Le député du Sacré-Cœur
Émile Keller (II) : 1871-1889
par Philippe Girard
Les premières étapes de la vie du « député du Syllabus » ont été retracées dans Le Sel de la terre 77 (été 2011). Après la guerre de 1870-1871, Keller continue sa carrière politique. A la Chambre (1871-1881 et 1885-1889) il est toujours l’ardent défenseur des droits de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et plus spécialement, dans cette période, le député du Sacré-Cœur. Nous verrons dans le prochain article qu’il évoluera vers le royalisme.
Le Sel de la terre.
Déclinant l'offre de plusieurs départements de les représenter à la Chambre, Émile Keller, Alsacien avant tout, se présenta à Belfort lors des élections de juillet 1871 et fut élu député avec 6 461 voix, contre seulement 2 720 au candidat républicain, le colonel Denfert-Rochereau, pourtant auréolé de son énergique défense de la place. Il fut réélu le 20 février 1876, là encore facilement, montrant ainsi qu’il acceptait la république comme autrefois l’empire, parce qu’il plaçait la religion et la patrie au-dessus des formes politiques du moment. Mais, de même qu’il avait retiré son appui au régime impérial, il estimera bientôt pouvoir en faire autant vis-à-vis du régime républicain. Il n’y a aucune contradiction dans son attitude. C’est l’expérience de la vraie nature du système républicain, essentiellement antichrétienne du fait de l’action maçonnique, qui en fera un royaliste et un conseiller du Comte de Paris après 1877 [1].
Cette année-là, la Chambre ayant été dissoute par le président de la République, Mac-Mahon, après la crise du 16 mai, Keller fut à nouveau réélu, quoique plus difficilement, aux élections qui suivirent la dissolution. Mais il fut battu en 1881, lorsque les républicains au pouvoir employèrent contre lui les procédés de pression naguère utilisés par les préfets de Napoléon III [2]. Remerciant tranquillement ses électeurs, il leur fixa « rendez-vous pour des jours meilleurs », qui, de fait, revinrent en 1885 ; au second tour, il retrouva, de justesse, son siège belfortain, par 7 630 voix contre 7 537. Il ne se représenta pas en 1889, ne voulant pas être pour les conservateurs une cause de division au plus fort de la crise boulangiste. Il mettait ainsi fin à trente années de vie parlementaire. Résumant les réactions des partis de droite, Auguste Roussel, dans l’Univers, déplora cette décision d’un tribun incarnant « le patriotisme le plus ardent puisé aux sources de la foi la plus pure », tandis que, à gauche, on se félicitait de voir disparaître un adversaire de cette envergure et de constater que le parti conservateur « se décapitait en l’abandonnant ». Mais, presque partout, ce retrait volontaire causé par les dissensions suscitées dans le monde conservateur par le mouvement boulangiste, qu’il combattait énergiquement, valut à son auteur des éloges pour sa fermeté de caractère et son souci de l’intérêt général.
Durant ces quinze années à la Chambre, Keller avait réfléchi et bataillé sur à peu près tous les sujets intéressant le bien commun.
Cinq thèmes reviennent plus spécialement dans ses interventions :
1. — D’abord, et dès 1871, la protection des Alsaciens, dont il se veut l’avocat et le protecteur naturel, après l’annexion par l’Allemagne.
2. — En suite logique, la promotion de l’Armée, nécessaire pour récupérer les deux provinces perdues.
3. — La déclaration d’utilité publique de la basilique de l’expiation nationale (Montmartre, 1873).
4. — De plus en plus nettement au fil des ans, la protection des ouvriers par des lois et des institutions sociales.
5. — Enfin, face à l’agressivité croissante des laïcistes, la défense des libertés scolaires et la promotion des écoles catholiques.
L’Alsace
A la Chambre, Émile Keller se voua à la défense des droits de ses compatriotes alsaciens ayant opté pour la nationalité française après l’annexion. Il obtint, en particulier, les crédits nécessaires aux écoles primaires et aux églises des villages alsaciens implantés en Algérie, alors que le budget spécial de l’Algérie ne prévoyait que les dépenses relatives aux écoles musulmanes et aux mosquées, si bien que les colons alsaciens finirent par demander au gouverneur de l’Algérie si l’Assemblée Nationale « avait voulu les tromper en les faisant venir dans ce pays pour y vivre comme des bêtes, sans religion et sans instruction [3] ». Sur l’Alsace occupée, il était bien informé par le chanoine Winterer, curé de Mulhouse, député au Reichstag, qui venait le visiter à Saint-Nicolas et avec lequel il entretint une correspondance régulière jusqu’en 1906. Tous deux, l’un en France, l’autre dans le Reich, se dépensèrent sans compter pour la défense de l’Alsace française et catholique, surtout aux jours sombres du Kulturkampf, la persécution déclenchée par Bismarck contre l’Église romaine.
L’armée
Un Français tel qu’Émile Keller ne pouvait pas ne pas faire de la renaissance de l’armée, après son récent désastre, une de ses préoccupations majeures. A chacune de ses législatures, il s’y consacra avec une compétence reconnue par les spécialistes. Lors de la discussion sur la fixation du niveau des effectifs à maintenir provisoirement sous les drapeaux en attendant l’application de la loi de 1872 sur le recrutement, question où le risque de démagogie était prévisible, il eut cette formule que tout parlementaire devrait méditer : « Je supplie le ministre de la Guerre de ne pas céder à la tentation de plaire à l’Assemblée et je supplie l’Assemblée de ne pas céder à la tentation de plaire à ses électeurs » ; et, devant les protestations, il ajouta : « Ne voyons ici que les grands intérêts du pays [4]. »
Si le caractère universel du service militaire était admis, ses modalités d’application faisaient l’objet de controverses, surtout sur sa durée et les exceptions à y apporter (exemptions, dispenses, sursis d’appel). Émile Keller défendit un système fondé sur les besoins réels de la sécurité du pays, alors que les gouvernements successifs préférèrent un système élaboré en fonction des considérations d’équilibre budgétaire, ce qui aboutissait à un écart, accru chaque année, entre l’effectif fixé par la loi, qui n’était que théorique, et l’effectif réel résultant des discussions budgétaires, insuffisant à couvrir les besoins. Devant la réduction régulière des crédits du budget militaire et des effectifs, due, entre autres, au général Boulanger lors de son passage au ministère, Émile Keller se montrait d’autant plus attaché à ces questions que l’Allemagne développait un effort méthodique d’armement, avec une continuité de vues propre aux monarchies : alors que, sur la même période, le Reich n’avait eu que deux ministres de la Guerre, la France en compta dix-sept.
Émile Keller fut amené à traiter des soldes, de l’avancement, du statut des sous-officiers, ainsi que des aumôniers militaires, supprimés en 1876. Il fit augmenter le nombre des bataillons de chasseurs à pied, unités d’élite, alors qu’ils étaient menacés de réduction. Il s’éleva, dans un premier temps, contre les expéditions outre-mer, qui affaiblissaient la position française en Europe, puis les accepta à condition que fût créée une armée proprement coloniale qui ne diminuât pas l’armée métropolitaine. Ce qui est remarquable, dans ses interventions, c’est la sûreté de la documentation, la précision des chiffres, le souci des détails propres à appuyer l’argumentation développée. Tel un symbole, son dernier discours à la tribune de la Chambre, le 20 juin 1889, fut consacré à l’armée et à l’insuffisance de ses effectifs.
Tant de dévouement apporté à la renaissance de l’armée française après le désastre de 1870-1871 ne pouvait que lui valoir la haine sourde de ceux qui se sont toujours montrés ennemis de l’institution militaire et des valeurs de sacrifice, d’honneur et de discipline qu’elle incarne (ils le montreront à nouveau bientôt, lors du procès Dreyfus et de l’affaire des Fiches). Le 1er juin 1880, sous un prétexte futile, Émile Keller était privé de son grade de lieutenant-colonel du 49e régiment d’infanterie territoriale [5], mesquinerie comparable à celle par laquelle le gouvernement impérial l’avait contraint à démissionner de la Conférence Saint-Vincent de Paul en novembre 1861.
Le Vœu national (1873)
La part qu’il prit dans l’érection de la basilique du Sacré-Cœur sur la colline de Montmartre, le mont des martyrs, valut à Émile Keller la belle appellation de député du Sacré-Cœur.
L’idée d’un vœu national prit naissance au couvent des dominicaines de Poitiers, que fréquentaient deux membres du Tiers-Ordre de Saint-Dominique, Hubert Rohault de Fleury et son beau-frère, Alexandre-Félix Legentil. Il s’agissait d’ériger à Paris une église consacrée au Sacré-Cœur de Jésus, en expiation des péchés commis contre Pie IX et lors de la Commune. Encouragés par le R.P. Jandel, maître général de l’Ordre de saint Dominique, MM. Rohault de Fleury et Legentil rédigèrent un texte, approuvé le 18 janvier 1872 par Mgr Guibert, archevêque de Paris [6]. Après un an de consultations et de visites, le cardinal retint le site de la colline de Montmartre et, le 5 mars 1873, il demandait au ministre des Cultes, Jules Simon, qu’une église, « pour appeler sur la France et en particulier sur la capitale, la miséricorde et la protection divines », fût construite en un lieu dominant Paris et puisse être vue depuis tous les points de la ville. Le 24 mai, le ministre rendait un avis favorable. C’est ici que se place l’intervention d’Émile Keller, troisième tertiaire dominicain dans cette affaire, pour l’obtention du vote d’une loi déclarant d’utilité publique la construction, ce qui permettait l’acquisition du terrain malgré les contestations prévisibles de certains propriétaires. Désigné à l’unanimité comme rapporteur de la commission parlementaire chargée d’étudier le projet, il lut à la tribune de la Chambre, le 11 juillet 1873, son rapport, dans lequel il éclaircissait les aspects juridiques, en particulier la recevabilité de la notion d’utilité publique au cas d’espèce, puis son projet de loi. Il y avait introduit, à l’article 1er, la phrase du cardinal Guibert implorant pour la France « la miséricorde et la protection divines ». Des esprits timorés convainquirent le prélat que ce passage était de nature à compromettre l’adoption du projet de loi. Celui-ci suggéra sa suppression à Émile Keller, lequel refusa et démissionna de sa fonction de rapporteur. La loi fut votée, amputée du passage litigieux. Dans cette affaire, on ne peut s’empêcher d’être surpris par la pusillanimité de Mgr Guibert devant ses propres paroles ; en revanche, on ne peut qu’admirer, exemple parmi tant d’autres, la fermeté de caractère d’Émile Keller.
Questions sociales
Émile Keller avait des vues précises sur l’organisation du monde du travail, inspirées surtout des ouvrages de Frédéric Le Play, un des premiers à dénoncer l’inanité des idées de 1789 en matière sociale. Comme ils l’ont reconnu eux-mêmes, Albert de Mun et René de La Tour du Pin sont redevables à Keller de leur vocation sociale, lorsque, en détention à Aix-la-Chapelle après la défaite de 1871, ils méditèrent son livre, L’Encyclique du 8 décembre 1864 et les principes de 1789 ou l’Église, l’État et la liberté, que leur passa le R.P. Eck, S.J.
De Mun écrira, dans Ma Vocation sociale :
Sa lecture nous remplit de la plus vive émotion. Il nous sembla que dans l’obscurité de notre douleur, une lumière inondait nos esprits [7].
Et La Tour du Pin, dans Vers un ordre social chrétien :
Nous y avions un livre de chevet, celui d’un vaillant compatriote, Émile Keller, sur L’Encyclique du 8 décembre et les principes de 1789. C’est là le fil conducteur de la pensée du secrétaire général de l’Œuvre [il s’agit d’Albert de Mun, et de l’Œuvre des Cercles catholiques d’ouvriers], la trame de tous les discours qu’il a prononcés en cette qualité ; elle apparaît de la manière la plus saisissable dans celui qui est intitulé : « L’Œuvre, c’est la contre-révolution » [8].
Émile Keller eut un réel souci du sort de la classe ouvrière. Il était tellement connu pour son activité en ce domaine que, pour exhorter son clergé à s’adonner aux œuvres sociales, Mgr Gibier, évêque de Versailles, ne trouvait pas mieux à lui adresser que les paroles du député de Belfort :
Entendons, en terminant, l’appel que nous adresse un vieil athlète de l’action sociale, M. Keller : jeunes prêtres, écrit-il, soyez les apôtres des ouvriers dont vous voulez améliorer le sort. Devenez leur ami, leur conseil, leur frère. Vivez simplement, pauvrement comme eux, et pour eux quittez tout ce que vous possédez. Vous trouverez ainsi le chemin de leur cœur, vous deviendrez le confident de leurs peines et de leurs espérances, le guide de leurs efforts. Ils vous aimeront. Jamais le peuple ne résiste à ceux qui se donnent pleinement à lui [9].
Outre le Parlement, les Assemblées annuelles des Catholiques [10], réunissant sous la présidence de son ami Chesnelong les représentants de la pensée catholique de l’époque, furent pour Émile Keller l’occasion d’exposer ses conceptions sociales, qui font de lui un des membres de l’école d’Angers, avec Mgr Freppel. Parmi les orateurs catholiques, il était « celui qui pouvait le faire avec le plus d’autorité [11] ».
A la tribune de la Chambre, il défend des propositions de loi sur la limitation des heures de travail dans les manufactures, le repos du dimanche, la capacité des syndicats, les accidents du travail ; favorables aux travailleurs, elles sont souvent rejetées par la conjonction de la gauche, des libéraux et des modérés, ceux dont Édouard Drumont dénoncera bientôt l’incroyable égoïsme social.
A la 13e Assemblée des Catholiques (13-18 mai 1884) il met en évidence l’importance de la question sociale compte tenu du développement continu d’un monde ouvrier de plus en plus étranger à l’idée de Dieu [12].
Lors de la 17e Assemblée (16-19 mai 1888), l’approche du centenaire de 1789 est l’occasion de montrer « l’impuissance et la stérilité radicale de la doctrine révolutionnaire (…). Nous mettons la Révolution anti-religieuse, qui n’a plus foi en elle-même et qui va célébrer le centenaire de son impuissance, au défi de rien faire pour le pauvre et pour l’ouvrier [13] ».
Son indépendance d’esprit et sa hauteur de vue en matière sociale apparaissent bien dans cet extrait d’une intervention au Parlement sur la limitation des heures de travail :
La fameuse loi de 1791 [14] a constitué la liberté du patron, la liberté du capital, mais elle a tué la liberté de l’ouvrier en lui enlevant le droit d’association. Selon les expressions de Louis Blanc [15], « les corporations s’étaient formées sous l’influence dominante du principe chrétien », et « une passion qui n’est plus aujourd’hui dans les mœurs ni dans les choses politiques rapprochait alors les conditions et les hommes : la charité ». Il faut examiner de près les aspirations de la classe ouvrière et leur donner satisfaction dans une mesure juste et légitime ; car les ouvriers n’ont pas eu tout à fait tort de déclarer au Congrès d’Arras de 1876 qu’ils étaient condamnés à un assujettissement cent fois plus oppressif que l’état politique d’avant la Révolution, que notre bourgeoisie était pétrifiée sur place comme la femme de Loth, et que pour le plus grand nombre des bourgeois, la politique n’était que le moyen de duper leurs concitoyens, de leur escamoter des suffrages. La République doit suivre enfin l’exemple de tous les pays étrangers, ou plutôt revenir aux plus saines traditions françaises [16].
Par ailleurs, Émile Keller consacrera deux ouvrages à la dénonciation des dangers de plus en plus menaçants pour la société entraînés par la séparation de l’Église et du monde du travail :
— L’Église et la question sociale au 19e siècle (1881) :
Entre les mains d’une nouvelle aristocratie, qu’on a justement appelée une féodalité financière, s’amassent des fortunes colossales, pendant que des millions d’hommes détachés du sol, désormais sans foyer, sans patrimoine et sans autels, forment, sous le nom de prolétaires, les nomades de la civilisation. Les choses en sont venues là parce que cette grande évolution économique s’est faite complètement en dehors de l’Église, parce que capitalistes et ouvriers semblent s’être mis d’accord pour l’écarter de leurs débats, et que le clergé, il faut le dire, s’est trop facilement résigné à cette abdication. Il s’est produit ainsi une séparation non moins fatale que celle de l’Église et de l’État, celle de l’Église et des affaires [17].
— Questions sociales – L’Ouvrier libre (1898) [18].
Combats pour la liberté de l’école
La Société Générale d’Éducation et d’Enseignement
Très tôt, Émile Keller eut conscience du caractère primordial de l’enseignement des enfants pour l’avenir d’une société chrétienne. Deux ans après la fondation par Jean Macé de la Ligue de l’Enseignement, émanation de la franc-maçonnerie, il fondait, en 1868, avec les pères Olivaint S.J. et Captier O.P., Armand de Melun, Chesnelong et quelques autres, la Société Générale d’Éducation et d’Enseignement, dans le but de travailler à la propagation et au perfectionnement de l’instruction fondée sur l’éducation religieuse, en défendant les droits de l’Église et ceux des parents. La SGEE agit d’abord pour étendre la loi du 15 mars 1850 sur l’enseignement secondaire à l’enseignement supérieur ; dans la pratique, elle organisa, au Cercle catholique du Luxembourg, des cours pour étudiants, professés par Mgr d’Hulst, Mgr Demimuid, le R.P. Captier, Léon Gautier, Paul Thureau-Dangin, Albert de Lapparent, Victor de Laprade, Armand de Melun et d’autres, dont beaucoup devaient devenir les maîtres de la future Université Catholique de Paris. Edmond Ernoul, vice-président de la SGEE, fut d’ailleurs le rapporteur de la loi du 12 juillet 1875 établissant la liberté de l’enseignement supérieur et permettant la création des Universités catholiques de Paris, Toulouse, Angers, Lille et Lyon.
Jusqu’à son retrait de la Chambre, en 1889, Émile Keller fit de la liberté de l’école un de ses principaux domaines d’intervention à la tribune, à l’époque pleine de périls où Jules Ferry lançait la première offensive de laïcisation complète de l’enseignement, visant à faire de celui-ci un des piliers du régime maçonnico-républicain [19].
G. Gautherot écrit qu’Émile Keller
déploya une éloquence nourrie et rigoureuse, aux envolées souvent superbes, tranchante comme une épée de pur acier, habile aussi à force de vérité, de logique et d’éclatante franchise. Il acheva de se classer parmi les plus grands orateurs de la tribune contemporaine et parmi les plus illustres champions des libertés méconnues. Il fut vaincu, car le siège de l’adversaire était fait d’avance ; mais ses discours recèlent des victoires sur l’erreur, sur la haine aveugle ou sur la mauvaise foi que rien ne saurait prescrire [20].
Deux bons exemples de cette éloquence enflammée sont donnés par son discours à la tribune, le 19 janvier 1880, dans le cadre de la discussion de la loi sur les lycées de jeunes filles, et par celui qu’il prononça à la 14e Assemblée des Catholiques (26-30 mai 1885) [21].
