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Mémoires d’un zouave pontifical (IV) 

par Dom Bernard Maréchaux O.S.B.

 

Nous terminons ici la publication des « Mémoires d’un zouave pontifical » que Dom Bernard Maréchaux avait fait paraître dans le Bulletin de l’Œuvre de Notre Dame de la sainte Espérance à Mesnil-Saint-Loup, tome V (1889-90), de janvier 1889 à septembre 1890.

En guise d’introduction à ce dernier passage, nous transcrivons l’hommage au père Maréchaux publié dans l’Osservatore Romano du 30 janvier 1928, sous la plume du père Placide Lugano, abbé de Sainte-Marie-la-Neuve et Procureur général des bénédictins olivétains.

Le Sel de la terre.

 

 

Le Zouave pontifical (article de l’Osservatore Romano)

À cette Rome – à la Rome papale, centre du catholicisme – Dom Maréchaux était très attaché. Il en avait étudié tous les monuments chrétiens, il sentait profondément tout le charme de ses sanctuaires multiples et précieux. Et quand, de septembre 1905 à 1914, il put résider à Rome, remplissant les fonctions de Procureur général de l’Ordre et assumant la charge d’abbé de Sainte-Marie-la-Neuve, il sentit se réveiller en lui les anciens et ardents enthousiasmes de sa jeunesse. Ce lui était une joie de prendre part à toutes les cérémonies solennelles qui s’accomplissent, avec une magnificence si grande et si éloquente, dans la cité des pontifes. Dom Maréchaux était né à Chaource (Aube), le 17 avril 1849 ; son père, Désiré Maréchaux, était notaire et juge de paix ; sa mère se nommait Valérie Cheurlin ; il avait fait ses études au collège des jésuites à Dôle ; sa jeunesse porte l’empreinte profonde des plus nobles sentiments qui peuvent germer de la foi. Tandis qu’âgé de dix-huit ans, il faisait à Paris ses études de droit, il prit la décision de s’enrôler parmi les volontaires qui accouraient en Italie pour défendre le Siège apostolique. La lecture passionnée des livres racontant les guerres intrépides de la Vendée, puis, à l’automne de 1867, après la première année de jurisprudence, la méditation attentive des Confessions et de la Cité de Dieu de saint Augustin, avaient agi puissamment sur son imagination et sur son cœur. Il sentit impérieusement le besoin de prendre une décision définitive, de se consacrer tout entier, corps et âme, à la cause de Dieu, de Jésus-Christ, de l’Église, pour qui il devait vivre et mourir. A ce moment arrivait à Paris la nouvelle de l’invasion garibaldienne des États pontificaux ; les journaux narraient les actes héroïques de la petite armée qui luttait énergiquement pour la défense du territoire du Saint-Siège. Les pages que Louis Veuillot avait consacrées, dans l‘Univers, à la mémoire d’Arthur Guillemin, achevèrent l’œuvre. Le jeune Maréchaux écrivit à ses parents une noble lettre où il leur demandait leur bénédiction et leur consentement pour s’enrôler au service du Saint-Père. Avec la bénédiction de ses parents, après une visite à Notre-Dame-des-Victoires, un salut et une étreinte de Louis Veuillot, dont la plume valait un régiment, le jeune Maréchaux partait pour Marseille, le 16 novembre, avec une cinquantaine de volontaires. Le 17, il s’embarquait pour Civitavecchia et, dans la soirée il arrivait à Rome. Le 22 novembre, il y était immatriculé avec le nº 5216, le 26, il revêtait l’uniforme des Zouaves pontificaux et se logeait dans la caserne de Saint-Pancrace, sur le Janicule, commandée par le capitaine Kermoal. Après une année passée à Rome et dans les environs, à Tivoli, Velletri, Subiaco et au camp d’Annibal, il prit congé pour affaires personnelles et partit de Civitavecchia le 12 novembre, se rendant près de sa famille. Les « Mémoires d’un Zouave pontifical », écrits par lui et publiés dans le Bulletin de Notre-Dame de la Sainte-Espérance (1889-90) décrivent les variées, mais toujours ardentes vicissitudes de sa vie militaire et sont le témoignage authentique du grand amour que ces jeunes volontaires portaient à la cause de l’Église et de son pontife Pie IX. Le zouave Maréchaux note que la flamme, au retour de Rome, chercha un aliment, et cet aliment porta un grand nombre au sacerdoce, c’est-à-dire à l’union complète avec Jésus-Christ. La milice est une sorte de sacerdoce, et l’état religieux est une vraie milice. Ainsi, un grand nombre de zouaves s’enrôlèrent-ils à un nouveau service, au service divin, soit dans l’Ordre de saint Benoît, soit chez les franciscains, soit chez les jésuites. Quelques-uns partirent comme missionnaires en Afrique avec le cardinal Lavigerie, et, comme le caporal Maréchaux fut prêtre, moine et abbé bénédictin, ainsi le sous-lieutenant de Hemptinne fut bénédictin en Belgique, puis Primat de l’Ordre à Saint-Anselme sur l’Aventin. Le lieutenant Mauduit devint religieux à la Compagnie de Jésus et le capitaine Wyart passa chez les trappistes dont il fut abbé.

 *

Chapitre X

L’école de Velletri

D'accord avec ma famille, je signai un nouvel engagement de six mois. J’aurais bien désiré demeurer à Tivoli, où j’étais à même d’apprécier la bonté de M. le lieutenant Mauduit. Il était très sérieux comme officier, et nous redoutions son œil qui ne passait rien. Mais nous sentions aussi en lui le cœur d’un Chrétien, et par conséquent d’un ami. Quand on se rencontre à la Table sainte, il n’y a pas de difficulté possible.

Malgré ces attaches à Tivoli, je dus quitter provisoirement ma compagnie pour me rendre à ce qu’on nommait l’école de Velletri. Cette école était destinée à former les jeunes gens qui devaient passer caporaux ; c’était le moyen d’obtenir des cadres solides. L’idée était excellente. On apprenait la théorie, on s’habituait au commandement. Il y avait là comme une réduction de Saint-Cyr.

Je quittai Tivoli, précisément à l’époque de la saint-Pierre, et je pus passer à Rome ces belles fêtes. Je vis Pie IX entrer dans la basilique sur la sedia, au chant du Tu es Petrus, qui remplissait les voûtes immenses. C’était un spectacle inénarrable, quelque chose comme une vision apocalyptique, mais pleine de douceur, que ce vieillard tout blanc porté sur un trône, entouré d’épées flamboyantes et de flabelli toujours agités, précédé et suivi des cardinaux en robe de pourpre. La foule était plus recueillie qu’à Pâques. Pie IX bénissait et bénissait encore avec la charité d’un père et d’un saint. Quand on le descendit de la sedia, il alla s’agenouiller au pied de la statue de bronze du prince des apôtres, revêtu des ornements pontificaux ; et là, ses larmes coulèrent, sans doute sur les dangers de l’Église, à la vue d’une foule immense. Et chacun se disait : venez donc voir pleurer Pie IX !

Nous allâmes aussi à la magnifique basilique de Saint-Paul-hors-les-Murs, puis à Saint-Paul-aux-Trois-Fontaines. Nous connaissions ces lieux, mais comme ils nous semblèrent plus beaux au jour où l’on célèbre la mémoire du Docteur des nations ! Quelle parure du désert que cette basilique, avec son pavement de marbre qui reflète l’éclat des voûtes et la beauté des colonnades ! Aux Trois-Fontaines, nous vîmes les trappistes français, qui disaient l’office dans une rotonde.

On comprend, à la lumière du ciel romain, l’hymne d’Elpidie, femme de Boèce, insérée dans l’office du jour, mais retouchée gauchement par une main maladroite :

Aurea luce et decore roseo, Lux lucis, omne perfudisti sæculum, Decorans cœlos inclyto martyrio, Hac sacra die quæ dat reis veniam [1].

Cette lumière dorée qui paraît à un point de l’horizon, ces teintes roses qui s’épanouissent dans tout le ciel, c’est un lever de soleil à Rome, le 29 juin ; et c’est aussi l’image de la gloire triomphale des saints apôtres et de l’éclat de leur martyre.

*

Le lendemain de ces fêtes, j’entrai à la caserne de Velletri, avec mon cher et inséparable ami Paul R. Il y avait là une, ou même deux compagnies, commandées par M. le capitaine de Montcuit, amputé d’un bras à Castelfidardo. La petite école militaire fonctionnait à part, sous la direction de M. le sous-lieutenant Benoît, ancien chasseur d’Afrique, chrétien et soldat énergique.

