L’encyclique Veritatis Splendor Notes de lecture
par le frère Marie-Dominique O.P.
« Mardi 19 octobre, il est midi et quart. La communauté rassemblée au réfectoire écoute la lecture de l’encyclique. Ô miracle ! Est-il permis de dire l’effet produit sur les auditeurs ? Nous attendions une série de réglementations et, dès les premiers mots, ce qu’il nous est donné d’entendre, c’est une déflagration de lumière (…) A mesure que nous écoutions les maximes superbement frappées de l’encyclique, nous nous sentions éclairés et comme investis par une doctrine revêtue de la plus grande autorité : celle de l’Évangile et celle des épîtres, l’autorité des pères et de toute la Tradition. »
Cette scène s’est passée au monastère Sainte-Madeleine du Barroux. Elle est rapportée par dom Gérard dans le numéro d’Itinéraires de décembre 1993. Pouvons-nous partager un même enthousiasme sans réserve ?
Publiée en France aux éditions Mame-Plon, l’encyclique Veritatis Splendor, du 6 août 1993, se présente sous la forme d’un livre de près de 200 pages. La première constatation venant à l’esprit est la longueur considérable par rapport aux encycliques d’autrefois. Les encycliques des papes précédents étaient en effet d’une très grande concision [1]. C’était aux évêques et aux prêtres de faire les développements nécessaires pour les fidèles. A titre d’exemple, l’encyclique Quas Primas du pape Pie XI, sur la royauté sociale de Notre-Seigneur, comporte 25 pages, avec une typographie semblable.
La présente encyclique a pour but de répondre aux questions : « Que dois-je faire ? Comment discerner le bien du mal ? » (nº 2) Son objet est donc la morale.
Elle se divise en trois chapitres. Le premier chapitre est une méditation sur l’épisode du jeune homme riche (Mt 19, 16-22), qui veut mettre en lumière les éléments essentiels de la morale chrétienne. Le second chapitre analyse les morales subjectivistes pour tâcher de les réfuter. Quant au troisième chapitre, il se propose de montrer les conséquences de la doctrine morale catholique pour la vie de l’Église et des sociétés.
La première lecture de cette encyclique fait constater ce que beaucoup ont souligné, à savoir le rappel d’un certain nombre de vérités très importantes : citons, par exemple, les rapports nécessaires entre la liberté et la vérité, l’existence d’une loi naturelle universelle, le caractère objectif de la moralité, la nécessité de la grâce pour faire le bien, l’existence d’actes intrinsèquement mauvais, la condamnation du relativisme moral et (semble-t-il) de la loi de gradualité, un développement sur la croix et sur le martyre. Pris isolément, ces rappels sont une condamnation du discours postconciliaire habituel et confirment la justesse du combat de Mgr Lefebvre, puisqu’il a été le seul à prêcher ces vérités, avec Mgr de Castro-Mayer, après le concile.
Cependant, il est nécessaire, pour être complet, de revenir dans une seconde lecture sur un certain nombre de passages douteux pour se demander s’ils ont ou non des conséquences sur la doctrine générale de l’encyclique. Nous présenterons ces divers passages dans l’ordre où ils se trouvent dans le texte papal. Les numéros sont ceux de l’édition originale.
Chapitre premier
Nº 2 — Signalons ici deux expressions à relent humaniste : l’Église est dite « Experte en humanité (…) au service de tout homme. » Nous trouverons ce genre d’expressions tout au long de l’encyclique. Nous en signalerons quelques-unes. Prises isolément, ces expressions pourraient se justifier, d’une certaine manière, quoiqu’elles soient gravement incomplètes, mais leur accumulation manifeste une insistance démesurée sur l’homme qui est une caractéristique de la prédication conciliaire. Les hommes d’Église actuels pensent par là toucher le monde actuel. Le résultat est plus que contestable.
On notera aussi, dans ce paragraphe, que l’Église est décrite comme « peuple de Dieu (…) scrutant les signes des temps ». L’encyclique continue donc à répandre cette définition nettement insuffisante de l’Église, on sait dans quelle intention : « L’image du Corps n’offre qu’une seule forme de représentation de l’appartenance, celle de membre. Ou l’on est membre, ou on ne l’est pas, il n’y a pas de moyen terme (…). Le concept de peuple de Dieu est beaucoup plus ample et souple (…). S’il fut introduit par le concile [2], ce fut avant tout en guise de pont œcuménique [3]. »
Nº 5 — L’encyclique renvoie au Catéchisme de l’Église catholique « comme texte de référence sûr et authentique pour l’enseignement de la doctrine catholique ». Le texte de l’encyclique est donc à compléter par celui du Catéchisme de l’Église catholique dont la partie morale est extrêmement défaillante, en particulier à propos des causes excusantes des péchés [4]. Cette référence au Catéchisme de l’Église catholique au début de l’encyclique est très malheureuse et atténue beaucoup l’efficacité de ce qui va être dit par la suite, si elle ne la détruit pas complètement.
Nº 13 — Il est fait allusion à la « dignité particulière de la personne humaine qui est la seule créature sur terre que Dieu a voulue pour elle-même ». Cette formulation est dangereuse. Il est vrai que sur cette terre Dieu a voulu toutes les créatures pour l’homme, mais il faut ajouter aussitôt que Dieu est « la fin ultime à laquelle toutes choses doivent être rapportées [5] ». Il est regrettable que l’encyclique ne le dise pas dans ce paragraphe et ne l’ait mentionné qu’au nº 10, laissant ici une expression qui, ainsi isolée, est très ambiguë dans le contexte humaniste de notre époque. Il faut ajouter (et l’encyclique aurait pu le rappeler pour plus de précision) que l’homme n’est même pas la fin de l’incarnation. C’est Dieu qui est le but de l’incarnation, comme le dit le père Garrigou-Lagrange : « Dieu a aimé le monde jusqu’à lui envoyer son Fils, non de telle sorte que nous soyons la fin de l’incarnation, mais il a ordonné l’incarnation pour nous sauver afin de nous ramener à lui qui est la fin ultime [6]. » Pour bien préciser toute cette question, il faut donc absolument dire que Dieu est la « finis cujus gratia
