Prier avec les psaumes graduels
Le psaume 126
Sans Dieu, l’homme ne peut rien
par le frère Emmanuel-Marie O.P.
L’introduction générale aux « psaumes graduels » a paru dans le numéro 52 du Sel de la terre (p. 18 à 34). On trouvera la présentation des sept premiers psaumes de la série (Ps 119 à 125) dans les numéros 54 (p. 20 à 40), 56 (p. 10 à 24), 57 (p. 8 à 28), 59 (p. 16 à 29), 60 (p. 10 à 25), 62 (p. 6 à 19), 67 (p. 6 à 22). Nous voici rendus au psaume 126 : Nisi Dominus.
Le Sel de la terre.
Présentation
Texte latin [1] | Traduction sur le latin | Traduction sur l’hébreu |
1ère strophe. Sans Dieu, tous les efforts des hommes restent vains. | ||
126, 1. Cánticum gráduum Salomonis. | 126, 1. Cantique des degrés. De Salomon. | 127, 1. Cantique des degrés. De Salomon. |
Nisi Dóminus ædificáverit domum, in vanum laboravérunt qui ædíficant eam. Nisi Dóminus custodíerit civitátem, frustra vígilat qui custódit eam. | Si le Seigneur ne bâtit la maison, c’est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent. Si le Seigneur ne garde la cité, c’est en vain que veille celui qui la garde. | Si Yahvé ne bâtit la maison, c’est en vain que travaillent ceux qui la construisent. Si Yahvé ne garde la ville, c’est en vain que veille celui qui la garde. |
2. Vanum est vobis ante lucem súrgere : súrgite postquam sedéritis, qui manducátis panem doló-ris. | 2. C’est en vain que vous vous levez avant le jour : Levez-vous après vous être reposés, vous qui mangez le pain de la douleur, | 2. En vain, vous levez-vous matin, retardez-vous votre repos, mangeant un pain péniblement gagné, quand il en donne autant à son bien-aimé qui dort. |
2e strophe. De Dieu viennent les enfants, force de la famille. | ||
3. Cum déderit diléctis suis somnum : ecce hæréditas Dómini fílii : merces, fructus ventris. | 3. Car c’est Dieu qui donne le sommeil à ses bien-aimés. C’est un héritage du Seigneur que des enfants ; le fruit des entrailles est une récompense. | 3. Oui, c’est un héritage de Yahvé que des fils, c’est une récompense que le fruit des entrailles. |
4. Sicut sagíttæ in manu poténtis : ita fílii excussórum. | 4. Comme les flèches dans la main d’un homme vaillant, ainsi sont les fils des hommes opprimés. | 4. Comme des flèches dans la main d’un héros, ainsi sont les fils qu’on a dans la jeunesse ; |
5. Beátus vir qui implévit desidérium suum ex ipsis : non confundétur cum loquétur inimícis suis in porta. | 5. Heureux l’homme qui en a rempli son désir : il ne sera point confondu lorsqu’il parlera à ses ennemis à la porte de la ville. | 5. heureux l’homme qui en a rempli son carquois ! Point de honte quand ils [lui et ses fils] contesteront avec des ennemis à la porte. |
Le titre du psaume
Le texte hébreu, la version grecque et la Vulgate latine attribuent ce cantique à Salomon.
Le fond et la forme du psaume paraissent justifier cette attribution. Ne dirait-on pas quelque suite de sentences du livre des Proverbes, que la tradition attribue au fils de David ? Les premiers versets, par exemple, rappellent certaines maximes du Maître de sagesse : « C’est la bénédiction de Yahvé qui procure la richesse, sans que l’effort y ajoute rien » (Pr 10, 22, d’après l’hébreu) ; « Pour le jour du combat, on équipe le cheval ; mais c’est à Yahvé qu’on demande la victoire » (Pr 21, 31 [2]) ; « Confie-toi en Yahvé de tout ton cœur, ne t’appuie pas sur ton sens propre » (Pr 3, 5), etc.
Le qualificatif « bien-aimé » (dyidy:: – yâdîd), qu’on lit au verset 2 – et que la Vulgate a mis au pluriel : « dilectis suis » –, semble également concerner Salomon, puisque c’est ce nom que lui donna Nathan à sa naissance : « Bethsabée conçut et mit au monde un fils auquel elle donna le nom de Salomon. Yahvé l’aima et le fit savoir par le prophète Nathan : celui-ci le nomma Yedidya [bien-aimé de Dieu], suivant la parole de Yahvé » (2 S 12, 25).
De surcroît, le trait qui termine le verset 2 – « Quand le Seigneur donne abondamment à son bien-aimé qui dort » – paraît faire allusion aux promesses faites par Dieu à Salomon. Une nuit, raconte le premier livre des Rois, Dieu apparut en songe au jeune roi et lui dit : « Demande-moi ce que je dois te donner. » Le prince ne demanda ni de longs jours, ni la richesse, ni la vie de ses ennemis, mais la sagesse et le discernement. Il plut au Seigneur que le roi ait fait cette requête et il lui répondit : « Je te donne un cœur sage et intelligent comme personne ne l’a eu avant toi et comme personne ne l’aura après toi » (1 R 3, 5-12).
Enfin, l’image par laquelle s’ouvre le psaume : « Si le Seigneur ne bâtit la maison… », fait penser au Temple de Jérusalem, dont chacun sait qu’il fut l’œuvre de Salomon. Et s’il est une entreprise pour laquelle l’aide de Dieu fut requise et fidèlement invoquée, c’est bien celle-là.
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Néanmoins, en dépit de ces raisons, beaucoup d’interprètes – déjà parmi les anciens [3] – rejettent l’attribution donnée par le titre du psaume, et en repoussent la composition après l’exil, au temps de la restauration du Temple et de la cité par Zorobabel. Cela ne doit pas nous étonner, car les titres des psaumes ne sont pas inspirés et leur contenu – parfois tardif et souvent obscur – donne lieu à bien des discussions [4].
De fait, le contexte du psaume rappelle plutôt la situation décrite par les livres d’Esdras et de Néhémie, qui rapportent comment, sur l’ordre de Dieu, les rapatriés reconstruisirent le Temple et les murailles de la ville, la truelle dans une main et l’épée dans l’autre pour se garder des incursions ennemies. Plusieurs expressions et les images de notre psaume (la construction d’une maison, la garde d’une ville) renvoient aux descriptions du récit d’Esdras et de Néhémie :
Quant aux anciens des Juifs, ils continuèrent à bâtir [le Temple] avec succès, sous l’inspiration d’Aggée le prophète et de Zacharie, fils d’Iddo. Ils achevèrent la construction conformément à l’ordre du Dieu d’Israël et à l’ordre de Cyrus et de Darius. [Esd 6, 14.] Nous invoquâmes alors notre Dieu et, pour protéger la ville, nous établîmes contre eux une garde de jour et de nuit. […] Mais, à partir de ce jour, la moitié seulement de mes jeunes gens participaient au travail, les autres étaient munis de lances, de boucliers, d’arcs et de cuirasses, et les chefs se tenaient derrière toute la maison de Juda qui bâtissait le rempart. Les porteurs aussi étaient armés : d’une main chacun assurait son travail, l’autre main serrant une arme. Chacun des bâtisseurs, tandis qu’il travaillait, portait son épée attachée aux reins. Un sonneur de cor se tenait à mon côté. [Ne 4, 3 et 10-12.]
Si telle est bien la date de composition, le cadre historique est donc le même que celui déjà rencontré dans les précédents psaumes graduels. Dès lors, comme l’explique saint Robert Bellarmin, sous la mention de Salomon, il faut lire Zorobabel, nouveau Salomon en vérité, puisque c’est à lui que Dieu confia la tâche de réédifier, de garder et d’agrandir le Temple de son illustre prédécesseur.
Toutefois, ajoute le saint commentateur, dans un sens plus élevé, … le véritable Salomon est le pacifique [5] Jésus-Christ, notre paix à tous, pax nostra, suivant l’Apôtre [Ep 2, 14]. Il avertit ceux qui aspirent à la véritable paix et qui, dans cette sainte aspiration, montent de cette vallée de larmes à la vision de la paix, à la céleste Jérusalem ; il les avertit de la manière dont ils doivent construire et garder la maison ou la cité de l’Église – et aussi comment chacun d’eux doit, par ses bonnes œuvres, se bâtir une demeure dans le ciel et se la conserver, afin de monter en prendre possession lorsque l’heure sera venue, pour l’habiter et en jouir éternellement [6].
Le thème du psaume
L’idée développée par le psaume est celle-ci : lorsqu’il agit par lui-même, séparé de Dieu, l’homme s’agite en pure perte et toute son activité demeure vaine et stérile (versets 1 et 2 : in vanum… ; frustra…).
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Cette pensée trouve une première explication dans ce que les théologiens appellent le concours général de Dieu. A ce point de vue, l’homme ne peut absolument rien sans Dieu, pas même s’agiter vainement. Car rien de ce qui est ne peut être ni agir sans le concours divin. « L’action […] de tout être créé, explique saint Thomas, dépend de Dieu de deux manières : d’abord parce que toute créature tient de lui la nature par laquelle elle agit ; ensuite parce qu’elle est mue par lui à agir [7]. » Envisagé sous cet angle, le mal lui-même ne peut être commis sans Dieu ; car si Dieu n’est pour rien dans le mal en tant que tel, il est cependant la cause de ce que celui qui le commet existe, et de ce qu’il puisse agir et agisse effectivement.