Nous trouvâmes dans cette caserne une collection à peu près complète de toutes les nationalités. Les Canadiens y étaient avec leur chef, M. Taillefer, à qui on donna les galons de sergent, un géant calme et paisible dans sa force ; ils déployaient en toute occasion une gaieté indescriptible, la vieille gaieté française, et chantaient chaque soir à plusieurs voix leurs chants nationaux. Il y avait une douzaine de Maltais, qui leur répondaient par des mélopées traînantes ; et la caserne retentissait des éclats de rire des Canadiens.

On voyait encore à Velletri l’aîné des princes Rospigliosi, Français par sa mère, une demoiselle de Champagny, qui était simple caporal. Parmi les simples soldats, on se montrait un ancien commandant autrichien, un ex-capitaine de dragons, chamarré de décorations, etc., etc. Pour moi personnellement, j’y trouvai un ancien et cher ami de collège, Georges C., qui devint, par la suite, un brillant officier de l’armée française ; et, l’infortuné Duvelle, qui périt, deux ans plus tard, en revenant en France, sur un bateau qui sombra.

Parmi les sous-officiers qui nous commandaient, figurait l’héroïque sergent Quéré, un Breton couvert de croix gagnées à Castelfidardo et à Mentana. C’était le type de l’honneur chrétien, de la fidélité modeste, de la bravoure militaire. D’une force colossale, une fois sur le champ de bataille, il regardait la baïonnette comme un jeu d’enfant, et se servait de la crosse en guise d’assommoir. Hors de là, il était doux comme un agneau, il ne disait mot, il ne savait que prier.

*

Notre vie à Velletri était rude. Aux premières heures de l’aube sonnait le réveil, et nous partions pour l’exercice qui, plus tard, eût été intolérable. Nous étions en juillet ; vers dix heures, la chaleur devenait telle que bon gré, mal gré, nous devions passer quatre à cinq heures à faire la sieste, sans pouvoir jamais dormir d’un bon sommeil ni le jour ni la nuit. Les puces – qu’on me pardonne ce détail – pullulaient d’une manière qu’on ne pourrait soupçonner en France, et nous infligeaient un vrai martyre à coups d’épingles. Enfin, il fallait reprendre la théorie ; et c’est à peine si le soir, après un second exercice, nous avions une heure ou deux pour respirer.

Velletri, d’ailleurs, n’avait pas les charmes de Tivoli. Ancienne Velitrœ, capitale du pays des Volsques, patrie de l’empereur Auguste qui toutefois n’y laissa aucun souvenir remarquable, cette petite ville est située sur la face des monts d’Albe qui regarde la mer ; elle était assez importante pour être le siège d’une délégation. Au-dessus, il y a des régions boisées et montueuses ; tout autour, s’étendent des ravins profonds, torrentueux, aux bas pleins de broussailles, aux sommets couronnés de belles vignes où l’on récolte du vin très apprécié ; au-dessous, commencent les Marais Pontins. A un coin de l’horizon se dressent le cap de Circé et Terracine, sur ses rochers blanchissants.

Impositum late saxis candentibus Anxur.

La vue de la mer, par un temps clair, avec les petites voiles triangulaires qui sortent pour la pêche, de Nettuno ou de Porto d’Anzio, était le vrai charme de ces lieux, et, quand j’étais épuisé de fatigue, par la petite fenêtre de la chambrée, ma pensée s’y envolait et retrouvait la France.

Le samedi soir et le dimanche, comme compensation à une semaine de réclusion complète, on nous donnait assez volontiers des permissions. Nous en profitâmes, Paul et moi, pour explorer Frosinone et la frontière du côté de Naples. C’est un pays superbe. Nous vîmes Véroli avec ses murs cyclopéens ; nous aperçûmes Arpino et même le Mont-Cassin. La fertilité est prodigieuse ; on se sent près de la Campania Felice. La même terre porte le pain et le vin : la vigne s’enlace à des ormeaux, et laisse retomber ses grappes longues ; au pied, grandissent des moissons. La race est très belle, très vigoureuse : les femmes, et même les hommes, aiment à se parer des couleurs les plus éclatantes.

*

A part ces excursions, notre vie très monotone n’était accidentée que par les patrouilles dans les montagnes à la poursuite des brigands. Ils étaient retirés dans le massif des monts d’Albe ; et nous leur faisions la chasse, guidés par les squadriglieri. Par contre, nous étions consignés dans la ville ; s’ils nous avaient rencontrés seuls dans la campagne, ils auraient exercé sur nous leur vendetta. C’est le moment de parler de ces bandits qui exploitent la péninsule italienne, sans qu’aucune force armée puisse les exterminer.

Il paraît qu’en Italie, pour certaines gens, l’état de brigand est un métier comme un autre, un moyen de gagner sa vie… sans travailler. Ces bandits ne tiennent pas à tuer, mais simplement à rançonner le pays à main armée. Ils tranchent volontiers du grand seigneur ; leurs chefs sont vêtus avec coquetterie, et portent des chaînes d’or ; l’un d’eux s’intitulait empereur de la montagne. Leurs procédés sont des plus simples ; on l’a vu tout récemment par l’aventure du duc Calvino. Ils se saisissent d’une personne, lui bandent les yeux, l’emmènent dans une caverne, discutent sa rançon, la contraignent d’écrire pour la réclamer ; et, une fois la somme payée, ils la ramènent, toujours les yeux bandés, au point même où ils l’ont prise. Tandis que nous étions à Velletri, ils enlevèrent un enfant aux portes mêmes de la ville.

On racontait d’eux maintes anecdotes. On m’a dit, sans que j’ose l’affirmer, qu’ils arrêtèrent la voiture de M. de Charette revenant de Viterbe. Le colonel, paraît-il, dormait : il s’éveille en sursaut, et veut poser le pied par terre ; mais il fait un faux-pas et tombe. A ce moment, deux coups de feu se croisent sur sa tête, et les brigands effrayés par la vue d’un uniforme se sauvent. Si le colonel ne fût pas tombé, il était tué. Je raconte ce trait comme il m’a été donné, sans le garantir ; les deux qui suivent sont absolument authentiques.

Les brigands eurent un jour l’audace inouïe d’arrêter le chemin de fer entre Monte-Rotondo et Rome. Ils se portèrent à l’une des haltes de la campagne romaine, où le train ralentit sa marche, et couchèrent en joue les hommes d’équipe ; ceux-ci arrêtèrent, et les bandits se mirent en devoir de détrousser les voyageurs. Fort heureusement, il y avait dans le train quelques zouaves, qui descendirent, ne sachant ce que signifiait cet arrêt en pleine campagne. Aussitôt les brigands disparurent.

Le dernier trait m’a été raconté par un de mes camarades. Il cheminait paisiblement de Velletri à Albano, le long de la voie Appienne, quand, arrivant sur une éminence, il vit, à une centaine de mètres, les brigands en train de dévaliser la diligence. Il n’avait pas d’armes ; il courut avertir un poste de gendarmes. Quand ceux-ci arrivèrent, le coup était fait, et la diligence était repartie.

Du temps de mon séjour à Velletri, nous battîmes vainement les montagnes : mais, quelque temps auparavant, les zouaves avaient joint une bande, tué le chef et fait deux prisonniers. Leur procès amena des révélations effrayantes. Le plus jeune, âgé à peine d’une vingtaine d’années, fut convaincu d’une quinzaine d’assassinats. Les deux bandits furent condamnés à être passés par les armes.

Alors se passa une scène que je n’oublierai de ma vie.

On suspendit à toutes les portes de la ville des écriteaux réclamant des prières pour les malheureux condamnés ; l‘exécution fut différée de quelques jours pour leur donner le temps de se mettre en règle avec Dieu. Enfin, le moment arriva pour eux de satisfaire à la justice humaine. Nous descendîmes tous en armes à la place où l’exécution devait avoir lieu. Les deux condamnés arrivèrent, portant sur une tablette pendue au cou l’aveu de leurs crimes, et se réclamant à haute voix de la miséricorde divine. Mais ils n’étaient pas seuls ; une procession de pénitents les accompagnait, la croix en tête. Tous ces hommes marchaient, revêtus de leurs sacs, le capuchon rabattu sur le visage et ne laissant voir que les deux yeux, psalmodiant des psaumes et des prières. Ils conduisirent les condamnés auprès de petits pieux fixés en terre et surmontés d’une barre transversale. Ces pauvres gens s’y agenouillèrent là, les bras appuyés sur la traverse de bois, et le dos tourné au peloton d’exécution. Quelques instants après, une formidable détonation retentit ; ils tombèrent foudroyés. Alors, nous fûmes témoins d’un spectacle vraiment sublime. Les pénitents s’approchèrent, relevèrent pieusement ces corps broyés par les balles, ramassèrent avec un soin religieux la terre humectée de sang, chargèrent le tout sur une civière, et rentrèrent processionnellement dans la ville en chantant le Miserere. Tout le peuple suivit.

