Mémoires d’un zouave pontifical (II)
par Dom Bernard Maréchaux O.S.B.
Ce récit est tiré du Bulletin de l’Œuvre de Notre-Dame de la sainte Espérance à Mesnil-Saint-Loup, tome V (1889-90-91), de janvier 1889 à septembre 1890. La première partie, avec une introduction historique sur les zouaves pontificaux et sur l’auteur, a été publiée dans notre numéro 77 du printemps 2011.
Le Sel de la terre.
Chapitre IV
La caserne du Janicule
La caserne où j'entrai était située sur la ligne de collines qui bordent le cours du Tibre à l’ouest de Rome, et qu’on nomme le Janicule. On l’appelait encore la caserne de Saint-Pancrace. C’était autrefois un Sacro Retiro, c’est-à-dire un lieu de retraite pour les ecclésiastiques de Rome, lieu vraiment charmant, solitude embaumée par les arômes de la montagne. On arrivait à la caserne par une rue étroite, nommée via Delle Mantellate, qui prenait jour sur la Lungara, et se terminait à la montagne par un escalier. D’un côté de la caserne était le couvent de Saint-Onuphre, où mourut le Tasse ; de l’autre, sur la Lungara, le palais Corsini, dont les jardins montaient en amphithéâtre. En face se trouvait le couvent des Mantellate, religieuses cloîtrées, de l’ordre de sainte Julienne de Falconieri.
La caserne était tout entourée de jardins situés sur des terrassements au-dessus et au-dessous ; les orangers et les citronniers avaient encore leurs fruits d’or, et l’air était plein de parfums délicieux et fortifiants. En gravissant la cime assez escarpée du Janicule, on arrivait à un chêne, le chêne du Tasse, et à certains gradins taillés dans la montagne, du haut desquels, à ce que j’entendis dire, saint Philippe de Néri se plaisait à prêcher et à catéchiser le peuple romain.
De là-haut, le regard embrassait toute la ville de Rome. Saint-Pierre s ’apercevait à gauche dans un enfoncement ; à droite, le Tibre s’enfuyait, roulant ses flots jaunes sous le Ponte Rotto. Devant soi, Rome étalait ses palais, ses campaniles et ses coupoles, parmi lesquelles on distinguait la carapace brune et luisante du Panthéon. La vue vers l’Est était indéfinie ; en tournant vers le Nord, elle s’arrêtait sur les pentes verdoyantes du Pincio.
Le matin, nous voyions le soleil se lever sur ce panorama grandiose. Les premiers feux du jour faisaient étinceler la lanterne des coupoles et éveillaient toutes les sonneries de la ville de Rome. Un romancier, dont le nom ne figurera pas ici, a appelé Rome l’île Sonnante. Le fait est que, chaque matin, c’était comme un bourdonnement immense, duquel ressortaient de clairs et joyeux carillons. La diane mêlait ses accents vifs et saccadés à ce concert universel.
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Telle était la caserne du Janicule. Mais tout ce spectacle si beau ne valait pas encore les chers amis que la main de Dieu m’y avait préparés. La majeure partie du dépôt se composait de Hollandais, grands et massifs, d’un abord assez peu sympathique, mais que la cohabitation m’apprit à estimer, sauf quelques exceptions, comme de solides chrétiens. Il y avait une vingtaine de Français, presque tous des ardents et des convaincus ; parmi eux, je trouvai Paul R., dont j’ai déjà parlé, Théophile O., jeune homme d’un cœur chaud et enthousiaste, François L., fils d’un peintre bien connu, peintre lui-même, d’un esprit et d’un enjouement sans pareils, enfin, son frère André, nommé sergent depuis peu, en qui je croyais voir revivre Arthur Guillemin, ce type de piété et de bravoure. Nos cœurs furent bientôt ouverts, et la confraternité s’établit entre nous.
Notre capitaine, M. de Kermoal, était un des survivants de Castelfidardo, un héros non moins modeste qu’intrépide. Le lieutenant, M. Bach, un Allemand, avait commandé à Monte-Libretti comme sergent-major après la mort de Guillemin et de de Quélen. Notre sous-lieutenant était M. de la Bégassière.
Notre vie au dépôt était assez rude. La diane nous réveillait au point du jour, et nous allions nous débarbouiller aux fontaines du jardin par un froid piquant. L’exercice allait de sept à dix heures. On trouvait, en rentrant, la soupe et le morceau de bœuf au fond des gamelles ; tout cela s’avalait de fort bon appétit, mais très vite, car la porte était déconsignée de onze heures jusqu’à midi, à moins pourtant qu’il n’y eût des pommes de terre à éplucher. De midi à trois heures, l’exercice recommençait, et on sonnait le repas du soir. Vers quatre heures, on se trouvait de nouveau déconsigné, sauf le cas de quelque corvée extraordinaire. Alors, la bande joyeuse allait s’ébattre en ville, et le soir, nous avions rendez-vous dans un café du Corso, nommé le Café delle Convertite, pour, de là, reprendre d’un pas militaire le chemin de la caserne, où il fallait être rentré à sept heures du soir. A ce moment, les rues n’étaient pas absolument sûres, et il nous était recommandé de ne pas rentrer seuls après la nuit tombée.
Le dimanche, nous étions libres. Le matin, la plupart d’entre nous allaient communier à Saint-Pierre. Ô communions pures et ferventes, accompagnées de l’offrande de nous-mêmes pour la cause de Dieu ! Nos âmes se fondaient dans l’âme de l’Église ; nous retrouvions à la table sainte tous ceux que nous avions quittés. C’est là, dans le rendez-vous eucharistique, que se forma l’étroite amitié qui nous unit, Paul, Théophile et moi. Bientôt, nous fûmes inséparables. François ne tarda pas à nous quitter pour reprendre ses pinceaux ; André fut nommé sergent-major.
Le soir du dimanche était généralement consacré à quelque excursion concertée d’avance. Nous avions parmi nous un M. de Beauffort, qui connaissait Rome ; plus âgé que nous, nous le respections comme notre aîné ; il avait les manières d’un gentilhomme, l’âme d’un artiste et d’un poète, la bonté d’un saint. Plus d’une fois, il nous servit gracieusement de cicérone dans la Ville éternelle. Je le connus peu ; car il fut bientôt appelé à faire partie d’une autre compagnie que la mienne. Mais sa physionomie est restée à mes yeux comme l’une des plus pures que j’aie admirées à Rome.