Le 25 novembre 1880, s’élevant contre la gratuité de l’enseignement primaire qui obligeait les catholiques à financer, en tant que contribuables, des écoles dont ils ne voulaient pas pour leurs enfants, Émile Keller développa un contre-projet laissant aux communes la faculté d’établir la gratuité dans leurs écoles, soit grâce à leurs ressources propres, soit par le vote de centimes scolaires dont le produit serait réparti entre toutes les écoles, publiques et libres, proportionnellement au nombre d’élèves gratuits qu’elles recevraient. C’est le système, conforme à la justice, du bon scolaire, dont la revendication reste encore aujourd’hui d’actualité. Le 24 décembre, il disait, au sujet de l’obligation scolaire :
Du moment que l’école publique, que vous rendez presque toujours obligatoire, blesse directement les consciences, vous ne devez pas, vous ne pouvez pas forcer l’enfant à la fréquenter ; […] de telles lois étant injustes, elles n’auront pas droit à notre respect et elles nous obligeront à élever nos enfants dans le dégoût et le mépris de la tyrannie que nous subirons. […] Quand vous aurez envoyé cent mille pères de famille en prison, votre loi cessera d’être odieuse ; elle tombera dans le ridicule [22].
En 1878, la SGEE était présidée par Charles Chesnelong, devenu sénateur inamovible après avoir perdu son siège de député d’Orthez en 1876, avec pour vice-présidents le chanoine Connelly, Émile Keller et E. Ernoul. Son comité central se composait de Mgr d’Hulst, du duc de Broglie, du comte de Resbecq, du vicomte Armand de Melun, du baron de Mackau, des R.P. Monsabré O.P. et Lescoeur, de MM. Brun, d’Herbelot, Lefebvre, Pagès, Cornudet, Cochin, Beluze ; elle disposait d’un Comité de l’enseignement primaire, d’un Comité de l’enseignement secondaire et supérieur, d’un Comité du contentieux, et faisait paraître un bulletin annuel. C’était, a-t-on pu dire, un véritable ministère libre de l’enseignement.
L’école primaire étant, à partir de 1879, la principale cible de Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique, le Comité de l’enseignement primaire, présidé par Émile Keller, eut un rôle capital, consistant à étudier les lois du ministère, à en faire la critique, à leur opposer des contre-projets, à centraliser les oppositions qu’elles soulevaient : contre l’article 7 de la loi de 1879 [23], elles se manifestèrent par 1 800 000 signatures de pères de famille. Le Comité s’attacha, en outre, à distribuer des secours financiers et du matériel scolaire aux écoles, et à aider les familles ; il jeta les bases des futurs Comités scolaires diocésains et créa à côté d’eux des sortes de bureaux académiques chargés de faire passer les examens et les concours, de décerner des diplômes, de veiller à la délivrance des titres officiels exigés par l’État ; il parcourait également les manuels officiels pour en dénoncer les aspects tendancieux, entourait de l’appui des familles catholiques les bons instituteurs publics et recrutait des remplaçants aux Frères enseignants qui, en cessant d’être instituteurs publics, avaient été astreints au service militaire. En dépit de tous les obstacles, l’école catholique faisait front : de 1880 à 1898, 7 154 écoles élémentaires et 1 557 écoles maternelles furent ouvertes, accueillant un million et demi d’enfants, tandis que, dans le même temps, l’État omnipotent n’augmentait ses effectifs que de 40 000 élèves [24].
Pour l’enseignement secondaire et supérieur, le Comité du R.P. Lescoeur défendait les humanités classiques, sans pour autant ignorer la nécessité pratique de l’enseignement moderne, et exerçait, dans son domaine propre, une action analogue à celle menée dans le primaire. La Société, qui fêtait en 1893 son vingt-cinquième anniversaire, était bien à l’origine des cinq établissements universitaires catholiques. En 1901, Émile Keller rappelait l’esprit qui avait présidé à leur création, à l’occasion des noces d’argent de la Faculté de Paris, illustrée par le géologue Albert de Lapparent, le physicien Édouard Branly, tous deux de l’Académie des Sciences, et le phonéticien Jean-Pierre Rousselot :
A mesure que l’Université disperse ses élèves dans une série d’avenues menant à des baccalauréats de toutes couleurs [25], nous nous sommes affermis dans la conviction que la meilleure préparation aux carrières libérales et aux écoles du gouvernement, ce sont toujours les études classiques très complètes, latines et grecques, jointes à une éducation solidement chrétienne, formant ainsi l’esprit et le cœur de la jeunesse par une méthode éprouvée qui nous a donné tant d’hommes supérieurs. […] La création de nos universités restera dans l’histoire de l’Église de France l’un de ses plus beaux titres de gloire au 19e siècle, l’un de ses actes les plus considérables, le seul peut-être qui, depuis le Concordat, ait été conçu et exécuté par une commune entente. […] Épaminondas mourant se réjouissait de laisser après lui deux filles immortelles, Leuctres et Mantinée. Vous, Messieurs, vous en laisserez au moins une, qui vaut mieux que celles du général thébain : la liberté de l’enseignement supérieur [26].
L’action de la SGEE était complétée par le Comité du contentieux, dont les juristes et avocats au Conseil d’État et à la Cour de Cassation défendaient les catholiques contre l’arbitraire des lois de laïcisation. Ils essayaient d’en tirer, du moins, le maximum d’avantages, et par leurs études et commentaires du bulletin, leurs consultations gratuites, leurs manuels et guides pratiques, constituèrent peu à peu toute une somme de droit et de jurisprudence scolaires. Le 17 juillet 1908, le cardinal Vannutelli écrivait à Émile Keller pour louer son action scolaire et l’assurer de l’appui du pape Pie X.
En janvier 1909, l’infatigable lutteur recevait, quelques semaines avant sa mort, la souscription annuelle de trente-cinq archevêques et évêques pour les besoins de la Société.
Le 22 octobre 1886, à l’occasion de la discussion de la loi Goblet qui allait être votée le 30, Émile Keller mit en pleine lumière l’agent destructeur à l’œuvre :
Le ministre parle encore d’un enseignement spiritualiste ; mais que vaut le Dieu de M. Goblet, d’ailleurs formellement répudié par la Chambre ? Ce Dieu sans consistance n’est qu’une transition offerte aux populations encore chrétiennes et hostiles au matérialisme avoué. M. Steeg a avoué lui-même, en 1884, au Congrès de la Ligue de l’Enseignement, le but à atteindre : « Toute notre action politique et républicaine a pour but la conquête des pouvoirs publics que nous voulons utiliser pour la transformation de notre pays de France par “les mœurs républicaines” ». Les mœurs républicaines ? En 1885, au Congrès de la même Ligue, le sénateur Macé avait complété la pensée de Steeg : « L’an dernier, nous affirmions encore que la Ligue n’était pas une institution politique et antireligieuse ; aujourd’hui, il n’en est plus ainsi ; il faut affirmer que la Ligue est bien une maçonnerie extérieure. » Or, dans son rapport, M. Steeg nous dit qu’il faut lutter contre l’esprit de secte et de parti : voilà, Messieurs, la secte qui veut dominer la France ! Mais votre loi n’étouffera pas la vie, n’arrêtera pas les conquêtes du catholicisme ; et avant qu’elle ait porté ses fruits, je vous le dis bien haut… il y aura longtemps que vous aurez disparu, emportant les justes malédictions du pays et de la postérité [27].
(A suivre.)
Florilège d’Émile Keller
(1873-1895)
Les deux principaux ouvrages d’Émile Keller sont antérieurs à la guerre de 1870. Ils ont été présentés dans le numéro 77 du Sel de la terre [28].
Mais Keller, orateur réputé, a davantage agi par la parole que par l’écrit. On se souvient comment son discours du 13 mars 1861, dénonçant la tortueuse politique de Napoléon III, réussit à émouvoir, subjuguer et électriser des députés pourtant indifférents ou hostiles à la sauvegarde des États pontificaux [29].
Voici une sélection de discours prononcés par le député de Belfort entre 1873 et 1895. Les deux premiers résonnèrent depuis la tribune de la Chambre. Les trois suivants lors des réunions annuelles de Assemblée des Catholiques. Le dernier lors du 25e anniversaire de la Société Générale d’Éducation et d’Enseignement.
Avec un recul de plus d’un siècle, on en appréciera d’autant mieux l’énergique clairvoyance [30].
Le Sel de la terre.
I. — Utilité publique de l’expiation nationale (1873). II. — L’État enseigne la morale dans les lycées de jeunes filles (1880). III. — Ni étatisme, ni libéralisme ! (1884). IV. — Un programme scolaire pour les catholiques (1885). V. — Le centenaire de 1789 (1888). VI. — Vingt-cinq ans de combats pour l’école catholique (1895). Annexe : Les idées sociales de Keller jugées par un jésuite (1898). |
— I —
Utilité publique de l’expiation nationale
(Extrait du rapport lu par Émile Keller à la tribune de la Chambre, le 11 juillet 1873, sur l’utilité publique de la basilique du Vœu national à Montmartre [31].)
Est-elle d’utilité publique, l’église que l’archevêque de Paris propose d’élever sur ces hauteurs arrosées par le sang des premiers martyrs, qui, avec la foi, nous ont apporté la liberté et la civilisation, et de ces martyrs d’hier qui sont morts pour défendre et pour sauver la société chrétienne ?
Est-il d’utilité publique d’effacer, par cette œuvre d’expiation, les crimes qui ont mis le comble à nos douleurs ?
Est-il d’utilité publique d’appeler sur la France, qui a tant souffert, la protection et la miséricorde de celui qui donne à son gré la défaite ou la victoire ?
La réponse de l’Assemblée ne saurait être douteuse.
Je le sais, il est des hommes qui prétendent que l’État doit demeurer étranger à tout acte religieux ; il en est d’autres qui vont plus loin et qui déclarent que la religion est la plaie du monde moderne. Mais, en présence de ces négations téméraires qui achèveraient, si elles le pouvaient, la ruine de notre pays, la conscience publique menacée dans ce qu’elle a de plus cher, dans sa foi et dans son patriotisme, se soulève et proteste de toutes parts par des manifestations dont il est impossible de méconnaître le caractère spontané, généreux et désintéressé.
L’Assemblée ne saurait rester indifférente à ce mouvement qu’elle n’a point provoqué, mais qu’elle est obligée de constater. Préoccupée de rendre à la France le rang qui lui appartient, désireuse de relever nos mœurs, nos caractères, nos institutions, notre armée, elle ne peut que saluer avec bonheur le réveil de cette activité religieuse qui, pour un peuple, est le premier élément de force, de grandeur et d’indépendance.
La souscription nationale pour l’église du Sacré-Cœur atteste ce réveil qui doit nous remplir d’un patriotique espoir. L’Assemblée Nationale voudra, comme l’archevêque de Paris en témoigne le désir, s’associer à cette construction, en la déclarant d’utilité publique.
S’il s’était agi d’une simple chapelle de secours ou d’une paroisse, c’est-à-dire d’un travail de moindre importance, un décret aurait suffi. L’Assemblée intervient donc pour établir que le projet qu’on nous propose de réaliser intéresse le pays tout entier. Afin qu’aucun doute ne puisse s’élever plus tard sur la destination de ce monument, et pour bien marquer le caractère de cette église : « élevée au Dieu de paix et de miséricorde par les offrandes volontaires recueillies dans tous les diocèses », et ouverte à jamais aux fidèles de toute la France, comme les églises de Sainte-Geneviève et de Saint-Denis, nous avons l’honneur de vous proposer, d’accord avec le Gouvernement, de faire entrer dans l’article premier de la loi, les termes mêmes de la proposition faite par l’Archevêque de Paris.
Dans les articles suivants, nous ne faisons que reproduire le texte primitif du Gouvernement.
Nous avons reçu un amendement par lequel l’honorable M. Cazenove de Pradine vous propose de décider qu’une députation de cinquante membres, nommée au scrutin de liste, assistera à la pose de la première pierre de l’église de Montmartre.
La commission n’a pas cru devoir examiner, comme article additionnel au projet de loi, cette proposition qui constitue plutôt une résolution qu’une mesure législative.
En la reproduisant sous la forme de résolution, son auteur est sûr d’avance de rencontrer la sympathique adhésion des membres de la Commission.
En conséquence, votre Commission a l’honneur de proposer de vouloir bien adopter le projet de loi suivant :
Projet de loi
Article premier
Est déclarée d’utilité publique la construction de l’église que, par suite d’une souscription nationale, l’Archevêque de Paris propose d’élever, « sur la colline de Montmartre, en l’honneur du Sacré-Cœur de Jésus-Christ, pour appeler sur la France et en particulier sur la capitale, la miséricorde et la protection divines ».
Article 2
L’emplacement de cet édifice sera déterminé par l’Archevêque de Paris de concert avec le Préfet de la Seine, avant l’enquête prescrite par le titre II de la loi du 3 mai 1841.
Article 3
L’Archevêque de Paris, tant en son nom qu’au nom de ses successeurs, est autorisé à acquérir le terrain nécessaire à cette construction, soit à l’amiable, soit, s’il y a lieu, par voie d’expropriation, à la charge par lui de payer le prix d’acquisition et tous les frais de construction au moyen des souscriptions et offrandes mises ou à mettre à sa disposition.
Article 4
Il sera procédé aux mesures prescrites par les titres II et suivants de la loi du 3 mai 1841, aussitôt après la promulgation de la présente loi.
Article 5
Le ministre des Cultes et le Préfet de la Seine sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l’exécution de la présente loi.
*
— II —
L’État enseigne la morale
dans les lycées de jeunes filles
(Discours prononcé par Émile Keller à la tribune de la Chambre, le 19 janvier 1880, dans le cadre de la discussion de la loi sur les lycées de jeunes filles.)
M. Keller. […] M. Camille Sée [32] est le premier à reconnaître l’influence que toutes les femmes exercent dans une nation, car dans son rapport il nous dit : « Les femmes, quoi qu’on fasse, dirigent les mœurs, et c’est par les mœurs plus encore que par les lois que se font les peuples. »
Sachez donc reconnaître que les femmes chrétiennes ont fait de la France la première nation du monde… (Applaudissements à droite. – Rumeurs à gauche), en attendant que vos libres-penseuses en fassent la dernière des nations. (Réclamations à gauche. – Nouvelle approbation à droite).
Ces reproches, messieurs, vous ne songez donc pas qu’ils s’adressent à tout ce que nous avons de plus cher, de plus respectable au monde ? Ils s’adressent à nos femmes, à nos mères. Quel est donc celui d’entre vous qui ne reconnaît pas ce qu’il doit à sa mère ? (Vives marques d’adhésion à droite. – Murmures à gauche).
Voix diverses à gauche. Mais nous le reconnaissons comme vous ! – A la question ! – Il s’agit du niveau de l’éducation.
M. Keller. Messieurs, je ne comprends pas vos murmures, et, pour ma part, je suis heureux de dire ici bien haut que, ce que je suis, je le dois en grande partie à ma mère.
A droite. Très bien ! Très bien !
M. Keller. Pour tirer les femmes de ce profond abaissement intellectuel et moral, on nous reporte immédiatement à 1793, et au rapport mémorable du conventionnel Lakanal…
Cette époque modèle ne fut pas de longue durée et finit avec Robespierre, car voici ce qu’un de vos rapporteurs, l’honorable M. Boysset, vous disait à propos du budget de l’Instruction publique de 1878 : « Lorsqu’advint le 9 thermidor, toutes ces grandes ébauches furent abandonnées, sous l’influence de la direction nouvelle imprimée à la politique générale. »
Ainsi, vous l’entendez, la France n’aurait vécu, la France n’aurait vu clair dans les questions de l’enseignement, la France n’aurait été digne d’elle-même que pendant les quelques mois qui s’écoulent du rapport de Lakanal, c’est-à-dire du 26 juin 1793, à la mort de Robespierre, au 9 thermidor ; la France n’aurait vécu que pendant les mois les plus lugubres et les plus abominables de son histoire…
L’honneur du christianisme n’est pas d’avoir inventé, mais d’avoir rétabli et restitué les principes éternels de morale et de justice.
Mais en dehors du christianisme, chaque religion et chaque philosophie a sa morale, et l’embarras sera bien grand pour les institutrices que vous allez constituer, lorsqu’elles seront obligées d’enseigner la morale républicaine à leurs élèves.
Prenons la question qui intéresse le plus directement les femmes, la question du mariage. Que diront là-dessus vos institutrices ?
M. Duvaux. Elles enseigneront les devoirs de la mère de famille !
M. Keller. Nous allons précisément examiner ces devoirs de la mère de famille. Je me mets, à ce sujet, à la place d’une institutrice faisant l’enseignement de la morale ; voici à peu près ce qu’elle dira à ses élèves. Sur les lois du mariage, la conscience humaine a beaucoup varié ; la conscience musulmane admet la polygamie. (Exclamations et rires ironiques à gauche).
A gauche. Et la Bible ? Et les patriarches. Et Abraham ?
M. Duvaux. Salomon ne s’en est pas privé ! (On rit).
M. Keller. J’y arrive, messieurs ; j’arrive à Salomon. (Interruptions à gauche).
M. Le président. N’interrompez pas à chaque instant, messieurs ; il est impossible de discuter !
M. Keller. Nous voici à Salomon. La conscience israélite admet la polygamie ; mais en France, les israélites en ont fait le sacrifice, pour se conformer aux lois de la nation française ; au fond, cependant, leur conscience l’admet.
En effet, la loi française ne condamne pas seulement la polygamie, elle punit la bigamie seule des travaux forcés. Ainsi vos mères, mes chères enfants, n’ont pu avoir qu’un seul mari ; quant à vous, il est difficile de dire ce que l’avenir vous réserve. (Rires ironiques à gauche. – Interruptions diverses).
M. Blandin. On ne vous chargera pas de faire un cours de morale.
M. Keller. Je continue la leçon de mon institutrice.
M. Paul Bert. Vous n’êtes pas encore nommé ! (On rit).
M. Keller. En ce moment, dira-t-elle, M. Léon Renault vient de déposer à la Chambre un rapport sur le divorce, et, d’ici à quelque temps, vous aurez peut-être à la place de la bigamie simultanée la bigamie successive. (Exclamations et rires à gauche).
M. le comte de Douville-Maillefeu. Comme à Monaco !
M. Keller. Et si, plus tard, la majorité adopte dans leur ensemble les vues libérales de l’honorable M. Naquet [33], oh ! alors, mes enfants, vous changeriez de mari aussi facilement et aussi souvent qu’on change d’appartement. (Exclamations et rires ironiques à gauche et au centre. – Très bien ! à droite).
Voilà une belle morale, une morale solide, indiscutable, qui vous fera de vertueuses citoyennes. (Interruptions et rires à gauche)…
Les gouvernants, écrivait en 1793 Coupé (de l’Oise), doivent constamment donner l’exemple de toutes les vertus et enseigner la morale en la présentant dans leurs actes…
Il faut qu’ils puissent dire : Sancti estote quia ego sanctus sum.
Messieurs, je recommande cette recette à la commission ; et, pour remplacer le catéchisme et la vie des saints, je l’engage à publier la vie des hommes d’État qui nous gouvernent, avec cette épigraphe : Sancti estote quia ego sanctus sum… Soyez saints comme je suis saint. (Rires et bravos à droite).
Que deviendra la jeunesse réduite à cet enseignement moral, et privée d’instruction religieuse ?
