âme exalte le Seigneur et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur, […] car le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes choses » (Lc 1, 46 et 49). C’est en sa mère, en effet, que Dieu a opéré les plus grandes choses. Saint Louis-Marie Grignion de Montfort l’a écrit mieux que quiconque :

Marie est l’excellent chef-d’œuvre du Très-Haut, dont il s’est réservé la connaissance et la possession [.…]. Je dis avec les saints : la divine Marie est le paradis terrestre  du nouvel Adam, où il s’est incarné par l’opération du Saint-Esprit, pour y opérer des merveilles incompréhensibles. C’est le grand et divin monde de Dieu, où il y a des beautés et des trésors ineffables. C’est la magnificence du Très-Haut, où il a caché, comme en son sein, son Fils unique, et en lui tout ce qu’il y a de plus excellent et de plus précieux. Oh ! oh ! que de choses grandes et cachées ce Dieu puissant a faites en cette créature admirable, comme elle est elle-même obligée  de le dire, malgré son humilité profonde : Fecit mihi magna qui potens est [29].

— 2e strophe —

Ceux qui sèment dans les larmes moissonnent en chantant

 — Verset 4 :

Ramenez, Seigneur, nos captifs, comme les torrents du midi [Négueb].

Comme tous les captifs ne sont pas revenus d’un coup (le livre d’Esdras donne une liste de 42 360 rapatriés pour le premier convoi, sans compter les  serviteurs [30]), « ceux qui sont revenus les premiers prient pour le retour complet et entier des autres captifs », explique saint Robert Bellarmin [31].

Au sens moral, ce deuxième retour est l’image de ce que les auteurs spirituels appellent « la seconde conversion ». Après le baptême, ou la première conversion, qui a fait passer l’âme de l’état de péché mortel à l’état de grâce et d’amitié avec Dieu, il reste ordinairement bien des scories, bien des attaches, bien des imperfections qui tiennent encore l’âme captive et l’empêchent d’être complètement à Dieu : elle n’est pas totalement délivrée. Elle est encore esclave d’elle-même, de ses caprices, de ses raisonnements faux, de ses mauvaises habitudes, de son égoïsme foncier. Il faut donc que Dieu l’en libère et c’est l’objet de la seconde conversion qui la dépouillera plus radicalement d’elle-même. Et comme cette conversion est une grâce, il faut la demander dans la prière : « Ramenez, Seigneur, nos captifs. »

Quelques traducteurs comprennent un peu différemment et rendent ainsi ce verset : « Changez, Seigneur, notre captivité. » On interprétera alors cette prière comme un appel à l’avènement glorieux du règne de Notre-Seigneur qui doit clore ce siècle mauvais et consacrer la victoire du bien sur le mal. Qu’il s’agisse de la captivité de cette vie qui nous retient et nous empêche d’aller à Dieu [32], ou de la captivité morale du péché qui entrave l’activité de notre charité, ou encore de la captivité que la persécution et l’hostilité du monde font subir à l’Église de Jésus-Christ, nous demandons à en être délivrés en suppliant avec les Israélites opprimés : Converte, Domine, captivitatem nostram – changez, Seigneur, notre captivité !

*

Comme un torrent du midi (hébreu : comme les torrents du Négueb)

La phrase est tellement elliptique qu’elle donne lieu à des interprétations variées et divergentes.

— Quelques-uns voient, dans ces torrents gonflés d’eau, l’image de la multitude des rapatriés revenant par vagues successives (Origène, saint Athanase). Au-delà des rapatriés, la métaphore s’appliquerait à la foule des païens, encore « assis à l’ombre de la mort », appelés à venir grossir dans la suite des siècles le flot des âmes rachetées par le Christ Sauveur.

— Saint Robert Bellarmin, pour sa part, comprend ainsi : certains aiment tellement leur état de captivité qu’ils ne pensent aucunement à la patrie. Il est donc nécessaire que Dieu, à l’image des torrents qui envahissent violemment le désert, « les force et les contraigne en quelque sorte à monter » (eos compellat et quasi cogat ascendere). Le torrent, en effet, « emporte et entraîne tout avec lui » (torrens convertit et trahit omnia secum [33]). En d’autres termes, renchérit saint Jean Chrysostome, c’est comme si le psalmiste disait : « Excitez-nous, pressez-nous, pressez-nous avec une grande ardeur et une grande violence [34] » pour nous arracher à notre captivité. L’idée rappelle cette parole de l’Évangile : « Le royaume des cieux souffre violence, et ce sont les violents qui s’en emparent » (Mt 11, 12).