Nous ne restâmes que quelques semaines au dépôt : il nous fallut laisser la place aux recrues, qui continuaient à affluer. Nous fûmes formés en compagnie qui prit le nom de 7e du 1er bataillon.
On nous donna, comme capitaine, un Belge, M. Desclée, l’un des héros de la dernière guerre : il avait chassé de Subiaco une bande garibaldienne, dont il avait tué de sa main le capitaine et le lieutenant ; il fut lui-même grièvement blessé, et ne put de plusieurs mois prendre notre commandement. Nous restâmes donc sous les ordres du lieutenant, M. Mauduit, des environs de Lille, aujourd’hui religieux de la Compagnie de Jésus. C’était une âme de feu ; il était grand et maigre comme un ascète ; il tenait ferme à la discipline ; je l’ai toujours trouvé pour moi d’une bienveillance qui allait jusqu’à l’affection. Quant à sa piété, elle était admirable, et je me souviens l’avoir vu souvent à Saint-Pierre, appuyé sur le rebord d’une colonne et suivant la messe d’un œil enflammé. Le sous-lieutenant était un Belge, M. Sarcey de Locqueneuille, dont le père avait rendu les plus grands services à la cause pontificale.
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En même temps que nous étions formés en compagnie, nous dûmes changer de caserne, et nous fûmes envoyés à Serristori, que les trop fameux Monti et Tognetti avaient fait sauter en partie, il y avait deux mois à peine.
Là, notre vie ne fut guère modifiée, sauf que nous étions plus pauvrement logés et couchés. En arrivant à la caserne, on nous mit en face d’un tas de paille et on nous jeta à chacun une toile. Et il fallut coudre nous-mêmes nos paillasses, qui constituaient tout notre lit ; c’était une besogne à laquelle, on le croira sans peine, nous n’étions nullement préparés. Nous manquions à peu près de tout, et c’était l’hiver, il faisait froid ; ce fut une joie générale quand on nous donna des sacs pour loger notre linge et nos cartouches. Mais malgré cela, ou peut-être même à cause de cela, l’enchantement continuait ; le feu intérieur brûlait comme au premier jour.
Serristori était situé entre Saint-Pierre et le pont Saint-Ange, à deux pas de la place Scossa Cavalli où les pères jésuites de la Civiltà Cattolica nous offrirent bientôt l’hospitalité précieuse d’une chambre de lecture et d’études. Nous nous retirions là pour écrire à nos familles ; nous parcourions quelques bons livres. J’y pus lire les Césars de M. de Champagny, qui me fixèrent sur la topographie de la vieille Rome. Un peu plus tard, j’eus la Rome chrétienne de Mgr Gerbet, livre incomparable, qui m’initia à la vraie Rome, à la Rome de saint Pierre et des papes.
Un épisode touchant se rattache aux pères de la Civilta. Nous avions parmi nous un Javanais qui n’était pas confirmé. Le P. Ballerini prit soin de l’instruire, pour en faire un vrai soldat de Jésus-Christ. La cérémonie eut lieu dans l’oratoire des pères. Un cardinal fit l’onction sainte sur le front de l’humble zouave, qui avait pour parrain et marraine un prince et une princesse romains.
Cependant, Noël approchait ; je me réjouissais à la pensée d’assister aux solennelles fonctions de Saint-Pierre et de Sainte-Marie-Majeure. Dieu permit que je tombasse de garde au fort Saint-Ange ; c’était même, je crois, ma première garde. Je passai donc la nuit sur les terrassements extérieurs du fort, pareil aux bergers qui veillaient, eux aussi, à l’heure de la naissance de Jésus. Je ne vis pas, comme eux, apparaître d’anges, et, toutefois, il y en avait autour de moi, sur ce fort Saint-Ange. Je n’eus pas l’éblouissement d’une lumière visible, mais mon âme jouissait de clartés intérieures. J’étais inondé d’une paix céleste, et je n’ai jamais retrouvé une nuit de Noël plus douce et plus parfumée que cette nuit de 1867 passée, l’arme au bras, sur un bastion écarté, parmi l’immense harmonie des cloches de Rome.
Vers ce même temps, nous fîmes quelques excursions pleines d’intérêt. Les déconvenues ne nous manquaient pas ; mais, à Rome, les déconvenues elles-mêmes laissent de bons souvenirs. Un jour, nous obtînmes une permission pour visiter les catacombes de Sainte-Agnès. Nous partîmes un dimanche matin, pleins d’entrain, sur une voiture de louage qui bientôt enfila rapidement la voie Nomentane. Nous arrivâmes : les catacombes étaient fermées, et le gardien était absent ; il eût fallu l’amener de Rome avec nous. La partie était manquée. Mais, chose curieuse ! en plein hiver, et par un froid rigoureux, eu égard au climat, il y avait, sur cette terre qui avait caché sainte Agnès, un rosier, et un rosier en fleurs ; les roses étaient un peu pâlies et fanées, mais encore odorantes. Je n’ai jamais oublié cette particularité touchante. Nous visitâmes, d’ailleurs, l’antique et très curieuse basilique de la vierge martyre.
Cependant, il courait mille bruits que la caserne Serristori était de nouveau minée, et que nous allions sauter. Cela n’altérait en rien notre bonne humeur, et même l’excitait plus encore. Toutefois, on jugea prudent de nous faire partir ; et ma compagnie, vers le milieu de janvier, fut envoyée à San-Salvator in Lauro.
Chapitre V
San-Salvator in Lauro
Le trajet n’était pas long pour aller de Serristori à San-Salvator. Il n’y avait qu’à traverser le Borgo, quartier de Rome attenant au Vatican, et à franchir le pont Saint-Ange. La caserne était sur une petite place toute proche, mais à laquelle on n’aboutissait que par des ruelles. C’était un ancien couvent, auquel était jointe une église paroissiale assez vaste et bien ornée. Une partie des bâtiments était occupée par le curé de la paroisse : nous remplissions l’autre partie, et je dois dire que notre bruyant voisinage gênait visiblement le bon curé. Parmi les pièces transformées en chambres, figurait une ancienne chapelle, décorée de stucs et de fresques d’un vrai prix ; il y avait des tombeaux, et même le tombeau d’un pape, Eugène IV, si je ne me trompe. Les Hollandais passaient sans façon les bretelles de leurs sacs au cou du bon pape, figuré en relief contre la muraille ; j’avoue que tout cela frisait la profanation.
