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Vie de saint Dominique

Fr. M.-D. O.P.

Les Éditions du Cerf ont réédité en 2007 la Vie de saint Dominique du père Lacordaire O.P.

La préface retrace les événements qui ont abouti à la parution de l’ouvrage au 19e siècle. Comme on pouvait s’y attendre, elle n’émet aucune réserve sur le libéralisme de Lacordaire. C’est pourquoi il nous a paru utile de rappeler les grands traits de la vie de ce religieux.

 

L’auteur

Le père Henri-Dominique Lacor­daire (1802-1861) est connu pour avoir restauré l’Ordre des Frères Prêcheurs en France après la tour­mente révolutionnaire.

Orphelin de père dès son plus jeune âge, il reçut une éducation chrétienne sévère de sa mère puis, contaminé par l’incrédulité de son siècle, perdit la foi après sa commu­nion solennelle, étant alors élève au lycée de Dijon. La grâce le poursuivit cependant, et il revint à Notre-Seigneur un soir d’avril 1824, à la lecture de l’Évangile selon saint Matthieu. Il était l’un des avocats les plus brillants de Paris.

Il entra alors au séminaire d’Issy-les-Moulineaux tenu par les sulpi­ciens et fut ordonné prêtre aux Quatre-Temps de septembre 1827.

Il voulut entrer chez les jésuites, mais son archevêque, Mgr de Quélen, l’en empêcha, le nommant aumônier de visitandines, et du très laïque lycée Henri IV. L’abbé Lacor­daire se morfondait et pensa partir aux États-Unis où s’ouvrait un vaste champ d’apostolat.

C’est alors qu’il fit connaissance de Félicité de La Mennais qui réunis­sait dans sa propriété de la Chesnaie, en Bretagne, un certain nombre de prêtres et de laïcs, désireux de porter remède au désert spirituel et intel­lectuel dans lequel la France était tombée depuis la Révolution. Lacor­daire y côtoya le futur dom Guéran­ger, l’abbé Rohrbacher, l’abbé Gaume, qui ne restèrent pas long­temps les hôtes de la Chesnaie.

L’orgueil de La Mennais le pous­sait en effet vers des théories de plus en plus hasardeuses, invitant l’Église à se rénover et à prêcher la liberté de conscience. Vatican II était en germe.

Lacordaire, qui avait entraîné La Mennais à Rome pour y défendre ses thèses et était devenu le principal rédacteur du journal L’Avenir, se sépara de son ami quand ses erreurs furent condamnées par Grégoire XVI dans l’encyclique Mirari vos du 15 août 1832, qui fut la première condamnation du catholicisme libé­ral.

Celui que les thèses de La Mennais avaient enthousiasmé pouvait difficilement devenir un anti-libéral, et la restauration domi­nicaine qui suivra, même si elle donna à l’Église des religieux presti­gieux, restera marquée de ces origi­nes.

Une nouvelle page de la vie de Lacordaire s’ouvrit lorsqu’il fit la rencontre de madame Swetchine en janvier 1833, une russe orthodoxe convertie, liée à toutes les élites reli­gieuses et sociales de l’époque. Elle l’introduisit dans la haute société parisienne. Puis Mgr de Quélen lui confia la chaire de Notre-Dame. Il y triompha, remuant tout Paris. Mais devant les attaques violentes qui l’accusaient d’être un Mennaisien déguisé, il quitta brusquement Paris pour Rome en 1836.

Là, au cours d’une retraite, il eut l’inspiration de restaurer l’Ordre des Prêcheurs en France. L’idéal aposto­lique de saint Dominique lui appa­raissait le mieux adapté pour répondre aux nécessités modernes. Il reçut l’habit blanc et la chape noire des mains du Maître de l’Ordre le 9 avril 1839. Lacordaire fit son noviciat au couvent de la Quercia, près de Viterbe. Il prononça ses vœux le 12 avril 1840 et obtint l’autorisation d’ouvrir un noviciat français à Rome. Mais les accusations de ses adversaires de France ayant franchi les Alpes, Lacordaire reçut l’ordre de disperser ses novices dans les couvents italiens. Au retour de prédications fructueuses en France, la mesure fut cependant rapportée, et Lacordaire eut bientôt une dizaine de religieux autour de lui, dont cinq prêtres.

La première fondation fut Nancy, la seconde Chalais. Puis ce furent Flavigny, Toulouse, etc. Les voca­tions abondaient, attirées par la parole et par l’austérité religieuse de Lacordaire.

Après la révolution de 1848, il siégea un moment à la Chambre dans les rangs des républicains. Mais il ne voulut pas les suivre jusqu’au bout, et démissionna. Sans cesse poursuivi par ses adversaires qui l’accusaient d’hétérodoxie, Lacor­daire se défendit jusqu’auprès de Pie IX puis, de guerre lasse, finit par renoncer à la prédication.

C’est alors qu’il démissionna de sa charge de provincial et se reconvertit en fondant un Tiers-Ordre régulier dominicain enseignant à Sorèze. C’est là, le 20 novembre 1861, qu’il mourut, de chagrin dit-on, affecté autant par les attaques qui ne cessaient pas contre lui, que par l’incompréhension qu’il rencontrait de la part du Maître de l’Ordre, le Révérendissime père Jandel, nommé par Pie IX.

