Il y a 800 ans, la première victoire du rosaire
(Muret, 12 septembre 1213)
par Dominicus
Saint Dominique à Muret
Le témoignage de Bernard Gui
C'est par le dominicain Bernard Gui (1261-1331) que nous savons que saint Dominique était à Muret, le 12 septembre 1213, lors de la célèbre bataille qui opposa les chevaliers de Simon de Montfort à Raymond VI, comte de Toulouse, et à ses alliés, le roi Pierre II d’Aragon et le comte de Foix, Raymond-Roger. Bernard Gui, auteur de la première moitié du 14e siècle, consigna cette tradition venue jusqu’à lui, comme le fera plus tard Alain de la Roche au sujet des origines du rosaire.
Sans lui, la venue de Dominique à Muret serait passé inaperçue. Les trois historiens du 13e siècle qui ont parlé de cette bataille, Pierre des Vaux-de-Cernay [1], Guillaume de Puylaurens [2] et Guillaume de Tulède, l’auteur de la Chanson de la croisade [3], n’en disent rien. Cependant Pierre des Vaux-de-Cernay raconte que, pendant que se déroulait la bataille, les évêques et le clergé, réunis dans l’église de Muret, priaient intensément pour les chevaliers qui exposaient leur vie pour la cause de Dieu : « Leurs prières et leurs clameurs montaient vers le ciel et ils poussaient de tels mugissements, vu l’imminence du péril, qu’ils semblaient hurler plutôt que prier [4]. »
Bernard Gui précise que Dominique était là, avec les sept évêques, les trois abbés et les religieux présents. Il se contente d’ailleurs de reprendre la trame du récit de Pierre des Vaux-de-Cernay et de la compléter :
Entre temps, les évêques avec leur clergé et quelques religieux, parmi lesquels se trouvait l’ami de Dieu, frère Dominique, chanoine d’Osma et plus tard fondateur des frères prêcheurs, entrèrent dans l’église. A l’exemple de Moïse pendant la bataille de Josué, ils levaient les mains vers le ciel et priaient le Seigneur en faveur de ses serviteurs qui, pour son nom et pour la foi, s’exposaient à un péril de mort imminent. Leurs prières et leurs clameurs montaient vers le ciel et ils poussaient de tels mugissements, vu l’imminence du péril, qu’ils semblaient hurler plutôt que prier [5].
Le père Vicaire, le célèbre historien de la province dominicaine de Toulouse, conteste cette présence de Dominique à Muret, la jugeant « gratuite et controuvée [6] ». Il pense invraisemblable que Dominique, qui se trouvait alors à Fanjeaux ou à Carcassonne, donc loin de Muret [7], ait pu suivre à pieds l’armée du comte de Montfort, qui, par une chevauchée rapide, avait rejoint Muret assiégée par les troupes du comte de Toulouse. Le père Tugwell, éditeur de Bernard Gui, nullement convaincu par cette argumentation dont il montre toute la fragilité, préfère avouer son ignorance.
Car il faut préciser que Bernard Gui, qui fut grand inquisiteur de Toulouse de 1307 à 1323, habita durant ces années la maison de l’Inquisition, c’est-à-dire l’ancienne maison de Pierre Seilhan, qui fut, au temps du fondateur, le premier logis des frères à Toulouse. Il était donc très au fait des traditions relatives à la vie de saint Dominique dans la région. Il n’y a, par conséquent, aucune raison sérieuse de douter de l’exactitude de son propos. D’ailleurs le fait n’a jamais été sérieusement mis en doute par la suite ; il est unanimement admis par l’imposante lignée des historiens dominicains postérieurs [8].
Ainsi, Jacques Échard, profès du couvent de l’Annonciation de Paris à la fin du 17e et au début du 18e siècles, écrit-il : « Cette bataille mémorable […] comptera toujours parmi les plus beaux actes de foi qu’aient faits les hommes sur la terre. Dominique était à Muret avec les sept évêques que nous avons nommés et les trois abbés de Cîteaux […] [9]. »
Le père Vicaire lui-même reconnaît d’ailleurs – non sans se contredire quelque peu – qu’« il n’est pas dans sa manière [de Bernard Gui] de faire une addition gratuite. Sans doute rencontrait-il dans sa province une tradition déjà bien établie qui reconnaissait Dominique dans l’un ou l’autre des religieux qui, aux dires de Cernay, accompagnaient Foulques à la bataille de Muret, tradition dont on trouve par exemple la trace dans le manuscrit de l’Hystoria appartenant aux Prêcheurs de Cahors [10]. »
Une prière caractéristique de la manière de saint Dominique
Il est donc bien établi que saint Dominique était à Muret, le 12 septembre 1213. L’autorité de Bernard Gui, soutenue par la tradition, est telle qu’on peut tenir la chose pour historique.
Mais quelle prière disait-il si intensément en compagnie des évêques, du clergé et des religieux pour qu’on les entendît ainsi crier ?
La tradition répond : c’était la prière du rosaire.
Nous ne prétendons pas, en disant cela, que le clergé réuni dans l’église de Muret récitait le chapelet comme nous le réciterions aujourd’hui dans une circonstance analogue, mais il est très vraisemblable que la supplication de Dominique et des évêques s’adressait tout spécialement à la Vierge au moyen d’Ave Maria, c’est-à-dire au moyen du rosaire tel qu’il se présentait au 13e siècle, dans une forme qui était encore celle de ses débuts.
*
On remarquera d’abord que la description que Pierre des Vaux-de-Cernay donne de la prière des clercs réunis dans l’église de Muret est bien dans la manière de prier de Dominique. Les dépositions des frères et des témoins aux procès de canonisation montrent en effet saint Dominique priant à haute voix, avec une telle ferveur que ses gémissements se traduisaient par des cris. Citons, par exemple, la déposition de Guillaume Peyronnet, abbé de Saint-Paul de Narbonne :
Le témoin n’a vu personne qui fût aussi assidu à l’oraison, ni qui répandît une aussi grande abondance de larmes. Quand il était en prière, il criait si fort qu’on le pouvait entendre tout autour ; et il disait dans sa clameur : « Seigneur, ayez pitié de votre peuple ! Que vont devenir les pécheurs [11] ? »
De même, au procès de Bologne, frère Étienne déclare aux commissaires :
Il [maître Dominique] restait en oraison à l’église et, la nuit, pendant sa prière, s’émouvait et poussait de tels gémissements et de telles plaintes, que les frères endormis dans les cellules les plus rapprochées étaient réveillés de leur sommeil, et quelques-uns d’entre eux en étaient même touchés jusqu’aux larmes [12].
