La Passion selon saint Matthieu
par Dominicus
Ce commentaire de la Passion selon saint Matthieu est rédigé principalement d’après les commentaires de saint Thomas d’Aquin et des Pères de l’Église. Il est à l’usage des fidèles qui veulent s’unir à la passion de notre Rédempteur, spécialement pendant la Semaine sainte. La Passion selon Saint Matthieu est lue au cours de la messe du Dimanche des Rameaux.
Le texte français de l’Évangile est celui de Crampon. Nous l’avons quelquefois corrigé pour le rapprocher de la Vulgate [1], qui a servi de base aux commentaires de saint Thomas d’Aquin et des Pères de l’Église.
Le Sel de la terre.
Prologue de la passion (ch. 26, 1-46)
Annonces de la Passion
L'histoire de la passion est la plus haute et la plus sainte des histoires, c’est le point central autour duquel roule toute l’histoire du monde. Pour nous la faire connaître, Dieu s’est choisi un écrivain de talent, qui a le sens du drame.
Saint Matthieu, en habile metteur en scène, présente d’abord les acteurs dans une sorte de triptyque : d’un côté Jésus et ses disciples, c’est-à-dire l’Église ; de l’autre la synagogue autour de Caïphe ; au milieu, l’onction de Béthanie où l’on voit les proches de Jésus se diviser en deux camps. Chacune de ces scènes est une annonce de la passion.
Notre-Seigneur annonce sa passion
1 Or, quand Jésus eut achevé tous ces discours, il dit à ses disciples : « Vous savez que la Pâque a lieu dans deux jours, 2 et le Fils de l’homme va être livré pour être crucifié. »
v.1 Nous sommes deux jours avant la passion, le Mardi saint au soir ou le Mercredi saint au matin. Jésus a achevé son office de docteur et de prophète. Il se prépare à celui de prêtre et de victime.
Dans les discours précédents, Jésus avait prophétisé sa venue dans la gloire pour juger les vivants et les morts :
Après avoir prédit que son second avènement aurait lieu dans tout l’éclat de sa gloire, Notre-Seigneur annonce que sa passion approche, pour faire comprendre à ses disciples l’union étroite qui existe entre le mystère de la croix et la gloire de l’éternité [2].
Notre-Seigneur veut montrer qu’il agit en pleine conscience, et que c’est volontairement qu’il va à sa passion.
Il s’adresse à ses disciples : « Si quelqu’un veut être mon disciple, qu’il se renonce, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive » (Mt 16, 24).
Le mot « Pâque » vient de l’hébreu xcp (pesach) qui veut dire : passage [3]. On peut aussi le rapprocher du verbe grec p£scein (paschein), qui veut dire : « éprouver une sensation », puis de là, « souffrir » (à rapprocher du mot passion).
Au sens littéral [4], ce mot est appliqué au passage de l’ange exterminateur qui, lors de la dixième plaie d’Égypte, a tué les premiers-nés des Égyptiens et épargné ceux des Juifs : il est passé devant la maison des Hébreux en voyant le sang sur le montant des portes. Cette nuit fut aussi, pour le peuple élu, le passage de la servitude à la liberté.
Au sens allégorique, il s’agit du passage de Notre-Seigneur de ce monde à l’autre par sa passion et sa mort. Il va passer de la mort à la vie, d’un état corruptible à un état incorruptible : « Jésus, sachant que c’était l’heure de passer de ce monde à son Père… » (Jn 13, 1).
Au sens moral, c’est le passage, pour chacun d’entre nous, de la vie charnelle à la vie spirituelle, de la servitude vis-à-vis du démon à la liberté des enfants de Dieu, qui se réalise grâce à la passion de Jésus. « Passez à moi, vous tous qui me désirez », dit le livre de l’Ecclésiastique (24, 26).
Enfin, au sens anagogique, c’est le passage du monde tel qu’il existe actuellement à la nouvelle terre et aux nouveaux cieux après la fin du monde, c’est-à-dire après l’ancien et le nouveau Testaments figurés ici par les « deux jours », car ils ont répandu la lumière sur le monde.
v. 2 Jésus annonce que le Fils de l’homme (c’est-à-dire lui-même, selon son humanité), va être livré.
D’après le contexte, Jésus parle de la trahison de Judas qui va le livrer dans quelques instants aux princes des Juifs. Ces mêmes chefs des Juifs vont le livrer à Pilate : « Ta nation et ses pontifes t’ont livré à moi » (Jn 18, 35), et Pilate va « le livrer pour qu’il soit crucifié » (Jn 18, 16).
Par ailleurs, son Père « n’a pas épargné son propre Fils, mais l’a livré pour nous tous » (Rm 8, 32), en ce sens qu’il a laissé aux ennemis de Jésus le pouvoir de le prendre et qu’il a inspiré à son Fils la volonté de se livrer.
En conséquence, Jésus lui-même, « nous a aimés et s’est livré pour nous » (Ep 5, 2).
N’oublions pas aussi le démon, qui est derrière Judas et les grands prêtres :
« Il sera livré » parce que Dieu l’a livré par miséricorde pour le genre humain ; Judas par avarice ; le démon par la crainte de voir les enseignements du Sauveur arracher les hommes à sa puissance : il ne voyait pas que le genre humain serait bien plus efficacement délivré par la mort de Jésus-Christ qu’il ne l’avait été par sa doctrine et par ses miracles [5].
Réalisons nous-même notre Pâque, en nous livrant généreusement à Jésus qui nous fera passer à sa suite, per crucem ad lucem, par la croix à la lumière !
Autre annonce de la passion : le conseil des ennemis
3 Alors, les grands prêtres et les anciens du peuple se réunirent dans le palais du grand prêtre appelé Caïphe, 4 et ils délibérèrent sur les moyens de s’emparer de Jésus par ruse et de le faire mourir. 5 « Mais, disaient-ils, pas pendant la fête, de peur qu’il n’y ait du tumulte dans le peuple. »
v. 3 Voici le deuxième tableau du triptyque qui nous présente les ennemis de Notre-Seigneur.
« Alors » : la prophétie de Jésus se réalise aussitôt. Nous sommes le Mercredi saint au matin, jour où Judas va trahir son maître et proposer son marché infâme. En souvenir de ce crime, l’Église primitive jeûnait le mercredi, au dire de saint Augustin.
Les jours précédents, les ennemis de Notre-Seigneur ont subi de grandes humiliations : Jésus a connu le triomphe du Dimanche des Rameaux, puis, en manifestant sa sagesse lors de longs discours (rapportés par saint Matthieu dans les chapitres précédents), il les a réduits au silence. Ils veulent se venger.
Mais, tandis que Notre-Seigneur connaît parfaitement le jour et l’heure, eux ne savent pas précisément quand ils pourront accomplir leur forfait.
v. 4 Ils tiennent donc « conseil » (consilium) : c’est le premier et le modèle des complots [6] contre Notre-Seigneur et son Église. Étant le premier du genre, il est le plus grave. Saint Thomas remarque les circonstances qui aggravent ce péché des Juifs :
— Le moment (« alors » : aux approches de la fête de Pâque) : il est plus grave de pécher un jour qui est consacré à Dieu. « Si tu retiens ton pied pendant le sabbat, pour ne pas faire ta volonté en mon saint jour, […] alors je te ferai jouir de l’héritage de Jacob » (Is 58, 13).
— La multitude et la dignité des comploteurs (« les grands prêtres et les anciens du peuple ») annoncées par le psalmiste : « Les rois de la terre se sont réunis et les dirigeants se sont rassemblés contre le Seigneur et contre son Christ » (Ps 2, 2).
— Le lieu : « dans le palais du grand prêtre ».
Ce complot va avoir des conséquences incalculables pour le peuple juif. Lui qui était le peuple élu, le peuple de Dieu, se transforme en « peuple de Gomorrhe », en « peuple déicide [7] » :
Ce n’étaient point de vrais prêtres ni de véritables anciens, mais les prêtres et les anciens d’un peuple qui n’avait que l’apparence du peuple de Dieu, et qui était en réalité un vrai peuple de Gomorrhe. Ils ne comprirent pas que Jésus était le souverain Pontife de Dieu, et ils lui tendirent des pièges ; ils ne reconnurent pas en lui le premier-né de toute créature, celui qui précède tous les hommes par l’ancienneté de son origine, et ils tinrent conseil contre lui [8].