En cette caserne, nous sentîmes les effets de la charité française. Nous eûmes un matelas, des draps de lit, deux couvertures ; l’ordinaire aussi s’améliora quelque peu.
Je vois encore d’ici notre chambre. Elle était jetée dans un coin du couvent, et éclairée par des fenêtres hautes ; ce qui lui donnait quelque ressemblance avec une prison. Nous étions six, Paul, Théophile et moi, un jeune Français, Henri de Saint-S., un Espagnol, Della Tone y Respaldiza, enfin un Hollandais, Van Liempt.
Nous faisions ensemble fort bon ménage, sauf que nous avions des prises avec l’Espagnol. Il n’aimait pas la France et s’efforçait de la rabaisser. Nous opposions nos gloires nationales : il nous citait Pavie, nous lui répondions Lens et Rocroi. Le tout dans une langue hybride, mêlée de français, d’espagnol et d’italien. Comme conclusion, notre Espagnol nous tendait la main. « En tant que Français, nous disait-il, je vous déteste ; mais comme soldats du Saint-Père, nous sommes frères. »
Le Hollandais, lui, était un saint : nous lui trouvions quelque chose de la physionomie de Benoît-Joseph Labre. Il avait, comme lui, la figure pâle, l’œil doux et extatique, l’air tout en Dieu. Il exerçait près de ses compatriotes un réel apostolat, et adoucissait les rapports parfois un peu tendus entre eux et les Français. Il était maladif : quelquefois la fièvre le clouait sur son pauvre grabat, et la douleur contractait son visage. On lui disait : Souffrez-vous beaucoup ? Il répondait d’un air souriant, croyant parler italien : por Pio nono, por Pio nono. C’est ainsi qu’il offrait ses souffrances pour Pie IX. Il aimait à faire, pour quelques sous, nos corvées. Oh ! ne croyez pas que ce fut par intérêt. Avec ces petits profits, il achetait des bougies pour la Madone ; car nous avions installé dans notre chambrée une petite Madone. Et quand l’illumination était brillante, il se livrait à des éclats de joie enfantine.
Ô bon et cher camarade ! Peut-être aujourd’hui es-tu passé à un monde meilleur. S’il en est ainsi, prie pour moi : non, je n’ai jamais vu âme plus belle et plus limpide que la tienne, ô pauvre soldat du pape ! Sous ton humble vêtement, il y avait tous les dévouements et toutes les grandeurs.
Avec un tel compagnon, il est presque inutile de dire que nous faisions la prière en commun. Grâce à Van Liempt, les Hollandais de la compagnie étaient fidèles à cette pieuse coutume ; à Serristori, ils nous assourdissaient en répétant les invocations des litanies.
A ce propos, j’ai besoin de rendre justice à l’armée pontificale. Dans le grand mouvement d’enrôlements qui avait suivi Mentana, il s’était glissé un certain nombre d’aventuriers, quelques-uns même soudoyés par les sociétés secrètes. Mais, peu à peu, le noble régiment se purgea de cette engeance : les uns désertèrent et passèrent la frontière piémontaise, les autres furent chassés ignominieusement du corps. Il ne resta que les vrais dévoués. Et dès lors, malgré quelques écarts de conduite de la part de certains jeunes gens, il y eut grandement à s’édifier en voyant l’ensemble du régiment.
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Dans les premiers temps de séjour à San-Salvator, nous eûmes le bonheur d’obtenir une audience du Souverain Pontife. Elle était collective ; nous pouvions nous présenter à huit. Le saint pape nous reçut avec une bonté touchante. Comme nous voulions faire les génuflexions prescrites par l’étiquette, il descendit de son trône, vint à nous, et nous dit en souriant : c’est bien, c’est bien, en voilà assez ! Puis il nous aligna, comme eût pu faire un caporal, mettant en tête le plus grand qui était mon ami Théophile. Alors, comme il disait, il voulut nous passer en revue. Il passa en effet devant le petit front de bataille, nous donnant à chacun une médaille à l’effigie des saints apôtres, et accompagnant ce présent des mots les plus gracieux :
D’où êtes-vous, me dit-il, mon cher enfant ? – Du diocèse de Meaux, très Saint-Père. – Ah ! vous avez un évêque vieux et aveugle – C’était Mgr Allou – Je le connais. Et moi, ajouta-t-il, les journaux m’appellent le pauvre vieillard du Vatican. Povero vecchio, povero vecchio ! répéta-t-il en allant à mon voisin. Quand il eut fini : « Mes enfants, nous dit-il, je vais vous bénir, vous et vos familles, mais ne me demandez pas de signatures, je ne puis plus écrire. »
Et, nous montrant ses mains qui étaient enveloppées aux poignets, il nous bénit.
En nous retirant, nous ne pouvions nous lasser d’admirer la bonté familière de Pie IX. Il avait, dès ce temps-là, le visage vieilli et fatigué, pâle avec ses vêtements tout blancs, il ressemblait à une statue de marbre. Mais quelle aménité ! Quelle douceur ! Quelle sainteté ! Et, à certaines heures, quelle majesté ! Nous pensions être émotionnés jusqu’aux larmes ; nous sortîmes, l’âme égayée et rafraîchie par cette vision de bonté.
Quelque temps après, nous pûmes visiter les appartements particuliers du Saint-Père, grâce à l’obligeance de son valet de chambre, un Français de petite taille, dont Pie IX disait plaisamment qu’il appartenait à la Congrégation des brefs. Tout était d’une simplicité religieuse, tout respirait la pauvreté du pêcheur.
A cette époque, Pie IX passait déjà pour avoir le don des miracles. Un jour, vint le trouver un jeune ecclésiastique français, obligé d’interrompre ses étude en raison d’un état de santé très alarmant. Au moment où Pie IX le bénissait, ce jeune homme sentit comme un torrent de vie se répandre en lui : « Saint-Père, s’écria-t-il, je suis guéri ! – Ce n’est pas Mastai qui vous a guéri, répondit simplement Pie IX, c’est le pape. » Je ne sais s’il y a une parole plus humble et plus grande dans la vie des saints.