Frère Guillaume de Montferrat tient des propos identiques : Dominique priait « avec tant de gémissements, de soupirs et d’accents, que maintes fois le bruit qu’il faisait éveillait le témoin et ses compagnons » [13]. Frère Buonviso l’entendait également « prier Dieu avec des grands cris, d’abondantes larmes et de grands gémissements » [14].
*
La chronique de Gérard de Frachet (les Vitæ fratrum, publiées vers 1260-1262) relate des faits analogues. Les détails qu’elle donne sont particulièrement intéressants, car ils recoupent ce que sœur Cécile écrit de son côté, dans le récit qu’elle fait de la vision que Dominique eut de la Vierge Marie [15]. En d’autres termes, nous avons là l’attestation que ces prières si caractéristiques du saint s’adressaient volontiers à la mère de Dieu, et l’on peut en inférer que sa dévotion le portait à se tourner très souvent et comme spontanément vers la Vierge. Lisons d’abord le texte de Gérard de Frachet :
Un frère vertueux et discret [frère Jean de Bologne] raconta qu’il avait veillé sept nuits pour voir comment le bienheureux père se comportait pendant la nuit. Il dit donc que le bienheureux père, tantôt debout, tantôt agenouillé, tantôt prosterné, poursuivait sa prière aussi longtemps que le sommeil ne le terrassait pas ; quand il se réveillait, il visitait aussitôt les autels ; ainsi faisait-il jusqu’à minuit. Il allait alors doucement visiter les frères endormis et couvrait ceux qui s’étaient découverts. Ceci fait il rentrait dans l’église et priait sans arrêt [16].
Sœur Cécile, dans son récit des miracles du saint accomplis à Rome, rapporte un épisode identique, où toutefois domine la note mariale : « Une fois, le bienheureux Dominique, ayant passé la première partie de la nuit en oraison dans l’église, en sortit vers minuit, entra dans le dortoir, et, peu après, se mit en prières à une extrémité. » Et c’est alors qu’il vit la Vierge, accompagnée de sainte Cécile et de sainte Catherine, passer au milieu des frères endormis pour les asperger d’eau bénite et les bénir. Au saint qui lui demandait qui elle était, elle répondit : « Je suis celle que chaque soir vous invoquez ; et lorsque vous dites : Eia ergo, advocata nostra [17], je me prosterne devant mon Fils pour la conservation de cet ordre. » Plus tard, dans la même nuit, le bienheureux fut ravi en esprit et il vit le Seigneur avec la Vierge Marie assise à sa droite. La Vierge était vêtue d’une chape de saphir et des religieux de tous les ordres l’entouraient. Ne voyant pas ceux de son ordre, Dominique se mit à pleurer amèrement. Le Seigneur le fit approcher.
« Pourquoi pleures-tu si amèrement ? » Il répondit : « Je pleure ainsi parce que je vois ici des religieux de tous les ordres, mais, du mien, je ne vois rien. » Et le Seigneur lui dit : « Veux-tu voir ton ordre ? » Lui répondit en tremblant : « Oui, Seigneur. » Alors le Seigneur mettant la main sur l’ épaule de la bienheureuse Vierge, dit au bienheureux Dominique : « J’ai confié ton ordre à ma mère. » Et il lui dit de nouveau : « Veux-tu absolument le voir ? » Lui répondit : « Oui, Seigneur. » Alors la bienheureuse Vierge ouvrit la chape dont elle paraissait revêtue et l’étendit devant le bienheureux Dominique. La chape était d’une telle grandeur, qu’elle semblait couvrir toute la patrie céleste ; et, sous elle, il vit une grande multitude de frères. Alors, le bienheureux Dominique, se prosternant, rendit grâces à Dieu et à la bienheureuse Marie sa mère, et la vision disparut. Il revint aussitôt à lui, et sonna sur-le-champ les matines. Matines terminées, il convoqua les frères au chapitre, il y fit un grand et fort beau sermon, les exhortant à l’amour et à la révérence de la bienheureuse Vierge Marie, et il leur rapporta entre autres cette vision [18].
*
Tous ces faits confortent la vraisemblance de la tradition qui veut que saint Dominique ait été à Muret et que sa prière, faite de concert avec les évêques et le clergé présent, fût une prière mariale et même, déjà, la prière du saint rosaire. Tout ce que nous savons de cette prière de Muret est conforme à la manière et aux pratiques habituelles du saint et ne s’explique convenablement qu’à la condition d’être interprété comme le fait la tradition, en dépit des objections de la critique. La demi-obscurité qui demeure est d’ailleurs elle-même plutôt un signe d’authenticité. Un « pieux » faussaire du 15e ou du 16e siècle n’eût pas été assez avisé pour présenter les choses en un tel état d’indétermination. Il eût formellement identifié les personnages et décrit le rosaire en sa forme achevée. L’absence de « preuves » ainsi reconstituées plaide pour la véracité.
La peinture de l’église de Muret et le procès verbal du notaire languedocien
Au reste, diverses images illustrant l’événement et le rattachant explicitement au rosaire se rencontraient encore au 17e et au 18e siècles. A Muret même, dans l’église Saint-Jacques, le souvenir de la victoire se conservait sous la forme d’un retable peint. Le père Danzas l’évoque dans ses Études sur les temps primitifs de l’ordre de saint Dominique :
Avant que le vandalisme révolutionnaire ne se fût acharné contre tant de monuments précieux pour la foi, pour l’art et pour la science, on voyait dans l’église de Muret […] une peinture qui, visitée par des experts, avait été reconnue, aux inscriptions non moins qu’au faire de l’artiste, pour une œuvre du 13e siècle [19].
Au 17e siècle, le père Jean-Jacques Percin O.P. signale ce retable qui se trouvait dans la chapelle du rosaire de l’église de Muret. Notre-Dame était peinte au centre ; à sa droite était représenté saint Dominique à genoux, recevant le rosaire d’une main et tenant un crucifix frappé de trois flèches de l’autre [20] ; à sa gauche, étaient figurés, côte à côte et à genoux, l’évêque Foulques et le comte Simon de Montfort [21].