Il est question de plusieurs grands prêtres. Saint Jean Chrysostome y voit une annonce de la dissolution prochaine du peuple élu :
Il y avait alors plusieurs grands prêtres, quoique, d’après la loi, il ne devait y en avoir qu’un seul, ce qui prouve un commencement de dissolution et de décadence dans le peuple juif, car Moïse avait établi qu’il n’y aurait qu’un seul grand prêtre, et qu’on ne lui donnerait un successeur qu’après sa mort ; mais, dans la suite, la dignité de grand prêtre devint annuelle [9].
En quoi consiste le complot ? A s’emparer de Jésus par ruse et à le mettre à mort. Après le départ de Jésus pour le ciel, ses ennemis continuent à se réunir pour chercher les meilleurs moyens de s’emparer de l’Église (son Corps mystique) par ruse, et de la mettre à mort, du moins de la réduire à l’impuissance. Après vingt siècles d’efforts persévérants, ils estiment être près de leur but.
« Non festivitati, sed facinori studebantur (ils s’appliquaient non à la dévotion mais au crime) [10] », les ennemis de Jésus sont zélés pour préparer leurs crimes, soyons zélés pour nous dévouer à lui [11].
v. 5 Toutefois, Dieu reste maître des événements. Jésus, lui, voulait être immolé « pendant la fête », afin que son immolation remplace celle de l’agneau pascal, comme la réalité succède à la figure. Aussi Dieu va-t-il changer leur dessein, se servant de la méchanceté de ses ennemis pour accomplir ses propres desseins de bonté :
Mais l’excès même de leur méchanceté les fit changer de résolution, et ayant trouvé un traître à leur disposition, ils firent mourir Jésus-Christ pendant la fête même de Pâque [12]. Nous devons reconnaître que c’est par un dessein bien marqué de la providence de Dieu que les princes des Juifs, qui avaient si souvent cherché l’occasion de satisfaire leur fureur contre Jésus-Christ, ne reçurent le pouvoir de l’exercer contre lui qu’à la fête de Pâque. Il fallait en effet que les promesses annoncées depuis si longtemps par des mystères figuratifs eussent un accomplissement visible et éclatant, que le véritable Agneau prît la place de celui qui l’avait figuré, et qu’un sacrifice unique tînt lieu désormais des victimes multipliées de l’ancienne loi. Afin donc que les ombres s’évanouissent devant la réalité et que les figures disparaissent en présence de la vérité, une victime succède à une victime, le sang est remplacé par le sang, et la solennité légale reçoit son accomplissement en faisant place à une autre (legalis festivitas, dum mutatur, impletur) [13].
Troisième annonce de la passion : l’onction de Béthanie
6 Comme Jésus se trouvait à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux, 7 une femme s’approcha de lui, avec un vase d’albâtre (plein) d’un parfum fort précieux ; et, pendant qu’il était à table, elle le répandit sur sa tête. 8 Ce que voyant, les disciples dirent avec indignation : « A quoi bon cette perte ? 9 On pouvait, en effet, vendre ce (parfum) très cher et en donner (le prix) aux pauvres. » 10 Mais Jésus, s’en étant aperçu, leur dit : « Pourquoi faites-vous de la peine à cette femme ? C’est une bonne action qu’elle a faite à mon égard. 11 Car vous avez toujours les pauvres avec vous ; mais moi, vous ne m’avez pas toujours. 12 En mettant ce parfum sur mon corps, elle l’a fait en prévision de ma sépulture. 13 Je vous le dis, en vérité, partout où sera prêché cet évangile, dans le monde entier, ce qu’elle a fait sera raconté aussi, en mémoire d’elle. »
Entre Jésus et ses ennemis, il faut choisir. Nous voyons la division se préparer dans l’entourage de Jésus, à l’approche de la passion, « signe de contradiction » annoncé par le vieillard Siméon lors de la présentation au Temple. Saint Matthieu place cette scène ici, alors qu’elle a eu lieu la veille des Rameaux, afin de montrer l’occasion de la trahison : mécontent de n’avoir pu voler sur le prix du parfum, Judas va vendre Notre-Seigneur, ainsi qu’il va être expliqué dans la suite. Mais cette scène est aussi une prophétie « en acte » de la sépulture de Notre-Seigneur Jésus-Christ, comme il le déclare lui-même.
v. + Elle se déroule à Béthanie (dont le nom signifie : maison d’obéissance) chez un homme qui s’appelle Simon (dont le nom signifie : obéissant [14]), pour bien montrer que c’est par obéissance à son Père que Jésus s’offre à la mort : « Factus obediens usque ad mortem (il s’est fait obéissant jusqu’à la mort) » (Ph 2, 8).
Elle se passe dans la maison d’un ancien lépreux, guéri par Notre-Seigneur, lequel, dans sa passion, paraissait comme un lépreux [15].
v. 7 Marie-Madeleine (car c’est d’elle qu’il s’agit [16]) a aussi été guérie de la lèpre, mais de la lèpre spirituelle, le péché. Elle est même la seule, dans l’Évangile, qui soit venue trouver Notre-Seigneur pour cela. Or, c’est la passion de Notre-Seigneur qui nous a guéris du péché.
Lorsqu’elle fit la première onction, elle n’osa toucher que les pieds ; ici, justifiée, elle oint aussi la tête.
Sans doute Marie-Madeleine ne pensait-elle pas à la passion de Notre-Seigneur et à son ensevelissement, mais le Saint-Esprit, qui la poussait à faire cet acte de dévotion, lui, y pensait.
Jésus excuse toujours cette femme : lors de sa conversion (Lc 7, 36 sq.), en raison de son amour ; lorsque Marthe lui reprochait de ne pas l’aider aux tâches de la maison (Lc 10, 38 et sq.), à cause de sa contemplation ; ici, du fait de sa dévotion.
C’est quand le nard précieux a été répandu (par amour de Dieu) que les mains s’ouvrent plus généreusement pour servir les pauvres. Celui qui est avare pour Dieu le sera aussi pour les pauvres.
Remarquons que Notre-Seigneur avait été outragé aussi par les plaintes de Judas, mais il ne se préoccupe que de défendre cette femme.
Calvin, lui aussi, condamne le soin donné aux morts (cierges, encens) : il est inspiré par le même esprit que Judas.
v. 8 Saint Matthieu parle des disciples (au pluriel) soit par synecdoque (on trouve le pluriel là où l’on attendrait le singulier), soit parce que Judas réussit réellement à causer l’indignation de quelques autres disciples, tellement habitués à voir Jésus soulager les pauvres et prêcher la miséricorde. La valeur d’une livre de nard précieux représente une année de travail.
Cette scène a aussi une signification mystique (ou spirituelle) au sens moral : le parfum signifie toute œuvre bonne faite pour Jésus ; il est précieux si elle est faite pour l’amour de Dieu (et non pour un motif purement naturel) ; il est répandu sur les pieds (comme le dit saint Jean dans le passage parallèle) quand la bonne œuvre vise l’utilité du prochain, et sur la tête quand elle est faite pour la gloire de Dieu. Toute l’Église (la maison) en reçoit une bonne odeur (une bonne réputation), et cette bonne œuvre est un sacrifice d’agréable odeur que Jésus accepte de bon cœur.
v. 13 Remarquons la dernière phrase de cette scène : quand saint Matthieu écrivit son Évangile, celui-ci n’était pas encore prêché dans le monde entier. Or cette divulgation se fit très tôt, à partir de la mort de saint Étienne.
Préparations de la Passion
Après avoir montré comment Jésus, ses ennemis, et ses amis avaient annoncé la passion, saint Matthieu, notre habile metteur en scène, décrit les deux préparatifs de la passion : l’institution de l’eucharistie et la prière de Jésus.
Mais avant de montrer comment Jésus se prépare (et nous prépare) à la passion, l’évangéliste montre les initiatives des disciples. C’est la suite de la scène précédente : la séparation s’est faite entre le traître et les autres disciples, et des deux côtés on s’affaire.