On comprendra que nous fussions enthousiasmés de servir ce père, ce pontife, ce saint des derniers âges, qui se nommait Pie IX. Et puis, comme il était beau de le voir encadré dans cette grande Rome, qui n’était encore que la Rome des papes, et avec laquelle nous entrions en intimité chaque jour davantage ! Nous mettions en effet tous nos loisirs à profit, pour aller tantôt sur un point, tantôt sur un autre de la Ville éternelle.
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Dans nos excursions, nous étions orientés et guidés avec la plus grande bienveillance par une famille française, à laquelle je suis heureux d’adresser l’hommage de toute ma reconnaissance ; elle me pardonnera, si j’ose la nommer dans ces pages. C’était la famille du peintre Lafon, si connu non seulement par ses toiles, qui ont pris place au musée du Luxembourg, mais encore par l’amitié très particulière de Louis Veuillot. M. Émile Lafon était venu à Rome pour peindre la bataille de Mentana. J’avais été recommandé à sa bienveillance. Il avait ses deux fils au régiment, et c’étaient mes amis. Il me reçut, comme si j’eusse été son propre enfant, et il m’en donna le nom : « Mon cher enfant, me dit-il, nous sommes ici les représentants de vos familles ; agissez avec nous, comme avec votre père et votre mère. » Et, en effet, je trouvai dans cette honorable et si pieuse famille un père et une mère. Une mère ! C’était si bon pour moi, loin de la France ! Quelle charité chrétienne il y avait dans ces âmes d’élite ! Avec quelle cordialité M. et Mme Lafon accueillaient et mettaient à l’aise un pauvre soldat !
« Mon cher enfant, me disait encore M. Lafon, il y a des choses que vous ne pouvez pas voir entre une mauvaise gamelle et un mauvais lit ; mais vous les verrez plus tard. » Je n’ai pas oublié cette parole. Oui, je vois mieux que jamais combien était beau notre rôle de soldat de la sainte Église ; combien il était grand, suivant la parole d’un écrivain catholique, de veiller en armes auprès de la justice et de la vérité désarmées ! Mais je vois aussi combien votre charité, ô vous qui me parliez ainsi, était rare et touchante pour le soldat, qui retrouvait chez vous sa patrie et son foyer.
Grâce à l’inépuisable obligeance de M. Lafon, bien des portes s’ouvrirent devant mes amis et moi. Nous eûmes des billets d’entrée et des permissions que nous n’aurions jamais pu obtenir. Ce que nous désirions voir, c’était la Rome chrétienne, dans laquelle la sainteté est en perpétuelle germination, et nos désirs étaient comblés. Nous vîmes les chambres où moururent saint Louis de Gonzague et saint Stanislas Kostka ; nous fûmes témoins de la singulière vénération du peuple romain pour sainte Françoise, et nous visitâmes son monastère, voisin du Capitole ; nous eûmes l’honneur d’assister à une messe du révérend père Beckx, général de la Compagnie de Jésus, dans la chambre même où mourut saint Ignace. Tous ces souvenirs me sont particulièrement précieux. Trois autres encore sont demeurés gravés dans ma mémoire : ce sont une explication des stances, ou chambres de Raphaël, par Mgr Bastide, une messe aux Catacombes de saint Calixte, et une excursion sur le champ de bataille de Mentana.
Je demande à mon bienveillant lecteur de vouloir bien me suivre quelques instants à travers ces beaux souvenirs ; je l’espère, il ne le regrettera pas.
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L’explication des stances de Raphaël par Mgr Bastide était une fête de l’esprit vivement appréciée par la colonie française qui passait l’hiver à Rome. Mgr Bastide était un méridional ; il avait la voix vibrante, et une de ces têtes fièrement moulées qui inspirent le peintre et le sculpteur. Aumônier de la légion d’Antibes, il savait enlever le soldat, et, par un contraste de sa riche nature, il goûtait et analysait à merveille une œuvre d’art. A Rome ,c’était le coryphée des admirateurs passionnés de Raphaël. A ses yeux, le peintre Urbain dans sa seconde manière, avant de tomber dans le sensualisme, avait atteint une perfection désespérante ; et le chef-d’œuvre de ses chefs-d’œuvre était la chambre de la Segnatura. Aussi en déroulait-il les beautés avec un feu qu’il communiquait à son auditoire.
Le jour où j’eus l’honneur de l’entendre, il y avait une assistance choisie, j’y remarquai notre commandant, M. de Lambilly ; chacun se montrait Mme Stone, l’héroïne anglaise qui avait soigné nos blessés sur le champ de bataille de Mentana, et jusque sous les yeux de Menotti Garibaldi.
Mgr Bastide ne prétendait pas tant montrer en Raphaël l’artiste consommé, que le penseur lumineux et profond ; de la beauté plastique, il remontait à l’idée génératrice ; puis il la suivait jusque dans la pose des personnages et dans le jeu des draperies. Il faisait ressortir ainsi l’étonnant génie de celui qui a peint en face l’une de l’autre, l’École d’Athènes et la Dispute du Saint-Sacrement.
L’École d’Athènes est une composition qui épouvante par la puissance de conception et d’exécution. Ce portique voûté, sur les degrés duquel les philosophes sont épars, sans aucun lien qui les unisse ; leurs attitudes si variées qui expriment parfois l’affirmation, et le plus souvent l’hésitation et le doute : voilà le spectacle de la sagesse humaine qui cherche, qui en cherchant se divise, et qui ne trouve pas. En face, dans la Dispute, quel contraste ! Le ciel est ouvert ; il y a un centre autour duquel tout gravite, et c’est Jésus-Christ, le Verbe incarné, visible au Ciel, caché ici-bas dans l’eucharistie. Quelle tranquillité dans la possession de la vérité ! Quelle paix dans l’amour ! En bas, on cherche encore ; mais on a l’assurance de trouver, que dis-je ? Déjà on possède, quoique sous un voile, le bien infini.
Ainsi parlait Mgr Bastide ; et je me souviens que Mme Stone ne pouvait contenir son admiration, et qu’elle applaudissait vivement l’éloquent conférencier.
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Après la fête de l’esprit, je veux dire un mot de la fête du cœur ; j’entends par là une messe aux Catacombes de saint Calixte.