Il faut, s’écriait M. Jules Ferry, que la femme n’appartienne plus à l’Église, mais à la science. (Très bien ! sur plusieurs bancs à gauche)…
Pour y arriver on vous demande de créer aux frais des contribuables, dans tous les départements et toutes les villes de France, des collèges de filles, dirigés par le ministre, et ayant pour but de frapper non plus seulement les jeunes gens, mais aussi les jeunes filles à l’effigie de M. Jules Ferry. (Rires bruyants à droite).
Et pour remplir ces collèges qui feront horreur aux familles, M. le rapporteur le reconnaît lui-même, on vous demande de voter, toujours aux frais des contribuables, assez de bourses pour peupler ces établissements. Voilà toute la loi !
*
— III —
Ni étatisme, ni libéralisme !
(Discours prononcé par Émile Keller lors de la 13e Assemblée des Catholiques, le 18 mai 1884.)
Messeigneurs,
Mesdames,
Messieurs,
À côté des questions religieuses traitées devant vous depuis cinq jours avec tant d’éloquence, il est impossible de ne pas faire une place, et une place importante, aux questions sociales, qui grandissent tous les jours, à Paris comme à Berlin, et qui sont pour l’Europe entière une menace et un péril croissant tant qu’on ne les aura pas résolues.
« La question économique, disait il y a deux mois M. de Bismarck, prendra de plus en plus le dessus sur une politique démodée. C’est là le courant de l’époque. Il vous brisera si vous lui résistez. » Et dans le même discours, il signifiait à la France « qu’elle ne jouirait d’aucune tranquillité, tant qu’elle n’aurait pas assuré l’existence des ouvriers et des pauvres, et qu’elle serait forcée tôt ou tard de faire, à son exemple, du socialisme d’État ».
Hélas ! nous n’en faisons que trop. Puis nous avons entendu l’auguste voix du Vicaire de Jésus-Christ, du pape Léon XIII, nous invitant à venir, par tous les moyens possibles, au secours des classes ouvrières et à faire, si je puis m’exprimer ainsi, du christianisme social.
Comment pouvons-nous obéir à la parole de notre Père et résister à l’injonction de notre ennemi ? Voilà ce que je veux examiner avec vous. (Applaudissements).
Il est urgent, vous allez le voir, de résoudre le problème social ; puis je vous démontrerai qu’on ne le résoudra pas sans nous, que l’État ne le résoudra pas sans l’Église. Mais si nous nous enfermions dans notre mollesse et dans notre indifférence ; si, refusant au peuple la solution dont Dieu nous a confié le dépôt, nous l’abandonnions à son ignorance et à sa misère, avant peu il pourrait bien se soulever et nous réduire en poussière ; et nous n’aurions pas le droit de nous en plaindre, nous l’aurions peut-être mérité.
Les méfaits sociaux du libéralisme révolutionnaire
L’organisation chrétienne du travail par l’association existait avant 1789. Faussée et mutilée par les mesures fiscales de l’Ancien Régime, elle a été brisée par la Révolution pour faire place à un régime de liberté individuelle illimitée. L’erreur capitale du temps, le faux dogme de la bonté native de l’homme, a été appliquée dans l’ordre économique comme dans l’ordre politique. En un clin d’œil, on a oublié les siècles d’efforts et de luttes qu’il avait fallu au christianisme pour former, pour tremper, pour émanciper, pour grouper les ouvriers libres, et l’on a cru qu’à l’avenir ils pourraient se passer de ce secours divin. L’homme, a-t-on dit, est naturellement laborieux, économe. Il connaît mieux que tout autre ses propres intérêts et n’a besoin de personne pour les défendre. Ouvrez-lui sans entrave le champ du travail, du commerce, de l’industrie : laissez-le faire, et tout ira pour le mieux.
Chose curieuse ! L’application de cette nouvelle théorie a coïncidé avec un essor prodigieux de science positive, essor qui semblait favoriser singulièrement l’œuvre des réformateurs de la société. En moins d’un siècle, la mécanique, la vapeur et l’électricité sont venues supprimer pour l’homme la distance et la fatigue, à ce point qu’un de nos meilleurs confrères, présent à notre Congrès, vient de faire deux fois coup sur coup le tour du monde, et qu’au lieu de l’unique rouet de sa grand’mère, la moindre fileuse de nos grands ateliers conduit, à elle seule, une centaine de broches de lin ou de coton. La nature n’a plus de secrets pour nous ; le monde entier nous prodigue ses plantes, ses minéraux, ses trésors. Dans quelques années, mesdames, vous irez en chemin de fer à l’exposition universelle de Pékin, et, pour vous être agréables, vos médecins vous enverront aux eaux thermales du Japon. (Rires approbatifs).
Et pourtant, il semble que l’homme ne soit pas plus heureux et qu’il ait perdu en dignité, en indépendance et même en bien-être, ce qu’il a pu gagner en richesse et en sciences générales.
Vous n’avez qu’à lire le livre si remarquable de l’abbé Cetty sur la famille ouvrière en Alsace, et vous verrez ce que l’industrie moderne des textiles a fait d’une race exceptionnellement honnête et vigoureuse. D’un côté, il s’est amassé en quelques mains privilégiées des fortunes colossales ; de l’autre, malgré la bienveillance de patrons doux et humains, le rachitisme et la phtisie ont décimé une population vouée à toutes les misères physiques et morales. Les enfants, les jeunes filles, la femme ont été successivement saisis par l’engrenage de l’usine et voués à un travail contre nature. Le jour ne suffit pas et les fabriques qui gagnent le plus, la filature de laine, ont des équipes de nuit pour ne pas laisser chômer leur matériel. Dans ces conditions, la vie de famille et les mœurs d’autrefois n’existent plus. (C’est vrai !).
Les maîtres de forges, dont l’industrie séculaire et toute paternelle faisait vivre des populations modèles, ont aujourd’hui éteint leurs hauts-fourneaux et leurs feux pour faire place à trois ou quatre gigantesques compagnies qui inondent la France de leurs produits et entre lesquelles flotte une masse ouvrière détachée du sol et devenue nomade.
Il en est de même du commerce, et vous toutes, mesdames, sans pitié pour les milliers de petits marchands que vous condamnez à mourir de faim, vous assiégez du matin au soir deux ou trois grands magasins qui ont eu le talent de vous charmer. Au lieu de ménages vivant heureux à leur modeste comptoir et élevant leurs enfants sous leurs yeux, ce sont des foules d’employés qui se connaissent à peine ou qui se connaissent trop, et qui se succèdent à la hâte dans un service qui les exténue. Tenez ! Je voyageais récemment avec le directeur chargé de recruter le personnel d’un de ces immenses bazars. Il me disait qu’il en renouvelait près de la moitié tous les ans, et lui-même était tombé malade sous le poids de ce rocher de Sisyphe.
Que dire de la grande industrie des chemins de fer, comptant 200 000 employés qui ne connaissent plus ni dimanches ni fêtes, ni jour ni nuit, et qu’on appelle avec raison les serfs des voies ferrées ?
Ainsi, tout est entraîné par ce tourbillon formidable dans lequel l’homme n’est plus qu’un grain de poussière isolé de ses semblables, incertain de son lendemain. Déjà le quart de la nation, neuf millions de Français, a quitté les champs pour vivre au jour le jour du travail industriel. Bientôt ce sera le tour de l’agriculture, qui ne pourra lutter que par les machines contre la concurrence étrangère. (Applaudissements).
Voilà les fruits de la liberté illimitée dans le siècle le plus savant et le plus riche qui se soit jamais vu : à côté de l’or qu’on remue à la pelle et d’un luxe babylonien, des millions de prolétaires, les uns qui dépensent avec imprévoyance de gros salaires gagnés facilement, d’autres qui s’usent à un labeur excessif allant jusqu’à dix-huit heures par jour, d’autres enfin qui manquent de travail ou que les accidents, la maladie et la vieillesse ont réduits à l’indigence.
Face au libéralisme, la tentation socialiste
Le sentiment chrétien, on l’a arraché de tous ces cœurs ; on leur a fait croire que, pour eux, le prêtre était l’ennemi héréditaire, la vie future une invention pour les effrayer, Dieu une machine de guerre dressée contre eux. Faut-il s’étonner s’il passe dans leur cerveau troublé des frémissements de colère et d’indignation, dans leurs bras nerveux, des envies de tout briser, et si par moments il sort de leurs poitrines des murmures qui font trembler le monde ? De là le socialisme sous ses formes diverses, c’est-à-dire le désir de s’unir et de s’associer pour être moins malheureux.
Chez les plus raisonnables naît la pensée de résoudre le problème par leurs propres efforts. Il y a quelques jours, un ouvrier me communiquait des statuts fort curieux rédigés par un de ses camarades pour le triomphe du progrès et l’établissement de l’union sociale. En voici le résumé.
Les grands conspirateurs, les francs-maçons du siècle dernier, n’étaient que des industriels, des commerçants, des bourgeois, qui ont renversé l’aristocratie à leur profit et qui ont pris sa place. Traités par eux comme des bêtes de somme, nous ne recevons que le quart du produit de notre travail. Les trois autres quarts sont pour le capitaliste. Ne sachant pas unir nos forces et notre dévouement, nous restons les esclaves de ces barbares, qui ramassent dans leurs coffres-forts nos sueurs fondues en pièces de monnaie, qui font imprimer tous les jours des milliers de journaux en leur faveur, et qui nomment des sénateurs et des députés pour s’occuper de leurs intérêts. Organisons une grande société de progrès, gérée par nos délégués, qui sera la mère des ouvriers et qui bientôt deviendra seule capitaliste. Cette société fixera le prix des marchandises, le prix du travail, et elle alimentera sur ses bénéfices la caisse des retraites, la caisse des malades et des blessés, la caisse des parents trop chargés d’enfants.
Cette pensée, quelque peu chimérique, essaie de se réaliser, à l’heure où je vous parle, à Stockholm. Dans l’espace d’une année, un ami des classes laborieuses, un certain M. Smith, a organisé 24 cercles de 1 000 ouvriers chacun qui font la cuisine en commun avec une économie considérable, qui achètent des étoffes et font confectionner des vêtements, qui louent des maisons pour les sous-louer aux membres de l’association et qui, sur leurs bénéfices, espèrent fonder une caisse de retraite et de secours en cas de chômage. Cette expérience est intéressante à plus d’un titre ; mais elle ne saurait durer en dehors de l’esprit chrétien, seul capable de maintenir l’union des cœurs et l’accord des volontés. Aussi, comptant peu sur leur succès personnel, la tentation naturelle et presque générale des socialistes est-elle d’invoquer le secours de l’État et de réaliser par la force, par la loi, par l’emploi des ressources du budget, une nouvelle et plus juste répartition des richesses. Sous ce rapport, il n’y a entre eux que des nuances. Ceux qui ne sont pas encore au pouvoir aspirent à s’en emparer et, pour y parvenir, promettent au peuple « l’expropriation générale du capitalisme financier et industriel, l’appropriation nationale des moyens de production, qui doivent être repris par la collectivité et rester en sa main une propriété indivise et inaliénable ».
Ceux qui sont au pouvoir, comme M. de Bismarck, et ce ne sont pas les moins dangereux, proclament le droit au travail et déclarent que c’est « à l’État de procurer du travail aux ouvriers, de leur assurer des soins quand ils seront malades, et d’entretenir les vieillards. Si l’État, dit-il, fait ainsi un peu de socialisme, les chefs socialistes feront moins de recrues et seront bientôt réduits à l’impuissance ».
Savez-vous qui a tenu tête au terrible chancelier, qui a démasqué le péril de sa nouvelle politique, qui a fait jeter les caisses d’assurance centralisées et subventionnées par l’État ? Je suis heureux et fier de le dire, c’est un prêtre alsacien, envoyé à Berlin comme député par les Alsaciens fidèles au souvenir de la France. Connaissant mieux que personne le socialisme, dont il a écrit l’histoire, et les besoins des ouvriers, dont il est à la fois le représentant et l’apôtre, M. Winterer n’est pas seulement un homme de doctrine, il passe sa vie dans la pratique à défendre victorieusement la grande paroisse industrielle de Mulhouse contre l’invasion de l’impiété et des utopies révolutionnaires françaises ou germaniques. (Vifs applaudissements).
Grâce à lui, au lieu de grèves ou de congrès anarchistes, on voit à Mulhouse des communions de cinq à six mille hommes du peuple et un cercle de mille jeunes ouvriers. Il aime les travailleurs et en est aimé, et c’est en leur nom qu’il a pu repousser les présents du chancelier et déclarer à la tribune de Berlin que :
les assurances ouvrières ne sont que des palliatifs, si l’on continue à étouffer la foi religieuse ; qu’on ne peut améliorer d’une manière durable le sort des classes laborieuses qu’avec le concours de l’Église, que l’omnipotence du gouvernement, concentrant dans ses mains toute la force vive de la nation, c’est au fond la doctrine du socialisme révolutionnaire, et que l’État, selon M. de Bismarck, c’est en réalité l’État de Bebel et des autres anarchistes.
Le vrai rôle de l’État
Qu’y a-t-il donc à faire ? Et d’abord, dans une société chrétienne, le pouvoir civil a sa mission, qui ne doit pas être exagérée, mais qu’il ne faut par lui contester et qui consiste surtout à réprimer les crimes, les abus criants de la force et de la richesse, à encourager la liberté du bien, l’essor de la charité et du dévouement, la libre expansion des associations chrétiennes et le paisible développement du travail national.
C’est à l’État ou à la loi, dût-on me taxer de socialiste, d’assurer à l’ouvrier la liberté primordiale du dimanche, de limiter le travail à six jours par semaine ou à un nombre d’heures qui n’excède pas les forces humaines. (Bravos répétés).
C’est à l’État ou à la loi de veiller spécialement sur les enfants, les jeunes filles et les femmes, de leur interdire le travail de nuit, d’exiger, là où elle est possible, la séparation des sexes, de fermer les ateliers malsains, ou de ne les ouvrir qu’un temps assez court pour qu’ils restent inoffensifs.
C’est à l’État ou à la loi de favoriser l’accord du patron et des ouvriers, d’accorder des droits politiques et une représentation spéciale aux ouvriers qui se seront honorés par leurs économies individuelles ou corporatives et qui auront formé entre eux des associations durables.
Enfin, c’est à l’État de protéger par des tarifs équitables contre la concurrence de pays privilégiés ceux qui ne veulent pas émigrer, qui veulent, en dépit des lois économiques, continuer à vivre dans notre vieille France, à cultiver la terre de leur aïeux, à faire partie de la grande nation catholique. (Applaudissements).
L’État ne peut remplacer l’Église
Voilà pour l’État une mission raisonnable ; mais, quand il sort de ses attributions et usurpe le rôle propre à l’Église et le rôle réservé à l’initiative privée ; quand il prétend guérir, à lui seul, les maux de la société, remplacer les parents et les patrons, élever les enfants, diriger le travail, fixer le salaire, répartir la richesse, assister les pauvres, les malades et les vieillards, et que l’État est aux mains d’une secte impie, de quelques francs-maçons ennemis déclarés de la religion, alors on arrive à la plus monstrueuse, à la plus ruineuse, à la plus dure des tyrannies. (Nouveaux applaudissements).
Voyez ce qu’est déjà aujourd’hui ce gouvernement qui met au service de sa passion, de son fanatisme anti-religieux, un budget de quatre milliards, et le zèle ou la timidité d’un million de fonctionnaires ; un gouvernement qui prétend s’emparer de l’éducation de toute la jeunesse et façonner les âmes à son image. Quelle est la famille qui aujourd’hui n’est pas atteinte et circonvenue par les agents de l’État ! Au temps d’élection, ne voyons-nous pas le pauvre peuple souverain harcelé par l’instituteur qui le menace de la loi du 28 mars [34] ? Par l’agent des douanes, des contributions indirectes ou des chemins vicinaux, qui lui dresse procès-verbal pour ménager au candidat officiel l’occasion d’exercer son droit de grâce ? Que dire de la persécution exercée, sous le masque de l’assistance, sur l’indigent et sur le mourant ? (Bravos).
Et, que serait-ce le jour où ce même gouvernement serait maître des chemins de fer, des transports, du grand commerce et de la grande industrie ? Alors littéralement on ne pourrait plus vivre, on ne pourrait plus acheter ni vendre sans porter au front le signe de la bête. Ce signe, je l’ai vu dans un voyage dans l’Ouest, et j’en ai frémi ; c’était une casquette d’employé de chemin de fer portant ce mot : État. Oui, l’État, c’est le monstre qui prétend remplacer Dieu et auquel il faut barrer la route. Mais il n’y a pour cela qu’un moyen : c’est de répondre à l’appel de Léon XIII, c’est de nous occuper des questions sociales et des œuvres ouvrières, c’est de rendre la vie du travailleur plus facile et plus heureuse, et de compenser par une plus grande somme de christianisme les misères que l’industrie moderne traîne à sa suite. (Vifs applaudissements).
Il ne faut pas nous y tromper, la tâche n’est pas facile.
De même qu’un mauvais gouvernement ne tombe pas tout seul et que, pour en être délivré, il faut en mériter, en vouloir, en fonder un meilleur, de même un mauvais régime social ne s’améliore pas tout seul, et il faut, chacun dans notre sphère, en vouloir et en fonder un plus équitable, à la sueur de notre front.
Le problème est, avant tout, un problème moral ; nous aurions beau doubler ou tripler les salaires de l’ouvrier, il ne sera ni plus heureux ni plus libre, s’il n’est pas chrétien et s’il ne trouve pas sur sa route des apôtres se dévouant pleinement à lui. Les laïques peuvent être d’excellents auxiliaires pour les œuvres ouvrières, mais ils ne peuvent en être l’âme et la vie. Pour cela, il faut des prêtres ou des religieux, des hommes ayant fait le triple vœu de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, pour se donner aux ouvriers. Aussi, nous espérons qu’à l’appel de Léon XIII et sous la direction de l’épiscopat qu’il y convie, un certain nombre de prêtres se sentiront la vocation sublime et souverainement nécessaire à l’apostolat des prolétaires.
Ensuite, c’est à nous tous de faire cesser la froideur glaciale, l’impitoyable indifférence des affaires modernes. C’est à nous de veiller à ce que, jusque dans les moindres détails, nos revenus soient acquis et dépensés chrétiennement. C’est à nous de voir individuellement, d’aimer les ouvriers, les employés, les débitants qui sont en rapport avec nous, et, en échange des services qu’ils nous rendent, de travailler à leur progrès moral et matériel. C’est à nous de leur faire connaître et goûter la vraie liberté, la vraie égalité, la vraie fraternité. (Applaudissements).
Vraie liberté, vraie égalité, vraie fraternité
Il n’y a de liberté pour l’ouvrier que par l’économie, qui assure son lendemain, qui en fait un homme indépendant ; et le premier fruit de son économie, le premier signe de sa liberté, c’est de pouvoir se reposer le septième jour. Assurons-nous le repos sacré du dimanche à tous ceux qui dépendent de nous ? Où sont les actionnaires des grandes compagnies de chemins de fer qui, dans leurs assemblées générales, ont réclamé, sans se lasser, le repos du dimanche pour les innombrables employés qui leur procurent leurs dividendes ? Où sont les administrateurs qui ont demandé, exigé cette réforme ? Où sont les simples citoyens qui, comme on l’a fait en Angleterre, renoncent à l’ennui de lire perpétuellement des livres et des journaux, et demandent pour les facteurs de la poste un jour de repos par semaine ? Il nous reste beaucoup, je dirai tout à faire, pour assurer à l’ouvrier cette liberté primordiale que l’indifférence et l’impiété foulent aux pieds et sans laquelle l’employé le mieux payé n’est qu’un esclave.
