Les fausses lumières d’une foi dénaturée
Réflexions sur l’encyclique Lumen fidei
par le frère Emmanuel-Marie O.P.
Avant de se rendre à Rio pour les Journées Mondiales de la Jeunesse, le pape François a publié sa première encyclique, intitulée : Lumen fidei – « la lumière de la foi ».
Le thème choisi ne peut nous laisser indifférents. La question de la foi est essentielle parce qu’elle est au fondement de tout l’édifice chrétien. « Sans la foi, il est impossible de plaire à Dieu », dit saint Paul (He 11, 6). Pour montrer cette priorité de la foi dans la vie du chrétien, Mgr Lefebvre aimait à rappeler le dialogue par lequel débute le rite du baptême : à l’enfant que ses parrain et marraine présentent pour qu’il soit baptisé, la première question que pose le prêtre est celle-ci : « Que demandez-vous à l’Église de Dieu ? — La foi. — Que vous procure la foi ? — La vie éternelle. » Comme le dit saint Thomas : « Par soi, il est certain qu’entre toutes les vertus la foi est la première [1]. »
De plus, dans le contexte actuel, cette question de la foi revêt un caractère de gravité accru. « Le Fils de l'homme, quand il reviendra, trouvera-t‑il encore la foi sur la terre ? » (Lc 18, 8). On peut dire que, pratiquement, cette prédiction de Notre-Seigneur est aujourd’hui réalisée. La foi s’est perdue dans la plupart des âmes, même chez les catholiques.
C’est donc un sujet d’une grande importance et d’une grande actualité qu’aborde cette encyclique. Une encyclique sur la foi, à l’heure où cette vertu est si malmenée et a tant besoin d’être ravivée et expliquée : quel programme prometteur ! Hélas, en dépit de son titre, la lecture de ce document n’éclairera pas les âmes, bien au contraire ; elle les écartera encore un peu plus de la doctrine traditionnelle et introduira dans leur esprit l’idée confuse d’une foi « expérience », rencontre personnelle avec un Dieu plus ou moins immanent, fondée sur l’amour et non pas sur la connaissance, et conduisant à une « communion » dont on ne saurait dire si elle se situe au plan surnaturel ou au plan simplement humain.
Aperçu général
Signée le 29 juin 2013 par le pape François et parue le 6 juillet, cette encyclique est publiée à l’occasion de l’année de la foi et du 50e anniversaire de Vatican II. C’est donc dans ce contexte qu’il faut la lire.
Or, dans quelle perspective le Concile a-t-il envisagé la foi ? Le nº 6 de Lumen fidei répond : « Le concile Vatican II a fait briller la foi à l’intérieur de l’expérience humaine, en parcourant ainsi les routes de l’homme d’aujourd’hui. De cette façon, a été mise en évidence la manière dont la foi enrichit l’existence humaine dans toutes ses dimensions. » C’est le même point de vue existentiel et naturaliste que l’encyclique adopte.
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Comme l’ont souligné tous les chroniqueurs religieux, Lumen fidei a été écrite « à quatre mains », par deux têtes : Benoît XVI, qui avait prévu ce document pour clôturer la trilogie commencée sous son pontificat [2] et qui en a rédigé le plus gros sinon l’ensemble, et François qui l’a signé après y avoir ajouté quelques éléments de son cru [3]. Ce fait, inédit dans l’histoire de l’Église, n’est pas sans poser des questions sur l’autorité magistérielle d’un tel texte. Pour autant, a tenu à rassurer Mgr Müller, « nous n’avons pas deux papes, […] cette encyclique n’est pas un patchwork ; […] il y a dans ce texte beaucoup de Benoît et tout de François ».