— Le père Emmanuel, quant à lui, paraphrase le verset de cette manière : « Arrêtez les maux de la captivité, comme le vent du midi arrête les torrents en les desséchant [35]. » Cette interprétation est tirée du commentaire de saint Augustin, qui comprend le mot « austro » comme désignant le vent du midi, à ceci près que le docteur d’Hippone explique que ce vent très chaud fait fondre les glaces de nos péchés [36] et, loin d’assécher les torrents, les alimente au contraire et ramène avec eux la vie et la joie [37]. Au fond, pourtant, l’idée reste la même, quoi qu’il en soit du sens précis de la métaphore : le psalmiste supplie Dieu de mettre fin à la captivité, comme le vent du Sud fait cesser l’impétuosité (ou le gel) des torrents, c’est-à-dire les maux et les péchés.

— Cependant, la plupart des commentateurs récents interprètent autrement. En été, expliquent-ils, les cours d’eau du Négueb – le désert qui se trouve au sud de la Palestine – ne sont que des lits desséchés dont l’eau s’est évanouie. Que vienne la saison des pluies et, en quelques jours, les cours d’eau se remplissent, la plaine s’arrose et la terre se couvre d’un tapis d’herbe et de fleurs qui change complètement l’aspect du désert. Il faut donc comprendre : ramenez nos captifs de sorte que se produisent des résultats semblables à ceux qu’opèrent les torrents dans le désert. Autrement dit, lorsque les captifs seront tous revenus et que la terre promise sera repeuplée, il en sera d’elle comme d’un désert qui a refleuri. Au sens moral, l’image est particulièrement éloquente : la « deuxième conversion », figurée par le deuxième retour des exilés, est comparable à l’action des torrents dans le Négueb ; elle féconde l’aridité de l’âme, lui ôte sa stérilité et produit en elle la fleur des vertus.

 

— Versets 5-6 :

Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans l’allégresse.

Ils allaient et venaient en pleurant, tandis qu’ils jetaient leurs semences. Mais ils reviendront avec allégresse, chargés de leurs gerbes.

Le psaume se termine par une nouvelle et heureuse comparaison qui vient enrichir et compléter la précédente.

Après avoir connu, comme le semeur qui sème dans la peine, le temps du travail et de l’épreuve, Israël délivré connaît maintenant la joie, à l’image du moissonneur qui engrange avec satisfaction d’abondantes récoltes.

La métaphore du semeur et du moissonneur se rencontre fréquemment dans les Livres saints. On trouve dans Isaïe, par exemple, cette description du labeur que réclame l’art des bonnes semailles :

Pour semer, le laboureur passe-t-il tout son temps à labourer, à défoncer et à herser son coin de terre ? Après avoir aplani la surface, ne jette-t-il pas la nigelle [38], ne répand-il pas le cumin ? Puis il met le blé, le millet, l’orge… et l’épeautre en bordure. Son Dieu lui a enseigné cette règle et l’a instruit. [Is 28, 24-26.]

Et lorsque les auteurs sacrés cherchent une expression pour traduire la joie, ils ont naturellement recours à la figure de la moisson ou de la vendange : « Le peuple [galiléen] qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière ; […] ils se réjouiront devant vous, comme on se réjouit à la moisson [39] », dit, par exemple, Isaïe pour marquer la joie qui accompagnera l’avènement du Messie. Voir aussi : Ps 4, 8 ; Is 16, 10 ; Jr 48, 33, etc.

Ce que le psalmiste dit ici sous forme d’image, le texte sacré l’exprime ailleurs en termes explicites : « Ta faute est expiée, fille de Sion, chante la quatrième lamentation de Jérémie. Il [Dieu] ne te déportera plus ! » (Lm 4, 22). De même, le prophète Baruch, dans la lettre qu’il écrivait aux déportés, seize ans après la chute de Jérusalem, leur annonçait : « C’est avec tristesse et pleurs que je vous ai vus partir, mais Dieu vous rendra à moi dans la joie et la jubilation, pour toujours » (Ba 4, 23).

*

Ces versets mettent en lumière le rôle purificateur qu’eut l’exil pour le peuple hébreu. Comme l’avait fait l’Exode, l’épreuve produisit la magnifique moisson d’une véritable restauration religieuse, pour « le reste d’Israël ».

Il sera appelé saint, le reste laissé dans Sion, ce qui aura survécu dans Jérusalem, quiconque aura été inscrit pour la vie à Jérusalem. Lorsque le Seigneur aura lavé la souillure des filles de Sion et purifié Jérusalem du sang répandu au milieu d’elle, par le souffle du jugement et par le souffle de l’incendie, le Seigneur créera partout sur la montagne de Sion et sur les lieux où se tiennent ses assemblées, une nuée pendant le jour, et une fumée avec l’éclat d’un feu flamboyant, pendant la nuit [40]. [Is 4, 3-5.]

