La romanisation du culte franc
étapes et éléments clefs d’une réforme
par l’abbé Pierre-Marie Berthe
Prêtre de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, l’abbé Pierre-Marie Berthe est docteur en histoire.
A l’époque carolingienne, au temps de Pépin le Bref (751-768) et de Charlemagne (768-814), la liturgie franque se romanise. C’est la naissance du rite romano-franc. Cette transformation de la liturgie accompagne un renouvellement en profondeur de l’Église. Elle est un fait majeur de l’histoire du culte chrétien. Quels sont les acteurs de cette réforme liturgique ? Comment a-t-elle été préparée, mise en œuvre puis appliquée ? Quels sont les secrets et les raisons de son succès ? Le présent article répond à ces diverses questions. L’auteur retrace les grandes étapes de cette réforme puis souligne quelques-unes de ses caractéristiques essentielles. Les leçons de l’histoire ne sont jamais à négliger.
Le Sel de la terre.
Dans l'histoire de la liturgie; les 8e-9e siècles constituent un moment décisif : grâce à l’action conjuguée des successeurs de Pierre et des princes carolingiens – Pépin le Bref (751-768) et Charlemagne (768-814) –, la liturgie franque se romanise. Un tel processus aboutit à l’élimination des liturgies « gallicanes » et à l’établissement d’une forme de culte hybride romano-franc. Les effets de cette réforme sont doubles.
A court terme, cette réforme liturgique contribue à un renouveau ecclésial et culturel de grande ampleur qui met fin à plusieurs décennies de crise. Ce mouvement d’ensemble ordinairement qualifié de « renaissance carolingienne » touche l’Église, l’État et la société [1]. Œuvre des princes, il se traduit dans les faits par de nombreuses réformes importantes : réorganisation de la hiérarchie ecclésiastique, réforme du clergé, promotion du monachisme bénédictin, rénovation des études, développement de l’enseignement, multiplication des livres et des scriptoria (ateliers de copistes)… Dans ce contexte, la liturgie est un élément essentiel d’un renouvellement en profondeur – une renovatio générale – qui tend à substituer l’ordre au désordre dans de nombreux domaines.
A long terme, les effets d’une telle réforme sont également impressionnants, puisqu’un nouveau rite – le rite romano-franc – surgit. Cette romanisation de la liturgie franque s’est réalisée lentement, progressivement et graduellement. Elle est à l’origine de la liturgie latine actuelle. Le fait que le rite romano-franc ait traversé les siècles montre la force d’une telle réforme.
La romanisation du culte franc a fait l’objet de travaux savants et érudits qui offrent des interprétations divergentes. Selon Cyrille Vogel, la réforme carolingienne met fin à une situation d’anarchie liturgique, de désorganisation structurelle et de décadence généralisée [2]. Elle est avant tout la réalisation des princes carolingiens et constitue une œuvre éminemment politique : la romanisation du culte serait un moyen de fermer le royaume aux infiltrations orientales. Une telle interprétation a été remise en cause par Philippe Bernard dans un ouvrage publié en 1996 [3]. Pour cet historien, l’ampleur de la crise du 8e siècle est largement exagérée. Il est erroné de croire que la liturgie gallicane était dans une situation d’anarchie, car une certaine unité cultuelle existait au niveau des provinces ecclésiastiques. De plus, Rome n’est pas restée inactive dans cette réforme. Les Carolingiens n’ont fait que répondre à l’appel des successeurs de Pierre. Enfin, la liturgie romaine se serait imposée principalement grâce à ses qualités intrinsèques de sobriété et de simplicité. Comme le note Matthieu Smyth, de telles remarques invitent à nuancer et corriger plusieurs affirmations de Cyrille Vogel, sans toutefois remettre en cause l’essentiel de ses travaux [4].
Au-delà de ces analyses, la romanisation du culte franc à l’époque carolingienne éclaire le processus de réforme dans l’Église. Cet article s’inscrit dans une telle perspective. Il retrace les diverses étapes de la romanisation du culte franc puis relève quelques caractéristiques essentielles de ce mouvement de réforme.
La romanisation de la liturgie franque est une œuvre lente qui fait intervenir de nombreux acteurs. Trois étapes peuvent être distinguées : la préréforme (avant 754), l’œuvre de Pépin le Bref (754-768) et le règne de Charlemagne (768-814).
1. La préréforme (avant 754)
Loin de commencer autoritairement ex nihilo avec Pépin le Bref, la réforme cultuelle carolingienne a une longue préhistoire. Par le biais des pèlerinages et des voyages, la liturgie romaine se diffuse très tôt en Gaule et gagne du terrain en dehors de son aire propre. Ainsi, lorsqu’une réforme générale de l’Église s’ébauche à l’instigation des derniers maires du palais de l’époque mérovingienne [5], les livres et les usages romains sont déjà connus en Gaule. Pour l’heure, la romanisation de la liturgie est le fait d’initiatives privées. Au sommet de l’Église et de l’État, nul ne promeut encore concrètement l’unité liturgique. De ce point de vue, un événement à la répercussion importante contribue à accélérer le processus en cours : la venue du pape Étienne II (752-757) en Gaule, en 754.
1.1. Des initiatives privées
Contrairement à une idée longtemps répandue, les pontifes romains cherchent très tôt à répandre leur rite dans tout l’Occident, afin d’affirmer leur primat. Plusieurs papes – saint Damase (366-384), Sirice (384-399), Innocent Ier (401-417), Boniface Ier (418-422) et Vigile (537-555) – œuvrent en ce sens. L’unité de rite est alors envisagée comme une conséquence de l’unité de foi. Cependant, dans la pratique, les textes romains n’ont guère d’incidence en Gaule en raison de la faiblesse de l’autorité des métropolitains.
En revanche, les pèlerinages à Rome auprès du tombeau des Apôtres sont pour beaucoup l’occasion de découvrir le rite romain. Moines, clercs et laïcs ramènent de leur voyage à Rome des reliques, mais aussi les coutumes et les livres de la Ville éternelle avec lesquels ils se sont familiarisés durant leur séjour. Les textes parlent de codices (manuscrits sous forme de cahiers reliés) et de volumina (manuscrits sous forme de rouleaux) sans donner plus de détails. Cette romanisation est un mouvement spontané, sans direction précise.
Concrètement, ces contacts entre rites inaugurent un lent et progressif mouvement de romanisation qui ne fait qu’accroître dans un premier temps l’anarchie – ou du moins la grande diversité – liturgique [6]. Dès l’époque mérovingienne, les usages romains se rencontrent en certaines églises. Dans la première moitié du 7e siècle, des sacramentaires du type léonien, gélasien et grégorien, ainsi que des Ordines spécifiquement romains, sont connus en Gaule [7]. Au 8e siècle, la liturgie est déjà en partie hybride, comme en témoigne une lettre du pseudo-Germain de Paris [8]. Tous les sacramentaires dits gallicans sont désormais plus ou moins romanisés [9].
1.2. Les premiers pas d’une réforme générale de l’Église
La première moitié du 8e siècle coïncide avec le début d’une réforme générale de l’Église dont les promoteurs furent Carloman et Pépin – les fils de Charles Martel – ainsi que saint Boniface, l’apôtre de la Germanie [10]. Tous les trois s’efforcent de porter remède à une décadence religieuse préoccupante : effondrement de l’organisation métropolitaine, sécularisation des monastères et des églises, cessation de toute activité synodale [11]. Aux yeux des réformateurs, cette remise en ordre passe par une soumission de l’Église franque au siège romain et par une restauration de la discipline ecclésiastique. Plusieurs assemblées sont réunies dans ce but en Gaule septentrionale et en Rhénanie, en 742, 743, 744 et 747.