Certes, une pareille scène n’avait pas l’horreur désespérante d’une exécution en France. Tous ces apprêts religieux lui donnaient une teinte mystérieuse et grandiose. Chacun sentait qu’à côté et au-dessus de la justice des hommes, il y avait la miséricorde immense de Dieu. Les suppliciés, lavés dans leur sang, devenaient vénérables, comme le bon larron.

Cet épisode fut le trait saillant de mon séjour à Velletri. Bientôt, nous apprîmes que le régiment tout entier était appelé au camp d’Annibal.

 

 

Chapitre XI

La camp d’Annibal

Nous retournâmes à Rome pour nous réunir au reste du régiment, et nous, en particulier, pour retrouver nos compagnies respectives. En raison de l’encombrement des troupes, on nous logea, comme on put, sur de la paille et dans des corridors de casernes ou de couvents. Ma compagnie fut envoyée au cloître des Chartreux de Sainte-Marie-des-Anges ; et nous passâmes la nuit dans les grandes salles longues que supportent les cent arcades de ce cloître, dessiné, dit-on, par Michel-Ange.

Les puces ne nous permettaient guère de fermer l’œil. Je me levai et, m’accoudant à une fenêtre, au clair de lune, je contemplai ces vastes colonnades, cette immense cour carrée, dont le milieu était marqué par quelques cyprès, et dans le fond les énormes restes des thermes de Dioclétien qui furent bâtis par les martyrs. Les pages de Fabiola me revinrent à la mémoire, et les heures de la nuit me parurent courtes devant un tel spectacle.

Le lendemain soir, nous fûmes réunis sur l’esplanade de Saint-Jean-de-Latran, pour gagner à pied, durant la nuit, les hauteurs où est situé le camp d’Annibal. Cette esplanade, on le sait, est magnifique ; elle domine l’Agro Romano, et la vieille Rome gît à ses pieds avec ses ruines et le prolongement superbe des grands aqueducs de Néron. Les brouillards légers du crépuscule flottaient sur la plaine, rougis par le soleil couchant. C’était la première fois que le régiment, doublé dans son effectif, se réunissait depuis Mentana ; chacun était allègre. Les clairons saluèrent la venue du drapeau, du drapeau blanc et or, aux armes de saint Pierre, troué par les balles. Il y a vraiment, dans ces apprêts militaires, quelque chose d’enivrant. Quand on est ainsi coude à coude, que les clairons sonnent, que le drapeau flotte, on sent qu’il en coûterait peu de mourir.

La marche fut très rude. A peine avions-nous franchi la ligne des aqueducs, qu’un orage se forma. La nuit devint noire ; par instants, d’immenses éclairs déchiraient le rideau et nous montraient les arcades géantes appuyées l’une sur l’autre jusqu’au bout de l’horizon. Bientôt, nous fûmes enveloppés de violents coups de vent, de tonnerre et de torrents de pluie. En un instant, la plaine fut transformée en lac. La longue colonne se trouva coupée en tronçons. Nous étions obligés de nous arc-bouter sur nos fusils pour résister à l’orage. Je n’exagère pas en disant que l’eau nous ruisselait à même sur le corps, comme si nous y eussions été plongés ; l’intérieur même de nos sacs fut mouillé.

Le fort de l’orage passé, nous pûmes continuer notre route ; et, sur le matin, nous fîmes une halte à Grotta-Ferrata, pour recueillir les traînards. On alluma des feux comme on put ; et, comme on put, on fit le café. Le fameux peintre Gherardo delle Notti aurait pu trouver là le sujet d’un de ses tableaux de genre. Enfin, nous arrivâmes au camp, après une ascension vaillante, aux premiers rayons du jour ; le colonel Allet, qui nous y avait précédés, nous contemplait du haut d’un rocher, entouré d’officiers.

Ce serait une erreur de croire que notre premier soin a été alors de changer de linge et de prendre quelque repos. Nous arrivions sur la terre nue, n’ayant d’abri que le ciel. Il fallut couper du bois, dresser des tentes sur le sol humide, ramasser de la fougère pour s’en faire un lit, courir aux corvées les plus urgentes. Le premier moment passé, nous pûmes contempler l’aspect du camp.

*

Il était situé sur un large plateau, fermé de tous côtés par des collines, hormis du côté du nord-est, où les plis du terrain convergeaient à un vallon rempli d’eaux vives. A l’ouest se dressait le mont Cavi, dont la masse énorme domine le massif des monts Albains. Sur le flanc adouci de cette montagne se déroulaient nos tentes, par petites bandes parallèles, séparées par des intervalles plus ou moins grands, suivant les divisions de compagnies ou de bataillons. L’état-major était placé sur une éminence, au nord, du côté de Rocca-di-Papa ; et ses larges tentes étaient flanquées de deux parcs d’artillerie de campagne, comme l’entrée d’une maison bourgeoise est agrémentée de pots de fleurs. Le régiment des zouaves était là tout entier, et avec lui les cacciatori indigènes ; le colonel Allet commandait en chef, en l’absence de M. les généraux Courten et Zappi.

A côté du camp réglementaire, il y avait le camp fantaisiste. Toute la partie du plateau comprise entre les forêts du mont Cavi et les tentes se couvrit bientôt de gourbis ou de cabanes en genêts, d’aspect plus ou moins pittoresque. C’étaient les soldats eux-mêmes qui élevaient aux officiers ces petits édifices, où brillait, sinon toujours leur sens artistique, du moins leur bon cœur.

Chaque compagnie comprenait deux rangées de tentes, séparées par une large rue. Ces rues eurent bientôt chacune leur nom. Il y avait la rue de Mentana, de Monte Libretti, le boulevard de la Papauté, etc. En souvenir du fait d’armes de notre capitaine, M. Desclée, qui prit alors notre commandement, nous inscrivîmes en tête de notre campement le nom de rue de Subiaco.

Nous profitâmes de nos premières journées pour aménager nos tentes, les relever par de petits terrassements, creuser alentour des fossés : précautions très utiles en cette saison d’averses torrentielles, et qui n’empêchaient pas toujours l’eau de pénétrer sous nos toits légers.

Là-dessous, nous étions couchés six par six, rentrés les uns dans les autres, sur la terre nue recouverte d’un peu de paille et de fougère. Notre tente ouvrait à droite ; généralement, il se produisait la nuit une poussée de droite à gauche, et mon ami Paul, qui était au fond, ne savait comment réagir. De là des protestations, et finalement des éclats de rire.

Pour moi, j’avoue naïvement que je savourais la joie de la pénitence, et que j’apprenais à apprécier le rude coucher de certains religieux sur la planche. Dieu a des compensations, et on sent mieux la présence des anges sur la terre nue que dans un bon lit ; quand Jacob vit l’échelle, il avait une pierre pour oreiller.

*

Le matin, de grand matin, sonnait la diane. Elle commençait par des sons prolongés et traînants, auxquels succédaient des reprises saccadées et enlevantes. En un clin d’œil, tout était debout. Les compagnies allaient se former sur le front de bandière, et les manœuvres commençaient dans la grande plaine. Elles étaient fort intéressantes, car tout le régiment s’y déployait en bataille. Le roi de Naples y assista plusieurs fois, ainsi que le général Kanzler, pro-ministre des armes ; nous avions d’ailleurs dans nos rangs un Bourbon, Don Alphonse, infant d’Espagne. Le prince Iturbide, fils adoptif de l’infortuné empereur Maximilien, s’était enrôlé dans les dragons pontificaux, qui étaient également au camp.

Je pus faire, au camp, large connaissance avec le beau régiment des Zouaves ; et ce que j’en dirai est la pure vérité. Il ne m’appartient pas de le juger au point de vue technique, et néanmoins je puis dire qu’étant en bonne partie des recrues, nous savions manœuvrer avec précision et vigueur. C’est à un point de vue plus élevé que je veux l’envisager.

