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Sur les pas des Apôtres et des Évangélistes (I)

Saint Pierre et saint André

  

par Michel Defaye

 

La grande apostasie prédite par saint Paul, que nous avons sous nos yeux effrayés, devrait susciter chez les catholiques fidèles un grand zèle pour aimer davantage le Sauveur Jésus-Christ et son Corps mystique, l’Église. Un moyen parmi d’autres, nous semble-t-il, est de mieux connaître la vie, l’apostolat, le martyre et l’histoire des reliques de ceux qui ont témoigné de la Bonne Nouvelle du salut : les Apôtres et les Évangélistes. En effet, à l’exception de saint Pierre et de saint Paul, les amis du Sauveur, les propagateurs de la foi, les premiers martyrs du christianisme sont de grands méconnus. Et pourtant, beaucoup d’entre eux – onze sur quinze – ont leurs tombeaux dans un pays qui nous est proche : l’Italie. En effet, les reliques des apôtres saint Pierre, saint Paul, saint Philippe, saint Jacques (le mineur), saint Simon, saint Thaddée, saint Barthélemy reposent à Rome ; celles des évangélistes saint Marc à Venise et saint Luc à Padoue ; enfin saint Matthieu attend la résurrection des corps à Salerne, et saint André à Amalfi.

Que nous dit l’Évangile de leur présence auprès du Sauveur ? Quel fut leur apostolat ? Où ont-ils subi leur martyre ? Comment leurs reliques sont-elles arrivées en Italie ? Quels honneurs leur a-t-on rendus ? C’est à ces questions que l’auteur apporte des réponses, souhaitant susciter pèlerinages et prières sur leurs tombeaux et, ainsi, garder la foi qu’ils ont prêchée jusqu’au sang.

Dans ce premier article, Michel Defaye présente la vie, l’apostolat, l’histoire de la sépulture et des reliques des saints apôtres Pierre et André.

Le Sel de la terre.

 

 

 

Le Messie envoya ses Apôtres pour répandre l’Évangile ; écoutez le prophète s’extasier en les voyant dans leur marche rapide : « Qu’ils sont beaux les pieds de ces hommes qui nous annoncent la paix et la Bonne Nouvelle. » Voyez ce que le prophète se prend à louer en eux, leurs pieds qui les portent dans l’univers. Après cela, David signale les conquêtes des apôtres en disant : « Le Seigneur remplira de sa parole les hérauts de sa gloire, afin qu’ils l’annoncent avec une grande force ». (Ps. 67). Ils triomphent, ces apôtres, non à l’aide des armes, ni avec l’argent, ou leur force athlétique, ou le secours d’une armée formidable. Ils n’ont qu’une arme, la rudesse d’une parole sans art, et qui répand des prodiges ; c’est, en effet, en prêchant Jésus crucifié, en opérant des miracles en son nom, qu’ils ont soumis le monde à l’Évangile [1].

 

- I -

Saint Pierre, vicaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ 

Vie et apostolat de saint Pierre [2]

Simon, fils de Jonas, naquit à Bethsaïde, en Galilée. Pêcheur de profession, il vivait à Capharnaüm. Son frère, André, disciple de saint Jean-Baptiste, lui fit rencontrer le Messie aux bords du Jourdain. Là, Jésus regarda Simon et, voyant déjà, dit Bède le Vénérable, la simplicité de son cœur, la sublimité de son âme et la fermeté de son esprit, lui donna un nouveau nom : « Tu es Simon, fils de Jonas ; désormais tu t’appelleras Pierre » (Jn 1, 42). Après qu’il eut solennellement proclamé la divinité de son Maître : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16), Pierre fut choisi pour être le chef de son Église :

Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l’Enfer ne prévaudront pas contre elle. Je te donnerai les clés du Royaume des Cieux ; tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le Ciel, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le Ciel. [Mt 16, 18-19.]

Mais c’est après la résurrection que Notre-Seigneur fit de Pierre son successeur lorsque, lui ayant demandé trois fois s’il l’aimait, il lui intima de paître les agneaux et les brebis de son troupeau, c’est-à-dire les fidèles et les pasteurs. Par sa triple réponse pleine d’amoureuse sincérité (« Seig­neur, vous qui savez tout, vous savez bien que je vous aime »), celui qui devenait le premier pape rachetait son triple reniement.

Le jour de la Pentecôte, Pierre fut le premier à prêcher à la foule présente à Jérusalem. A sa parole, se convertirent et reçurent le baptême des citoyens romains que saint Pierre retrouvera lorsqu’il ira porter la Bonne Nouvelle à Rome.


Apôtre infatigable, il partit annoncer le salut au monde. La prédication et les miracles de saint Pierre à Jérusalem ne tardèrent pas à irriter le Sanhédrin. Bientôt arrêté, le chef des Apôtres fut jeté en prison. Mais un ange vint le délivrer, brisant les chaînes, qu’aujourd’hui encore, les fidèles vénèrent à Rome, dans la basilique Saint-Pierre-aux-Liens [3]. Conduit devant le tribunal des juifs, Pierre se défendit en disant : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes. Quand la loi humaine est en opposition avec celle de Dieu, il n’y a pas à balancer sur le choix ; c’est à la loi divine qu’il faut donner la préférence » (voir Ac 4, 9). Transportés de rage, les membres du souverain conseil songèrent à le faire mourir, mais l’un d’entre eux, Gamaliel, eut un avis plus modéré, auquel on se rangea :

Si cette entreprise vient des hommes, dit-il, elle se dispersera bientôt d’elle-même ; mais si elle vient de Dieu, vous ne pourrez l’empêcher de réussir.

Saint Pierre partit ensuite à Antioche pour y fonder une communauté chrétienne. De là, il porta la Bonne Nouvelle aux habitants du Pont, de Galatie, de Bithynie, de Cappadoce, de Macédoine, etc. Passant par la Sicile et par Naples, il arriva à Rome, chef-lieu de l’idolâtrie, vers l’an 42. Il était accompagné de saint Marc, le futur Évangéliste.

La venue du Prince des Apôtres dans la capitale de l’Empire et la fondation de l’Église de Rome par Pierre sont des faits avérés, attestés au 1er siècle par saint Clément (4e pape), saint Ignace d’Antioche (vers 35-vers 107) ; au 2e siècle par saint Denys, saint Justin, saint Irénée, Tertullien ; au 4e siècle par Eusèbe de Césarée qui a eu entre les mains les Mémoires d’Hégésippe, historien de la seconde moitié du 2e siècle, venu à Rome pour recueillir la succession des pontifes jusqu’en 166 environ, etc. Jusqu’au 16e siècle, tous les témoignages concordent, tant ceux des hérétiques que des catholiques. Même Luther et Calvin n’ont jamais combattu une tradition aussi constante et aussi universelle.