Le père Danzas en donne ce commentaire :
Il n’est pas difficile de démêler le symbolisme de ce monument votif. Tous les éléments d’une victoire aussi éclatante qu’inespérée s’y trouvent réunis : l’épée vaillante de Simon de Montfort, la prière de saint Dominique, celle des évêques représentés par Foulques et réunis, on le sait d’ailleurs, dans l’église de Muret au moment du combat. Enfin, l’instrument même du rosaire, déposé par la Reine du ciel entre les mains de son serviteur Dominique, montre quelle était, d’après l’opinion commune, la part d’efficacité prêtée à cette dévotion, dans le triomphe de l’armée catholique, et la source de ce nouveau moyen d’intercession.
*
Un autre indice consiste en une petite poésie latine – celle dont il a déjà été question dans l’article précédent (« L’institution du rosaire »). L’intérêt de ce texte vient de ce que, au témoignage du père Jean de Saint-Benoît, qui nous l’a transmis dans sa Vie de saint Dominique publiée en 1693, il accompagnait une relation de la victoire de Muret rédigée par un notaire public, un mois après la bataille, en octobre 1213. Ce notaire languedocien crut bon d’ajouter à son procès-verbal les quelques vers que le père Jean de Saint-Benoît a extraits pour les insérer dans sa propre œuvre. Il est bien dommage qu’il n’ait pas recopié la relation complète de la bataille qu’il avait en main. Le père Danzas donne un échantillon de ces bouts-rimés :
Ajoutons à cet indice [la peinture dont il a été question ci-dessus] une prose grossièrement rimée, associant au succès des croisés les prières et les prédications de saint Dominique. A des expressions explicites, s’en joignent d’autres plus voilées, mais qui n’auront absolument aucun sens, si l’on se refuse à reconnaître leur rapport avec le rosaire : « Par sa prédication, Dominique émeut le ciel et la terre. Ses mains sont pleines de roses [allusion évidente au rosaire] ; et par sa prière, il obtient la cessation des maux [le mal de l’hérésie qui a failli triompher à Muret] [22]. »
Le crucifix de saint Dominique
Ce n’est pas tout. Une tradition complémentaire conservée à Toulouse veut que, à la bataille de Muret, saint Dominique, s’armant d’un grand crucifix, se soit jeté à la tête des croisés et les ait entraînés au combat.
Ce crucifix existe toujours. Longtemps gardé à la maison de l’Inquisition de Toulouse, il se trouve, depuis la Révolution, dans la crypte de la basilique Saint-Sernin. Il a été classé Monument historique en 1906.
On le rattache à saint Dominique et à la bataille de Muret parce que, originellement, des pointes de flèches étaient fichées dans le bois de la croix. Le père Berthier, archéologue dominicain, dans la description qu’il en donne en 1888, précise : « Au-dessus de la tête et entre les deux pieds du Christ, apparaissent deux fers de flèche, parfaitement authentiques, l’un en métal blanc, l’autre en cuivre [23]. » Ces pointes de flèches auraient atteint le crucifix pendant le combat de Muret, sans toucher le Christ.
Cette tradition est mentionnée pour la première fois dans une correspondance du vénérable père Sébastien Michaelis, le grand réformateur dominicain du début du 17e siècle, adressée au maître de l’Ordre, Jérôme Xavierre, le 16 novembre 1607 :
A Toulouse, en la maison de l’Inquisition, on conserve pieusement le crucifix en bois que saint Dominique brandissait de ses mains en tête des troupes à Muret. […] Le bois de croix est vermoulu, percé de nombreuses flèches de tous côtés, mais le crucifix, comme son porteur, est demeuré intact – par un prodige comparable à celui que raconte Eusèbe dans la Vie de Constantin [24] – afin que les incrédules d’aujourd’hui ne doutent plus.
Par la suite, plusieurs auteurs des 17e et 18e siècles se sont fait l’écho de cette tradition toulousaine et en ont garanti l’authenticité. Par exemple, Jean de Réchac, en 1647, écrit dans sa Vie du glorieux patriarche saint Dominique :
Saint Dominique voulut prendre cette occasion pour sacrifier sa vie à son bien-aimé Jésus, il sortit avec le comte, et allant en tête d’un escadron le crucifix en main, il animait les soldats à mourir une fois pour celui que nos péchés avaient crucifié tant de fois. Le comte divisa ses gens en trois petits escadrons, en l’honneur de la très Sainte Trinité, à un desquels saint Dominique se mit le premier ; comme on fut à la portée des flèches, les ennemis en firent incontinent lever une nuée sur saint Dominique et son crucifix, sur le comte et ses trois escadrons. Mais Notre-Dame avec une légion d’anges, ainsi qu’elle révéla au bienheureux Alain, écarta çà et là toutes leurs sagettes, en sorte qu’aucun ne fut blessé. [Chapitre 26.] Le premier [grand et insigne miracle] fut que le crucifix de saint Dominique fut couvert et percé de flèches, et cependant aucune n’endommagea la figure du corps de J.-C. attaché à iceluy. Je l’ai vu à Toulouse, en notre maison de l’Inquisition, au bois duquel se montrent trois ou quatre trous que les flèches y firent, et nommément un entre les jambes du crucifix, pour témoigner davantage le miracle : les tronçons de quelque flèche y sont encore à présent, tant cette histoire est indubitable, ainsi qu’écrit et soutient notre historiographe français, sous Philippe Auguste, l’an 1213, contre quelques-uns qui nient ou révoquent en doute la présence et assistance de notre bienheureux père à cette bataille. […] Nous sommes assurés par nos auteurs et par la tradition du lieu, telle qu’est celle-ci ; en signe de quoi la ville de Toulouse a fait garder si soigneusement ce crucifix en notre maison de l’Inquisition, jusque-là que la rue s’en appelle la rue du crucifix […]. Quoi qu’il en soit, la tradition est trop forte pour s’y opposer, et ce crucifix de l’Inquisition prêche trop cette vérité. [Chapitre 27 [25].]
Mais c’est surtout le père Souèges, en 1693, qui s’est fait le défenseur intrépide de l’épisode du crucifix de saint Dominique : « Ce crucifix que nous gardons est une démonstration historique contre toutes les conjectures qu’on aurait pu former de la piété et de la dévotion de notre père saint Dominique pour le faire rester dans l’église de Muret avec les autres [clercs]. » Le saint n’aurait donc pas pris part à la prière des évêques ?
Il existe également quelques témoins iconographiques de cet événement. Nous avons déjà parlé plus haut de la peinture qui se trouvait dans l’église de Muret, montrant saint Dominique en train de brandir un crucifix percé de flèches. D’après le père Percin, un retable similaire dominait l’autel de la chapelle édifiée au milieu du 17e siècle dans la maison de l’Inquisition de Toulouse.
