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Vichy et la Shoah, Enquête sur le paradoxe français

Philippe Girard. 

 

Parmi la production pléthorique consacrée en France au sort des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, le livre d’Alain Michel restera une borne milliaire. De quoi est constitué le paradoxe français du sous-titre ? D’une part, du fait que 75 % des juifs de France ont survécu aux persécutions national-socialistes, record absolu ; d’autre part, du fait, celui-ci expliquant celui-là, que l’action de la société civile française dans l’assistance aux juifs pourchassés fut particulièrement étendue et efficace.

Devant ce constat et la carence de l’histoire officielle à l’expliquer, l’auteur a éprouvé le besoin d’une étude personnelle du dossier, à laquelle le prédisposaient son doctorat en histoire de la Sorbonne et sa fonction de directeur du bureau francophone de l’École internationale pour l’enseignement de la Shoah à Yad Vashem, de 2004 à 2009. Ajoutons qu’il est rabbin.

Ce qui décida définitivement Alain Michel, entre autres, à entreprendre son travail, fut, d’une part, sa découverte, dans le cadre de son mémoire d’histoire sur la formation scoute des Éclaireurs israélites de France, que celle-ci, comme toutes les organisations similaires, avait bénéficié de subventions du gouvernement de Vichy, puis, d’autre part, d’une rencontre avec René de Chambrun, gendre du président du Conseil, Pierre Laval. De là sa décision de réviser ce qu’il nomme « la doxa [1] officielle de l’historiographie de la Shoah en France ».

Parce que tout ce qui touche à cette période de l’occupation est en général vu en noir et blanc, avec les « bons » d’un côté et les « méchants » de l’autre, le discours « correct », consensuel, qu’il soit historique [2] ou politique [3] ne doit pas troubler cette vision simpliste de l’histoire : Vichy est responsable de la mort des quelque quatre-vingt mille victimes de la solution finale en France, et il n’a été qu’un élément négatif pour les juifs qui se trouvaient dans ce pays entre 1940 et 1944. Tel est le discours « officiel » que chacun connaît.

Alain Michel n’est pas disposé à se contenter de cette thèse « offi­cielle », en particulier parce qu’elle ne répond pas de façon satisfaisante à ce paradoxe : l’État français s’étant montré si persécuteur, comment expliquer le fait que 75 % des juifs de France aient survécu ?

Tout en se défendant d’inclina­tion pour « le régime de Pétain » ou pour une « réhabilitation de Pétain et de ses complices » – mais ne s’agit-il pas là de lieux communs obligés aujourd’hui en France ? –, l’auteur veut prouver qu’il est possible d’apporter un regard novateur sur le dossier, alors que certains prétendaient qu’il n’y avait plus rien à dire là-dessus. Pour lui, et tout historien authentique pensera de même, aucun champ de la connaissance historique – y compris la Shoah – n’est figé et le propre de l’histoire, du moins dans les pays de liberté intellectuelle, est d’être toujours sujette à révision.

Alain Michel s’appuie sur Raul Hilberg, historien pionnier de la Shoah [4], dont il constate que l’analyse du cas français [5] n’est presque jamais mentionnée par les historiens contemporains, qui, pourtant, citent abondamment Hilberg. C’est « comme s’il y avait des sujets dont il valait mieux ne pas parler ». L’auteur a fait le choix, à contre-courant, de tenter une réinterprétation de l’action de l’État français dans un drame douloureux, choix qui, dit-il, n’est pas « une partie de plaisir ». On le croit volontiers, d’autant plus qu’il n’hésite pas à dire leur fait aux « intouchables » (du bon côté), ainsi quand il qualifie de « très problématique » l’interpré­tation de Serge Klarsfeld d’un prétendu brouillon du statut des juifs d’octobre 1940, annoté, paraît-il, de la main même du Maréchal dans un sens destiné à le rendre plus contraignant, et aussitôt escamoté, une fois produit l’habituel effet médiatique toujours garanti dès qu’il est question du chef de l’État français. Ailleurs, le livre de Robert Paxton (autre intouchable), Vichy et les juifs, est accusé « d’être tout entier consacré à la démonstration d’un à priori qui nous semble contestable, à savoir la négativité absolue du régime de Vichy. Ce préjugé entraîne des problèmes d’analyse de documents et des reconstructions du passé qui sont, fatalement, orientées... Tout d’abord, il faut remarquer que la présentation des événements d’août 1942 n’est absolument pas objective ». Plus loin est dénoncé le processus qui fait de la Shoah l’événement capital de la Seconde Guerre mondiale (pertes totales : environ 50 millions de morts) raconté par une vague de livres et de films populaires dont le point commun est de « renforcer la noirceur des hommes de Vichy. Et sur le plan de l’éducation, dans les programmes scolaires où le sujet est abordé, cette vision en noir et blanc facilite l’enseignement de l’histoire de cette période ». Effectivement, il n’est que de feuilleter les manuels d’histoire pour constater leur alignement sans faille sur « la doxa ». Face à ce monolithisme à la soviétique, l’auteur affirme que, dans le déroulement de la persécution nationale-socialiste contre les juifs de France, l’État français a mené des actions positives et d’autres négatives, les premières l’emportant de loin sur les secondes au vu des statistiques des survivants et des victimes.

Ces quelques lignes ne sont qu’un bref aperçu d’un livre que tout esprit attaché à la vérité aura à cœur de lire, surtout dans la mesure où il prouve l’absence d’asservis­sement de l’État français à la politique de persécutions antijuives du Reich national-socialiste.

Soulignant que le « devoir de mé­moire » ne doit pas s’arroger sur l’histoire des droits qu’il ne possède pas, et appelant à ce que le temps de la raison succède au temps de la passion, Alain Michel conclut :

La Shoah a été un événement désastreux, inique, intolérable, mais la Shoah fait partie de l’histoire de l’humanité, histoire qui doit s’écrire avec toutes les couleurs de la palette complexe des actes des hommes, et non pas dans une caricature en noir et blanc... Caricaturer le passé n’est pas un bon moyen, à notre sens, pour préparer des lendemains qui chantent.

  

Alain Michel, Vichy et la Shoah, enquête sur le paradoxe français, Paris, CLD, 2012, 407 p., 25 €. Préface de Richard Prasquier, président du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF).




[1]  — « Ensemble de préjugés et de présuppositions sur lequel doit s’appuyer toute approche de la responsabilité de Vichy dans la solution finale. »

[2]  — Robert Paxton, Serge Klarsfeld et leurs épigones qui les recopient plus ou moins bien.

[3]  — Toute la classe politicienne française, de « droite », du « centre » et de « gauche », pour une fois unanime. (Ces deux notes sont de la rédaction.)

[4]  — Auteur d’un ouvrage de référence paru en 1961, traduit en français sous le titre : La destruction des juifs d’Europe, Gallimard, Folio histoire, 2006.

[5]  — « En renonçant à épargner une fraction [les juifs étrangers en France], on [l’État français] sauva une grande partie de la totalité. » R. Hilberg, op. cit., p. 1122-1123.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 84

p, 177-179

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