Même si dans un premier temps la question liturgique n’est pas au cœur du projet réformateur, elle le devient rapidement. Confrontés à une incroyable diversité des rites et à la perte de nombreux livres liturgiques, les princes perçoivent l’intérêt de faire adopter en Gaule les livres romains, selon les souhaits du pape Grégoire II [12] (715-731). Carloman et Pépin sont prêts à travailler à la romanisation du culte franc de concert avec les successeurs de Pierre. Cette alliance entre Rome et les pippinides – les descendants de Pépin Ier qui sont à l’origine de la famille carolingienne – est décisive pour la réforme de l’Église. Concrètement, il est probable que le concile réformateur de 742-743 ait pris des mesures – non suivies d’effets – en faveur de la romanisation du culte franc [13].
Si saint Boniface se dépense sans compter à l’évangélisation de la Hesse et de la Thuringe ainsi qu’à l’organisation de l’Église en Germanie, il se heurte à de nombreuses résistances de la part des évêques francs qui supportent mal son zèle brûlant et sa qualité d’étranger. C’est pourquoi, après l’abdication de son frère Carloman en 747, Pépin fait le choix judicieux d’impliquer davantage les évêques francs dans la réforme de l’Église.
1.3. Le voyage du pape Étienne II en France
Le voyage du pape Étienne II en France a une répercussion importante sur la liturgie [14]. Le déroulement de cette visite est bien connu. Le 14 octobre 753, Étienne II quitte Rome avec une suite nombreuse de clercs et de laïcs. Début 754, il rencontre Pépin à Ponthion. De là, il se rend à Saint-Denis où le roi est oint le 23 juillet. Le pape, entouré de ses clercs, pratique sa liturgie et reste vraisemblablement fidèle au rituel romain durant tout son séjour en Gaule [15]. Ces cérémonies constituent pour beaucoup un premier contact direct avec la liturgie romaine. Les Francs sont impressionnés. Enchanté par un tel spectacle, Pépin se propose d’adopter les usages romains en Gaule [16].
1.4. Conclusion
L’année 754 marque la consécration d’un mouvement amorcé depuis longtemps et le véritable point de départ de la réforme cultuelle dite carolingienne.
A ce stade, une question se pose : ces premières initiatives ont-elles rendu irréversible le mouvement de romanisation ? Cyrille Vogel ne le croit pas, étant donné que la diffusion de la coutume liturgique romaine en Gaule avait contribué davantage à l’anarchie qu’à l’harmonie cultuelle [17]. Certes, l’autorité carolingienne aurait pu stopper le mouvement en cours et faire renaître la liturgie gallicane. Cependant, une telle hypothèse ne sous-estime-t-elle pas la force d’un mouvement déjà ancien, qui rejoint par ailleurs les souhaits des pontifes romains ? Quoiqu’il en soit, avant de présenter l’œuvre de Pépin, plusieurs remarques s’imposent.
Les acteurs de la préréforme liturgique carolingienne sont nombreux. Beaucoup d’anonymes – clercs et laïcs de toute condition – œuvrent discrètement en faveur de la liturgie romaine et initient sans le savoir un mouvement décisif. La romanisation de la liturgie n’est pas née de la tête de l’Église et de l’État, mais du peuple chrétien. Les papes et les princes ne sont pas à l’origine de ce grand mouvement liturgique.
La liturgie romaine se diffuse en Gaule, tant en raison de sa force propre et de ses qualités intrinsèques, qu’en raison de la faiblesse des liturgies auxquelles elle se trouve confrontée – les rites gallicans dégradés, tels qu’ils sont concrètement célébrés à l’époque en Gaule. Il y a donc un vide à combler. La beauté, l’ordre et la simplicité de la liturgie romaine ne laissent pas insensibles les fidèles.
La supériorité de la liturgie romaine réside aussi dans le fait qu’elle est celle du Pasteur suprême de l’Église, le successeur de Pierre à qui le Christ a confié son Église. La dévotion des Francs envers le siège de Pierre explique l’attrait rencontré par la liturgie romaine. L’adoption des livres romains en Gaule n’est pas sans lien avec le rapprochement politique qui s’amorce entre Rome et les Francs.
Dans l’idée des premiers réformateurs, une renovatio générale de l’Église n’implique pas d’emblée une réforme liturgique. Pour Carloman et Pépin, comme pour saint Boniface, l’Église doit entreprendre avant tout une réforme disciplinaire. Cependant, à l’épreuve des faits, la restauration de l’unité liturgique apparaît comme un moyen sûr de rétablir l’ordre et la discipline dans l’Église.
Durant cette période, l’unité liturgique ne dépasse jamais le cadre d’une province ecclésiastique. Le discret appel de certains papes en faveur d’une uniformisation liturgique n’est pas entendu et se trouve du reste impossible à réaliser pour l’heure. Dans ces conditions, les pontifes temporisent.
Enfin, le voyage pontifical montre qu’en matière de liturgie, l’exemple qui vient d’en haut est le moteur le plus efficace de la réforme. La liturgie romaine dignement célébrée donne une haute image du culte chrétien qui emporte d’emblée l’adhésion.
2. L’œuvre de Pépin le Bref (754-768)
A la suite du voyage d’Étienne II en Gaule, Pépin le Bref souhaite faire adopter les livres romains par l’ensemble de l’Église franque. De la sorte, le prince entend poursuivre la réforme de l’Église entamée par ses prédécesseurs, consolider son alliance avec le Saint-Siège et unifier son royaume. Comme plus tard avec Charlemagne, un souci d’ordre, de stabilité et de régularité transparaît. Désormais, la monarchie franque s’engage à promouvoir le cérémonial romain dans toutes les églises.
Dans la pratique, aucun texte législatif de l’époque de Pépin ne traite de la liturgie romaine. En revanche, l’œuvre accomplie par Pépin est mentionnée dans des textes de l’époque de Charlemagne, en particulier le décret Admonitio generalis du 23 mars 789 [18]. Même si ces documents parlent exclusivement de cantus, il est aujourd’hui admis que la réforme de Pépin ne concerne pas seulement le chant, mais l’ensemble de la liturgie.
Le prince agit principalement dans trois directions : il contribue à diffuser les livres romains dans le royaume ; il favorise la formation liturgique des clercs selon l’usage romain ; il appuie les efforts de saint Chrodegang à Metz en faveur d’une réforme du clergé.
2.1. La diffusion des livres romains
A la demande de Pépin, peu après 750, un nouveau sacramentaire gélasien est compilé. Le but du prince est d’éliminer les liturgies locales au profit du rite romain, mais aussi d’unifier les divers sacramentaires romains en usage. Ainsi, ce nouveau livre conçu comme un agent efficace de romanisation incorpore le sacramentaire gélasien ancien et le grégorien depuis longtemps en circulation dans les pays francs. Dans la pratique, ce livre est trop diffus pour faire l’unanimité et s’imposer aux dépens des autres sacramentaires. La réforme de Pépin aboutit à mettre en circulation un sacramentaire de plus.
Par ailleurs, l’examen des divers Ordines circulant en Gaule à l’époque de Pépin révèle un foisonnement extraordinaire de livres. Certains fournissent les textes romains purs, d’autres sont plus ou moins gallicanisés. Des listes de péricopes [19] romaines circulent également.
D’une façon générale, la liturgie romaine progresse lentement en Gaule. La diffusion de ces livres contribue à faire connaître les usages romains et à les adopter par endroit. Cependant, il n’est point encore question de supprimer les rites francs.
2.2. La formation liturgique
Pépin se préoccupe d’obtenir des livres de chant qui serviront à former les clercs. Deux faits concomitants le montrent. D’abord, vers 760, le pape Paul I (757-767) envoie à Pépin un Antiphonale, un Responsale, un Horologium nocturnum et d’autres livres non liturgiques [20].
Ensuite, Pépin fait venir en Gaule les maîtres de la chapelle de la Cité apostolique pour initier les clercs francs à la psalmodie romaine. Ainsi, en 760, l’évêque de Rouen Remedius – un demi-frère du roi Pépin parti étudier la liturgie dans la Ville éternelle – revient de son séjour romain avec un certain Siméon, maître de la scola cantorum du pape, « mémoire vivante de la tradition liturgique de Rome [21] ». Par la suite, lorsque Siméon retourne à Rome, Remedius envoie plusieurs moines au pape avec une lettre de recommandation signée par Pépin. Ces religieux sont alors confiés au second chantre du pontife [22]. Rouen étant la capitale de la Neustrie, l’enjeu d’une telle initiative est immense. Peu à peu, les clercs de Neustrie se familiarisent avec la psalmodie romaine.