Maintes fois, les mauvais journaux nous accusèrent de n’être qu’un ramassis d’aventuriers et de viveurs. Je le reconnais, certains jeunes gens étaient venus à Rome par un sentiment un peu mêlé ; la pensée religieuse n’y était pas étrangère ; mais, pour plusieurs, être zouave, c’était une pose, une attitude ; et ceux-là ne se piquaient pas de mœurs irréprochables. Seulement, ce n’était qu’une infime minorité, malheureusement trop en vue et trop tapageuse. La masse était dévouée et solidement chrétienne. Les zouaves, je le dis bien haut, savaient comprendre qu’au service de l’Église, il faut des hommes chastes.

Où donc verrait-on ce dont chaque dimanche j’étais l’heureux témoin, au camp d’Annibal ?

De grand matin commençait une messe distincte de la grand-messe des troupes ; c’était la messe de communion. De tous côtés, les zouaves y affluaient, et leurs rangs se succédaient à la Table sainte. J’y vis le colonel de Charette, avec le visage enflammé et recueilli du chrétien qui porte son Dieu ; j’y vis des officiers et des soldats confondus dans une muette et profonde prière. Un aumônier me dit que certain jour, peut-être à l’Assomption, il y avait eu, tant au camp qu’aux églises de Rocca, environ mille communions. Quel spectacle digne des anges ! Non, ô mon régiment, je n’oublierai jamais ces matinées eucharistiques. Ayant Jésus-Christ dans nos poitrines, nous pouvions les offrir aux balles ; nous aurions su mourir. On l’avait vu à Mentana ; on devait le voir à Patay [2].

Il est vrai, avec nos trois bataillons et les dépôts, nous étions plus de 3 000 hommes. Tous n’étaient pas au même degré de ferveur. Mais que penser du niveau moral d’un corps qui renferme tant d’éléments purs et saints ? A l’heure du combat, d’ailleurs, les pratiques pieuses se généralisaient : et quel est le zouave qui eût voulu aller à l’ennemi sans avoir communié ?

A la suite de ces rendez-vous à la Table sainte, il y avait parfois entre nous et nos chefs un grand abandon. Mais la discipline n’en souffrait pas ; au camp, elle était fort sévère. Nous pûmes apprécier notre capitaine, M. Desclée ; c’était un héros et un saint, il communiait autant que possible tous les jours. Soit dit en passant, il avait la plus belle barbe du régiment, et sa prestance était superbe.

Le camp était fort gai ; M. de Charette y semait à pleines mains l’entrain et l’allégresse ; je renonce à lui imputer toutes les choses amusantes qu’on se racontait à son sujet. Il avait une ordonnance, qu’il avait baptisée du nom de Quinquet. A côté de la tente et du gourbi du colonel, on lisait en gros caractères sur une baraque : Villa Quinquet. Quinquet, garçon imperturbable, doué d’un flegme britannique, jouait toujours son rôle dans les facéties du héros de Mentana.

Le mouvement du camp était relevé par la belle musique militaire des zouaves. Je crois encore l’entendre, jouant le soir une retraite entraînante au travers de ce plateau, dont tous les échos redisaient ses accents vifs et harmonieux. Oh ! alors, les mains se pressaient, les cœurs se mêlaient. Il n’y avait plus sur ce plateau élevé, dans ce nid d’aigle, qu’une grande famille, sous la garde des anges, sous l’œil de Dieu.

*

Après avoir considéré la physionomie intérieure du camp, on me permettra de crayonner le spectacle extérieur. A Rome, il y avait toujours, à côté des grandes et bienfaisantes émotions du cœur, l’enchantement des yeux.

Nous n’avions qu’un pas à faire : et du haut des crêtes qui dominent le village de Rocca, tombant lui aussi comme en cascade le long du rocher, nous jouissions d’un panorama splendide, le plus beau peut-être du monde, au moins par les souvenirs, après les vues de la Terre sainte. Nous voyions se dérouler toute la campagne romaine, dont chaque tertre appartient à l’histoire. Si nous gravissions le mont Cavi, la scène s’agrandissait presque jusqu’à l’infini.

Il y avait autrefois au-dessus de cette montagne un temple dédié à Jupiter Latialis ; c’était le centre de la confédération des peuples latins, qui venaient en commun y offrir des sacrifices, et même, dit-on, des sacrifices humains. Une antique voie aux dalles énormes contourne encore la cime escarpée. Aujourd’hui, elle est couronnée par un couvent de Passionistes, qu’y a fondé saint Paul de la Croix. Les anges ont expulsé les démons de leur belvédère ; et là où l’on voit encore les restes du pavé en mosaïque du temple, les religieux arrosent tranquillement leurs légumes.

Quelle solitude pour la vie contemplative ! A gauche la mer remplit l’horizon de Terracine à Civita-Vecchia ; par-devant soi, Rome apparaît comme au fond d’un vaste abîme, et le regard embrasse jusqu’à Viterbe toute l’étendue des États pontificaux. Les flancs énormes de la montagne portent une riante ceinture de forêts et de villages : Frascati, Grotta-Ferrata, Marino, Castel-Gandolpho, Albano, La Riccia ou l’Aricia, Némi, Genzano. Ils enclavent les deux lacs d’Albano et de Némi, le premier dessinant l’arène d’un cirque, le second arrondi comme un miroir.

Parfois, toute cette immensité était couverte de brouillards ; Rome dessinait à peine ses lignes mates sur un fond obscur. D’autres fois, la transparence de l’atmosphère était telle, que l’œil ne perdait aucun détail de l’horizon : il distinguait les volets aux fenêtres de Marino, à une lieue de distance ; il apercevait une à une les barques errantes sur la mer ; il suivait les contours du fort Saint-Ange, et tous les accidents du plan de Rome. Là-bas, ces petits coups de pinceau blancs, c’était Viterbe ; ce reflet d’acier poli, c’était un lac voisin de cette ville. Tous ces lointains, noyés dans une suave transparence, ne se peuvent décrire [3].

Comme l’ancienne Rome devait être belle, du haut de ce belvédère ! Un historien la comparait à la neige décrite par Homère ; elle blanchissait toute la plaine, d’Ostie à Tibur. De là-haut, Annibal, après la bataille de Cannes, contempla sa mortelle ennemie. Il la vit, et ne put y entrer. Son nom est resté au plateau de Rocca ; et nos tentes occupaient l’emplacement du campement carthaginois.

Nous ne nous contentions pas d’examiner ces beaux lieux ; dans nos soirées, dans nos loisirs du dimanche, nous faisions des excursions de tous côtés. Nous eûmes bientôt découvert dans le giron du mont Cavi le petit ermitage de Notre-Dame-de-Tufo. Plus bas, sur le bord du lac d’Albano, dans un lieu nommé Palazzuola où s’élevait autrefois Albe-la-Longue, il y avait un couvent de Mineurs-Conventuels : là se trouvait un bon vieux père, qui m’a dit avoir assisté à la première messe de Pie IX. Bientôt, nous étendîmes nos promenades jusqu’à Grotta-Ferrata, dont la célèbre abbaye grecque est si curieuse avec ses belles fresques du Dominiquin ; jusqu’à Frascati, peuplée de nombreuses villas ; jusqu’à Marino, où les zouaves avaient à l’origine du corps séjourné plusieurs années. Nous vîmes tour à tour Castel-Gandolfo, où le Saint-Père possède une maison de campagne ; Albano, jolie ville presque modernisée ; La Riccia avec son viaduc digne des anciens Romains et ses substructions cyclopéennes ; Genzano, Némi, accoudés sur le lac de ce nom, qui était célèbre dans l’Antiquité par un temple de Diane. Les touristes visitent un à un ces lieux enchantés ; mais ils n’ont pas le coup d’œil d’ensemble dont nous jouissions du haut du mont Cavi.

A Castel-Gandolfo, sur les bords du lac d’Albano, un de mes chers amis, aujourd’hui prêtre du diocèse de Besançon, nous fit faire la connaissance du père-gardien d’un couvent de Franciscains. Nous y allâmes plusieurs fois, au nombre de cinq ou six. Nous appelions en riant ce bon père le père capitaine, il padre capitano. Il y avait aussi le père lieutenant et le père sous-lieutenant. Et chacun de rire. Un jour, ces vrais fils de Saint-François entreprirent de nous régaler de leur pauvreté.

Le repas fut fort honnête,

Rien ne manquait au festin.