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Mais ici, il s’agit plutôt du concours spécial que Dieu accorde aux hommes par sa grâce. Ce que souligne le psalmiste, c’est l’inconsistance, l’indigence, et même l’inutilité (le mot hébreu aw“v… – shâw’ – signifie : la « vanité », le « rien » [8]) des choses accomplies sans ou en dehors de Dieu, c’est-à-dire sans le secours de sa grâce, comme si tout dépendait de nos efforts personnels. Quoi qu’il en soit du résultat obtenu, quand même il se ferait quelque bien, tout ce qui est fait ainsi en dehors de Dieu est, en fin de compte, voué à l’échec et ne sert de rien. Et, inversement, même si les apparences semblent parfois contraires, tout ce qui est accompli selon Dieu procure des fruits abondants (figurés ici par « l’héritage des enfants » aux versets 3-5).
Notre-Seigneur, dans l’Évangile, donnera à cet enseignement sa formule achevée : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 5). Sans moi (cwri;~ ejmou`), c’est-à-dire, séparés de moi, en dehors de moi. L’expression s’oppose manifestement à celle de la phrase précédente : « Qui demeure en moi et moi en lui, porte beaucoup de fruits. » Il ne suffit donc pas de faire appel à Notre-Seigneur de temps à autre, quand la nécessité l’impose. Il faut lui être et lui rester en tout et toujours intimement uni.
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Ainsi donc, par lui-même, par ses seules forces naturelles, l’homme ne peut accomplir aucun bien surnaturel : ni se sauver, ni même se disposer à la grâce, ni se relever du péché, ni persévérer dans l’amitié de Dieu jusqu’à la mort. Tout ce qu’il entreprend sans être en état de grâce, sans la charité, non seulement reste sans fruit, sans « mérite » au sens théologique du mot, mais n’a aucun prix pour le ciel. C’est ce qu’explique saint Paul dans son célèbre « hymne à la charité » :
Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je suis comme un airain sonnant ou une cymbale retentissante. Quand j’aurais le don de prophétie, et que je connaîtrais tous les mystères et toute la science ; quand j’aurais la plénitude de la foi, jusqu’à transporter des montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens pour nourrir les pauvres ; quand je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien. [1 Co 13, 1-3.]
Cette doctrine est confirmée par de nombreuses affirmations de l’Écriture, de la liturgie et des Pères. « C’est pourquoi, je vous le déclare, dit par exemple saint Paul, […] nul ne peut dire : Seigneur Jésus, si ce n’est par l’Esprit-Saint » (1 Co 12, 3). Et Notre-Seigneur : « Personne ne peut venir à moi [c’est-à-dire se disposer à la grâce] si le Père, qui m’a envoyé, ne l’attire » (Jn 6, 44).
De même, l’Église, dans les oraisons du missel, s’appuie souvent sur cette vérité pour motiver ses demandes : « Dieu, sans qui il n’y a rien de ferme, rien de saint – Deus, sine quo nihil est validum, nihil sanctum… », dit la collecte du 3e dimanche après la Pentecôte ; « parce que, sans vous, votre Église ne peut se maintenir sauve – quia sine te non potest [Ecclesia tua] salva consistere… », déclare celle du 15e dimanche ; « parce que, sans vous, nous ne pouvons vous être agréables – quia tibi sine te placere non possumus… », dit encore celle du 18e dimanche.
Les anciens P ères tiennent le même langage : « Sans la grâce, écrit saint Augustin, que ce soit en pensée, en vouloir, en amour ou en action, les hommes ne font absolument aucun bien [sous-entendu : surnaturel] [9]. »
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Est-ce à dire, cependant, que sans la grâce, l’homme ne peut faire aucun bien naturel ? Saint Thomas distingue. « Dans l’état de nature corrompue, écrit-il, l’homme est impuissant, même en ce qui regarde sa nature, et il ne peut, par ses seules forces naturelles, accomplir tout le bien qui lui est proportionné [10]. »
Il peut, certes, par sa vertu naturelle, réaliser quelque bien particulier comme bâtir des maisons, planter des vignes, explique le saint docteur, parce que le péché ne corrompt pas entièrement la nature et ne lui enlève pas tout son bien [11]. Mais il ne peut accomplir tout le bien qui lui est connaturel, sans y manquer en rien. « Il ressemble, continue saint Thomas, à un malade qui peut encore exécuter tout seul quelques mouvements, mais non pas se mouvoir parfaitement comme un homme en bonne santé, tant qu’il n’a pas obtenu sa guérison par le secours de la médecine [12] », c’est-à-dire, en l’espèce, de la grâce. C’est pourquoi l’idéal de l’« honnête homme », qui serait, sans le renfort de la grâce, parfaitement, en tout et toujours honnête, est une gageure, disons mieux : une impossibilité.
Au reste, l’histoire des hommes prouve, a posteriori, la vérité de cette doctrine. Les plus grands trésors du patrimoine architectural, littéraire, artistique de l’humanité, les plus beaux exemples d’héroïsme, de philanthropie, d’altruisme naturels dont s’honore l’histoire, ne sont pas l’œuvre du paganisme, mais le fruit de la civilisation chrétienne et des âges de chrétienté, quand les âmes vivaient dans la grâce de Dieu et se réglaient sur les maximes de l’Évangile.
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Pour établir cette pensée qu’il veut nous faire méditer, le psalmiste recourt à des exemples tirés de la vie courante. Quatre figures viennent illustrer son propos : la construction d’une maison ; la garde d’une cité assiégée ; le travail et la peine du labeur quotidien ; une descendance nombreuse.
De ces quatre images, une double leçon se dégage : Tout d’abord, sur l’inutilité des efforts humains qui ne tiennent pas compte de Dieu ou cherchent à s’affranchir de sa tutelle – c’est la leçon donnée par les deux premiers exemples. Ensuite, sur la sollicitude ou la Providence de Dieu qui donne le pain quotidien à ses fidèles et récompense ses amis par le don de nombreux et vaillants enfants – c’est la morale des deux derniers exemples.
Ces deux leçons sont toutefois imbriquées et découlent l’une de l’autre : sans Dieu rien ne profite à l’homme ; en revanche, Dieu rétribue largement ses amis, c’est-à-dire ceux qui se soumettent à lui, en leur donnant les biens précieux entre tous : le pain quotidien et des fils qui défendront et perpétueront leur nom. Nous verrons, dans le commentaire, les applications spirituelles que contiennent ces diverses images.
Il s’ensuit qu’on divise ordinairement ce psaume en deux (voire quatre) strophes, ainsi découpées :
– Strophe 1 :
1. Sans le secours de Dieu, tous les efforts de l’homme demeurent vains (v. 1).
2. La subsistance quotidienne n’est pas tant le fruit du labeur humain que le don gratuit de Dieu (v. 2).
– Strophe 2 :
3. C’est encore Dieu qui donne les enfants, force et survie de la famille (v. 3-4),
4. … et soutien de leur père (v. 5).
Difficultés d’interprétation
Quelques notables variantes entre le texte hébreu, la version grecque et la Vulgate, spécialement au verset 2, suggèrent que le texte a été altéré en plusieurs endroits.
Ainsi, si l’on prend le texte hébreu, le verset 2 se lit de cette manière : « En vain vous levez-vous le matin, retardez-vous votre repos, mangeant un pain péniblement gagné, quand il [Dieu] en donne autant à son bien-aimé qui dort. » Le sens est clair, encore que, mal entendue, la phrase pourrait être prise pour un encouragement à rester au lit !
Le même verset, d’après la Vulgate, est beaucoup plus déroutant : « En vain vous levez-vous avant l’aurore. Levez-vous après vous être assis, vous qui mangez le pain de la douleur, quand il aura donné le sommeil à ses bien-aimés. » Il s’agirait, dit l’abbé Fillion, « d’une apostrophe ironique du psalmiste aux travailleurs infatigables, mais malheureux, dont il trace le portrait [13] ». Comme s’il disait : « Allons ! vite au travail ! A peine vous êtes-vous assis que déjà il faut vous relever pour vous remettre au travail… » Car, à l’inverse de ces activistes pleins de fébrilité, les amis de Dieu, eux, jouissent du sommeil et de la paix. Ce sens s’accorde avec la signification générale du poème, mais on conviendra que le verset, ainsi formulé, est obscur et mystérieux. Aussi, d’autres auteurs, dont saint Robert Bellarmin, comprennent-ils autrement, comme on le dira plus loin.
Le verset 4 pose, lui aussi, quelques difficultés. Les « fils du temps de la jeunesse » de l’hébreu sont devenus, dans le latin, les « fils des opprimés » (mot à mot : les « fils des secoués [14] » ; en latin : excussorum de excutio, qui veut dire : faire sortir ou tomber en secouant). Ces fils des opprimés désigneraient les fils nés sous l’oppression, pendant l’exil à Babylone. Saint Jérôme, dans sa traduction du psautier sur l’hébreu, a cependant rétabli : filii iuventatis, « les fils de la jeunesse ». Mais le même saint Jérôme, dans sa lettre XXXIV à Marcella [15], explique que « le mot secoués signifie aussi dans le langage ordinaire : vigoureux, robustes, alertes [16] ». Ainsi, les deux expressions – les fils des secoués et les fils de la jeunesse – se rejoindraient-elles, car les « fils de la jeunesse » désignent les enfants les plus robustes, ceux qu’on a eus dans la force de l’âge. Pour justifier le rapprochement, saint Jérôme fait remarquer que la Septante grecque a utilisé le même mot « secoués » ou « rejetés » (tw'n ejktetinagmevnwn) en Néhémie 4, 16 (4, 10 dans l’hébreu) pour traduire « les jeunes gens » ou « les serviteurs [17] » (« A partir de ce jour, la moitié des jeunes gens faisait l’ouvrage et l’autre moitié était prête au combat [18] »). Les « fils des secoués » seraient donc les fils « jeunes » ou « vigoureux ».