Les initiatives des disciples : 1.— La trahison de Judas
14 Alors l’un des Douze, appelé Judas Iscariote, alla trouver les grands prêtres, 15 et dit : « Que voulez-vous me donner, et je vous le livrerai ? » Et ils lui fixèrent trente pièces d’argent. 16 Depuis ce moment, il cherchait une occasion favorable pour livrer Jésus.
v. 14 « Alors » : cet alors est à relier à celui qui commence le verset 3. Nous sommes à nouveau le Mercredi saint. Judas mit sans doute quelques jours avant de pouvoir réaliser son dessein.
On peut se demander pourquoi Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui savait tout d’avance, y compris que Judas le trahirait, l’a choisi pour apôtre. A cela saint Thomas répond que Notre-Seigneur ne punit que pour une faute qu’on a commise volontairement et actuellement : il n’a pas voulu le priver d’un honneur avant d’avoir démérité. De plus il a voulu donner une consolation à ceux qui se trompent en choisissant parfois quelque personne indigne pour un emploi.
Le premier verset du premier psaume nous dit : « Bienheureux l’homme qui ne va pas dans le conseil des impies. » Mais Judas n’a pas retenu la leçon.
v. 15 Dans sa question, on peut noter sa cupidité (« Que voulez-vous me donner ? ») et sa présomption (« je vous le livrerai »).
Il ne fixe pas lui-même ses exigences, tant il a de mépris pour Dieu : il fait comme lorsqu’on vend un esclave et qu’on laisse l’acquéreur fixer lui-même le prix. « Ils comptèrent pour rien la terre promise » dit le psaume (105, 24). Ainsi font tous ceux qui quittent Dieu – ou la vérité, ou la charité, puisque Dieu est vérité et charité – pour des biens temporels.
Une âme dominée par l’amour du gain ne craint pas de s’exposer à sa perte pour un misérable profit, et il n’y a plus de trace de justice dans un cœur où l’avarice a fixé sa demeure [17].
Les trente pièces d’argent (soit 120 deniers [18], et non pas trente comme on le dit par erreur parfois) était la somme fixée par la loi pour compenser la mort accidentelle d’un serviteur. C’est aussi le prix auquel le patriarche Joseph, figure du Messie, avait été vendu.
Lors de la prise de Jérusalem par les armées de Titus, les Juifs faits captifs seront vendus trente pour un sicle.
Saint Jean Chrysostome commente cette trahison avec une émotion qu’on devine à son style hâché :
Alors il s’en alla, dit l’Évangéliste. Non pas sollicité par les Princes, mais de son plein gré, il alla, lui, l’un des Douze ! Les soixante-dix disciples, des choses si intimes ne leur avaient pas été confiées. Les douze, c’était le groupe royal, et c’est de ce groupe que Judas est sorti. Judas, qu’il appelle Iscariote. Pourquoi me dire sa patrie ? Plût à Dieu que j’aie pu l’ignorer lui-même. Et il leur dit : « Que voulez-vous me donner, pour que je vous le livre ? » Quelle audace dans cette parole détestable ! alors que le Maître te prêchait l’obligatoire mépris des richesses. Quelle cruauté ! Dis donc la raison de cette trahison ! Serait-ce parce qu’il t’a donné pouvoir sur les démons ? ou parce qu’il t’a permis de soulager les malades ? ou parce qu’il t’a appris à ressusciter les morts ? Quelle parole toute d’orgueil ! Tu trahis celui qui conserve toutes choses, qui commande aux démons, à qui obéissent les mers, auquel sont soumises toutes les puissances [19] !
Les initiatives des disciples : 2.— La préparation de la pâque
17 Le premier jour des Azymes, les disciples vinrent trouver Jésus, et lui dirent : « Où voulez-vous que nous vous fassions les préparatifs pour manger la pâque ? » 18 Il leur dit : « Allez à la ville, chez un tel, et dites-lui : Le maître (te) fait dire : Mon temps est proche, je ferai chez toi la pâque avec mes disciples. » 19 Les disciples firent ce que Jésus leur avait commandé, et ils firent les préparatifs de la pâque.
v. 17 Saint Jean Chrysostome montre le contraste saisissant entre Judas et les autres disciples :
Tandis que Judas traitait de sa trahison, les disciples disent : « Où voulez-vous que nous vous préparions le repas pascal ? » Voyez les disciples, voyez le disciple. Ceux-là se préoccupent de la préparation : celui-ci se fait le vendeur du sang du Seigneur [20].
La semaine des Azymes (azyme = sans levain) était la semaine de Pâque, qui se déroulait du 14e au 21e jour du mois appelé Nisan. La veille, on purifiait la maison en en enlevant tout levain. Le premier jour des Azymes commençait cette année-là le jeudi soir (on sait que chez les Juifs, le jour commence au soir et se termine au lendemain soir) [21].
En ce jour on immolait l’agneau pascal et on le mangeait selon un rituel précis que Dieu avait indiqué lors de la sortie d’Égypte, et confirmé ensuite lors de l’Alliance du Sinaï.
Notre-Seigneur commence par observer la Pâque des Juifs avant d’instituer le rite de la nouvelle Alliance. Il a voulu observer (observare) la loi des Juifs, remarque saint Augustin, pour nous en absoudre (absolvere), de même qu’il a voulu mourir pour nous libérer de la mort. Les chrétiens n’ont donc plus à suivre les prescriptions rituelles de l’ancien Testament.
v. 18 Remarquons que Notre-Seigneur n’avait pas de toit, et qu’il doit demander l’hospitalité pour célébrer cette fête. L’évangéliste ne révèle pas le nom de cet hôte, car nous sommes encore près des événements et les Juifs auraient pu le persécuter, lui ou sa famille. Une tradition dit qu’il s’agit de la maison de saint Marc, où aura lieu dans quelques semaines la Pentecôte.
« Mon temps » : c’est pour cette heure qu’il est venu, et il a pleine conscience qu’elle approche.
v. 19 Lors des préparatifs, on perçait l’agneau à l’aide d’une broche [figurant le stipes (poteau) de la croix], et l’on attachait ses pattes à des baguettes par les paumes. L’agneau était rôti (le feu figure soit les afflictions de la passion, soit l’amour du Sacré-Cœur).
Première préparation de Jésus : l’institution de l’eucharistie
L’annonce de la trahison
20 Le soir venu, il se met à table avec les douze [disciples]. 21 Pendant qu’ils mangeaient, il dit : « Je vous le dis en vérité, un de vous me trahira. » 22 Et, profondément attristés, ils se mirent à lui dire, chacun de son côté : « Serait-ce moi, Seigneur ? » 23 Il répondit : « Celui qui a mis avec moi la main au plat celui-là me trahira ! 24 Le Fils de l’homme s’en va, selon ce qui est écrit de lui ; mais malheur à l’homme par qui le Fils de l’homme est trahi ! Mieux vaudrait pour cet homme-là qu’il ne fût pas né. » 25 Judas, qui le trahissait, prit la parole et dit : « Serait-ce moi, Rabbi ? – Tu l’as dit, » répondit-il.
Après avoir introduit les préparatifs de la passion par l’action du traître et celle des disciples fidèles, saint Matthieu en arrive à l’action même du Christ. Celui-ci agit de deux manières : par le sacrement, puis par la prière. Ce sont encore les deux grands moyens dont nous devons user pour obtenir la grâce de porter vaillamment nos croix. L’institution de l’eucharistie est présentée par saint Matthieu entre deux scènes : l’annonce de la trahison de Judas, et celle du reniement de Pierre. L’un et l’autre sont coupables, mais le résultat final fut bien différent, puisque Judas se livra au désespoir, tandis que Pierre racheta sa chute par la pénitence. L’institution de l’eucharistie est au centre de deux scènes, comme la croix de Jésus entre les deux larrons. L’annonce du reniement de saint Pierre se trouve après la célébration de la première messe, car il bénéficiera de ces grâces en se convertissant.
v. 20 « C’était la Pâque des Juifs que les disciples préparaient, tandis que celle-ci qui est la nôtre, le Christ lui-même l’institua [22]. »
Nous sommes le soir, et c’est aussi le soir de la vie de Notre-Seigneur. « Quand le vrai Soleil s’approchait de son couchant, une réfection éternelle fut préparée à tous les fidèles [23]. »
Notre-Seigneur et les Apôtres ont mangé la Cène couchés sur des divans, comme c’était la coutume alors. C’est une figure du repos éternel, dont le repas eucharistique est la préparation.