La vraie égalité, l’Église nous l’a donnée dans la famille chrétienne, dans les joies de la famille que l’ouvrier peut goûter dans sa mansarde, aussi bien que le riche dans ses palais. Oui, l’ouvrier a eu jusqu’à présent, comme nous, une compagne de ses bons et de ses mauvais jours, qui faisait la vie et l’honneur de son foyer. Il a eu des enfants qui étaient à lui, dont il avait le droit d’être fier et qu’il pouvait élever et former à son image.
Aujourd’hui, sa femme et ses enfants courent un double péril. D’un côté, les francs-maçons prétendent lui prendre sa femme par le divorce, qui est une prime à l’adultère, ses enfants par l’enseignement obligatoire et laïque. D’un autre côté, l’industrie éloigne la femme de son foyer et abuse de la faiblesse de l’enfance. Défendons contre des législateurs tyranniques et contre des machines sans pitié la famille de l’ouvrier, car elle constitue pour lui la véritable égalité. (Vifs applaudissements).
Enfin, gardons-lui la fraternité, la fraternité des Frères et des Sœurs, qui, dans nos belles congrégations charitables, sont le grand service gratuit du peuple et qui sont appelés à jouer un rôle important dans l’organisation chrétienne de la société ; la fraternité des patrons chrétiens qui traitent le travailleur comme un membre de leur famille, avec une tendre et ingénieuse sollicitude ; enfin la fraternité des ouvriers entre eux, sachant unir leurs forces et leur dévouement à rétablir le vieux lien, la douce intimité, la puissance respectable de l’association chrétienne.
La solution catholique
Quand M. de Bismarck nous somme de faire du socialisme d’État, il ne sait pas quel secret merveilleux nous possédons dans les pays catholiques, le secret de la charité.
Il juge les choses au point de vue protestant de Henri VIII. Après avoir supprimé les couvents, ce roi réformateur ne sut que faire des pauvres qu’ils nourrissaient, et il ordonna que tous les mendiants seraient pendus. Mais comme les potences de la Grande-Bretagne n’y auraient pas suffi, il imagina bientôt l’assistance de l’État, la taxe des pauvres et les effroyables workhouses, ou maisons de travail forcé, qui ont été pendant deux siècles la honte de l’Angleterre et que nos infirmiers laïques ne seraient que trop disposés à imiter. Grâce à Dieu, nous n’avons pas besoin de la triste ressource de l’assistance légale, et l’on trouvera toujours en France des milliers de religieuses pour soigner et soulager toute les infortunes, ou être la mère des orphelins, la petite sœur des pauvres et la consolatrice des mourants. (Applaudissements prolongés).
Puis, que de choses à faire, à l’exemple de M. Harmel, pour le patron, pour l’industrie, pour l’ingénieur chrétien. Et, dans nos villes comme dans nos usines, quelle belle œuvre que de relever et d’approprier aux besoins du temps présent l’ancienne famille corporative. D’admirables architectes ont su restaurer nos cathédrales du Moyen Age ; sachons restaurer de même ces monuments vivants que forment entre eux nos ouvriers français.
Je le sais, sur ce point il y a des nuances entre les catholiques allemands et les catholiques français. Au-delà du Rhin, on ne craint pas de demander davantage à la loi, de mettre des bornes à la liberté individuelle. En France, sauf de rares exceptions, on a été élevé à l’école de Jean-Baptiste Say et de Bastiat [35], et l’on a peur de toucher à la liberté. Permettez-moi de me placer, pour juger la question, sur un terrain de conciliation et de le trouver encore en Alsace.
A Mulhouse, que je vous ai souvent cité ce soir, l’action chrétienne est complète et les inventions de la charité ne font pas défaut. Il y a là un apôtre comme j’en souhaiterais un à tous nos grands centres industriels, et une population qui obéit à sa voix. Et pourtant, là aussi, quoi qu’on ait fait, il reste beaucoup à faire pour améliorer le sort de l’ouvrier, pour réaliser l’organisation chrétienne du travail. Je n’hésite donc pas à dire que le problème n’est résolu nulle part, que, pour y parvenir, ce n’est pas trop de l’accord de toutes les forces vives, de toutes les bonnes volontés. L’État doit agir, mais dans les limites que j’ai tracées plus haut. L’Église s’est peu occupée, jusqu’à présent, d’un mouvement opéré sans elle et contre elle. Il est temps qu’elle en reprenne la direction et qu’elle devienne le trait d’union des patrons et des ouvriers. On a beaucoup parlé de la séparation désastreuse de l’Église et de l’État. Il est temps de faire cesser la séparation non moins fatale de l’Église et des affaires, de l’Église et de l’industrie moderne. La République fait banqueroute aux ouvriers. Le christianisme a pris envers eux des engagements séculaires et il doit être prêt à les tenir. (Applaudissements).
En dehors de cette union nécessaire de l’Église, de l’État et de la société, les souffrances matérielles et morales de la classe ouvrière la conduisent fatalement au socialisme, et le socialisme trouve sa forme naturelle et nécessaire dans l’intervention toute puissante de l’État. Mais cette intervention serait la fin de toute liberté, de toute égalité, de toute fraternité. Au lieu de l’économie qui assure l’indépendance de l’ouvrier, l’État, souverainement incompétent en affaires, ne lui donnera que la misère. Aussi impuissant à fonder et à multiplier les familles qu’à faire naître la richesse, l’État ne fera qu’augmenter par son instruction sans Dieu le désordre des mœurs, la corruption précoce de l’enfance et la dépopulation, qui affecte particulièrement les départements les moins chrétiens. Enfin, l’État, incapable de nous donner la paix sociale, remplace la charité par la haine des classes, par la haine des pauvres contre les riches et, sous la triple impulsion de la misère, de la dépravation et de la haine, l’État-dieu nous mène à une guerre sociale plus redoutable que celle de 1793. Il ne faut ni nous dissimuler l’étendue, l’imminence du péril, ni perdre confiance dans les moyens que nous avons de l’éviter.
Il y a bientôt un siècle qu’une assemblée criminelle, sous l’empire de la colère ou de la peur, assassinait légalement le meilleur des rois. Elle croyait détruire à jamais la royauté ; elle ne faisait que la sacrer dans le sang pour l’avenir et le salut de la France. Aujourd’hui, des législateurs peut-être plus coupables, travaillent lentement et sûrement, par la loi du 28 mars et par le socialisme d’État, à étouffer, à tuer, à assassiner l’âme du peuple français. Mais ils ne réussiront pas non plus, parce que leur pensée est à la fois anti-chrétienne et anti-française. (Applaudissements prolongés). C’est une pensée prussienne destinée au triomphe de la Prusse. Dès le début, un franc-maçon prussien, le docteur Friedberg, a dressé le plan de la persécution religieuse, de la séparation progressive de l’Église et de l’État, que notre président nous a peinte mardi d’une façon si saisissante. Voici comment un autre franc-maçon prussien, M. Bluntschli, indique le but final de l’entreprise.
L’État, selon nous, est un organisme vivant absolument indépendant de toute notion religieuse et de toute fin surnaturelle, affranchissant l’école et la science de l’autorité religieuse, absorbant les petits États que leur dimension rend peu sympathiques et ridicules, adoptant la forme impériale qui signifie quelque chose de plus puissant que la forme royale, et préparant la domination militaire des Allemands sur la race latine.
Je le répète, ce complot maçonnique et prussien ne réussira pas. Dieu protège son Église et Dieu protège la France. Soyons dignes de l’Église, soyons dignes de la France, et Dieu ne nous abandonnera pas. (Double salve d’applaudissements).
*
— IV —
Un programme scolaire pour les catholiques
(Discours prononcé par Émile Keller à la 14e Assemblée des Catholiques, le 30 mai 1885.)
Monseigneur,
Mesdames,
Messieurs,
De toutes les questions traitées dans nos congrès, celle de l’éducation reste la plus importante. En effet, le monopole de l’éducation est, comme l’a dit Léon XIII, l’arme que nos ennemis ont choisie pour façonner la France à la servitude, la dominer et l’exploiter à leur fantaisie. Par suite, c’est dans la lutte entre l’enseignement chrétien et l’enseignement sans Dieu que se jouent l’âme des jeunes générations et l’avenir de la patrie.
Affirmation totale ou négation totale
Cette lutte (et il ne faut pas nous en plaindre, si nous savons être à la hauteur du péril), cette lutte est plus grandiose, plus décisive que jamais. La logique de l’erreur a conduit nos ennemis à la négation totale, et s’ils restaient les maîtres de l’éducation française, ce serait la ruine totale de toute richesse, de toute famille, de toute société.
En d’autres temps, on s’arrêtait encore à des vérités diminuées, sur lesquelles le monde vivait. Aujourd’hui, c’en est fait des religions et des philosophies humaines, qui ne résistent plus au vent dissolvant de la critique. En Angleterre et en Allemagne, les temples protestants sont déserts, parce que la foi n’y amène plus personne. En Russie, le schisme est condamné à l’impuissance par l’abaissement de son clergé, séparé de Rome, et le nihilisme envahit les classes intelligentes. Enfin, chez nous, nos pauvres spiritualistes, délaissés et bafoués, ne trouvent plus de sympathie et de consolation que dans nos rangs.
Nous assistons ainsi à un effondrement de toutes les croyances, et au milieu de ces ruines le catholicisme seul reste debout, en face du matérialisme. Il reste debout, partout vivant, partout persécuté, partout nécessaire. En dépit de ceux qui voudraient s’en débarrasser, il ne fait qu’un avec le genre humain, dont il est le grand éducateur, dont il garde l’histoire dans ses livres, dont il occupe et passionne le présent, enfin dont il tient l’avenir, parce que seul il possède la solution des grands problèmes qui préoccupent l’humanité. (Applaudissements).
C’est donc à la lutte de l’affirmation totale et de la négation totale que nous assistons sur le terrain de l’éducation.
Le marteau et le tablier
La vérité totale, vous connaissez son credo immuable, ses temples et ses écoles, sa hiérarchie et son chef infaillible. Mais quel sera le credo, quels seront les temps et les chefs de la négation radicale ? En un mot, dans un pays qui ne doit plus croire à Dieu, sous quelle forme un certain nombre d’ambitieux et d’habiles pourront-ils se réunir et s’associer pour mener et exploiter les autres ? Avec son tablier grotesque et son marteau niveleur, la franc-maçonnerie a résolu ce curieux problème. (Sourires). Cherchons le sens de ce marteau et de ce tablier, car en ce monde les moindres choses ont presque toujours une signification cachée. Ainsi, Mesdames, chaque fantaisie de la mode, chaque pli de vos robes – et il y en a beaucoup de plis, aujourd’hui – a un sens philosophique et profond. (Nouveaux sourires).
Le marteau, c’est le symbole de la démolition : les francs-maçons sont les destructeurs de la religion et de la société. Quant au tablier, c’est quelque chose de plus intime et de plus mystérieux ; et comme ce secret m’a été révélé par un vieux maçon goutteux et pénitent, je vous prie de ne pas le répéter. (Hilarité). Le tablier, c’est un tablier de cuisine (sourires) ; oui, un tablier de cuisine ! Les maçons font beaucoup de dîners, et de bons dîners ; ils font bonne chère et fument des cigares exquis sur les ruines de la patrie qu’ils démolissent.
Pour eux le gouvernement de la France, comme la conquête du Tonkin, est un bon placement de père de famille.
Cette association essentiellement bourgeoise ne reçoit dans ses temples qu’un petit nombre d’initiés appelés à se partager les places et les bénéfices. Elle n’est donc pas, elle ne peut pas devenir une religion populaire ; pour tenir le peuple qu’elle entend dominer, il lui faut le pouvoir d’abord, et puis le monopole de l’éducation.
A quoi bon dépenser son argent pour le triomphe de ses propres idées et se faire battre par les catholiques sur le terrain de la liberté, de l’émulation, de la générosité ? Il vaut mieux s’emparer du pouvoir, du budget, de toutes les écoles publiques payées par l’État, et fermer les écoles de ses adversaires.
Tel est, en effet, le programme de la fameuse Ligue de l’enseignement que vous voyez à l’œuvre depuis près de vingt ans, et qui, vous le savez, ne fait qu’un avec la franc-maçonnerie. Il a fallu longtemps pour leur arracher cet aveu, et, jusqu’en 1885, elles ont vécu d’hypocrisie. C’est au Congrès de Lille, en 1885, que le fondateur de la Ligue, Jean Macé, a enfin jeté le masque et fait la déclaration suivante, que je recommande à votre attention.
L’an dernier [ô touchante sincérité !] nous affirmions encore que la Ligue n’était pas une institution politique et antireligieuse. Aujourd’hui, il n’en est plus ainsi. Aujourd’hui nous pouvons ne plus mentir, et il faut affirmer que la Ligue est bien une institution maçonnique [c’est-à-dire politique et antireligieuse], et je souhaite que la solidarité qui unit la Ligue et la franc-maçonnerie s’accentue. Oui, ce que nous faisons est une œuvre maçonnique et la Ligue est une maçonnerie extérieure.
Pour façonner la jeunesse : une maçonnerie extérieure
La Ligue de l’enseignement et la franc-maçonnerie triomphantes se vantent de gouverner la France. Dès 1884, le pasteur Steeg s’exprimait ainsi au Congrès de la Ligue, à Tours « Toute votre action patriotique et républicaine a pour but la conquête des pouvoirs publics que vous voulez utiliser pour la transformation de notre pays de France par les mœurs républicaines ». Et après avoir chanté les mérites du franc-maçon Jules Ferry, les journaux maçonniques exaltent comme un gage de progrès l’avènement du franc-maçon Brisson et du franc-maçon Floquet dont les noms sont chers à la franc-maçonnerie, et dans une réunion récente du Suprême Conseil, le franc-maçon Francolin disait : « C’est à nous de rappeler à ceux de nos frères que notre confiance a placés à la tête des affaires de la République qu’ils doivent fidélité aux principes de la franc-maçonnerie. » C’est sans doute sur ces injonctions fraternelles que nous voyons le drapeau rouge défendu le dimanche, permis le lundi ; c’est sur ces injonctions fraternelles que le gouvernement juge le moment arrivé de chasser sainte Geneviève de son église [36]. Ainsi, conquête du pouvoir et formation de générations serviles pour une éducation sans Dieu, voilà le plan de la Ligue de l’enseignement, que tant d’âmes naïves avaient encouragée à ses débuts.
Comment nos ennemis entendent-ils organiser cette maçonnerie extérieure destinée à façonner la jeunesse, et qu’avons-nous à leur opposer, voilà ce que nous allons examiner rapidement. Je ne m’arrêterai pas à l’instruction primaire, dont on vous a déjà entretenus. Je veux voir avec vous quels sont les moyens à employer en dehors de l’école (car il y a là tout un plan) pour conduire l’enfant à l’âge d’homme et l’enlacer de façon à ce qu’il ne puisse plus échapper à la tyrannie des Loges.
Nous verrons ensuite ce que les catholiques ont déjà fait et ce qu’ils doivent faire pour lutter contre le mal et pour achever l’éducation des enfants qui sortent des écoles chrétiennes.
La Ligue poursuit son but par une double voie ; d’un côté, l’enseignement civique et militaire ; de l’autre, l’enseignement professionnel ou technique.
Les « bataillons scolaires » : un embrigadement républicain
Comme son nom l’indique, l’enseignement civique et militaire a la prétention de faire des citoyens et des soldats. Et d’abord, petit garçon et petite fille doivent, au commencement et à la fin de leurs principales actions, chanter la Marseillaise, qui, pour un républicain, résume toute la musique française. (Rires). Les jours de deuil, on met la Marseillaise en mineur. (Nouveaux rires). Et c’est bien d’accord avec une république en mineur, comme celle que nous subissons, et qui n’est qu’une parodie grotesque de la première république. (Applaudissements).
Puis, après que l’écolier a appris dans les manuels civiques à mépriser Dieu, le prêtre, la religion et tout le glorieux passé de la France, et à se croire déjà un homme bien supérieur à ses parents et à ses aïeux, on lui donne un fusil, on lui apprend à manœuvrer. Le ministre de la Guerre, qui laisse nos soldats manquer d’aumôniers et de médicaments au Tonkin, trouve de l’argent pour équiper les bataillons scolaires, et il ne rougit pas d’envoyer nos généraux les passer en revue. (Nouveaux applaudissements).
De là, ces petits guerriers passeront dans les sociétés de tir et de gymnastique, qu’on désire multiplier et rendre obligatoires, où on aura soin de les réunir le dimanche de peur qu’ils ne soient tentés d’aller aux offices. Leur éducation civique sera ainsi complète bien avant que ne sonne l’heure du tirage au sort, et les journaux les plus sérieux de la république leur annoncent qu’ils pourront arriver dans les régiments avec les galons de sous-officiers, et que pour eux la durée du service pourra être singulièrement abrégée. (Rumeurs).
Qui ne voit que ces jeunes gens bouffis d’orgueil et d’indépendance seront de détestables soldats ? Ils sauront manier un fusil, c’est possible. Mais cette fausse vie militaire n’aura-t-elle pas par avance détruit en eux l’amour du devoir et de la discipline, l’obéissance patiente et silencieuse, le respect des chefs, l’abnégation et l’esprit de sacrifice, qui rend capable de supporter toutes les fatigues, toutes les privations, toutes les souffrances ? (Applaudissements).
D’autres journaux sont plus sincères en se réjouissant à la pensée qu’il y a là une jeune garde nationale destinée à défendre la république radicale, ou à proclamer la Commune. Voilà la vérité. (C’est cela ! Très bien !).
Les bataillons scolaires forment des soldats, non pour la guerre mais pour l’émeute. Les parents sensés feront bien de tenir leurs enfants en dehors de ces exercices, qui jusqu’à présent n’ont rien d’obligatoire, en dehors des sociétés de tir ou de gymnastique encouragées par les Loges.
Enseignement technique et professionnel : quasi-inexistant
Vient ensuite l’enseignement professionnel ou technique destiné à faire des ouvriers. Ici nos ennemis exhalent leurs plaintes. Ils reconnaissent les premiers qu’ils n’ont presque rien fait. Au Congrès de Reims, en 1883, l’Université, qui vit avec la Ligue dans une touchante intimité, lui envoie un de ses inspecteurs généraux, M. Salicis, pour rendre compte de sa mission officielle en Allemagne, en Autriche et en Scandinavie. En France, d’après M. Salicis, l’enseignement professionnel n’existe pas. En Allemagne, au contraire, chaque ville a son école et son musée professionnel, son école d’arts décoratifs, ses classes du soir et du dimanche pour les apprentis et les ouvriers de tous les métiers. Hambourg a 34 cours, que suivent 2 400 horlogers, peintres, menuisiers, serruriers. En Autriche, il est telle ville qui compte plus de 80 cours.