Il y avait plusieurs services ; je suis sûr que tout le couvent avait été mis à contribution, de la cave (si cave il y avait) au grenier. Quelle douce fraternité le commun dénuement établissait entre nous et ces joyeux enfants du pauvre d’Assise !

*

Cependant, une bonne nouvelle courut dans nos rangs ; le Saint-Père allait visiter le camp d’Annibal. Aussitôt, le front de chaque compagnie se pavoisa d’arcs de triomphe. Une allée d’arbres fut plantée sur le parcours de la voiture pontificale. C’était le 10 août. Le Saint-Père arriva vers les huit heures sur ce plateau qui était si bien à lui, étant peuplé par nous ; il fut accueilli au son des fanfares militaires. Après la messe célébrée en plein air, il se retira sous un pavillon. On lui présenta les enfants de Rocca, garçons et petites filles habillées de blanc. Puis il se donna tout à nous, nos officiers l’entourèrent ; il était d’une gaieté et d’une bonté indicibles. Je le vois encore descendre à pied la pente raide de Rocca, un bâton à la main, ayant d’un côté le cardinal Borromeo, de l’autre le général Kanzler ; et il parlait aux bonnes gens de Rocca, comme un ancien du village. On ne se figure pas à quel point Pie IX était simple et familier : comme il n’y avait rien d’emprunté dans sa grandeur, il ne craignait pas de la perdre.

Après la visite du Saint-Père commencèrent les grandes manœuvres ; elles consistèrent dans l’attaque simulée d’un village dans le massif des montagnes, à l’est du camp, et dans une petite guerre aux alentours d’Albano. Il paraît que nous brûlions nos cartouches sur les vestiges du pieux Énée ; mais nous avions mieux que les fables virgiliennes. Nous possédions une légère artillerie de montagne, traînée par de grandes mules, qui faisait merveille.

Sur la fin d’août, les nuits, sur ce plateau élevé, commençaient à fraîchir ; il nous arrivait d’être isolés de tous les lieux circonvoisins par d’épais nuages. Et, néanmoins, durant le jour, la chaleur était excessive. C’est la saison dangereuse en Italie. Il y eut de nombreux malades ; plus de 300 furent dirigés sur les hôpitaux de Rome. Il fallut songer à évacuer le camp.

*

M. de Charette, l’homme de toutes les gaietés comme de toutes les bravoures, voulut couronner notre séjour par des jeux publics. Il y eut donc, au jour marqué, des courses à pied, à cheval, au sac, etc. Dans la course à cheval, ce fut un lieutenant de zouaves, M. Franquinet, belge de nation, qui battit la noblesse romaine sur ses meilleurs chevaux. Il y eut même, le croirait-on, une course au cochon, tout à fait dans le goût italien ; il faut dire que cet animal est plus élégant en Italie que chez nous, il tient du sanglier ; mais figurez-vous donc 3 000 hommes aux trousses de cette malheureuse bête, et cherchant à l’empoigner comme prix de la victoire ! Ce qui surpassa d’ailleurs tous ces divertissements, ce fut l’illumination imaginée par M. de Charette, et qui mérite bien les honneurs d’une description spéciale.

Le colonel avait choisi, parmi les compagnies, les jeunes gens les plus intelligents, et il les avait distribués par petits pelotons. Il avait donné à chacun de ces pelotons les noms les plus fantaisistes : tarentules, dromadaires, petits chameaux, etc. Après plusieurs jours de répétitions et de manœuvres, le soir venu, il fit attacher au bout du fusil de chaque soldat une lanterne vénitienne. Puis nous vîmes, sur le revers d’une colline, à la voix du colonel, tous ces pelotons évoluer, s’enrouler, se dérouler, de manière à former les lignes les plus gracieuses et les figures les plus originales. Il y eut là un tour de force technique : c’étaient comme des serpents de feu se croisant, s’entrelaçant ensemble. La voix claire de M. de Charette retentissait : En avant les tarentules ! Par le flanc droit les petits chameaux ! etc. A la fin tous ces groupes mouvants dessinèrent, sur le flanc de la colline, un W PIO IX [4] admirablement réussi. Une immense acclamation s’éleva de tous les rangs, et ébranla l’écho des montagnes. C’était la clôture du camp.

Nous le quittâmes le 6 septembre, vers deux heures du matin. Ce spectacle est encore sous mes yeux. A voir tous ces hommes sortir de leurs tentes blanches comme des rangées de tombes, à la lueur indécise de la lune, on eût cru assister à la vision d’Ézéchiel. Comme dit le prophète, bientôt toute une armée fut sur pied. Seulement, les sons vifs et clairs de la musique militaire enlevaient quelque chose à la solennité biblique ; et des soldats qui plient la tente ne sont point graves comme les réveillés du grand sommeil. Il y eut comme un courant d’allégresse qui m’emporta malgré moi. Car, je l’avoue sans honte, je dévorais des larmes ; je pleurais de quitter ce camp, cette terre nue où nous couchions et où nous ne pouvions nous défendre de la vermine. Oui, je pleurais, car j’y avais respiré les parfums de Jésus-Christ, j’y avais goûté la vraie fraternité chrétienne et militaire, j’y avais acclamé Pie IX, j’y avais communié avec des âmes de héros et des saints.

Notre marche fut entraînante. Depuis les dix heures jusqu’à trois heures du soir, nous fîmes halte à l’endroit où la route passe sous les grands aqueducs. Le soir, nous entrâmes à Rome ; et nous y fûmes accueillis avec des marques de sympathie de la part du peuple qui assistait à notre défilé.

 

Chapitre XII

Les derniers jours à Rome

Je rentrais dans la Ville éternelle pour la quitter. Toutes les menaces de guerre ou d’invasion avaient disparu ; les troupes françaises restaient à Civita-Vecchia. Le cœur me retenait à Rome ; mais la raison me disait de reprendre le cours interrompu de mes études. Je dois donc parler ici de mes derniers jours à Rome.

Ma compagnie, au retour du camp, fut envoyée dans ce qu’on nommait la caserne de Saint-Pierre. Elle était située entre la façade de la basilique et la colonnade, dans une sorte d’immense vestibule simplement fermé par une double clôture de planches. Que je fus heureux de dormir sous ce toit béni, à deux pas du tombeau des Apôtres ! Je pouvais dire : je loge à Saint-Pierre, je suis un San-Pietrino. Nous n’avions en ce moment que le service des gardes. Les exercices avaient été suspendus pour nous laisser reposer des fatigues du camp. J’eus donc de nombreux loisirs pour revoir Rome.

Je revis Rome, et en particulier Saint-Pierre et le Vatican, comme on contemple un visage aimé dont il faut se séparer. Chaque jour, durant ces deux derniers mois, j’allais à Saint-Pierre, que je trouvais de plus en plus grandiose à mesure que je le comprenais davantage. Je suis admirateur passionné de nos cathédrales gothiques ; et pourtant, je dois avouer que la vue soudaine de cette coupole, pareille à un ciel étoilé, chaque fois que je m’approchais de la confession entourée de lampes ardentes, excitait en moi un sentiment d’adoration que je n’ai jamais retrouvé ailleurs au même degré. Sous quelque point de vue que j’envisageais Saint-Pierre, je ne le surprenais jamais en défaut d’harmonie ; et les vulgarités de certains détails se perdaient dans la beauté de l’ensemble. Était-ce une illusion ? L’atmosphère même de Saint-Pierre me semblait y contenir des parfums ; elle m’enveloppait de tièdes effluves. Je me sentais à l’aise dans cette immensité. Elle m’apparaissait peuplée d’anges et d’âmes glorieuses ou suppliantes. Le tombeau des Apôtres était pour moi une entrée qui donnait sur le monde invisible. Qu’on me pardonne ces phrases, où j’essaie de peindre des impressions intraduisibles !

J’allais aussi presque chaque jour au Vatican ; je n’avais qu’à traverser la place. Il n’est aucun palais au monde qui soit plus abordable que la demeure du Saint-Père. On entrait, on circulait dans les musées et dans les galeries comme chez soi. Je revis tout à loisir les stances, les loges de Raphaël, la Sixtine avec le Jugement dernier. Je me trouvais un jour en cette dernière chapelle, quand Mgr de Mérode y entra. Il s’arrêta près de moi et me dit, d’un air assez étonné : Que faites-vous là ? – Mais, Monseigneur, j’examine le Jugement dernier. Alors le célèbre archevêque me conta l’anecdote bien connue de ce personnage que Michel-Ange, par rancune, avait mis parmi les damnés ; sur quoi le pape, à qui plainte avait été portée, déclara que son pouvoir n’allait pas jusqu’à faire sortir quelqu’un de l’enfer. Ce Jugement dernier, d’ailleurs, ne me parut qu’une planche d’anatomie, où tout est forcé : mais comme le superbe génie de Michel-Ange se révèle dans les prophètes et les sibylles, et dans les scènes bibliques du plafond ! Michel-Ange, près de Raphaël, me faisait l’effet de la Bible à côté de l’Évangile. Le premier est le peintre de la crainte, le second le peintre de l’amour.