2.3. L’œuvre de saint Chrodegang
Enfin, Pépin confie à l’évêque de Metz, saint Chrodegang, la tâche de poursuivre la réforme de l’Église. Référendaire sous Charles Martel avant d’être nommé évêque de Metz par Carloman en 742, saint Chrodegang est un des personnages les plus influents en Gaule sous le règne de Pépin [23]. L’Église de Metz lui doit beaucoup. Grâce à lui, elle adopte le rite romain et devient un important centre d’études. Plus généralement, Metz est un foyer de réforme en raison de la règle rédigée par saint Chrodegang à l’intention de son clergé. Les successeurs immédiats du prélat – Angilramne (768-791) et Drogon (801-855) – agiront dans le même sens.
La règle de saint Chrodegang – visiblement inspirée de modèles monastiques [24] – met l’accent sur la romanisation et la prière. Le texte fait appel plusieurs fois aux usages romains. Concernant les préséances cléricales, il précise que chacun doit garder son rang hiérarchique et que ce rang doit être établi selon les usages de l’Église romaine (ch. 2). En outre, il requiert que les clercs de la ville épiscopale se rendent au chapitre revêtu de leurs ornements conformément à l’usage romain (ch. 8 et 33). Enfin, il stipule qu’en matière de liturgie et de chant, tous suivent les usages romains [25].
Par ailleurs, saint Chrodegang rappelle aux clercs l’exigence de la prière : les clercs se sont unis pour le service de Dieu (ch. 1). Tous doivent être unanimes et assidus aux offices divins (ch. 31). Ils ont dans l’Église une fonction de prière et de louange (ch. 32). Ainsi, dans cet esprit, la règle détermine les offices à célébrer et la manière de le faire. Elle évoque aussi la vie sacramentelle – confessions et communions fréquentes – et la célébration des messes privées.
Si saint Chrodegang fait de Metz un foyer de réforme important, son action dépasse largement ce cadre, compte tenu du rôle de la ville dans la vie politique et intellectuelle en Austrasie. En outre, fondateur de l’abbaye bénédictine de Gorze avec l’appui de Pépin, saint Chrodegang est nommé archevêque par le pape Étienne II et chargé de la direction des affaires ecclésiastiques du royaume. A ce titre, il tient la première place aux conciles réformateurs de Ver (755), Verbérie (756), Compiègne (757) et Attigny (762). Véritable artisan de la réforme, saint Chrodegang reprend en grande partie le programme de saint Boniface dont il est l’héritier : restauration du droit épiscopal et de la discipline ecclésiastique, réorganisation des provinces ecclésiastiques, réaffirmation du droit conjugal chrétien. Néanmoins, dans tous ces domaines, saint Chrodegang fait œuvre de prudence et applique la pensée de saint Boniface avec mesure, tact et pondération [26].
2.4. Conclusion
A la mort de Pépin, le bilan est mitigé. Dans l’immédiat, le prince laisse derrière lui une œuvre insatisfaisante, le sacramentaire du 8e siècle qui accentue encore le désordre liturgique. En revanche, à long terme, ses initiatives pour promouvoir la liturgie romaine porteront du fruit. Le mouvement de réforme est désormais irréversible. Pépin donne le coup d’envoi à une réforme officielle de la liturgie. De ces années décisives, plusieurs enseignements sont à retenir.
Pépin est à la fois un héritier et un précurseur. D’un côté, il recueille l’héritage de plusieurs décennies de romanisation progressive et patiente, tout en profitant du terrain préparé par saint Boniface. D’un autre côté, il ouvre la voie à Charlemagne qui portera à son achèvement la réforme.
L’œuvre de Pépin ne se concrétise pas encore dans des lois, des prescriptions et des directives précises, quoique certaines soient peut-être perdues. Le prince a davantage le souci d’encourager des initiatives locales. Les contacts, les voyages et les échanges restent le principal véhicule de la romanisation.
La diffusion des livres liturgiques est capitale pour l’avancement de la réforme. A chaque fois qu’une église se met à utiliser les livres romains, la réforme progresse. Par ailleurs, pour que le rite contenu dans ces livres soit convenablement célébré, une formation se révèle nécessaire, ce qui implique la présence de maîtres qualifiés. Pépin prend conscience de l’enjeu. La réforme ne pourra aboutir en l’absence de clercs convenablement instruits en matière liturgique. Dans cet esprit, Pépin pose les bases de la future politique éducative de Charlemagne.
La romanisation se répand et se propage autour de foyers de réforme, comme Metz et Rouen. L’existence, l’influence et le rayonnement de ces Églises sont dus au charisme de grands évêques réformateurs qui font de leur diocèse un véritable laboratoire de la réforme. Saint Chrodegang est le principal artisan de la renovatio de l’Église franque.
La règle de saint Chrodegang est l’instrument privilégié de la réforme du clergé. Le prélat comprend que les clercs ont besoin d’une r ègle, à l’instar des moines, pour retrouver leur dignité morale et intellectuelle [27]. Appliquée d’abord à une seule Église, cette règle est diffusée ensuite dans tout le royaume. Ses fruits sont patents. Les idées maîtresses de ce texte sont romanisation, liturgie, vie de prière et réforme morale. Tout s’enchaîne.
3. Le règne de Charlemagne (768-814)
Charlemagne achève la réforme lancée officiellement par son prédécesseur avec une perspective quelque peu différente. Désormais, la liturgie des papes n’est plus seulement estimée, favorisée et encouragée. Elle est considérée comme un formidable et nécessaire lien d’unité au sein de la Chrétienté [28].
L’enchevêtrement du religieux et du politique est difficile à démêler chez Charlemagne [29]. Estimant avoir une tâche à remplir vis-à-vis de l’Église, le prince se donne la mission de veiller à améliorer toujours l’état de ses églises. Dans cet esprit, il réglemente l’organisation de l’Église, les activités religieuses du clergé, la piété, le culte, le dogme. Le couronnement impérial accentue encore cette mission. Dans le capitulaire de 802 où est esquissé un programme de gouvernement, Charlemagne se déclare responsable devant Dieu de l’attitude et des mœurs de ses agents et de ses sujets [30].
Toutes les réformes et les initiatives – tant politiques que religieuses – du prince manifestent un très grand désir d’unité, d’ordre et de stabilité. Concrètement, dans le domaine de la liturgie, Charlemagne charge saint Benoît d’Aniane (v. 750-821) de réaliser ce que Pépin avait échoué à faire. En outre, il donne un caractère juridique à la réforme et veille à ce que ses lois soient appliquées grâce à des instruments efficaces : les conciles, les capitulaires et les missi dominici, envoyés personnels de l’empereur.
3.1. L’unité liturgique
Charlemagne envoie Paul Diacre demander au pape Hadrien un exemplaire du sacramentaire grégorien. Par l’intermédiaire de l’abbé de Ravenne, Charlemagne reçoit l’ouvrage qui prend le nom d’Hadrianum [31]. Ce livre est un sacramentaire stationnal approprié aux offices célébrés à Rome[32]. Par conséquent, il réclame un complément pour être utilisable en Gaule[33].
Dans ces conditions, dès 785, Charlemagne charge saint Benoît d’Aniane de parfaire les rites de ce sacramentaire incomplet. L’objet de la réforme est de corriger les usages liturgiques, mais aussi de promouvoir l’unité cultuelle du royaume. Au terme de plus de vingt années de travail, saint Benoît d’Aniane livre un véritable supplément qui intègre des éléments du Gélasien du 8e siècle compilé au temps de Pépin. L’œuvre du moine est une liturgie hybride appelée à un bel avenir [34] : l’Hadrianum supplémenté est l’ancêtre direct du Missale Romanum actuel.