Mais c’est à Rome, dans l’église des dominicaines de Saint-Dominique et Sixte, que l’on peut admirer, aujourd’hui encore, la plus belle composition sur ce thème. Il s’agit d’une peinture murale de Pierre-Paul Baldini, exécutée en 1639. On y voit saint Dominique au milieu de la mêlée, les yeux tournés vers le crucifix criblé de flèches qu’il tient de la main gauche.
*
Néanmoins, des auteurs anciens hésitent à confirmer la réalité du fait. Ainsi, Guillaume Catel [26], qui nous a transmis le texte de Bernard Gui relatif à la présence de Dominique à Muret, fait-il justement remarquer que si le saint était dans l’église avec les évêques, il ne pouvait en même temps être à la tête des troupes avec un crucifix.
Au 18e siècle, Échard, Mamachi, les Bollandistes, d’autres encore, émettent eux aussi de sérieuses réserves. Ils s’étonnent, notamment, que Bernard Gui, si au courant des traditions toulousaines et qui habitait la maison de l’Inquisition au début du 14e siècle, ne nous ait pas laissé un seul mot sur une relique aussi insigne qui était censée s’y trouver [27].
Enfin et surtout, les archéologues qui ont examiné le crucifix depuis une bonne centaine d’années, s’accordent, pour des raisons stylistiques, à ne pas le dater d’avant le 15e siècle.
*
Alors, qu’en est-il ? Faut-il parler d’histoire ou de légende ?
Depuis la fin du 19e siècle, les historiens de saint Dominique ont généralement renoncé à soutenir le caractère historique de cet épisode. Ils l’analysent plutôt comme une sorte d’allégorie, placée en marge du contexte historique. Ces flèches qui étaient fixées encore il y a peu de temps sur le crucifix, pourraient être d’authentiques témoins de la bataille mémorable et avoir été placées sur ce crucifix comme un mémorial, ouvrant ainsi la voie à une tradition passée progressivement de l’allégorie à l’histoire.
En effet, le récit de Pierre des Vaux-de-Cernay insiste sur un crucifix que Foulques, l’évêque de Toulouse, ami de Dominique, fit adorer par les croisés partant pour la bataille, et que l’évêque de Comminges, craignant que cela ne retardât les chevaliers, prit des mains de son collègue pour donner avec lui une absolution générale [28]. Or c’est précisément ce crucifix passé de mains en mains dont parle la tradition toulousaine. D’après le père Jean-Jacques Percin, saint Dominique l’aurait finalement reçu de l’évêque de Comminges pour le porter devant les combattants [29].
L’a-t-il vraiment porté ? L’allusion à la victoire de Constantin dans la relation du père Michaelis au général de l’ordre citée plus haut, suggère une interprétation possible.
La victoire de Simon de Montfort à Muret est, dit-il, « un prodige comparable » à la victoire de Constantin au pont Milvius : ce sont en effet deux victoires aussi décisives l’une que l’autre par leurs conséquences pour la cause catholique. Or ces deux triomphes ont été remportés sous le signe de la croix, le crucifix que brandissait Dominique (car c’est lui le vrai héros de la victoire, et non pas Foulques ; c’est donc lui qui devait porter ce crucifix) équivalant à la croix lumineuse qu’avait aperçue Constantin. « In hoc signo vinces ; par ce signe, malgré les flèches de l’Ennemi, tu vaincras ! »
Il y a là un symbole : au-delà des circonstances propres à l’histoire de Muret, Dominique continue de mener ses fils au combat apostolique contre l’hérésie multiforme et sans cesse renaissante, sous l’enseigne du rosaire et de la croix victorieuse.
Récit de la bataille de Muret
La victoire de Muret fut miraculeuse. Humainement, tout laissait présager une défaite de l’armée croisée. Or, malgré la disproportion des forces engagées, les chevaliers du comte de Montfort remportèrent une victoire éclatante. A l’évidence, le doigt de Dieu était là, et c’est bien ainsi que l’ont compris les contemporains et les anciens historiens. Muret demeure l’un des faits d’armes les plus extraordinaires de l’histoire ; c’est la victoire de Dieu contre les forces de l’hérésie, c’est la victoire du rosaire.
Pour bien saisir le caractère exceptionnel et imprévu de ce triomphe, nous reproduisons ci-après les pages que Dominique Paladhile a consacrées au récit de la bataille dans son ouvrage Simon de Montfort [30]. Il s’appuie, comme l’indiquent les notes, sur les chroniques des historiens contemporains des faits : l’Historia albigensis de Pierre des Vaux-de-Cernay, la chronique de Guillaume de Puylaurens et la Chanson de la croisade des Albigeois. C’est pourquoi il ne parle pas de Dominique. Mais nous savons désormais que l’homme de Dieu était là et que c’est sa prière qui obtint la victoire.
*
[Début de l’extrait de D. Paladhile.]
Quand le jour parut, ce matin du jeudi 12 septembre 1213, l’air était encore frais et humide des averses de la veille. Simon [31] se leva de grand matin pour aller entendre la messe dans la chapelle du château. Puis il se rendit au conseil. Évêques et prélats n’avaient toujours pas renoncé à convaincre Pierre d’Aragon. Ils étaient même prêts à se rendre pieds nus en procession jusqu’à lui, pour le supplier de ne point combattre, lorsqu’un grand tumulte se fit dans la ville nouvelle [32] : des cavaliers ennemis, profitant de ce que les portes étaient ouvertes pour les négociations, avaient fait irruption, semant le désordre et plantant, comme un défi, leurs lances dans les portes.
Cette cavalcade marquait la fin du conseil que le roi [33] et ses alliés avaient tenu de leur côté. Au cours de celui-ci, devant la terreur affichée par les hommes d’Église, Pierre II avait renoncé à sa première idée d’enfermer Montfort dans Muret et de le réduire par la faim, pour l’écraser dans une bataille grâce à sa supériorité numérique (on a estimé les forces des alliés entre 2 400 et 4 000 cavaliers et environ 20 000 à 30 000 hommes des milices, contre 800 cavaliers pour Montfort [34]).
