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Le Jésus de Petitfils

 

 Martin Tournon.

 

Lorsque ce livre parut, la presse conservatrice ne tarit pas d’éloges et de nombreuses revues plus ou moins « tradition­nelles » mêlèrent leurs voix au concert. Enfin, un livre sur le Christ qui n’était pas un tissu de négations haineuses. Et puis, quel travail monumental, que de notes, que de références, quelle abondante bibliographie pour soutenir une entreprise de près de 700 pages ! Un succès de presse, un succès de librairie, des dédicaces dans tous les bons salons du livre !

Trois bémols dans le concert des louanges : un article de l’abbé Puga dans Le Chardonnet (n° 275 de février 2012), et deux recensions dans Lecture et Tradition, l’une du père Lecareux, l’autre de Gérard Bedel. Nous savons que M. Petitfils a réagi aux critiques d’adoptianisme en affirmant sa foi catholique.

Nous sommes allés voir les choses de près, la plume à la main, et nous avons tiré du livre quelques extraits qui, pensons-nous, montreront au lecteur vraiment catholique que ce livre n’a pas sa place dans sa bibliothèque.

Certes, M. Petitfils écarte Strauss et Couchoud, il repousse certaines affirmations extrémistes de John Paul Meier [1] ; il affirme que Jésus a existé... historiquement. Et ce Jésus, un juif nommé Ieschoua, nous précise-t-il, « a la conviction profonde d’avoir été envoyé par Dieu à Israël » (p. 191).

Jésus possède des pouvoirs extraordinaires, il délivre des esprits mauvais. Mais avant d’affirmer cela, l’auteur a eu soin de préciser :

Il est possible que, dans leurs récits de guérisons et d’exorcismes, les évangélistes ne distinguent pas les cas d’hystérie ou de psychose hallucinatoire des possessions authentiques. Leur bagage médical est très limité, y compris chez Luc, médecin de formation. Des manifestations pathologiques, des troubles morbides ou psychosomatiques ont pu passer pour des possessions diaboliques. Nul n’a jamais prétendu que Jésus avait des connaissances particulières en neurologie. Il s’est conformé aux idées médicales de son temps. Le « lunatique », possédé par un « esprit muet », qui écume, grince des dents, se roule à terre, agité de convulsions, était peut-être un épileptique. [p. 143.]

Nous sommes dans une confusion qui porte au relativisme : tantôt Jésus ne saurait distinguer maladie et possession et tantôt il le peut. Vu le mouvement de sa pensée et la structure de son texte, J.-C. Petitfils se présente à la fois comme traditionnel et novateur. C’est dans le droit fil du modernisme.

Saint Jean-Baptiste, de son côté, ne sait pas bien où il en est : 

Le Précurseur a annoncé haut et fort la venue d’un plus grand que lui, il a reconnu en lui « l’agneau de Dieu », mais au dernier moment il s’égare dans les incertitudes. Il reste sur le seuil du royaume, et sans doute s’en ira-t-il à la mort dans cette cruelle nuit de l’esprit. [p. 215.]

Le cas de saint Jean est encore plus extraordinaire. Nous croyons, comme nos ancêtres en remontant aux premiers siècles de l’Église, qu’il s’agit du fils de Zébédée. Écoutons Petitfils :

C’était un homme de Jérusalem, membre de la haute aristocratie juive de la ville... Ce Jean n’a rien à voir, comme on l’a cru à partir de la fin du IIe siècle, avec Jean, fils de Zébédée, pêcheur du lac de Génésareth, l’un des Douze choisis par Jésus. D’autres témoignages, ceux d’Iré­née, de Papias, d’Eusèbe de Césarée, vont dans le même sens, sans oublier l’analyse interne du quatrième Évangile, largement centré sur Jérusalem.

L’affirmation étonne mais elle est péremptoire. Petitfils assène au lec­teur une érudition sans nuances et sans preuves. Comme on était sot et ignorant autrefois ! Mais au fait, que dit l’abbé Fillion dans son Introduction critique à l’Évangile selon saint Jean ? Lui qui n’était ni ignorant ni sot dit autre chose, mais il a l’humble honnêteté d’appuyer ce qu’il affirme sur des documents, sans écarter les difficultés :

Un épisode de la soirée du Jeudi saint (Jn 18, 15-16), qui montre que saint Jean avait ses entrées libres au palais de Caïphe et était même notus pontifici (connu du prêtre), a fait supposer à divers critiques que saint Jean appartenait à la famille sacerdotale. On a même parfois expliqué en ce sens la note de saint Polycarpe, évêque d’Ephèse au second siècle, d’après laquelle Jean, dans sa vieillesse, aurait porté au front hiereus to petalon, c’est-à-dire la lame d’or qui servait d’ornement aux grands prêtres juifs. Mais cette conjecture paraît invraisemblable.

L’abbé Fillion explique en note l’invraisemblance. Si saint Jean l’Évangéliste n’est pas celui de la tradition, où allons-nous sinon à la ruine complète de toute confiance dans les textes évangéliques ? Il est vrai que nous n’en sommes plus, affirme Petitfils,

à l’époque pas si lointaine où l’on tenait les écrits évangéliques pour vérité historique irréfragable. [p. 469.]

Le lecteur appréciera également les lignes suivantes sous la plume d’un historien catholique :

Jésus serait-il donc Dieu ? Clairement cette interrogation ne relève pas de l’enquête de l’historien. Celui-ci, en revanche, peut se demander si Jésus croyait être Dieu, et répondre affirmativement, de même qu’il peut dire qu’Alexandre le grand se prenait pour un Dieu ou que Mahomet était convaincu d’être l’envoyé d’Allah. [p. 182.]

Nous pensons immédiatement au Décret Lamentabili de saint Pie X condamnant les erreurs principales du modernisme (3 juillet 1907). Lisons seulement, parmi les propositions condamnée, la 12e : L’exégète, s’il veut s’adonner utilement aux études bibliques, doit avant tout écarter toute opinion préconçue sur l’origine surnaturelle de l’Écriture sainte et ne pas l’interpréter autrement que les autres documents purement humains.

Sur quoi M. Petitfils fonde-t-il donc sa foi ?

Il est bien de son temps : les textes ne semblent présenter pour lui qu’un intérêt médiocre puisqu’il ne cesse de les récuser ou d’en relativiser la portée (il nous explique même que le Christ et les disciples n’ont pas pu manger l’agneau pascal lors de la Cène !), mais il fait confiance à l’archéologie, et surtout à la physique, à la chimie, à la biologie (saint Suaire, Tunique d’Argenteuil, Suaire d’Oviedo). Mais alors, la Tradition, les écrits des Apôtres, la foi des Pères, des papes et des conciles ? Nous voyons une faille dans la pensée religieuse de M. Petitfils. La rupture opérée par Vatican II lui permet de traiter Notre-Seigneur Jésus-Christ comme un simple personnage de l’histoire, de parler des Évangiles comme on disserte et dispute de l’existence d’Homère. Après cela, libre à chacun de croire selon sa conscience. Les catholiques « traditionnels » qui ont lu le Jésus de Jean-Christian Petitfils et l’ont approuvé doivent encore accomplir des progrès dans « l’intelligence de la foi ».

 

Jean-Christian Petitfils : Jésus, Paris, Fayard, 2011, 440 p., 24 €.




[1]  — Meier John Paul, Jésus. Un certain Juif (4 vol.). Paris, Cerf, 2004-2008.

Informations

L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 84

p. 174-177

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