A Tours, même lamentation en 1884. En 1885, à Lille, on demande que l’enseignement manuel devienne obligatoire dans les écoles primaires, et qu’il y ait dans chaque département des maîtres ambulants de dessin et de modelage.
Pendant qu’on s’abandonne à ces rêveries, et qu’on tente çà et là de fonder quelques écoles d’apprentissage, fort insuffisantes, qu’arrive-t-il ? Les écoliers qui ont lu les manuels d’instruction civique et manœuvré dans les bataillons scolaires dédaignent absolument le travail manuel. Les patrons de Paris et des grandes villes ne trouvent plus d’apprentis. Chacun veut devenir instituteur, employé de bureau ou de commerce, manier une plume, porter une redingote, pour arriver plus tard aux hautes fonctions publiques, pour devenir, comme tant d’autres petits lettrés, député, sénateur, ministre, et qui sait ! peut-être un jour président de la république. (Rires et applaudissements).
Pendant ce temps-là, les ouvriers eux-mêmes ont perdu le goût de leur métier et leur ancienne puissance de travail. Mécontents de leur sort, ils demandent des salaires plus forts pour une journée plus courte, si bien que les ouvriers et les produits étrangers viennent partout leur faire une rude concurrence. Les terrassiers belges et les maçons italiens envahissent par milliers nos chantiers en même temps que la menuiserie et l’ébénisterie nous arrivent d’Allemagne et de Scandinavie.
La fameuse enquête de la Chambre des députés, qui n’a remédié en rien aux maux de la situation (sourires), constate qu’on a systématiquement détruit chez l’ouvrier français non seulement l’amour du travail, mais encore l’habitude de l’épargne. Les révolutionnaires ont remarqué que celui qui avait fait des économies devenait indépendant et conservateur, et cessait d’être à leur merci. (Rires). Aussi, à l’exemple de l’État, qui emprunte tous les ans par centaines de millions, l’ouvrier républicain achètera tout à crédit et n’aura jamais un centime pour les mauvais jours. S’il survient des accidents, un chômage, des maladies, c’est, lui dit-on, à l’État d’y pourvoir. Ainsi, l’éducation professionnelle et technique de la libre pensée ne vaut pas mieux que son éducation civique et militaire. Elle a abouti à la destruction progressive du travail et de l’épargne, c’est-à-dire qu’elle atteint dans sa source même la richesse du pays.
L’œuvre de l’Église
L’Église n’a pas suivi la même voie. Nous allons voir ce qu’elle a fait pour compléter l’éducation de la jeunesse, et ce qui nous reste à faire pour développer le bien commencé et réparer les fautes de nos adversaires.
A l’école déjà, l’enseignement chrétien est beaucoup plus pratique. La Société Générale d’Éducation s’est donné la tâche de lire tous les livres classiques, bons ou mauvais, destinés à former la conscience et le sens moral des enfants. Aux monstrueux manuels de la Ligue, véritable tissu de mensonges et de sottises, nous avons à opposer des chefs-d’œuvre de bon sens et de vérité, mis à la portée de toutes les intelligences.
Toutefois, il y a un chapitre à ajouter à tous les livres faits avant la guerre ; c’est un chapitre sur l’Alsace et la Lorraine. (Applaudissements). Oui, il faut faire dans nos livres classiques une place aussi grande à ces chères provinces que celle qu’elles gardent dans leur cœur à la patrie française. Et, de même qu’après 1806 les Allemands ont élevé leurs enfants dans la haine de l’ennemi héréditaire, de même nous devons apprendre à nos fils et à nos filles que la loi de la charité est suspendue vis-à-vis des Allemands, et qu’il ne nous sera permis de les aimer que quand nous aurons repris l’Alsace et la Lorraine. (Bravos ! Vifs applaudissements). Puis, pour résister aux idées fausses que l’on répand aujourd’hui dans les classes populaires, ces excellents ouvrages devraient insister davantage sur deux points : la glorification du travail manuel, tel que nos pères tenaient à honneur de le pratiquer, et l’explication de la puissance de l’épargne, qui seule fait un homme libre, sûr de son lendemain, et l’affranchit des accidents de la vie aussi bien que des séductions révolutionnaires.
A l’exemple de nos amis de Marseille, qui ont publié une excellente petite feuille ayant pour titre : Ouvriers et Employés, apprenons à nos enfants qu’un menuisier ou un serrurier gagne plus facilement sa vie et arrive plus sûrement à l’aisance qu’un employé de bureau. (Très bien !).
Responsabiliser les ouvriers
Enfin, inspirons à l’ouvrier, dès ses jeunes années, l’intelligence et l’amour de l’épargne qui peut assurer sa liberté. Au lieu de lui donner de vagues notions de chimie et d’anatomie, apprenons-lui à connaître clairement et nettement les lois mathématiques qui conduisent le travailleur économe à l’aisance, ou l’imprévoyant à la ruine. Que les jeunes gens sachent qu’en mettant de côté quelques sous chaque semaine, ils peuvent assurer leur avenir. A l’exemple de l’agriculteur, qui serait condamné à mourir de faim s’il ne gardait pas pour l’hiver une partie de sa récolte, l’ouvrier doit, pour se mettre à l’abri des chômages, des accidents et des maladies, amasser un petit pécule. Avec trois ou quatre cents francs qui lui appartiendront, il pourra gagner jusqu’à mille francs par an, car il ne sera plus obligé d’acheter à crédit, bien au-dessus de leur valeur, des marchandises mauvaises, ni de payer très cher un logement malsain pour sa famille. Libre de son lendemain, il discutera les conditions de son travail et échappera aux calculs de ceux qui voudraient exploiter sa misère.
L’économie est la première source de l’indépendance de l’ouvrier : voilà ce qu’il faudrait enseigner et démontrer tous les jours dans toutes les écoles primaires. (Très bien !).
Que, non contents d’épargner pour eux-mêmes, les ouvriers mettent en commun une partie de leurs économies, pour assurer par l’association leur indépendance morale et matérielle ; que les patrons contribuent largement et fraternellement à fonder le patrimoine de la corporation, c’est là un des plus beaux développements de la liberté chrétienne. Mais quand on dit aux travailleurs qu’ils n’ont pas à penser au lendemain et que l’État doit pourvoir à leurs besoins, on les trompe et on les réduit à la condition la plus humiliante. Car c’est leur argent que l’État viendra prendre dans leurs poches pour le distribuer arbitrairement à ses privilégiés d’abord, puis à des malheureux qui seront à sa merci, qui deviendront ses esclaves, parce que, comme l’esclave antique, ils n’auront pas été capables de gouverner leur vie, ni d’assurer leur avenir.
Ainsi l’ouvrier doit être économe pour rester maître de lui-même, maître de sa famille et libre d’élever ses enfants comme il l’entend.
La première application de ce principe, c’est la rétribution scolaire que le père de famille tient à honneur de payer, quand il le peut, pour assurer une éducation chrétienne à ses enfants au lieu de les livrer à la gratuité menteuse et perfide de l’État. C’est de même au père de famille de veiller sur leur éducation professionnelle et sur leur apprentissage. Mais ici encore il rencontrera la main secourable de l’Église, qui a multiplié les institutions destinées à former des ouvriers chrétiens et capables.
Les réalisations des religieux
Si le jeune homme est placé en apprentissage, il trouvera dans les patronages, dans les œuvres de jeunesse, dans les admirables associations d’anciens élève dont on vient de vous parler en détail, un appui moral, d’honnêtes distractions et des leçons utiles. S’il n’a plus de famille, s’il est orphelin ou abandonné, il pourra être reçu, ou par les Frères de Saint-Vincent-de-Paul de Vaugirard qui ont des ateliers modèles et excellent à former des ciseleurs en bronze ; ou chez l’abbé Roussel, à Auteuil, qui a déjà recueilli plus de 6 000 petits garçons et en a fait des jardiniers, des cordonniers, des tailleurs, des menuisiers, des relieurs et surtout des imprimeurs ; ou enfin chez les Frères des Écoles chrétiennes, qui ont 967 enfants dans les Ateliers de Saint-Nicolas à Paris, 1 015 dans la succursale d’Issy, et 538 à l’école agricole d’Igny, près de Palaiseau.
A Lyon, les Frères ont fondé pour leurs meilleurs élèves une école professionnelle, dont les études durent trois ans. Il y a là des ateliers d’ajustage et de forge, de tissage pour la soie, de menuiserie, de modelage et un laboratoire de chimie.
A Saint-Étienne, une combinaison ingénieuse a permis de réaliser la même pensée à moins de frais. C’est la ville avec ses usines qui sert d’atelier, et quand l’enfant a choisi sa spécialité, les mines ou la métallurgie, le tissage de la soie ou la construction, il est placé comme ouvrier au dehors, et il ne revient plus à son école que le soir et le dimanche. Au bout de trois ans, il reçoit un brevet si l’on est content de lui. Et, en général, il ne sort de là que des ouvriers d’élite.
A Beauvais, les Frères ont fondé un Institut agronomique devenu célèbre par ses succès. Non content de faire cultiver à ses élèves un vaste domaine, le frère Eugène-Marie les conduit visiter les fermes, sucreries, distilleries, féculeries, laiteries, beurreries du voisinage. Il les mène aux foires où il choisit son bétail, à l’abattoir pour faire de l’anatomie, va à travers champs pour étudier la botanique et la géologie.
A Saint-Rémy, dans la Haute-Saône, ce sont les Frères de la société de Marie qui rivalisent avec ceux des Écoles chrétiennes, et qui dirigent, eux aussi, depuis plus de trente ans, une école pratique d’agriculture.
Pour les petites bourses, la pension descend jusqu’à 300 francs par an. On a fait là plus de 14 kilomètres de drains pour assainir la terre. Les races de bétail du pays ont été perfectionnées par la sélection ou transformées par des croisements intelligents. Toutes les machines nouvelles ont été essayées et jugées ; toutes les semences sont comparées dans de vastes champs d’expériences. Là, comme dans toutes nos écoles professionnelles chrétiennes, c’est sur la foi que s’appuie l’éducation.
Séparée de la religion, nous dit avec éloquence le fondateur de cette maison, l’instruction est le plus actif dissolvant des mœurs honnêtes et de l’ordre social. La première condition pour qu’une ferme-école soit un bienfait pour un pays, c’est celle dont la plupart des gens s’inquiètent le moins : nous voulons dire la moralité de l’éducation qu’y reçoit la jeunesse. Si les jeunes gens de la campagne prennent à l’école les manières et les opinions de la jeunesse licencieuse des grandes villes, s’ils puisent dans de mauvaises lectures des doctrines irréligieuses et perverses, des désirs passionnés et le mépris de la vie frugale et laborieuse des champs, l’instruction ne sera pour eux qu’un moyen d’exercer leur funeste influence, et la ferme-école deviendra un fléau pour les campagnes. (Applaudissements).
Ainsi, vous le voyez, l’éducation professionnelle chrétienne embrasse à la fois les arts et métiers, l’industrie et l’agriculture. Pour être complet, je ne dois pas oublier l’école Saint-Luc, à Gand, qui donne à plus de 400 jeunes gens l’instruction technique dans les arts décoratifs et l’architecture gothique. Les classes sont faites aux ouvriers par des Frères avec le concours de quelques artistes, de 6 à 8 heures du soir. L’apparition de cette école a amené l’ouverture de nombreux ateliers spéciaux, la formation d’ouvriers d’élite et le réveil de l’architecture du Moyen Age.
Les succès des Frères des écoles chrétiennes
Ces institutions et les Frères qui les dirigent ont conquis l’admiration des Anglais à l’exposition de Londres en 1884. L’enthousiasme de la presse anglaise a été unanime. Je ne vous en citerai que quelques lignes prises au hasard. Voici ce que dit le Times :
De La Salle fut certainement un homme éminent, devançant de beaucoup en fait d’éducation les idées de son temps. Il a créé une corporation enseignante d’hommes liés par les vœux de pauvreté et de chasteté et se consacrant pour la vie à l’œuvre de l’éducation. Ces Frères ont conquis partout une haute réputation comme maîtres. Leur enseignement n’a pas été surpassé par les écoles les plus avancées de l’Allemagne (realschulen), et il l’emporte incontestablement sur les meilleures écoles moyennes de notre pays. Ils ont depuis longtemps résolu le problème de l’éducation technique. En ces jours de vacances où tant d’instituteurs de province viennent visiter Londres, ils ne peuvent mieux utiliser leur temps qu’en allant passer une heure ou deux à l’exposition des Frères des Écoles chrétiennes.
Puis voici ce qu’ajoute le Journal anglais de l’éducation :
L’excellence de cet enseignement technique ne peut être mise en doute. Comment s’obtiennent des résultats si étonnants ? – Par la foi, nous répondent les Frères. En effet, ils ont depuis leur fondation adopté pour principe de ne pas chercher l’argent, les honneurs, la bonne vie, les cures, les évêchés. Ils travaillent par pur amour de leur œuvre. Pour eux, l’enseignement n’est pas un commerce, mais une vocation. Il s’ensuit que des hommes travaillant dans cet esprit inventeront ou adopteront les bonnes méthodes. Y a-t-il chez eux quelque défaut de la cuirasse ? Le pied fourchu que tout bon protestant voit dans les congrégations religieuses apparaît-il sous la robe noire du Frère ? Tout ce que nous pouvons dire, c’est que nous ne l’avons pas aperçu. (Applaudissements).
Grâce aux Frères, la voie est largement ouverte ; il ne reste plus qu’à la suivre ; il faut multiplier les écoles professionnelles et agricoles faisant des ouvriers et non des employés, glorifiant le travail manuel et non l’écritoire. Les meilleures sont celles qui laissent une grande place au travail effectif de l’atelier ou des champs, et qui se bornent à deux ou trois heures de cours par jour. A côté de ces écoles ou de ces cours, il faut encourager par-dessus tout l’esprit de corps, se manifestant soit par des associations d’anciens élèves formés par les mêmes maîtres, soit par des corporations industrielles comme celles de M. Harmel, soit des associations par corps d’État, comme l’admirable cercle des maçons et tailleurs de pierre dirigé à Paris par le R.P. Montazeau. Ce n’est que par la corporation chrétienne que nous résisterons aux affiliations révolutionnaires, aux enrôlements de l’Internationale ou des syndicats socialistes. Ce n’est que par la corporation que nous rendrons au travailleur l’amour de son travail et l’habitude de l’épargne.
Il va sans dire qu’en formant de bons ouvriers, nous ferons des citoyens libres, capables d’aimer leur pays, et de vrais soldats prêts à payer de leur personne et à verser leur sang sur tous les champs de bataille. (Bravos !).
Pour ma part, je n’apprécie pas beaucoup ceux qui paradent aux enterrements civils. J’aime mieux ceux qui exposent leur vie au Tonkin, et qui, pour se consoler des folies auxquelles on les sacrifie, envoient leurs souscriptions à l’église du Sacré-Cœur.
Nos résolutions
Continuons à combattre, à travailler, à donner sans nous décourager jamais. Si la lutte était égale, si du moins elle était libre, nous serions sûrs de vaincre nos adversaires, même en leur laissant les milliards du budget, les milliards qu’ils prennent dans nos poches pour façonner les âmes à leur fantaisie. Nous avons une arme toute puissante qu’ils nous envient, qu’ils ne nous enlèveront pas : c’est le dévouement, le dévouement qu’inspire la foi, le dévouement qui fait la Sœur de Charité et les Frères des Écoles chrétiennes. (Bravos et applaudissements).
Impuissante à nous vaincre sur le terrain de la liberté, la franc-maçonnerie ne craint pas de faire appel à la force. Non contente de nous voler par l’impôt, elle voudrait nous garrotter, nous écraser, nous détruire. La Ligue de l’enseignement réclame tous les jours la laïcisation à outrance. Les projets de loi contre les congrégations sommeilleront jusqu’au lendemain des élections. Voilà pourquoi nous devons en ce moment nous préoccuper de l’importance de nos devoirs de citoyens.
Oui, il faut les remplir, comme catholiques et comme Français, avec toute la vigueur et l’activité dont nous sommes capables.
Il est peut-être des politiques à courte vue qui trouveront nos revendications imprudentes, à l’heure du scrutin, et qui voudraient que pour les électeurs tout se bornât à une question de pot-au-feu. (Hilarité). Le pot-au-feu a son importance, et malheureusement, quand il faut choisir, on lui sacrifie souvent son honneur et sa conscience. Mais aujourd’hui les intérêts matériels, financiers, économiques, ceux de la patrie et ceux de la religion sont également mis en péril et foulés aux pieds par les libres-penseurs qui nous gouvernent. (Applaudissements).
D’ailleurs, quand on fait à l’Église une guerre implacable, qu’on veut nous prendre l’âme de nos enfants et qu’on fait la chasse à l’âme des mourants, nous ne pouvons pas garder le silence. Nos adversaires eux-mêmes ne le comprendraient pas, et si nous nous taisions, ils nous accuseraient de conspirer dans l’ombre. (Rires). Ils ont bien reproché aux Jésuites d’avoir fait le 16 mai [37]. Rien donc ne pourrait nous empêcher de dire bien haut tout ce que nous pensons. Nous n’avons rien à voiler, rien à cacher.
Nous voulons être les premiers à aimer l’enfant, à aimer l’ouvrier, les premiers à défendre et à réaliser le véritable progrès, les premiers à servir et à relever notre pays. En servant l’Église, nous servons la France ; car leurs intérêts sont inséparables et il est temps pour toutes les deux que nous nous débarrassions des maîtres qui, d’une main, gaspillent notre fortune et notre honneur et, de l’autre, étouffent notre foi et notre liberté. (Bravos et applaudissements prolongés).
La Commission d’enseignement vous propose d’adopter les vœux dont je vais donner lecture :
L’Assemblée des catholiques proteste une fois de plus contre la loi scélérate du 28 mars 1882, qui organise l’enseignement sans Dieu aux frais des contribuables. En attendant que cette loi soit rapportée, elle émet le vœu : 1°) que les écoles libres primaires, supérieures et normales, les écoles d’arts-et-métiers et les écoles d’agriculture se développent de plus en plus avec le concours des familles intéressées ; 2°) que, débarrassé des matières inutiles qui encombrent le programme officiel, l’enseignement primaire libre s’occupe surtout des devoirs envers Dieu et envers la patrie, mette en honneur le travail manuel et l’épargne, et s’applique à former des ouvriers, des cultivateurs et non des employés ; 3°) que des cours du soir soient faits dans un esprit chrétien aux apprentis et aux ouvriers des diverses professions ; 4°) que l’éducation populaire soit continuée depuis l’école jusqu’au régiment dans des associations fondées sur la foi, le patriotisme et le sentiment corporatif. (Nouveaux applaudissements).
*
— V —
Le centenaire de 1789
(Discours prononcé par Émile Keller lors de la 17e Assemblée des Catholiques, le 19 mai 1888, avant le centenaire de 1789.)