Le travail de saint Benoît d’Aniane n’élimine pas immédiatement de la pratique liturgique les exemplaires du Gélasien du 8e siècle. Cependant, son influence se fait de plus en plus sentir dans le sens d’une « hadrianisation » progressive.
3.2. Les normes liturgiques
Si au temps de Pépin, aucun acte officiel n’impose la romanisation de la liturgie, il n’en va pas plus de même sous Charlemagne. Désormais, les capitulaires et les conciles évoquent souvent la liturgie [35].
Dans l’Admonitio generalis (789), Charlemagne exige que le clergé adopte l’usage du siège apostolique pour le chant liturgique, conformément aux vœux de Pépin [36] (a. 80). Le chant romain est désormais obligatoire dans toutes les églises pour l’« unanimité de l’Église ». En outre, la même année, le Duplex legationis edictum demande que le rituel du baptême soit uniformisé selon l’usage romain (a. 23).
En 794, au concile de Francfort, Charlemagne impose en Gaule deux usages romains : d’une part, le baiser de paix est étendu à tout le peuple dans les messes solennelles ; d’autre part, la lecture des listes de saints invoqués – les diptyques – est reportée après l’Offertoire (a. 50-51).
L’instruction pastorale d’Arno de Salzbourg consécutive au concile de Rispach (798) rappelle aux évêques de veiller à ce que leurs prêtres célèbrent la messe sicut Romana traditio nobis tradidit (comme la tradition romaine nous l’a transmise). En outre, les livres liturgiques doivent se conformer au type en vigueur dans la Cité apostolique. Enfin, l’instruction prévoit la création de « scholæ » où la liturgie romaine sera enseignée par des maîtres compétents.
En 800, les Additions aux conciles de Rispach, de Freising et de Salzbourg prescrivent plusieurs emprunts à l’ordo romain : la célébration de quatre fêtes de la Vierge (la Nativité, la Purification, l’Annonciation et l’Assomption), du mercredi des cendres et des offices de la Semaine sainte (c. 41-43). Le texte consacre de longs passages à la question liturgique [37].
En 802, la Chronique de Moissac note que Charlemagne a imposé à tous les évêques de l’Empire de célébrer l’office sicut psallit romana ecclesia (comme l’Église romaine chante).
En 805, un capitulaire de Thionville recommande de lire distinctement les leçons et de chanter secundum ordinem et morem Romanæ ecclesiæ (selon l’ordo et la coutume de l’Église de Rome). En outre, il demande que nul ne soit nommé chantre s’il n’est pas d’abord passé par l’école de Metz, la seule où l’on puisse apprendre le chant romain authentique.
En 811, un questionnaire de Charlemagne sur les rites du baptême est adressé à plusieurs métropolitains. Le but de Charlemagne est d’uniformiser les cérémonies baptismales sur le type romain. Charlemagne recourt aux sources de la liturgie romaine tout en modifiant la succession des cérémonies.
En 813, au concile de Saint-Alban de Mayence, Charlemagne impose l’usage romain de la procession des Litanies majeures de la Saint-Marc (25 avril). Cependant, il entérine aussi le maintien des grandes processions des litanies mineures gallicanes. De plus, le concile rappelle encore une fois que le baptême doit être accompli secundum romanum ordinem (selon l’ordo romain) et que les Quatre-Temps auront lieu selon la coutume romaine.
Le statut diocésain d’Haito, évêque de Bâle (806-822) exhorte les prêtres à chanter l’office nuit et jour, conformément à l’usage romain (canon 24).
Cette accumulation de textes est un fait nouveau dans le processus de la romanisation du culte franc. Il convient de noter que le recours au droit n’intervient que tardivement dans le mouvement de réforme. Ces lois ne font que confirmer et sanctionner un mouvement déjà ancien de romanisation.
3.3. Application et contrôle des réformes
Pour éviter que ces diverses prescriptions liturgiques ne demeurent lettre morte, Charlemagne se soucie de contrôler leur application. Les règlements sur l’instruction des clercs et les recommandations faites aux évêques de surveiller la façon dont les prêtres accomplissent les fonctions liturgiques en sont la meilleure preuve. Plusieurs entreprises méritent d’être mentionnées [38].
En 769, un capitulaire institue un examen des curés de paroisse en Carême. Les clercs sont interrogés sur la manière dont ils accomplissent leur ministère, sur le baptême, le symbole, les prières et l’ordo missarum. Des peines sont prévues pour les récalcitrants. Le curé incapable d’apprendre ou paresseux dans l’étude sera suspendu de ses fonctions.
En 772, le concile de Neuching précise que l’évêque devra s’assurer si les prêtres prêchent et administrent les sacrements conformément à la tradition romaine.
Le concile de Rispach (798) fait un devoir à l’évêque d’examiner si le sacramentaire employé par ses prêtres est conforme au bon usage.
En 802, les Capitula de examinandis ecclesiasticis demandent de vérifier si les prêtres sont capables d’accomplir les offices de jour ou de nuit selon le rite romain.
Les Interrogationes examinationis de 803 fournissent un programme d’examen liturgique à l’usage des missi chargés d’inspecter le clergé au nom de l’empereur. La première question porte sur la foi et le Credo, la quatrième sur la messe secundum ordinem Romanum (selon l’ordo romain), la cinquième sur l’Évangile, la sixième sur les homélies des Pères, la septième sur le chant de l’Office divin secundum ritum Romanum (selon le rite romain), la huitième sur le baptême [39]. Ces interrogations manifestent le double souci d’une bonne connaissance des rites, mais aussi de leur juste compréhension. Dans cette perspective, de petits manuels d’explication commencent à circuler [40]. Une telle inspection a pour but de vérifier que les prêtres exercent dignement leur fonction.
Cette répétition de textes ne doit pas faire illusion. Tout au long de son règne, Charlemagne se heurte à des résistances. Le prince doit rappeler constamment aux évêques leurs devoirs : contrôler la liturgie dans les églises paroissiales, inspecter les sacramentaires dont usent les prêtres, faire passer un véritable examen aux curés.
3.4. Les grandes réformes en rapport avec la liturgie
L’unification liturgique menée à bien par Charlemagne est indissociable d’autres mesures réformatrices [41]. Trois méritent d’être soulignées : la réorganisation de l’Église franque, la promotion des écoles et la réforme du clergé.
La réorganisation de l’Église est une préoccupation constante du prince. Soucieux d’ordre et de stabilité, Charlemagne veille à ce que chaque métropolitain reprenne autorité sur les évêques de sa province et que ces derniers se montrent fidèles dans l’accomplissement de leur charge. Plusieurs canons de l’Admonitio generalis laissent transparaître un tel souci [42]. Pour Charlemagne, les métropolitains sont les véritables chefs de l’Église franque. Ainsi, l’assemblée de Francfort (794) insiste sur la juridiction d’appel du chef de la province ecclésiastique. Par ailleurs, l’empereur confie à quelques métropolitains la direction de conciles ecclésiastiques régionaux (813).
En outre, le prince attache une importance toute particulière à l’enseignement, l’instruction et les écoles. Deux documents sont à cet égard essentiels : l’Admonitio generalis (789) et la lettre circulaire De litteris colendis [43]. Le premier de ces textes est un capitulaire qui définit les devoirs de chacun dans le respect des règles antérieures. Le second est une circulaire adressée entre 794 et 800 aux évêques et abbés dans laquelle le roi insiste sur la formation du clergé. Cette dernière implique des connaissances grammaticales suffisantes pour comprendre les Écritures et célébrer la liturgie convenablement.
Charlemagne prescrit à tous les évêques et les abbés de créer ou restaurer des écoles à l’ombre des cathédrales et des abbatiales. L’instruction doit faire une place toute spéciale au chant des psaumes, à la musique et à la grammaire [44]. Le prince se soucie aussi de développer des écoles paroissiales pour instruire le peuple. Dans un premier temps, les résultats sont timides, faute de maîtres capables. Néanmoins, quelques monastères et diocèses privilégiés se distinguent. Ainsi, à Orléans, au temps de saint Théodulphe, il est possible de mener des études approfondies à l’école cathédrale (Sainte-Croix), mais aussi à Saint-Aignan, Saint-Benoît-sur-Loire et Saint-Lifard de Meung [45]. Cette réforme de l’enseignement se prolongera sous Louis le Pieux (814-840) [46].
