Les ouvriers de la vigne
par le père Éloi
Un texte connu, lu tous les ans le dimanche de la Septuagésime, et qui, chaque fois, provoque une certaine gêne, une certaine réticence. « Ça n’est pas juste ! » Il est vrai que ce texte ne correspond pas exactement à la mentalité d’un syndicaliste !
Pour mieux instruire, le Christ aime choquer, déranger, bien des passages de l’Évangile le prouvent. Provoquer une réaction, puis une réflexion et, à terme, faire apparaître les choses sous un jour imprévu. Dans notre parabole, il semble que l’expression la plus éclairante, la clé, soit sur les lèvres du maître, c’est-à-dire de Dieu : « Quia ego bonus sum, parce que moi je suis bon ! » C’est nous dire d’emblée qu’il n’y a rien à chercher du côté de la stricte justice, de la justice distributive égalitaire, une direction que nous ne sommes que trop enclins à prendre spontanément. Et pourtant, que gagnerions-nous, qu’espérerions-nous si Dieu était d’abord justice ? alors que tout est possible s’il est bon !
Dans cette parabole le maître embauche cinq fois : au petit matin, à la 3e heure, à la 6e et à la 9e, enfin à la 11e, c’est-à-dire une petite heure avant le soir. Certains pères ont voulu y voir des étapes de l’histoire du salut, les non-Juifs correspondant aux ouvriers de la 11e heure participant à égalité avec Israël au salut universel. Est-ce bien sûr ? Il faut vraisemblablement considérer les choses autrement en examinant avec grand soin des précisions du texte. Il y a une gradation et pas seulement une succession. Au matin, à l’embauche : un contrat précis conventione facta. Une journée de travail : un denier ! C’est clair, c’est honnête, mais cela crée une situation fermée. Les ouvriers ne s’appuient que sur le sérieux de celui qui les envoie à sa vigne : « Il est honnête, sûr, nous aurons ce soir le salaire promis ! » Tant pis s’il fait chaud et si le jour paraît long.
Le texte parle « du poids du jour et de la chaleur ». Rien à espérer, rien à envisager d’autre.
A la 3e heure les conditions d’embauche vont être différentes et, par suite, différentes les mentalités de ceux qui sont embauchés. Les paroles du maître créent une situation ouverte : il n’y a plus de contrat strict : « C’est ce qui sera juste que je vous donnerai. » Ce qui sera juste ? ce qu’il jugera juste, une proportion honnêtement calculée. Rien de précis.
A la 6e heure, à la 9e heure, le texte dit simplement : « Il fit de même. » Donc, il leur dit : « C’est ce qui sera juste que je vous donnerai. » Même situation ouverte et non précisée. L’esprit des travailleurs est tenu en suspens. Les ouvriers de la 6e heure pensent sans doute à un demi-denier. Bien évidemment les embauchés de la 1ère heure doivent penser que les nouveaux-venus ne recevront pas autant qu’eux, le fameux denier du contrat.
Arrive la 11e heure : « Pourquoi vous tenez-vous ici toute la journée sans rien faire ? » Ce « rien faire » ne semble pas être du goût du maître. Pour lui, on doit travailler. Les pauvres gens s’excusent : « Personne ne nous a engagés. » Peut-être peut-on imaginer : « Et vous non plus ». En tout cas le maître reprend immédiatement : « Allez vous aussi à ma vigne ! » Ici, rien de plus. Il n’est plus question de : « Je vous donnerai ce qui sera juste ! » Aucune promesse. Et sur quoi pourrait porter l’attente ? Un salaire d’une heure ! Le maître donnera-t-il même quelque chose ? Jamais la situation n’a été aussi ouverte. Il n’y a plus aucune convention, rien qui ressemble à un contrat d’embauche, seulement un ordre : « Allez vous aussi travailler ! » Le soir venu, tous se rassemblent : le maître est là avec son intendant-trésorier : « Appelle les ouvriers et paie-leur le salaire en commençant par les derniers. » Ils doivent toucher si peu qu’il est préférable d’expédier l’affaire rapidement. Stupeur générale : un denier ! Dommage que le texte ne dise rien de leur étonnement et de leur joie éberluée qui doivent s’exprimer ainsi : « Nous n’y avions pas droit, nous n’y comptions pas ; mais bien sûr, c’est bon à prendre et ce maître est vraiment généreux… il est bon ! » La parabole escamote les ouvriers des 3e, 6e et 9e heures. Eux aussi reçoivent un denier et à des degrés divers s’étonnent et se réjouissent. Arrive enfin le tour des ouvriers de la 1ère heure. Ils ne se souviennent plus qu’ils ont conclu un contrat précis – ex denario diurno : un denier pour la journée. Ce maître en mal de largesses va certainement se montrer généreux. Hé bien, non : un denier, sans gratification ! On les comprend : murmures, déception : « Ces derniers n’ont travaillé qu’une heure et tu les traites à l’égal de nous qui avons porté le poids du jour et de la chaleur ? »