Tous les touristes chrétiens qui visitent Rome sont saisis à la vue de la voie Appienne. On se perd à se demander pourquoi les Romains choisissaient leurs sépultures le long des voies publiques : ils allaient à leurs affaires ou à leurs plaisirs, entre deux rangées de tombeaux. Bien que Platon ait dit que la vraie philosophie consiste à s’accoutumer à la mort, il est difficile d’admettre que les anciens aient voulu mêler une pensée austère au tumulte de leur vie agitée. Quoi qu’il en soit, la voie Appienne, qui traversait Tusculum et Albes, qui menait aux villas de Cumes et de Baïes, est encore aujourd’hui bordée de tombeaux antiques ; brisés et mutilés par le temps, ils ressemblent aux pièces informes de je ne sais quel gigantesque échiquier. Sous ses tombeaux païens sont des sépultures chrétiennes, les Catacombes papales de saint Calixte.
Il est bien difficile de parler des Catacombes, après le cardinal Wiseman et Mgr Gerbet. Ils ont su peindre cette nuit, de laquelle jaillissent pour l’âme des lumières si pénétrantes ; ce silence, où l’on croit, en prêtant l’oreille, entendre les pas de toute une génération héroïque ; ce dédale de galeries autour d’un centre mystérieux, où l’on souhaiterait presque de se perdre et de mourir. En les parcourant, j’aimais à me représenter les corps des martyrs comme autant de germes puissants qui ont travaillé le sol romain, et qui ont produit la Rome chrétienne : je voyais leurs obscurs loculi grandir et se changer en basiliques ; je voyais surtout la crypte des papes se transformer et devenir Saint-Pierre. Et ce n’était pas une imagination : la transformation s’est faite lentement, sûrement, invinciblement ; et nous en étions témoins.
Ce qui donnait à notre visite un caractère touchant, c’est que nous allions entendre la sainte messe, et l’entendre en compagnie de plusieurs blessés de Mentana. Ils étaient là, en effet ; on les avait amenés en voiture. La messe fut célébrée dans la chambre de sainte Cécile. Quelle impression fit sur nous la sainte victime, immolée en ce lieu avec cette assistance, puis déposée sur les lèvres de plusieurs d’entre nous ! Les cierges jetaient une lueur vacillante sur les figures byzantines du Christ et des Orantes, peintes sur les parois humides ; ils leur donnaient un air étrange dans leur fixité. A l’entrée des galeries se tenaient des ouvriers, qui rappelaient les fossoyeurs d’autrefois. Nous étions transportés au premier ou deuxième siècle, parmi les martyrs. De telles impressions ne s’effacent jamais du cœur.
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L’excursion à Mentana nous ramène à un drame plus voisin ; mais là encore, il y avait l’odeur du martyre.
Nous la fîmes par une belle journée du commencement de février. En Italie, c’est déjà le printemps, et le printemps avec des charmes inexprimables. L’air est tout imprégné de parfums ; les horizons apparaissent baignés dans une suave transparence ; la vie reprend avec une intensité magnifique. Il y avait à peine trois mois que s’était livrée la bataille de Mentana ; M. Lafon allait prendre des dessins pour son grand tableau ; nous eûmes donc le bonheur de tout explorer, de tout visiter.
Nous pûmes nous rendre compte de la difficulté qu’il y avait pour les soldats pontificaux, au travers de ravins pleins de broussailles, à aborder Mentana où l’ennemi s’était fortement retranché ; nous suivîmes la marche du régiment, depuis le point où tomba le capitaine de Veaux jusqu’au pays lui-même ; nous franchîmes la fameuse vigne Santucci, illustrée par la charge des zouaves commandée en personne par M. de Charette qui eut son cheval tué sous lui. Mentana se dresse au bord d’un vallon assez profond, et se trouve défendu par un château-fort. De là les garibaldiens dirigeaient un feu plongeant sur les pontificaux ; mais les zouaves tournèrent leurs positions, s’emparèrent des hauteurs qui dominent le château lui-même, et pénétrèrent par le flanc dans la bourgade.
De Mentana, nous nous rendîmes à Monte-Rotondo, où Garibaldi avait son quartier-général ; c’est une position vraiment inabordable. De là jusqu’à Rome, il n’y a plus que de légers mouvements de terrain ; on n’a pour ainsi dire qu’à se laisser glisser pour y arriver. De l’autre côté, le regard embrasse une plaine accidentée qui s’étend jusqu’aux Apennins ; çà et là on voit saillir des collines rocheuses, surmontées chacune d’un village, et qui forment autant de points de repère pour la perspective. C’est un coup d’œil superbe [1].
C’est à Monte-Rotondo surtout, que les garibaldiens saccagèrent les églises, et brisèrent les tabernacles. Nous entrâmes dans une des églises ainsi profanées. On venait d’y déposer un mort, avant de procéder à l’inhumation ; il était là, étendu sur le pavé, entre deux draps, avec deux cierges. En Italie, on ne fait guère autrement les sépultures.
Malgré cette rencontre, notre excursion se fit le plus gaiement du monde. Nous revîmes à Monte-Rotondo le sergent-major André Lafon, non moins aimable et affectueux que brave. Nous reçûmes l’hospitalité dans le château même de Mentana, devenu subitement historique, et où logeait une compagnie de nos camarades.
Nous avions obtenu une permission de quatre jours ; il nous restait encore une journée à dépenser. Nous eûmes la bonne inspiration d’aller visiter les ruines d’Ostie : pour moi en particulier, le souvenir de saint Augustin m’attirait puissamment.
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La route qui conduit à Ostie longe la splendide basilique de Saint-Paul-hors-les-murs, puis celle de Saint-Paul-aux-trois-fontaines. Après deux ou trois heures de voiture, nous arrivâmes à une petite bourgade, avoisinée de marais, resserrée autour d’une modeste église et d’un château-fort. C’était Ostie, mais une nouvelle Ostie, distincte de l’ancienne. Pour voir celle-ci, il fallait s’engager dans une allée, ou plutôt dans une tranchée conduisant aux fouilles : à droite et à gauche se déroulait une vaste cité, moitié exhumée de terre ; ces ruines étaient à celles de la voie Appienne ce qu’est une fleur sauvage à la fleur d’un parterre ; elles avaient moins de beauté, mais peut-être plus de cachet. Nous eussions vainement cherché dans cette nécropole l’emplacement de l’hôtellerie où descendit saint Augustin. La mer elle-même s’en était retirée. Sur le terrain laissé par les vagues, avait poussé une végétation courte et touffue de myrtes sauvages, et, derrière ce rideau, la Méditerranée grondait harmonieusement.
