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Mémoires d’un zouave pontifical (III)

 par Dom Bernard Maréchaux O.S.B.

 

Le futur Procureur général de la congrégation des Olivétains avait dix-huit ans en 1867. Il s’engagea dans les zouaves pontificaux et passa un an à Rome dans ce régiment héroïque. Nous reportons le lecteur au numéro 77 du Sel de la terre pour l’introduction à ces Mémoires, et le début de sa publication (I), suivi de la deuxième partie (II) au numéro 78.

Le passage que nous publions ici est tiré du Bulletin de l’Œuvre de Notre Dame de la sainte Espérance à Mesnil-Saint-Loup, tome V (1889-90-91), de janvier 1889 à septembre 1890.

Le Sel de la terre.

 

 

Chapitre VII

La Semaine sainte à Rome

La vie du zouave se partageait, par moitiés à peu près égales, entre le service de Rome et celui des montagnes romaines ; et ce n’était pas ce qui lui donnait moins de charme. A Rome, on était presque en pays français ; dans les montagnes, on se trouvait transporté au milieu d’une population vierge de tout contact avec les villes, au sein de mœurs et de coutumes locales sur lesquelles le niveau égalitaire des idées modernes n’avait pas encore passé. Aussi bien le genre de vie était-il tout différent. Distribués par petits détachements, et forcément isolés de toute relation, nous formions ensemble comme une grande famille, nous organisions des jeux, nous entreprenions des explorations ; notre principale occupation était de faire des battues qui duraient parfois plusieurs jours, en compagnie des gendarmes et des squadriglieri ou paysans armés, à la poursuite des brigands qui, comme l’on sait, infestent la péninsule Italienne. On peut juger de ce qu’était cette existence libre et aventureuse, dans un pays magnifique, largement ensoleillé, où tout était nouveau pour nous, et sur lequel planaient de tous côtés de grands souvenirs.

Généralement, les mouvements de troupes avaient lieu au mois de mars : c’est le moment où les chaleurs deviennent insupportables, au moins pour les étrangers : où les grands troupeaux, qui hivernent dans la campagne romaine, la quittent pour remonter sur les plateaux de la Sabine. Heureux alors ceux d’entre nous qui émigraient vers les montagnes ! Ils y trouvaient un air pur et un adoucissement aux ardeurs du climat.

Malheureusement il fallait que le service de Rome se fît. Et tandis que les uns quittaient la ville pour la province, les autres rentraient en cette atmosphère brûlante et toujours plus ou moins malsaine. Ma compagnie fut favorisée, elle reçut l’ordre de quitter Rome.

Nous avions d’ailleurs la destination la plus enviable, à savoir Tivoli, sur le bord des monts Sabins, à la limite de l’agro romano. Nous eussions été enchantés d’y partir quinze jours plus tard, après les fêtes de Pâques ; nous tenions beaucoup, on le comprend, à voir les fêtes.

Il fallut néanmoins se mettre en marche, et prendre sac au dos la voie Tiburtine, qui franchit la porte San-Lorenzo, longe la basilique de ce nom, puis, tournant légèrement à l’Est, gagne, par une plaine dénudée, les pentes de la Sabine. C’était, je crois, le 29 mars : nous faisions notre première marche un peu considérable, avec tout le chargement. Ce qui nous gênait le plus, c’est que la route avait à certains endroits un pied de poussière ; en arrivant, il semblait que nous nous y fussions roulés.

Des hauteurs de Tivoli, nous avions Rome sous les yeux, au bout de l’horizon ; et Rome nous attirait, mes amis et moi. Nous allâmes tous trois trouver notre lieutenant : M. Mauduit n’était pas mécontent de nous, il comprenait nos désirs, il nous accorda un congé de dix jours. Les exercices d’ailleurs étaient suspendus pendant la semaine sainte ; il n’y avait pas grande perte pour nous.

Et c’est ainsi que, quelques jours après notre sortie de Rome, nous en reprenions le chemin, assez légers d’argent, mais riches d’entrain et de gaieté. C’était, si je ne me trompe, la veille des Rameaux. Arrivés dans la Ville éternelle, il fallut aviser à nous loger, parmi l’affluence énorme des étrangers, le moins chèrement possible.

Comme au temps de Notre-Seigneur, les hôtelleries étaient déjà pleines. Notre bon ange nous conduisit via dei Coronari, 64, chez un brave Romain qui exerçait un modeste emploi de tabellion ; ce digne et honnête homme nous loua une chambre très convenable au prix le plus modéré. Nous vivions tant bien que mal dans les trattorie [1] du voisinage, et la moitié du temps nous faisions à domicile notre cuisine, qui, la moitié du temps consistait en une simple salade. Que voulez-vous ? Le troupier n’est pas riche ; et puis, c’était la Semaine sainte, il fallait bien faire un peu pénitence.

Nous étions venus à Rome pour suivre à Saint-Pierre les cérémonies de la Semaine sainte ; nous éprouvâmes un complet désenchantement. Mais à Rome, à côté des désenchantements, il y a toujours des compensations magnifiques, et en somme, on n’a jamais rien à regretter.

Voici en quoi consistait le désenchantement.

Ce serait une grande erreur de croire que les cérémonies de la Semaine sainte ont lieu dans l’immensité de Saint-Pierre. Le Saint-Père officie à la chapelle Sixtine, qui se trouve dans le palais du Vatican ; et le reposoir du Saint-Sacrement est, si j’ai bon souvenir, à la chapelle Pauline. Seuls, quelques rares privilégiés prenaient place à une tribune, et suivaient, sous les voûtes de la Sixtine, les cérémonies sacrées. Ah ! Ceux-là étaient enthousiasmés, émus jusqu’aux larmes, en contemplant les rites grandioses de l’office pontifical, et surtout en voyant la piété et la majesté de Pie IX entouré du Sacré-Collège. Quant au gros du public, il se pressait dans la salle ducale qui avoisine la chapelle ; et il ne saisissait guère de l’office que le Miserere de Palestrina, exécuté il est vrai par les plus belles voix du monde. Si au moins ce public avait été recueilli et respectueux, la déception aurait été supportable, mais il était passablement houleux et bruyant. Il se composait en bonne partie d’Anglais, de protestants, qui ne cherchaient là qu’une impression de voyage.

Mais, dira-t-on, il y avait au moins un office à Saint-Pierre. Nullement. Un certain jour, je me rappelle y avoir vu une confrérie de pénitents faire le chemin de la croix ; à la tête de la procession marchait une croix gigantesque, son porteur avait mille peines à tenir son équilibre. C’est tout ce que je vis à Saint-Pierre même.