Et de fait, c’est une parfaite illustration de la continuité du nouveau magistère. Le quotidien La Croix l’a bien vu, qui écrit :
A travers Lumen Fidei, publiée plus promptement que prévu, à travers son affichage public avec Benoît XVI au Vatican, et enfin avec l’annonce, le même jour, de la canonisation accélérée de [Jean-Paul II et de] Jean XXIII [avec dispense de miracle !], le pape François manifeste fortement la continuité du magistère pontifical. A qui pourrait en douter, ou s’inquiéter des premières orientations de son pontificat, il exprime ainsi son enracinement indéfectible dans une succession apostolique sans rupture doctrinale. Mgr Müller l’a souligné, relevant « au-delà des différences de style, de sensibilité et d’accents, la continuité substantielle du message du pape François avec le magistère de Benoît XVI » [4].
Car, dans la conception qui prévaut désormais, ce qui fait l’unité de la Tradition, c’est la continuité subjective (dans le même sujet vivant – ce que Benoît XVI a appelé en 2005 « le renouveau dans la continuité »), et non plus la constance objective du contenu (dans la même vérité ou doctrine immuable) [5]. C’est pourquoi la Tradition, désormais, est appelée « vivante ».
Précisément, cette nouvelle encyclique se situe dans la parfaite continuité du même sujet-Église conciliaire ; il y a « enracinement dans une succession apostolique » sans rupture doctrinale avec le nouveau magistère (mais en totale rupture, en revanche, avec la tradition doctrinale antérieure). Ce n’est donc pas sans pertinence que le cardinal Ouellet a déclaré : « La lumière de la foi est ainsi relayée d’un pontife à l’autre, comme dans les courses du stade, grâce au don de la succession apostolique. » En d’autres termes, puisque c’est le pape, successeur de Pierre, qui parle, la continuité est garantie, même si la doctrine est modifiée. Le nº 49 de l’encyclique confirme cette manière de voir :
Au service de l’unité de la foi et de sa transmission complète, le Seigneur a fait à l’Église le don de la succession apostolique. Par elle, la continuité de la mémoire de l’Église est assurée, et il est possible d’atteindre avec certitude la source pure d’où surgit la foi. Le lien avec l’origine est donc garanti par des personnes vivantes, ce qui correspond à la foi vivante que l’Église transmet.
Ce qui importe, c’est donc le lien avec l’origine et la succession chronologique (la continuité dans le temps), et non pas l’identité de doctrine avec le passé. Dès lors, ne nous étonnons pas de la radicale (quoique subtile) nouveauté de ce texte, n’y cherchons pas un enseignement traditionnel qui ne s‘y trouve pas et ne prétend pas s’y trouver. Et si nous objectons que la doctrine exposée n’est pas conforme à celle de notre catéchisme traditionnel, on nous répondra : Mais si, vous n’avez rien compris, ce texte est dans la parfaite continuité (subjective) avec l’Église de toujours [6] !
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Qu’allons-nous trouver dans cette encyclique ?
Une nouvelle conception de la notion de la foi, dans la ligne de Dei Verbum nº 5 (qui avait déjà introduit une rupture avec l’enseignement traditionnel contenu dans Vatican I et le Catéchisme du concile de Trente).
Mais Dei Verbum 5 était bref et peu explicite. Sans doute, l’interprétation qu’en avaient donnée les théologiens conciliaires (de Lubac, Congar, etc.) permettait déjà de comprendre ce que suggérait le texte, mais ce n’était qu’une interprétation théologique particulière. Désormais, nous avons la confirmation officielle, l’interprétation authentique du (nouveau) magistère : l’ambiguïté est levée.
Première approche critique
Quelques expressions traditionnelles, mais gauchies
Commençons par quelques remarques générales.
Il se rencontre ici ou là dans le texte de Lumen fidei des expressions traditionnelles. Elles pourraient faire croire qu’en dépit d’une présentation et d’une forme déconcertantes, essentiellement descriptives, très éloignées de la méthode scolastique, insistant sur la dimension existentielle de la vie de la foi, l’encyclique garde, au fond, un enseignement relativement classique.
Ainsi, la foi est-elle qualifiée de « don surnaturel » (nº 4), de vertu « théologale » et « surnaturelle » donnée par Dieu (nº 7). Deux paragraphes sont même consacrés à l’unité et à l’intégrité de la foi.