Par extension, l’image des semailles et les fatigues qu’elles supposent, montrent aussi l’importance et la fécondité de la souffrance et de la pénitence pour nous, dans notre vie chrétienne.

La petite semence de la vie de la grâce ne germe que dans l’obscurité de la foi et dans les larmes, pour s’épanouir ensuite en fruits de sainteté. De même qu’il fallait que le Christ souffrît pour entrer dans sa gloire (Lc 24, 26), de même, ce n’est que par la croix et la souffrance acceptées chrétiennement que le baptisé progresse de vertu en vertu. Toute l’histoire des saints est là pour nous prouver la vérité de cette maxime. Notre-Seigneur ne disait rien d’autre lorsqu’il proclamait : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit » (Jn 12, 24). C’est également le sens de la cinquième béatitude : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés » (Mt 5, 5).

Saint Jean Chrysostome remarque finement que la figure du semeur suggère trois choses qui sont nécessaires à l’obtention de la perfection chrétienne : le travail (le semeur va et vient), les larmes (il pleure) et la contradiction (la terre lui résiste).

De même que celui qui sème doit travailler, souffrir, endurer le chaud et le froid, ainsi en est-il de celui qui est à la poursuite de la vertu. C’est que rien n’est, moins que l’homme, fait pour le repos ; et voilà pourquoi Dieu a rendu étroit et difficile le chemin qui conduit à la vertu. […] Et de même qu’il faut les pluies au semeur, il nous faut les larmes. Et comme la terre a besoin d’être labourée et retournée, ainsi l’âme fidèle a encore besoin des tentations et des afflictions, pour l’empêcher de produire des mauvaises herbes, pour la rendre plus souple et tempérer son effervescence et son orgueil. Car la terre, elle aussi, ne produit rien de bon, si on ne la cultive avec soin [41].

Les Pères de l’Église ont naturellement rapproché ces versets 5 et 6 de cet avertissement de Jésus à ses apôtres : « Vous pleurerez et le monde se réjouira, mais votre tristesse se changera en joie » (Jn 16, 20). Comment ne pas faire également le lien avec cette consigne de saint Paul : « Songez-y : qui sème chichement moissonnera aussi chichement ; qui sème largement moissonnera aussi largement » (2 Co 9, 6) ?

Et l’Apôtre nous prévient encore :

Ne vous y trompez pas ; on ne se moque pas de Dieu. Car ce que l’on sème, on le récolte : qui sème dans sa chair, récoltera, de la chair, la corruption ; qui sème dans l’esprit, récoltera, de l’esprit, la vie éternelle. Ne nous lassons pas de faire le bien ; en son temps viendra la récolte, si nous ne nous relâchons pas. [Ga 6, 6-9.]

Ces textes ont inspiré saint Augustin. Pour le Docteur d’Hippone, la moisson figure ici la vision béatifique et la récompense éternelle du ciel [42]. Pour y parvenir, il nous faut semer dans cette vallée de larmes, beaucoup semer, sans se relâcher, et semer « dans l’esprit », c’est-à-dire de bonnes œuvres, accomplies dans la grâce de Dieu et pour son amour :

Votre terre est l’Église. Semez-y autant que vous pourrez. Mais tu n’as que peu à semer, diras-tu. En as-tu au moins la volonté ? […] Ne différez point ; semez pendant l’hiver, semez de bonnes œuvres, et même des larmes, car « ceux qui sèment dans les larmes, moissonneront dans la joie » [43].

En effet : « Les souffrances du temps présent sont sans proportion avec la gloire à venir qui sera manifestée en nous » (Rm 8, 18).

 

Utilisation liturgique

Ce psaume se récite le mardi à vêpres : c’est le quatrième psaume. On le dit aussi aux deuxièmes vêpres des apôtres.

On le trouve encore dans le petit Office de la sainte Vierge, avec tous les autres psaumes graduels.

Il est utilisé dans la cérémonie de consécration des églises, pendant l’aspersion des murs.

Enfin, au rite romain, il sert à former le trait de la messe votive des saints Pierre et Paul et des messes pour plusieurs martyrs. Au rite dominicain, les versets 5 et 6 forment le trait de la messe Intret pour plusieurs martyrs.

*

 (à suivre.)




[1] — Scriptura […] est anterioribus, quam adesset Dominus, temporibus consummata a prophetis, edita a Judæis, pertractata a regibus, suscepta a gentibus ; sed intellecta et probata a christianis. Saint Hilaire, Tractatus super psalmos ; sur le Ps 125, 1 (PL 9, 685 B).