Je me trompe. Le soir, on chantait les ténèbres dans la chapelle capitulaire, qui se trouve dans la nef de gauche. Là encore on pouvait entendre des voix magnifiques. Le spectacle de Saint-Pierre, rempli de larges ombres, avec des rayons d’or qui se mouvaient dans la coupole, était on ne peut plus saisissant. Malheureusement, il y avait là encore les étrangers, allant et venant, causant et faisant salon sur le bord des piliers avec un sans-gêne absolu. Cela me donne l’intelligence d’un mot de Louis Veuillot à M. Émile Lafon : « Mon cher ami, si j’étais à Rome pendant les cérémonies, j’irais me promener sur la voie Appienne. »

Désolés de ne pas trouver à Saint-Pierre les grandes impressions que nous espérions, nous fîmes notre Semaine sainte à Saint-Louis-des-Français. Là, tout se passait pieusement, saintement, silencieusement ; l’âme s’y trouvait baignée dans une atmosphère de prière ; et cette atmosphère sentait la patrie.

*

Le vendredi soir, ou peut-être un autre jour, nous allâmes faire le chemin de croix au Colisée. Oh ! Que l’humble croix, plantée au milieu du géant de pierre, nous parut grande et touchante ! Avec quelle ferveur nous la baisâmes ! L’un de mes camarades n’avait guère à Rome d’autre but de promenade que le Colisée : ce monument étrange le fascinait, comme il avait fasciné saint Benoît-Joseph Labre. Qui dira de quelles visions il se remplissait aux yeux du saint pèlerin, qui y avait fixé sa demeure avec les tourterelles et les éperviers ? Ce colosse immense est doux et familier à l’âme chrétienne. Il ressemble à un vieux guerrier labouré de cicatrices, et transformé en anachorète. Il est, dit Mgr Gerbet, comme l’Ecclésiaste qui a tout vu, tout goûté, et qui crie que sous le soleil tout est vanité et affliction d’esprit. Tandis que nous faisions le chemin de la croix dans l’arène oblongue, un prêtre français y prêchait dans la partie qui confine aux thermes de Titus ; on nous dit que c’était M. l’abbé Gay, aujourd’hui évêque d’An­thédon, et si connu du monde catholique.

Toute l’harmonie de Rome se résume autour de Saint-Pierre et du Colisée. Ces deux monuments donnent la strophe et l’antistrophe du cantique de la Ville éternelle. Le Colisée, c’est le vieux monde humilié et brisé aux pieds de Jésus-Christ ; Saint-Pierre, c’est le monde nouveau qui va toujours se développant et dont la jeunesse est éternelle. La nuit convient au Colisée, le grand jour à Saint-Pierre. Le Colisée est au fond d’une vallée, Saint-Pierre sur le flanc d’une montagne. Le Colisée fait sentir tout ce que la mort contient d’espérance ; Saint-Pierre, élevé sur un tombeau, ne parle que de vie et de résurrection !

Saint-Pierre, toujours si beau, si grand, ne paraissait jamais plus beau et plus grand, mieux fait pour la papauté, qu’au moment de la bénédiction Urbi et Orbi donnée par le Saint-Père, du haut du balcon de la façade, le jour de Pâques : nous eûmes, dans ce spectacle unique au monde, une large compensation à nos déceptions des jours précédents.

La plupart de ceux qui me liront connaissent, par la photographie et la gravure, l’aspect général de Saint-Pierre avec sa magnifique coupole, son portique grandiose et sa large colonnade demi-circulaire. Ce qu’il n’est pas donné au burin de reproduire, c’est la teinte chaude et dorée répandue sur tout l’édifice ; il semble que la pierre, le beau travertin des carrières de Tibur, a bu les rayons du soleil levant qui chaque matin viennent saluer la façade. En plein midi, la basilique a quelque chose de resplendissant et de glorieux ; elle forme à la bénédiction papale un cadre digne d’elle. Une heure avant la cérémonie, la colonnade commence à se remplir d’une foule qui ondule comme les flots de la mer dans un port ; ses deux bras géants contiennent tout un peuple venu des quatre vents du ciel. A un moment donné, cette foule se tait ; tous les regards se tournent vers la fenêtre aux dimensions énormes qui s’ouvre au-dessus du portique, et qui est ombragée d’un velarium. Là, un point blanc apparaît : c’est le Saint-Père porté sur la sedia, c’est Pie IX. D’une voix puissante, il commence les prières qui précèdent la bénédiction ; puis il se lève, étend les bras, et prononce, en accentuant fortement, les paroles de la bénédiction elle-même, qui tombent une à une sur la foule haletante. Il semble à ce moment que l’Esprit de Dieu plane sur tout le peuple, comme au-dessus des grandes eaux. Quand il a fini, une immense acclamation s’élève de la foule, et monte comme un hymne d’amour vers le Père commun. C’est merveilleusement beau.

En ce moment, nous sentions palpiter en nous nos familles, nos patries ; nous n’étions plus nous-mêmes ; nous étions comme perdus dans la grande âme de l’Église.

Pie IX, en donnant cette bénédiction, déployait une puissance de voix qui tenait du prodige ; il paraît que le retentissement de cette voix portait jusqu’au fort Saint-Ange. [2]

*

Le soir de Pâques, avait lieu l’illumination de la coupole ; grâce à ce peuple d’ouvriers qui habitent les voûtes de Saint-Pierre, elle se produisait avec une rapidité féerique. Elle détachait en lignes de feu, sur le fond de la nuit, la beauté architecturale du monument. C’est un spectacle exclusivement romain. Il paraît que les navires proches des côtes apercevaient alors la coupole comme un phare.

Durant ces belles fêtes, nous eûmes le bonheur de faire la sainte communion à Saint-Pierre même. On nous remit entre les mains le billet suivant que j’ai conservé comme une relique, et que je ne puis relire sans que tout mon cœur tressaille en moi :

Te ipsum, Jesu suavissime,

Per paschales ferias donum accepi,

Romæ, in basilica vaticana

Principis apostolorum

Anno christiano MDCCCLXVIII [3].

Il me semble que je n’eusse pas regretté d’être venu du bout du monde, quand je n’aurais rapporté de mon voyage que ce billet de communion. Ne dirait-on pas à le lire que Jésus est plus suave à Rome, dans la basilique du Prince des apôtres, que partout ailleurs ?