Je découvris aussi, d’après Vasi et Hibby, une petite chapelle dite de Nicolas V, où Fra Angelico avait peint probablement les martyres de saint Étienne et de saint Laurent. Oh ! qu’elle était déserte et délabrée ! La porte était vermoulue ; la tête de saint Laurent sur le gril effacée par l’humidité. Et pourtant, quels chefs-d’œuvre par l’agencement des groupes, et surtout par l’expression des visages ! Le voisinage de Raphaël éclipsait Fra Angelico, c’était à tort.

*

J’errais parmi ces grandes et belles choses, en sortant de cirer mes souliers ou de graisser mon fusil. Mais cela même, au service de l’Église, était plein de grandeur et de beauté. Il n’y avait rien dans ces humbles soins qui pût me distraire des harmonies de Rome. Je devenais l’habitué de la Ville éternelle. Peut-être avais-je moins d’enthousiasme qu’au début. Mais les impressions pour être plus calmes, n’en étaient que plus profondes. Au feu du premier amour, l’homme sage préfère encore les charmes paisibles d’une amitié qui a fait ses preuves.

Je commençais à parler assez couramment l’italien, et à nouer quelques relations. Il est à peine besoin de dire que, soldat du pape, c’est dans les couvents que je rencontrai mes meilleurs amis.

Tout d’abord, je dois adresser l’expression de ma gratitude à deux élèves du Séminaire Français, aujourd’hui tous deux religieux. Ils étaient presque mes compatriotes, ils m’accueillirent comme un frère, ils m’initièrent à Rome, ils reçurent en dépôt mon léger paquet de vêtements. Je ne cessais de trouver auprès d’eux une sympathie chaude et cordiale, qui me faisait du bien.

Mes anciens professeurs m’avaient adressé au P. Laurençot, assistant de France au Gesu. Je ne puis dire ce que je rencontrai en ce vénérable religieux de soutien, de bons conseils, de bonté paternelle. Il voulut bien être mon confesseur. Souvent sa porte était assiégée par les zouaves. Il forma parmi eux une conférence de Saint-Vincent de Paul, où je fus inscrit sur la présentation du lieutenant Mauduit ; mais je quittai Rome presque aussitôt.

Au couvent de Sainte-Sabine, j’avais lié connaissance avec le P. Doussot, dominicain, aumônier des zouaves, et mon compatriote. C’est lui qui devait célébrer la messe le matin de Patay [5]. Il y avait quelque chose d’austère en toute sa personne. Quand j’allais le voir, j’aurais passé des heures sur les terrasses de Sainte-Sabine, à contempler le panorama de Rome. Il se trouvait alors au couvent des novices de toute langue. Je me rappelle d’un jeune religieux, le P. Henri, qui me fit visiter les merveilleux souvenirs de l’église et du cloître.

A la place Barberini, chez les capucins, je possédais aussi un ami, le P. Giovanni da Paterno, dont j’avais fait la connaissance à Tivoli et à Vellétri. C’était un saint. La dernière fois que je le vis, il était malade, étendu sur son pauvre grabat, et souriant. J’aurais voulu baiser ses pieds nus ; il ne l’eût certainement pas souffert. Il me remit quelques reliques de la Portioncule, que j’ai précieusement conservées.

Parmi les séculiers, je n’eus guère de relations qu’avec un jeune protestant anglais, M. Morris Moore, dont le père était possesseur d’un tableau authentique de Raphaël, Apollon et Marsyas, vendu depuis pour quelques centaines de mille francs au musée du Louvre. Ce jeune homme me procura une entrée chez le célèbre Owerbeck, qui vivait encore. Le grand artiste m’accueillit, comme soldat du Saint-Père, avec la plus grande sympathie : Oh ! que l’habit que vous portez est donc beau ! me dit-il. Il avait chez lui sept cartons immenses, représentant les sept sacrements ; ce travail, parfaitement beau, plein de symbolisme, résumait toute sa pensée d’artiste ; il aimait à expliquer lui-même son œuvre. Mais ce jour-là, nous ne pûmes l’entendre. Owerbeck était petit, grêle ; il portait sur ses traits cet air de piété vive et de foi profonde, ce reflet ascétique, qu’il savait donner à ses personnages.

Vers la fin de septembre, me quitta mon très cher camarade et ami Paul R. Que de gré je sais à ce bon et vaillant cœur, d’avoir supporté si longtemps, avec une amitié qui ne s’est jamais lassée, mes inégalités de caractère et d’humeur ! Il me regardait comme un enfant ; c’était mon frère aîné. Nous ne nous étions jamais quittés.

A cette même époque, la Providence m’envoya de France un prêtre ami de ma famille, le même qui m’avait donné la relique de saint Louis. Notre première entrevue fut assez pittoresque. J’étais de garde au Colisée, comme fonctionnaire caporal. C’était à l’heure où la nuit commence à étendre ses voiles sur le géant brisé et semble ajouter encore à sa grandeur ; j’allais relever les sentinelles, et je traversais en armes la grande arène, tandis que ce bon prêtre entrait par le côté opposé : nous nous rencontrâmes au pied de la croix. Depuis ce jour, je profitai de mes moments libres pour l’accompagner à Rome : nous vîmes ensemble plusieurs choses nouvelles pour moi, notamment les fouilles du palais des Césars. Mais si je lui prêtais mon secours pour l’orienter dans la Ville éternelle, il me payait au-delà de ce petit service par ses réflexions pleines de finesse sur les monuments et les œuvres d’art. Il avait beaucoup de lecture et un sens du beau des plus délicats. Il me semblait né pour goûter Rome.

J’allais oublier, en cette revue rapide, un ami que je retrouvais chaque jour, et qui chaque jour me charmait. C’était l’Unita Cattolica. On ne saurait dire les trésors d’esprit dépensés quotidiennement dans ce journal. Sous son petit format, Louis Veuillot le tenait pour le type de la feuille catholique. Et en effet, L. Veuillot pouvait seul disputer la palme à l’illustre abbé Margotti. Un des ouvrages de ce polémiste, intitulé, je crois, Les Triomphes du Saint-Siège, me fit connaître à fond l’œuvre des papes à Rome.

*

Pie IX continuait cette œuvre de lumière et de charité. La sollicitude de toute l’Église ne lui faisait pas oublier le soin de ses États. Il avait fait construire le viaduc de la Riccia ; il faisait amener à Rome les eaux claudiennes, prises du côté de Subiaco ; il ouvrait les travaux de l’Emporium ; il préparait une basilique à l’Immaculée Conception, projet arrêté par l’entrée des Piémontais. En un mot, il ne restait en rien au-dessous de ses plus fameux prédécesseurs.

Fréquemment, il sortait du Vatican, pour se rendre soit à une église, soit à un hôpital. Nous voyions sa voiture déboucher à gauche du portail de Saint-Pierre ; parfois, une pauvre femme s’en approchait, et remettait au dragon de service un placet, dont le Saint-Père prenait connaissance.

A Rome, sous Pie IX, il y avait de la pauvreté comme il y en a partout et toujours, et elle était secourue ; il n’y avait pas proprement de misère. Un jour, je causais avec un de ces acquavitaro qui s’installaient pour leur petit commerce près de nos casernes, et je lui demandais pourquoi les Romains mendient ainsi, au lieu de travailler. « Les Romains ne mendient pas, me dit cet homme avec fierté. – Mais ces mendiants qu’on voit près de tous les monuments publics, d’où viennent-ils ? – Ce sont des étrangers, reprit-il, un vrai Romain ne mendiera pas. » Et c’était vrai. Les mendiants accouraient à Rome de partout pour exploiter les étrangers ; mais le peuple de Rome gagnait sa vie, tant bien que mal. Il avait d’ailleurs à sa disposition une foule de petits métiers ; il était cicérone, il vendait des camées ou des mosaïques, il installait une friture en plein vent, au besoin il cirait les souliers ; mais il ne mendiait pas.