 

La Vie de saint Dominique

C’est pendant son noviciat à la Quercia, que Lacordaire écrivit sa Vie de saint Dominique, qui fut publiée en 1840.

Faiblesses de l’ouvrage

Le catholicisme libéral provient d’une peur devant le monde issu de la Révolution, où Notre-Seigneur ne règne plus. Persuadé que la situation est irréversible, le catholique libéral va de compromission en compro­mission pour se faire accepter de ce monde nouveau.

De tempérament libéral, le père Lacordaire se trouve mal à l’aise devant la croisade et l’inquisition qui ont mauvaise presse. S’il en défend encore les principes, puisque ce sont des institutions fondées par les papes, il essaye d’en dégager au maximum son héros. On sent qu’écrivant son livre à la veille de faire revenir l’Ordre des Prêcheurs en France, l’auteur veut à tout prix éviter qu’on ne l’accuse de ramener par là-même l’esprit de la croisade et de l’inquisition. Du coup, il n’est plus objectif sur ces questions.

Lacordaire qualifie d’abord la croisade contre les Albigeois de « guerre à laquelle Dominique ne prit aucune part et qui ne fut pour lui qu’une source de tribulations dans l’exercice de son apostolat » (p. 66). C’est un peu bref. Un peu plus loin, Lacordaire s’indigne des violences « qui ont ôté à cette croi­sade le caractère de sainteté qu’elle avait sous d’autres rapports » (p. 79).

S’il est vrai que saint Dominique n’a pas participé directement à la croisade contre les Albigeois –  sauf, quand même, à la bataille de Muret (12 septembre 1213), où il obtint par Marie la première victoire du rosaire – ce n’est pas parce qu’il désapprouvait ce qui se passait, c’est parce qu’il voulait se laisser distraire le moins possible de son ministère de prédication et de la fondation de son Ordre. Dominique était l’homme d’une œuvre, et il ne voulait pas dévier de sa mission. Loin d’avoir été pour lui une source de tribula­tions, la croisade protégea son œuvre naissante de prêcheurs et de moniales, et permit aux frères de convertir le Languedoc par la prédi­cation du rosaire, lorsque la région fut débarrassée des seigneurs qui soutenaient l’hérésie.

Quant aux âmes sensibles qui s’effarouchent de la prétendue « cruauté » des croisés, elles devraient s’informer des mutilations horribles auxquelles les cathares se livraient sur leurs ennemis, et étudier les guerres de l’époque. Les guerres et les génocides qui ensan­glantent le monde depuis la Révolu­tion ne sont-ils pas bien pires ? On lira l’admirable ouvrage de Domini­que Paladilhe, Simon de Montfort et le drame cathare [1], qui fait justice de toutes les calomnies que les ennemis de l’Église n’ont cessé de répandre contre cette croisade et contre Simon de Montfort, modèle du chevalier chrétien et ami intime de saint Dominique.

Dans le même esprit, le père Lacordaire passe complètement sous silence les origines militaires du Tiers-Ordre dominicain (p. 281), au début milice armée pour défendre l’Église contre les hérétiques de Lombardie : La Milice de Jésus-Christ.

Pour ce qui est de l’inquisition, Lacordaire veut aussi montrer que saint Dominique n’y a pas participé. Il note seulement : « On a cru pou­voir induire la participation du saint à des procédures criminelles » (p. 105) du seul fait que Dominique avait été « investi par les légats du Saint-Siège du pouvoir de réconcilier les hérétiques à l’Église » (p. 106).

Il faut quand même savoir que jusqu'au 18e siècle, la majorité des historiens se sont efforcés d’établir que saint Dominique avait été, sinon le fondateur, du moins l’un des principaux promoteurs de l’inqui­sition. Mais au 18e siècle, sous l’influence de la philosophie des Lumières, on s’est plutôt efforcé de démontrer le contraire. S’il est exact que l’inquisition ne fut régulière­ment organisée que dix ans après la mort du saint, ses procédés essen­tiels existaient déjà de son vivant. Et, quoique les documents concernant l’inquisition dans cette région, aient été presque tous détruits par le protestantisme et la Révolution, ceux qui restent montrent bien que, si l’apostolat de Dominique fut avant tout celui d’un prêcheur qui argu­mentait, il était ensuite celui d’un inquisiteur qui absolvait les conver­tis et leur infligeait les pénitences canoniques. On se reportera ici à l’ouvrage du père Petitot O.P., Vie de saint Dominique [2], au chapitre XI.