Enfin, Charlemagne poursuit la réforme du clergé. Il insiste pour que toute personne consacrée à Dieu appartienne à un groupement déterminé : un diocèse ou un monastère. Le prince veut développer les communautés cléricales (ordo canonicus) et monastiques (ordo regularis). Dans cette optique, il souhaite que la vie commune soit observée par le plus grand nombre de clercs possible. Les conciles de Mayence et de Tours, en 813, émettent des recommandations en ce sens. Ces assemblées se soucient des conditions de vie matérielles du clergé (présence d’un réfectoire et de dortoirs, nourriture et v êtements…), afin de favoriser la fraternité dans une atmosphère de prière, de lecture et de travail [47].
Ce programme réformateur de grande ampleur s’incarne particulièrement bien à Lyon où l’évêque Leidrade (798-816) travaille à une renovatio profonde de son Église. Ce prélat se distingue par la réforme qu’il entreprend dans son diocèse pour améliorer l’instruction du clergé, construire ou restaurer des lieux de culte dignes, promouvoir la romanisation de la liturgie. En 813, sentant ses forces décliner et désireux de confier à un successeur l’œuvre entreprise, il adresse un rapport à Charlemagne où il rend compte de son administration. Dans cet écrit, deux faits méritent attention : d’une part, l’Église de Lyon a eu recours à un chantre de Metz pour apprendre le chant romain ; d’autre part, l’introduction du rite romain à Lyon est liée à la réforme générale du diocèse [48]. L’ouverture des écoles et la réforme liturgique participent d’un même mouvement réformateur.
3.5. Conclusion
Avec Charlemagne, la réforme porte du fruit et aboutit. Certes, elle n’est pas encore complètement achevée. Elle se poursuivra sous le règne de Louis le Pieux avec de grands liturgistes comme Hélisachar de Saint-Riquier, Agobard de Lyon et Amalaire de Metz.
Charlemagne bénéficie de l’œuvre de ses devanciers. Tout en recueillant leur héritage, il consacre la réforme en légiférant abondamment. Ses lois ne font que sanctionner un état de fait et généraliser des pratiques déjà anciennes. La loi n’intervient qu’au terme d’un long processus de romanisation pour consacrer une œuvre sagement mûrie.
La législation du prince comporte deux aspects indissociables : prescriptions et inspections. Charlemagne comprend parfaitement que la loi n’acquiert pas d’autorité, s’il ne se donne pas les moyens de la faire appliquer. La mise en œuvre de ces prescriptions n’est pas facile. Les résistances sont nombreuses. Charlemagne doit faire preuve de courage, de ténacité et de persévérance. Ses efforts sont couronnés de succès.
La réforme de l’Église se traduit par des initiatives dans de nombreux domaines autres que la liturgie. Charlemagne privilégie tout particulièrement l’enseignement, la transmission du savoir et la formation des jeunes générations. Il comprend que le succès de sa réforme en dépend.
Le désir d’unité liturgique autour du rite romain rejoint un souci d’unité plus général. Charlemagne comprend la force que représente l’unité liturgique pour un peuple et un Empire. Ses efforts en faveur d’une langue commune – le latin – vont dans le même sens.
Il est évidemment possible de critiquer cette réforme [49]. Néanmoins, malgré des imperfections, des lenteurs et des déceptions inévitables, la réforme de la liturgie entreprise en Gaule dès le début du 8e siècle connaît une heureuse issue. Il reste donc à s’interroger sur les raisons d’un tel succès.
4. Les éléments clefs d’une réforme
Plusieurs éléments sont déterminants dans cette réforme. Cinq méritent d’être mentionnés : l’esprit romain des princes, la patience dans la mise en œuvre de la réforme, le contexte général de renovatio dans l’Église, le bon usage du droit et de la loi, la collaboration de tous à la réforme. Cette liste n’est pas exhaustive.
4.1. L’esprit romain des princes
Les réformateurs qui œuvrent à la romanisation de la liturgie franque sont animés du désir de favoriser l’unité religieuse et politique autour du centre de la Chrétienté : Rome. Le succès d’une réforme repose sur l’idéal qui la sous-tend. Dans le cas de la réforme carolingienne, les motifs purement politiques naguère envisagés par Cyrille Vogel sont insuffisants pour expliquer l’ampleur d’un tel mouvement. La liturgie romaine ne s’impose pas en Gaule simplement parce que les princes chercheraient à prendre leur distance avec l’Orient chrétien. Les réformateurs sont animés par un désir d’unité ecclésiale, politique et culturelle autour de Rome. Pépin et Charlemagne comprennent que l’unité liturgique favorise l’unité à tous les niveaux et que cette dernière ne peut avoir d’autre centre que Rome. La liturgie rythme la vie des hommes. Une paroisse, un diocèse, un Empire ont besoin de se retrouver autour du même Credo, mais aussi autour des mêmes traditions et coutumes liturgiques.
En outre, pour les papes de l’Antiquité tardive, l’unité de foi a un corollaire : l’unité de rite. Elle l’entraîne presque naturellement. Si les baptisés sont unis par les liens de la foi autour d’un Credo commun, cette unité a besoin d’être exprimée et manifestée publiquement dans la prière de l’Église. Pour ce motif, cette dernière doit toujours préférer l’unité des rites à leur multiplicité. Dans la pratique, comme l’évêque de Rome a la mission de confirmer ses frères dans la foi, il est naturel de recourir à la liturgie de son Église pour réaliser l’unité. La célébration du rite romain dans les paroisses est d’ailleurs un puissant moyen d’affirmer le primat de Pierre dans la vie des individus.
Certes, la liturgie qui voit le jour en Gaule, à la fin du 8e siècle, n’est pas simplement romaine, mais romano-franque. Cependant, cette dernière est le résultat de lacunes et d’insuffisances dans les livres importés. Pépin et Charlemagne cherchent à diffuser en Gaule la liturgie romaine. Tous les textes de Charlemagne parlent de chants et d’usages romains. Leur regard est tourné vers la Ville éternelle où se trouvent les tombeaux des Apôtres.
Les promoteurs de la réforme carolingienne sont animés d’un authentique esprit romain. Toutes leurs œuvres en sont marquées durablement.
4.2. La patience dans la mise en œuvre de la réforme
Ce mouvement de romanisation cultuelle s’étend sur de longues décennies. Le passage d’une situation de crise – au moins relative – à l’instauration d’une tradition liturgique unifiée ne s’opère pas brutalement. Le changement est lent et gradué. Il se réalise au cours d’une longue transition durant laquelle la liturgie se romanise progressivement. Entre le voyage du pape Étienne II en Gaule (754) et les grands textes législatifs de Charlemagne qui font suite au couronnement impérial, un demi-siècle s’écoule. Les contemporains de Charlemagne sont les heureux bénéficiaires des efforts répétés de Pépin le Bref et de ses devanciers en faveur de la romanisation de la liturgie.
Qui dit période de transition dit passage d’un état liturgique à un autre. Dans l’immédiat, un tel processus engendre des risques certains de confusion. Ainsi, dans un premier temps, l’arrivée des livres romains ne fait qu’accroître le désordre liturgique en Gaule. Loin de se substituer aux anciens livres francs, les sacramentaires romains importés introduisent une nouvelle tradition liturgique. Avec le temps néanmoins, les choses changent. Les livres romains s’imposent. La confusion cesse. L’ordre revient.
Cette lente transition engendre aussi d’inévitables déceptions. Entre les mesures ambitieuses édictées et la réalité des faits, le décalage est grand. Les premières lois rencontrent des oppositions considérables et ne sont que très imparfaitement appliquées. La répétition des textes ne trompe pas. Les obstacles sont nombreux et les oppositions importantes. De plus, les livres importés de Rome ou compilés en Gaule se révèlent souvent incomplets, insatisfaisants, voire inutilisables. Les foyers de réforme qui fleurissent ici ou là restent rares. Néanmoins, à la longue, malgré les difficultés, la romanisation progresse.