Il demanda donc à livrer bataille le jour même ; Raymond de Toulouse, toujours aussi peu enclin aux exploits guerriers, proposa de reprendre sa tactique de Castelnaudary en s’enfermant dans un camp retranché et d’y attendre les attaques ennemies. Cette excessive prudence choqua l’orgueil chevaleresque des Aragonais. Un des familiers de Pierre II, Michel de Luesia, qui s’était brillamment conduit à la bataille de Las Navas de Tolosa, répliqua avec hauteur à ces propositions :
– « Il ne semble certes pas bon que le roi d’Aragon commette une indignité, et il est bien dommage, qu’ayant des domaines où vivre, vous vous en laissiez dépouiller à cause de votre couardise [35]. »
Ces paroles étaient dures, sans être totalement fausses. Les Aragonais n’avaient pu manquer d’observer le comportement pusillanime de Raymond de Toulouse. Aussi ne manquèrent-ils pas d’afficher une certaine condescendance, un certain mépris pour ce comte, incapable de lutter contre une poignée de Français et un ramassis de bourdonniers [36]. Il devait s’estimer heureux qu’ils veuillent bien lui apporter leur aide.
Comme on le voit, l’entente ne régnait pas chez les alliés [du camp albigeois]. Si Raymond ne riposta pas aussitôt, il n’en fut pas moins profondément blessé des paroles de Michel de Luesia et aigri de voir tout l’honneur revenir au roi. Il se contenta de répondre ces paroles amères :
– « Avant la nuit nous verrons bien qui sera le dernier à lever le camp. »
La bataille fut donc décidée pour le jour même. C’est alors que quelques chevaliers excités allèrent semer le désordre dans Muret, tandis que les autres allaient se restaurer, car il était onze heures du matin.
Dans Muret, Simon de Montfort s’était levé au milieu du conseil en entendant l’incursion de ses adversaires et, s’adressant aux évêques avec véhémence :
– « Vous voyez que vous ne gagnerez rien, mais que le tumulte augmente. Nous en avons assez supporté et plus que supporté. Il est temps de nous donner l’autorisation de combattre [37]. »
Les prélats, à qui revenait la décision, puisque Montfort se battait en leur nom, comprirent qu’il n’y avait plus rien à espérer et donnèrent leur consentement. Sans attendre, Montfort, sachant qu’il fallait agir très vite pour surprendre les ennemis, fit crier aux armes par toute la ville. Regagnant le château pour aller revêtir ses armes, il entra dans la chapelle où l’évêque d’Uzès célébrait la messe. Se mettant à genoux devant lui, il lui dit :
– « A Dieu et à vous, j’offre aujourd’hui mon corps et mon âme. »
Après avoir passé son haubert et lacé son heaume, il s’arrêta de nouveau dans la chapelle pour y offrir son corps et ses armes. Mais au moment où il se mettait à genoux, son braïel (la ceinture qui tenait ses jambières) se rompit. Sans se laisser troubler par ce mauvais présage, il s’en fit donner un autre.
Sur la place du château, les chevaux attendaient tandis que les écuyers s’affairaient à les seller, les sangler et les couvrir de leur housse de molleton. Le lieu assez élevé permettait aux miliciens de Toulouse se trouvant sur l’autre rive de la Louge de regarder avec intérêt le spectacle. Avant de monter à cheval, la sangle de la selle de Montfort se rompit. Il fallut la changer. Puis au moment où il sautait en selle, son cheval qui s’impatientait le frappa violemment au visage en relevant brusquement la tête. Cette nouvelle mésaventure provoqua la joie des Toulousains qui, tout en le huant, se gaussèrent de lui.
– « En ce moment vous vous moquez de moi, leur cria-t-il, mais j’ai confiance en Dieu et je crois qu’aujourd’hui même je vous poursuivrai jusques aux portes de Toulouse en poussant des cris de victoire [38]. »
Les troupes se rassemblèrent dans le bourg neuf, autour du Mercadal. Il fut décidé de ne point s’encombrer des hommes de pied, trop peu nombreux, et de les laisser à la garde de la ville. Comme quelqu’un proposait à Simon de faire le compte de ses chevaliers, il répondit :
– « Ce n’est pas la peine, nous sommes assez nombreux pour vaincre nos ennemis avec l’aide de Dieu [39]. »
Ils étaient bien peu, comparés à leurs adversaires, mais ils formaient une élite décidée à se battre, car, comme le rappelait alors Baudouin de Toulouse : « Mieux vaut mourir avec honneur que mendier en vie. » A côté du vaillant Baudouin, Simon pouvait compter sur Guy, son frère, dont il connaissait le courage et l’énergie, Guillaume des Barres, son frère utérin [40], célèbre dans tous les tournois du royaume, Alain de Roucy, son rival comme jouteur ; enfin, il y avait deux solides amis de la première heure, Guillaume de Contres et Bouchard de Marly.
Lorsque Foulques, l’évêque de Toulouse, apparut, mitre en tête et le crucifix à la main, tous descendirent de cheval pour aller l’embrasser. Craignant qu’ils ne perdent un temps précieux, l’évêque de Comminges, interrompant la cérémonie, les bénit tous d’un large geste :
– « Allez au nom de Jésus-Christ, leur dit-il, quiconque tombera dans ce glorieux combat recevra sur-le-champ la récompense éternelle et la gloire du martyre… pourvu qu’il soit contrit et confessé [41]. »
Tous s’accolèrent en se demandant pardon, puis sortirent par la porte de Salles pour se regrouper sur les quais de la Garonne, tandis que le clergé, réuni dans l’église, invoquait le Ciel. « Leurs prières et leurs clameurs montaient vers le ciel et ils poussaient de tels mugissements, vu la grandeur du péril, qu’on devrait dire qu’ils hurlaient plutôt qu’ils ne priaient [42]. »
Le long de la Garonne, Guillaume des Barres se chargea de ranger les chevaliers pour le combat. Il forma, comme toujours, trois batailles. Prenant la tête de la première, avec toutes les bannières déployées, il confia la deuxième à Bouchard de Marly et réserva, selon la coutume, la troisième au principal chef, à Simon de Montfort.
Celui-ci avait médité toute la nuit son plan de bataille. S’il avait attaqué directement, il se serait heurté aux milices toulousaines qui gardaient tous les abords de Muret le long de la Louge, ce qui aurait désorganisé ses formations et alerté la chevalerie adverse. Il fit donc filer ses colonnes en direction du sud par la route des Salles, avant de se rabattre un peu plus loin à droite, de passer la Louge à gué et de là marcher dans la plaine, directement contre le camp des alliés.
Cette manoeuvre réussit pleinement, car les milices, croyant qu’il s’enfuyait, ne bougèrent pas et ne donnèrent pas l’alarme.