Enfin, au verset 5, là où l’hébreu dit : « Bienheureux l’homme fort qui en a rempli son carquois » (il s’agit toujours des fils que le verset précédent a comparé à des flèches), la Septante et la Vulgate portent : « Bienheureux l’homme qui a accompli son désir en eux ». Une mauvaise transmission du texte serait à l’origine de cette variante qui n’a guère d’incidence sur la signification du verset.
Ces difficultés font dire à saint Robert Bellarmin que ce psaume lui a toujours paru très obscur. « Maintenant encore, après la longue étude que j’en ai faite, j’avoue que je n’en saisis pas parfaitement le sens littéral. » Il semblait au grand jésuite que l’interprétation la plus probable était celle donnée par les Pères grecs : saint Jean Chrysostome, Théodoret et leur imitateur Euthymius [19].
Style et forme poétique
Ce petit poème sapientiel, destiné à inculquer des vérités importantes, le fait sans prétention, mais non sans force et sans vigueur.
Contrairement aux autres psaumes de la série, le rythme graduel est assez peu marqué et ne se rencontre qu’au début du poème. Cela vient peut-être de ce que le texte a été altéré.
On notera tout de même la reprise du nisi Dominus au verset 1, qu’accompagne la répétition du mot « en vain ». Cette insistance met bien en lumière la vanité de nos pauvres œuvres humaines au regard de la toute-puissance et de la fécondité de Dieu. « Vanité des vanités, tout est vanité, dit joliment l’Ecclésiaste : quel profit revient-il à l’homme de toute la peine qu’il prend sous le soleil [20] ? »
Le premier verset, par le choix heureux de ses exemples concrets et vivants, par ses expressions brèves et alertes, a mérité de passer en axiome. Il fait partie de ces formules bien frappées qu’on finit par connaître par cœur et dont les enseignements se gravent profondément dans la mémoire.
Commentaire
— 1ère strophe —
Sans Dieu, les efforts de l’homme restent vains
C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et sa grâce n’a pas été stérile en moi. Assurément, j’ai travaillé plus qu’eux tous : oh ! non pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi ! [1 Co 15, 10.]
Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé ; mais c’est Dieu qui donnait la croissance. Ni celui qui plante n’est quelque chose, ni celui qui arrose, mais celui qui donne la croissance : Dieu. [1 Co 3, 6-7.]
— Verset 1a :
Si le Seigneur ne bâtit la maison, c’est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent.
Le psalmiste, commente saint Robert Bellarmin,
… avertit les hommes de ne pas oublier que leur travail ne vaut rien si Dieu, le souverain Architecte, n’est pas avec eux et qu’ils ne doivent pas, par conséquent, se contenter du travail de leurs mains, mais invoquer Dieu de cœur et de bouche, mettant toute leur confiance dans son aide et sa protection. […] Car si le Seigneur n’est pas avec les bâtisseurs, leur travail est en pure perte, et il n’en restera rien dans la suite [21].
Comme on l’a dit dans l’introduction, cette admonition s’applique à toute œuvre humaine, quelle qu’elle soit, et ne signifie pas que l’homme soit incapable de construire des maisons, mais que ses œuvres accomplies sans la grâce sont sans mérite surnaturel et ne lui servent de rien pour le ciel. Aux yeux de Dieu, elles sont sans valeur.
Bien plus, c’est une invitation à n’attendre la réussite que de Dieu seul, à ne pas se fier dans ses capacités et ses calculs humains pour mener à bien ses entreprises. Nous avons ici, en germe, un double enseignement de l’Évangile : d’une part, le « Sine me, nihil potestis facere – sans moi, vous ne pouvez rien faire » du discours après la Cène (Jn 15, 5) ; et, d’autre part, le « Ne solliciti sitis animæ vestræ – ne vous souciez pas pour vos âmes de ce que vous mangerez…» du Sermon sur la montagne (Mt 6, 25-34).
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La même idée se retrouve en maints passages de la sainte Écriture. Citons, par exemple, cette parole de Moïse au peuple hébreu, avant qu’il n’entre en Terre promise :
Quand tu auras mangé et te seras rassasié, quand tu auras bâti de belles maisons et les habiteras, […] que tout cela n’élève pas ton cœur ; n’oublie pas alors Yahvé ton Dieu ! […] Garde-toi de dire en ton cœur : « C’est ma propre force, c’est la vigueur de ma main qui m’ont fait agir avec cette puissance. » Souviens-toi du Seigneur ton Dieu : c’est lui qui t’a donné cette force, pour agir avec puissance, accomplissant ainsi, comme tu le vois aujourd’hui, l’alliance jurée avec tes pères. [Dt 8, 12. 14 et 17-18.]
Les bâtisseurs de la tour de Babel, aveuglés par l’orgueil, firent exactement l’inverse, note judicieusement Origène :
Ils se dirent entre eux : « Venez ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux ! Rendons notre nom célèbre et ne soyons pas dispersés sur toute la terre ! » [Gn 11, 4.]
Et Dieu, justement, les dispersa pour châtier leur folle présomption.
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La reconstruction du Temple fournit évidemment un exemple typique et il est probable que c’est à cela que pensait le psalmiste. Le Temple est la maison de Dieu par excellence, le symbole et le témoin de l’assistance divine à Israël.
Surtout, le Temple bâti par Dieu représente l’Église, le Corps Mystique de Jésus-Christ, édifiée par Dieu « sur le fondement des Apôtres et des prophètes », et dont « le Christ-Jésus est lui-même la pierre angulaire » (Ep 2, 20). La liturgie de la Dédicace développe cette pensée : « Hæc est domus Domini firmiter ædificata ; bene fundata est supra firmam petram – voici la maison du Seigneur solidement construite ; elle est bien fondée sur une pierre ferme [22]. » Elle est construite par la main du divin Architecte (per manus Artificis), avec les pierres vivantes que sont les chrétiens (vivis ex lapidibus) [23].
Dans cette optique, les bâtisseurs sont « ceux qui prêchent la parole de Dieu » explique saint Augustin. « En travaillant à convertir les hommes à Dieu par la prédication de sa parole, dit de même Bellarmin, les ministres de Jésus-Christ lui édifient un temple qui est l’Église, selon cette parole de l’Apôtre aux Corinthiens : Dei ædificatio estis – vous êtes l’édifice de Dieu [1 Co 3, 9] [24]. »
Car le prédicateur n’est qu’un ouvrier, un instrument – « nous ne sommes que les coopérateurs de Dieu », confesse saint Paul (1 Co 3, 9). C’est donc en vain qu’il se fatigue à bâtir, si le Seigneur lui-même n’y met la main :
Nous, nous parlons au-dehors, c’est Dieu qui édifie au-dedans, dit saint Augustin. Nous voyons comment vous écoutez, mais Dieu seul, qui voit vos pensées, les connaît. C’est lui qui édifie, lui qui avertit, lui qui donne la crainte, lui qui ouvre l’intelligence, lui qui applique notre esprit aux vérités de la foi. Nous, nous travaillons comme des ouvriers, mais si le Seigneur ne bâtit la maison, c’est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent [25].
Pour que sa prédication ne soit pas vaine, le prédicateur doit donc, « tel un bon architecte », appuyer son ministère sur la solide fondation qu’est Jésus-Christ : « De fondement, en effet, nul n’en peut poser d’autre que celui qui est en place, c’est-à-dire Jésus-Christ » (1 Co 3, 11). Alors, il peut bâtir l’édifice « avec de l’or, de l’argent, des pierres précieuses, du bois, de la paille, du chaume », autrement dit, adapter sa parole en fonction du sujet traité et des âmes confiées à son ministère [26]. Au jour du Seigneur, l’ouvrage achevé sera rendu manifeste et éprouvé, et « si l’œuvre bâtie sur le fondement subsiste, l’ouvrier recevra une récompense [27] » (1 Co 3, 12 et 14).
C’est ainsi que saint Paul pouvait écrire à ses chers Philippiens : « Vous me préparez un sujet de fierté pour le Jour du Christ, car ma course et ma peine n’auront pas été vaines [parmi vous] » (Ph 2, 16). En revanche, constatant que les Galates, après avoir connu le vrai Dieu, retournaient « à ces éléments sans force ni valeur » que sont les observances judaïques, il leur faisait ce reproche : « Vous me faites craindre de m’être fatigué en vain pour vous » (Ga 4, 11).
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Mais, ajoute saint Robert Bellarmin, c’est encore à chacun d’entre nous que la parole du psaume est adressée, nous qui devons nous construire une maison dans le ciel, par des actes de foi, d’espérance et de charité, comme le dit saint Augustin : « La maison de Dieu est fondée par la foi ; elle est élevée par l’espérance ; et elle est achevée par la charité [28]. »
Aucun citoyen n’est admis dans la Patrie céleste sans avoir d’avance préparé cette demeure. Du reste, on la construit bien plus en priant et en gémissant que par tout autre travail, parce que, déclare l’Apôtre, « nous ne sommes pas capables par nous-mêmes de penser quelque chose, comme de nous-mêmes, mais notre capacité vient de Dieu » (2 Co 3, 5) [29].
Par la grâce, nous sommes en effet devenus nous-mêmes « le temple du Dieu vivant » (2 Co 6, 16) : « Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Si donc quelqu’un profane le temple de Dieu, Dieu le détruira. Car le temple de Dieu est saint, et ce temple, c’est vous » (1 Co 3, 16-17).