Il faut néanmoins souligner que ces mentions sont rares et isolées, et qu’elles s’insèrent dans une pensée et un contexte qui leur sont totalement étrangers et les vident par conséquent, au moins en partie, de leur sens traditionnel. Un exemple le montrera :
Le nº 48 affirme la nécessité de confesser la foi dans « toute sa pureté et son intégrité ». Voilà qui nous rassure. D’autant que, à première vue, l’explication donnée semble parfaitement catholique : nier un seul article du Credo revient à en renier l’ensemble (donc à perdre la foi) [7].
Pourtant, quand on y regarde de près, on constate que les raisons avancées ne sont pas celles de la théologie traditionnelle.
Celle-ci enseigne en effet que nier un seul article de foi fait perdre la foi, non seulement parce que les articles de foi sont connexes (« reliés entre eux »), mais parce qu’en niant un seul article on rejette le motif formel de la foi (l’autorité de Dieu révélant, qui rend la foi surnaturelle), pour lui en substituer un autre, humain et personnel : je choisis ce que je crois selon un critère qui n’est plus l’autorité de Dieu (motif extérieur et surnaturel), mais mon propre sentiment (motif intérieur et naturel, purement humain) ; j’ai donc perdu le motif de la foi ; j’ai donc perdu la foi surnaturelle.
La raison avancée par l’encyclique (les articles de foi forment un tout ; en refusant un article, je porte atteinte à tout l’ensemble) est donc très insuffisante.
De surcroît, l’encyclique donne une autre raison qui n’est pas bonne : « L’unité de la foi est l’unité de l’Église » ; donc, en refusant un article de foi, je blesse la communion (« retirer quoi que ce soit à la foi revient à retirer quelque chose à la vérité de la communion »). C’est ramener l’hérésie (péché contre la foi) à un schisme (péché contre l’unité de la charité). On est en pleine confusion, car l’unité de la foi ne vient pas de l’unité du sujet (l’Église), mais de l’unité de l’objet (ce qui est cru) et surtout du motif « quo » (motif par lequel on croit : l’autorité de Dieu révélant). Ce n’est pas parce que l’Église est une que la foi est une, mais c’est parce que la foi est une que l’Église est une [8].
Le vocabulaire et les références
• Le vocabulaire
Il faudrait faire toute une étude sur le vocabulaire et la phraséologie employés, de connotation fortement existentialiste et phénoménologiste. C’est ainsi que les mots qui reviennent le plus souvent sous la plume de François (ou de Benoît) sont les suivants : chemin, dynamisme, vie, cœur, personne, existence, expérience (21 fois), amour (145 fois !).
En revanche, on ne trouve pas une seule fois les mots infidélité et hérésie (dans une encyclique sur la foi !), très peu le mot grâce (5 fois dont une citation en note), encore moins le mot surnaturel (3 fois dont une tirée d’une citation en note). Tout cela n’est pas neutre : les mots ne sont pas indifférents, ils sont les signes des concepts, ils disent les choses.
• Des références éclectiques et surprenantes
L’éventail largement diversifié et éclectique des citations et des références (parmi lesquelles beaucoup d’auteurs allemands et profanes) trahit le professeur Ratzinger. Mais le lecteur catholique reconnaîtra difficilement le langage de sa mère la sainte Église dans cet étalage un peu pédant. Certes, l’auteur est cultivé, brillant, large d’esprit – cela explique sans doute l’engouement des milieux intellectuels mondains – ; mais que nous sommes loin de l’énergique langage et de l’intransigeante et fortifiante vérité des grands textes magistériels des époques de foi ! Lumen fidei n’est pas Pascendi, c’est le moins qu’on puisse dire, même au plan de la forme.
La liste des auteurs cités ou mentionnés est révélatrice. La voici avec les numéros correspondants de l’encyclique :
— On trouve d’abord des auteurs « modernes » : F. Nietzsche [9] (nº 2) ; Dante (nº 4) ; