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Les Nazaréens français, théorie et pratique de la peinture religieuse au 19e siècle

 Fr. E.-M.

Le sobriquet d’« artistes nazaréens » est apparu en 1817. A l’origine, il visait un groupe de peintres allemands aisément reconnaissables à leur aspect extérieur, parce qu’il portaient leur chevelure alla nazarena (tombant sur les épaules et divisée par une raie au milieu, à l’exemple du Christ). Cette ligue artistique, regroupée dans la Confrérie de Saint-Luc fondée à Vienne en 1809, entendait rompre avec la virtuosité vaine et sensuelle des héritiers de la Renaissance, et revenir à une peinture d’inspiration chrétienne et médiévale. Le groupe installa son atelier à Rome en 1810, et connut rapidement le succès. M. Caffort, l’auteur du livre, donne quelques reproductions des œuvres de ces pionniers (notamment de Johann Friedrich Overbeck, protestant que son art ramena à l’Église catholique en 1813).

Ces Nazaréens firent école, spécialement en France, à partir de 1835. Les Nazaréens français se nomment : André-Jacques-Victor Orsel, Émile Signol, Jean-Louis Bézard, Eugène-Emmanuel Amaury-Duval, Claudius Lavergne, Louis-Joseph Hallez, Louis-Charles-Marie de Galembert, etc. L’historiographie officielle les ignore. Ils eurent pourtant une vaste audience dans le monde catholique français de l’époque, comme en témoignent les nombreuses œuvres qu’ils ont laissées.

M. Michel Caffort s’applique à nous les faire découvrir. Il nous explique d’abord leur théorie esthétique, fondée sur le refus du pur formalisme, du naturalisme – celui qui nie le surnaturel et celui qui réduit l’art à un simple décalque de la nature – et du sensualisme, qui dominaient la peinture romantique au début du 19e siècle. Les Nazaréens s’attachèrent à développer un art ouvertement chrétien, mis au service de la foi. Leur peinture s’adresse avant tout à l’âme, et s’efforce non pas de copier servilement, mais de continuer et de prolonger l’héritage légué par les siècles de chrétienté. Leur art est résolument figuratif, mais donne aussi une large place à l’allégorie et au symbole. Il se signale par un dessin et une composition très soignés, avec un grand souci du détail. On peut regretter sans doute que leurs œuvres n’échappent pas à une certaine forme de sentimentalisme ou de romantisme un peu mièvre, qui est comme la marque de l’époque. Sur ce point, malgré la référence au Moyen Age, on est loin de la mâle simplicité de l’art médiéval. Toutefois, il faut saluer le bel effort accompli par les Nazaréens pour retrouver les principes esthétiques que l’académisme figé d’un David, le réalisme trivial d’un Géricault ou d’un Delacroix et l’inspiration païenne des peintres à la mode, avaient complètement bannis.

Leur activité picturale fut abondante et multiforme : gravures, huiles sur toile, fresques monumentales, peintures murales à la cire ou au silicate de potasse, vitraux, et même illustrations de livres de piété – ils ne négligèrent aucune technique ni aucun moyen de promouvoir leur art.

La peinture nazaréenne s’insère dans le vaste mouvement de renouveau spirituel qui se répandit en France au lendemain de la grande Révolution et des bouleversements de 1830 et de 1848. Pour dépeindre ces années, Dom Guéranger parle d’une « révolution miséricordieuse », ou encore du passage du « principe de sévérité » au « principe d’amour ». On retrouve ce climat de miséricorde, de douceur, d’espérance, de sérénité, dans les grandes œuvres des Nazaréens. On y retrouve également l’idée de réparation et d’expiation qui caractérise les dernières décennies du siècle, avec le développement de la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, symbole de l’amour divin méconnu et outragé. Le Sacré-Cœur, le crucifiement, le Christ consolateur, sont des thèmes qui reviennent souvent dans les peintures ou dans les fresques nazaréennes. La Vierge Marie y est aussi très présente, ce qui n’a rien d’étonnant puisque, comme chacun sait, la dévotion mariale fut très en honneur au 19e siècle.