Pie IX était certainement très aimé de ce peuple. Le jour de sa fête, Rome était magnifiquement illuminée jusque dans les moindres recoins. Un jour, je le vis acclamé au sortir du Gésu ; son visage reflétait une vive émotion. Et toutefois, qu’il me soit permis de dire ce que je crois la pure vérité, le peuple romain aimait plus en lui le pontife que le roi ; et certaines idées de république fermentaient dans bien des têtes. Nous autres, simples soldats, mêlés forcément au peuple, nous sentions cela mieux que personne. Que de fois, en entrant dans les cafés, nous y trouvions des groupes d’hommes au visage rébarbatif, et dont les regards n’étaient rien moins que bienveillants ! C’étaient toujours le plus mauvais des journaux français, tolérés à Rome, qui circulait dans ces lieux publics. A mon arrivée on y voyait Les Débats ; cette feuille, ayant été interdite, fut remplacée par La France. Évidemment, bien des Romains ne nous aimaient pas, et notre présence leur était importune ; nous eûmes trop de preuves de ce que j’avance.

Il ne suit pas de là qu’une forte majorité du peuple romain n’ait pas été favorable au pouvoir temporel. Oh, si ! le plus grand nombre y tenait, et sincèrement, mais mollement. Ces braves gens semblaient n’avoir ni nerfs, ni sang dans les veines. Leur axiome favori était : on fait ce qu’on peut, si fa che si puo. Et il faut croire qu’ils pouvaient peu, car ils ne faisaient pas grand-chose. Eh quoi ! tous ces jeunes gens, qu’on voyait flâner dans les rues, n’auraient-ils pas dû prendre un fusil pour défendre un trône sacré ? Auraient-ils dû laisser à des étrangers l’honneur de porter au feu le drapeau aux armes de saint Pierre ?

Il y avait au service du pape une troupe italienne fidèle et sûre ; c’étaient les gendarmes pontificaux. On pouvait douter de la solidité du reste de l’armée indigène : on ne le vit que trop à Castelfidardo.

En résumé, si les Romains avaient tenu énergiquement et absolument à leur pontife-roi, je crois qu’ils l’auraient encore. Généralement, les peuples reçoivent le gouvernement qu’ils méritent. Quand la révolution couronnée les aura suffisamment pressurés, peut-être crieront-ils vers leur bienfaiteur et leur père.

Ma franchise un peu brutale heurtera peut-être quelques illusions ; je pense qu’on ne gagne rien à voir les choses autrement qu’elles ne sont.

*

Si les Romains, malgré de très honorables exceptions et quelques bravos de circonstance, ne nous témoignaient pas grande sympathie, il n’en était pas ainsi de Pie IX. Oh ! nous tenions une belle place dans son grand cœur. Voici un trait parfaitement authentique de sa bonté pour nous.

Un jour, le sergent péruvien Sévilla rentrait dans la caserne de Saint-Pierre, tenant une sorte d’étui allongé d’un aspect mystérieux. Il me fit signe, j’accourus, et il me montra sans y toucher un beau calice. Je l’interrogeai sur la provenance de ce calice. Il me dit simplement que c’était celui dans lequel le Saint-Père avait célébré la messe le matin même, et que, sur la demande d’un souvenir pour l’église projetée de sainte Rose à Lima, il le lui avait donné. La loyauté de Sévilla, et la nature de ses rapports intimes et personnels avec Pie IX, ne me permirent pas de douter de son assertion. Et d’ailleurs, la preuve en était là sous mes yeux.

Oui, Pie IX, le grand et saint pape, nous aimait. Il avait pleuré sur les martyrs de Mentana ; et, renonçant à sa sépulture préparée à Sainte-Marie-Majeure, il voulut reposer au milieu d’eux à San-Lorenzo. Du haut du Ciel, il veille sur chacun de nous. Notre illustre colonel, M. Allet, mourut peu après Pie IX ; et en mourant, il répétait : je sens que Pie IX m’appelle ! Cette parole simple et grande, nous pouvons tous, chers camarades, nous l’appliquer à nous-mêmes. Pie IX ne nous a pas oubliés ; quand l’heure sera venue, il nous appellera chacun à notre tour.

Il m’était doux de mettre le nom de ce grand pape à la dernière page de ces souvenirs, comme il figure à la première. Pie IX domine son siècle. Il avait les intuitions profondes, les vues compréhensives ; il portait les coups hardis de l’homme aimé de Dieu, qui est guidé en toutes choses par une lumière supérieure. C’était, dans notre siècle naturaliste, c’était un mystique. Dans son gouvernement, il mettait en pratique le mot de Notre-Seigneur à saint Pierre : cingle au large et lance tes filets ! La définition du dogme de l’Immaculée Conception, la rédaction du Syllabus, la tenue du concile qui proclame l’infaillibilité, sont les faits d’ordre divin qui commandent tous les événements contemporains. Et il y a dans ces trois effusions de lumière le remède à toutes les folles audaces et à tous les découragements pusillanimes de notre âge.

Vers le milieu du siècle, deux prêtres français se présentèrent à Pie IX, et lui demandèrent pour une statue de la sainte Vierge le nom de Notre-Dame de la Sainte-Espérance [6]. Pie IX se recueillit, réfléchit, et prononça ces mots : Notre-Dame de la Sainte-Espérance, oui ! Eh bien, Pie IX est le pontife de la Sainte-Espérance ; c’est le Noé qui a lancé l’arche du salut sur les flots de nos sociétés agitées, c’est le pape de la colombe, c’est l’initiateur aux grandes choses de l’avenir.

Et c’est cet homme si grand que j’ai vu simple et bon, aimant et bénissant, attirant tout à lui par les charmes de son cœur. Ah ! Rome était bien belle ; mais Pie IX était plus beau encore que Rome elle-même.

La dernière fois que je contemplai les traits du saint pape, il allait à Civita-Vecchia. Nous fûmes postés en armes à la gare, et il passa entre nos rangs.

Vers la même époque, je vis encore une fois le régiment réuni, dans la plaine de la Farnésine, au pied du Monte Mario, près de Ponte Molle. Nous venions de recevoir le fusil à aiguille, modèle Remington ; et nous faisions des exercices de tir pour l’essayer.

Novembre arrivant, des affaires personnelles me firent demander mon congé, quelques jours avant ma libération. Mon capitaine, M. Desclée, me témoigna en cette occasion une bonté, et même une affection dont je lui suis resté mille fois reconnaissant ; il obtint pour moi le modeste grade de caporal. C’était ma feuille de route, c’était mon titre de noblesse.

Je quittai, avec un vif serrement de cœur, l’uniforme cher et sacré, que j’avais revêtu en pleurant de joie.

Le 12 novembre, je pris la mer à Civita-Vecchia ; la traversée ne dura que trente-six heures. J’avais quitté Rome un jeudi matin ; le samedi soir, je reprenais ma place au foyer paternel.

 

Épilogue

Je quittai Rome ; mais peut-être n’eussé-je pas eu la force de m’en séparer, si je n’avais nourri un secret espoir d’y revenir.

Quel est le zouave qui ait laissé son régiment sans s’être flatté et consolé par cet espoir ? Un proverbe romain dit : qui a bu de l’eau de la fontaine Trévi en boira encore. Qui a goûté de la vie de zouave veut encore en goûter.

Nous quittions Rome, mais nous restions soldats de la sainte Église ; mais nous n’attendions qu’un signal pour reprendre notre place sous la bannière blanche et dorée de saint Pierre. Nous ne nous disions pas adieu, mais au revoir.

Cet espoir ne devait pas se réaliser, pour moi du moins.

Deux années se passèrent après mon retour en France, paisibles en apparence. Le concile arriva ; aucun danger ne menaçait. Tout d’un coup, nous nous réveillâmes au tonnerre du canon prussien.

Comment alors s’envoler du côté de Rome ? La France était envahie. Je venais de tirer au sort et d’être enrôlé dans la garde mobile.

Bientôt commença le brigandage piémontais contre les États du Saint-Père. Les zouaves frémissants durent remettre au fourreau, presque sans combattre, leurs épées, et assister, muets de douleur et de honte, à l’invasion de la Ville éternelle par les bandes révolutionnaires.

Alors, tous les Français vinrent au secours de leur bien-aimée patrie. Et ils montrèrent à Patay [7] que, s’ils aimaient l’Église, ils aimaient aussi la France ; que, s’ils avaient dû poser les armes à Rome, ils auraient su s’en servir. Et ils comptèrent au premier rang de ceux qui sauvèrent l’honneur français.