S’appuyant sur cette vérité, saint Jérôme en tire les conclusions : « Nous sommes, d’après l’Apôtre, le temple de Dieu : puisque nous ne sommes édifiés que par Notre-Seigneur Jésus-Christ sur le fondement des Apôtres et des prophètes, la construction des philosophes et des autres docteurs du siècle, pour nous, sera néant [30]. »
Cette maison de notre âme doit, elle aussi, être bien fondée : il faut la faire reposer sur le roc de l’humilité et de l’obéissance à la volonté de Dieu, et non pas sur le sable mouvant du jugement et de la volonté propres :
Quiconque vient à moi, écoute mes paroles et les met en pratique, dit Notre-Seigneur dans l’Évangile, je vais vous montrer à qui il est comparable. Il est comparable à un homme qui, bâtissant une maison, a creusé, creusé profond et posé les fondations sur le roc. La crue survenant, le torrent s’est rué sur cette maison, mais il n’a pu l’ébranler, parce qu’elle était bien bâtie. Mais celui au contraire qui a écouté et n’a pas mis en pratique est comparable à un homme qui aurait bâti sa maison à même le sol, sans fondations. Le torrent s’est rué sur elle, et aussitôt elle s’est écroulée ; et le désastre survenu à cette maison a été grand ! [Lc 6, 47-49.]
Ce n’est pas tout : une fois fondée, notre maison spirituelle doit s’élever sans cesse ; sa construction ici-bas n’est jamais achevée. « En lui [Notre-Seigneur], tout l’édifice s’ajuste et grandit pour être un temple saint dans le Seigneur » (Ep 2, 21). Saint Paul revient souvent sur ce mystère de la croissance continue du chrétien en Jésus-Christ sous l’action de la charité, et pour l’expliquer, il mêle ordinairement deux métaphores : celle de l’enfant qui croît jusqu’à devenir « homme parfait » ; celle de l’édifice qui se construit et tend à sa perfection.
Dieu nous accorde ses dons, écrit-il ainsi aux Éphésiens,
… en vue de la construction du Corps du Christ, jusqu’à ce que nous parvenions tous à l’unité de la foi et de la connaissance du Fils de Dieu, à l’état d’homme parfait, à la mesure de l’âge de la plénitude du Christ. Ainsi nous ne serons plus des enfants, ballottés et emportés à tout vent de doctrine, au gré de la malice des hommes et des artifices séduisants de l’erreur ; mais, vivant selon la vérité et dans la charité, nous croîtrons de toutes manières vers celui qui est la tête, le Christ. C’est de lui que le corps entier, bien harmonisé et bien assemblé, par toutes les jointures qui s’assistent mutuellement [31], suivant une opération bien mesurée pour chaque membre, tire son accroissement et se construit lui-même dans la charité. [Ep 4, 12-16.]
Nisi Dominus ædificaverit… Cette édification surnaturelle, si elle réclame notre coopération, ne relève toutefois que de Dieu. Au fond, le travail de l’âme consiste à faire le vide de soi-même et à se disposer à l’action sanctificatrice du divin Architecte, sans chercher à s’édifier soi-même par ses propres forces et selon ses lumières naturelles. Telle est la leçon spirituelle que saint Jean de la Croix tire du verset de notre psaume :
Dieu est comme le soleil. Il luit sur les âmes pour se communiquer à elles. Leurs guides doivent donc se borner à les mettre dans les dispositions convenables, conformément à la perfection évangélique, c’est-à-dire dans le dénuement et le vide du sens et de l’esprit. Mais qu’ils ne passent pas plus avant et ne pensent pas à édifier. Cela, c’est l’office du Père des lumières de qui descend toute grâce excellente et tout don parfait (Jc 1, 17). Parce que, comme dit David, si le Seigneur n’édifie lui-même la maison, celui qui la construit travaille en vain (Ps 126, 1). Il est l’artisan, il élèvera dans chaque âme l’édifice surnaturel qu’il lui plaira. Pour toi, dispose en elle l’édifice naturel en anéantissant ses opérations et affections naturelles qui ne lui donnent ni force ni capacité pour l’édifice surnaturel, mais qui nuisent au lieu d’aider. Voilà ton office. Celui de Dieu, comme dit le Sage, est de diriger la marche (Pr 16, 9), c’est-à-dire de la conduire aux biens surnaturels par des voies et des moyens inconnus à l’âme et à toi-même. Garde-toi donc bien de dire : « Elle n’avance pas, puisqu’elle ne fait rien ! » Et moi, je te dis que, s’il est vrai qu’elle ne fait rien, je te prouverai que précisément elle fait beaucoup en ne faisant rien, et encore, que si son entendement se dépouille des connaissances particulières, soit naturelles, soit spirituelles, de l’intelligence particulière et des actes de connaissance, il s’approche d’autant plus du bien surnaturel [32].
— Verset 1b :
Si le Seigneur ne garde la cité, c’est en vain que veille celui qui la garde.
Ce deuxième exemple renforce et complète le premier. La vigilance de la sentinelle, fût-elle attentive, ne saurait prévenir tous les dangers, souvent imprévisibles, auxquels une cité est exposée quand elle est assiégée. Sa sauvegarde dépend d’abord de Dieu.
La délivrance miraculeuse de Jérusalem, lors de l’attaque de Sennachérib, sous le roi Ézéchias de Juda, en est une vivante illustration : le monarque assyrien, en pleine campagne victorieuse contre les villes de Palestine, vint camper devant Jérusalem et envoya ses ambassadeurs provoquer les Hébreux et blasphémer sous les murs de la ville. Mais Ézéchias se réfugia dans la prière et Dieu entendit son appel : « Je protégerai cette ville et la sauverai à cause de moi et de mon serviteur David », dit Dieu par le prophète Isaïe. « Cette même nuit, continue le texte, l’ange de Yahvé sortit et frappa dans le camp assyrien 185 000 hommes. Le matin, au réveil, ce n’étaient plus que cadavres » (2 R 19, 34-35 [33]).
De même, au temps de la reconstruction des remparts de Jérusalem par Esdras et Néhémie, les fils d’Israël travaillaient sous la protection de nombreux guetteurs munis de trompes, qui surveillaient continuellement les alentours des murailles, comme il a été dit plus haut. Mais ces précautions eussent été inutiles si Dieu n’avait voulu garder lui-même la ville sainte.
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Les Pères grecs et latins transposent l’image, ici encore, à l’Église et à nos âmes.
Non seulement les ministres de l’Église doivent édifier le Corps Mystique avec l’aide de Dieu, mais aussi garder leur ouvrage ou plutôt en remettre à Dieu la garde. Car l’Église est environnée d’ennemis qui cherchent à la détruire et à empêcher ses accroissements. N’appelle-t-on pas, justement, les prélats des « évêques » – en grec episcopoi – c’est-à-dire des « surveillants », des « gardiens », préposés chacun à la garde d’un troupeau [34] ?
Saint Hilaire, en une fresque qui rappelle les grandes heures de l’Histoire sainte, décrit ainsi la garde attentive et éternelle de Dieu sur son Église :
Cette Cité, Dieu la garde quand il protège les pérégrinations d’Abraham, quand il réserve Isaac pour le sacrifice, enrichit Jacob engagé au service de Laban, prépose à l’Égypte Joseph vendu par ses frères, affermit Moïse devant le Pharaon, choisit Josué comme chef de guerre, délivre David de tous les dangers, donne à Salomon le don de la sagesse ; il la garde quand il assiste les prophètes, enlève Élie, choisit Élisée, nourrit Daniel, répand sa rosée sur les trois enfants dans la fournaise et se tient à leurs côtés comme un quatrième ; quand, devant naître de la Vierge, il instruit Joseph par un ange, quand il fortifie Marie, envoie Jean comme précurseur, choisit ses Apôtres, prie son Père en disant : « Père saint, garde-les ! Quand j’étais avec eux, je les gardais en ton nom » [Jn 17, 11-12] ; quand enfin, après sa passion, il nous promet de veiller éternellement à notre garde : « Voici que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles » [Mt 28, 20]. Telle est la garde éternelle de cette Cité bienheureuse et sainte, qui résulte du rassemblement d’une multitude dans l’unité, et qui est en chacun de nous une cité pour Dieu [35].
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Mais nous aussi, nous devons garder notre âme et ne pas laisser l’Ennemi y pénétrer pour en dérober les richesses et la perdre. « Comprenez-le bien, dit Notre-Seigneur : si le maître de maison savait à quelle heure de la nuit le voleur devait venir, il veillerait et ne permettrait pas qu’on perçât le mur de sa demeure » (Mt 24, 43). En bonne sentinelle, il nous faut donc veiller : « Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation » (Mc 14, 38).
Cette garde doit être sans interruption ni trêve, comme celle des veilleurs de la cité sainte : « Sur tes murailles, Jérusalem, je poste des gardes. Ni le jour, ni la nuit, jamais, ils ne doivent se taire… » (Is 62, 6).
Et pour mener à bien ce combat contre les ennemis de notre âme – la chair, le monde et Satan –, saint Paul a soin de nous armer de pied en cap, décrivant pour les Éphésiens l’équipement complet de la vraie sentinelle du Christ :
Revêtez-vous de l’armure de Dieu, afin que vous puissiez tenir ferme contre les embûches du diable. Car ce n’est pas contre la chair et le sang que nous avons à lutter, mais contre les principautés et les puissances, contre les dominateurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits de malice des régions célestes. C’est pourquoi recevez l’armure de Dieu, afin de pouvoir résister dans le jour mauvais, et rester debout après avoir tout supporté. Tenez ferme, les reins ceints de la vérité, revêtus de la cuirasse de la justice, les pieds chaussés de zèle pour l’Évangile de la paix, prenant par-dessus tout le bouclier de la foi, au moyen duquel vous pourrez éteindre tous les traits enflammés du Malin. Prenez aussi le casque du salut et l’épée de l’Esprit, qui est la parole de Dieu. [Ep 6, 11-17.]