[2] — La colonne de gauche reproduit la version latine de la Vulgate ; celle du milieu, la traduction sur le latin par M. l’abbé Fillion ; celle de droite, une traduction française d’après le texte hébreu.

[3] — « Benedixisti Domine, terram tuam ; avertisti captivitatem Jacob… Converte nos, Deus salutaris noster, et averte iram tuam a nobis – Vous avez béni, Seigneur, votre terre, vous avez délivré Jacob de la captivité… Rétablissez-nous, ô Dieu, notre Sauveur, et détournez de nous votre colère » (v. 2 et 5).

[4]Shouv (bWv) en hébreu : revenir, retourner, ramener.

[5] — D’où le nom de « convers » donné aux frères laïcs en certains ordres : étymologiquement, le convers est celui qui est tourné vers Dieu, consacré à son service.

[6] — Voir aussi 2 Co 4, 17 à 5, 5.

[7] — Voir Jn 12, 24.

[8] — On peut ajouter qu’en hébreu, la forme yiqtôl (l’inaccompli, qu’on rend, en général, par le futur) sert souvent à marquer « une action durative » (Joüon, Grammaire hébraïque, nº 113d). Il faut alors traduire par le présent.

[9] — C’est ce que les exégètes appellent une anticipation de certitude. On en trouve un bel exemple dans l’épître aux Romains : « Quos autem praedestinavit, hos et vocavit ; et quos vocavit, hos et iustificavit ; quos autem iustificavit, illos et glorificavit – ceux qu'il a prédestinés, il les a aussi appelés ; ceux qu'il a appelés, il les a aussi justifiés ; ceux qu'il a justifiés, il les a aussi glorifiés » (Rm 8, 30). Saint Paul parle ici de tous les justes, même encore à venir, et dont aucun (à l’exception de Notre-Dame), n’a encore, à cette heure, obtenu la glorification ultime, c’est-à-dire celle qui, au jour du jugement dernier, doit englober les corps.

[10] — « Quasi de præterito loquebatur ; sed solet fieri ut de præterito loquens, futura prænuntiet propheta. […] Omnia enim quæ futura sunt, Deo jam facta sunt. » Sur le Ps 125, 10 (PL 37, 1663).

[11] — Rythme qui caractérise la série des psaumes dits « graduels » et que nous avons déjà rencontré précédemment.

[12] — Voir Lc 15, 13 (L’enfant prodigue) : « Le plus jeune partit pour un pays lointain (in regionem longinquam), et là, il dissipa son bien en vivant dans la débauche ». Saint Augustin commente : « Cette région lointaine, c’est l’oubli de Dieu (regio itaque longinqua, oblivio Dei est). » Questions sur l’Évangile. L. II : « Questions sur l’Évangile selon saint Luc », q. 33. (PL 35, 1344.)

[13] — Voir Esd 1, 1-4.

[14] — Saint Augustin, sur le Ps 125, 3 : Babylonia est enim mundus iste : Babylonia enim interpretatur « confusio ». Videte si non est confusio tota vita humana. PL 37, 1659.

[15] — Saint Augustin, ibid.

[16] — Saint Augustin, sur le Ps 125, 4 : Et convertit Dominus captivitatem nostram, ut jam de captivitate viam teneamus, et eamus ad patriam. (PL 37, 1659-1660.)

[17] — « …Faciem habentes ad saeculum, dorsum contra Deum. Cum vero converterit nos Dominus, ut jam incipiamus faciem habere ad Deum, et dorsum ad saeculum, qui adhuc in via sumus, tamen patriam attendimus. » (In Ps 125, 2 ; PL 37, 1648.)

[18] — Saint Hilaire, Tractatus super psalmos, sur le Ps 125, 6 : Avertit enim Dominus captivitatem nostram per remissionem peccatorum. A dominatu enim vitiorum animam liberavit, anteriora delicta non reputans, et nos in vitam novam renovans, et in novum hominem transformans, constituens nos in corpore carnis suae (PL 9, 688 B).

[19] — Le latin dit : « Que sa malice a atteint son terme ».

[20] — L’Église fait lire ce texte dans la nuit de Noël, tant il est vrai que la consolation dont il est question ici vise surtout l’avènement du Sauveur et son œuvre rédemptrice.

[21] — Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus cite deux fois la finale de ce texte (en inversant les versets 12 et 13) dans Histoire d’une âme (Manuscrit A), comme l’une des plus belles expressions de la voie d’enfance et de petitesse à laquelle elle se sentait appelée.

