Le Système
Jean Maze
par Philippe Girard
L’article qui suit est une analyse détaillée du livre récemment réédité de Jean Maze, La Tragédie de l’épuration, Le Système, 1943-1951 [1]. Jean Maze (1911- ?), de son vrai nom Émile Zidler, est le fils du poète Gustave Zidler. Journaliste et écrivain, il fut, avant la guerre, rédacteur en chef de la revue La Flèche de Gaston Bergery (homme politique de gauche, député du Front populaire en 1936, puis ambassadeur de l’État français à Ankara de 1942 à 1944). Après la fondation des « Compagnons de France », J. Maze devint le rédacteur en chef de l’hebdomadaire Compagnons jusqu’en juin 1941, avant de prendre des responsabilités au Secrétariat Général à la Jeunesse, à Vichy. Après la guerre, il reprit des activités de journaliste professionnel à France Dimanche et à France Inter. Sous le pseudonyme d’Orion, il donna des articles à la revue Écrits de Paris et publia un Nouveau dictionnaire des girouettes (éditions Le Régent, 1948) dans lequel il dénonce les hypocrisies et les félonies des communistes et des démocrates-chrétiens.
Le Sel de la terre.
Ce livre est la réédition d’un ouvrage paru en 1951 aux éditions Ségur, Le Système. Sous ce nom, l’auteur – Jean Maze – se proposait de décrire le carcan qui enlaça la France sous couvert de libération en 1944. Non pas que le Système s’identifiât aux divers courants qui luttèrent contre l’occupation étrangère et qui, grâce à la victoire alliée, ont pu figurer dans le camp des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale sous le nom de Résistance ; mais le Système s’est servi de son pavillon pour commettre des actes infâmes, ce pourquoi le chanoine Desgranges, vrai résistant, nommait le Système « résistancialisme » (voir son livre Les Crimes masqués du résistancialisme [2]).
Le Système naquit à Londres, dans les milieux français émigrés, fin 1940, prit son essor à Alger début 1943 et organisa sa prépotence sur la France à partir de l’été 1944, au moyen de l’épuration, un des épisodes les plus sanglants de l’histoire de France. Les détenteurs du pouvoir parvinrent alors « à faire considérer comme normal l’incohérent, comme juste l’arbitraire, comme sensé le frénétique [3] ». La fin du tripartisme PC-MRP-SFIO en mai 1947 en marqua le déclin plus apparent que réel, car si le Système ne dirigeait plus le gouvernement, toutes les institutions étaient empoisonnées de son esprit pervers. L’auteur écrit que le Système ne pouvait que s’effilocher et disparaître progressivement, mais en 1951 il ne pouvait se douter qu’il allait survivre jusqu’à nos jours ; à titre d’exemple, mentionnons la référence faite par, entre autres, le Président de la République Jacques Chirac à un mystérieux « pacte républicain », inconnu de la masse des Français mais apparemment très bien connu des principaux partis politiques et destiné à maintenir hors du jeu des institutions démocratiques un parti politique fondé il y a 40 ans, dont le président a obtenu 15 % des voix à une élection présidentielle et qui a fait élire des centaines de candidats aux diverses élections ; ou bien un Président de la République dit « de droite » offrant en exemple aux élèves de France un militant communiste, qui, de plus, n’avait pas commis un seul acte anti-allemand avant d’être fusillé [4].