Oui, conclut saint Robert Bellarmin, « si le Seigneur n’est pas avec nous, s’il ne nous garde pas à ces heures si nombreuses où nous sommeillons, s’il ne combat pas pour nous, toutes nos peines seront en pure perte [36]. » Nisi Dominus custodierit civitatem… Prions donc le Seigneur de garder la citadelle de nos âmes !
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On lit, dans saint Grégoire de Tours, un récit qui illustre à point nommé la pensée de ce verset. C’est l’histoire de la délivrance d’Orléans obtenue par les prières de saint Aignan, en 451. En voici le texte :
Attila, roi des Huns, ravageait les villes de Gaule. Il vint attaquer Orléans et s’efforça de s’en rendre maître en ouvrant les murailles à coups de bélier. Le bienheureux Aignan était alors évêque de la ville, homme de grande sagesse et d’une sainteté au-dessus de tout éloge. Les assiégés se pressaient autour de leur évêque, implorant aide et conseil. Lui, plein de confiance en Dieu, leur ordonna de se prosterner tous et de prier, de supplier avec larmes le Seigneur qui, dans tous les périls, est toujours présent. Les gens se mettent en prière, comme il l’avait ordonné, et il dit : « Regardez du haut des remparts si la miséricorde du Seigneur ne vient pas déjà nous secourir. » Il espérait en effet que la miséricorde divine leur enverrait Aetius [général romain], que lui-même était allé voir à Arles, en prévision des événements. Mais les guetteurs montés sur les remparts n’aperçurent rien qui annonçât un secours. Alors : « Priez, dit-il, avec foi, car le Seigneur vous délivrera aujourd’hui. » Et tandis qu’ils priaient, il dit encore : « Regardez ! » Ils regardèrent, mais ne virent nul indice de l’arrivée d’un renfort. Une troisième fois, il leur dit : « Si vous priez avec une confiance totale, le Seigneur est là rapidement. » Ils implorèrent la miséricorde du Seigneur avec cris et larmes. Sur l’ordre du vieil évêque, ils regardèrent pour la troisième fois et virent au loin comme un nuage qui montait de la terre. Ils l’annoncèrent au bienheureux Aignan qui dit : « C’est le secours du Seigneur. » Pendant ce temps, les murs tremblaient sous le choc du bélier, et ils étaient sur le point de s’écrouler. Mais voici qu’Aetius accourt, ainsi que Théodore, roi des Goths, et Thorismond, son fils, avec leurs armées. Ils se jettent sur l’ennemi, le repoussent et le chassent [37].
— Verset 2 :
En vain, vous levez-vous matin, retardez-vous votre repos, mangeant un pain péniblement gagné, quand il en donne autant à son bien-aimé qui dort.
Si l’on suit le texte hébreu, comme le font tous les commentateurs modernes, le sens est le suivant : pour s’assurer le pain quotidien, l’homme ne saurait tout sacrifier au travail, jusqu’à son sommeil. Il doit au contraire s’abandonner avec confiance à Dieu qui lui donnera tout le nécessaire pourvu qu’il ait accompli son devoir. Le juste qui compte sur la Providence pour sa subsistance et ne mise pas sur sa propre industrie, s’épargne ce souci inquiet pour le lendemain qui est l’une des tortures de ceux qui ignorent Dieu.
Ainsi compris, ce verset est un nouvel encouragement à la confiance envers la Providence, que Notre-Seigneur a tant recommandée dans le Sermon sur la montagne :
Ne vous inquiétez donc pas en disant : Qu’allons-nous manger ? Qu’allons-nous boire ? De quoi allons-nous nous vêtir ? Ce sont là des choses dont les païens sont en quête. Votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela. Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît. Ne vous inquiétez donc pas du lendemain : demain s’inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine. [Mt 6, 31-34.]
Cette confiance s’appuie sur la merveilleuse sollicitude de Dieu pour sa création et pour l’homme en particulier, comme le chante le psaume 103 :
Vous faites croître l’herbe pour les bêtes [Seigneur], et les plantes pour l’usage de l’homme. Vous faites sortir le pain de la terre, et le vin qui réjouit le cœur de l’homme. Vous lui donnez l’huile, pour qu’elle répande la joie sur son visage ; et le pain, pour qu’il fortifie son cœur. [Ps 103, 14-15.]Tous attendent de vous que vous leur donniez leur nourriture au temps voulu. Lorsque vous la leur donnez, ils la recueillent ; lorsque vous ouvrez votre main, ils sont tous remplis de vos biens. [Ps 103, 27-28.]
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Néanmoins – on l’aura compris – le psalmiste n’encourage pas ses lecteurs à l’inaction, à l’insouciance ou à la paresse. Ce serait contraire à tout l’enseignement de la sainte Écriture, notamment à ces sentences du livre des Proverbes, si pleines de saveur et d’humour, qui condamnent sévèrement le paresseux :
La porte tourne sur ses gonds, et le paresseux sur son lit ! Le paresseux plonge la main dans le plat : la ramener à sa bouche le fatigue ! [Pr 26, 14-15.]
Ce que l’auteur blâme, par conséquent, c’est l’agitation fiévreuse (« Marthe, Marthe, tu te soucies et t’agites pour beaucoup de choses ; une seule chose est nécessaire ! », Lc 10, 41), ou encore « l’activisme » et la préoccupation excessive pour le travail ou les nécessités matérielles. Cette préoccupation est vaine, stérile, car Dieu en est ordinairement absent [38] ; elle est même condamnable par son excès même. Bien plus, elle est impie si elle prétend obtenir par ses propres moyens, de manière désordonnée, ce qui est un don de Dieu.
Une telle exaltation de la productivité et de l’efficacité humaine, pouvant aller jusqu’à l’idolâtrie du travail, n’est pas une chimère. Elle est aujourd’hui très répandue : sans même parler de ces entreprises uniquement régies par les lois de la rentabilité anglo-saxonne, combien de pères de famille ne sacrifient-ils pas leur vie de famille, leur vie de prière et jusqu’à leur santé à leur travail professionnel ?
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Les Pères grecs et latins, disposant, comme on l’a dit, d’un texte assez différent, ont compris diversement ce verset. Saint Jean Chrysostome y voit l’énoncé d’un principe général, en harmonie avec le reste du psaume, d’après lequel il faut nous appuyer sur Dieu et non pas sur nous-mêmes :
Ce qui est dit ici ne doit pas être restreint au cas particulier dont il s’agit, mais il faut y voir un principe général qui s’applique à tout, et en conclure que dans les événements de la vie, nous ne devons jamais être lâches ni nous laisser abattre, mais faire tous nos efforts et ensuite nous abandonner complètement à la volonté du Seigneur, plaçant en lui toutes nos espérances. De même que sans l’aide de Dieu nous ne pourrons réussir en rien, ainsi notre négligence et notre lâcheté paralyseront son assistance au point de nous empêcher d’arriver à nos fins : « C’est en vain que vous vous levez avant le jour pour vous enrichir par votre travail. Levez-vous après que vous vous serez reposés. » Un autre interprète dit : « C’est en vain que vous attendez pour vous reposer » et un troisième : « Que vous différez de vous reposer ». Ce qui revient à dire : malgré votre vigilance, quoique vous vous leviez de grand matin et que vous vous couchiez fort tard, passant tout votre temps à travailler et à souffrir, sans le secours d’en haut, tous ces efforts purement humains n’aboutiront à rien, et toute cette application, toute cette peine seront sans fruit [39].
A la suite des Pères grecs, saint Robert Bellarmin applique ces paroles aux restaurateurs du Temple de l’époque d’Esdras qui devaient prendre sur leur repos pour rebâtir et garder Jérusalem menacée. Il interprète donc ainsi [40] : « C’est en vain que vous vous levez avant le jour » pour travailler à la construction, si Dieu n’est pas là pour édifier votre maison et garder votre cité. Si, en revanche, vous êtes pleins de confiance dans le Seigneur, l’invoquant sans relâche, alors, « levez-vous après vous être reposés », c’est-à-dire : ne vous levez pour le travail qu’après le repos nécessaire, sans vous inquiéter, « vous qui mangez le pain de la douleur », vous qui vivez maintenant dans les angoisses et l’oppression, en butte aux persécutions continuelles de vos ennemis.
Mais, « dans un sens plus élevé, ajoute le savant jésuite, ces paroles s’adressent aux ministres de l’Église et à chacun des fidèles, afin que, dans l’édification de leur demeure commune ou particulière, ils aient moins de confiance dans leur travail que dans la prière, imitant le Seigneur qui veillait la nuit, en oraison, suivant cette parole de saint Luc : Il passait toute la nuit à prier Dieu (Lc 6, 12) ; imitant également les Apôtres qui disaient : Quant à nous, nous resterons assidus à la prière et au ministère de la parole (Ac 6, 4) », laissant aux diacres le service des tables.
« C’est en vain que vous vous levez avant le jour » ; autrement dit : il est vain de consumer tout votre temps à construire ou à garder ; « levez-vous après vous être reposés », en d’autres termes : ne vous levez pour l’ouvrage qu’après avoir vaqué à la contemplation et à la prière ; « vous qui mangez le pain de la douleur », vous que le désir de la céleste patrie fait gémir et vous écrier : « Mes larmes sont mon pain de jour et de nuit, tandis qu’on me répète chaque jour : où est ton Dieu ? » (Ps 41, 4). Car ceux qui aiment beaucoup, lorsqu’ils ne peuvent jouir de la présence de l’être aimé, se nourrissent, en son absence, du désir et de gémissements, et les larmes sont, pour ainsi dire, leur pain de jour et de nuit, c’est-à-dire, le pain de leur repas du matin et du soir [41].