Mesdames,
Messieurs,
Nous voici arrivés au terme de notre 17e Congrès, et, en face du mal qui grandit, de la persécution sourde qui nous mine, de l’éducation sans Dieu qui forme des générations sauvages, au milieu des symptômes de décadence qui se multiplient, vous êtes peut-être tentés, comme le voyageur qui chemine depuis longtemps sans rien voir devant lui, de succomber à la fatigue et au découragement. Pourtant, ce n’est pas le moment de désespérer, car, je n’hésite pas à vous le dire, nous sommes à un instant décisif : nous voici au lendemain du jubilé sacerdotal de Léon XIII et à la veille du centenaire de 1789. (Rires et applaudissements.)
Nos ennemis vont donner à cet anniversaire un immense éclat. La Tour Eiffel, debout sur ses grandes pattes d’araignée, se revêtira de fleurs de la tête aux pieds. Autour d’elle, toutes les musiques, tous les orgues de Barbarie joueront « La Marseillaise », tous les canons tonneront, tous les tonneaux de vin s’ouvriront, tout le monde dansera, tout le monde s’embrassera. (Hilarité prolongée. Applaudissements).
Jeudi, notre président Chesnelong disait avec raison et avec éloquence que nous ne serions pas de cette fête ; mais enfin, au milieu de ces réjouissances, quelle sera notre attitude ? Que répondrons-nous aux discours, aux bravades, aux clameurs dont nous serons assourdis ? Prendrons-nous l’air contrit et humilié de vaincus qui se résignent à leur défaite séculaire ?
Non, Messieurs. Il faut accepter la tête haute et le cœur confiant ce rendez-vous, qui ne manque pas de solennité, et faire en sorte qu’il ne soit pas perdu pour le pays.
Les chirurgiens politiques ont fait sur la France les expériences les plus audacieuses et les plus variées. La France leur a donné un siècle pour réussir ; elle ne leur en donnera pas deux [38]. (Vive approbation).
On va définitivement juger l’arbre à ses fruits. L’heure est venue pour chacun de choisir entre la Révolution anti-religieuse, qui nous conduit à la ruine, et l’Église catholique, qui a fait la France et qui peut seule la relever aujourd’hui. (Vifs applaudissements).
Mais, me dira-t-on, allez-vous porter la main sur l’arche sainte de 1789, qu’il faut bien distinguer des horreurs de 1793 ? Méconnaissez-vous les incontestables bienfaits de la Révolution, et voulez-vous nous ramener à l’Ancien Régime ?
Dissipons les ambiguïtés !
Je n’éprouve aucun embarras à vous dire là-dessus toute ma pensée, car, si nous ne voulons pas revoir un nouveau 93 produit logiquement et fatalement par les mêmes erreurs, un nouveau 93 auquel nous touchons, il n’est que temps de renoncer aux équivoques, aux illusions, aux chimères ; il faut avoir le courage de sortir des lieux communs, des phrases de convention dans lesquelles on se traîne depuis si longtemps, et de dire nettement la vérité. (Très bien ! Très bien !).
Et d’abord, il est faux, absolument faux, que nous voulions revenir à l’Ancien Régime. L’Ancien Régime était hérissé d’abus que nous ne désirons nullement revoir. L’Ancien Régime avait fait à la société chrétienne, et par suite à toutes nos libertés, de profondes blessures. Par le gallicanisme, il avait séparé la France du pape, gardien suprême de l’indépendance des âmes, et du même coup il avait supprimé la liberté politique. On avait vu sur le trône, affranchi de toute loi et de tout contrôle, l’audacieuse apothéose de l’adultère, et, poursuivant l’association chrétienne sous ses formes diverses, le pouvoir civil avait proscrit à la fois les Jésuites et les corporations ouvrières. (Vive approbation et applaudissements répétés). Non, ce n’est pas là que nous voulons revenir. Puis, pour en finir avec les querelles de mots qui paraissent parfois nous diviser, quand au fond nous sommes tous d’accord, que penser du mot de « Révolution » ? Si par révolution on entend rénovation, oui, la société française du 18e siècle avait besoin de rénovation. Mais, au lieu de se faire sans Dieu et contre Dieu, il fallait que cette rénovation se fît avec Dieu et par le christianisme. De là viennent tout le malentendu et toutes les calamités déchaînées sur notre pays.
Il en est du mot révolution comme du mot réforme, bon en lui-même, puisque les meilleures institutions ne vivent qu’en se réformant continuellement. Néanmoins, l’histoire a attaché le mot de Réforme à la révolte impie qui a bouleversé l’Europe au 16e siècle. Il est probable qu’elle attachera de même le nom de révolution à l’entreprise anti-religieuse à laquelle nous assistons depuis près de cent ans. Quant à moi, c’est là le sens très réel que je lui donne aujourd’hui. (Applaudissements).
Enfin, que dirons-nous de 1789 ? Certes, nous ne sommes pas moins altérés de justice, affamés de progrès et de civilisation que nos aïeux. Nous pensons, comme eux, et Pie IX lui-même aimait à le répéter, que la liberté, l’égalité et la fraternité sont des choses excellentes et parfaites ; mais, ajoutait ce grand pape, les hommes de 1789 se sont trompés en cherchant ces biens en dehors de l’Église, qui peut seule les réaliser en ce monde.
La grande erreur : chercher le bonheur sans rédemption
Oui, c’est là qu’est la grande erreur de notre temps. Après avoir goûté pendant de longs siècles les bienfaits du christianisme, la France s’est lassée de cette rédemption progressive, mais laborieuse, qui s’arrête et qui recule dès que les vertus faiblissent, qui se fait à force de travail, de dévouement et de sacrifice, en arrosant le sol de la patrie de sa sueur et de son sang. On a cru trouver une voie plus large et plus facile en supprimant le péché originel et en proclamant l’homme bon par nature. Dès lors, plus de rédemption lente et pénible, plus d’efforts ni de sacrifices. Il n’y a qu’à laisser l’homme libre, et il retrouvera le chemin du paradis terrestre.
Nos pères l’ont cru avec une naïveté, une ardeur, une joie que nous avons peine à nous figurer aujourd’hui. Condorcet se flattait de voir « la civilisation moderne reculer indéfiniment l’époque de la mort, extirper l’ignorance, rendre inutiles les écoles et les sociétés savantes ». Que dirait-il du surmenage intellectuel auquel on condamne nos enfants ? (Rires prolongés).
Suivant lui, la prise de la Bastille avait tout à coup hâté la réalisation de ces espérances et mis un siècle de distance entre l’homme de la veille et celui du lendemain.
« Sous un gouvernement si beau, s’écriait le peintre David, la mère enfantera sans douleur. »
« Les maladies, ajoutait l’abbé Grégoire, disparaîtront par l’effet naturel d’une révolution qui, au physique comme au moral, a reconstitué l’espèce humaine. »
Quant à moi, je trouve qu’on s’enrhume encore en hiver, bien que nous soyons bientôt à un siècle de 1789. (Hilarité générale).
Qui le croirait ! Tout le monde, le roi, la noblesse, le clergé partageaient ces illusions, cet enthousiasme, cette ivresse qui allait jusqu’au délire et qu’ils devaient bientôt expier sur l’échafaud. La religion catholique, ruinée dans son dogme fondamental, n’était plus pour le bonheur des hommes qu’un instrument secondaire, dédaigné et amoindri, en attendant qu’il fût brisé. A d’autres époques, le schisme et l’hérésie avaient essayé de refaire la société avec des fragments du christianisme. Désormais, la vérité religieuse allait disparaître tout entière. On avait la prétention de s’en passer. Vous savez à quoi aboutit ce rêve coupable. En quatre ans, l’homme ainsi émancipé était devenu une bête féroce, et les transports d’allégresse, les fêtes universelles de 1789 avaient fait place à une misère noire, aux assignats, aux massacres, à la guillotine.
Sous peine de périr, il fallut bien s’arrêter. Toutefois, le pays n’était pas assez chrétien pour mesurer l’étendue de son erreur ; il se contenta d’en ajourner l’application. La Révolution anti-religieuse, restée maîtresse de la moitié du champ de bataille, fit une trêve avec l’Église, qu’elle n’avait pu ni détruire, ni remplacer, mais qu’elle poursuivait d’une haine implacable. Le Concordat rendit au clergé une liberté d’Ancien Régime habilement restreinte et diminuée par les articles organiques.
La « liberté des cultes » : moyen de persécution
Après s’être ainsi servie de la complicité de Napoléon Ier, la Révolution ne dédaigna pas d’invoquer celle des princes étrangers, qui envahirent la France en 1814, et, chose singulière, ce fut le tsar, l’autocrate concentrant dans sa main le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel le plus absolu, qui imposa à Louis XVIII le maintien de la liberté des cultes. Qu’était-ce donc que cette prétendue liberté des cultes, telle que nos ennemis la comprenaient et qu’ils la comprennent encore ? Vous vous figurez naïvement qu’il s’agit là, pour nos trente-cinq millions de catholiques et pour nos quelque cent mille protestants et israélites, que nul ne songe à persécuter, de la liberté de professer et de transmettre leurs croyances, de la liberté d’élever leurs enfants comme ils l’entendent ? C’est tout le contraire. Sous prétexte qu’il peut y avoir çà et là quelques libres-penseurs (il y en avait 81 000 de déclarés dans le recensement de 1872), l’enseignement public donné par l’État doit, pour ne froisser les convictions de personne, rester étranger à toute religion, c’est-à-dire qu’il sera libre-penseur, et l’État libre-penseur aura seul mission et pouvoir d’élever la jeunesse. Voilà l’ingénieux stratagème par lequel, même sous la Restauration, une poignée d’incrédules sont parvenus à diriger l’enseignement universitaire et à organiser, sous le nom de liberté, la domination des âmes et l’oppression des consciences. (Applaudissements répétés).
Pendant soixante ans, de 1815 à 1876, cette lutte intestine continue. Presque toujours encouragée et secondée par le pouvoir, l’incrédulité ruine partout la foi, les mœurs, la famille, la société. Bien que la main chargée de chaînes, la religion multiplie ses efforts, son apostolat, ses œuvres charitables ; elle répare les ruines à mesure qu’elles se font et verse à flots la sève chrétienne dans tous les rameaux d’une nation qu’on voudrait conduire à l’apostasie. Mais qui l’emportera de ces deux puissances ennemies et inconciliables ? Dans notre société mêlée, où chaque âme est, à des degrés divers, ballottée entre l’erreur et la vérité, à qui, de la libre-pensée ou de l’Église, faut-il attribuer les bienfaits de la civilisation moderne, et à qui demander d’achever l’œuvre commencée ?
Un instant, en 1848, la France recula devant le spectre de 93 et invoqua pour son salut la liberté de l’enseignement et la liberté des congrégations. Aujourd’hui au contraire, la Révolution anti-religieuse, dont on a oublié la misère et les crimes, a repris le pouvoir, le droit absolu d’enseigner, et elle somme le pays de se donner définitivement à elle et de renoncer à sa foi. Voilà la question qui ne comporte plus de délai ni d’ajournement, car nous devons la résoudre sous peine de périr.
Les apparences et la réalité
Au premier abord, nous sommes éblouis par le flot de science et de richesse qui déborde de toutes parts avec une abondance et un éclat que le monde n’a jamais connus. A la vue des milliards qu’on dépense, de la vapeur qui transporte les voyageurs, les flottes et les armées, de l’électricité qui se joue des distances et qui fait parvenir en un instant la pensée et la parole aux extrémités du monde, des machines qui ont partout simplifié et adouci le travail, de la puissance qui perce les montagnes, qui réunit les mers et qui retrouve dans les entrailles de la terre tous les secrets de l’histoire et de la création, l’homme est tenté de s’enorgueillir et de croire qu’il s’est réellement affranchi des suites du péché originel, qu’il peut désormais, seul et sans secours, suivre le chemin du progrès et du bonheur. Les sages qui se piquent d’impartialité daignent reconnaître que le christianisme nous a aidés à faire cette grande étape ; mais, à présent, le rôle de la religion n’est-il pas fini et est-elle autre chose pour nous qu’un souvenir respectable du passé ?
Cette illusion est excusable chez le petit journaliste ou le vétérinaire devenu tout à coup député ou ministre, chez le bourgeois enrichi qui voyage en wagon-lit sur nos chemins de fer et qui vit sans effort du travail de milliers d’ouvriers qu’il ne connaît pas. (Rire général).
Mais, quand nous examinons avec sang-froid la réalité, quand nous voyons les ressources de la civilisation, les découvertes de la science, le trop-plein de la richesse employés à préparer des guerres plus meurtrières et plus gigantesques que jamais, quand nous écoutons les plaintes de millions d’ouvriers qui usent leurs forces et leur santé dans un labeur incessant et auxquels on n’a fait, depuis un siècle, que des promesses dérisoires, nous sommes bien obligés de reconnaître que le problème du bonheur sur la terre n’a pas fait un pas, et que les souffrances d’un grand nombre contrastent douloureusement avec l’éclat du luxe et du plaisir. (Applaudissements).
De là les questions sociales dont je vous ai souvent entretenus, qui priment aujourd’hui les questions politiques et qui, si elles ne sont pas promptement résolues, vont démontrer l’impuissance et la stérilité radicale de la doctrine révolutionnaire.
Qu’a fait jusqu’à présent la libre-pensée pour l’ouvrier ? Elle a dissous ses associations, confisqué son patrimoine corporatif ; elle lui a enlevé son dimanche, c’est-à-dire son jour de repos, son jour de vie intellectuelle et morale ; elle lui prend sa femme par le divorce, ses enfants par l’école sans Dieu ; quand la maladie et la pauvreté le conduisent à l’hôpital, elle le livre à des mercenaires sans cœur et sans pitié et met tout en œuvre pour éloigner le prêtre de ses derniers moments.
Non seulement les fondations charitables qui étaient destinées à pourvoir à ses besoins ont disparu, mais il plie sous le poids d’impôts de plus en plus lourds et est astreint à un labeur croissant, pour lutter contre la concurrence étrangère. Voilà pour lui les bienfaits de la société moderne ! (Bravos répétés).
Le plan des sans-Dieu : l’État-providence
A la veille du centenaire, on voudrait pourtant faire en sa faveur un essai désespéré. A la dernière heure, on nous apporte à la hâte un amas de lois mal digérées, plus allemandes que françaises, qui prétendent organiser en un instant l’assistance légale du pauvre et pourvoir à tous les besoins de l’ouvrier, accidents, maladie, vieillesse, par des assurances obligatoires prélevées malgré lui sur son salaire. Organisées, dirigées surveillées par l’État, ces assurances ne seraient pour lui qu’une nouvelle servitude, mettant son intérêt, comme sa conscience, sous la surveillance perpétuelle du gendarme et à la merci de la secte maçonnique qui nous gouverne. (Applaudissements).
Ce n’est pas la première fois que je vous signale le plan perfide que la franc-maçonnerie prussienne a fourni à nos sectaires. Elle a compris qu’il fallait enlever deux grandes forces à l’Église, l’éducation des enfants et l’assistance de tous ceux qui souffrent. A l’école sans Dieu, elle veut ajouter l’hôpital, la maison de secours laïcisée, où le pauvre sera mal soigné par des mercenaires chèrement payés sur le produit de ses sueurs.
La charité, c’est-à-dire l’amour fraternel qui unit les enfants d’un même Dieu, était l’âme des anciennes corporations ouvrières. La charité donne tous les ans au malheureux, sous la forme la plus ingénieuse, des trésors qui ne coûtent rien à personne, et met au service gratuit du peuple des milliers de Frères et de Sœurs qui n’ont d’autre ambition que de se dévouer à lui. Ne pouvant imiter ces merveilles, la libre-pensée à résolu de les supprimer ; elle veut les remplacer, comme on l’a fait dans les pays protestants, par la taxe des pauvres, froidement perçue, sur une quittance du percepteur, par les workhouses, c’est-à-dire par les maisons de travaux forcés où l’on enferme le mendiant, par des livrets d’assurance où l’homme n’est plus qu’un numéro, qu’un colis enregistré et transporté sans pitié du berceau à la tombe. (Applaudissements).
Nul égard pour les situations intéressantes. Voici un ouvrier marié qui a cinq ou six petits enfants à élever. Il n’y parviendra que par des prodiges d’économie. C’est égal, le percepteur lui fera payer chaque année, comme prime d’assurance, les 50 ou 100 francs qui lui permettraient de ne pas mourir de faim. Plus tard, cet ouvrier, dont les enfants ont grandi, rêve d’avoir, pour abriter sa vieillesse, une petite maison à lui, un jardin, un coin de terre cultivé de ses mains. Cette pensée lui est interdite. Pour lui, le monde se borne à son livret, et, à l’âge fixé par la loi, il touchera une pension de 50 c. à 1 fr. par jour. Tout cela est mathématique. Ce n’est ni catholique, ni français ! (Applaudissements).
Aussi ne serait-ce pas sans inquiétude que nous verrions quelques-uns de nos amis se lancer à la légère dans ce mouvement dangereux de l’assurance obligatoire, dont M. de Bismarck a donné le signal au-delà du Rhin. Pour trancher les graves questions qui nous préoccupent, il est commode de rêver qu’on possède un gouvernement chrétien, un gouvernement parfait, et que ce pouvoir idéal, devenu la providence de chacun, va tout régler, tout organiser pour le bonheur du peuple. Dans la réalité, nous sommes encore loin de l’État chrétien, et, le fût-il, sa mission, qu’il importe de ne pas exagérer, devrait se borner à réprimer les excès du mal, les crimes et les délits, et à encourager tous les efforts généreux et spontanés de l’initiative privée. En dehors de là, il n’y a pour les citoyens qu’une servitude humiliante, qui aux mains de la franc-maçonnerie constituerait le plus grave des périls.
Mais soyez sans crainte. Cette tentative in extremis de la Révolution aux abois se brisera à des obstacles matériels et moraux absolument insurmontables, et, dans un an comme aujourd’hui, on pourra dire que les prétendus libérateurs du genre humain se sont moqués du peuple et n’ont rien fait pour son bonheur. (Applaudissements prolongés) [39].
Aussi bien ils ont perdu l’enthousiasme et la confiance qu’emportaient leurs devanciers. Parmi ceux que je connais, – et j’en connais beaucoup –, il n’en est presque pas qui aient encore foi dans la vertu de leurs doctrines. Il n’en est plus un seul qui oserait nous proposer de supprimer l’ère chrétienne datant de Jésus-Christ, de remplacer le dimanche par le décadi, nos grands saints du calendrier par la carotte, le navet et la citrouille. (Rire général).
Pourquoi cela ? Parce qu’ils ne croient plus à la rédemption spontanée, à la terre promise, à l’Eldorado de 1789. (Bravos).
Le renouveau catholique
Pendant que nos ennemis faiblissent et qu’ils sont convaincus d’impuissance par le pouvoir sans limites qu’ils exercent à nos dépens, quels ne sont pas, au milieu même de la persécution, les progrès de la foi, de la vie, de l’unité catholiques ?