Passons à une autre faiblesse de l’ouvrage. Au sujet de la reconnais­sance de l’Ordre des Prêcheurs par le Saint-Siège, Lacordaire écrit que le pape Innocent III « ne se montra point d’abord favorable aux vœux [de Dominique]. Il ne pouvait se décider à approuver un Ordre nouveau consacré à édifier l’Église par sa prédication. Pouvait-il y avoir dans l’Église un autre Ordre aposto­lique que l’épiscopat ? » (p. 127). D’autre part, le IVe concile de Latran venait de statuer qu’« en raison de la multiplication des Ordres monasti­ques, on ne permettrait plus qu’il s’en établit de nouveau » (p. 129). On sait qu’Innocent III, dans un songe, vit Dominique soutenir de ses épaules la basilique du Latran qui s’effondrait. Pour Lacordaire, c’est ce rêve qui « avertit le pape de la volonté de Dieu » (p. 130).

Il faut répondre que le saint ne pouvait demander au pape d’ap-prouver son Ordre. La fonda­tion dominicaine ne comprenait alors qu’une maison de moniales à Prouille, et un groupe de prêcheurs installés par l’évêque de Toulouse dans sa ville. Les frères n’étaient même pas liés par des vœux. Domi­nique venait à Rome pour demander la protection du Saint-Siège sur le domaine de Prouille menacé par le comte de Toulouse, et pour s’entretenir avec Innocent III de la possibilité de fonder un Ordre de prêcheurs. Le bienheureux Jourdain de Saxe, successeur immédiat et premier biographe de saint Domini­que, ne parle pas d’hésitation du pape. Au contraire, écrit-il, le souve­rain pontife, « ayant écouté les projets de Dominique, l’exhorta à retourner vers ses frères, à choisir avec eux une règle approuvée et, cela fait, à revenir à Rome chercher la confirmation pontificale ». Le songe qu’eut le pape ne fit que le confirmer dans la décision qu’il avait prise.

Les grands historiens dominicains du 20e siècle – les pères Mandonnet, Vicaire et Petitot – démontrent d’ailleurs unanimement combien le projet de Dominique apparut provi­dentiel au pape et à la Curie.

Le dixième canon du concile de Latran venait en effet de statuer ceci : « Les évêques, à cause de leurs multiples occupations […], pour ne point mentionner leur défaut de science […], ne suffisant plus à annoncer au peuple la Parole de Dieu, […] nous ordonnons qu’ils choisissent des hommes capables de s’acquitter de la sainte prédication ».

C’est pourquoi saint Dominique n’eut rien à craindre de la mort inopinée d’Innocent III. Lorsque le saint revint à Rome pour dire qu’il avait choisi avec ses frères la règle des chanoines de Saint-Augustin augmentée de constitutions propres, le nouveau pape Honorius III confirma aussitôt son Ordre, prophétisant que ses religieux seraient dans l’avenir « les athlètes de la foi et les vraies lumières du monde ». Le pape ne cessera par la suite de multiplier les bulles de recommandation des nouveaux Prêcheurs aux évêques.

Les Ordres de saint Dominique et de saint François sauveront d’ailleurs l’Église et la chrétienté au 13e siècle.

Il y aurait peut-être d’autres criti­ques à faire sur cet ouvrage du père de Lacordaire. Nous avons voulu mentionner celles qui nous parais­saient les plus importantes.

 

Intérêt de l’ouvrage

Cependant, malgré la personnalité de l’auteur et les faiblesses de son livre, la Vie de saint Dominique de Lacordaire reste un grand classique.

Tout d’abord parce que l’auteur a puisé aux sources les plus authenti­ques : les documents du 13e siècle, qu’il cite abondamment.

Ensuite parce qu’il porte des jugements qui sont des traits de génie.

Ainsi ce survol de la vie du saint : « La vieille Castille avait nourri l’enfance et la jeunesse de Domini­que, le Languedoc avait dévoré les plus belles années de sa maturité, Rome était le centre où l’avait sans cesse ramené l’ardeur de sa foi, la Lombardie devait être son tom­beau » (p. 249).

Ou encore cette interprétation de l’épisode où le bienheureux Régi­nald d’Orléans, co-fondateur de l’Ordre, fut guéri d’une maladie mortelle par la Vierge Marie qui lui fit des onctions sur le corps avant de lui montrer l’habit que devraient désormais porter les frères : « Réginald n’était que le représen­tant de l’Ordre des Frères Prêcheurs, et la Reine du Ciel et de la terre contractait alliance en sa personne avec l’Ordre tout entier. Le rosaire avait été le premier signe de cette alliance, et comme le joyau de l’Ordre à son baptême ; l’onction de Réginald, indice de virilité et de confirmation, devait aussi avoir un signe durable et commémoratif : […] le scapulaire, signe extérieur de cette vertu des anges sans laquelle il est impossible de sentir et d’annoncer les choses célestes » (p. 200).

Nous laissons au lecteur le soin de découvrir d’autres merveilles.

Ajoutons enfin que le style litté­raire de l’ouvrage est excellent, ce qui n’est pas négligeable en notre époque de vulgarité.

 

Henri-Dominique Lacordaire, Vie de saint Dominique, Paris, Cerf, 2007, 13 X 19,5 cm, 339 pages, 24 euros.



[1]    — Paris, Librairie Académique Perrin, 1988.

[2]    — Saint-Maximin, Éditions de la Vie Spirituelle, 1925, réédité en 1996 par les Éditions du Lion (à Lyon).

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 70

p. 199-204

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