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Dans le bréviaire, le dernier membre de phrase du verset 2 est rattaché au verset suivant, avec lequel commence la deuxième strophe. Le verset 3 se lit donc ainsi : « Cum dederit dilectis suis somnum : ecce hæreditas Domini filii : merces, fructus ventris – Car c’est Dieu qui donne le sommeil à ses bien-aimés. C’est un héritage du Seigneur que des enfants, une récompense que le fruit des entrailles. » Le don du sommeil à ses bien-aimés – comprenons : une vie heureuse et paisible – est ainsi relié au don de nombreux enfants, bien infiniment plus précieux.
Ce lien, transposé au plan spirituel et appliqué à Notre-Seigneur, inspire à saint Robert Bellarmin le commentaire suivant :
Cum dederit dilectis suis somnum, lorsque le Seigneur aura donné la paix et le repos à son peuple, en lui envoyant le véritable Salomon [Notre-Seigneur Jésus-Christ], qui fondera le vrai Temple, c’est-à-dire son Église, propagera son culte, et lui soumettra jusqu’aux empereurs de la terre, ecce hæreditas Domini, filii ; merces, fructus ventris…, alors, il apparaîtra manifestement que l’héritage du Seigneur sera une heureuse fécondité, suivant cette parole du Psalmiste : Postula a me, et dabo tibi gentes hæreditatem tuam, et possessionem tuam terminos terræ – Demande-moi, et je te donnerai les nations pour héritage et pour ta propriété, les extrémités de la terre (Ps 2, 8) [42].
De fait, depuis deux mille ans qu’elle existe, l’Église, bâtie et gardée par le Seigneur, lui a donné une multitude d’enfants en allant « dans le monde entier prêcher l’Évangile à toute créature », selon l’ordre du Sauveur lui-même (Mc 16, 15). L’étude de la deuxième strophe va nous permettre de préciser cette pensée.
— 2e strophe —
De Dieu viennent les enfants, force et survie de la famille
— Versets 3 et 4 :
Oui, c’est un héritage du Seigneur que des fils, c’est une récompense que le fruit des entrailles.
Comme des flèches dans la main d’un héros, ainsi sont les fils qu’on a dans la jeunesse (ou, grec et latin : les fils des hommes opprimés).
Le mot maison (tIyb', baît), en hébreu comme en latin et dans beaucoup d’autres langues, a deux sens. Il désigne l’habitation matérielle [43] et aussi la famille [44]. Le premier sens a été développé dans la première strophe ; le second fait le fond des trois versets qui nous restent à voir : c’est le Seigneur qui bâtit également la famille, cette maison vivante ; les enfants sont un don de Dieu ; la fécondité des mères, une récompense.
Dans la perspective de la rétribution temporelle, une descendance nombreuse est le signe de la bénédiction divine, le don par excellence, parce que c’est le seul à pouvoir assurer une vraie survie. Cette idée revient souvent dans l’ancien Testament. Qu’on se souvienne de la prière d’Abraham :
Après ces événements, la parole du Seigneur fut adressée à Abram, dans une vision : « Ne crains pas, Abram ! Je suis ton bouclier, ta récompense sera infiniment grande. » Abram répondit : « Mon Seigneur Dieu, que me donnerez-vous ? Je m’en vais sans enfant ; et le fils héritier de ma maison est cet Eliézer de Damas. Pour moi, ajouta-t-il, vous ne m’avez point donné de descendance : ainsi mon esclave sera mon héritier. » Le Seigneur lui répondit aussitôt : « Ce n’est pas celui-là qui sera ton héritier ; mais tu auras pour héritier celui qui naîtra de ton sein. » Il le conduisit dehors et lui dit : « Lève les yeux au ciel et dénombre les étoiles si tu peux les compter » ; et il ajouta : « Telle sera ta postérité. » Abram crut à Dieu, et cela lui fut imputé à justice. [Gn 15, 1-6.]
Dans cet exemple, la descendance promise par Dieu à Abraham n’est d’ailleurs pas seulement charnelle : Isaac qui naîtra bientôt de Sara est le type du Christ et de l’Église, comme le montre saint Paul (Rm 4, 18-22 et Ga 3, 16).
Le Psaume 127 – que nous étudierons bientôt – développe également ce thème : une famille nombreuse est le premier des bonheurs et la plus grande des bénédictions divines ; la véritable richesse n’est pas dans les biens amassés mais dans les enfants, qu’aucun « activisme », précisément, ne peut obtenir : ils sont pur don de Dieu.
Ton épouse sera comme une vigne féconde à l’intérieur de ta maison. Tes enfants seront autour de ta table comme de jeunes plants d’olivier. Voilà comment sera béni l’homme qui craint le Seigneur. Que, de Sion, le Seigneur te bénisse ! Puisses-tu voir la prospérité de Jérusalem tous les jours de ta vie ! Puisses-tu voir les enfants de tes enfants ! [Ps 127, 3-6.]
Et l’on pourrait citer une multitude d’autres textes allant dans le même sens [45].
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Don de Dieu, cette descendance doit aussi être selon Dieu. Le contexte du psaume le postule. De même que le travail des bâtisseurs est vain si le Seigneur ne construit la maison, de même l’effort de l’homme qui glorifie et immortalise son nom dans ses enfants est stérile si, ce faisant, il n’agit pas pour le Seigneur et avec lui. Les fils sont un « héritage » (hl;j}n", nahalâh) du Seigneur, c’est-à-dire, comme le précise l’autre membre du parallélisme, une « récompense » ou un « salaire » (rk;c;, sâkâr), donné par le Seigneur à ses fidèles. Mais il faut comprendre aussi qu’ils sont la « part d’héritage » du Seigneur, autrement dit son bien propre, son patrimoine, sa possession, dont il délègue en quelque sorte la gérance et l’« usufruit » aux parents, ne leur confiant ces enfants que pour qu’ils les éduquent et les conduisent au but que lui, Dieu, leur a fixé. En effet, l’expression complète : hw:hy“ tlæj}n" (nahalat yhwh), employée ici, signifie primitivement la part que Dieu s’est réservée lors du partage de la Terre promise, et qu’il a confiée aux lévites, ses ministres, pour qu’ils en bénéficient et l’administrent en son nom [46].
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Ces fils sont appelés « de la jeunesse ». Ce sont ceux qu’on a eus dans la vigueur de l’âge. Les avoir de bonne heure permet de jouir plus longtemps de leur présence et de leurs travaux, et ils seront encore plein de force, entourés à leur tour d’une nombreuse famille, quand viendra le moment de soutenir leurs parents défaillants : « La couronne des vieillards, ce sont les enfants des enfants, et la gloire des enfants, ce sont leurs pères » (Pr 17, 6).
Le psalmiste compare ces fils à des flèches dans la main d’un « vaillant » (r/BGI – gibbôr). La flèche posée sur la corde de l’arc, quand celui-ci est manié par un guerrier exercé, est une arme redoutable parce qu’elle permet de frapper à distance, avec précision et efficacité. Ainsi en est-il du père de famille assisté de fils nombreux et vigoureux, prêts à servir son nom et à défendre sa cause : son autorité et son activité se prolongent en eux et son prestige en est considérablement renforcé.
Appliquant ces paroles aux juifs qui reconstruisaient la ville sainte au retour de l’exil, saint Jean Chrysostome écrit :
Non seulement ils seront en sûreté derrière leurs murailles, dans une ville fortifiée, non seulement leur postérité sera nombreuse, mais, de plus, ils seront terribles pour leurs ennemis, redoutables comme des flèches. Remarquez qu’il ne dit pas simplement « des flèches », mais « des flèches dans la main d’hommes puissants [47] ». Les flèches en effet ne sont pas redoutables par elles-mêmes, mais c’est seulement lorsqu’elles sont lancées par un homme fort qu’elles portent la mort parmi les assaillants. C’est donc ainsi qu’ils seront redoutables. Mais qui, « ils » ? — « Les fils des éprouvés [48] », c’est-à-dire de ceux qui jadis étaient dans la souffrance, dans les chaînes [de l’esclavage]. Le Prophète leur rappelle souvent, au temps de leur prospérité, leurs malheurs passés, afin de ramener leur esprit à de meilleurs sentiments, et par les maux qu’ils ont soufferts et dont ils ont été délivrés, et par les biens dont ils jouiront [49].
Ce qui est dit ici de la fécondité charnelle peut s’appliquer évidemment à la fécondité spirituelle. Si l’enfantement corporel est une bénédiction, a fortiori l’enfantement à la grâce : engendrer des âmes à la vie divine est la plus belle récompense du prêtre, du missionnaire et des parents chrétiens. Et c’est une œuvre entièrement surnaturelle, qui ne peut se faire qu’en collaboration et en dépendance étroite et totale du Christ. « Par l’Évangile, dit saint Paul, je vous ai engendrés dans le Christ » (1 Co 4, 15). Pour l’apôtre de Jésus-Christ, de nombreux enfants spirituels seront sa joie, sa couronne, sa fierté, son espérance, en même temps que sa défense en présence de Notre-Seigneur, au jour de son avènement (voir 1 Th 2, 19).
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Au sens spirituel, « le fruit des entrailles » désigne Notre-Seigneur Jésus-Christ, fructus ventris tui, le Fils de Dieu fait chair, fruit des entrailles de la Vierge Marie. Il est le Fils aîné, le premier-né d’une multitude de frères (Rm 8, 29), qu’il a conquis et s’est acquis comme un guerrier vaillant par l’effusion de son sang rédempteur, et qu’il a constitués par ses mérites fils et cohéritiers de Dieu. « Si autem filii et hæredes, hæredes quidem Dei, cohæredes autem Christi – si nous sommes enfants [de Dieu], nous sommes aussi héritiers ; héritiers de Dieu, et cohéritiers du Christ » (Rm 8, 17).