Par-dessus les murs de Paris assiégé, m’arrivait la renommée des hauts faits de mes camarades. Cela me relevait le cœur et retrempait mon courage. Je me disais : la France a donc trouvé des victimes qu’elle puisse offrir à Dieu, et que Dieu acceptera !

Et puis arriva le jour de la séparation suprême : il fallut se résigner à voir le cher et glorieux régiment se dissoudre. Cette scène des adieux a été décrite avec des larmes par M. de Charette.

*

Est-ce donc fini ? Le régiment des zouaves pontificaux n’est-il qu’une magnifique page d’histoire, comme l’épopée vendéenne ? Qui donc pourrait se résigner à cette pensée ? Et d’un autre côté, qui donc connaît les desseins de Dieu ?

Qu’on me permette un souvenir, auquel d’ailleurs je n’attache pas plus d’importance qu’il ne faut.

Durant mes derniers jours à Rome, je fus accosté par un prêtre, dans les circonstances suivantes : il entrait à Saint-Pierre, derrière moi ; je soulevais pour le laisser passer, la lourde portière de cuir ; il m’aborda en me remerciant, et commença avec moi un long entretien, au-dedans même de la basilique. C’était un homme grand, déjà âgé, au visage fortement empreint d’ascétisme ; il se disait porteur pour le Saint-Père des révélations d’une religieuse, qui vivait, je crois, dans les environs de Véroli. Il voulut me faire connaître ces révélations, afin, disait-il, que je pusse déposer en leur faveur, une fois les événements accomplis ; la volubilité de la diction italienne m’en fit perdre quelque chose ; mais enfin, j’en retins la substance. Ah ! sans doute, il y avait à prendre et à laisser dans ces prophéties : il y était annoncé, par exemple, qu’après Pie IX, serait pape le cardinal franciscain Panebianco, mort depuis quelques années. Une seule chose me frappa, ou plutôt elle me frappe aujourd’hui que je vois ce qu’elle pouvait signifier. La religieuse annonçait que les zouaves, sortis de Rome pendant un laps de temps, y entreraient en portant leurs fusils comme on porte un cierge. Ce sont les expressions mêmes qui me furent dites. Et cela s’entendait en ce sens qu’ils rentreraient à Rome en pleine paix, en plein triomphe de l’Église, sans avoir besoin de faire le coup de feu.

J’avoue que je ne comprenais pas en ce moment que les zouaves pussent jamais avoir à revenir. Sans la singularité des expressions employées, je me serais figuré avoir mal entendu ou mal saisi.

Loin de moi, je le répète, la pensée d’attacher à cette prédiction autre chose qu’un intérêt de curiosité ! Il y a mieux à dire. En se plaçant sur un terrain plus solide, on peut soutenir que l’existence du régiment est attachée au fait du pouvoir temporel.

Le pouvoir temporel doit-il se rétablir ? Alors les zouaves reparaîtront à Rome, et reprendront leur garde autour du Vatican.

Or, il y a quelque chose au fond de la conscience catholique, qui fait que l’on s’obstine à espérer le rétablissement de tout ce que la Révolution a détruit. En vain certaines prophéties nous déçoivent, non tant par elles-mêmes peut-être, que par les calculs illusoires qu’on veut en tirer ; cet espoir, qui vient d’un sentiment de justice, survit à toutes les déceptions. Il semble impossible que le concile ait dit son dernier mot ; impossible que la définition de l’Immaculée Conception n’amène pas, à travers des épreuves et des luttes, un triomphe magnifique de l’Église ; impossible que les tentatives de restauration chrétienne n’aboutissent qu’à rendre les enfants de Dieu la risée du monde.

Si cet espoir n’est pas menteur, le régiment des zouaves reparaîtra sûrement, comme le chevalier qui veille à la porte du sanctuaire.

Sous quelle forme reparaîtra-t-il ? J’ose exprimer une pensée hardie qui ne vient pas de moi, que j’ai entendu formuler à Rome même, et qui était, je crois, partagée par le P. Ballerini de la Civilta Cattolica. Plusieurs donc estimaient que l’avenir du régiment était de se transformer en ordre religieux militaire. Il y avait aux zouaves tous les éléments pour ressusciter les Chevaliers de Malte ou de Saint-Jean de Jérusalem. Pourquoi notre âge ne verrait-il pas surgir des hommes qui consacreraient leurs épées par des vœux de religion ? Pourquoi la papauté, qui perpétue Jésus-Christ dans le monde, n’aurait-elle pas ce qu’a eu le Saint-Sépulcre ? La bannière du Sacré-Cœur, en flottant sur le régiment, l’a déjà consacré.

Oh ! alors, si cet espoir devenait une réalité, comme les anciens zouaves tressailliraient, comme on les verrait accourir de toutes les plages ! Il y en a, oui, il y en a, et j’en connais, qui ont refusé de se marier, afin de pouvoir rejoindre plus librement, à un moment donné, leur régiment.

*

Dans cet élan superbe, qui est un des secrets de l’avenir, plusieurs et même beaucoup manqueront au rendez-vous. Les uns, comme le colonel Allet, ont été appelés par Pie IX dans un monde meilleur. Les autres se sont mis, par le sacerdoce ou les vœux de religion, dans la sublime impossibilité de reprendre leur place sous le drapeau pontifical.

Car, il faut le dire, la vie de zouave avait allumé dans bien des cœurs la flamme du dévouement et du sacrifice. Au retour de Rome, cette flamme cherchait un aliment ; et pour plusieurs elle l’a trouvé dans une sphère supérieure à toutes les choses de ce monde, dans une union avec Jésus-Christ, la plus étroite qu’il soit donné à l’homme de contracter ici-bas. La milice est une sorte de sacerdoce ; le sacerdoce ou l’état religieux est, lui aussi, une milice. Il y a entre le prêtre et le soldat des affinités qui tiennent à l’intime des choses. Il était tout simple que des soldats du pape s’enrôlassent dans la milice sacrée des prêtres de Jésus-Christ. Beaucoup se dirent : pour ne pas déchoir de ma belle vocation, je vais monter plus haut.

Et c’est ainsi que, dans presque tous les ordres religieux, on trouve d’anciens zouaves pontificaux. Il y en a dans les diverses branches de l’ordre de Saint-Benoît, chez les Franciscains, chez les Jésuites. D’autres ont pris place dans les rangs du clergé. Plusieurs escortent en Afrique les missionnaires du cardinal Lavigerie. On ne trouvera pas mauvais que nous citions quelques noms. Le sous-lieutenant de Hemptinne est bénédictin à Terremunde en Belgique ; le lieutenant Mauduit est, je l’ai dit, religieux de la Compagnie de Jésus ; le capitaine adjudant-major Viart a été tout récemment béni comme abbé de La Trappe.

Ceux-là, et tant d’autres, ne pourront pas sans doute ressaisir leurs vaillantes épées, mais ils ne laissent pas que d’avoir un même cœur avec leurs anciens camarades ; ils prient et s’immolent pour le régiment ; et leur âme, devenue insensible à tous les attraits de ce monde, éprouve encore un frémissement profond, quand la pensée de Rome vient la visiter.




[1]  — « De ta lumière dorée et de ton éclat rosé, ô Lumière de lumière, tu as inondé tous les siècles, en parant les cieux de ce beau martyre, en ce jour sacré qui apporte le pardon aux coupables. »

[2]  — « A Patay », c’est-à-dire à Loigny (voir la note 1, p. 132 du Sel de la terre 77).

[3]  — Virgile met Junon en observation sur le mont Cavi, pour suivre les péripéties du combat entre les Laurentins et les Troyens.

At Juno, ex summo qui nunc Albanus habetur

(Tum neque nomen erat, nec honos aut gloria monti)

Prospiciens tumulo, campum aspectabat, etc

[4]  — Evviva Pio Nono !

[5]  — Voir note 1, p. 182.

[6]  — Allusion à l’audience particulière de l’abbé Ernest André, jeune curé de Mesnil-Saint-Loup (le futur père Emmanuel), accompagné de l’abbé Socquard, curé de Sainte-Maure près de Troyes, auprès de Pie IX, le 2 juillet 1852. (NDLR.)

[7]  — Voir note 1, p. 182.

Informations

L'auteur

Dom Bernard Maréchaux (1849-1927) fut l'adjoint, puis le successeur du père Emmanuel André en son abbaye bénédictine de Mesnil-Saint-Loup.

Le numéro

Le Sel de la terre n° 80

p. 172-195

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