Voyez ce qu’est devenue la papauté ! Notre cher président Chesnelong revient de la fête incomparable que catholiques et dissidents, peuples et gouvernements célèbrent en l’honneur du grand pape Léon XIII. Alors qu’aux 17e et 18e siècles, l’Ancien Régime condamnait les successeurs de saint Pierre à vivre isolés et séparés de leur troupeau, les souffrances de Pie VI, de Pie VII et de Pie IX ont fait cesser l’indifférence, ont commandé l’admiration, la sympathie et le respect du monde entier. Oui, c’est notre bien-aimé Pie IX, encore vivant dans tous nos cœurs, qui a préparé par ses trente-trois ans d’adversité et de combats le beau règne de Léon XIII. Pie est un nom d’épreuve. Léon est un nom de victoire : témoin saint Léon le Grand, qui arrêta les barbares aux portes de Rome ; témoin saint Léon IX, l’Alsacien, qui affranchit le Saint-Siège de la tutelle avilissante du César germanique ; témoin Léon X, qui bâtit Saint-Pierre de Rome et qui prouva que l’Église était la mère des lettres et des beaux-arts. Il sera donné à Léon XIII de résoudre le problème menaçant suspendu depuis un siècle sur nos têtes, de nous tracer les conditions de la vraie liberté et de la vraie civilisation, et de réconcilier la société moderne avec l’Église. Et peut-être bientôt les peuples se demanderont-ils s’il ne vaudrait pas mieux le prendre pour arbitre souverain, comme désintéressé, de leurs différends, que de s’entredéchirer par des guerres fratricides engloutissant des milliers de vies humaines. Voilà le rôle grandissant d’un pape prisonnier et dépouillé de ses États, alors que nos ennemis se flattaient de voir la fin de cette autorité suprême ! (Bravos prolongés).
A l’appel de Léon XIII, les catholiques reprendront la tête de la science, de la philosophie, de l’histoire, de la législation. Aussi je salue avec joie et fierté le congrès de savants chrétiens inauguré par Mgr d’Hulst, qui vient de constater avec éclat l’accord de la science et de la foi, et qui n’est qu’un premier jalon dans une voie brillante et féconde. Je salue ce congrès de jurisconsultes dont un des membres les plus éminents, M. Lucien Brun (applaudissements), siège ici ce soir ; ce congrès qui tient régulièrement ses assises et qui assoit sur des bases inattaquables le mariage, la famille et la société, pendant que la Révolution revient au divorce et à la tyrannie païenne. (Bravos).
C’est à nos jurisconsultes de montrer que l’Église est la gardienne fidèle des principes éternels de justice et de liberté, et qu’en dépit de ceux qui travaillent à la défigurer et à la détruire, elle ne cesse de les défendre, de les mettre en lumière et d’en réaliser l’application.
Puis, à côté de l’expansion de la science et de la doctrine, comment ne pas nous réjouir de cette magnifique floraison d’œuvres charitables, de congrégations religieuses organisées pour le service gratuit du peuple, pour l’éducation des enfants, le soin des malades, des vieillards et de toutes les misères ! Nos chers saints Français, saint Vincent de Paul et le bienheureux Jean de la Salle, avaient déposé, il y a deux siècles, la semence de ces œuvres fécondes ; mais, sous le ciel obscur et froid de l’Ancien Régime, elles s’étaient peu développées. La Révolution est venue leur donner un essor inattendu. Dès 1793, le sang des martyrs les a arrosées et multipliées, et aujourd’hui, malgré la persécution, elles sont par leur nombre et leur variété la gloire de la France. (Applaudissements).
La liberté d’association
C’est à elles et non à l’État qu’il appartient de résoudre la question sociale. C’est à leur exemple et avec leur appui que les ouvriers retrouveront le secret de l’association, indispensable aux faibles et aux petits pour lutter contre les difficultés de la vie. La liberté d’association, voilà ce qu’il nous reste à demander sans relâche et à obtenir, pour assurer l’émancipation de l’ouvrier et pour couronner les conquêtes du 19e siècle. Désormais, l’autorité du pape est incontestée, et, en se groupant étroitement autour de lui, les catholiques sentent qu’ils possèdent la liberté de leurs âmes. Désormais, au nom de l’indépendance des consciences, nous exigeons la liberté de l’enseignement, qui assure au père de famille, riche ou pauvre, le droit de transmettre sa foi à ses enfants. A la liberté du citoyen chrétien, à l’égalité du foyer chrétien, il nous reste encore à ajouter la fraternité de l’association chrétienne. Qu’on cesse de l’entraver, de l’étouffer, de la proscrire, et avant la fin du siècle elle aura reconstitué, dans toute la France, le patrimoine corporatif de l’ouvrier et les fondations destinés à pourvoir à tous les besoins du pauvre. Ce ne sera pas l’effet de la contrainte légale et de l’assurance obligatoire ; ce sera le fruit spontané de la fraternité catholique ! (Bravos prolongés) [40].
Aussi, je n’hésite pas à le dire, demandons par tous les moyens en notre pouvoir la liberté d’association, et demandons-la pour tous, certains qu’elle profitera surtout au bien. Je le sais, il est des esprits timides que le mot de liberté effraie et qui voient dans les associations un grand péril politique et social. Je leur répondrai que les entraves légales n’ont paralysé que les bonnes associations et qu’elles n’ont empêché en rien l’expansion et le triomphe des mauvaises. Du reste, il ne peut être question d’autoriser les sociétés secrètes : la première condition pour qu’une association soit permise, c’est la publicité de son existence et de ses statuts. Tout ce qui se cache est justement suspect. En second lieu, la loi ne peut manquer de frapper et de dissoudre les associations dont le but serait immoral ou qui se rendraient coupables de crime ou de délit. Mais, à côté de ces précautions indispensables, l’association comme l’enseignement porte en elle-même un correctif salutaire. La liberté de l’enseignement est sans inconvénients, parce que le père de famille a un instinct invincible qui lui fait préférer une école chrétienne à une école impie. De même, la liberté d’association offre peu de dangers, parce que l’association vit de sacrifice et d’abnégation, et qu’en dehors de la foi catholique, qui enseigne et réalise le dévouement poussé jusqu’à l’héroïsme, l’égoïsme si profondément enraciné dans notre nature empêche, entrave ou dissout promptement toute union des hommes entre eux. Ainsi, qu’on nous donne la liberté d’association, et nous nous chargerons de résoudre la question sociale. (Applaudissements répétés).
Un peu de virilité et nous aurons la victoire !
L’heure est solennelle, l’heure est décisive. Nous mettons la Révolution anti-religieuse, qui n’a plus foi en elle-même et qui va célébrer le centenaire de son impuissance, au défi de rien faire pour le pauvre et pour l’ouvrier, au défi de nous remplacer, au défi de nous détruire. Au fond, nous ne nous plaignons pas de l’immense secousse qu’elle a produite dans le monde. Nous partageons l’ardent désir de progrès, de justice pour tous, de liberté, d’égalité, de fraternité qui dévorait nos pères de 1789, et qui reste l’honneur de notre temps. Mais nous voulons ces biens en réalité et non en phrases creuses et mensongères. Nous voulons ces biens, et nous nous engageons à les donner à notre pays. Pour cela, nous ne demandons qu’une chose : la liberté ! La liberté de l’Église et de son chef, la liberté de l’enseignement, la liberté de l’association et du dévouement chrétien. Nous sommes prêts ; car au milieu de la persécution, notre foi s’est raffermie, nos œuvres se sont multipliées, nos forces ont grandi, et nous terminons avec joie et avec confiance ce siècle de luttes et d’épreuves.
Au dernier moment, le monstre essaiera sans doute de maintenir un pouvoir expirant, par la violence et la terreur ; c’est dans ses traditions. Mais j’aime à croire que nous saurons nous défendre et que nous ne voudrons pas recommencer indéfiniment le rôle de victimes. Un peu de virilité, et nous aurons la victoire ; la victoire, non par la baguette de quelque magicien devenu tout à coup populaire et nous sauvant sans aucun effort de notre part [41], mais comme récompense chèrement achetée de nos combats et de nos sacrifices. (Rires et bravos) [42].
La Révolution, convaincue d’impuissance et la liberté conquise, ce ne sera pas l’Eldorado rêvé par nos adversaires ; ce ne sera pas la fin de nos travaux, de nos difficultés, de nos combats, car le repos n’est pas de ce monde. Mais ce sera un champ nouveau ouvert à l’activité, à l’apostolat, au dévouement chrétien. Ce sera une nouvelle étape dans la carrière du progrès, un beau triomphe pour l’Église et le relèvement, le salut de notre chère patrie. (Bravos répétés. Triple salve d’applaudissements).
*
— VI —
Vingt-cinq ans de combats
pour l’école catholique
(En mars 1895, lors du 25e anniversaire de la Société Générale d’Éducation et d’Enseignement, Émile Keller en résuma ainsi les 25 ans d’activité :)
C'est pour combattre le programme et les menées de la Ligue maçonnique qu ’en face d’elle se fonda, au commencement de 1868, la Société Générale d’Éducation et d’Enseignement, destinée, d’après ses statuts, à travailler à la propagation et au perfectionnement de l’instruction fondée sur l’éducation religieuse. C’était la thèse chrétienne, libérale [43] et patriotique de la liberté de l’enseignement, du droit des pères de famille et de la mission de l’Église opposée à la thèse césarienne, impie et toute germanique, de la domination de l’État sur les âmes.
Cette grande cause, ainsi posée dans toute son ampleur, groupa sur-le-champ tous les noms chers aux catholiques.
D’une main, la jeune Société luttait contre la Ligue de l’enseignement et commençait un pétitionnement populaire contre la gratuité et l’obligation ; de l’autre, elle réunissait quarante mille signatures pour réclamer au Parlement la liberté de l’enseignement supérieur, préparait un projet de loi sur ce sujet, et préludait à la création d’une université catholique.
Vinrent les désastres de 1870 et 1871, qui n’amenèrent pas seulement le démembrement de la patrie française, mais qui préparèrent en France le triomphe des idées maçonniques allemandes, le règne dans la presse et dans la politique, comme dans la finance, des juifs allemands, le déchaînement d’un véritable Kulturkampf, à la façon de Bismarck. A l’Assemblée qui nous donna la liberté si longtemps désirée de l’enseignement supérieur, succéda bientôt la république anticléricale, déclarant la guerre au catholicisme, et résolue à s’emparer, lentement mais sûrement, par l’éducation, des générations à venir. Désormais, la Ligue de l’enseignement avait jeté le masque. Elle comptait dans son sein tous les hommes importants du gouvernement et leur dictait la marche à suivre pour réaliser son plan.
Dès 1879, la liberté de l’enseignement supérieur à peine accordée était restreinte et mutilée. M. Jules Ferry ouvrait le feu contre l’enseignement secondaire, en proposant, par son fameux article 7, d’en exclure les religieux ; enfin, MM. Barodet, Paul Bert et bien d’autres, déposaient à l’envi des projets d’ensemble pour confisquer la liberté de l’enseignement primaire.
Ce fut pour la Société d’Éducation et d’Enseignement le signal d’une vie nouvelle. Après avoir été un centre d’études pour l’organisation de l’enseignement supérieur, elle devient un centre de pétitionnement pour la défense de l’enseignement secondaire et réunit 1 800 000 signatures contre l’article 7, alors que la Ligue en avait trouvé à grand’peine 400 000 pour l’instruction obligatoire et laïque. Puis elle se fait le centre de la résistance des catholiques contre les lois tyranniques qui, de 1880 à 1887, excluent les prêtres et les magistrats des conseils de l’Université, les pères de famille et les conseils municipaux du choix et du contrôle des maîtres, chassent les Frères et les Sœurs des écoles publiques, le crucifix des classes, et Dieu lui-même de l’enseignement.
Depuis cette époque, notre comité du contentieux n’a pas cessé de se réunir chaque semaine. Il a été le conseil éclairé et le défenseur énergique de tous ceux qui ont cherché à échapper aux pièges, aux violences, à l’arbitraire du pouvoir, et qui ont voulu fonder et entretenir des écoles libres, ou sauver de la confiscation les biens des anciennes fondations.
Comme complément de ces consultations, nos jurisconsultes, et à leur tête notre éminent ami, M. d’Herbelot, ont publié des commentaires sur les lois, décrets et arrêtés ministériels, un traité sur la constitution des sociétés en vue de l’établissement des écoles libres, et nos architectes y ont joint un guide pratique pour la construction des bâtiments scolaires.
A cette publicité, s’ajoute celle de notre Bulletin mensuel, rendant compte de nos travaux et de tous les faits ou actes officiels qui intéressent l’enseignement, et enfin un journal pédagogique, L’Éducation, destiné, nous l’espérons, à grouper dans une union fraternelle les efforts de tous ceux qui désirent assurer la supériorité des écoles chrétiennes.
Au sein de la société, des comités spéciaux s’occupent de l ’enseignement supérieur, de l’enseignement secondaire et de l’enseignement primaire. Ce dernier, constatant que trop souvent des livres insignifiants ou mauvais pénétraient dans nos écoles, s’est donné la tâche d’examiner, à mesure qu’ils paraissent, les livres de classe et les livres de prix, et a publié un catalogue de ceux qu’il croit dignes d’être recommandés à nos amis. Tout ouvrage d’une lâche neutralité qui ne rend pas hommage à Dieu et à son Église, toute œuvre sans valeur qui n’a point de mérite scientifique ou littéraire, est proscrit sans pitié.
Enfin, sans exercer aucune autorité directe sur les comités diocésains qui doivent, dans chaque département, s’occuper des écoles chrétiennes, le Conseil de la Société est toujours à leur disposition pour les renseignements et avis dont ils ont besoin. Il les a engagés à organiser une inspection et des commissions scolaires pour visiter les classes, des examens et des certificats d’études pour les élèves, et à établir le sou des écoles et la rétribution scolaire des parents aisés, afin d’assurer des ressources permanentes et durables à l’enseignement chrétien.
Comme excellente forme de collecte, nous avons déjà signalé l’exemple donné par quelques évêques, qui demandent à tous les dizainiers de la Propagation de la Foi de réunir aussi dix cotisations d’un ou deux sous par semaine pour les écoles chrétiennes de leur diocèse. N’est-ce pas là, en effet, la Propagation de la Foi à l’intérieur, aussi urgente, aussi indispensable que celle du dehors ?
Quant à la rétribution scolaire, nous rencontrons souvent de vives résistances de la part de gens qui trouvent la gratuité plus commode pour lutter contre celle des écoles publiques. Mais l’expérience n’a fait que nous confirmer dans notre conviction bien arrêtée à cet égard. Sans doute, quand l’Église avait une pleine liberté et une surabondance de ressources, elle encourageait les fondations qui assuraient la gratuité de l’enseignement à tous les degrés, et en tout temps elle réclama cette gratuité pour les pauvres. Mais, quand la religion est persécutée et obligée de fonder des écoles libres au prix des plus grands sacrifices, c’est le devoir sacré de tous les parents aisés de prendre part aux dépenses qu’entraîne l’éducation de leurs enfants. Partout où on a ainsi fait appel à leur conscience, et où on les a conviés à la création des classes et surtout à l’entretien des maîtres, ils se sont montrés empressés et honorés d’y contribuer. A Paris comme en province, les ouvriers des paroisses les plus pauvres payent volontiers la rétribution scolaire, et, au lieu de donner le luxe d’une gratuité inutile, les paroisses riches devraient, avec l’excédent de leurs ressources, venir en aide à celles qui sont moins favorisées et qui n’ont que des locaux insuffisants.
S’il est indispensable que dans chaque diocèse une caisse commune vienne en aide aux écoles qui ne peuvent se suffire, nous avons réalisé la même pensée pour toute la France, et nous distribuons chaque année à 500 ou 600 écoles nécessiteuses les trois-quarts des ressources dont dispose notre modeste budget. Les cotisations annuelles d’environ 3 500 membres de la Société nous donnent 35 000 francs. Les dons des membres fondateurs et souscripteurs y ajoutent environ 50 000 francs, soit un budget moyen de 85 000 francs, sur lequel nous donnons plus de 60 000 francs aux écoles pauvres. Par une délicate attention, la Providence a grossi nos ressources pour notre vingt-cinquième année, et les a portées, par quelques dons extraordinaires, à près de 110 000 francs, sur lesquels nous avons donné 80 000 francs aux écoles.
Ce n’est pas 3 500, c’est 30 000 membres que nous devrions compter dans notre œuvre, qui a pour but l’éducation chrétienne, c’est-à-dire le salut et l’avenir de la jeunesse française et de la patrie tout entière. Ce n’est pas 100 000 francs, ce sont des millions que nous devrions désormais avoir à distribuer […].
Par le seul effet des lois scolaires, la laïcisation des écoles de filles s’achève à mesure que les Sœurs titulaires viennent à mourir ou à prendre leur retraite. Malgré tous nos efforts, nous ne donnons l’éducation chrétienne qu’à environ 2 millions d’enfants, c’est-à-dire au tiers seulement de la population française ; les deux autres tiers sont condamnés à un enseignement laïque, c’est-à-dire sans Dieu, qui devient de plus en plus mauvais, de plus en plus antireligieux. Sans parler de leurs projets haineux contre les écoles libres, les francs-maçons peuvent attendre tranquillement le fruit des lois déjà votées ; mais à nous, il n’est pas permis de nous endormir dans une fausse sécurité. C’est, au contraire, le moment d’être plus actifs, plus vigilants, plus généreux que jamais…
Pour continuer le combat, que nous considérons comme notre devoir de catholique et de Français, nous faisons appel à la sympathie, au concours, aux généreux sacrifices de tous ceux qui ont à cœur la cause sacrée de la liberté des âmes et l’avenir de la patrie, et nous leur répétons, en finissant, cette belle parole du cardinal Manning, à qui l’on offrait de l’argent pour bâtir une cathédrale :
Nous en poserons la première pierre le jour où il n’y aura plus dans les écoles neutres un seul enfant catholique privé, faute de ressources, du bienfait de l’éducation chrétienne.
Tant qu’en France ce but ne sera pas atteint, la société d’éducation vous tendra la main, et pensera que sa tâche n’est pas accomplie.
*
Annexe
Les idées sociales de Keller
jugées par un jésuite
(Compte-rendu par le R.P. Forbes, S.J, du livre d’Émile Keller, Questions sociales – L’Ouvrier libre [1898] [44].)
M. Keller se propose, dans ces pages, de nous intéresser au sort de l’ouvrier français et de nous dire comment on peut lui venir en aide autrement que par des chimères et par des lois injustes qui ouvriraient la porte au socialisme. Écoutons-le dans sa préface :
Ouvriers, mes amis, votre sort m’a toujours préoccupé, et, après y avoir pensé toute ma vie, je voudrais, avant de m’en aller, vous dire comment vous pouvez parvenir à l’indépendance et au bonheur que vous avez raison de chercher.
Ce petit volume, écrit d’un style chaud et entraînant, n’a rien de banal ; on sent que l’auteur, très bien informé, a profondément médité son sujet : nous nous attacherons ici à faire ressortir quelques-unes de ses idées les plus pratiques.
L’introduction nous dépeint à grands traits, d’une manière saisissante, les misères physiques et morales de l’ouvrier contemporain. Peut-être pourrait-on regretter quelques formules un peu trop générales. Ainsi, cette affirmation : « L’ouvrier qui a plus de trois enfants ne peut plus vivre de son salaire, il est à la mendicité », est-elle bien vraie ? Cela n’est certainement pas exact des verriers qui gagnent sept ou huit francs par jour, ni de beaucoup d’ouvriers de métiers des grandes villes, ni de la presque totalité des mineurs français, ni des ouvriers des chemins de fer, si ces ouvriers veulent bien ne pas tant fumer et ne pas boire tant d’alcool.