Cependant, notre congé expirait ; nous dûmes quitter notre modeste chambre et notre hôte. Nos dix jours nous l’avaient fait apprécier. Généralement, les Romains étaient en défiance vis-à-vis de nous ; lui, au contraire, nous traitait en chrétiens et en frères. Il aimait à nous prévenir des choses qui étaient de nature à nous intéresser. Ainsi, le Samedi saint, il nous dit que le curé avait coutume de visiter toutes les maisons, et de bénir une table chargée des provisions du lendemain ; il nous invita à participer à cette bénédiction. Nous disposâmes donc sur une table un gâteau et quelques fruits : le prêtre entra en effet, nous bénit et bénit notre table : cet usage tout simple, mais éminemment chrétien, nous toucha vivement. En nous quittant, notre cher hôte voulut nous donner un souvenir ; il nous remit des reliques de saint François de Paule, apportées du fond de la Calabre, et nous assura que, tant que nous les porterions, nous n’aurions rien à craindre ; car, ajouta-t-il, saint François de Paule est un saint à miracles, molto miracoloso. Que Dieu te récompense, bon et digne homme, de ta charité, de ton hospitalité chrétienne !

Il me semble que c’est à ce séjour à Rome que se rattache une messe dite par le R.P. Beckx, général des Jésuites, dans la chambre même de saint Ignace. Le P. Beckx était l’un des objectifs de la presse gouvernementale italienne ; on l’appelait le pape noir ; on le représentait conspirant contre Victor-Emmanuel, avec Mazzini. Nous vîmes de près ce fameux conspirateur, et nous lui baisâmes la main. C’était un vieillard grêle, de taille médiocre, qui marchait légèrement penché de côté ; il avait la voix douce, presque timide ; il était d’une affabilité touchante, il disait la messe comme les saints peuvent la dire. Il voulut nous donner à chacun une image représentant une vierge mère dite madone de saint Ignace, avec sa signature ; je l’ai conservée comme un de nos plus précieux souvenirs de Rome.

J’invite maintenant mon bienveillant lecteur à nous suivre sur les montagnes de la Sabine.

 

Chapitre VIII

Tivoli

Nous demeurâmes, mes amis et moi, environ trois mois dans la charmante ville de Tivoli, si connue de tous les touristes. Elle est située sur le bord des montagnes de la Sabine, et jetée dans l’angle qu’elles forment au sud-est de Rome, et qui enferme de ce côté la campagne romaine. De ses coteaux chargés d’oliviers au feuillage pâle, on voit la coupole de Saint-Pierre comme une sorte de diamant enchâssé à l’extrémité de l’horizon ; et, par un temps clair, on distingue très nettement la colonnade de Saint-Jean-de-Latran. Autrefois, il y avait, de Rome à Tivoli, une continuation de villas ; et la montagne en était elle-même tapissée. Maintenant, le chemin est désert, horriblement poudreux ; on ne rencontre qu’une grande ferme, où nous fîmes étape. Et pour arriver à ces sommets enchanteurs, il faut traverser les exhalaisons fétides d’une source sulfureuse, la Solfatara, qui stérilise tous les terrains d’alentour.

Au pied de Tivoli, on franchit l’Anio sur un pont nommé le Ponte Lucano, et flanqué d’une tour qui rappelle le tombeau de Cecilia Metella. Puis, la route monte en lacets dans les bois d’oliviers, et pénètre par l’ouest dans la ville. Avant d’y entrer, on rencontre à gauche un grand bâtiment carré, sans architecture ; c’était la villa du collège noble de Rome ; et c’était en même temps notre caserne, qui occupait l’étage supérieur. Il y avait par-devant une esplanade, d’où nous jouissions d’une vue magnifique.

Tivoli est entouré de murs qui surmontent çà et là quelques tours, ce qui lui donne l’aspect d’une cité du Moyen Age. Le soir, toutes les portes sont fermées, comme dans une ville forte.

Le voyageur, qui arrive par la route, cherche vainement à découvrir les fameuses cascatelles. Pour les trouver, il faut qu’il traverse la ville, et franchisse la porte située à l’est et qui donne sur le chemin de Subiaco. Alors il entend un bruissement immense ; c’est l’Anio qui tombe à pic dans une vallée profonde. D’abord, à gauche, s’ouvre comme un large puits de verdure, où l’on peut descendre par des rampes, et que domine sur un entassement de rochers le gracieux temple de Vesta ; au fond de cet étroit vallon s’engouffre une première nappe d’eau. Plus loin, un chemin prenant à gauche, et contournant le mont Catille, mène à la grande cascade creusée de main d’homme par les ordres d’un pape, Grégoire XIII, si je ne me trompe. L’Anio avait occasionné à Tivoli plusieurs éboulements ; et la crête sur laquelle repose la ville, sillonnée par des veines d’eau, menaçait de s’effondrer : c’est alors que le pape fit creuser sous le mont Catille deux larges exutoires, détourna la plus grande partie des eaux du fleuve, et les précipita loin de la ville. La chute est formidable ; et le rejaillissement de la poussière d’eau remplit le vallon comme d’une fumée, que viennent iriser chaque soir les rayons du soleil couchant.

Après avoir tourbillonné dans sa chute, l’Anio prend son cours tumultueux dans le fond de la vallée. A quelque distance de là, il passe sous un vieux pont, auquel se rattache une voie romaine aux larges dalles usées. C’est près de ce pont, si j’ai bon souvenir, que furent précipités les corps de sainte Symphorose et de ses sept enfants martyrisés par Adrien, dont la villa marquée de noirs cyprès est de l’autre côté de Tivoli. A droite de ce même pont, on montre l’emplacement de la villa d’Horace ; à gauche, et sur la hauteur-même où la cité est bâtie, apparaissent les imposantes substructions de la villa de Mécène, desquelles jaillit en forme de gerbe écumeuse une des petites cascatelles. C’est ainsi que les souvenirs de l’Antiquité profane coudoient, pour ainsi dire, ceux de l’Antiquité sacrée.

*

Quand nous arrivâmes à Tivoli, la chaleur était déjà intense ; et les troupeaux se hâtaient de regagner, par files interminables, les plateaux élevés. Heureusement pour nous, l’année fut pluvieuse ; et l’atmosphère, rafraîchie par des ondées continuelles, demeura très tempérée pour le climat. Il courait un proverbe sur Tivoli, dont j’ignore l’origine : o piove, o tuona, o suona a morte : à Tivoli, ou il pleut, ou il tonne, ou on sonne à mort. Il semble que Tivoli ait voulu réaliser, en cette année 1868, le dicton populaire ; je ne me souviens pas qu’il y ait eu beaucoup de glas funèbres ; mais les pluies et les orages ne cessèrent presque pas.

Notre service était doux et facile. Nous montions la garde aux différentes portes de la ville, sur lesquelles étaient gravés ces mots un peu emphatiques : le Sénat et le peuple de Tibur, S.P.Q.T. [4] Il y avait un petit corps de garde près de la porte de Subiaco que j’affectionnais beaucoup. Il était sur l’emplacement d’une ancienne villa, et en face du temple de Vesta. La montagne était réellement percée de veines comme un corps vivant : un jour, je vis arriver une crue d’eau subite, occasionnée, je crois par la fonte des neiges ; en un moment, toute la montagne étincela et retentit de gerbes écumeuses ; les grandes eaux de Versailles ne produisent pas, à coup sûr, un effet si magique.

Tout cela m’inspirait un certain air rêveur et mon lieutenant, qui me voyait bayer aux corneilles, prétendait en riant que je faisais des vers.

Néanmoins, nous n’engendrions pas mélancolie. Dans nos loisirs de vie de garnison, nous entreprenions, mes inséparables amis et moi, des courses dans la montagne, et nous y mettions l’entrain d’une jeunesse enthousiaste et d’une conscience tranquille. La monture ordinaire du pays était l’âne au pied robuste, le sommaro. Quelles joyeuses chevauchées ne faisions-nous pas ainsi à dos d’âne !

Nous avions, à l’ouest de Tivoli, un but de promenade du plus grand intérêt : c’était la villa où Adrien s’était complu à réunir tous les spécimens d’architecture disséminés dans tout son empire. Elle s’étendait sur une longueur de plusieurs kilomètres. Les ruines n’avaient pas la majesté de celles des Thermes de Caracalla ; et néanmoins, il y avait tel rideau de muraille, entremêlé de plans de briques qui, dans sa prodigieuse hauteur, portait sans fléchir le poids de quinze siècles. Les principaux bâtiments de la villa, salles, temples, bains et théâtres, étaient rangés le long de deux vallons parallèles, auxquels Adrien avait donné les noms de Canope et de Tempé. Bref, c’était tout un monde de ruines. On distinguait encore jusqu’aux logements des esclaves, et à certaines cellules humides, où, dit-on, ces malheureux, pour des fautes légères, étaient condamnés à mourir de faim.

Dans la plaine, au pied de Tivoli, était la Solfatara dont j’ai parlé ; nous allions y prendre des bains qui nous rafraîchissaient et nous épuraient le sang. Il était impossible de se baigner dans le petit lac où bouillonnait la source sulfureuse, à cause des émanations trop fortes ; et même, on ne pouvait rester plongé longtemps dans le courant qui en sortait, sans éprouver un malaise caractéristique. Un jour, toute la compagnie voulut profiter de ces bains hygiéniques ; malheureusement, un pauvre petit Hollandais s’engagea sous les croûtes cristallines qui tapissent les bords de la rivière, et se trouva noyé avant qu’on ait pu s’apercevoir de sa disparition.

Particularité curieuse ! Le lac communiquait avec un autre de dimensions moindres, dont les eaux étaient ferrugineuses. En  France, ces deux lacs eussent été entourés d’établissements magnifiques ; il y avait à peine quelques pauvres cabanes en planches. Non loin de là, on rencontrait les carrières de la fameuse pierre de Tibur, dite le travertin.

A main droite de Tivoli, et dans la direction du nord, s’élevaient, sur des coteaux charmants détachés de la chaîne de la Sabine, Monticelli et un autre village dont le nom ne m’est pas resté. Nous y fîmes une démonstration en armes, dans les circonstances suivantes. Il s’y était élevé une sorte d’émeute au sujet d’une question de pâturage ; les paysans avaient renversé et brisé les clôtures des propriétés du prince Borghèse. Nous allâmes rétablir l’ordre ; à notre arrivée, chacun était entré chez soi. La politique n’était pour rien dans l’affaire.

*

Un autre jour, nous prîmes le chemin de Vicovaro, village situé dans le cœur des montagnes, mais privément et montés allègrement sur nos ânes. Le but de notre excursion était de vénérer une madone miraculeuse, qui a remué plusieurs fois les yeux. Vicovaro surplombe le cours de l’Anio ; nous y trouvâmes la madone, dans une jolie chapelle gothique ; elle ne remua pas les yeux pour nous, mais il est vrai que son regard avait quelque chose de pénétrant. A Vicovaro se trouvent les premiers souvenirs de saint Benoît ; il y a les ruines d’un monastère où les religieux qu’il voulait ramener à une meilleure vie tentèrent de l’empoisonner.

Après ce coup d’œil sur les environs de Tivoli, il est temps de rentrer au cœur de la ville, où chaque jour nous trouvions matière à des observations intéressantes.

Nous eûmes bientôt pour amis les jésuites et les capucins. Les jésuites possédaient dans l’intérieur de Tivoli un petit collège, dont le recteur connaissait le français et pouvait nous confesser. Ce collège était conduit tout paternellement : les élèves, peu nombreux, n’avaient jamais de vacances, et leurs maîtres leur tenaient lieu de famille ; de plus, il n’y avait pas de distinction entre professeur et surveillant : le professeur ne quittait jamais ses élèves, et couchait au milieu d’eux dans une pièce qui était tout ensemble classe, salle d’étude et dortoir. Les jeunes gens, ainsi élevés dans une chaude atmosphère de charité que ne troublait aucun souffle du dehors, avaient un air de candeur et de contentement qui rayonnait sur leurs visages. Nous allions parfois dans la chambre d’un bon père, qui enseignait la chimie et la physique ; elle était sillonnée de fils conducteurs de l’électricité, on eût à peine osé s’y aventurer en temps d’orage.

Quant aux capucins, c’était la fleur du terroir, ayant toute sa grâce native et tout son parfum. Ces bons religieux sont les anges gardiens visibles des montagnes romaines. Ils ont la simplicité, la gaieté des temps de saint François. Nous les voyions partir, le plus souvent nu-pieds dans leurs sandales, quelquefois à califourchon sur une mule ; ils allaient ainsi administrer les sacrements ou soigner les malades ; ils étaient tout ce qu’on voulait, même arracheurs de dents. Il paraît que, dans les campagnes, il était convenu qu’ils pouvaient entrer dans les maisons comme chez eux et s’y servir à manger ; quand on rentrait, on disait : Dieu soit béni, le frate a passé par là.

Le couvent des capucins de Tivoli était sur une éminence, près de notre caserne, en dehors des portes. Je vous laisse à penser si nous fraternisions avec eux, étant non moins pauvres et non moins insouciants qu’ils l’étaient eux-mêmes.

*

Cependant arriva le mois de mai. Chacun sait la dévotion des Italiens à la sainte Vierge. Il y a dans chaque maison une madone, devant laquelle brûle une lampe ; et on reconnaît à Rome l’entrée du ghetto juif, à la disparition de la petite lumière. Il n’est donc pas étonnant que le mois de Marie se fasse avec un entrain inimaginable. Non seulement les exercices ont lieu dans toutes les églises, mais on surprend encore çà et là des confréries qui font leurs dévotions dans des recoins, parfois en plein air.

Nous installâmes un mois de Marie dans notre caserne. L’organisateur était un sergent péruvien, nommé Sévilla, dont tous les journaux catholiques ont célébré les hauts-faits ; percé de cinq blessures à Mentana, il se glorifiait de porter les cinq plaies de Notre-Seigneur ; il était d’une piété sincère, qui tempérait les saillies impétueuses de son caractère. Chaque soir, il allait chercher un jeune père capucin, à l’âme douce et angélique, fra Antonio. Fra Antonio, qui ne pouvait nous apporter le Saint-Sacrement, nous apportait au moins quelques reliques. Nous avions un chœur de voix assez distingué, car les Hollandais ont le goût du chant : on chantait donc, on disait le chapelet, et la cérémonie se terminait par la bénédiction des reliques.

Ce mois de Marie eut une clôture qu’à plus d’un titre on peut qualifier d’éclatante. Sévilla, qui avait toutes les audaces, conçut la pensée d’inviter Mgr l’évêque de Tivoli à venir présider cette clôture. Monseigneur, bon et familier comme sont les prélats italiens, ne se fit pas longtemps prier. Nous fîmes, alentour de l’autel de la sainte Vierge, des faisceaux d’armes qui ressortaient sur un fond de genêts verts ; on mit à contribution les parterres de la villa d’Este. Le soir venu, nous organisâmes une procession avec des torches résineuses, pour aller à la rencontre du prélat. Il vint, et nous fit un petit discours dans lequel, faisant allusion à la fête de la Pentecôte, il nous dit que la flamme du Saint-Esprit transformait les agneaux en lions ; puis il nous bénit de la manière la plus paternelle.

Pour honorer Monseigneur, Sévilla fit tirer plusieurs salves de mousqueterie par les fenêtres ; c’était tout à fait dans le goût de l’Italie, où l’on ne conçoit pas la moindre fête, même religieuse, sans tapage ni détonations. Tout ceci se passait en l’absence de M. le lieutenant Mauduit, qui était à Rome. Il revint, précisément au moment où les coups de fusil partaient de tous côtés. Je renonce à peindre sa stupéfaction et son irritation. Il monte rapidement le grand escalier de la caserne, et se trouve face à face avec Monseigneur qui lui donne sa bénédiction. Le lieutenant se tut par respect ; mais plus tard il ne put s’empêcher de gourmander Sévilla.

Celui-ci écrivit à l’Unita cattolica, pour lui donner un compte-rendu du mois de Marie des zouaves à Tivoli ; et l’Unita  lui ouvrit gracieusement ses colonnes.

*

Les Italiens, on le pense bien, ne restaient pas en arrière dans ces démonstrations de piété. Il y avait à Tivoli plusieurs madones très vénérées ; l’une se trouvait chez les pères franciscains, et se nommait la Madone des Grâces, on l’invoquait dans les calamités publiques ; mais la plus célèbre, la mieux fêtée était sans contredit la Madone de Quintigliolo, ainsi nommée de la villa de Quintilius Varus, dont les légions furent massacrées en Germanie.

Cette madone reposait dans un petit ermitage, situé sur la pente du vallon où tombe la grande cascade, non loin de la villa d’Horace. Chaque année, on allait, au commencement de mai, la chercher en grande pompe ; et on l’apportait triomphalement dans sa bonne ville de Tibur. Monseigneur présidait le cortège ; le gonfalonier et les échevins de Tivoli marchaient derrière le prélat, dans leur costume moyen âge, avec la toque, la collerette et le manteau frangé d’hermine ou d’écarlate ; puis suivaient les confréries de pénitents, que l’étranger trouve si pittoresques. La cime du mont Catillo, que contournait la procession, était couronnée de petits mortiers, qui faisaient le plus réjouissant vacarme. Les cloches sonnaient à toute volée. C’était comme un délire de joie.

Qu’il me soit permis de dire toute ma pensée au sujet de cette piété italienne ! Elle était sincère et naïve, la foi de ces mères – il me semble les voir encore – qui présentaient à la madone leurs enfants nouveau-nés. Il était simple et touchant, l’élan de ce peuple qui acclamait Marie comme la Reine de la cité. C’est grand dommage que cette dévotion si vraie n’ait pas été plus éclairée. Et si elle l’eût été, comment la superstition aurait-elle pu s’y juxtaposer ?

Vous entriez dans une maison ; la petite lampe vous invitait à saluer l’image de Marie, c’était très bien. Mais vous aperceviez, trop souvent, suspendue à une outre ou placée sur un meuble, une corne, une de ces belles cornes recourbés des bœufs italiens ; était-ce un ornement ? Hélas ! non. Dans la pensée de ces pauvres gens, c’était un préservatif contre ce qu’ils appelaient le mauvais œil et les sorts, il mal’ochio e la jettatura. Tandis qu’ils demandaient à la sainte Vierge de leur procurer tous les biens, la corne était censée écarter tous les maux de leur demeure. On reconnaît là les coutumes païennes, d’après lesquelles on priait les dieux bons pour qu’ils fissent du bien, et les mauvais pour qu’ils ne fissent pas de mal. Cette malheureuse corne se retrouvait partout ; les élégants la portaient, en guise de breloque, à leur chaîne de montre ; et l’Italien qui n’en avait pas, croyait se garantir d’un danger, en fermant la main et en relevant l’index et le petit doigt.

Cette superstition, et d’autres analogues, étaient un fait à peu près général. Les brigands eux-mêmes étaient plus superstitieux que n’importe qui. On m’a cité de leur part des faits vraiment incroyables ; il faut être en Italie pour y ajouter foi.

*

Cette tendance superstitieuse est un des défauts du caractère italien ; tout peuple a les siens. Elle se développe en raison de l’ignorance ; et ce manque d’instruction vient, je crois, en grande partie, de l’absence d’une vie paroissiale régulière. En Italie, on va un peu partout entendre un office, une prédication ; on n’a pas généralement l’instruction suivie de la paroisse, et c’est ce que rien ne peut remplacer.

Mais, puisqu’il s’agit d’instruction, je pus constater, à Tivoli, que les enfants du peuple en recevaient une très suffisante. L’octroi se trouvait placé à côté du corps de garde de la porte de Subiaco ; je voyais l’enfant de l’employé aller à l’école et en revenir ; j’eus plusieurs fois la curiosité d’examiner ses livres. Parmi eux figurait une notice à la portée de son âge sur l’histoire locale et les antiquités de Tivoli. Il me semble que, pour un pays taxé d’arriéré comme les États pontificaux, ce n’était pas si mal.

Ce n’est pas le lieu de faire ici l’apologie du gouvernement pontifical ; elle a été faite, sans réplique possible, par l’illustre abbé Margotti. Au moins puis-je affirmer, par les renseignements que j’ai recueillis, que les impôts étaient insignifiants, les libertés locales très étendues, et les lois tempérées dans leur application par des mesures de douceur à l’égard des pauvres qu’on ne retrouverait nulle part ailleurs. M. Taine, témoin non suspect mais sincère, reconnaît, dans son voyage en Italie, que le gouvernement des papes était tout paternel.

Le même écrivain s’extasie devant la beauté des types dans les montagnes romaines. Il y avait en effet, sur les visages de ces pâtres, de ces paysans, une sorte de noblesse naturelle, quoique un peu sauvage ; on n’y remarquait pas la flétrissure qu’impriment l’avarice et les basses cupidités.

Les mœurs en général étaient chastes ; et par suite elles comportaient une certaine liberté. Mais, pour avoir le spectacle d’une population vraiment neuve et vierge, il fallait aller plus avant dans les montagnes : les étrangers avaient enlevé à Tivoli beaucoup de son pittoresque, c’était déjà la ville.

Nous n’avions d’ailleurs que fort peu de rapports avec les habitants, quand une occasion se présenta à moi de faire connaissance avec une famille italienne. J’en parlerai au chapitre suivant.

 

Chapitre IX

Excursion à Subiaco

Un riche habitant de Subiaco, M. Antonucci, neveu du cardinal Antonucci, évêque d’Ancône, aujourd’hui mort, était de passage à Tivoli avec ses deux filles, son jeune enfant et ses domestiques. Craignant d’être attaqué par des brigands sur la route déserte et montueuse qui relie Tivoli à Subiaco, il demanda à notre lieutenant une escorte de deux zouaves. M. Mauduit la lui accorda gracieusement et désigna mon ami Théophile et moi pour cet agréable office : nous devions être de retour le surlendemain.

M. Antonucci nous accueillit de la manière la plus affectueuse. Bien que ses filles fussent déjà grandes, il paraissait avoir à peine dépassé la quarantaine ; il était plein de distinction et d’aménité. En nous voyant, il nous dit en italien : bénis soyez-vous, messieurs, pour le service que vous nous rendez ! Et dès lors nous fîmes pour ainsi dire partie de cette honorable famille.

Il n’y avait qu’un petit revers à la médaille. M. Antonucci, quoique très instruit, ne parlait pas français, et nous n’étions pas très forts en italien ; mais, à peu de chose près, il fallait bien parler, et nous parlâmes quand même.

Nous prîmes place sur le devant de la voiture, avec le sabre au côté, et le revolver à la ceinture. Il n’en fallait pas tant pour assurer la sécurité du voyage. Nous ne vîmes pas l’ombre d’un brigand ; toutefois, la précaution était bonne, témoin les arrestations dont parlaient quotidiennement les journaux.

Nous pûmes nous livrer tout à notre aise au ravissement que nous causait ce beau voyage. Nous étions dans une de ces rares situations de la vie, où l’âme s’épanouit tout entière et jette tout son parfum. Nous n’avions ni soucis, ni remords. Nous nous sentions dans l’ordre de la volonté de Dieu ; et nous pouvions jouir en toute tranquillité du spectacle de ce beau ciel, de cette belle terre foulée par les pas des saints ; il nous semblait alors qu’il n’y avait pas place pour la tristesse et l’inquiétude, sous le soleil du bon Dieu.

Nous connaissions la route jusqu’à Vicovaro, qui est à un tiers du chemin entre Tivoli et Subiaco ; nous n’avions pas dépassé cette limite. A mesure que nous avancions, les montagnes devenaient plus escarpées. La route bien entretenue ne cesse de longer le cours torrentueux de l’Anio. En haut des montagnes les villages sont perchés sur des rochers éblouissants de blancheur, saxis candentibus, dit Horace ; leur flanc est parsemé d’oliviers, et leur pied garni de roseaux qui atteignent trois mètres. Tout cela est avivé d’un soleil de feu, tempéré par des brises.

Ce qui nous attirait puissamment à Subiaco, ce qui faisait battre notre cœur, c’était le souvenir du grand saint Benoît qui plane sur les montagnes de la Sabine. Le paysan vous raconte en son langage imagé et sonore, la légende du saint patriarche et de sainte Scholastique, sa sœur ; un bon vetturino  nous la déroula tout au long, durant le trajet de Rome à Tivoli. Heureux peuple, qui se nourrit encore de la vie des saints !

En allant à Subiaco, nous allions à la grotte où saint Benoît se retira tout jeune, où il pria, où il pleura d’amour en face de Dieu, où il roula son corps nu dans les épines, où il fonda son Ordre comparable au firmament peuplé d’étoiles par la multitude des saints qu’il a produits. Il y avait dans l’air que nous respirions des parfums secrets et enivrants ; nous paraissions nous enfoncer dans une solitude sacrée, dans un silence plein de mystères.

*

Nous approchions de Subiaco ; M. Antonucci nous montra, sur le flanc d’une montagne, en un coin de l’horizon, un point blanc qui ressortait sur un fond de verdure : « Voilà, nous dit-il, la sainte grotte, il sacro speco. »

En ce moment, la route faisait un coude ; et Subiaco se découvrait à nous, comme dans un enfoncement, dans un retrait de la montagne. La ville, comme toutes les villes de ces montagnes, est très curieusement bâtie. Elle est, qu’on me pardonne l’expression, jetée en cascade sur un rocher, ou plutôt sur un entassement de rochers, qui surplombe l’Anio. Les maisons sont accrochées à la pierre vive, presque comme des volières à  un mur. Le château abbatial domine tout cet échafaudage de constructions. Il y a une route qui contourne la ville ; mais, la plupart du temps, on va d’un quartier à l’autre par des escaliers.

Nous aurions pu nous retirer à la caserne des zouaves ; M. Antonucci nous contraignit d’accepter chez lui l’hospitalité. Son voyage avait été tenu secret, par peur des brigands ; il n’était pas attendu. Ce fut, chez ses domestiques, en le voyant arriver, une explosion de joie qui témoignait bien de leur attachement à leur maître.

La nuit tombait, le mois de Marie sonnait partout ; nous allâmes à la cathédrale, où nous entendîmes des voix d’une pureté merveilleuse. En sortant, nous fûmes aperçus par Mgr Manetti, évêque administrateur de Subiaco pour le cardinal d’Andréa, abbé commendataire. Le prélat s’approcha de nous, et soupçonna que nous étions étrangers ; car les zouaves de la garnison allaient au mois de Marie à l’église des franciscains ; il nous fit promettre que nous irions le voir.

*

Il fut convenu avec M. Antonucci que le lendemain, dès le grand matin, nous partirions à la Sainte-Grotte. Notre hôte nous donna pour guide un de ses parents, professeur laïque au collège ecclésiastique de Subiaco, et lui parlait assez bien français. Nous nous mîmes en route, vers les 5 heures du matin, au moment où le soleil dardait ses premiers rayons du haut des montagnes, et criblait de flèches d’or les vapeurs qui montaient du fond des vallées : cela faisait une sorte de phosphorescence dont on n’a pas l’idée. Notre âme elle aussi montait vers Dieu, dans une allégresse indicible.

Notre guide nous avoua que, sans nous, il n’aurait jamais pris sur lui de s’aventurer sur le chemin de la Grotte, par crainte des brigands ; seul, paraît-il, Mgr Manetti osait visiter les pères : à part le grand jour du pèlerinage annuel, ils ne voyaient âme qui vive, sauf quelques pâtres et quelques soldats comme nous. Les brigands exerçaient une terreur inouïe sur cette population honnête : il leur arrivait d’entrer à Subiaco l’arme au poing, et de faire ripaille dans une taverne, sans que personne n’osât les dénoncer à la compagnie de zouaves qui gardait la ville.

Nous étions donc dans la solitude la plus profonde. Il y avait çà et là, je dois le reconnaître, des ravins pleins de broussailles qui ressemblaient à de vrais coupe-gorges. Nous marchâmes assez longtemps sans retrouver le point blanc indicateur de la grotte, quand, en tournant une montagne, nous vîmes soudain s’étendre devant nous la longue vallée qui mène aux sources de l’Anio. Elle est resserrée entre deux hautes montagnes, l’une couverte de bois, l’autre nue et rocheuse. C’est sur cette dernière que saint Benoît alla se cacher, loin de tout regard humain ; c’est elle qu’il peupla de douze monastères.

Devant nous, à quelque distance, se dressait un édifice fier et solide, bâti à pic sur le torrent, rattaché à la montagne par des arcades de pierre : c’était le monastère de Sainte-Scholastique. Nous ne voulûmes pas y entrer : nous avions hâte d’arriver à la grotte.

Elle était plus avant et plus haut dans la montagne ; mais nous en approchions. Le point blanc, que nous avions vu de si loin, se dessinait plus nettement ; c’était une arcade blanche qui ouvrait sur un épais bosquet de chênes verts. La montée était âpre, le sentier à peine frayé, le soleil déjà brûlant : mais comme nos âmes tressaillaient et chantaient en nous !

Nous entrâmes sous les chênes verts, dont l’ombre opaque imprime dans l’âme un sentiment de recueillement. A l’extrémité s’ouvrait une porte, elle donnait sur le Sacro-Speco.

Et la Sainte-Grotte se déroula sous nos yeux. Elle est recouverte par les constructions d’un petit monastère, qui, dit Louis Veuillot, se trouve ainsi plaqué sur le rocher comme un nid d’hirondelles. On y entre par une rampe pratiquée dans la roche vive ; sur la porte une inscription relate le nom des grands personnages qui visitèrent ces lieux bénis.

Au-dedans règne une obscurité mystérieuse ; c’est bien la caverne dans la montagne. Les murs sont couverts de fresques, qui sentent le pinceau de Giotto ; des lampes éclairent la chapelle, ou mieux les chapelles superposées qui tapissent le flanc du rocher. L’une étroite et sombre, où l’on voit la statue en marbre blanc d’un jeune homme assis, est la propre grotte qui fut sanctifiée par la présence de saint Benoît.

*

Nous désirions communier, et nous demandâmes à nous confesser. Le père économe de Sainte-Scholastique, originaire de Nice et qui parlait français, se trouvait justement à la Grotte ; il voulut bien nous entendre. Il nous fit une exhortation chaleureuse sur le noble et saint habit de soldat de la sainte Église que nous avions l’honneur de porter ; les paroles roulaient dans sa bouche, moitié italiennes, moitié françaises ; elles nous allaient droit au cœur. Nous nous en fîmes l’un à l’autre la confidence ; jamais nous n’avions rien entendu d’aussi touchant et d’aussi cordial. Nous communiâmes ensuite, et nos cœurs se répandirent en présence de Dieu et de saint Benoît. Comment dire nos impressions en ce lieu, dans cette solitude ? Y avait-il encore derrière nous un monde qui n’aime pas Dieu ? Nous n’en savions plus rien. Nous écoutions aux portes du Ciel ; et une voix intérieure nous murmurait d’ineffables harmonies.

Nous étions dans l’état d’esprit de ces officiers dont parle saint Augustin, lesquels, allant visiter des solitaires, trouvèrent dans une cellule une Vie de saint Antoine. Deux d’entre eux, à l’instant même, quittèrent le monde ; et les autres ramenèrent avec peine au sentiment des choses de la terre leur cœur qui, en un moment rapide, avait touché le Ciel.

Il fallut pourtant quitter la Sainte-Grotte. Avant de nous en éloigner, nous en visitâmes les richesses, sous la conduite d’un jeune père allemand. Il nous fit voir le parterre où les épines, qui ensanglantèrent saint Benoît, ont fleuri à l’attouchement de saint François d’Assise ; la grotte où saint Benoît instruisait les bergers de la montagne ; celle où demeura quelque temps saint François. Il nous conduisit dans un petit préau, au fond duquel se dresse une statue de saint Benoît, la main tournée vers la montagne ; sur le socle sont écrits ces mots en italien : Arrête-toi, ô rocher, ne fais pas de mal à mes enfants. C’est une allusion au miracle permanent d’un quartier de roche, presque détaché de la montagne derrière le monastère, et soutenu depuis des siècles par une puissance invisible.

En redescendant la montagne, nous entrâmes au monastère de Sainte-Scholastique ; une collation nous y attendait. Nous remarquâmes au centre du couvent un très beau cloître, supporté par des colonnes géminées qui proviennent des bains magnifiques élevés autrefois par Néron sur le flanc opposé de la vallée. Là, dit-on, cet empereur eut la coupe qu’il tenait à la main brisée par la foudre. Néron a disparu, on voit à peine les vestiges de ses thermes ; saint Benoît est venu, et la psalmodie de ses enfants retentit toujours sur la  montagne.

*

Nous revînmes à Subiaco, l’âme enchantée et ravie : notre hôte nous attendait pour le repas de midi. Rentrés dans cette honorable et pieuse famille, nous pûmes admirer les belles mœurs chrétiennes, que chez nous, hélas ! la Révolution a détruites. Avant le repas, le père de famille prenait un pain, le rompait en faisant une prière, et le tendait d’abord aux hôtes, puis aux membres de la famille. Le soir le jeune enfant, qui me rappelait mon petit frère, avant de se coucher, venait s’agenouiller devant son père, et lui demandait sa bénédiction. On disait en commun le chapelet et la prière, dans un oratoire domestique. En un mot, on sentait le prêtre dans le père, et dans la famille la communauté chrétienne. Les hôtes étaient traités avec le plus grand respect ; nous n’avions pas directement affaire avec les domestiques, le maître de la maison se rendait lui-même notre serviteur.

Hélas ! La mère manquait dans ce touchant intérieur. M. Antonucci  nous mena dans une chambre richement ornée, et nous montra les yeux pleins de larmes un portrait de femme au visage noble et doux ; c’était elle ! Elle était morte, lui laissant de nombreux enfants ; il avait un fils au collège de Tivoli, et deux filles, si j’ai bon souvenir, au pensionnat des bénédictines de Subiaco ; trois en outre demeuraient à la maison paternelle. Dans la soirée, M. Antonuci voulut nous conduire lui-même sur la tombe de celle qu’il pleurait ; elle se trouvait au monastère des franciscains dont il était le protecteur.

Nous ne pouvions quitter Subiaco sans nous présenter au commandant du détachement des zouaves ; c’était, je crois, M. le sous-lieutenant Bailly. Nous vîmes à la caserne MM. Folies, de Rennes, excellents et admirables jeunes gens : l’un d’eux est tombé sur le champ de Patay : je retrouvai l’autre au siège de Paris, sous un autre uniforme, mais avec le même cœur, et je me liai avec lui plus intimement que jamais.

Nous devions une visite à Mgr Manetti, qui nous accueillit avec la plus affectueuse bienveillance. Il avait été précepteur des princes Borghèse, et parlait très bien français. Il se félicitait devant nous de la simplicité de son peuple que, disait-il, la grande civilisation n’a pas touché. Il demeurait à l’ancien château abbatial.

Le soir nous attendait une aimable surprise de notre hôte. Nous étions à peine retirés dans nos chambres, quand M. Antonucci s’y présenta, et nous offrit des poésies qu’il avait composées. Il était en effet poète distingué et membre de l’Académie des Arcades. Il y avait des chants à la sainte Vierge, à Pie IX, à l’Église, et même une pièce en l’honneur des zouaves pontificaux. Notre hôte nous la lut avec feu et enthousiasme : je me souviens que les martyrs de Castelfidardo y étaient comparés aux héros de Léonidas :

… ai trecento eroï

Che caddero ai Thermopili.

Cette pièce avait de quoi nous échauffer. Après que M. Antonucci se fut retiré, nous nous mîmes à causer, mon ami et moi, de la beauté de notre rôle à nous, humbles soldats de l’Église. Redirai-je notre conversation, ô cher ami ? Non, elle fut trop intime. J’y vis ton âme tout entière ; et la mienne s’y attacha par un lien que la mort ne pourra que consacrer. Oh ! Certes, nous ne tenions alors à rien de terrestre. Oui, nous étions prêts à tout sacrifier, à nous sacrifier nous-mêmes pour Dieu, dans la plus pure joie de notre âme. Oui, nous étions heureux, et heureux d’un bonheur presque trop fort pour notre cœur.

Le lendemain, nous nous trouvions à Tivoli pour l’appel de midi. Nos deux jours étaient écoulés, mais ils nous avaient laissé d’impérissables souvenirs.

Quelque temps après, mon cher Théophile, contraint par des nécessités de position, tu quittas l’Italie et les zouaves, emportant avec toi la moitié de ma vie, et la meilleure partie de mes enthousiasmes.




[1]  — Trattoria : une auberge, un restaurant.

[2]  — J’ai parlé de la bénédiction Urbi et Orbi. Le lecteur aimera sans doute à apprendre que le Saint-Père donnait encore cette bénédiction solennelle à Saint-Jean de Latran et à Sainte-Marie Majeure, également du balcon de la facade extérieure. J’eus le bonheur d’assister à la bénédiction donnée à Saint-Jean de Latran, le jour de l’Ascension. Elle avait un tout autre caractère que celle de Saint-Pierre, mais non moins saisissant peut-être.

En avant de la colonnade de Saint-Jean s’étend une place très vaste qui descend la pente du Coelius, et qui est fermée à droite par les murs de la ville. Ces murs, décrivant à peu près un arc de cercle, vont rejoindre la basilique de Sainte-Croix de Jérusalem qui est à quelques centaines de mètres de Saint-Jean. A gauche se trouve, donnant sur la rue qui monte du Colisée, la fameuse Scala Santa, dont les marches eussent été usées par les genoux des pèlerins si on ne les eût plusieurs fois recouvertes d’un revêtement de bois.

Au-delà, toujours sur la gauche, sont des jardins pleins de ruines ; et ces ruines sont dominées par les premières arches des grands aqueducs de Néron, qui, au-delà des murs, se prolongent à perte de vus dans la plaine. Tel est le cadre, austère et grandiose, de la bénédiction du jour de l’Ascension. Et ce n’est que le premier plan ; toute la campagne romaine se déroule sous le regard, qui ne s’arrête que sur les monts de la Sabine.

L’assistance a aussi son attrait particulier. A ce moment de l’année, les étragers ont quitté Rome. Il n’y a guère sous les yeux du Pontife que des paysans de la campagne romaine, ou des femmes du peuple avec leurs enfants. On les voit assises sur les marches du portique, ou par groupes sous les tilleuls de la place ; toutes avec leurs robes de couleurs vives, leurs cheveux traversés d’une longue aiguille, et leur coiffure qui ressemble à un livre à demi fermé. Tout ce peuple fait songer à celui qui suivait Notre Seigneur dans le désert : il s’exhale de cette scène un parfum tout évangélique.

[3]  — « Je t’ai reçu en don, ô Jésus très suave, pendant ces fêtes de Pâques, à Rome, dans la basilique du prince des Apôtres, l’année chrétienne 1868. » – Signé, Ange Coletti.

[4]  — Au lieu du SPQR (Senatus populusque romanus) en usage à Rome (NDLR).

Informations

L'auteur

Dom Bernard Maréchaux (1849-1927) fut l'adjoint, puis le successeur du père Emmanuel André en son abbaye bénédictine de Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 79

p. 180-198

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