A Rome, saint Pierre séjourna d’abord dans le quartier juif du Trastevere, puis chez Aquila et Priscille, juifs d’origine et chrétiens de la première heure. Il logea ensuite chez le sénateur Pudens, au Viminal (près de Sainte-Marie Majeure). Aujourd’hui encore, on peut visiter l’église sainte Pudentienne, édifiée au dessus de la maison de Pudens.

Cependant, les progrès de la foi parmi la population – l’ombre seule de saint Pierre guérissait les malades dans les rues de Rome ! – suscitèrent une vive inquiétude chez les juifs : la lutte entre l’Église et la Synagogue ne faisait que commencer, le nom de Jésus apparaissant déjà comme un signe de contradiction.

Pour rétablir le calme dans la capitale du monde antique, l’empereur Claude ordonna l’expulsion des juifs et des chrétiens en l’an 47. Saint Pierre regagna alors Jérusalem où il présida le premier concile avec les apôtres présents (vers 50). Il y fut décrété que les prescriptions mosaïques de l’ancienne Loi sur le culte et sur la nourriture ne devaient pas être imposées aux chrétiens. Les judaïsants perdaient face aux Apôtres, en particulier face à Pierre et à Paul.

Inlassable héraut de l’Évangile, saint Pierre parcourut encore les provinces de Numidie, de Libye, de Mauritanie, d’Égypte, d’Éthiopie, etc. Missionnaire infatigable, il fit de nouveau route vers Rome dans les années 60. Pierre envoya des missionnaires en Sicile, dans toute l’Italie et dans les Gaules. Avant d’envoyer saint Marc fonder l’église d’Alexandrie, il lui donna les instructions pour écrire son Évangile, appelé pour cette raison « la prédication de saint Pierre ». De la ville des Césars, que saint Pierre appelait « Babylone » en raison de sa corruption, il écrivit deux Épîtres, se montrant tout à la fois « évêque de Rome » et « pontife universel ».

Néron, déjà abruti par la débauche, portait une haine mortelle au christianisme. De plus, il voulait passer à la postérité avec la réputation de hauts faits. Pour cela, il fit incendier une partie de la ville de Rome (du Palatin au Cœlius) pour donner son nom à la nouvelle cité. Nous sommes vers 64 après Jésus-Christ, et Tacite souligne que cet incendie fut le désastre le plus grave et le plus lamentable que Rome eût jamais essuyé. Des quatorze quartiers de l’Urbs, trois furent totalement détruits, sept subirent de très importants dégâts, quatre seulement restèrent intacts.

Sur ces ruines, près du Forum romain, Néron se fit construire un splendide palais appelée la Domus aurea, mais l’espoir qu’il avait conçu de donner son nom à la nouvelle cité fut déçu car le peuple romain le clamait déjà un peu partout fauteur du désastre. Pour détourner de lui une pareille infamie, il en rejeta l’odieux sur les chrétiens qui furent pourchassés et horriblement persécutés. La Providence permit que Pierre, emprisonné par Néron, se retrouvât dans la prison Mamertine au pied du Capitole, avec l’apôtre Paul. Dans cette illustre prison, une fontaine jaillit pour fournir aux apôtres l’eau nécessaire au baptême de leurs gardes, Processus et Martinien, geôliers martyrisés qui ont l’honneur de la sépulture dans la basilique Saint Pierre.


Le martyre de l’apôtre saint Pierre (entre 64 et 67)


Au premier siècle de notre ère, la colline du Vatican était à l’écart du centre de Rome. On pouvait y voir quelques villas construites par de riches Romains, un cirque, édifié par les empereurs Caligula et Néron, et une nécropole, à proximité immédiate du cirque. Comme nous l’avons dit, Néron déclencha la première persécution contre les chrétiens. L’historien Tacite raconte :

On fit du supplice des chrétiens, un divertissement : les uns, couverts de peaux de bêtes, périssaient dévorés par les chiens, d’autres mouraient sur des croix de bois, ou bien ils étaient enduits de matières inflammables, et, quand le jour avait cessé, on les brûlait en guise de torches. [Annales, livre XV, p. 44.]

Saint Pierre fut crucifié la tête en bas, selon sa demande, car il ne se jugeait pas digne de mourir comme son Maître. On a longtemps pensé qu’il avait été crucifié sur le mont Janicule à l’emplacement actuel du Tempietto de Bramante ; aujourd’hui, tout le monde s’accorde à penser qu’il fut mis à mort dans le cirque de Néron devant une grande foule.


Quant à sa sépulture, la Tradition a toujours dit que saint Pierre avait été inhumé le long de la voie Aurélienne, sur le mont Vatican. A l’origine, la tombe de l’Apôtre fut une humble sépulture, son corps enfoui sous un peu de terre et le tout recouvert de quelques larges tuiles plates disposées en forme de toit à double pente. « Tombe sacrée, qui renferme les cendres du pêcheur ! Tu es bien, après le Calvaire, la première et la plus insigne relique du monde chrétien  » écrit Guillaume Audisio dans son Histoire religieuse et civile des papes [4].

 

La découverte de la tombe de saint Pierre au 20e siècle

Avant la crise effroyable dans l’Église suite au concile Vatican II, Dieu permit que la tombe de son premier vicaire fût découverte. C’était en 1939. Tandis que des ouvriers creusaient le sol de la crypte de la basilique Saint-Pierre pour aménager la tombe du pape Pie XI, ils mirent à jour le haut d’un monument qui fut bientôt identifié comme étant un mausolée. Le 28 juin 1939, veille de la fête de saint Pierre, le pape Pie XII ordonna d’entreprendre des fouilles dans le sous-sol et de les conduire avec les seules limites imposées par la sécurité de l’édifice. Les travaux ont duré dix ans et ont confirmé ce que la Tradition affirmait : saint Pierre a été enseveli en ces lieux, exactement au-dessous de l’autel papal de l’actuelle basilique. Ces fouilles archéologiques exceptionnelles ont aussi permis de découvrir une nécropole païenne et un certain nombre de monuments qui composent la tombe de l’Apôtre : un mur de couleur rouge, une Memoria, un mur recouvert de graffitis, une succession d’autels parfaitement alignés sur une hauteur de près de neuf mètres.