Pierre II, cependant, s’apprêtait au combat avec ses alliés. Eux aussi se rangèrent sur trois lignes, mais il semble que ce fut dans un certain désordre. Raymond Roger de Foix, toujours hardi et combatif, prit la tête de la première. Le roi qui avait échangé ses armes, selon une pratique assez fréquente, avec l’un de ses chevaliers pour l’honorer, dirigeait, contrairement à tous les usages, la seconde colonne, et laissait au comte de Toulouse la troisième.
Ils étaient encore en train de se ranger lorsqu’ils aperçurent soudain, venant sur eux, la bataille de Guillaume des Barres avec toutes ses bannières. Ils fonçaient dans un bruit sourd de galop sur la terre détrempée. Malgré sa surprise, le comte de Foix fit face. Les deux cavaleries se heurtèrent dans un bruit terrible, au milieu des clameurs et des cris de guerre : « Montfort ! Foix ! » et du cliquetis des lances entrechoquées. L’élan de Guillaume des Barres fut si impétueux qu’il fit céder la ligne du comte de Foix qui reflua sur celle de Pierre d’Aragon. A ce moment, la charge de Bouchard de Marly déferla à son tour. Ce fut alors une mêlée confuse. Le fils du comte de Toulouse, le jeune Raymond, qui assistait de loin au combat, a raconté à Guillaume de Puylaurens que le vacarme était tel qu’on aurait dit une armée de bûcherons en train d’abattre une haute forêt.
Alain de Roucy et un autre chevalier, aussi bon jouteur que lui, Florent de Ville, s’étaient mis d’accord pour frapper la coalition à la tête, en tuant le roi [43]. Ayant cru le reconnaître aux armes d’Aragon que portait son familier, ils s’étaient précipités contre lui. Le voyant se défendre tant bien que mal, ils se récrièrent :
– « Ce n’est pas lui ! »
Pierre, qui était proche, les ayant entendus, cria avec hauteur :
– « Vraiment ce n’est pas lui, mais le voici [44] ! »
Et il se lança dans la presse, renversant un chevalier. Alain de Roucy [45] et Florent de Ville se jetèrent à sa poursuite et, aidés de plusieurs des leurs, l’accablèrent de coups, le couvrant de maintes blessures et ne renonçant à le frapper qu’après lui avoir ôté la vie. Autour de lui, ses fidèles comme Michel de Luesia et Gomez de Luna se faisaient tuer, tandis qu’un vent de panique soufflait sur les alliés.
Pendant ces événements, Simon de Montfort à la tête de la troisième colonne avait entrepris un mouvement tournant pour envelopper l’ennemi et se jeter sur son aile droite.
Le terrain était mauvais et coupé de nombreux fossés. Au moment de franchir l’un d’eux, un adversaire lui asséna un coup si violent sur le flanc qu’en portant tout son poids sur le côté opposé, son étrier se rompit. Choqué, mais retrouvant son équilibre, il voulait pousser vigoureusement son cheval en lui donnant de l’éperon, quand l’éperon se cassa et tomba. Au même moment, un autre chevalier le frappa sur son heaume. Malgré sa position difficile, il riposta, en champion de boxe, par un terrible coup de poing dans le menton qui envoya son agresseur à terre.
Cette série de déboires n’empêcha pas la manoeuvre de réussir, en jetant la panique dans l’armée des alliés, déjà ébranlée par la mort de Pierre d’Aragon. Laissant à Guillaume des Barres et Bouchard de Marly le soin d’achever la déroute, Simon resta un peu en arrière avec les siens, marchant tranquillement au petit pas, prêt à intervenir si un changement de fortune survenait ou si une résistance quelconque se manifestait. Mais rien ne se produisit qu’une fuite éperdue. Raymond VI, dont la colonne ne semble pas être intervenue, peut-être par mauvaise volonté, fut des premiers à se sauver par la route de Seysses, vers Toulouse. Les autres, poussés par l’attaque de flanc de Montfort, fuyaient vers la Garonne. C’est ainsi que Dalmas de Creixell, un des fidèles du roi, se jeta à l’eau en criant :
– « Dieu nous aide ! Un grand malheur est advenu : le bon roi d’Aragon est mort et vaincu et tant d’autres aussi sont morts et vaincus. Jamais si grande perte n’avait été éprouvée [46]. »
Si la chevalerie avait été vaincue, pulvérisée, il restait les milices, fort nombreuses, dont une partie était dans le camp, au bord de la Garonne en face de Saubens, et l’autre partie devant Muret. En effet, pendant que se livrait dans la plaine le combat de cavalerie, piétons et miliciens à l’aide des engins de siège accablaient la ville de pierres et de traits. Foulques, leur évêque, qui du haut du château avait vu la débâcle, les exhorta à se réconcilier avec l’Église et à cesser de se battre. Devant leur obstination, et prévoyant un malheur, il leur dépêcha un religieux avec sa coule comme signe de garantie, pour les préserver de la chevalerie victorieuse. Ses interlocuteurs, hélas, étaient persuadés que le roi d’Aragon venait de remporter une grande victoire. Loin de répondre à l’appel de leur évêque, ils rudoyèrent le religieux et, lui arrachant sa coule, la piétinèrent.
Ils n’eurent pas longtemps à attendre pour regretter leur geste. La chevalerie, en poursuivant les fuyards, donna d’abord dans le camp des milices, provoquant un sauve-qui-peut général. Seuls ceux qui purent monter dans les bateaux ou traverser à la nage, furent épargnés. C’est alors qu’en revenant sur Muret, la chevalerie tomba sur les malheureux miliciens qui croyaient encore au succès des leurs.
Ainsi s’achevait cette étonnante bataille, en un triomphe inespéré. C’est alors que Simon apprit la mort de Pierre d’Aragon. Il se fit conduire à l’emplacement où il était tombé et le trouva, gisant à demi nu, car les sergents étaient déjà venus, comme des corbeaux, dépouiller les morts. Il commanda de relever son corps avant de le confier un peu plus tard aux religieux de l’ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, dont il était donat.