Les Apôtres sont encore douze : « Judas était parmi eux quant au nombre, alors qu’il s’en était éloigné quant au mérite : erat in eis numero, qui jam ab eis recesserat merito [24]. »
v. 21 Jésus annonce la trahison, prévue par les prophètes : « Ne vous fiez à aucun frère » (Jr 9, 4). Il le fait avec sa douceur accoutumée :
Il ne le confond point par un reproche sévère et direct, mais il se contente de lui donner un avertissement indirect et plein de douceur, pour amener plus facilement à se repentir de ses criminels desseins celui que le mépris n’avait pas encore flétri [25].
« La noirceur de la trahison est rehaussée par les circonstances de temps et de lieu [26]. »
v. 22 Les Apôtres s’attristent à la fois de l’annonce de la mort du Christ et de celle de la trahison.
Bien qu’ils ne se sentent pas coupables de ce crime, ils interrogent Notre-Seigneur, car ils connaissent leur faiblesse, de plus ils préfèrent croire à la parole du Christ plutôt que de se fier à leur propre conscience. « Il n’y a pas un péché qu’un homme a fait qu’un autre homme ne puisse faire, s’il n’est soutenu par celui qui a fait l’homme [27]. »
v. 23 Judas seul avait gardé la main dans le plat, pour mieux s’innocenter : il faisait tout pour éviter d’éveiller les soupçons. On peut penser que Notre-Seigneur l’avait pris à côté de lui pour essayer de le ramener par son amitié.
Toutefois la réponse de Jésus n’est pas une dénonciation précise, car, dans la Pâque juive, chacun avait sa propre assiette. On peut donc comprendre que Jésus a voulu dire : « Le traître est un commensal. » On peut penser que Jésus était entre saint Jean (qui reposa sa tête sur la poitrine de Jésus) et saint Pierre (qui parla tout bas à Jésus). Judas pouvait être à côté de saint Jean, suffisamment proche pour que Notre-Seigneur lui donne une bouchée de sa main.
v. 24 Tandis que Judas le livre, Notre-Seigneur « s’en va », de sa propre volonté. Toutefois, cela reste un crime pour Judas, car son intention est coupable.
Le Seigneur lui prédit son châtiment pour essayer de convertir par la menace des supplices qui l’attendent, celui dont la honte n’a pu triompher [28].
v. 25 Judas est le dernier à prendre la parole, car la vraie tristesse n’admet pas de retard. Il ne l’appelle pas Seigneur, comme les autres Apôtres, mais Maître, comme si, en lui donnant un titre inférieur, il diminuait son crime.
« Tu l’as dit » : cette parole, prononcée avec douceur, révèle la mansuétude de Jésus. Il ne veut pas le livrer, sa réponse est comme voilée. Mais Judas comprend bien qu’il veut dire : « Tu te condamnes toi-même. »
L’institution de l’eucharistie
26 Pendant le repas, Jésus prit du pain et après avoir dit la bénédiction, il le rompit et le donna à ses disciples, en disant : « Prenez et mangez, ceci est mon corps. » 27 Il prit ensuite une coupe et, après avoir rendu grâces, il la leur donna, en disant : « Buvez-en tous, 28 car ceci est mon sang, (le sang) de l’alliance, répandu pour beaucoup en rémission des péchés. 29 Je vous le dis, je ne boirai plus désormais de ce produit de la vigne jusqu’à ce jour où je le boirai à nouveau avec vous dans le royaume de mon Père. » 30 Après le chant de l’hymne, ils s’en allèrent au mont des Oliviers.
Après qu’il eut célébré la Pâque figurative et mangé la chair de l’agneau avec ses disciples, le Sauveur en vient au véritable mystère de la Pâque, et, de même que Melchisédech, prêtre du Dieu tout-puissant, avait offert du pain et du vin, il nous donna, sous les mêmes apparences, la réalité de son corps et de son sang [29].
v. 26 Notre-Seigneur institue le sacrement de l’autel à la fin du repas pascal, car la réalité succède à la figure, et de plus les derniers moments passés avec une personne aimée sont ceux qui se fixent le plus dans la mémoire [30].
La bénédiction dont il est question ici est sans doute une vraie bénédiction (comme le prêtre le fait durant la messe) et non encore la consécration (réalisée par les paroles qui suivent). Cette bénédiction s’oppose à la malédiction portée par Dieu au jardin d’Éden contre la terre (qui produit des ronces et des épines), elle s’applique d’avance à Jésus qui va venir sous l’apparence du pain, et elle signifie aussi toutes les bénédictions que nous recevons par ce sacrement.
« Il le rompit » : cette fraction (que le prêtre fait également au cours de la messe) signifie la passion qui a brisé l’âme de Jésus ; elle signifie aussi que le fruit de ce sacrement se divise parmi les fidèles.
« Prenez et mangez », il ne fallait pas moins d’un ordre du Sauveur pour qu’on ose manger sa chair. Prenez, note saint Thomas, signifie recevoir avec foi (la réception spirituelle et fructueuse du sacrement), mangez signifie la réception sacramentelle : Jésus invite à cette double réception.
Ne nous contentons pas de manger seulement la chair de Jésus-Christ, ce que font beaucoup de mauvais chrétiens ; mais allons dans cette manducation jusqu’à la participation de l’Esprit, afin de rester unis à Jésus-Christ comme les membres à leur corps, et d’être vivifiés par son esprit [31].
« Ceci est mon corps » : il ne saurait être question d’interpréter cela comme un symbole du corps de Jésus, comme le disent les protestants. Le sens métaphorique serait « nouveau, difficile, troublant, et contraire à l’interprétation de l’Église [32] ». De plus, note saint Thomas d’Aquin, nous n’aurions rien de plus que les Juifs qui ont l’agneau pascal, déjà figure du Christ.
Si la parole d’Élie a eu la puissance de faire descendre le feu du ciel, combien plus puissante est celle de Notre-Seigneur qui peut transmuer un corps en un autre ! « Car sa parole est pleine de puissance [33]. » Tandis que la parole humaine ne fait que signifier, la parole divine signifie et opère ce qu’elle signifie.
v. 27-28 Notre-Seigneur rend grâces pour nous apprendre dans quels sentiments nous devons célébrer ce mystère et pour prouver que ce n’est pas malgré lui qu’il approche du moment de sa passion. Il nous enseigne aussi à supporter avec des actions de grâces toutes les épreuves qui nous arrivent [34].
L’ancienne Alliance avait déjà été scellée avec du sang : nous lisons en effet, dans l’Exode, que Moïse prit le sang d’un agneau, le versa dans une coupe, et après y avoir trempé un bouquet d’hysope, il le répandit sur le peuple en disant : « Voici le sang de l’Alliance que le Seigneur a faite avec vous » (Ex 24, 8).
Mais cette nouvelle Alliance a la propriété d’enlever les péchés (voir He 9, 13), ce que ne faisait pas l’ancienne.
En latin, le mot employé est testamentum, testament. Ce mot signifie à la fois un pacte conclu devant témoins (testes en latin) et un don qui devient efficace lors de la mort du testateur. Ici, ce qui nous est donné par la mort du Christ, ce sont les biens éternels, tandis que l’ancien Testament ne donnait que des biens temporels : il est nommé à juste titre ancien (en latin, vetus, qui suggère l’idée de quelque chose de vieux).
En leur présentant son sang, le Sauveur prédit de nouveau sa passion par ces paroles : « qui sera répandu pour plusieurs », et il leur rappelle également la cause de sa mort en ajoutant : « pour la rémission des péchés ». Comme s’il disait : Le sang de l’agneau a été répandu dans l’Égypte, pour sauver les premiers-nés du peuple juif ; celui-ci sera répandu pour la rémission des péchés de toute la terre [35]. Remarquez qu’il ne dit pas : Pour un petit nombre, ou pour tous [36], mais « pour plusieurs » ; car il n’était pas venu pour racheter seulement une nation, mais un grand nombre d’hommes de toutes les nations de la terre [37].
Pourquoi Notre-Seigneur a-t-il choisi du pain et du vin pour être la matière de ce sacrement ?
Saint Augustin donne une raison tirée du symbolisme du pain et du vin en rapport avec la grâce sacramentelle de l’eucharistie :
Le Seigneur nous a donné son corps et son sang sous les apparences de substances qui sont le résultat de plusieurs choses réduites en une seule, car le pain est le produit de plusieurs grains de blé, et le vin le produit de plusieurs grains de raisin mêlés et confondus ensemble. C’est ainsi qu’il a figuré l’union qui doit régner entre nous, et qu’il a consacré dans son banquet divin le mystère de notre paix et de notre unité [38].