 

Le mur rouge (milieu du 2e siècle)

La nécropole primitive subit divers aménagements dès le 2e siècle. Le plus important est sans doute l’édification d’un long mur de soutènement, de couleur rouge (couvert de sang de bœuf pour assurer l’étanchéité) et perpendiculaire à la grande rue de la nécropole. Ce mur devait passer au-dessus des tombes des pauvres, parmi lesquelles était celle de l’Apôtre. Or, fait remarquable, il respecte la sépulture de Pierre et l’enjambe : à cet endroit, en effet, on n’a pas creusé pour les fondations du mur, dans un respect évident de la tombe qui était là.

 

La « Memoria » décrite par le prêtre Gaius

(vers 210)

Vers l’an 160, le pape Anaclet fit construire un petit monument de 1,30 mètre de hauteur, appelé Memoria, pour bien marquer l’emplacement de la tombe de Pierre auprès duquel les fidèles venaient se recueillir. Deux colonnettes de marbre blanc supportent une tablette qui s’appuie sur le mur rouge. Au-dessus de la tablette s’élève une porte de temple avec un petit fronton. Cinquante ans plus tard, le prêtre Gaius semble décrire ce monument à l’hérétique Proclus, pour faire savoir que la tombe de Pierre est bien visible à Rome :

Pour moi, je peux montrer les Memoria des Apôtres. Si tu veux aller au Vatican et sur la route d’Ostie tu trouveras les trophées de ceux qui ont fondé cette Église [5] .


 

La basilique constantinienne

(4e siècle)

Après la victoire du Pont Milvius (312), l’empereur Constantin, devenu chrétien, décida d’édifier une basilique dédiée au premier vicaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Constantin choisit de la bâtir à mi-pente sur la colline du Vatican, à l’emplacement précis de la tombe de l’Apôtre. Les difficultés étaient considérables (détruire et enfouir la nécropole, à quoi s’opposait la loi romaine ; raser une partie de la colline pour obtenir une surface plane ; déplacer plusieurs centaines de tonnes de terre). Les travaux furent titanesques.

Il fallait à ce choix une raison péremptoire, et ce choix constitue un argument décisif en faveur de l’authenticité de la tombe de Pierre [6].

Le monument de Gaius, au centre de la nouvelle basilique, fut respecté dans son ensemble. Il fut mis à l’intérieur d’un grand cube de marbre blanc ouvert vers l’Orient, comme on peut le voir lors de la visite des fouilles archéologiques sous la basilique actuelle.

 

Les aménagements au cours des siècles (6e au 17e siècle)

Par la suite des siècles, de nouveaux agencements vont être apportés à la tombe de Pierre sans jamais toucher à ce qui a été construit. Au 6e siècle, le pape saint Grégoire le Grand fit surélever le sol de l’abside pour que le monument de marbre édifié par Constantin puisse servir d’autel. Au 12e siècle, Callixte II fit construire un nouvel autel papal, sans modifier celui du 6e siècle qu’il vint simplement recouvrir en l’enrobant. Dans la nouvelle basilique saint Pierre, Clément VIII édifia au début du 17e siècle un troisième autel, sous le baldaquin du Bernin. Cet autel se trouve dans un alignement parfait – à près de 9 mètres de hauteur – au-dessus de la tombe de l’Apôtre Pierre. Ainsi, depuis le 1er siècle, se sont superposés cinq monuments qui témoignent, à l’évidence, de la présence d’un personnage hors du commun.


Lors de son message de Noël, le 23 décembre 1950, Pie XII annonça ainsi la découverte du tombeau de Saint Pierre :

La question essentielle est la suivante : a-t-on retrouvé la tombe de saint Pierre ? A cette question, la réponse est sans aucun doute : oui, la tombe du Prince des Apôtres a été retrouvée. C’est la conclusion finale des travaux et des études de ces dernières années. Une deuxième question, subordonnée à la première, concerne les reliques du saint : ont-elles été retrouvées ? Au bord du sépulcre, on a découvert des restes d’ossements humains. Toutefois, il est impossible de prouver avec certitude qu’ils appartiennent à la dépouille mortelle de l’Apôtre. Cela laisse cependant intacte la réalité historique de la tombe elle-même. La gigantesque coupole développe sa courbe exactement sur le sépulcre du premier évêque de Rome, du premier pape [7].

 

Les reliques de saint Pierre

Pie XII avait bien l’espérance de retrouver, non seulement la tombe de l’Apôtre, mais d’authentifier les reliques de saint Pierre. Leur découverte et l’analyse de ses ossements sont parmi les épisodes les plus passionnants de ces travaux des années 1940-1970.

En 1942, Mgr Kaas, secrétaire économe de la fabrique de Saint-Pierre, avait coutume de faire le tour des fouilles, tous les soirs. Un jour, il remarqua des ossements dégagés d’une cavité faite dans un mur de soutènement – perpendiculaire au Mur rouge – ajouté au 3e siècle à la Memoria décrite par Gaius. Ce muret fut appelé « mur des graffitis », parce qu’il possédait tout simplement un nombre impressionnant de graffitis. Les ossements trouvés étaient placés dans un tissu pourpre très précieux. Sans se soucier davantage de cette découverte, Mgr Kaas les déposa dans une boîte qu’il mit au fond d’une pièce au Vatican. Margarita Guarducci avait travaillé sur la signification des graffitis et avait pu identifier les mots grecs qui signifient Pierre est là. En septembre 1953, elle demanda à analyser le contenu de cette boîte. Le résultat de l’expertise menée avec l’anthro­pologue Correnti aboutit aux conclusions suivantes : les fragments d’os appartiennent à un seul homme, âgé de 60 à 70 ans, de constitution robuste ; les rotules étaient abîmées comme le sont celles des pêcheurs qui poussent leur bateau à la mer ; aucun os des pieds ne fut retrouvé ce qui semble prouver qu’on a coupé ceux du défunt, ce qui était commun aux suppliciés qui mouraient la tête en bas. La terre à laquelle étaient mêlés les ossements est de même nature que celle qui se trouve devant le trophée de Gaius ; les ossements proviennent d’un tissu précieux, de couleur pourpre et brodé de fils d’or, qui ne peut avoir servi qu’à envelopper les restes d’un personnage illustre [8].

Le 26 juin 1968, Paul VI proclama que l’on avait retrouvé les ossements de l’apôtre Pierre.

Nous pensons qu’il est de notre devoir, dans l’état actuel des conclusions archéologiques et scientifiques, de vous faire, ainsi qu’à l’Église, l’annonce joyeuse […] que ces restes mortels, peu nombreux mais sacrés, sont ceux du Prince des Apôtres, de Simon fils de Jonas, du pêcheur que le Christ nomma Pierre, de celui qui fut choisi par le Seigneur pour fonder son Église et à qui il donna les clés de son royaume jusqu’à son retour glorieux.

Les ossements furent remis à l’emplacement initial, dans la cavité du « mur des graffitis », placés dans des coffrets de plexiglas, ce qui n’est pas très respectueux, mais qui, paraît-il, permet une meilleure conservation. Depuis quelques années, la visite des fouilles archéologiques, sous la basilique Saint-Pierre, s’achève devant les reliques de l’apôtre. Moment émouvant qui est une occasion unique pour prier saint Pierre. « Gardez- nous la foi, grand apôtre, vicaire de Jésus-Christ, intercédez pour l’Église, le Corps mystique de votre divin Maître ».

Si le chrétien connaît l’histoire de saint Pierre, il ignore généralement celle de son frère, André.

 

- II -

Saint André, frère de saint Pierre

Saint André (Andreas, en grec, qui signifie « fort, viril, courageux ») est né, comme son frère Pierre, à Bethsaïde en Galilée. Pêcheur sur les bords de la mer de Tibériade, il écouta la prédication de saint Jean-Baptiste et fut le premier disciple de Notre-Seigneur Jésus-Christ. En effet, on peut lire dans l’Évangile :

Marchant le long de la mer de Galilée, Jésus vit deux frères, Simon, appelé Pierre, et André, son frère, qui jetaient leurs filets dans la mer ; car ils étaient pécheurs, et il leur dit : Suivez-moi, et je vous ferai pêcheurs d’hommes. Eux, aussitôt, abandonnant leurs filets, le suivirent [9].

Saint André appartient donc au petit groupe des privilégiés qui entourèrent, dès le début, le Messie. La famille de saint André et de saint Pierre avait une maison à Capharnaüm et Jésus logeait chez eux lorsqu’il prêchait dans cette ville. Dans les Évangiles, on le voit intervenir trois fois, lors de la Transfiguration, de la multiplication des pains et d’une question posée par les Gentils à Jésus (Jn 12, 22). Quant à son apostolat, l’historienne Charlotte Denoël précise :

L’Écriture ne dit rien de son apostolat personnel après la Pentecôte. Les détails concernant sa prédication et son martyre nous sont connus par des récits apocryphes, les Actes d’André [10], rédigés en grec entre 150 et 200, sans doute dans les milieux alexandrins, et partiellement conservés [11].

En Occident, ce sont deux textes latins qui font connaître sa vie, l’Épître des prêtres et diacres d’Achaïe,  rédigée au 6e siècle et le Liber de miraculis beati Andreæ Apostoli [12], par saint Grégoire de Tours, écrit à la même époque.

Baronius, le grand historien de l’Église, souligne que l’Épître des prêtres et diacres d’Achaïe est reconnue publiquement dans l’Église catholique. Quant à l’abbé Joseph Maistre, il offre sur huit pages la liste de tous les auteurs qui ont « rapporté ou mentionné, reconnu ou suivi, les faits traditionnels contenus dans les Actes d’André et l’Épître des prêtres et diacres d’Achaïe, disciples de cet apôtre [13] ». Sont cités : saint Philastre, saint Damase, saint Ambroise, saint Augustin, saint Athanase, Saint Sophrone, saint Pierre Chrysologue, saint Isidore de Séville, saint Léon le Grand, etc.

Quel fut l’apostolat de saint André ? Après la Pentecôte, le saint apôtre alla prêcher sur les bords de la mer Noire, en Ukraine puis en Scythie, c’est-à-dire dans le sud de la Russie actuelle (il est d’ailleurs un des saints patrons de la Russie). Après être allé délivrer miraculeusement l’évangéliste saint Matthieu, il partit pour l’Asie mineure, prêcha à Byzance, puis en Grèce (à Thessalonique, il éteignit un incendie) jusqu’à Patras au nord du Péloponnèse (Achaïe). Les miracles jalonnent sa route missionnaire. Citons-en un, parmi d’autres, extrait du Livre des miracles de l’apôtre André. Le miracle a lieu à Patras où l’apôtre acheva sa course :

Au sortir de la maison du proconsul (Égéas) dans la ville de Patras, l’apôtre vit sur sa route un homme languissant, étendu dans la boue, et recevant des passants quelques pièces de monnaie, pour se procurer des aliments. Touché de compassion pour ce malheureux, André lui dit : — Au nom de Jésus-Christ, levez-vous sain et sauf. Cet homme se leva aussitôt et se mit à glorifier Dieu. S’étant avancé un peu plus loin, il vit un homme aveugle avec son épouse et son fils : — C’est bien là véritablement l’œuvre de Satan, dit alors l’apôtre ; il a aveuglé le corps et l’âme de ces personnes. — Au nom de mon Dieu, ajouta-t-il, je vous rends la lumière des yeux du corps : qu’il daigne dissiper pareillement les ténèbres de vos âmes, afin que, connaissant la Lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, vous puissiez être sauvés. En même temps, il leur imposa les mains et leur ouvrit les yeux. Ils se prosternèrent alors devant lui, et lui embrassèrent les pieds, en disant : — Il n’y a point d’autre Dieu que celui que prêche André, son serviteur [14].

L’un des récits les plus émouvants est celui du martyre de saint André, en particulier son interrogatoire. En voici quelques extraits tirés de l’Épître des prêtres et diacres d’Achaïe.

Vers l’an 60, Maximilla, épouse du proconsul Égéas ayant été guérie par saint André à Patras 

se rendait souvent avec d’autres personnes chrétiennes dans la maison où demeurait l’apôtre, et y écoutait assidûment la parole du Seigneur. D’où il arriva qu’elle mena ensuite une conduite plus conforme à la pureté évangélique et qu’elle quitta le culte des idoles. — Égéas ne put supporter cela, et, s’en prenant à l’apôtre, il le fit venir dans sa maison ; et, comme il lui reprochait la sainteté de sa religion et voulait l’engager à adorer les idoles, saint André lui répondit : — Il serait bien juste et convenable, que vous, qui êtes le juge des hommes, vous reconnussiez votre juge qui est dans le ciel pour le Dieu véritable, après avoir abandonné ceux qui ne sont pas des dieux. — Égéas : Es-tu cet André, qui détruit les temples des dieux, et qui persuade aux hommes de recevoir la doctrine de cette secte superstitieuse que les princes romains ont résolu d’exterminer ? Le bienheureux apôtre, sans éprouver le moindre sentiment d’effroi, lui répondit : — Proconsul, je suis celui qui annonce la parole de vérité, et qui prêche le Seigneur Jésus, afin que les hommes abandonnent les idoles faites de la main des mortels et qu’ils commencent à adorer le vrai Dieu par qui toutes choses ont été faites. Les princes romains n’ont pas su que le Fils de Dieu est descendu du ciel ; qu’il s’est fait homme ; qu’il a souffert volontairement pour racheter les hommes qu’il avait créés ; et qu’il a enseigné que les idoles sont des démons dont le culte offense le Seigneur ; et que celui qui les adore sera confondu et demeurera captif du démon. — Égéas repartit : Votre Jésus qui disait ces choses vaines, est mort attaché à la croix. — André répondit : Ce n’est pas à cause de ses démérites, c’était pour nous racheter de la mort éternelle qu’il a voulu mourir sur la croix. — Égéas dit : Comment peux-tu dire qu’il a voulu être mis en croix, puisqu’il a été livré par un de ses disciples, maltraité par les juifs et mené au supplice par des soldats ? André commença alors à lui montrer comment la passion de Jésus avait été toute volontaire, comment il l’avait soufferte avec résignation, et comment il en avait prédit d’avance toutes les circonstances. Il ajouta que le mystère de la croix était grand et digne de notre respect ; que notre rédemption s’y trouvait renfermée, et que la charité infinie de Jésus-Christ pour les hommes s’y révélait avec éclat. Après avoir relevé la grandeur de la croix devant le proconsul, l’apôtre dit encore que ce mystère, quoiqu’environné de tous les caractères de convenance et de nécessité, demeurait caché et couvert aux yeux des païens, aveuglés par l’esprit de ténèbres, par le séducteur du premier homme. — Égéas répondit : Ce n’est pas un mystère, mais un supplice. Or, si tu ne te conformes point à mes ordres, je te ferai endurer à toi-même le même mystère. — André lui dit : Si je redoutais le supplice de la croix, je ne prêcherais pas la gloire de la croix. Je vous expose la doctrine de la croix, afin que vous puissiez croire et être sauvé. Comme l’homme avait été corrompu par le bois en péchant, il fallait qu’il fût racheté par le bois en souffrant. Et comme le pécheur avait été fait d’une terre non souillée, le Rédempteur devait naître d’une Vierge immaculée. L’homme avait étendu des mains coupables vers le fruit défendu ; il fallait que le Sauveur étendît sur la croix ses mains innocentes. Si le Fils de Dieu, Jésus-Christ, n’était pas mort (pour nous délivrer du péché), nous n’aurions pu entrer en possession de l’immortalité. Égéas, ayant entendu ces paroles, dit à l’apôtre : — Va porter cette doctrine à ceux qui la voudront croire. Quant à toi, obéis à mes ordres : sacrifie aux dieux, ou je te ferai attacher à cette croix que tu loues tant. [… ] André refusa. Égéas ordonna qu’on mît l’apôtre en prison [15].

Comme les chrétiens de Patras voulaient le délivrer, saint André le défendit. Sa soif était celle du martyre, relaté ainsi par Dom Guéranger :

Comme saint André exaltait le mystère de la croix, et reprochait au proconsul son impiété, celui-ci, ne pouvant le supporter plus longtemps, commanda qu’on le mît en croix et qu’on lui fît imiter la mort du Christ. Arrivé au lieu du martyre, et apercevant de loin la croix, André s’écria : « O bonne croix, qui as tiré ta gloire des membres du Seigneur ! Croix, longtemps désirée, ardemment aimée, cherchée sans relâche, et enfin préparée à mes ardents désirs, retire-moi d’entre les hommes, et rends-moi à mon Maître, afin que par toi me reçoive celui qui par toi m’a racheté. » Il fut donc attaché à la croix, et y resta suspendu vivant pendant deux jours, sans cesser de prêcher la loi du Christ [16] ; après quoi, il s’en alla à celui dont il avait souhaité d’imiter la mort. Les prêtres et les diacres d’Achaïe, qui ont écrit son supplice, attestent qu’ils ont entendu et vu toutes ces choses, ainsi qu’ils les ont racontées [17].

La croix du supplice de saint André semble avoir été en forme de X, c’est pourquoi on lui donna le nom de « croix de saint André » [18]. Mais tous les auteurs ne sont pas de cet avis. Toujours est-il que la femme du proconsul, Maximilla, honora le corps de l’apôtre d’une sépulture chrétienne et son mari, Égéas, mourut subitement devant les habitants effrayés de Patras.

Trois siècles plus tard, en 357, l’empereur Constance (317-361), fils de Constantin, transporta les reliques de l’apôtre de Patras à Constantinople, en l’église des Saints-Apôtres, à l’exception du chef qui resta à Patras. La dévotion à saint André se répandit en Orient, mais aussi en Gaule et dans la péninsule italienne. Le pape saint Grégoire le Grand, qui avait une dévotion particulière pour le frère de saint Pierre, développa beaucoup son culte à Rome. Aussi, au 12e siècle, treize églises de la Ville éternelle lui étaient-elles consacrées [19].

Jusqu’au début du 13e siècle, les reliques de saint André restèrent à Constantinople. Mais vers 1208, pour une raison inconnue, elles furent offertes au cardinal Pierre de Capoue, légat du pape Innocent III, qui en fit don à la ville d’Amalfi, un des principaux ports d’Europe à cette époque. Amalfi est située dans le golfe de Salerne, au sud de Naples. L’archevêque de la ville, un certain Matthieu, parent du légat, fit construire une grande cathédrale au bord de la mer et plaça dans la crypte les reliques du saint, le 8 mai 1208, comme le disent les sources du milieu du 13e siècle, en particulier la Translatio Corporis sancti Andræ de Constantinopoli in Amalphiam de Matteo de Gariofalo.

Le chef de l’apôtre était resté dans la ville de Patras. Or, après la prise de cette ville par les Turcs ottomans, Thomas Paléologue, frère de l’empereur Constantin XI, qui mourut sur les murailles de Constantinople, vint se réfugier dans les États de l’Église et en fit présent au pape Pie II, en 1461. Certes, ce Paléologue souhaitait sauver la relique, mais il voulait surtout encourager le souverain pontife à entreprendre la reconquête de la Grèce. Pie II chargea deux ecclésiastiques d’aller à la rencontre de la relique qui resta à Ancône une année. Puis, il décida de l’accueillir lui-même à Rome, le dimanche des Rameaux (12 avril 1462). Arrivé près du pont Milvius, le pape reçut le chef de saint André des mains du cardinal Bessarion, d’origine byzantine. S’adressant à l’apôtre, le souverain pontife prononça ces fortes paroles :

Enfin, vous êtes au milieu de nous, ô très sainte et très vénérable tête. La fureur des Turcs vous a expulsée de votre siège ; exilée, vous fuyez vers le Prince des apôtres. Il ne vous abandonnera point : s’il plaît à Dieu, vous serez glorieusement rétablie sur votre chaire, et l’on pourra dire : Heureux exil, qui a trouvé un semblable secours ! Cependant, vous demeurerez avec votre frère en attendant des jours plus fortunés, et vous partagerez ses honneurs. Voici près de vous l’illustre cité de Rome, que le sang de votre frère a consacrée. Les Romains sont vos neveux par votre frère ; tous, ils vous vénèrent et ils ont recours à votre intercession auprès du Tout-Puissant. O bienheureux apôtre saint André, prédicateur de la vérité, éloquent confesseur de la Sainte Trinité, de quelle joie vous nous remplissez aujourd’hui ! Nous avons devant nous cette tête sacrée et vénérable, qui fut jugée digne de recevoir visiblement le Saint-Esprit, sous l’apparence d’une langue de feu, au jour de la Pentecôte. Ici, la troisième personne de la très Sainte Trinité est visiblement apparue ; ces yeux ont contemplé souvent le Seigneur dans sa chair ; cette bouche a souvent parlé à Jésus-Christ, et il est hors de doute que ces joues ont été baisées par lui. Réjouissons-nous donc, jubilons, célébrons votre arrivée, très saint apôtre André ; car nous ne doutons point que vous n’accompagniez vous-même votre tête, et que vous n’entriez avec elle dans nos murs ! Nous haïssons les Turcs, ennemis de la religion chrétienne ; mais nous ne saurions les haïr d’avoir été cause de votre venue parmi nous. […] Entrez dans la ville sainte ; soyez propice au peuple romain ; que votre arrivée soit heureuse pour les chrétiens ; […] et, si nos nombreux péchés nous ont mérité son indignation, que cette indignation passe aux Turcs impies et aux nations barbares qui n’honorent pas le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ [20].

Les chantres entonnèrent le Te Deum, puis la relique fut portée à la basilique du Vatican. Cette solennité fut une des plus remarquables contées dans les annales de Rome. Trente mille hommes, ecclésiastiques ou laïques, accompagnèrent la relique en portant des cierges allumés. Les rues étaient jonchées de fleurs et de verdure ; avec tapisseries et tentures aux façades des maisons. Lorsque le pape arriva sur la place Saint-Pierre, il monta un grand escalier de marbre et bénit la multitude en lui présentant la sainte relique. Pie II, qui fut un des rares papes à laisser des Mémoires, raconte la suite de la cérémonie :

Ayant pénétré dans l’atrium, Pie II [21] s’arrêta pour regarder la statue de saint Pierre qui se dresse devant le vestibule de l’église, et il lui sembla voir la statue pleurer de joie pour l’arrivée de son frère. Il eut lui-même les larmes aux yeux en pensant à la rencontre et à l’embrassade des deux frères qui ne s’étaient pas vus depuis si longtemps. On arriva à l’autel majeur, non sans effort car la foule était tellement dense que c’est tout juste s’il elle s’écartait devant la garde. […] C’est là que fut déposé le précieux chef sacré de saint André, et tous les prélats et les nobles présents s’approchèrent pour y déposer un baiser [22]

Le cardinal Bessarion, se tenant près de l’autel et regardant tantôt d’un côté le chef sacré de l’apôtre, tantôt de l’autre le pontife, prononça, à son tour, un discours plein de zèle :

Voici ton frère, ô très saint Pierre, Prince des apôtres, […] Vous n’ignorez pas le motif de sa venue. Toutefois, pour la faire connaître non pas à vous, mais aux chrétiens, s’il en est parmi eux qui l’ignorent encore, voici ce qu’il dit : « Me voici, ô Pierre, je suis ton frère André. Lorsque je fus envoyé, d’abord auprès du Sauveur puis, de par ta volonté, pour prêcher l’Évangile, j’allai répandant de-ci et de-là, la vérité de l’Évangile en Achaïe, région du Péloponnèse habitée par un grand nombre d’hommes connus pour leur noblesse et leur savoir, et réussis à y faire abandonner le culte des idoles pour la convertir tout entière à la vénération du vrai Dieu. Mais quand le peuple mahométan – misérable et tragique événement – commença à suivre la parole d’un Antéchrist, fils du diable, Mahomet, et conquit d’abord les autres régions de la Grèce et de l’Orient avant, et plus récemment, de soumettre aussi cruellement l’Achaïe, la convertissant à un culte impie, je dus, obéissant ainsi à un signe divin, quitter ce lieu et échapper aux mains des impies. Je me réfugie maintenant près de toi, désigné par Dieu pasteur universel du troupeau du Christ, comme dans le plus sûr des ports. « Maintenant, que feras-tu ? Demeureras-tu inerte ou hésitant face aux Turcs impies, ennemis jurés de la très sainte croix de notre salut, contre ces barbares qui écartèlent cruellement les membres du Christ et qui couvrent continuellement son nom d’injures et de blasphèmes ? Endureras-tu ceci ? Toléreras-tu qu’ils sévissent ainsi impunément ? Tu as maintenant un successeur qui, entre autres vertus, porte dans son cœur cette inquiétude suprême, ce grand désir de venger, par une juste punition, le sang chrétien innocent qui a cruellement été versé ». Il continua ainsi : « C’est donc à toi, souverain pontife Pie, que j’adresse ma prière, c’est toi que j’implore pour que tout ce que j’ai demandé à mon frère, tu l’exécutes et tu le mènes à bien, toi qui occupes son siège avec mérite et qui lui succèdes dignement dans le pontificat. Renforce chaque jour la volonté que tu as nourrie jusqu’à présent de venger le sang chrétien [23]. »

Pie II répondit simplement : « A toi, André, très digne apôtre du Christ, nous promettons toute l’aide en notre pouvoir pour que tu puisses retrouver ton troupeau et ta maison sur la terre. »

En effet, Pie II fut un des papes les plus zélés pour la croisade contre les Turcs. Après le congrès de Mantoue, il voulut embarquer à Ancône pour aider le prince d’Albanie, Skanderbeg [24] et reconquérir ensuite Constantinople. Mais Pie II mourut dans le port pontifical de l’Adriatique, le 15 août 1464. Il fut ensuite inhumé dans l’église Saint Andrea della Valle, à Rome.


Après la construction de la nouvelle basilique Saint-Pierre, le pape Paul V plaça, le 21 mars 1606, le chef de saint André, dans un des grands piliers de la coupole qui surplombe le baldaquin de Saint-Pierre à la croisée du transept. Le sculpteur bruxellois François Duquesnoy (plus connu en France sous le nom de François Flamand) réalisa de 1633 à 1640, la colossale statue de saint André avec sa croix. C’était, avec le Volto santo de sainte Véronique, la lance de saint Longin et un fragment de la vraie croix redécouvertes par sainte Hélène, les reliques vénérées autrefois à Rome pendant la Semaine sainte.

Pendant le concile Vatican II, un faux œcuménisme souffla un vent très mauvais et le 23 juin 1964, à la surprise générale des pères conciliaires, Paul VI avertit que le chef de saint André serait remis aux orthodoxes (c’est-à-dire aux schismatiques) de Patras ! Cette demande avait été faite par le métropolite Mgr Constantin à Jean XXIII. Mais ce fut Paul VI qui accepta et qui créa ainsi un précédent [25]. Il offrit à Patras le chef de saint André dans un reliquaire moderne mais aussi l’ancien reliquaire retrouvé dans un musée du pays natal de Pie II. On fit graver sur le socle en lapis-lazuli : « Dans un esprit de concorde et en signe de grand amour » ! Les reliquaires furent remis à Mgr Constantin, le 26 septembre 1964, par le cardinal Bea [26].

Le chef de saint André repose depuis cette date dans l’église Saint André l’Apôtre à Patras, la plus grande église orthodoxe du Péloponnèse. De style byzantin, elle fut commencée en 1908 et achevée en 1979.

Daigne saint André ramener les orthodoxes à la foi et à l’unité catholique comme le souhaitait Dom Guéranger dans son Année liturgique [27]. Mais laissons au grand chantre de Notre-Dame de Paris, Adam de Saint Victor (1112-1146), le soin de conclure avec une hymne qu’il composa à la gloire du saint :

Tressaillons et réjouissons-nous, et savourons les louanges de l’apôtre André. Sa foi, sa doctrine, ses mœurs, ses longs labeurs pour le Christ, il sied de les célébrer. C’est lui qui mena Pierre à la foi, lui qui, le premier, vit briller la lumière, montrée par Jean-Baptiste. Aux rives de la mer de Galilée, Pierre et André sont choisis à la fois. Tous deux d’abord pêcheurs, deviennent les hérauts du Verbe et les modèles de la justice. Ils jettent le filet sur le monde, et leurs soins vigilants s’étendent sur toute l’Église naissante. Séparé de son frère, André est envoyé aux parages de l’Achaïe. Dans les filets d’André tombe, par la grâce divine, la province presque tout entière. Sa foi, sa vie, sa parole, ses miracles, tout en fait un docteur de piété, un docteur illustre pour former le cœur du peuple. Égée apprend les œuvres d’André, et déjà s’agite sa fureur. Ame sereine, âme virile, dédaignant la vie présente, André s’arme de la patience. Ni les caresses, ni les tortures qu’emploie le juge insensé n’amollissent son âme vigoureuse. Il voit préparer la croix, il tressaille, impatient d’être un disciple semblable à son Maître. Il paie au Christ mort pour mort ; par lui la croix est conquise comme un trophée triomphal. Deux jours il vit sur la croix, pour vivre à jamais. Il résiste au vœu du peuple, et ne veut point être détaché de son gibet. Pendant une moitié d’heure, il est inondé de clarté ; et dans cette auréole et cette allégresse, il monte au palais de la lumière. O glorieux André, dont précieuse est la  prière,  la mort lumineuse et suave la souvenance, Du fond de ce val des larmes, tendre pasteur des âmes, élevez-nous par votre faveur jusqu’à cette éclatante lumière. Amen [28].

 

 


En complément à cette étude, nous recommandons la lecture de l’article sur « Le pied de saint André » paru dans Le Sel de la terre 8 (printemps 1994) qui contient deux belles photographies en couleur de cette relique insigne, conservée à la cathédrale Saint-Sauveur d’Aix-en-Provence, et un rapport médical effectué à l’occasion de sa redécouverte en 1993.


 



[1]  —  Saint Jean Chrysostome, « Traité sur la Divinité de Jésus-Christ contre les Juifs et les Gentils », dans Œuvres complètes de Saint Jean Chrysostome, Paris, Bordes Frères, t. 2, 1864, p. 387.

[2]  —  Voir : abbé C. Fouard, Les Origines de l’Église. Saint Pierre et les premières années du christianisme, Paris, Lecoffre, 1889. Mgr Marius Besson, Saint Pierre et les origines de la primauté romaine, Genève, Sadea, 1929. Nazaire Faivre, L’Église au temps apostolique. Saint Pierre, Bourg-La-Reine, 1957, t. 1.

[3]  — La fête de Saint-Pierre-aux-liens (le 1er août) a été supprimée par Jean-Paul II.

[4]  — Guillaume Audisio, Histoire religieuse et civile des papes, Lille, Desclée de Brouwer, 1885, t.1, p. 39.

[5]  — Voir Margherita Guarducci, Saint Pierre retrouvé, Éditions Saint Paul, Paris-Fribourg, 1979, chapitre II « La tombe », p. 37-91. Voir aussi, Horace Marucchi, Éléments d’archéologie chrétienne, t. 3, « Basiliques et églises de Rome », Paris, Desclée, 1901, p. 110.

[6]  — Romanus, Les Basiliques de Rome et l’histoire des Années saintes, Lanvallay, 2001, p.13.

[7]  — Radio-message de Sa Sainteté Pie XII, 23 décembre, supplément à « La Croix », n° 20640 du 29 décembre 1950.

[8]  — Voir Margherita Guarducci, Rivista di Archeologia classica, Le reliquie di Pietro sotto la Confessione della Basilica Vaticana : una messa a punto, 19, 1967, p. 1-97.

[9]  —  Évangile selon saint Matthieu, 4, 19.

[10] — Plusieurs copies de ces Actes ont été rédigées, semble-t-il, par des écrivains hétérodoxes. Ils ont été édités, sous leur forme originale grecque, par M. Bonnet dans Acta apostolorum apocrypha, t.II, 1, Leipzig, 1989, p. 65-116. Pour ce qui est de la réception des Actes d’André dans le monde catholique du 3e au 6e siècle, voir J.M. Prieur, Acta Andreae, Series apocryphorum, Turnhout, Brepols, 1989, t. I, ch. 3, p. 91-116.

[11] —  Charlotte Denoël, Saint André : culte et iconographie en France, Ve-XVe siècle, collection Mémoires et documents de l’École des Chartes, Paris, 2004, p. 16.

[12] — Liber de miraculis beati Andreae apostoli, édit. M. Bonnet, dans MGH, I, 2, Hanovre 1885, p. 821-846.

[13] —  Abbé Joseph Maistre, Histoires scientifiques et édifiantes de chacun des grands et bienheureux apôtres saint André, saint Jacques-le-Majeur, saint Simon et saint Jude, saint Matthias, de leurs courses apostoliques, de leurs prédications, de leurs prodiges et de leurs glorieux martyrs,  Wattelier et Cie, 1870, p. 5. Réédition aux Éditions Saint Rémy.

[14] —  Abbé Joseph Maistre, p. 98-99.

[15] —  Abbé Joseph Maistre, p. 118-123.

[16] — Les chrétiens tentèrent d’enlever saint André qui était appendu à la croix. Il s’y refusa. C’est pourquoi saint Augustin, dans son livre De La Pénitence, rapporte et commente ainsi la prière que fit saint André lorsque le peuple voulut le délivrer : « Seigneur, ne permettez pas que je sois descendu vivant ; il est temps que mon corps soit remis à la terre, car il y a longtemps que je le porte ; j’ai vieilli et travaillé, afin de dompter l’orgueil, de détruire la concupiscence, de réfréner la convoitise. Vous savez, Seigneur, combien de fois ce corps me forçait à quitter la pureté de la contemplation, combien de fois il me troublait dans la sainte contemplation de votre Loi, et combien de tracas il me causait. J’ai combattu de mon mieux, et, grâce à votre secours, j’ai surmonté tant d’embûches ; je vous conjure de m’accorder une juste récompense, mais de ne pas me commander une plus longue lutte. Que ce corps soit donc rendu à la terre, afin qu’il ne m’empêche plus de m’abreuver à la source de la joie éternelle. » De la Pénitence, chap. 8, p. 514.

[17] —  Leçon des matines. Voir Dom Guéranger, L’Année liturgique, L’Avent, 30 novembre, saint André, Poitiers, Oudin, 1874, p. 293.

[18] —  La croix de saint André est présente un peu partout dans la culture européenne, dans l’art religieux et dans la symbolique des pays et des régions.

[19] —  Pierre Jounel, Le culte des saints dans les basiliques du Latran et du Vatican au douzième siècle, Turin-Paris, 1977, p. 110-111.

[20] —  Extrait de l’exhortation de Pie II, 12 avril 1462, dans Migne, Encyclopédie théologique, Paris, 1854, t. 52, p. 15-16.

[21] —  Le pape parle de lui à la troisième personne.

[22] —  Pie II  (Enea Silvio Piccolomini), Mémoires d’un pape de la Renaissance. Les Commentari de Pie II, Paris, Tallandier, 2001, p. 317-318.

[23] —  Pie II, ibid., p. 318-319.

[24] —  Sur Georges Castriota dit « Skanderbeg », voir Sel de la terre, n° 78, p. 184-189.

[25] — En effet, il offrit aussi, mais cette fois aux Turcs, un drapeau pris à Lépante. On peut lire dans la DC n° 1445, col. 589  : « Le 29 janvier 1965, le Saint-Père a restitué aux autorités turques un drapeau qui avait été pris au cours de la bataille de Lépante (1571). Cette restitution était accompagnée d’un Bref apostolique daté du 15 janvier 1965, dans lequel il est dit notamment : "L’Église catholique ayant la conviction qu’il lui faut aujourd’hui faire des efforts sincères et cordiaux pour aller vers les hommes de toutes races, langues et religions, se tourne vers la noble nation turque dont les efforts vers le progrès sont bien connus. C’est pour elle une vive cause de joie que, les circonstances ayant changé, la République turque et le Saint-Siège entretiennent aujourd’hui de bonnes relations. Angelo Roncalli a beaucoup contribué à cet état de choses lorsqu’il était délégué apostolique en Turquie. […] C’est pourquoi, en signe de bienveillance envers ce pays, le souverain pontife a décidé de restituer aux autorités de cette République le drapeau turc qui a été pris autrefois, lors du combat naval qui s’est déroulé près des îles Échinades et qui, jusqu’à maintenant, était conservé dans la basilique de Sainte-Marie Majeure. C’est ainsi que cet ancien trophée de guerre sert aujourd’hui à favoriser l’amitié et la paix [...]" ». Quant à Jean-Paul II, il céda en 2004 à Bartholomée Ier (de Constantinople), les précieuses reliques de saint Jean Chrysostome et de saint Grégoire de Nazianze. Ainsi, la basilique Saint-Pierre se vide-t-elle peu à peu de ses vrais saints…

[26] — Sur le retour de la relique, voir : Pierre Duprey : « Le retour à Patras du Chef de saint André », Proche-Orient chrétien, n°1955, p. 14 ou Écclesia, 15 octobre 1964, p. 237-238.

[27] — « Souvenez-vous, bienheureux André, de la sainte Église dont vous êtes une des colonnes, et que vous avez arrosée de votre sang ; levez vos mains puissantes pour elle, en présence de Celui pour lequel elle milite sans cesse. Demandez que la croix qu’elle porte en traversant ce monde soit allégée, et priez aussi afin qu’elle aime cette croix, et qu’elle y puise sa force et son véritable honneur. [...] Visitez de nouveau, dans votre Apostolat, l’Église de Constantinople, qui a perdu la vraie lumière avec l’unité, parce qu’elle n’a pas voulu rendre hommage à Pierre, votre frère, que vous avez honoré comme votre Chef, pour l’amour de votre commun Maître. Enfin, priez pour le royaume d’Écosse, qui, depuis trois siècles, a oublié votre douce tutelle ; obtenez que les jours de l’erreur soient abrégés, et que cette moitié de l’Ile des Saints rentre bientôt, avec l’autre, sous la houlette de l’unique Pasteur ». Année liturgique, ibid., p. 317.

[28] —  Séquence d’Adam de Saint Victor, Année Liturgique, p. 296.

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Le numéro

Le Sel de la terre n° 79

p. 138-156

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