De même, « l’héritage du Seigneur » signifie la félicité de la Jérusalem céleste, cette maison spirituelle que Dieu veut remplir de ses innombrables fils adoptifs, après qu’ils auront mangé le pain des douleurs et connu le temps des travaux, des combats et de l’exil de cette terre (ils sont les fils des éprouvés, ou des bannis). Passé le sommeil temporaire de la mort (quand il aura donné le sommeil à ses bien-aimés), ils ressusciteront et partageront la gloire de Dieu, car ils sont la part d’héritage et la récompense du Christ qui, en héros puissant, les tient dans sa main comme des flèches acérées, pour les lancer à la conquête du monde et les brandir contre ses ennemis.
En un sens voisin, Didyme l’Aveugle (v. 313-398) donne le commentaire suivant dans ses Fragments sur les Psaumes :
Qui est le puissant qui envoie avec force des flèches de façon à blesser en vue de l’amour, de la sagesse et de la vérité, sinon le Sauveur, dont il est écrit : « Tes flèches sont aiguisées, ô Puissant ! » [Ps 44, 6] ? En lançant des traits comme lui, les fils des opprimés (tw'n ejktetinagmevnwn, mot à mot : des secoués) sont devenus les fils des saints. Car il se trouve justement que ceux-ci [les saints] ont secoué toute la poussière des choses charnelles et ont repoussé la poussière par un mouvement spirituel [50].
Saint Cyrille d’Alexandrie, de son côté, voit dans ces flèches lancées par « le Puissant » l’image des saints Apôtres de Jésus-Christ :
Il appelle « traits » [flèches] ceux qui vont par toute la terre et sont envoyés comme d’un arc ou d’une main robuste, les saints Apôtres et évangélisateurs, dont le bienheureux David aussi a dit : « Comme des traits dans la main d’un puissant, ainsi sont les fils des rejetés (tw'n ejktetinagmevnwn). » De fait, la race des juifs a été rejetée et est répudiée pour avoir outragé le Christ qui appelle à la vie [51]. Mais leurs fils, qui sont aussi du sang d’Israël, les disciples choisis, sont devenus des traits et des armes de jet, parce qu’ils vont à toute vitesse, lancés par la main la plus robuste [52].
Enfin, au sens moral, les fils et le fruit des entrailles désignent les bonnes œuvres de celui qui construit sa maison intérieure et garde la citadelle de son âme dans la fidélité à l’état de grâce. Celui-là ne se lève pas avant le jour pour agir en dehors de la volonté de Dieu, comme un impie, mais au contraire, bien-aimé de Dieu, appliqué au sommeil de la contemplation, il cherche à faire en tout « ce qui plaît à Dieu » (Ba 4, 4). Alors, vient pour lui la fécondité spirituelle : son âme unie à Dieu par la charité produit des fruits de sainteté et des actes parfaits qui montent vers le ciel comme des flèches d’amour, et qui lui méritent de nouvelles grâces et, en fin de compte, le ciel, l’héritage du Seigneur.
— Verset 5 :
Heureux l’homme qui en a rempli son carquois (latin : son désir) ! Point de honte quand ils contesteront (latin : il contestera) avec des ennemis à la porte de la ville.
La métaphore se continue : non seulement de nombreux fils assurent la pérennité de la famille, mais aussi sa défense et son renom.
Dans l’ancien Orient, les procès se débattaient et les querelles se vidaient à la porte des villes, là où se réunissait l’assemblée des notables et où se traitaient les affaires commerciales. La sainte Écriture fait plusieurs fois mention de ces « portes » [53]. Les découvertes archéologiques ont permis de mieux comprendre l’allusion. En plusieurs villes de Chanaan, on a retrouvé les vestiges de portes fortifiées, dites « en tenaille ». C’était, au milieu des remparts, de grosses constructions massives munies d’ouvertures resserrées donnant sur l’extérieur et sur l’intérieur de la cité, avec un vaste espace central dont le plan fait penser aux mâchoires d’une tenaille. Cet espace clos, dont les parois étaient flanquées de banquettes, servait de salle de réunion pour les échanges commerciaux et les rassemblements des principaux de la ville.
Quand le père de famille, accompagné de ses nombreux fils, devra s’y présenter pour revendiquer ses droits ou discuter quelque affaire délicate avec ses adversaires, il n’aura rien à craindre. Ni les juges iniques, ni les accusateurs injustes, ni les faux témoins ne pourront le confondre : ils trouveront à qui parler ! Bienheureux cet homme fort (rb,G< – gèbèr) qui a ainsi rempli son carquois de telles flèches !
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Appliqué à Notre-Seigneur et en suivant la version latine, la conclusion du psaume est comme un cri de victoire : béni soit Jésus-Christ qui est parvenu à l’accomplissement de ses désirs (Beatus vir qui implevit desiderium suum ex ipsis) en voyant le salut de ses enfants pour lesquels il a accompli et souffert tant de choses ! Au jugement dernier, à la porte, c’est-à-dire à la face de l’univers entier, il ne sera pas confondu lorsqu’il disputera avec ses ennemis, les démons et les hommes pervers, qu’il convaincra d’iniquité et d’impuissance : « Allez loin de moi, maudits, au feu éternel qui a été préparé pour le Diable et ses suppôts ! » (Mt 25, 41).
Le grec et l’hébreu ont le pluriel : « Ils ne seront pas confondus – à savoir : le père et ses fils – lorsqu’ils parleront à leurs ennemis à la porte de la ville. » C’est égal, explique saint Robert Bellarmin, « ce qu’on dit avec vérité de Jésus-Christ, on ne le dit pas moins exactement des fils de Dieu [54] », puisqu’il est écrit au livre de la Sagesse :
Alors les justes se lèveront avec une grande assurance contre ceux qui les auront mis dans l’angoisse, et qui auront ravi le fruit de leurs travaux. A cette vue les méchants seront troublés par une horrible frayeur, et ils seront stupéfaits en voyant tout à coup ceux dont ils n’attendaient pas le salut ; ils diront en eux-mêmes, saisis de remords, et gémissant dans l’angoisse de leur cœur : voici ceux dont nous avons fait autrefois un objet de risée, et un thème d’outrages. Insensés que nous étions, nous regardions leur vie comme une folie, et leur mort comme une honte ; et voilà qu’ils sont comptés parmi les fils de Dieu, et que leur partage est avec les saints. [Sg 5, 1-5].
Le psaume 149 chante également ce triomphe final des élus qui, non seulement, ne pourront plus être humiliés par leurs ennemis, mais que, par un juste retour des choses, Dieu chargera d’exécuter ses propres sentences de condamnation des méchants :
que les saints exultent dans la gloire ; qu’ils se réjouissent sur leurs couches. Ils auront les louanges de Dieu plein la bouche, et dans leurs mains, le glaive à deux tranchants, pour exercer la vengeance sur les nations, le châtiment sur les peuples ; pour lier leurs rois avec des entraves, et leurs princes avec des chaînes de fer, et pour exercer contre eux le jugement écrit. Telle est la gloire réservée à tous ses saints. Alleluia ! [Ps 149, 5-9.]
Utilisation liturgique
Le psaume 126 est le cinquième des vêpres du mardi.
Il se récite aussi aux vêpres de la sainte Vierge, qui est la Maison que Dieu s’est bâtie pour y habiter, la Cité immaculée qu’il s’est gardée et préservée, la Bien-aimée comblée de grâces, la Mère selon la chair du Fils de Dieu incarné – le fruit de ses entrailles – et la Mère selon la grâce de tous les enfants de Dieu.
La même application est faite aux vierges et aux saintes femmes, par analogie, et avec l’adaptation qui convient. On dit encore ce psaume à la bénédiction de la première pierre d’une église.
Et, bien sûr, comme tous les autres psaumes graduels, on le trouve au petit Office de la sainte Vierge (à sexte et à vêpres, dans le rite dominicain).
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(à suivre)
[1] — La colonne de gauche reproduit la version latine de la Vulgate ; celle du milieu, la traduction sur le latin par l’abbé Fillion ; celle de droite, une traduction française d’après le texte hébreu.
[2] — « En nom Dieu les hommes d’armes batailleront, et Dieu donnera la victoire » disait pareillement sainte Jeanne d’Arc.
[3] — Par exemple, saint Jean Chrysostome, saint Hilaire (PL 9, 694), saint Robert Bellarmin, etc.
[4] — Au reste, la mention de Salomon manque dans certains manuscrits de la Septante.
[5] — Salomon veut dire « pacifique ».
[6] — Saint Robert Bellarmin, Explanatio in psalmos, editio critica, Romæ, Pont. Univers. Gregorianæ, 1931, t. II, p. 734.
[7] — Somme théologique, I-II, q. 109, a. 1.
[8] — C’est ce même mot que l’on trouve en Ex 20, 7 (Décalogue) : « Tu ne prononceras pas le nom du Seigneur, ton Dieu, en vain – Non assumes nomen Domini Dei tui in vanum » ; interdiction qui vise le parjure et tout usage abusif du nom divin.
[9] — Saint Augustin, De la correction et de la grâce, chap. 2.
[10] — I-II, q. 109, a. 2.
[11] — L’exemple pris par saint Thomas : « bâtir des maisons », ne contredit-il pas notre psaume ? Il n’y a aucune contradiction si l’on comprend que le psalmiste n’entend pas dire que, sans la grâce de Dieu, l’homme est incapable de construire quelque édifice matériel que ce soit (ce qui serait démenti par les faits), mais qu’il est impuissant à le faire de manière agréable à Dieu et surtout, qu’il ne peut, sans Dieu, construire l’édifice surnaturel de son âme. Ce qu’il fait sans Dieu ne lui sert de rien.