Voici encore quelques raisons :
— pour pouvoir nourrir notre corps (par la chair de Jésus sous les apparences du pain) et notre âme (par le sang de Jésus sous les apparences du vin : « l’âme est dans le sang », disaient les anciens, car la vie se perd avec le sang) ;
— pour que la double consécration soit le sacrement de la passion, en séparant sacramentellement le corps et le sang du Christ ;
— pour nous apprendre que ceux qui avaient faim et soif de la justice apaiseraient l’une et l’autre en recevant ce mystère (Rémi d’Auxerre).
Cette double matière avait déjà été utilisée par Melchisédech lorsqu’il a offert un sacrifice après la victoire d’Abraham sur les rois coalisés (Gn 14) : Saint Ambroise y voit la preuve « que les mystères des chrétiens sont antérieurs à ceux des Juifs ».
On ajoute au vin un peu d’eau (qui signifie les peuples d’après saint Jean dans Ap 17), « pour montrer que la tête et les membres, c’est-à-dire Jésus-Christ et l’Église ne font qu’un seul corps » (Rémi d’Auxerre) et que le Christ ne s’offre pas sans son corps qui est l’Église : nous devons toujours demeurer en Jésus-Christ, et Jésus-Christ en nous, spécialement dans l’offrande de ce sacrifice.
Quant à la forme du sacrement, d’après saint Denys les paroles ici rapportées par saint Matthieu ne sont pas les paroles de la forme du sacrement, tenues secrètes.
v. 29 Après avoir parlé de l’effusion de son sang, Notre-Seigneur console ses Apôtres en leur annonçant sa gloire à venir. Désormais il ne boira plus le vin de l’ancienne Pâque (Rémi d’Auxerre), ou il ne boira plus le calice d’amertume (saint Augustin), ou il ne boira plus de son ancienne vigne (c’est-à-dire il ne se réjouira plus avec l’Israël selon la chair) que lorsqu’ils auront foi en sa filiation divine (saint Jérôme [39]). S’il boira encore du vin après sa résurrection, ce sera d’une manière nouvelle, sans nécessité, et cela montrera bien qu’il est ressuscité avec un vrai corps (saint Jean Chrysostome).
Judas a-t-il communié ? La plupart des Pères penchent pour l’affirmative. Judas fut donc créé prêtre et évêque.
Le même pain fut donné à Pierre et à Judas ; mais Pierre le reçut pour la vie, et Judas pour la mort. […] Jésus-Christ ne lui défendit pas de s’en approcher, bien qu’il connût toute chose, pour nous apprendre qu’il n’avait rien omis de ce qui pouvait le faire changer de sentiment [40]. Par cette conduite, il laisse à son Église l’exemple de ne retrancher personne de sa société ou de la communion du corps et du sang du Seigneur, si ce n’est pour des crimes manifestes et publics [41].
Saint Jean Chrysostome pense que le diable est entré en Judas après sa communion sacrilège. Il termine son apostrophe à Judas, dont nous avons cité déjà des extraits, de manière pathétique, et il en tire des conseils pratiques pour nous :
Et il dit : Ceci est mon corps, qui est livré pour vous. Ceci est mon sang, qui est répandu pour beaucoup. O miséricorde du Christ ! O folie de Judas ! Lui, il faisait un marché pour le vendre : le Christ, lui, offrait ce sang, qu’il vendait pour qu’il pût obtenir la rémission de ses péchés, si pourtant il n’avait pas voulu rester impie. Car il put avoir part au sacrifice, et le Christ lui lava les pieds, afin qu’il n’eût pas d’excuse à sa méchanceté. Mais maintenant, à nous approcher du redoutable festin avec le respect qui lui est dû et la vigilance convenable, le moment opportun nous invite. Qu’aucun Judas ne s’y trouve, qu’aucun méchant ne s’approche, que les cœurs ne cachent aucun piège. Qu’aucun hypocrite n’approche, aucun qui ait l’âme fardée. Que soit donc pur le cœur, pure la pensée, car le sacrifice aussi est pur. Notre-Seigneur, sur le point de soustraire à nos yeux le corps qu’il a pris, et de l’élever aux cieux, en ce jour a consacré le sacrement de son corps et de son sang, pour que cette victime éternelle vécût dans notre mémoire, et fût toujours présente [42].
v. 30 Notre-Seigneur rend grâces pour le repas pascal et surtout pour la sainte eucharistie, nous donnant par là l’exemple de l’action de grâces après la communion. L’Église a institué la prière de la postcommunion en souvenir de cette prière de Jésus.
La passion commence au mont des Oliviers : l’huile d’olive (qui soulage la fatigue et la douleur, apporte la lumière, nourrit) signifie la grâce que nous recevons dans ce sacrement dont les propriétés sont semblables :
D’après cet exemple du Sauveur, celui qui a été rassasié du pain de Jésus-Christ et comme enivré de son sang, peut louer Dieu et gravir le mont des Oliviers, où il trouvera le repos de ses fatigues, la consolation de ses douleurs et la connaissance de la vraie lumière [43].
Cette grâce nous est donnée par le sang de Jésus : dans quelques instants, ce précieux sang va se répandre et se mêler aux racines des oliviers.
Quant aux rameaux d’oliviers, ils figurent la gloire que Jésus va acquérir pour lui et pour nous.
L’annonce du reniement de Pierre
31 Alors Jésus leur dit : « Je vous serai à tous, cette nuit-ci, une occasion de chute, car il est écrit : Je frapperai le pasteur, et les brebis du troupeau seront dispersées. 32 Mais, après que je serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée. » 33 Pierre, prenant la parole, lui dit : « Quand vous seriez pour tous une occasion de chute, vous ne le serez jamais pour moi. » 34 Jésus lui dit : « Je te le dis, en vérité, cette nuit-ci, avant que le coq ait chanté trois fois tu me renieras. » 35 Pierre lui dit : « Quand même il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renierai pas. » Et tous les disciples dirent de même.
v. 31 Après avoir annoncé la trahison de Judas, Notre-Seigneur annonce maintenant le scandale des Apôtres, et spécialement celui de saint Pierre.
Deux circonstances aggravent le péché des Apôtres : le fait que « tous » l’abandonneront, et que leur désertion arrivera « cette nuit même », juste après avoir reçu de Jésus tant de bienfaits.
Le pasteur est frappé à cause du péché de son peuple, comme l’avait annoncé Isaïe (53, 8) : « A cause du crime de mon peuple, je le frapperai. »
Le Sauveur cite cette prophétie pour engager ses disciples à avoir toujours les yeux fixés sur les saintes Écritures, pour leur prouver que c’était par un dessein bien arrêté de Dieu qu’il était crucifié, et leur montrer en même temps qu’il n’était pas étranger à l’ancien Testament et au Dieu qu’il proclame [44].
v. 32 Jésus, après s’être ressuscité lui-même (« postquam resurrexero »), précèdera ses Apôtres, car le bon Pasteur précède ses brebis. Il veut les voir en Galilée, car c’est le pays où ils seront comme chez eux, et que là, « n’étant plus sous l’impression de la crainte des Juifs, ils fussent plus disposés à croire ce qu’il leur disait [45] ».
Le mot Galilée signifie « passage d’un lieu à un autre (transmigratio) » et cela convient : Notre-Seigneur nous précède dans le passage de ce monde à l’autre ; il précède aussi ses Apôtres dans le « passage aux Gentils », dans le sens qu’il prépare les cœurs des païens à recevoir l’Évangile.
v. 33 Le péché de saint Pierre est triple :
1° il a plus confiance en lui-même qu’en Notre-Seigneur qui leur annonce leur chute, contrairement à ce que dit la sainte Écriture : « Seul Dieu est véridique, tout homme est menteur » (Rm 3, 4) ;
2° il se place au-dessus des autres Apôtres (« Je ne suis pas comme les autres hommes » disait le Pharisien en Lc 18, 1) ;
3° il s’attribue à lui-même la force de résister à la tentation alors que Jésus avait dit : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5).