Le tableau de la vie ouvrière contemporaine n’est-il pas un peu chargé en noir ? Et dans celui de l’ouvrier, au Moyen Age, n’a-t-on pas oublié les ombres, un peu à la manière de Jansen, quand il nous décrit le 14e et le 15e siècle, en Allemagne, si beaux que la Réforme est inexplicable ? Or, il y avait des ombres, quand ce ne seraient que les règlements des corporations, faits plus en faveur des maîtres de métiers que des simples ouvriers ; les pestes et les famines si fréquentes et sans remède possible. L’ouvrier mangeait bien quand la terre produisait, les denrées, sans écoulement, valant peu de chose. Mais quand la moisson manquait, ou quand la terre était stérile, comme en maints pays dont certains panégyristes outrés de ces temps-là parlent peu, le commerce étant nul, on mourait de faim et la peste avait beau jeu : ce qui arrivait, d’ailleurs, plus d’une fois en cent ans.
Malgré cela, M. Keller a raison de dire qu’à plusieurs points de vue, l’ouvrier d’alors était plus heureux que l’ouvrier d’aujourd’hui.
Nous nous déchristianisons et nous revenons sous plus d’un rapport aux mauvais jours du paganisme romain. Fustel de Coulanges a bien décrit la cité antique : l’État maître de tout, de la vie, du bien, de la conscience du citoyen ; le travail méprisé ; le faste et la fainéantise de quelques-uns entretenus par des multitudes d’esclaves, et ceux-ci, sans famille et sans droits, traités comme des bêtes de somme ; la femme et l’enfant, esclaves absolus de l’homme au foyer qui est déshonoré par le divorce et par la polygamie : voilà la barbarie vernissée que certains auteurs vantent à outrance !
Le christianisme a substitué à l’État césarien et tyran l’État garantissant les droits de chacun, et assurant le développement des facultés de l’homme privé ou associé.
Il a promulgué l’inviolabilité de la conscience vis-à-vis de l’État et assuré cette inviolabilité par la liberté de l’Église et de ses institutions. Il a établi l’égalité et la dignité de la femme et de l’enfant vis-à-vis de l’homme, par l’unité et l’indissolubilité absolue du mariage et par l’interdiction du divorce et de la séduction. Il a détruit l’esclavage, réhabilité le travail et assis l’indépendance et la liberté du travailleur sur l’indépendance absolue de sa propriété et de son foyer, d’abord, puis sur la liberté des associations honnêtes et sur la liberté de la charité, et enfin sur l’institution du dimanche, qui est une clé de voûte de l’ordre social chrétien.
A mesure que les peuples modernes s’éloignent du christianisme, le spectre païen reparaît : l’État, insupportable tyran, qui supprime l’une après l’autre, avec l’indépendance de l’Église, pierre angulaire de la vraie liberté, toutes les garanties de dignité, d’indépendance et de bonheur, que les travailleurs avaient conquises au service du Christ. Christus liberabit vos, avait dit saint Paul, le Christ vous affranchira ! Et le Christ avait tenu à faire honneur à la prophétie de son apôtre. En apostasiant, les travailleurs perdent leurs libertés les plus précieuses, qu’on leur escamote contre la liberté très douteuse du vote politique.
Comment l’État athée tue les droits
Au lieu de protéger les droits, l’État les tue : aussi bien, ce que M. Keller appelle l’empoisonnement moral des jeunes générations y contribue puissamment. En supprimant Dieu, base de tout droit, on fait la nuit sur la genèse du devoir et des droits, on étouffe toute conscience et on facilite toute tyrannie. Parlez de liberté de conscience avec un État qui arrache au pauvre son enfant pour l’élever sans Dieu et par conséquent sans conscience ! Le riche a encore la liberté d’élever son enfant selon sa conscience et d’avoir un prêtre à son lit de mort ; le pauvre, le travailleur ne l’a plus !
Sous prétexte de liberté, l’État a enlevé aux ouvriers leur dimanche. C’est la liberté de l’ouvrier sacrifiée à la liberté des exploiteurs.
L’impôt, devenu exorbitant, injuste, nourrit des armées de parasites, fonctionnaires inutiles, subventionne une foule de fonctions qui ne sont point les fonctions de l’État, et absorbe quatre milliards sur un revenu annuel de vingt-quatre milliards. C’est, dit M. Keller, de ce chef, un poids de deux heures de travail sur la tête de chaque ouvrier. L’État mange le sixième du revenu national.
Si l’ouvrier a épargné à force de sueurs un petit avoir de trois mille francs, placés dans une petite propriété, et s’il meurt laissant un mineur, pas un sou de cette épargne n’ira à ses enfants. L’immeuble est vendu à l’encan, pour rien, et les frais dépassent le produit de la vente. N’est-ce pas abominable, et l’État n’est-il pas ici le destructeur de ce qu’il dit défendre ?
L’État sape et détruit la famille ouvrière, par le divorce (nous en sommes à 7 400 divorces par an, dont 4 000 dans la classe ouvrière, en 1896 [45]), par le mariage civil, par la tolérance de la séduction et par la liquidation de toute exploitation à la mort du père.
Protecteur né de l’hygiène, l’État cultive l’ivrognerie, dit M. Keller, multiplie les cabaretiers et ne fait rien pour enrayer l’alcoolisme, qui enlève chaque année à la classe ouvrière, par dépense directe, par folie, par journées perdues, par maladie, par suicide, la valeur de quinze cents millions. Ajoutez à cette perte un milliard gaspillé en débauches et en paris, et six cents millions consacrés au tabac, et vous aurez une idée des sommes énormes que l’État pourrait sauver aux travailleurs français, s’il prenait en main leurs intérêts ; si, par exemple, au lieu de favoriser le pari mutuel, il s’attachait à populariser l’assurance privée et spontanée. La moitié seulement ou même le quart de cette somme énorme que les ouvriers jettent au vent, consacrée à des assurances, créerait en quelques années aux ouvriers une magnifique fortune.
Protecteur né de la moralité et de l’hygiène, l’État, dit M. Keller, promène chaque année sur des chars les prêtresses de Vénus, procession hideuse, qu’on impose aux honnêtes gens et qui encombre bien autrement les rues que les processions catholiques. En revanche, il ne s’occupe pas d’arrêter les progrès d’un mal honteux qui fait plus de victimes en un an qu’une guerre désastreuse !
Tous les économistes et les politiques sérieux déclarent l’Assistance publique une institution funeste, ce qui n’empêche pas l’État de l’étendre sans cesse, tandis qu’il entrave et arrête l’essor de la charité privée le plus qu’il peut. Ne vient-il pas d’interdire aux Petites Sœurs des Pauvres de recevoir un legs de mille francs ? (Univers du dimanche 12 juin 1898).
Tandis que les peuples les plus prospères ont depuis longtemps proclamé que toute association honnête est, par droit naturel, libre de vivre et de posséder, l’État, en France, en est encore à l’ornière des légistes d’un autre âge et se montre l’ennemi d’une liberté qui, à elle seule, résoudrait les problèmes les plus ardus de la question sociale.
Comme on le voit, l’État redevenu athée atteint l’ouvrier dans sa dignité d’homme et dans la liberté de sa conscience, dans sa famille, dans sa femme, dans sa propriété, dans la stabilité de son foyer et ne remplit nullement à son égard les fonctions essentielles de protecteur et de défenseur de la moralité et de la santé publiques.
Devoirs des catholiques
Que les catholiques donc, au lieu de poursuivre, comme ils ne l’ont que trop fait, l’établissement par l’État de chimères dangereuses, comme le minimum de salaire, le règlement de la concurrence, les trois assurances forcées, l’impôt progressif, que les catholiques, dis-je, s’entendent pour ramener l’État à son véritable rôle de défenseur de la famille et de la santé de l’ouvrier.
Qu’ils comprennent que la véritable manière d’aider la classe ouvrière, c’est de restaurer le foyer chrétien, la stabilité de la petite propriété, la liberté des associations honnêtes et la liberté de la charité.
Avant tout, il faut obtenir de l’État qu’il délivre la classe ouvrière des grands fléaux qui la désolent et la tuent : le travail du dimanche, l’alcoolisme, le divorce et la séduction protégée par la loi. Il faut bien comprendre que l’ouvrier n’est libre, indépendant, heureux, prévoyant et travailleur que par l’association, par la famille et par la stabilité du foyer et de la petite propriété. C’est, comme le dit M. Keller, dans la petite propriété stable que l’ouvrier trouve le mieux ce qu’on a appelé le salaire familial.
La liberté d’association, la famille et la stabilité de la petite propriété ! Mais ce sont précisément ces trois choses si saintes, si bienfaisantes, que les lois ont surtout attaquées et démolies. C’est donc là-dessus et non sur d’autres points qu’il faut concentrer tous nos efforts, si nous voulons vraiment servir l’ouvrier. C’est du moins le plus pressé.
Remercions l’éminent écrivain d’avoir si bien remis en lumière la nécessité de cette tactique, et de nous avoir en outre rappelé que, même si nous obtenons cette réforme des lois anciennes et si les Chambres votent des lois nouvelles protectrices du mariage, de la petite propriété, du foyer, de la moralité et de la santé publiques, tout cela servira de peu, si nous ne ranimons l’esprit chrétien, la foi et la pratique de la religion catholique dans les populations ouvrières et agricoles.
[1] — Philippe Prévost dans L’Église et le Ralliement. Histoire d’une crise, 1892-2000, CEC, Paris, 2001, rapporte, p. 47, ce passage de Jean Guiraud dans La Croix du 18 mai 1923 : « C’est l’anticléricalisme de la république qui faisait des monarchistes tel que Keller et ce n’étaient pas les monarchistes qui acculaient la république à l’anticléricalisme. »
[2] — Dans une lettre qu’il lui envoya à la suite de cet échec, le cardinal Guibert, archevêque de Paris, parla « d’une des plus grandes ignominies que l’histoire transmettrait à ceux qui viendraient après nous. Je n’avais pas grande confiance dans le suffrage universel ; ce qui vous arrive confirme la parole de Pie IX que ce mode de votation est le mensonge universel ». Cité dans Gustave Gautherot Un demi-siècle de défense nationale et religieuse, Émile Keller (1828-1909), Plon, 1922, p. 206-207.
[3] — Émile Keller à la séance du 11 décembre 1872, cité dans G. Gautherot, Émile Keller, p. 215.
[4] — G. Gautherot, Émile Keller, p. 221.
[5] — Voir L’Univers du jeudi 3 juin 1880 (nº 4601), p. 2.
[6] — « Vœu national au Sacré-Cœur de Jésus pour obtenir la délivrance du Souverain Pontife et le salut de la France — En présence des malheurs qui désolent la France et des malheurs plus grands peut-être qui la menacent encore ; en présence des attentats sacrilèges commis à Rome contre les droits de l’Église et du Saint-Siège et contre la personne sacrée du vicaire de Jésus-Christ, nous nous humilions devant Dieu et, réunissant dans notre amour l’Église et notre Patrie, nous reconnaissons que nous avons été coupables et justement châtiés. — Et pour faire amende honorable de nos péchés et obtenir de l’infinie miséricorde du Sacré-Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ le pardon de nos fautes ainsi que les secours extraordinaires qui peuvent seuls délivrer le souverain pontife de sa captivité et faire cesser les malheurs de la France, nous promettons de contribuer à l’érection à Paris d’un sanctuaire dédié au Sacré-Cœur de Jésus. »
[7] — Albert de Mun, Ma Vocation sociale, Lethielleux, 1908, p. 13.
[8] — Cité par l’abbé Talmy, Aux sources du catholicisme social, L’école de La Tour du Pin, Desclée et Cie, 1963, p. 15-16.
[9] — Mgr Gibier, Les Devoirs de l’heure présente. Justice et charité, Paris, P. Lethielleux, 1909, p. 144.
[10] — Ces Assemblées étaient convoquées par le Comité catholique, fondé au lendemain de la guerre et de la Commune pour réparer les ruines morales autant que matérielles que venait de connaître la France.
[11] — Xavier Vallat, La Croix, les lys et la peine des hommes (sans nom d’éditeur), p. 163, 1973.
[12] — Discours reproduit plus loin, dans le florilège de textes d’Émile Keller.
[13] — Discours également reproduit plus loin.
[14] — Loi Le Chapelier du 14 juin 1791, interdisant, en conformité avec la suppression des corporations par les décrets d’Allarde des 2-17 mars 1791, toute association entre gens de même métier et toute coalition. (NDLR.)
[15] — Historien et homme politique socialiste (1811-1882). (NDLR.)
[16] — Séance du 30 mars 1891, cité par G. Gautherot, Émile Keller, p. 247-248.
[17] — Émile Keller, L’Église et la question sociale au XIXe siècle, Paris, F. Levé, 1881, p. 5.
[18] — M. Émile Keller, ancien député, Questions sociales – L’Ouvrier libre, Paris, Lecoffre, 1898. — Voir en annexe du florilège le compte-rendu du R.P. Forbes, S.J. dans les Études.
[19] — Voir Le Sel de la terre 76 : « La maçonnerie et l’enseignement, 1879-1914. »
[20] — G. Gautherot, Émile Keller, p. 370-371.
[21] — Ces deux interventions sont reproduites plus loin, dans le florilège.
[22] — Cité par G. Gautherot, Émile Keller, 385-386. — Le projet de Jules Ferry, qui sera adopté le 28 mars 1882, rendait les parents passibles de la prison après quatre absences à l’école dans le mois. La SGEE recommandait la tactique du refus au prix de la prison, mais la soumission l’emporta chez les parents catholiques.
[23] — Le Sel de la terre 76, « La maçonnerie et l’enseignement », p. 24.
[24] — Mgr Laveille, Chesnelong, sa vie, son action catholique et parlementaire (1820-1899), Paris, Lethielleux, 1913, p. 528.
[25] — Que dire aujourd’hui… (NDLR.)
[26] — Cité par G. Gautherot, Émile Keller, p. 394-395.
[27] — Cité par G. Gautherot, Émile Keller, p. 387.
[28] — Sur son Histoire de France (1858) voir Le Sel de la terre 77, p. 92-96. — Sur son explication du Syllabus (1865), qui est un véritable traité de politique et d’économie sociale (et qui est sous-titrée : L’Église, l’État et la liberté), voir Le Sel de la terre 77, p. 96-100.
[29] — Sur ce discours, que même ses adversaires reconnurent comme un sommet de l’art oratoire, voir Le Sel de la terre 77, p. 88-89 et 107-108. — D’autres extraits des discours d’Émile Keller à la Chambre sont reproduits dans le même numéro 77, p. 108-113 et 116.
[30] — Les titres et sous-titres sont de la rédaction du Sel de la terre.
[31] — Discours et rapports à l’Assemblée Nationale par Émile Keller, député du Haut-Rhin, 1871-1875, Paris, Imprimerie Victor Goupy, 1875, p. 78-81.
[32] — Camille-Salomon Sée (1847-1919), juif et franc-maçon, réclama et obtint en 1880 la fondation de lycées de jeunes filles, pour soustraire celles-ci à l’influence des congrégations religieuses. (NDLR.)
[33] — Alfred Naquet (1834-1916), juif et franc-maçon, obtiendra de fait, quatre ans plus tard, en 1884, la loi autorisant le divorce. (NDLR.)
[34] — Loi du 28 mars 1882 : voir supra, p. 56, note 3. (NDLR.)
[35] — Jean-Baptiste Say (1767-1832) et Frédéric Bastiat (1801-1850), chefs de file de la doctrine libre-échangiste en France au 19e siècle.
[36] — Allusion à la transformation de l’église Sainte-Geneviève en Panthéon, décidée quelques jours plus tôt par le gouvernement maçonnique, au lendemain de la mort de Victor Hugo (22 mai 1885). — Sur les vicissitudes subies par cette église depuis 1791, voir Jean Madiran, « Le symbole du Panthéon », dans Itinéraires 255, p. 14-15 (ou bien en préface au maître-livre de François Brigneau : Jules l’imposteur). (NDLR.)
[37] — 16 mai 1877 : dissolution de la Chambre des députés par Mac-Mahon (qui fut faussement présentée par les Républicains comme un coup d’état). (NDLR.)
[38] — On voit, hélas, que Keller péchait parfois par optimisme. Mais n’est-ce pas le rôle d’un bon chef que d’entretenir l’espoir ? (NDLR.)
[39] — Ici encore, il faut reconnaître qu’Émile Keller péchait par optimisme : les sans-Dieu ont réussi à installer en France l’État-providence. Mais au prix d’un endettement pharaonique. Tout le monde voit aujourd’hui que ce système ruineux ne pourra durer indéfiniment. (NDLR.)
[40] — On voit en quel sens Émile Keller demandait la « liberté d’association » : non pas seulement celle qui sera proclamée par la loi de 1901 (dirigée contre les congrégations religieuses), mais la liberté de réorganiser les corps de métier – à l’opposé du dirigisme étatiste et socialiste qui ruine la France depuis des décennies. (NDLR.)
[41] — Allusion au général Boulanger, dont beaucoup de patriotes et de catholiques s’étaient entichés. (NDLR.)
[42] — Malheureusement, en fait de virilité, les catholiques français adoptèrent plutôt, à partir des consignes de « ralliement » données deux ans plus tard par Léon XIII, une attitude de non-résistance, qui ne pouvait qu’enhardir l’ennemi. (NDLR.)
[43] — Libérale : Émile Keller, adversaire constant du libéralisme, employait parfois le mot libéral dans son sens premier, pur de toute connotation idéologique : ami de la (saine) liberté. — Voir Le Sel de la terre 77, p. 112, note 1. (NDLR.)
[44] — Compte-rendu publié dans les Études du 5 août 1898, p. 396 à 400.
[45] — La loi Naquet, autorisant le divorce, date de 1884. (NDLR.)
Informations
Peut-on être à la fois un homme de combat parlementaire et un apôtre de la réparation nationale ? Dans ce second volet de son étude magistrale, Philippe Girard explore la maturité politique et spirituelle d'Émile Keller, désormais entré dans l'histoire comme « le député du Sacré-Cœur ».
L’article analyse le rôle pivot de Keller lors de l'« année terrible » (1870-1871). De sa protestation héroïque contre l'annexion de l'Alsace-Lorraine à son implication dans le Vœu National, l'auteur démontre comment Keller a su lier le salut temporel de la patrie à sa conversion spirituelle. L'étude s'appuie sur une analyse rigoureuse des archives de l'Assemblée nationale et des correspondances liées à l'œuvre du Vœu National, soulignant le sérieux de cette recherche historique.
L’intérêt majeur de cet article est de mettre en lumière la pensée sociale de Keller, précurseur du catholicisme social, qui refusait de séparer la défense de la doctrine catholique de la question ouvrière. En suivant Keller sur les chantiers de Montmartre ou dans les débats sur la liberté d'enseignement, le lecteur redécouvre une figure exemplaire de la civilisation chrétienne, capable de tenir tête à l'anticléricalisme militant par une charité active et une intransigeance doctrinale sans faille.
L'auteur
Le numéro

p. 48-58
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