En arrivant aux portes de Muret, il s’arrêta, descendit de cheval, se défit de ses armes et les donna, avec son destrier, pour qu’ils soient vendus au profit des pauvres. Ensuite, il se rendit à pied à l’église Saint-Sernin afin d’y rendre grâce à Dieu. Comment ne l’aurait-il pas attribuée à Dieu, et à Dieu seul, cette victoire surprenante, inattendue, totale ? Lui seul avait pu accomplir un tel miracle. Encore une fois, Simon dut se souvenir de la phrase qu’il avait lue dans le psautier de Rochefort : « Dieu a ordonné à ses anges de te protéger dans toutes tes voies [Ps 90, 11]. »
Il ne pouvait plus douter que la main de Dieu le protégeait et bénissait son entreprise. N’avait-il pas à déplorer huit tués seulement, dans cette formidable bataille, alors que ses ennemis comptaient leurs morts par milliers [47]. Si l’on examine posément ce qui s’est passé, on relèvera que les alliés ont commis plusieurs erreurs. La discorde sur la tactique à adopter, juste avant la bataille, n’a pu que créer un malaise et un mécontentement peu propices à un dur combat. Ensuite, le sentiment d’une réelle supériorité et d’une victoire facile n’a pas contribué à donner l’ardeur voulue aux combattants et a sans doute été une des causes du désordre signalé par les chroniqueurs, au moment où ils se formèrent en bataille. Enfin, vient la faute de Pierre d’Aragon de s’être placé, par pure chevalerie, à la tête de la seconde ligne au lieu de demeurer en réserve sur la troisième.
On doit aussi souligner que d’affronter Montfort en rase campagne était sans doute plus brillant, mais plus risqué. Le bloquer dans Muret eut été plus efficace.
A ces erreurs, il faut surtout opposer le comportement de Simon de Montfort et sa clairvoyance. Il savait qu’il ne pouvait tenir un siège de plus de quelques jours, à cause du manque de vivres. C’est pourquoi, au lieu de se laisser enfermer, il a provoqué ce combat dans lequel il jouait son va-tout. Pour réduire l’extrême inégalité des forces, il a su éviter de se mesurer aux milices, afin de n’avoir à lutter que contre la chevalerie. Là encore, sa mobilisation plus prompte lui a permis d’arriver en ordre parfait, face à un adversaire surpris dans ses préparatifs. Et puis enfin, le coup de génie, son attaque sur le flanc droit des alliés qui brisa tout.
Quelque sentiment que l’on puisse avoir sur Montfort, l’on est bien obligé de reconnaître qu’en cette circonstance il s’est révélé d’une valeur très au-dessus de celle de ses ennemis, avec les qualités d’un grand capitaine.
Le retentissement de cette bataille de Muret fut d’ailleurs considérable, tant à cause de la disproportion des forces en présence qu’en raison de la mort de Pierre d’Aragon que l’on croyait invincible. Le monde apprenait avec stupeur que ce prince auréolé de gloire, ce vainqueur de Las Navas de Tolosa, ce roi matamoros, avait péri misérablement dans la plaine toulousaine, face à une poignée de croisés et de Français menés par Simon de Montfort. L’Église elle-même, et le pape le premier, en étaient profondément affligés, car malgré ses récentes prises de position, plus politiques que religieuses, ils avaient perdu en lui un défenseur, un rempart de la chrétienté.
La conséquence la plus positive de cette bataille ne fut peut-être pas perçue immédiatement. Elle venait d’arracher définitivement tout le Midi pyrénéen à l’emprise espagnole [48]. Si Montfort avait été défait, tout le pays, de Marmande à Beaucaire, de Toulouse aux Pyrénées, aurait été détaché du royaume de France pour entrer dans la mouvance de celui d’Aragon.
[Fin de l’extrait de D. Paladhile.]
[1] — Compagnon et ami de Simon de Montfort, neveu de l’évêque de Carcassonne, Guy des Vaux-de-Cernay.
[2] — Ce méridional vécut dans l’entourage de l’évêque Foulques de Toulouse et devint plus tard chapelain du comte Raymond VII.
[3] — L’œuvre de ce clerc navarrais est restée inachevée et a été complétée par un auteur demeuré anonyme qui prend résolument le parti des Toulousains.
[4] — Hystoria albigensis, éd. P. Guébin et E. Lyon, Paris 1930, II, n° 462, p. 153.
[5] — « Interim autem […] episcopi […] cum suis clericis et aliquibus religiosis, inter quos aderat religiosus Dei amicus frater Dominicus canonicus oxomensis, postmodum fratrum predicatorum ordinis institutor, ecclesiam intraverunt ; exemplo Moysis in belle Josue levantes manus in celum deprecantes Dominum pro servis suis qui se mortis imminentis periculo pro eius nomine ac fide exponebant, orantes vero et clamantes in celum, tantum mugitum pro imminenti angustia emittebant quod ululantes videbantur potius quam orantes. » Bernard Gui, Catalogus romanorum pontificum, publié au 17e siècle par Catel sous le titre Præclara Francorum fascinora, dans Hist. des Comtes de Toulouse, Toulouse, 1623.
[6] — Les Cahiers de Fanjeaux nº 16, « Bernard Gui et son monde » (Toulouse, Privat, 1981), article intitulé : « Bernard Gui, saint Dominique à Muret et le crucifix criblé de flèches », p. 249. Le père Vicaire qualifie ainsi la mention que Bernard Gui fait de saint Dominique à Muret : « La façon dont il la fait [cette mention] est inquiétante : il introduit purement et simplement le nom du saint dans le texte de l’Hystoria Albigensis de Pierre des Vaux-de-Cernay qu’il utilise. » Pourquoi parler d’« interpolation » gratuite ou frauduleuse ? La récupération d’une citation d’auteur sans en indiquer le nom est une pratique courante des anciens historiens, et l’ajout d’une mention n’est pas forcément injustifié ni controuvé.
[7] — Il avait quitté la région de Toulouse depuis 1211 pour se consacrer à la prédication dans la région de Prouilhe, où il avait fondé une première communauté de moniales.
[8] — Parmi ces historiens, il faut placer en première ligne ceux qui appartiennent à la réforme toulousaine du père Sébastien Michaelis : Jean de Réchac (1604-1660), Thomas Souègues (1633-1698, à qui l’on doit L’Année dominicaine), Jean-Jacques Percin (1633-1711), et les parisiens Jacques Quétif (1618-1698) et Jacques Échard (1644-1724). Ces graves personnages se réclament de l’œuvre de Bernard Gui, partagent sa passion pour l’histoire de l’ordre et n’hésitent pas à rendre un hommage mérité à sa science historique et à sa probité.
[9] — Repris par le père Lacordaire dans sa Vie de saint Dominique.
[10] — Cahiers de Fanjeaux nº 16, p. 250. Voir Cernay, n° 464, et apparat c, II, p. 156.