A cause de cette triple faute, Jésus permettra qu’il tombe trois fois. Il lui retirera sa grâce, pour que cette chute lui serve de leçon : désormais, il attribuera tout à la grâce de Dieu :
Voyez comment, après la résurrection du Sauveur, instruit par cette leçon, Pierre, répond à Jésus avec beaucoup plus d’humilité, et n’ose plus contredire les assertions de son Maître [en Jn 21, 15-17]. Cette chute a produit en tout les plus heureux effets. Auparavant, il s’attribuait tout à lui-même, lorsqu’il aurait dû s’exprimer de la sorte : « Je ne vous renoncerai pas, si votre grâce vient à mon secours » ; dans la suite, au contraire, il proclame qu’il faut tout renvoyer à Dieu : « Pourquoi nous regardez-vous comme si c’était par notre puissance que nous ayons fait marcher cet homme ? » [voir Ac 3, 12] [46].
v. 35 Pierre proteste qu’il est prêt à mourir pour Jésus. Mais selon les plans de la Providence, seul Jésus devait racheter le monde : « J’ai foulé le pressoir seul » dit-il par le prophète Isaïe (63, 3), annonçant sa passion.
Les autres Apôtres partagent la présomption de saint Pierre : « A cause de leur amour ils ne craignaient pas la mort, mais vaine fut cette présomption humaine sans protection divine [47]. »
Deuxième préparation de Jésus : la prière
Cette scène est encore triple : Jésus va prier trois fois, pour nous enseigner la persévérance dans la prière.
La première prière
36 Alors Jésus arrive avec eux en un domaine appelé Gethsémani, et il dit à ses disciples : « Demeurez ici, tandis que je m’en vais là pour prier. » 37 Ayant pris avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, il commença à éprouver de la tristesse et de l’angoisse. 38 Alors il leur dit : « Mon âme est triste jusqu’à la mort ; restez ici et veillez avec moi. » 39 Et s’étant un peu avancé, il tomba sur sa face, priant et disant : « Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi ! Cependant non pas comme je veux, mais comme vous (voulez) ! » 40 Et il vient vers les disciples et il les trouve endormis ; et il dit à Pierre : « Ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller une heure avec moi ! 41 Veillez et priez, afin que vous n’entriez point en tentation. L’esprit est ardent, mais la chair est faible. »
V. 36 Quelques 2000 ans auparavant, Abraham arrivait en ce même lieu, au pied du mont Moriah (sur lequel fut construit le Temple plus tard). Là il dit à ses serviteurs de l’attendre tandis qu’il monterait seul pour offrir le sacrifice de son fils Isaac, figure du sacrifice du Christ.
Jésus prie, non pour sa propre nécessité, mais pour la nôtre. Il veut nous donner l’exemple de recourir à Dieu dans les tribulations (« j’ai crié vers Dieu dans la tribulation » Ps 119, 1). Il veut aussi nous montrer qu’il n’agit que par son Père (« je ne fais rien de moi-même » Jn 8, 28), comme il n’est que par son Père dont il procède de toute éternité.
Jésus prie à Gethsémani (qui signifie « pressoir à huile », car la prière doit être dévote : « vous avez rempli mon âme de graisse » Ps 62, 6), dans une vallée (car la prière doit être humble : « la prière des humbles et des doux te plaît toujours » Jdt 9, 16) et en s’éloignant des autres (car la prière doit être recueillie : « quand tu veux prier, entre dans ta chambre, ferme la porte, et prie ton Père dans le secret » Mt 6, 6).
Par la vallée de l’humilité et la graisse de la charité, le Seigneur a subi la mort pour nous. […] La prière de Jésus seul est la rédemption de nous tous [48]. Question : puisque la prière est l’élévation de notre âme vers Dieu et la demande faite à Dieu de choses justes et légitimes, comment le Sauveur pouvait-il prier ? Son âme n’avait pas besoin de s’élever à Dieu, unie qu’elle était au Verbe de Dieu en unité de personne ; il n’avait pas non plus besoin de demander quelque chose à Dieu, car Jésus-Christ est tout à la fois Dieu et homme. Réponse : le Sauveur voulut en cela nous donner dans sa personne l’exemple de la conduite que nous devons suivre, nous enseigner à prier Dieu son Père, et à nous élever jusqu’à lui. Lorsqu’il s’est soumis aux souffrances, c’était pour en triompher et nous obtenir d’en triompher nous-mêmes : ainsi, lorsqu’il prie, c’est pour nous ouvrir la voie par laquelle nous pouvons nous élever jusqu’à Dieu ; c’est encore afin d’accomplir pour nous toute justice, de nous réconcilier avec son Père [et] de l’honorer comme le principe de toutes choses [49]. En priant sur la montagne, Notre-Seigneur nous enseigne à demander à Dieu dans la prière les choses du ciel, et en priant dans cet endroit appelé Gethsémani, il nous apprend à pratiquer toujours avec soin l’humilité dans la prière [50].
En 1920, les franciscains ont retrouvé en ce lieu les restes de l’église du 4e siècle (connue de saint Jérôme).
v. 37 Notre-Seigneur choisit ses trois Apôtres préférés, les trois plus forts, capables de supporter la vue de son agonie. Afin de les y préparer, il leur avait montré, un peu auparavant, sa gloire sur le mont Thabor, afin qu’ils comprennent que « ni la faiblesse n’absorbait sa gloire, ni la gloire sa faiblesse » (saint Thomas d’Aquin s’inspirant de saint Léon le Grand).
Son âme se remplit volontairement (Notre-Seigneur n’éprouvait de passions que sous le contrôle de sa raison) de tristesse et d’angoisse. Pour ce dernier mot, le grec a le verbe ajdhmonei'n (adèmonein) qui signifie la tristesse d’un homme expatrié (a[-dhmo").
Notre-Seigneur, pour prouver la vérité de la nature qu’il avait prise, éprouve une tristesse réelle ; mais pour ne point laisser cette passion dominer dans son âme, « il commence, dit l’Évangéliste, à s’attrister ». Ce n’est pas en effet la même chose d’être triste, ou de commencer à s’attrister [51].
v. 38 Notre-Seigneur avait une âme humaine, contrairement à ce que disent certains hérétiques. Il s’attristait d’être rejeté de son peuple (qui en serait gravement puni), de la trahison de Judas, du scandale de ses disciples (surtout du reniement de saint Pierre), mais aussi de la mort qui l’attendait : cette mort était triste à la nature, même si, en tant que cause de notre salut, elle était aussi objet de joie. Certes, « depuis le premier instant de l’incarnation Jésus n’avait pas détaché ses regards du spectre qui lui barrait l’horizon de la vie [52] », mais il y a une différence entre un péril lointain et un péril imminent.
Saint Thomas, après saint Ambroise, remarque que Notre-Seigneur dit : « mon âme est triste », et non pas : « je suis triste », car c’est dans sa nature humaine qu’il éprouvait de la tristesse, tandis dans sa nature divine, il ne connaît que la joie. Son âme est humaine, mais son « je », sa personne, est divine.
Ce n’est pas lui qui est triste, mais son âme, car la tristesse ne peut atteindre la sagesse, la nature divine, seulement son âme, car il s’est uni mon âme, il s’est uni mon corps [53].
Son âme est triste à en mourir ; elle sera triste jusqu’à la mort, car ensuite elle se réjouira.
La tristesse a commencé en moi, non pour toujours, mais jusqu’à l’heure de ma mort, et, lorsque je serai mort au péché, je mourrai à toute espèce de tristesse, dont le commencement seul a trouvé place en moi [54].
L’âme de Jésus est très triste (Perivlupov" : enveloppée de tristesse). Il cherche la consolation d’une présence aimante. Il recommande à ses Apôtres de veiller, car le sommeil est aussi une absence.
Au sens spirituel, Jésus leur recommande de ne pas se laisser aller « au sommeil de l’infidélité et à la torpeur de l’esprit : il savait, en effet, que le diable allait peser sur eux pour assoupir leur foi [55] ».
v. 39 Notre-Seigneur recherche la solitude pour prier de manière plus recueillie (« quand tu veux prier, entre dans ta chambre, ferme la porte, et prie ton Père dans le secret » Mt 6, 6), tout en ne s’éloignant pas trop (« il n’est pas loin de ceux qui l’invoquent » Ps 144, 18).