L’origine du Système
Roosevelt-Churchill
A qui est dû le Système ? Jean Maze le fait résulter du climat international instauré par les réunions des trois Grands à partir de celle de Téhéran, en décembre 1943, très favorable à l’URSS du fait de Roosevelt, profondément ignorant de la réalité soviétique et de surcroît entouré par des pro-soviétiques (Harry Hopkins, Henry Morgenthau) ou même d’authentiques agents de Staline (Alger Hiss, plus tard condamné). Tout en exigeant une reddition inconditionnelle de l’Allemagne, il fournit, dès octobre 1941, sans garanties ni contreparties d’aucune sorte, des armements à Staline pour la somme fabuleuse de 11 milliards de dollars, qui ne seront jamais remboursés, dans le cadre du dispositif d’assistance prêt-bail, avant de commettre le crime de lui livrer les populations des vieilles terres chrétiennes d’Europe centrale et orientale. Les États-Unis de Roosevelt subiront une délirante atmosphère de sympathie pro-soviétique qui, partie de l’administration démocrate largement infiltrée d’agents soviétiques, contre lesquels s’éleva courageusement le sénateur Joseph Mac Carthy, au début des années 1950, submergea l’opinion publique américaine. Jean Maze estime que l’aveuglement et la naïveté de Roosevelt devant la politique d’« Oncle Jo » relèvent de la pathologie médicale. L’autre grand occidental, Churchill, sachant, lui, ce qu’est le communisme, s’efforça, mais en vain, d’amener Roosevelt à un minimum de bon sens. Sa connaissance des buts et des méthodes communistes rend Churchill d’autant plus coupable d’avoir opté, pendant le conflit mondial, pour la guerre de partisans, le terrorisme et l’insurrection armée (« Mettez l’Europe à feu et à sang »), dont, à terme, les bénéficiaires ne pouvaient être que les communistes, en France et ailleurs en Europe. Évidemment, Churchill ne considérait que les intérêts strictement britanniques, mais ces procédés, désormais glorifiés sous le nom de « Résistance », furent-ils au moins efficaces (ce qui ne les justifierait pas sur le plan moral) ? Le grand critique militaire britannique Liddell Hart ne le pensait pas :
Les opérations de guérilla devinrent rarement plus qu’une incommodité (pour l’ennemi)... A d’autres moments, elles furent moins efficaces qu’une résistance passive étendue et provoquèrent des représailles beaucoup plus cruelles que le mal infligé à l’ennemi.
Mais la guérilla n’est pas moralement défendable.
Le mouvement de la Résistance attira beaucoup de chenapans. Il leur permettait de se livrer à leurs mauvais instincts et d’exercer leurs ressentiments sous le couvert du patriotisme... Il en résulta un mépris pour l’ordre et la loi qui subsista inévitablement après le départ des envahisseurs... D’autant que dans la guérilla, le mépris de l’autorité et de la loi est érigé en vertu... Il devient très difficile de reconstruire un pays et un État stable sur des fondements aussi minés, comme nous le constatons aujourd’hui [5].
La guérilla est suffisamment condamnable par les ferments de haine et d’anarchie qu’elle suscite. De quelles conséquences dramatiques devait être suivie l’action
de partisans communistes fanatisés qui, dans la résistance violente, voyaient à la fois une véritable école pour la formation et l’entraînement de leurs cadres de guerre civile et une merveilleuse occasion de prise du pouvoir sous le couvert de la lutte patriotique.
Ainsi, Roosevelt livrant au moloch communiste des dizaines de millions d’hommes et de femmes auxquels furent infligées des souffrances inouïes, et Churchill favorisant par ses choix dans la conduite de la guerre une prise de pouvoir communiste en France et ailleurs en Europe, sont-ils les premiers responsables du Système en France ; ils le sont aussi des démocraties populaires en Pologne (pour la liberté de laquelle la Grande-Bretagne et la France déclarèrent la guerre à l’Allemagne !), en Hongrie et autres pays devenus colonies de l’URSS.
La conjonction du gaullisme et du communisme
Dans ce moule « fait d’un mauvais alliage anglo-saxon et slave », divers clans vont, en France, « couler avec joie leurs appétits et leurs ambitions ». Ce furent surtout les communistes, qui avaient dû, selon la politique opportuniste du Parti Communiste d’URSS, opérer un revirement complet depuis la période de défaitisme et de sabotage où les avait menés le pacte Hitler-Staline du 23 août 1939 et dont ils ne sortirent que deux ans après, à la suite de l’attaque allemande du 22 juin 1941 contre l’URSS ; ils devinrent alors l’un des éléments les plus actifs des réseaux qui commençaient à développer une modeste opposition à l’occupation allemande. Néanmoins, bien des Français se souvenaient de l’attitude passée du parti de Maurice Thorez ; il ne retrouvera tant bien que mal une apparence de virginité que grâce à un élément-clé du Système, De Gaulle, dont la politique sera inspirée par deux principes : d’une part, se rapprocher des Soviétiques, d’autre part, instaurer un régime nouveau, rompant avec la IIIe République, en France libérée.
Sur le premier point, les relations que De Gaulle entretint avec Churchill et Roosevelt furent exécrables du fait de son caractère, de ses ambitions, de sa mégalomanie. « De toutes les croix que j’ai dû porter, celle de Lorraine fut la plus lourde » (Churchill). « Je ne puis imaginer un homme qui m’inspirerait une plus grande défiance » (Roosevelt). Pendant la majeure partie de la guerre, De Gaulle ne fut reconnu par les Alliés que comme chef de la chétive légion des « Français Libres » ; ce n’est qu’en septembre 1944 qu’ils reconnurent le Gouvernement Provisoire de la République Française, après avoir renoncé à installer une administration directe de la France libérée (AMGOT), ce qui est à regretter eu égard à l’ampleur des massacres ayant accompagné la libération du sol national ; la présence d’une administration militaire anglo-américaine les eût vraisemblablement limités, à défaut de les empêcher tous.