Nous étions trop près de la mer pour ne pas tenter d’en approcher. Nous franchîmes à grand’peine la forêt de myrtes, pour atteindre le phare qui est placé à l’embouchure du Tibre. Mais le spectacle qui se déroula devant nous, du haut du phare, nous dédommagea amplement : nous avions à nos pieds tout ce fameux rivage du Latium, témoin de tant de choses ; nous avions la mer, la mer bleue et caressante, qui venait baiser ses rives, en leur jetant son éternelle symphonie. En ce moment, je pensai à la France cachée derrière la courbe de l’horizon ; je pensai surtout à l’incomparable scène de saint Augustin et de sainte Monique s’élevant à Dieu, à la vue de ce beau ciel, de cette belle mer, dans une commune extase.
Le jour tournait à son déclin quand nous rentrâmes à Ostie. Nous prîmes à la hâte une frittata dans une taverne ; nous avions près de nous de forts gaillards, qui tenaient à la fois du pâtre et du brigand ; instinctivement, nous n’étions pas fâchés de nous sentir armés. Quand nous arrivâmes aux portes de Rome, elles étaient déjà closes. Heureusement, nous avions affaire à nos camarades qui étaient de garde à San-Paolo : après quelques explications, ils nous laissèrent passer.
Chapitre VI
Les stations du carême
Avant d’aller plus loin, je dois prévenir une objection qui pourrait s’élever dans l’esprit de mon lecteur, quelque bienveillant que je le suppose. Il pourrait trouver, en effet, que, pour être vraiment soldats, nous étions un peu trop touristes ; et que le service à Rome était bien accommodant, pour ce prêter à tant d’excursions charmantes, mais en somme peu militaires. Détrompez-vous, mon cher lecteur.
Durant tout le temps que nous passâmes à Rome, nous n’eûmes guère que la permission dont j’ai parlé, plus un congé de dix jours pour les fêtes de Pâques dans les circonstances que je dirai plus loin. Nous avions toujours un double exercice par jour, et, en outre, une garde par semaine ; nous en aurions eu deux si la ville n’eût été exceptionnellement pleine de troupes. En réalité, nous n’avions pour sortir que nos dimanches et nos soirées, mais notre itinéraire était réglé d’avance, nous n’allions pas à l’aventure, mais vers un but déterminé, et nous exécutions nos plans avec un feu, une ardeur que rien ne rebutait, nous faisions tout en soldats.
D’ailleurs, le service lui-même était semé d’incidents curieux et pittoresques. Nos gardes étaient autant de postes d’observation d’où nous saisissions les mille aspects de Rome. Étions-nous aux portes, nous voyions entrer et sortir les paysans de l’agro romano, montés sur de petits chevaux robustes, avec la plume au chapeau, la guêtre sanglée à la jambe, le long manteau flottant ; nous avions sous les yeux le va-et-vient de la vie romaine. Étions-nous au Capitole, au Colisée, au fort Saint-Ange, les amateurs de belles choses nous auraient payés pour nous remplacer. Quel spectacle qu’une nuit au Colisée !
Nos patrouilles, même le soir, avec les gendarmes, étaient pleines d’intérêt ; et le danger, qui ne manquait pas, les rendait plus piquantes. Nous pénétrions alors, au risque d’un coup de couteau, dans les ruelles les plus enchevêtrées. Il nous arrivait d’arrêter des hommes barbus, à mine suspecte, enroulés jusqu’au nez dans le grand manteau romain, et de les fouiller ; ils se laissaient faire avec une docilité que nous avions bien de la peine à prendre pour de la vertu. Çà et là, c’étaient des confréries qui psalmodiaient un office ou des litanies.
En outre, comme j’ai dit, nous étions parfois de service dans les cérémonies ou fêtes publiques. Ainsi le carnaval nous fit mettre de planton aux abords du Corso, et nous pûmes nous faire une idée de ces divertissements qui ont leur célébrité.
Ils me remettent en mémoire un mot du P. Ballerini, de la Civiltà Cattolica, qui parfois nous honorait de ses entretiens quand nous allions à la place Scossacavalli. Il nous racontait que le carnaval était autrefois à Rome une journée d’entrain inimaginable, et en même temps de gaieté innocente ; mais que, depuis quelques dizaines d’années, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Nous lui demandions la raison de ce phénomène. Il nous répondit ce mot que je n’ai jamais oublié : un peuple souverain ne s’amuse plus !
En effet, depuis que la politique a envahi les têtes, la gaieté s’est envolée ; j’entends la vraie gaieté, saine, franche, chrétienne. On crie, on tapage, on ne s’amuse plus.
A Rome, le peuple n’était pas encore souverain, mais les préoccupations politiques agitaient visiblement les esprits ; on ne s’amusait plus comme autrefois. Le carnaval était mené en bonne partie par les étrangers et les officiers de zouaves. Je vois encore leurs voitures courir le Corso sous la pluie des confettis, ou petites boules de farine durcie, lancées du haut des balcons. M. de Charette, s’étant aventuré dans la mêlée, et ayant été reconnu, fut criblé de ces projectiles, à notre grand amusement. Je dois rendre cette justice au carnaval romain, que les déguisements n’avaient rien d’indécent ni de grotesque.
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Le carême nous réservait un genre d’impressions sans comparaison plus profondes et plus pures : pour les goûter dans toute leur saveur, nous prîmes, mes amis et moi, la résolution de faire chaque jour les stations. C’était presque héroïque car cela nous imposait des courses prolongées, et notre temps était très limité.
On appelle stations, de pieux rendez-vous, qui sont fixés chaque jour de carême à telle ou à telle église. Ce jour-là, l’église en question est parée, ornée ; il y a des indulgences pour quiconque la visite ; et des pèlerins y accourent, tant pour recueillir les indulgences que pour vénérer les reliques qui y sont exposées. La dévotion est satisfaite, et aussi cette pieuse curiosité qui, à Rome, en est inséparable.
Les églises des stations sont généralement les anciennes basiliques, ou les vieilles églises des martyrs. Il y en a relativement peu dans le cœur de la ville. Presque toutes sont situées aux extrémités, sur la limite du désert, ou même parfois en pleine solitude. Et ce qui nous charmait en elles, c’était précisément leur parfum d’antiquité, leur aspect recueilli et solitaire.