La réponse arrive. Nous ne savons pas s’ils l’ont acceptée, comprise. La parabole tourne court, comme tourne court la parabole de l’enfant prodigue avec la grogne et les murmures du fils aîné qui ressemble beaucoup aux ouvriers de la 1ère heure. A la fin, ce fils aîné a-t-il capitulé pour venir prendre part à la joie générale ? Dans les deux paraboles, c’est analogiquement la même situation, le même reproche : « Tu n’es pas juste ! – Tu fais du favoritisme. » Que dit le fils aîné ? « Voilà tant d’années que je te sers (portant le poids du jour et de la chaleur) et je n’ai jamais transgressé un seul de tes commandements et tu ne m’as jamais donné le moindre chevreau pour festoyer avec mes amis. Et, quand ton fils que voilà, qui a dépensé ton bien en débauches, revient, pour lui tu as tué le veau gras ! » Le père pourrait faire une réponse analogue à celle du maître de la vigne : « Pourquoi ton œil est-il mauvais, envieux, alors que moi je suis bon ? »
Mais examinons plus soigneusement cette réponse. « Mon ami, je ne te fais aucun tort (je ne manque pas à la justice). Nous avons conclu ce matin un contrat d’embauche, bien précis : un denier pour la journée. Alors maintenant prends ce qui est à toi, ce qui te revient, et va-t’en ! » On n’insiste pas habituellement sur ce qu’a de terrible ce « va-t’en ». Un rejet : nous n’avons rien de commun ! Pourquoi ? parce que tu n’es pas capable de comprendre qui je suis et comment j’agis. Mon ami, ayons des rapports corrects, rien de plus. Que faudrait-il comprendre qui puisse bouleverser l’état d’esprit de l’ouvrier de la première heure ? Lui ouvrir les yeux à un univers inconnu ? Cela, qui bien évidemment prend toute sa force si l’on transpose du maître de la vigne à Dieu : « Volo, je veux, c’est mon droit, donner à ce dernier autant qu’à toi. » Volo dare, Je veux donner ! Je veux faire des faveurs, accorder des grâces, étonner, surprendre, rendre heureux. Je ne puis me complaire en des contrats de stricte justice, en des accords égalitaires qui me rabaissent à ton niveau. Je veux donner. Toi, je te paye, c’est ce que tu veux d’ailleurs ! Alors l’affaire est close et tu peux partir serrant ton salaire. Le « Je veux » est explicité en cette interrogation : « Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien ? » Suit un reproche qui peut se traduire par : « Pourquoi ne veux-tu pas, n’ambitionnes-tu pas de me resssembler ? » – « Pourquoi ton œil est-il mauvais, jaloux, mesquin, si différent de moi qui suis bon ? »
Quelle chose (inimaginable, impossible ?) l’ouvrier de la première heure aurait-il dû dire pour ne pas être rejeté ? – « Je reconnais que tu peux faire de ton bien ce que tu veux. Surtout, j’ai tellement envie de te ressembler, à toi qui es bon, moi, qui suis si spontanément jaloux, qui ne dis jamais : “Je veux donner”, que c’est avec joie que je ratifie ta décision. Oui, je veux bien donner à celui-ci autant que tu me donnes. Volo et huic dare sicut et tu das. Ce faisant, je serai à ton image, ton imitateur. Ne m’appelle plus simplement : ami, appelle-moi : fils, “puisque le fils fait tout ce qu’il voit faire à son père” ». Imaginons ce qu’aurait été la joie du maître en entendant cela !
Transposons de la parabole à Dieu, puisque c’est pour cela qu’elle a été donnée. Imaginons la joie et la fierté de notre Père si chacun de ses fils lui disait : « Père, je veux donner avec toi ce que tu donnes et à qui tu donnes et autant que tu donnes… autant qu’à moi, et même, si cela te plaît, plus qu’à moi. Volo dare unicuique sicut et tu das. » Établis-moi sur tous tes biens, c’est-à-dire sur tous tes dons. Tu es bon, tu es libre de tes dons, de la mesure de tes dons, « selon la mesure du don du Christ ». Fais de moi ton image, « ton imitateur, comme il convient à un fils bien-aimé ».
La spiritualité chrétienne est une spiritualité de ratification : « Ita Pater ; oui, Père, car il t’a plu ainsi ! »
Mais n’est-ce pas rêver ? Est-ce possible ? A de grands saints peut-être ? Ainsi sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, dans l’aridité spirituelle qui lui était quasi habituelle : « Mon Dieu, je me réjouis d’être dans la sécheresse et de voir la ferveur de mes sœurs. Je leur donne avec joie les grâces d’oraison que vous leur accordez. »
En tout cas cela sera possible au ciel : chaque élu ratifiera éternellement les dons de Dieu à chacun des autres élus. « Oui, Père, je veux donner à chacun autant que tu leur donnes ! » Chacun donnera tout à tous, si bien que chaque élu sera riche de toutes les largesses divines. Sainte Thérèse disait : « Alors je serai tout ! » Tout sera à chacun puisqu’il le donnera. Chaque élu sera riche d’une richesse commune. Il aura bien sa propre part de grâce et de gloire, mais enrichie de toutes les parts des autres élus. Cela sera vrai de chacun. Alors la parabole sera réalisée : chacun possédera le même et unique denier, la même et unique totale richesse de grâce. Chacun donnera à chacun le don total du Dieu qui dit : « Je veux donner… »
Le texte de la parabole : « Ils reçurent chacun un denier » deviendra : « Ils reçurent chacun le denier ».