Pour les hommes, toute transition est synonyme d’attente et de patience. Les pontifes romains et les princes carolingiens ont su temporiser et respecter les délais considérables inhérents à toute véritable réforme. Pépin et Charlemagne ont compris en quoi consiste une transition dans le lent processus d’une réforme et ils en ont accepté les limites. Une transition n’est ni un état parfait ni une situation définitive. C’est un passage obligé pour sortir d’un état de crise et entamer un renouveau durable. C’est un long chemin de purification et de conversion. C’est une lente convalescence par étapes.
4.3. Le contexte général de renovatio dans l’Église
Le renouveau liturgique carolingien s’accompagne d’une réforme en profondeur de l’Église et du clergé. Les deux aspects sont indissociables. Les prêtres sont les ministres du culte et les acteurs de la liturgie. Le trésor de la messe est remis entre leurs mains. Par conséquent, l’état du clergé – formation intellectuelle et moralité – rejaillit inévitablement sur la qualité des cérémonies liturgiques. Le culte de Dieu exige des clercs instruits et saints. Il requiert aussi une autorité ecclésiale forte à tous les niveaux – paroisse, diocèse et archidiocèse – capable de veiller à son bon accomplissement. Concrètement, trois aspects de la réforme carolingienne sont directement liés à la romanisation de la liturgie : la réorganisation de la hiérarchie ecclésiastique, la promotion de l’enseignement, la réforme morale du clergé.
A la fin de l’époque mérovingienne, la faiblesse du pouvoir des métropolitains en Gaule est grande. La liturgie en pâtit. Nul n’est en mesure de remédier au désordre. En outre, Rome est isolée pour mettre en œuvre sa réforme. Les papes ne disposent pas d’appuis ni de soutiens parmi les archevêques en Gaule pour relayer leurs initiatives. Dans ce contexte, les efforts des princes pour affermir l’autorité des métropolitains et encourager la tenue régulière de conciles provinciaux facilitent et accélèrent le processus de romanisation en cours. Pour réussir, une réforme décidée en haut lieu a besoin d’être répercutée aux divers niveaux de la hiérarchie : métropolitains, évêques, curés. De plus, les structures ne sont pas tout. Le choix des hommes est également déterminant. La confiance accordée par les Pippinides à saint Chrodegang est un élément clef du succès de la réforme carolingienne.
L’enseignement est également au cœur de la renaissance carolingienne. Les princes luttent contre l’ignorance religieuse, obstacle majeur à la christianisation en profondeur de la société. Dans cet esprit, des foyers d’études voient le jour et se développent : écoles paroissiales, monastiques et cathédrales. Plus particulièrement, les carolingiens forment les clercs de l’Église franque à la liturgie romaine et au chant grégorien en recourant à des maîtres qualifiés. De notables efforts sont faits pour que le rite célébré soit compris. Charlemagne veille à l’intelligibilité et à la bonne compréhension des textes latins. De nombreux écrits de cette époque suggèrent le lien essentiel qui unit la lex orandi à la lex credendi. L’empereur ne dissocie jamais prière et doctrine.
En outre, les princes carolingiens promeuvent une réforme morale du clergé. Charlemagne a le souci de donner à tous une règle de vie et des normes de conduite claires. Concrètement, les carolingiens s’appuient sur deux textes : la règle de saint Chrodegang (pour les clercs) et la règle de saint Benoît (pour les moines). L’une et l’autre mettent en avant le culte de louange rendu à Dieu et le caractère communautaire de la vie cléricale ou monastique. Elles sont une invitation à développer deux attitudes chrétiennes trop facilement méprisées en temps de crise : l’adoration et l’obéissance.
Dans ces trois domaines, l’exemple carolingien montre que ces deux mouvements – réforme de l’Église et réforme de la liturgie – participent d’un même renouveau. Néanmoins, l’un et l’autre se développent séparément dans un premier temps, avant de se rejoindre par la suite. Entre ces deux mouvements – réforme de la liturgie et réforme de l’Église – les interférences sont nombreuses. Le souci d’une liturgie unifiée et ordonnée conduit presque naturellement à une réforme morale de l’Église, tandis que la préoccupation légitime de réformer l’Église dans sa tête et dans ses membres amène les clercs à considérer la liturgie comme un instrument d’unité. Les réformes de saint Chrodegang à Metz et de Leidrade à Lyon en sont une belle illustration.
4.4. Le bon usage du droit et de la loi
L’exemple de la réforme carolingienne manifeste que la romanisation de la liturgie n’a pas été imposée de façon abrupte et autoritaire par une loi ecclésiastique ou civile mais qu’elle a été un mouvement lent et patient qui s’est développé progressivement, avant d’être finalement sanctionné par une loi. Le rite romain doit d’abord son succès à ses qualités intrinsèques qui ont séduit bien des Francs. Autrement dit, la législation carolingienne reconnaît, achève et « canonise » une réforme que d’autres ont suscitée et préparéef. La loi n’est pas aux débuts du processus de réforme, mais à son terme. Trois étapes sont à distinguer.
Dans un premier temps, la romanisation de la liturgie est le fait d’initiatives privées. Elle s’élabore en dehors du pouvoir, romain ou carolingien, mais non contre lui. Le mouvement n’est point favorisé ni encouragé par les autorités ecclésiastiques ou politiques. La liturgie de Rome se diffuse par l’exemple, par les livres, par les contacts. En outre, ce long prélude à la réforme liturgique est aussi le temps où s’ébauche une réforme générale de l’Église.
Dans un second temps, l’autorité intervient. La loi vient canaliser, développer et accélérer le mouvement en cours. Ainsi, en 754, Pépin le Bref sanctionne par une décision royale une évolution liturgique déjà ancienne en imposant dans son royaume la liturgie romaine. Pour l’heure, ce décret est inappliqué et inapplicable, car les livres romains font défaut. Il n’aboutit qu’à amplifier le désordre liturgique. En revanche, à long terme, l’acte de Pépin est décisif. Charlemagne le rappellera comme un fait majeur du règne de son prédécesseur. Il pourra s’appuyer sur lui pour donner davantage d’autorité à sa réforme.
Enfin, dans un troisième temps, l’autorité s’engage davantage en promulguant des lois dont elle contrôle l’application. Les actes du règne de Charlemagne montrent bien le double rôle des textes normatifs en matière de liturgie : d’une part, prescrire, contraindre et obliger ; d’autre part, vérifier, contrôler, sanctionner. En outre, ces lois s’accompagnent de mesures réformatrices dans de multiples autres domaines. C’est le temps de la réforme. Ces actes portent du fruit parce qu’ils ont été préparés. Le succès de la réforme de Charlemagne dépend de l’œuvre de Pépin et de ses devanciers.
Le processus de la réforme carolingienne contient un enseignement important : la loi, tout d’abord incapable d’initier un mouvement de réforme, devient par la suite indispensable pour accélérer et consacrer la mutation en cours. L’autorité agit prudemment. Dans un premier temps, les princes restent étonnamment silencieux et gardent leur distance avec des essais de réforme dont l’issue est encore incertaine. Ils appuient éventuellement les réformateurs qui leur demandent aide, conseil et soutien, s’ils jugent favorablement leurs initiatives, mais leur rôle ne va guère au-delà. En revanche, dans un deuxième temps, lorsque le mouvement de réforme est déjà bien amorcé, ils reprennent l’initiative et promulguent des textes normatifs qui officialisent la réforme.