Sur le deuxième point, la volonté de De Gaulle d’instaurer un régime nouveau rejoignait celle des communistes, quoique leurs raisons respectives fussent différentes. Ces derniers avaient intérêt à la disparition politique des hommes qui les avaient condamnés en 1939-40 pour leur défaitisme et leurs sabotages dans les usines d’armement ; ces condamnations devenaient de la sorte non seulement caduques, mais aussi injustifiées.
Une telle tactique ne présentait pas qu’un avantage de blanchiment du passé, elle ouvrait également les voies à la prise du pouvoir... Il fallait très exactement que le pays fût sans institutions à l’heure du départ de l’occupant pour que des institutions nées de la force et de la violence pussent germer dans ce désert.
De Gaulle, quant à lui, a également un compte à régler avec ceux qui ont entériné l’armistice et élu, dans le respect de la constitution, le maréchal Pétain. Surtout, il a conscience que le retour à la IIIe République signifierait sa fin politique, les partis retrouvant leurs prébendes. D’où son choix de faire du passé table rase, exprimé le 18 avril 1942 à Londres, à l’Albert Hall, dans un discours en public : « La libération nationale est inséparable de l’insurrection nationale. » Phrase cruciale aux conséquences grosses de drames pour les Français ! Appeler à l’insurrection toute une population sortant de quatre années d’occupation étrangère était ouvrir la voie à une forme de libération « la moins propre à recréer une unité française… insurrection signifie bel et bien rejet de toute légalité autre qu’insurrectionnelle »... J. Maze fait ici remarquer qu’il est contradictoire d’accuser le maréchal Pétain d’avoir prétendument violé la constitution et les lois républicaines, et de ne pas avoir soi-même l’intention de les restaurer.
Appeler à l’insurrection, c’était aussi :
– abandonner toute latitude d’action au parti communiste, dont les éléments de choc étaient parfois mieux armés que les forces de l’ordre ;
– ouvrir « la porte au crime, à la vengeance, à la tyrannie », en permettant le déchaînement des instincts les plus bas ;
– exclure de la communauté nationale une masse de Français, exposés aux dénonciations les plus fantaisistes, aux exécutions sommaires, aux sévices et tortures innombrables, aux mises en accusation « pour crime de non-vouloir insurrectionnel » (les suspects de tiédeur révolutionnaire de 1789), faire de ces Français irréprochables de prétendus traîtres ;
– inversement, faire des partisans de l’insurrection les meilleurs des Français.
C’est ce qui arriva : le vainqueur de Verdun, celui qui pendant toute sa longue vie se dévoua à la patrie, condamné à mort, et Thorez vice-président du Conseil. Cette situation, De Gaulle la voulut délibérément :
C’est dans la conjonction communisme-gaullisme qu’il faut voir l’origine du Système. Assurément, c’est à Alger que ce dernier sera poli, mis au point dans le courant de 1943. Mais il existait déjà virtuellement, dès l’instant où De gaulle avait décidé de donner une base purement insurrectionnelle à sa prise de pouvoir.
Les accords De Gaulle – Fernand Grenier, conduisant à l’adhésion du parti communiste à la France libre, sont de janvier 1943, et l’ordonnance gaulliste du 1er juillet suivant amnistie les condamnations pour défaitisme, désertions et sabotages des communistes en 1939-40 ; ceux qui purgeaient leur peine en Algérie sont libérés. Le tout est scellé dans le sang du ministre Pierre Pucheu, dont De Gaulle rejette la demande en grâce.
Sept ordonnances et une circulaire légalisent le Système
Après avoir éliminé l’influence giraudiste au Comité Français de Libération Nationale [6] – le général Giraud lui-même, plus chanceux que l’amiral Darlan, échappant de peu à un attentat –, De Gaulle fait rédiger par les « juristes » de la France libre la mise en forme juridique de ses projets révolutionnaires. Il s’agit des ordonnances :
– du 17 septembre 1943, portant constitution d’une Assemblée consultative provisoire, modifiée par l’ordonnance du 6 décembre 1943 ;
– du 21 avril 1944, portant organisation des pouvoirs publics en France ;
– du 25 juin 1944, relative à la répression des faits de « collaboration avec l’ennemi », modifiée par l’ordonnance du 14 septembre 1944 ;