L’attitude de son corps manifeste que sa prière se fait encore plus humble (« la prière de celui qui s’humilie pénètre les cieux » Si 35, 21) : par là, il invite saint Pierre, notamment, à plus d’humilité.
Sa dévotion se note dans les premiers mots de sa prière : « Mon Père » (saint Marc et saint Paul ont conservé le mot original : Abba, qui devait avoir un accent de profond amour [56]).
Le calice dont il est question ici représente principalement deux choses [57] :
1. — La passion de Jésus et les souffrances des chrétiens, qui répugnent à la nature : Notre-Seigneur exprime la tendance naturelle de sa volonté qui répugne à la souffrance.
2. — L’infidélité des Juifs : Jésus aimait tellement son peuple, qu’il aurait préféré « s’il était possible » ne pas mourir par leur faute.
Il y a deux volontés en Notre-Seigneur (contre l’hérésie du monothélisme) : sa volonté humaine, qui exprime ici la tendance naturelle à fuir la mort, et la volonté divine qu’il a en commun avec son Père. Il avait déjà dit : « Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais celle de celui qui m’a envoyé » (Jn 6, 38).
Jésus veut nous laisser un précieux exemple de vertu humaine. Après l’Homme-Dieu, il est permis d’éprouver de la tristesse et de l’angoisse, mais, avec lui, nous devons être soumis.
Le premier sentiment qu’éprouve l’homme fidèle, c’est d’abord de ne pas vouloir la douleur, surtout celle qui peut le conduire à la mort, parce que l’homme est charnel ; mais si telle est la volonté de Dieu, il ne demande qu’à s’y conformer, parce qu’il est fidèle. Car, de même que nous devons nous garder d’une confiance excessive, pour ne point paraître faire montre de notre force, nous devons également ne pas nous laisser aller à une défiance qui semblerait accuser d’impuissance le Dieu qui est notre soutien [58].
v. 40 Notre-Seigneur s’adresse à saint Pierre, en tant qu’il est le chef : il est le premier responsable. C’est aussi celui qui a parlé avec le plus de jactance.
Quant à leur sommeil, il est causé par leur tristesse.
Jésus s’étant éloigné tant soit peu de ses disciples, ils ne purent veiller même une heure en son absence ; prions donc que Jésus ne nous quitte pas, ne fût-ce que pour un instant [59]. Après avoir pris la résolution de mourir tous ensemble avec Jésus-Christ, ils n’eurent même pas la force de veiller avec lui [60].
v. 41 « Veillez et priez. » Notre prière sera d’autant plus forte que nous aurons été vigilants :
On pratique la vigilance en faisant de bonnes œuvres, et en se tenant soigneusement en garde contre toute doctrine de ténèbres, c’est par là que celui qui veille assure le succès de sa prière [61].
« Et priez » : plutôt que de vous fier à vous-même, leur dit Jésus, vous devriez vous confier à la prière, spécialement à celle que je vous ai apprise : « Et ne nos inducas in tentationem. »
L’esprit a été prompt à promettre, mais à cause de la faiblesse de la chair, il faut prier. Cette antithèse « chair-esprit » sera développée par saint Paul.
Que la fragilité de notre chair nous inspire donc autant de crainte que la ferveur de notre âme nous inspire de confiance [62].
Saint Thomas remarque que l’esprit n’est prompt que chez ceux qui sont déjà bons. Et, à la résurrection, l’esprit rendra le corps lui-même prompt, par le don d’agilité.
La deuxième prière
42 Il s’en alla une seconde fois et pria ainsi : « Mon Père, si ce (calice) ne peut passer sans que je le boive, que votre volonté soit faite ! » 43 Étant revenu, il les trouva endormis, car leurs yeux étaient appesantis.
v. 42 En priant une deuxième et une troisième fois, sous l’impression de l’infirmité humaine qui lui faisait craindre la mort, il atteste qu’il s’était réellement fait homme. Car, lorsqu’un acte se répète une deuxième et une troisième fois c’est, dans le langage des Écritures, la plus haute démonstration de la vérité ; voilà pourquoi Joseph dit à Pharaon : « Quant au songe que vous avez eu en second lieu, et qui a le même sens, c’est un signe certain qu’il aura son effet » (Gn, 41) [63].
Notre-Seigneur demande que la volonté de son Père se fasse. En effet, dans le plan de Dieu :
1. — Le calice ne peut s’éloigner de lui et de ses membres.
2. — Le peuple juif doit être (provisoirement) abandonné pour que le salut passe aux Gentils.
Cette parole de notre chef est le salut de tout le corps ; cette voix a instruit tous les fidèles, enflammé tous les confesseurs, et a couronné tous les martyrs, car qui pourrait braver les haines de ce monde, les orages des tentations, les terreurs des persécutions, si Jésus-Christ ne disait en tous et pour tous à son Père : « Que votre volonté soit faite » ? Que tous les enfants de l’Église apprennent donc à répéter cette parole, afin que, lorsque l’adversité vient fondre sur eux comme une violente tempête, ils puissent triompher de la crainte qu’elle inspire et se montrer animés du courage nécessaire pour la supporter [64]
v. 43 « Le Seigneur est seul pour prier pour tous, comme il est seul à souffrir pour tous [65]. »
La troisième prière
44 Il les laissa et, s’en allant de nouveau, il pria pour la troisième fois, redisant la même parole. 45 Alors il vient vers les disciples et leur dit : « Désormais dormez et reposez-vous ; voici que l’heure est proche où le Fils de l’homme va être livré aux mains des pécheurs. 46 Levez-vous, allons ! Voici que celui qui me trahit est proche. »
v. 44 Les trois prières de Jésus servent à nous libérer des maux passés, présents et futurs ; à nous enseigner à prier la sainte Trinité ; à libérer saint Pierre de son triple reniement ; à nous affranchir de la triple peur (de la douleur, de la pauvreté et des opprobres) opposée à la triple convoitise (du plaisir, de la richesse et de la gloire) que Jésus a vaincue lors de la triple tentation au désert, au début de sa vie publique.
Le Seigneur prie à trois reprises différentes, pour nous apprendre à demander à Dieu le pardon de nos péchés passés, la délivrance de nos maux présents, et la protection divine contre les dangers à venir. Il nous enseigne encore à adresser toutes nos prières au Père, au Fils et au Saint-Esprit, et à leur demander de conserver sans tache notre esprit, notre âme et notre corps [66]. On peut encore raisonnablement admettre que le Seigneur a prié par trois fois en vue de la triple tentation de sa passion ; car de même qu’il y a trois tentations de la concupiscence, la crainte nous tente ainsi de trois manières différentes. Ainsi, à la concupiscence des yeux ou de la curiosité, correspond la crainte de la mort ; car de même que la première est un désir ardent de connaître toutes choses, de même la seconde est la crainte de perdre cette connaissance. A la concupiscence ou au désir de l’honneur et de la louange, correspond la crainte de l’ignominie et des outrages, et à la concupiscence du plaisir, la crainte de la douleur [67]. Comme la tentation de la cupidité est triple, ainsi la tentation de la crainte : à la cupidité de la curiosité (ou avidité de connaître) correspond la crainte de la mort (où nous perdons une telle connaissance), à la cupidité des honneurs correspond la crainte de l’ignominie et des injures, à la cupidité du plaisir, la crainte de la douleur. Il n’est pas absurde de penser que le Seigneur a prié trois fois pour repousser cette triple tentation et accomplir la volonté du Père [68].
v. 45 La prière a chassé la crainte. Jésus tâche de la bannir aussi de l’âme de ses disciples.
Jésus leur permet le sommeil qu’il leur a reproché un peu auparavant : il s’agit ici d’un sommeil de repos, et non d’un sommeil d’accablement comme précédemment. Ils allaient souffrir, il fallait qu’ils soient apaisés.
Maintenant encore, Jésus est livré entre les mains des pécheurs, lors des communions faites en état de péché mortel.
De même, toutes les fois qu’un juste qui possède Jésus en soi, devient esclave du péché, Jésus est encore livré entre les mains des pécheurs [69].
(à suivre)
[1] — La Vulgate est la version latine de la sainte Écriture (traduction faite ou revue par saint Jérôme). C’est en quelque sorte la version officielle de l’Église romaine.
[2] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Hilaire (vers 315-367), docteur de l’Église.