[11] — Procès de Toulouse. Cité dans M. H. Vicaire, Saint Dominique de Caleruega d’après les documents du 13e siècle, Paris, Cerf, 1955, p. 251.
[12] — Id., ibid., p. 232.
[13] — Id., ibid., p. 214 (procès de Bologne).
[14] — Id., ibid., p. 217 (procès de Bologne). On peut rapprocher ces témoignages de ce que dit l’opuscule du 13e siècle connu dans l’ordre des Prêcheurs sous le titre : « Les neuf manières de prier de saint Dominique ». La 6e manière, notamment, est ainsi décrite : « On a vu aussi d’autres fois le saint père Dominique prier les mains ouvertes, les bras fortement tendus en forme de croix, et debout, le corps bien droit autant qu’il le pouvait. […] N’est-ce pas ainsi que pria le Seigneur, cloué en croix les mains et les bras étendus, poussant des cris puissants accompagnés de larmes abondantes et méritant d’être exaucé pour l’excellence de sa piété [He 5, 7] ? Le saint homme Dominique n’avait recours à cette manière de prier que dans les circonstances où, sous l’inspiration de Dieu, il savait que quelque chose de grand et de merveilleux allait se produire par la vertu de sa prière. » Cette manière de prier est qualifiée un peu plus loin de « nouvelle et vraiment extraordinaire » (ibid., p. 267).
[15] — Sœur Cécile, moniale de Saint-Sixte, avait fait profession entre les mains de Dominique en 1221.
[16] — G. de Frachet, Vitæ fratrum, II, 18. Cité dans Vicaire, Saint Dominique…, p. 97.
[17] — Il s’agit de ces paroles du Salve Regina, qui, chez les Prêcheurs, se dit tous les soirs après complies : « Soyez donc notre avocate ! »
[18] — « Les miracles accomplis à Rome par le bienheureux Dominique, relatés par sœur Cécile ». Voir Vicaire, Saint Dominique…, p. 284-286.
[19] — Études sur les temps primitifs de l’ordre de saint Dominique, t. IV (« le bienheureux Jourdain de Saxe »), Poitiers, Oudin, 1877, p. 448-449.
[20] — Nous parlons de ce crucifix plus loin.
[21] — La description de cette peinture se trouve dans les Annales Ord. Prœd. de Mamachi (18e siècle).
[22] — Dominicus rosas afferre […] / Dominicus prædicans / Cœlum et terram commovet […]/ Dominicus ab oratione / Finem malorum obtinet, / Et dum pugnat prædicatione / Sortem justorum obtinet. Voir Danzas, Études sur les temps primitifs…, t. IV, p. 449. Ces faits sont également rapportés dans la Vie de saint Dominique par le père Petitot O.P., réédité sous le titre : Saint Dominique de Guzman, un saint pour le 21e siècle, Lyon, éditions du Lion, 1996, p. 136.
[23] — J. Berthier O.P., « Les reliques de S. Dominique [à Toulouse]. 1. Le Crucifix », dans L’Année dominicaine, août 1888, p. 362-365 (image p. 364). Il devait y avoir originellement d’autres fers de flèches comme l’indiquent les trous du bois de la croix. Malheureusement, en 1960, une indiscrète restauration a fait disparaître ces fers.
[24] — Il s’agit de la victoire obtenue par Constantin sur l’usurpateur Maxence, au pont Milvius, le 28 octobre 312, après la vision du labarum.
[25] — Ce texte et le suivant sont cités dans l’article du père B. Montagnes O.P. : « La légende toulousaine de saint Dominique », publié sur le site de la province des dominicains de Toulouse (http://province.dominicains.com).
[26] — Histoire des comtes de Toulouse, 1623.
[27] — De fait, la première attestation de la présence du crucifix dans la maison de l’Inquisition ne date que de la fin du 16e siècle (imprimé de Sampayo publié à Paris en 1586).
[28] — Voir, ci-dessous, le récit de la bataille.
[29] — Percin, Opusculum de hæresi…, IV, de bello, Toulouse 1693.
[30] — Paris, Perrin, 1988 (et 1997). Le récit de la bataille se trouve aux pages 217 à 228.
[31] — Simon de Montfort et ses chevaliers avaient rejoint la veille la ville de Muret assiégée par l’armée des hérétiques, c’est-à-dire par le roi Pierre II d’Aragon, Raymond VI de Toulouse et Roger-Raymond de Foix. (NDLR.)
[32] — Voir le plan, ci-après, p. 39. (NDLR.)
[33] — Il s’agit du roi Pierre d’Aragon, le vainqueur de la bataille de Las Navas de Tolosa contre les Maures, qui, pour de basses raisons politiques, avait rejoint le camp des Toulousains. (NDLR.)
[34] — Ces chiffres, donnés par P. des Vaux-de-Cernay, sont communément admis. Des auteurs du 17e s. ont avancé des chiffres bien plus considérables et peu crédibles. (NDLR.)
[35] — Continuateur de Guillaume de Tulède, Chanson de la croisade albigeoise.
[36] — C’est-à-dire qui ne sait faire que du bruit, qui « bourdonne ». (NDLR.)
[37] — Pierre des Vaux-de-Cernay, Historia albigensis.
[38] — Pierre des Vaux-de-Cernay, ibid.
[39] — Ibid.
[40] — Son père s’était remarié avec la mère de Simon de Montfort.
[41] — Pierre des Vaux-de-Cernay, ibid.
[42] — Pierre des Vaux-de-Cernay, ibid.
[43] — Selon la chronique de Baudouin d’Avesnes.
[44] — Le continuateur de la Chanson de la croisade met dans la bouche de Pierre d’Aragon un cri semblable : « Je suis le roi ! », mais l’interprète dans le sens : Je suis le roi, donc ne me tuez pas, faites-moi prisonnier.
[45] — Montfort récompensera plus tard Alain de Roucy en lui donnant la ville de Montréal.
[46] — Continuateur de Guillaume de Tulède, Chanson de la croisade albigeoise.
[47] — 15 000, 20 000 selon les chroniqueurs, chiffres sans doute très exagérés et qu’il faut ramener au-dessous de 10 000, ce qui est déjà beaucoup. Parmi les morts, il y eut de nombreux noyés. (Note de D. Paladhile.)
[48] — Surtout, cette victoire arrachait le midi à l’emprise de l’hérésie albigeoise. C’est la conséquence de loin la plus importante. (NDLR.)