Parmi les artistes nazaréens français, M. Caffort cite en bonne place Jean-Baptiste-Charles Besson (1816-1861), en religion dominicaine, le Père Hyacinthe Besson. Après avoir été un auditeur assidu des conférences de Buchez (ce curieux philosophe libéral qui tenta une impossible synthèse du socialisme saint-simonien et du catholicisme, et présida l’assemb­lée constituante de 1848 [1]), il devint, avec son ami architecte Louis-Alexandre Piel [2], l’un des associés de la Confrérie Saint-Jean-l’Évangéliste qui regroupait divers artistes chrétiens sous l’égide du Père Lacordaire, d’où sortirent plusieurs des premiers frères de la restauration dominicaine en France, commencée en 1839. En mars 1840, le jeune Besson qui était déjà un artiste confirmé et talentueux, séjourna au couvent dominicain de La Quercia (près de Viterbe, en Italie), où se trouvaient les premiers novices de la restauration française : il y fit la copie de la Madone de La Quercia (conservée à Nancy) et décida de faire le pas en entrant à son tour dans l’Ordre des Prêcheurs. Il reçut l’habit à Bosco (en Piémont) en 1841 et fit profession en 1842. Dès 1843, il reprit ses pinceaux. Il travailla notamment, de 1852 à 1859, au grand décor dédié à la gloire de saint Dominique qui orne la salle capitulaire de Saint-Sixte le Vieux, à Rome, là même où le saint Patriarche des Prêcheurs avait fait plusieurs miracles et donné l’habit à saint Hyacinthe, l’apôtre de la Pologne. Le Père Besson finit sa vie comme missionnaire à Mossoul, où la province dominicaine de France avait une mission, en plein territoire nestorien.

Deux autres figures de la peinture nazaréenne appartiennent également à la famille dominicaine : Hallez et Lavergne.

Louis-Joseph Hallez (1804-1882), élève d’Overbeck, fonda avec le futur P. Besson la section romaine de la Confrérie de Saint-Jean-l’Évangéliste, en 1840, et fut l’un des premiers membres du Tiers-Ordre séculier restauré de saint Dominique. Il est surtout connu pour ses talents d’« ima­gier » chrétien : il illustra un grand nombre d’ouvrages de piété et de missels pour le compte de la célèbre maison Mame, à Tours.

Claudius Lavergne (1815-1887) fut le successeur de Piel à la tête de la Confrérie de Saint-Jean-l’Évangé­liste de Paris avant de passer, lui aussi, dans le Tiers-Ordre dont il devint le premier prieur en 1844. Peintre et maître verrier, rédacteur à l’Univers de Louis Veuillot, il épousa en 1844 Julie Ozaneaux (1823-1886), chrétienne admirable et auteur de charmants contes historiques [3], dont la vie exemplaire a été retracée en 1912 par Mme Richardière [4]. Dans la grande fresque de Notre-Dame-de-Bon-Secours que Claudius Lavergne peignit en 1853 dans l’église de Châtillon d’Azergues (Rhône), l’artiste a représenté son épouse malade, sa belle-sœur, son père et deux de ses enfants entourant la Vierge avec un groupe de villageois et le curé commanditaire de l’œuvre, figuré sous les traits du curé d’Ars. Cette peinture murale est reproduite dans le livre de M. Caffort (planche XVII).

Ce livre riche en détails passionnera tous ceux qui s’intéres­sent à la peinture religieuse et à l’histoire du 19e siècle catholique.

 

Michel Caffort, Les Nazaréens français, théorie et pratique de la peinture religieuse au 19e siècle, collection « Art et Société », Presses Universitaires de Rennes, 2009, 255 pages, 25 cm, avec index, catalogue (planches et figures, accompagnées de notices détaillées sur les œuvres présentées et sur leurs auteurs, p. 153 à 246) et nombreuses illustrations en couleurs et en noir et blanc. 22 €.




[1] — Plusieurs des premiers compagnons du P. Lacordaire se recrutèrent dans les milieux libéraux (mais néanmoins ultramontains) proches de Lamennais. Lacordaire lui-même fut collaborateur de l’Avenir, le journal de Lamennais dans lequel les chrétiens libéraux demandaient la séparation de l’Église et de l’État (mais il s’en sépara en 1832, quand Grégoire XVI condamna l’Avenir). Pour autant, la restauration dominicaine attira aussi de grands noms antilibéraux, comme le Révérendissime Père Jandel, que Pie IX nomma vicaire général de l’Ordre et qui fut élu ensuite Maître général, et auprès duquel le P. Besson se dévoua corps et âme comme maître des novices du noviciat général établi à Rome.

[2] — Le pionnier du néo-gothique ; mort sous l’habit de novice dominicain à Bosco, en 1841.

[3] — Les Neiges d’antan, les Légendes de Trianon, le Chevalier de Trélon, etc.

[4]Madame Julie Lavergne et le devoir de la femme contemporaine, conférence donnée à l’Institut catholique de Paris le 1er mai 1912, par Mme Marthe Richardière. Paris, Taffin-Lefort, 1913.

Informations

L'auteur

Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).

Le numéro

Le Sel de la terre n° 73

p. 181-184

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