[3] — Ex 12, 11 : « C’est en effet la Pâque, c’est-à-dire le passage du Seigneur (est enim phase, id est transitus Domini). »
[4] — On distingue traditionnellement le sens littéral (ce que les mots signifient) et le sens spirituel (les choses signifiées par les mots sont elles-mêmes signes d’autres choses), qui est triple : le sens allégorique (qui figure Notre-Seigneur Jésus-Christ avec les réalités de l’ancien Testament), le sens moral (qui figure les réalités de notre âme et de notre vie ici-bas) et le sens anagogique (qui figure la vie du Ciel).
[5] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Origène (vers 185-253).
[6] — « Machinatio », machination dit la glose, cité par saint Thomas dans la Chaîne d’or.
[7] — Voir l’article de Mgr Carli dans Le Sel de la terre 54, p. 54 et sq.
[8] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Origène.
[9] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jean Chrysostome (né entre 344 et 354, et mort en 407), un des quatre grands docteurs de l’Église grecque.
[10] — Saint Léon le Grand (pape de 440 à 461, docteur de l’Église), PL 54, 333.
[11] — Le mot « dévotion » signifiait originellement l’acte du soldat qui, lors d’une bataille, se sacrifiait pour sauver son chef et assurer la victoire.
[12] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jean Chrysostome.
[13] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Léon le Grand.
[14] — Simon figure aussi la partie du peuple juif qui a cru en Jésus et l’a reçu chez lui après avoir été guéri.
[15] — « Nos putavimus eum quasi leprosum (Nous, nous l’avons considéré comme un lépreux) » dit Isaïe (53, 4) dans sa prophétie de la passion.
[16] — Les Pères de l’Église sont divisés sur cette question, mais en Occident saint Jérôme (né entre 331 et 340, mort en 420, un des quatre grands docteurs de l’Église latine), saint Augustin (354-430, un des quatre grands docteurs de l’Église latine) et saint Bède le Vénérable (vers 672-735, docteur de l’Église) donnent la préférence à l’identification avec Marie-Madeleine.
[17] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Léon le Grand.
[18] — Certains auteurs disent qu’il s’agit de 300 deniers (la valeur du parfum de sainte Marie-Madeleine), ce qui représente environ une année de travail d’un ouvrier.
[19] — Sermon de saint Jean Chrysostome, 1ère homélie sur la trahison de Judas. On lit ce texte, dans le rite dominicain, le Jeudi saint à l’office des Ténèbres.
[20] — Sermon de saint Jean Chrysostome, 1ère homélie sur la trahison de Judas.
[21] — Les Grecs ont prétendu que Notre-Seigneur avait anticipé la Pâque, s’appuyant notamment sur saint Jean selon lequel Jésus célébra la Cène « la veille de la fête ». Ils prétendent que saint Jean aurait corrigé l’erreur des Synoptiques ( !). Pour cette raison, ils célèbrent la messe avec du pain fermenté. Mais saint Thomas explique que « c’était la coutume qu’on fasse débuter le jour à partir du soir [précédent], et ainsi le jour de la Pâque commençait le soir [précédent] ». Il est hors de doute que Notre-Seigneur a célébré la Cène avec du pain azyme. — Mais, objectent certains, Notre-Seigneur a dû mourir le jour où l’on immolait l’agneau pascal (précisément le jeudi à la 9e heure). Réponse : sa mort a commencé le Jeudi saint, jour où il a institué le sacrifice dans lequel il s’immole sacramentellement, et jour où il a commencé sa passion. — La solution de saint Thomas a été adoptée par Cornelius a Lapide. On peut facilement expliquer les autres difficultés tirées de l’Évangile de saint Jean : les Juifs n’ont pas voulu entrer dans le prétoire pour ne pas se souiller, parce qu’ils avaient d’autres victimes pascales à manger ; saint Jean appelle le vendredi parascève (préparation), parce que c’était la veille du Sabbat de la Semaine sainte, très solennisé.
[22] — Sermon de saint Jean Chrysostome, 1ère homélie sur la trahison de Judas.
[23] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Raban Maur O.S.B. (vers 780-856) : « Quando verus sol ad occasum properavit, refectio aeterna omnibus fidelibus praeparata fuit. »
[24] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Rémi d’Auxerre O.S.B. (vers 850-908).
[25] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Léon le Grand.
[26] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jean Chrysostome : « A tempore et a mensa ostendit malitiam proditoris. »
[27] — « Nullum est enim peccatum quod fecit homo, quod non possit facere et alter homo, si desit rector a quo factus est homo. » Saint Augustin, Sermon 99.
[28] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jérôme : « Pœna praedicitur, ut quem pudor non viderat, corrigant denuntiata supplicia. »
[29] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jérôme.
[30] — Plus tard, l’Église institua le jeûne eucharistique par respect pour le sacrement.
[31] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Augustin : « Carnem autem Christi non edamus tantum in sacramento, quod et multi mali faciunt ; sed usque ad spiritus participationem manducemus, ut in Domini corpore tamquam membra maneamus, ut eius spiritu vegetemur. »
[32] — Père Denis Buzy S.C.J., Commentaire de l’Évangile de saint Matthieu, in La Sainte Bible éditée par Pirot et Clamer, Paris, Letouzey et Ané, 1950, p. 347.
[33] — « Quia sermo eius potestate plenus est » Eccl 7, 4.
[34] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jean Chrysostome.
[35] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jean Chrysostome.
[36] — Voir les éditoriaux des Sel de la terre 46 et 61.
[37] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Rémi d’Auxerre.
[38] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Augustin.
[39] — « La vigne qui a été transplantée de l’Égypte, c’est le peuple d’Israël [voir Jer 2, 21]. Le Seigneur déclare qu’il ne boira du fruit de cette vigne que dans le royaume de son Père. Or, comme le royaume de son Père est, à mon avis, la foi des fidèles, le Seigneur ne boira du vin des Juifs que lorsqu’ils auront reconnu et accepté le royaume de son Père, […] lorsqu’ils auront cru en Dieu le Père et que celui-ci les aura amenés à son Fils, alors le Seigneur boira de leur vin, et, à l’exemple de Joseph régnant en Égypte, il se réjouira avec ses frères. » Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jérôme. Nous avons complété d’après le texte même de saint Jérôme : PL 26, 195.
[40] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Augustin.
[41] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Rémi d’Auxerre.
[42] — Sermon de saint Jean Chrysostome, 1ère homélie sur la trahison de Judas.
[43] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jérôme.
[44] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jean Chrysostome.
[45] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jean Chrysostome.
[46] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jean Chrysostome.
[47] — « Per amorem mentis non timuerunt damnum mortis, sed vana fuit præsumptio humana sine protectione divina. » Saint Bède le Vénérable. PL 92, 114.
[48] — « Per vallem humilitatis et pinguedinem charitatis pro nobis mortem subiit. […] Ejus solius oratio nostrum omnium est redemptio. » Saint Bède le Vénérable. PL 92, 114-115.
[49] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jean Damascène.
[50] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Rémi d’Auxerre.
[51] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jérôme.
[52] — Père Denis Buzy S.C.J., Commentaire de l’Évangile de saint Matthieu, in La Sainte Bible éditée par Pirot et Clamer, Paris, Letouzey et Ané, 1950, p. 352.
[53] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Ambroise.
[54] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Origène.
[55] — Saint Bède le Vénérable. PL 92, 115.
[56] — Mc 14, 36 ; Rm 8, 15 ; Ga 4, 16.
[57] — Certains Pères de l’Église (notamment saint Hilaire) y voit une troisième explication : Jésus demanderait que sa passion passe de lui à ses Apôtres, c’est-à-dire qu’il demanderait que ceux-ci aient la force de boire à ce calice. Dans ce cas il faudrait traduire : « que ce calice passe de moi [à eux] ».
[58] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Origène.
[59] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Origène.
[60] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jean Chrysostome.
[61] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Origène.
[62] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jérôme.
[63] — Saint Thomas d ’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Jean Chrysostome.
[64] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Léon le Grand.
[65] — « Solus orat Dominus pro omnibus, sicut et solus patitur pro universis. » Saint Bède le Vénérable. PL 92, 115.
[66] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Raban Maur.
[67] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant saint Augustin.
[68] — Saint Bède le Vénérable. PL 92, 115.
[69] — Saint Thomas d’Aquin, Chaîne d’or, citant Origène.