[12] — Ibid.
[13] — L.-Cl. Fillion, Les Psaumes commentés, Paris, Letouzey et Ané, 1893, p. 583.
[14] — Au lieu du substantif myrIW[n], ne‘ûrîm, la jeunesse, le traducteur latin a compris qu’il s’agissait du participe passif du verbe r[n, n‘r, « secouer », c’est-à-dire : « les secoués », autrement dit « les rejetés » ou « les opprimés ».
[15] — Voir Saint Jérôme, Lettres, t. II, traduction de J. Labourt, Paris, Belles Lettres, 1951, p. 47. Cette lettre à Marcella est un commentaire du Ps 126, ou plutôt une explication des difficultés linguistiques qu’on y rencontre.
[16] — Le grand exégète ne donne cependant aucune explication. En réalité, le rapprochement semble venir de l’hébreu : le verbe « secouer » et le substantif « jeune » ont la même racine : r[n. C’est d’ailleurs ce que laisse entendre Didyme l’Aveugle qui écrit, dans son commentaire du psaume : « Puisque, selon la coutume ancestrale des Hébreux, les jeunes gens sont appelés secoués (ejktetinagmevnoi) et aptes à la guerre, comme nous l’apprenons d’Esdras… » (Fragmenta in Psalmos, Fragment 1171).
[17] — Dans l’hébreu : yræ[;n“ (ne‘âray), que la Vulgate a rendu par juvenes.
[18] — Nous avons cité cette parole de Néhémie plus haut, dans sa version hébraïque.
[19] — Euthymius Zigabenus, moine basilien (orthodoxe) du XIIe siècle. Il a laissé un traité contre les hérésies (Panoplie) et des commentaires sur les psaumes, le Cantique et les Évangiles. Il suit généralement l’interprétation de saint Jean Chrysostome.
[20] — Qo 1, 2. Le mot vanité, ici, n’est pas le même que dans notre psaume. C’est lb≤h≤, hèbèl, « le souffle », c’est-à-dire, métaphoriquement, « ce qui est sans consistance », « le rien » – mot que Jérémie applique aux idoles païennes (Jr 14, 22).
[21] — Saint Robert Bellarmin, Explanatio in psalmos, ibid., p. 734.
[22] — Cette pierre est à la fois Jésus-Christ et son vicaire, saint Pierre : « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église » (Mt 16, 18).
[23] — Hymne des Vêpres de la Dédicace, inspirée de 1 P 2, 5 : « Et ipsi tamquam lapides vivi superædificamini domus spiritualis – Et vous-mêmes, comme des pierres vivantes, soyez construits pour former une maison spirituelle. »
[24] — Saint Robert Bellarmin, Explanatio in psalmos, ibid., p. 734.
[25] — Saint Augustin, sur le Ps 126, nº2. PL 37, 1668. Voir aussi PL 35, 2004 (commentaire sur la 1ère ép. de saint Jean). L’Imitation de Jésus-Christ développe la même pensée (Livre 3, chap. 2) : « Ils [les docteurs et les prédicateurs] peuvent prononcer des paroles, mais non les rendre efficaces. Leur langage est sublime ; mais si vous [mon Dieu] vous taisez, il n’échauffe point le coeur. Ils exposent la lettre, mais vous en découvrez le sens. Ils proposent les mystères, mais vous rompez le sceau qui en dérobait l’intelligence. Ils publient vos commandements, mais vous aidez à les accomplir. Ils montrent la voie, mais vous donnez des forces pour marcher. Ils n’agissent qu’au-dehors, mais vous éclairez et instruisez les cœurs. Ils arrosent extérieurement, mais vous donnez la fécondité. Leurs paroles frappent l’oreille, mais vous ouvrez l’intelligence. »
[26] — Les constructions se distinguent par la qualité des matériaux : or, argent ou marbre pour les palais des rois ; bois, paille et terre battue pour les maisons des pauvres. De même, le contenu de la prédication chrétienne varie selon l’auditoire et la matière enseignée, mais toujours elle doit reposer sur l’unique fondement qu’est Jésus-Christ.
[27] — Saint Thomas pense à l’auréole des docteurs et à un degré plus élevé de la vision béatifique.
[28] — Sermon 22, De verbis Apostolis : « Domus enim Dei credendo fundatur, sperando erigitur, diligendo perficitur » (PL 38, 178).
[29] — Saint Robert Bellarmin, Explanatio in psalmos, ibid., p. 735.
[30] — Breviarium in Psalmos, sur le Ps 126. PL 26, 1211.
[31] — Voir le Ps 121 (« Ierusalem, quæ ædificatur ut civitas : cuius participatio eius in idipsum ») et le commentaire, dans Le Sel de la terre 57, p. 8 et suivantes.
[32] — Saint Jean de la Croix, Vive Flamme d’Amour (B), strophe 3, nº 47. Œuvres complètes, Paris, Cerf, 1990, p. 1516-1517.
[33] — Voir tout le récit aux chapitres 18 et 19 du deuxième livre des Rois, et aux chapitres 36 et 37 d’Isaïe.
[34] — Voir le commentaire de saint Augustin, nº3, PL 37, 1669.
[35] — Saint Hilaire, Tractatus super Psalmos, sur le Ps 126, nº 9. PL 9, 696D-697B.
[36] — Saint Robert Bellarmin, Explanatio in psalmos, ibid., p. 735.
[37] — Grégoire de Tours, Histoire des Francs, 11, 7 (PL 71, 198). Traduction de Bible chrétienne, t. V*, Commentaires, Québec, Anne Sigier, 2001, p. 603. On lit un récit semblable dans la Vie de la vénérable mère Anne de Saint-Barthélémy, compagne de sainte Thérèse d’Avila et fondatrice du carmel d’Anvers. En 1662, elle sauva par sa prière la ville d’Anvers menacée par la flotte du prince d’Orange : pendant l’oraison de la sainte carmélite, une violente tempête se leva qui détruisit les navires de l’armée protestante.
[38] — On notera qu’ici le psalmiste n’a pas répété le nisi Dominus, mais directement énoncé : Vanum est…, sans mettre de condition.
[39] — Saint Jean Chrysostome, Commentaire sur le psaume 126, dans Œuvres complètes traduites pour la première fois en français sous la direction de M. Jeannin, Bar-le-Duc, L. Guérin, 1865, t. 6, p. 192.
[41] — Saint Robert Bellarmin, Explanatio in psalmos, ibid., p. 735-736.
[42] — Saint Robert Bellarmin, Explanatio in psalmos, ibid., p. 736.
[43] — Voir, par exemple, 1 R 2, 36 : « Salomon fit appeler Shiméï et lui dit : Construis-toi une maison, à Jérusalem ; tu y habiteras, mais ne t’en écarte pas où que ce soit. »
[44] — Voir, par exemple, en Gn 7, 1 : « Yahvé dit à Noé : Entre dans l’arche, toi et toute ta famille [litt. : ta maison], car je t’ai vu seul juste à mes yeux parmi cette génération. »
[45] — Entre autres : « Le Seigneur te fera surabonder de biens : fruit de tes entrailles, fruit de ton bétail et fruit de ton sol, sur cette terre qu’il a juré à tes pères de te donner » (Dt 28, 11).
[46] — Voir Nb 18, 20 : « Yahvé dit à Aaron : Tu n’auras point d’héritage dans leur pays, il n’y aura pas de part pour toi au milieu d’eux. C’est moi qui serai ta part et ton héritage au milieu des Israélites. »
[47] — Le grec a le pluriel.
[48] — Comme on l’a vu plus haut, le texte grec (comme la Vulgate) porte : « les fils des persécutés » ou des « rejetés » (tw'n ejktetinagmevnwn), c’est-à-dire, disent les commentateurs, des « bannis », de ceux qui ont subi l’oppression et l’exil à Babylone.
[49] — Saint Jean Chrysostome, Expositiones in psalmos, PG 55, 364.
[50] — Didyme l’Aveugle, Fragmenta in Psalmos, fragment 1171 (Psalmenkommentare aus der Katenenüberlieferung, Berlin, Ed. Mühlenberg, 1975-1977, 2 vol.).
[51] — Pour saint Cyrille, « les rejetés » (tw'n ejktetinagmevnwn) désignent les juifs « détachés de la grâce divine pour avoir outragé le Christ », et leurs fils figurent les Apôtres. Saint Augustin et saint Hilaire (PL 9, 702) voient également les Apôtres dans ces filii excussorum (« fils des secoués ») parce que, dans l’Évangile, il leur est commandé de secouer la poussière de leurs pieds contre les cités incrédules qui refuseraient de les accueillir. Mais, répond saint Jérôme, « on ne saurait comprendre les Apôtres sous le mot de secoués, car les secoueurs sont une chose et les secoués une autre ; les secoueurs sont ceux qui secouent, les secoués sont secoués par d’autres, et il est inconvenant d’entendre des Apôtres le mot secoués, puisqu’ils devraient plutôt être appelés secoueurs » (Lettre XXXIV à Marcella, in saint Jérôme, Lettres, Paris, Belles Lettres, 1951, t. II, p. 46).
[52] — Saint Cyrille d’Alexandrie, Commentarius in XII prophetas minores, in Sancti Patris nostri Cyrilli archiepiscopi Alexandrini in XII prophetas, Oxford, Ed. Pusey, Clarendon Press, 1868 (1965), 2 vol., t. II, p. 152.
[53] — Voir, par exemple, Ps 68, 13 ; Dt 21, 19 ; Jos 20, 4 ; Rt 4, 1-2, etc.
[54] — Saint Robert Bellarmin, Explanatio in psalmos, ibid., p. 737.