4.5. La collaboration de tous à la réforme
Dans cette histoire, il est frappant de constater combien les acteurs de la réforme sont nombreux : pontifes romains (Grégoire II, Étienne II, Hadrien), princes carolingiens (Pépin et Charlemagne), évêques (saint Chrodegang et Leidrade), religieux (saint Benoît d’Aniane), mais aussi clercs et laïcs anonymes qui contribuent modestement à diffuser les livres romains en Gaule. Ces derniers n’usurpent en rien un pouvoir qui ne leur appartient pas. La réforme concerne toute l’Église. Elle n’est pas que l’affaire des chefs et des princes. Tout fidèle dans l’Église est concerné par la liturgie, le culte et les formes de la prière. Comme dit l’adage, quod omnes tangit, ab omnibus tractari debet (ce qui concerne tout le monde doit être considéré par tous) [50].
En outre, la réforme carolingienne aboutit heureusement grâce à une alliance durable entre Rome et les Francs. Les papes et les princes collaborent à une œuvre commune. Les efforts et les initiatives des derniers maires du palais pour se rapprocher des successeurs de Pierre en témoignent. Pour réussir, la réforme exige l’alliance des forces vives dans l’Église. Une réforme est une œuvre exigeante et ambitieuse que personne ne peut mener seul.
Enfin, la réforme carolingienne se développe autour de plusieurs foyers importants. Metz, Rouen et Lyon en sont les principaux. Dans ces cathédrales, la liturgie romaine est célébrée avec un soin particulier. Ces sanctuaires apparaissent à tous comme des points de repère sûrs. Concrètement, le renouveau se développe dans le cadre d’Églises particulières qui constituent de véritables laboratoires de la réforme.
La lente romanisation de la liturgie franque qui se développe en Gaule au 8e siècle, représente un moment charnière dans l’histoire du culte chrétien. Ces années de réforme progressive et patiente illustrent un fait récurrent de la vie de l’Église : entre les premiers signes d’un renouveau apparent et les fruits incontestables d’une réforme, la Providence ménage souvent à son Église de longues périodes d’attente, de labeur et de maturation où la lumière dissipe l’ombre peu à peu, avant de la faire disparaître complètement. De tels temps d’incertitudes et de promesses constituent pour les hommes une épreuve. Ils sont surtout une invitation à la prière, à la réflexion et à l’action adressée à toute l’Église.
[1] — Sur l’œuvre politique, culturelle et religieuse des princes carolingiens, voir par exemple : Pierre Riché, Les carolingiens : une famille qui fit l’Europe, Paris, Hachette, 1983.
[2] — Voir les diverses contributions de l’historien sur le sujet : Cyrille Vogel, « Les échanges liturgiques entre Rome et les pays francs jusqu’à l’époque de Charlemagne », dans Settimane di studio del Centro italiano di studi sull’alto medioevo, 7, Spolète, 1960, p. 182-295 ; id., « Saint Chrodegang et les débuts de la romanisation du culte en pays franc », dans Saint Chrodegang : communications présentées au colloque tenu à Metz à l’occasion du douzième centenaire de sa mort, Metz, Éditions le Lorrain, 1967, p. 91-109 ; id. « La réforme liturgique sous Charlemagne », dans Karl der Grosse, t. 2 : Das geistige Leben, Düsseldorf, 1964, p. 217-232 ; id. « Les motifs de la romanisation du culte sous Pépin le Bref (751-768) », dans Culto cristiano. Politica imperiale carolingia, Todi, 1979, p. 15-41.
[3] — Philippe Bernard, Du chant romain au chant grégorien (4-13e siècle), Paris, Cerf, 1996, spéc. p. 655-709.
[4] — Matthieu Smyth, La liturgie oubliée : les prières eucharistiques en Gaule antique et dans l’Occident non romain, Paris, Cerf, 2003, p. 257.
[5] — A la fin de l’époque mérovingienne, le pouvoir appartient de fait non au roi, mais à son principal collaborateur, le maire du palais. Cette fonction a été attribuée à Pépin Ier de Landen (mort en 640) et à plusieurs de ses descendants, notamment Pépin II (687-714) et Charles Martel (714-741). A la mort de ce dernier, ses fils Carloman et Pépin III – Pépin le Bref – se partagent l’administration du royaume. Le premier reçoit l’Austrasie (le Nord-Est de la Gaule), le second la Neustrie (les pays situés entre la Loire, la Bretagne, la Manche et la Meuse). En 747, après l’abdication de Carloman, Pépin le Bref se retrouve seul maître du royaume. En 751, il est sacré roi : c’est le début de la dynastie carolingienne.
[6] — Selon Cyrille Vogel, la liturgie est alors célébrée au gré de chacun dans le plus grand désordre, tandis que la romanisation naissante ne fait qu’accélérer l’anarchie. En revanche, Philippe Bernard note une réelle unité liturgique dans chaque province ecclésiastique. Les métropolitains veillent généralement à ce que la liturgie de leur province soit adoptée par leurs suffragants et le clergé de ces derniers.
[7] — Les sacramentaires et les Ordines sont des livres liturgiques complémentaires. Les premiers – les sacramentaires – contiennent oraisons, préfaces, canon de la messe et formulaires des autres cérémonies (baptême, ordination, consécration des vierges, dédicace des églises), mais ne comportent aucune indication pratique sur la manière d’exécuter ces rites. Au contraire, les seconds – les Ordines – exposent l’ordonnance des cérémonies et la manière de les accomplir, mais ne fournissent pas le détail des textes de la liturgie.
[8] — Ce texte est rédigé en Bourgogne vers 750 ou un peu plus tard. Il décrit une liturgie qui est à la fois romaine et franque. Les lectures, la pax, les diptyques, la fraction et la bénédiction épiscopale suivent encore l’usage gallican. En revanche, l’anaphore gallicane a disparu pour céder la place au canon romain grégorien.
[9] — Ces principaux livres – rédigés aux 7e et 8e siècles – sont le Missale Gallicanum vetus, le Missale Francorum, le Missel de Bobbio et le Missale Gothicum.
[10] — Archevêque de Mayence, saint Boniface évangélisa la Germanie et mourut martyr en Frise, en 754. Il participa très activement à la réforme de l’Église au temps de Carloman et de Pépin III, entre 743 et 747.
[11] — Cette situation dramatique est décrite par une lettre de Boniface au pape Zacharie, en 742. Elle concerne donc avant tout l’Angleterre.
[12] — En 719, Boniface s’adresse au pape Grégoire II à propos du baptême de fidèles nouvellement convertis. Il reçoit l’ordre de se conformer au formulaire romain.
[13] — Le roi anglo-saxon Oswiu prend la décision d’adopter l’usage romain au synode de Whitby, en 664. Ainsi, il est vraisemblable qu’une mesure similaire soit adoptée lors du Concilium germanicum de 742-743 présidé par Carloman et Boniface : Matthieu Smyth, « Ante Altaria » : les rites antiques de la messe dominicale en Gaule, en Espagne et en Italie du Nord, Paris, Cerf, 2007, p. 35.
[14] — L’origine de ce voyage est bien connue. Monté sur le trône en 751, Pépin le Bref a le souci de faire légitimer sa dynastie. Aussi, profitant des difficultés du pape Étienne II en lutte contre les Lombards, Pépin lui envoie-t-il saint Chrodegang pour le rassurer sur ses bonnes intentions et le persuader de venir en France. A l’occasion de ce voyage, le pape sacra de nouveau Pépin et il conféra l’onction à ses fils.
[15] — Denis Crouan, Histoire du Missel romain, Paris, Téqui, 1988, p. 37.
[16] — Deux documents signalent que ce voyage a été l’occasion prochaine de la réforme menée par Pépin : le Capitulare de Imaginibus (vers 791) et un écrit de Walafrid Strabon (mort en 842). Sur ces textes, voir : Cyrille Vogel, « Les échanges liturgiques », p. 230-231.
[17] — Cyrille Vogel, « Saint Chrodegang », p. 103.
[18] — Ce texte rappelle notamment que Pépin a remplacé le « cantus gallicanus » par le « cantus romanus ».
[19] — Les péricopes sont les passages de l’Ancien et du Nouveau Testament employés dans la liturgie (lectures et évangiles).
[20] — L’antiphonaire, le responsorial et l’horologium (livre d’heures) renferment les diverses pièces qui composent l’office divin.