Il y a à Rome, selon Mgr Gerbet, une puissance de production qui a fait sortir de terre une dizaine d’églises tous les quarts de siècle. Je ne voudrais pas médire des églises modernes, mais il faut reconnaître qu’elles parlent bien moins au cœur que les églises anciennes. On trouve en celles-ci je ne sais quoi de sobre, de chaste, de pur ; leur pauvreté même et leur humilité portent dans l’âme une pensée toute céleste. Qu’on ne m’accuse pas de blâmer la magnificence dans les églises : elles ne sauraient être assez magnifiques, puisqu’elles contiennent le Dieu qui a tout créé pour sa gloire. Mais encore faut-il que le goût chrétien préside à cette magnificence ; or, il est au moins contestable qu’il ait présidé à l’ornementation des églises modernes.
Les stations nous apprenaient à connaître la Rome chrétienne primitive ; j’essaierai, bien que l’entreprise soit difficile, de donner un aperçu des richesses qu’elles amenaient quotidiennement sous nos yeux.
Le centre de Rome est aujourd’hui sensiblement déplacé ; autrefois, il se trouvait au forum et au Colisée. Par suite, les trois collines [2] qui cernent l’immense amphithéâtre étaient couvertes d’une population agglomérée : il y avait, aux alentours, le quartier de la Suburra, le vicus argentarius ; la Voie sacrée, qui passe sous l’Arc de triomphe de Titus, aboutissait aux pieds du colosse. Et, non seulement les pentes de ces collines étaient garnies des plus somptueux édifices, mais la population, trop à l’étroit dans l’enceinte de Rome, débordait dans toute la plaine et couvrait l’agro romano jusqu’à Tibur et Tusculum.
Aujourd’hui, toute cette contrée n’est plus qu’un désert peuplé de ruines. Le vent a chassé les flots humains du midi au nord ; la ceinture des murs de Rome est trop large pour la ville rétrécie ; entre les remparts crénelés de Bélisaire et les premières maisons, il y a de grands espaces vides. Cela donne au midi de Rome un cachet unique et saisissant.
Des pentes de l’Esquilin et du Cœlius, vous voyez s’étendre devant vous des vignes qui garnissent le sol jusqu’au rempart ; elles sont sillonnées par des chemins poudreux qui aboutissent aux portes pour gagner Tivoli, Palestrina ou Frascati. Çà et là surgissent des ruines chaperonnées de verdure ; çà et là aussi se dressent quelques églises, isolées de toute habitation. Que font ces églises dans cette solitude ? Autrefois, elles étaient au centre d’un quartier populeux. Aujourd’hui, tout a disparu ; elles seules restent debout, éternelles comme la mémoire des martyrs qu’elles conservent.
C’est précisément ce qui frappe le pèlerin. Chacune de ces églises est une étoile dans la constellation des édifices de Rome ; c’est une note dans l’harmonie des souvenirs de la Ville éternelle. Cette note sera conservée à tout prix ; cette étoile ne disparaîtra jamais. Portez vos regards au-delà des murs : vous voyez quelques campaniles carrés émerger des plis de terrain de la campagne romaine. A l’ouest, c’est Saint-Paul ; au midi, Saint-Sébastien, Saint-Laurent ; à l’est, Sainte-Agnès. Tout autour, c’est le désert, silencieux et profond. Que font là, je le répète, ces églises ? Elles conservent à l’harmonie de Rome son intégrité ; elles représentent un fragment de l’Antiquité chrétienne. C’en est assez, on les gardera précieusement, et, si elles menacent ruine, on n’hésitera pas à dépenser des sommes immenses pour les restaurer.
C’est vers ces églises et les autres du même âge que les stations dirigeaient nos pas. Nous allions les chercher dans les replis des collines de l’Esquilin et du Cœlius, sur les bords du Palatin et de l’Aventin. Généralement, elles étaient sur le seuil de la cité vivante et de l’immense nécropole de la Rome antique. On les nommait Sainte-Pudentienne, Sainte-Praxède, Saint-Silvestre et Saint-Martin, Saint-Pierre-aux-liens, Saint-Clément, ce modèle parfait de la basilique primitive, Sainte-Croix-de-Jérusalem, où l’on vénère les instruments de la passion du Sauveur. C’étaient encore Sainte-Marie-in-Dominica, Saint-Étienne-le-Rond, Saints-Jean et Paul, Sainte-Anastasie, Sainte-Sabine. Le long de la voie Appienne, nous rencontrions Saint-Sixte, Saints-Nérée et Achillée. Je ne veux pas oublier les très belles et très curieuses églises de Sainte-Cécile et de Sainte-Marie-du-Trastévère.
La plupart de ces monuments datent des premiers siècles ; et, dès lors, ils ont le même caractère. On y entre par un porche ; ils offrent trois nefs soutenues par une double colonnade, au milieu du transept est la confession, parfois précédée de deux ambons, et surmontée d’un ciborium ; dans la conque de l’abside se déroulent des mosaïques dont les facettes jettent mille reflets, et au fond se dresse une large cathedra en marbre blanc dont les bras sont usés par le frottement des siècles.
Toute cette constellation d’églises semble graviter autour d’un double pôle, Saint-Jean-de-Latran et Sainte-Marie-Majeure. Saint-Jean domine magnifiquement le Cœlius, et, du haut du Cœlius, toute la plaine de Rome. Sainte-Marie-Majeure dresse en haut de l’Esquilin son campanile et sa double coupole ; elle est située à un carrefour de voies qui plongent à perte de vue, les unes dans la ville, les autres dans la plaine. J’aimais singulièrement cette dernière basilique : sa grande nef est soutenue par les plus belles colonnes que l’on puisse voir ; au fond de l’abside est représentée en mosaïque la Vierge Mère, tenant son Fils Jésus : la crèche du divin Enfant est précieusement gardée dans une chapelle latérale [3] ; c’est la basilique de l’Incarnation.
Tel est un aperçu sommaire des stations de Rome. Oh ! qu’il faisait bon aller ainsi d’église en église, de colline en colline, de souvenir en souvenir ! Les entrailles de ce sol avaient porté une moisson de martyrs ; leur sang avait ruisselé le long de ces pentes verdoyantes ; il y avait dans l’air des arômes pénétrants et fortifiants. Qu’il était doux à l’âme de prier à la balustrade de ces confessions, d’où l’œil découvrait des reliquaires d’un prix inestimable ! Qu’il y avait de charme à étudier ces mosaïques, où, comme sur des blasons, étaient inscrits les titres de noblesse de l’Église romaine !