[22] — La Vulgate reproduit le grec de la Septante qui a sans doute lu : µymij;nIK], de : µjn, « être consolé », à la place de : µymil]jo˝K], de : mlj, « rêver ».

[23] — Saint Robert Bellarmin, Explanatio in psalmos, editio critica, Romæ, Pont. Univers. Gregorianæ, 1931, t. II, p. 730.

[24] — C’est l’histoire du festin de Balthazar, raconté dans le livre de Daniel (chap. 5). Au moment où Daniel découvrait au roi le sens des mots mystérieux qui s’étaient inscrits sur la paroi de la salle du festin (Mené : Dieu a compté ton règne et y a mis fin ; Teqel : tu as été pesé dans la balance et trouvé léger ; Pharès : ton royaume a été divisé et donné aux Mèdes et aux Perses), les armées de Cyrus pénétraient dans la ville grâce à un ingénieux stratagème raconté par Hérodote (Histoires, I, 185-191). Voir Dom de Monléon, Le prophète Daniel, Paris, éd. de la Source, 1963, p. 125 sq. (disponible aux Éditions Saint-Rémi, BP 80, 33410 Cadillac).

[25] — Isaïe exerça son ministère sous le roi Ézéchias, soit plus de cent ans avant la ruine de Jérusalem et la déportation des juifs à Babylone.

[26] — C’est bien ce qui s’est passé : Cyrus fit assécher l’Euphrate qui encerclait la ville, en rouvrant une ancienne dérivation creusée jadis et oubliée depuis. Son armée put ainsi pénétrer dans Babylone par surprise.

[27] — Les apôtres eux-mêmes, juste avant que le Christ ne remontât au ciel, lui posaient encore cette question : « Seigneur, est-ce maintenant le temps où vous allez restaurer la royauté en Israël ? » (Ac 1, 6).

[28] — Saint Jean Chrysostome, Œuvres complètes traduites sous la direction de M. Jeannin, Bar-le-Duc, Guérin, 1865, t. VI, « Explication du psaume 125 », p. 189.

[29] — Saint Louis-Marie Grignion de Montfort, Traité de la vraie dévotion à la sainte Vierge, introduction. On trouve ce traité dans le Livre d’Or, récemment réédité par les Imprimeries Malinoises, Maanstraat 8, 2800 Malines, Belgique.

[30] — Esd 2, 64.

[31] — Saint Robert Bellarmin, ibid., p. 731.

[32] — « J’ai le désir d’être dissous pour être avec le Christ, ce qui serait, et de beaucoup, le meilleur » (Ph 1, 23).

[33] — Saint Robert Bellarmin, ibid., p. 732.

[34] — Saint Jean Chrysostome, ibid., p. 189.

[35] — Père Emmanuel, Nouvel essai sur les psaumes, Mesnil-Saint-Loup, 1869, p. 273.

[36] — Voir Si 3, 17 : « Dieu se souviendra de toi au jour de l’affliction, et tes péchés se fondront comme la glace en un temps serein. »

[37] — Sur le Ps 125, 10 (PL 37, ).

[38] — Plante aromatique et condimentaire appelée encore cumin noir.

[39] — Is 9, 2 et 3 dans le latin ; 1 et 2 dans l’hébreu.

[40] — Allusion évidente à l’Exode (l’autre grande épreuve du peuple hébreu), au cours duquel une nuée lumineuse, signe de la protection divine, guidait la marche des Hébreux. Il faut donc comprendre : quand il aura purifié son peuple, Dieu reviendra au milieu de lui dans Jérusalem restaurée. Les livres d’Esdras et de Néhémie racontent l’épopée de cette restauration nationale et religieuse au retour de l’exil.

[41] — Saint Jean Chrysostome, ibid., p. 190.

[42] — La moisson est l’image de la récompense qui suit le labeur (voir Jn 4, 36 : « Celui qui moissonne reçoit sa récompense et il amasse du fruit pour la vie éternelle »). La moisson – comme la vendange – est aussi un symbole classique du jugement de Dieu « qui rendra à chacun selon ses œuvres » (Mt 13, 39 : « La moisson, c’est la consommation du siècle. » Voir Ap 14, 15-20).

[43] — Saint Augustin, sur le Ps 125, 11 et 13 (PL 37, 1664 et 1666). En cette année du cent cinquantième anniversaire des apparitions de Notre-Dame à Lourdes, comment ne pas penser à la parole de l’Immaculée Conception à sainte Bernadette : « Je ne promets pas de vous rendre heureuse en ce monde, mais dans l’autre » ?

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 67

p. 4-20

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