[21] — Philippe Bernard, Du chant romain, p. 731.
[22] — Il est possible que plusieurs de ces clercs soient originaires de Fontenelle. La présence de livres liturgiques en une telle abbaye le laisse en tout cas supposer.
[23] — Né probablement à Liège en 712, saint Chrodegang est issu d’une famille de la haute aristocratie franque. Élevé au palais de Charles Martel, il exerce d’importantes fonctions à la cour, notamment celle de référendaire. Évêque de Metz du 30 septembre 742 au 6 mars 766, il entretient des liens étroits avec Pépin. En 753, ce dernier l’envoie auprès du pape Étienne II.
[24] — Cette règle, que l’on peut dater de fin 755 ou de 756 dépend manifestement de celle de saint Benoît. Concernant la prière liturgique, quatre (8, 11, 19, 20) des treize chapitres de saint Benoît sont utilisés.
[25] — Sur la règle de saint Chrodegang, voir : Eugen Ewig « Saint Chrodegang et la réforme de l’église franque », dans Saint Chrodegang : communications présentées au Colloque tenu à Metz à l’occasion du douzième centenaire de sa mort, Metz, Éditions le Lorrain, 1967, p. 25-53.
[26] — Voir Robert Folz, « Metz dans la monarchie franque », dans Saint Chrodegang : communications présentées au colloque tenu à Metz à l’occasion du douzième centenaire de sa mort, Metz, Éditions le Lorrain, 1967, p. 11-24, spéc. p. 19.
[27] — Pierre Riché, Écoles et enseignement dans le Haut Moyen Age, Paris, Aubier-Montaigne, 1979, p. 67.
[28] — Jean Favier, Charlemagne, Paris, Fayard, 1999, p. 419.
[29] — Henri-Xavier Arquillière, L’Augustinisme politique, Paris, Vrin, 1934, p. 119.
[30] — Un capitulaire est un acte législatif composé de divers chapitres (capitula) accolés. Sur ce texte de 802, voir : François L. Ganshof, « L’Église et le pouvoir royal dans la monarchie franque sous Pépin III et Charlemagne », dans Settimane di studio del Centro italiano di studi sull’alto medioevo 7, Spolète, 1960, p. 96-97.
[31] — Une lettre d’Hadrien écrite entre 784 et 791 atteste que le pape envoya le sacramentaire grégorien à Charlemagne.
[32] — A Rome, certains jours de l’année liturgique, les cérémonies sont célébrées dans une église déterminée – une station – où tous les fidèles se rassemblent. Cet usage ancien a donné naissance à une liturgie stationnale qui associe les diverses églises de la ville au culte chrétien.
[33] — Selon Cyrille Vogel, il y a eu méprise. Alors que Charlemagne croyait recevoir le texte le plus au point du rite romain, il se retrouve avec un manuscrit des années 730. Le pape, cherchant à satisfaire l’empereur de son mieux s’est rabattu sur l’Hadrianum incomplet qui était sans doute un exemplaire de luxe. En outre, le pape s’est peut-être mépris sur l’objet de la demande de Charlemagne. Il lui a envoyé un cadeau alors qu’on lui demandait un document. Philippe Bernard conteste une telle hypothèse. Le pape a envoyé à Charlemagne un document officiel tout en laissant prudemment aux savants francs le soin de le compléter à leur guise dans l’esprit de la tradition romaine.
[34] — Saint Benoît d’Aniane restitue au sacramentaire les parties omises par le scribe romain. En outre, il accueille des traditions locales et des bénédictions variées : usages gallicans des ordinations, bénédictions des abbés et abbesses, dédicace des églises, consécration des vierges, exorcismes pour possédés, onctions des malades, funérailles, messes votives… Sur ce travail, longtemps attribué à tort à Alcuin, voir : Cyrille Vogel, « Les échanges liturgiques », p. 283.
[35] — Sur ces textes, voir : Carlo de Clercq, La législation religieuse franque de Clovis à Charlemagne : étude sur les actes des conciles et les capitulaires, les statuts diocésains et les règles monastiques (507-814), Louvain-Paris, Bibliothèque de l’Université, 1936.
[36] — Plus généralement, le document expose le programme liturgique de Charlemagne : voir Hervé Charenton, « Législation et réforme liturgique sous Charlemagne », dans L’Année canonique 39 (1997), p. 131-150, spéc. p. 137-147.
[37] — Sur ce texte : ibid., p. 252-257.
[38] — Sur ces initiatives, voir : Cyrille Vogel, « Les échanges liturgiques », p. 269-273.
[39] — Les questions se succèdent dans cet ordre : « Comment croyez-vous ? Comment tenez-vous la foi catholique ? Comment savez-vous et comprenez-vous le symbole et l’oraison dominicale ? Comment savez-vous et comprenez-vous votre messe selon l’ordo romain ? Comment pouvez-vous lire l’Évangile ? Et les homélies des Pères ? Comment savez-vous l’office divin pour le chanter selon le rite romain dans les fêtes établies ? Comment connaissez-vous et comprenez-vous le baptême ? » (Carlo de Clercq, La législation religieuse, p. 225-226).
[40] — Jean Favier, Charlemagne, p. 422.
[41] — Parmi les autres mesures importantes qui ont un lien avec la liturgie, il convient de mentionner la révision de la Bible confiée à Alcuin, la compilation d’un Homéliaire par Paul Diacre et les réformes législatives. En 785, le pape Hadrien remet à Charles la collection canonique dite Dionysiana Hadriana.
[42] — Les métropolitains et leurs évêques suffragants doivent se réunir en synode deux fois par an (a. 13). Les chorévêques [évêques missionnaires] doivent être soumis aux évêques diocésains (a. 9). L’évêque doit s’occuper de son propre diocèse (a. 12) et non des autres (a. 11) ; il n’acceptera pas les clercs d’autrui (a. 3 ; a. 56). Il résidera auprès de sa cathédrale (a. 41). Sur ce texte, voir : Carlo de Clercq, La législation religieuse, p. 173.
[43] — Philippe Depreux, « Ambitions et limites des réformes culturelles », dans Revue historique 3 / 2002 (623), p. 721-753, spéc. p. 737.
[44] — Pierre Riché, Écoles et enseignement, p. 352-353.
[45] — Philippe Depreux, « Ambitions et limites », p. 738-739.
[46] — Conseillé par saint Benoît d’Aniane, Louis le Pieux réunit dès 817 une assemblée à Aix. Il se préoccupe de l’enseignement dans les chapitres cathédraux et de la formation des autres clercs. Il décide que les monastères ne recevront que les enfants destinés à la vie monastique. A Attigny, en 822, les évêques promettent de réorganiser l’école à côté de leur cathédrale et même de créer d’autres centres scolaires.
[47] — Carlo de Clercq, La législation religieuse, p. 297.
[48] — Sur cette lettre, voir : Hervé Charenton, « Législation et réforme liturgique », p. 144 ; Philippe Depreux, « Ambitions et limites », p. 739.
[49] — Cette réforme a un corollaire négatif : la disparition de la liturgie gallicane dont l’orthodoxie n’était en rien suspecte. Ainsi, Matthieu Smyth n’hésite pas à affirmer – dans un jugement qui manque manifestement de modération – que cette réforme « restera comme le plus grand acte de vandalisme jamais perpétré contre le patrimoine de l’Église » (Matthieu Smyth, « Ante Altaria », p. 36). Par ailleurs, au dire de Klaus Gamber (La réforme liturgique en question, Éditions Sainte-Madeleine, 1992, p. 17), « l’adoption de la liturgie de la ville de Rome par les pays francs n’a cessé de susciter des problèmes, ceux que posait l’adaptation de ce rite étranger aux conditions propres aux divers villes et villages. Cette adaptation n’a jamais été entièrement réussie ».
[50] — Cette maxime, empruntée au droit romain, est souvent invoquée par les papes du Moyen Age.
Informations
L'auteur
Membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), l'abbé Pierre-Marie Berthe exerce son ministère en France.
Le numéro

p. 157-179
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