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Je dois le dire pourtant, à mon admiration, à mon ravissement se mêlait je ne sais quel sentiment de honte et de douleur. Moi qui connaissais passablement l’Antiquité profane, je ne connaissais presque pas l’Antiquité chrétienne. Familier avec les souvenirs du Capitole et du Forum, j’ignorais les actes des martyrs, je n’avais jamais mesuré des yeux les figures grandioses des Léon et des Grégoire. Qu’il est pénible de se trouver ainsi étranger à l’histoire de ses propres ancêtres, de pères de la grande famille chrétienne ! C’est pourtant le résultat de ce système d’enseignement païen, dont nous sommes ensorcelés. A dater de ce jour, je l’ai eu en horreur, dans ce qu’il a d’exclusif et de méprisant pour les monuments de l’Antiquité chrétienne ; et ma répulsion ne venait pas du retentissement d’une grande controverse, mais du sentiment de ma propre honte en présence de cette Rome chrétienne qui était pour moi comme un alphabet inconnu.
J’essayais de déchiffrer cet alphabet ; et si j’en épelais quelques échos, c’était à force d’aimer ; l’amour me conduisait à la lumière. Rome, selon l’expression d’un écrivain illustre, ajoute une corde à la lyre intérieure ; cette corde maîtresse, c’est le sens de la beauté chrétienne, faite de foi, d’espérance et de charité.
En parlant ainsi des vieilles églises, je n’entends pas rejeter dans l’ombre les plus récentes. Tout en faisant une réserve générale sur les procédés d’ornementation où prévaut le goût bâtard de la Renaissance, je reconnais volontiers qu’il y a des choses merveilleuses à Sainte-Marie-du-Peuple, à la Minerve, au Gesù, à Saint-Marc. Si je ne parle pas de ces églises et de cent autres, c’est que mon but est simplement d’esquisser quelques impressions et quelques souvenirs. Je ne ferai d’exception que pour notre chère église nationale, Saint-Louis-des-Français [4].
Là, et c’est tout dire, nous retrouvions la patrie ; nous la retrouvions priant et chantant, personnifiée dans le saint roi qui en est une des plus pures gloires. Et nous jouissions en elle d’une chose que Rome ne pouvait, ou plutôt, ne savait pas nous donner, malgré ses trésors religieux et artistiques. Ce quelque chose, c’était, je le dis au risque d’étonner plusieurs de nos lecteurs, c’était une grand-messe en plain-chant et des vêpres le dimanche.
A Rome, bien qu’il y ait des grand-messes célébrées dans les paroisses, le peuple assiste le dimanche à des messes basses ; les chapitres psalmodient leur office dans des chapelles closes ou moitié closes ; le soir, il y a des saluts, des prédications sur une estrade, parfois en plein air. Mais il n’y a pas, que je sache, de vraie vie paroissiale, de peuple priant, chantant ensemble et écoutant son curé. San-Salvator, où nous étions casernés, était une église paroissiale, il y avait un curé ; le dimanche, je voyais bien les pères qui amenaient leurs enfants à la messe, mais je ne distinguais pas ce qu’on trouve plus ou moins dans les paroisses de France, à savoir un troupeau assidu autour de son pasteur. Saint-Louis nous semblait bon, parce que tout s’y faisait à la française et chrétiennement ; on chantait vêpres, et il fallait voir comment les zouaves et les légionnaires d’Antibes, dirigés par Mgr Bastide, s’acquittaient de cet office.
Durant le carême de 1868, Saint-Louis présentait un attrait particulier ; il y avait, comme prédicateur de la station, le trop fameux P. Hyacinthe. Ses sermons étaient très suivis : le roi et la reine de Naples figuraient dans l’assistance avec la colonie française. Bien que fort antipathiques aux tendances de l’orateur, nous subissions le charme du débit élégant et harmonieux. Il est vrai que le père avait mis la sourdine à ses idées libérales ; il se contentait d’expliquer l’Évangile du dimanche. Malgré cela, il n’était pas goûté de tout le monde : un élève du séminaire français, à qui je communiquai mes impressions, ne les partageait pas ; il trouvait le P. Hyacinthe pauvre, très pauvre en doctrine. Et j’ai tout lieu de croire que son jugement était le vrai.
En assistant aux sermons du P. Hyacinthe, et en ne lui refusant pas nos sympathies, nous faisions presque un acte de vertu ; voici comment. Au début de son carême, le conférencier crut devoir faire allusion aux événements récents ; il tourna une période sonore à la louange de l’armée française qui était venue à Rome sceller l’alliance séculaire des Léon et des Charlemagne ; il ne tira pas de son cœur un accent à l’adresse des volontaires qui avaient fait de leurs corps un rempart à la papauté, et forcé la France à intervenir. Cette omission, en présence d’un bon nombre de nos officiers, avait quelque chose de blessant.
Elle était d’autant plus singulière, que des faits tout récents avaient donné une sorte de consécration à la mémoire de ces martyrs. Ainsi, lors de leur exhumation, leurs corps, ou tout au moins ceux de Guillemin et de Quélen retrouvés à Monte-Libretti, n’exhalaient aucune mauvaise odeur. Le corps d’Arthur Guillemin, déposé au séminaire français avant d’être transporté en France, y fut l’objet de la vénération publique.
Ainsi s’écoulait notre carême, et nous sentions avec une grande joie approcher les fêtes de Pâques, lorsque nous reçûmes l’ordre de quitter Rome et de nous rendre à Tivoli.
(à suivre)
[1] — Toutes ces collines juxtaposées donnent l’idée de ce que pouvait être Rome du temps des premiers rois, alors qu’elle était bâtie en carré sur le Palatin.
[2] — Le Cœlius au midi, l’Esquilin à l’est, le Palatin à l’ouest.
[3] — Par la suite, Pie IX fit placer cette relique insigne devant l’autel majeur à la Confession. (NDLR.)
[4] — Saint-Louis-des-Français est très remarquable sous le rapport artistique. Il y a toute une vie de sainte Cécile, sortie du pinceau du Dominiquin, qui est une série de chefs-d’œuvre.
Informations
L'auteur
Dom Bernard Maréchaux (1849-1927) fut l'adjoint, puis le successeur du père Emmanuel André en son abbaye bénédictine de Mesnil-Saint-Loup.
Le numéro

p. 98-119
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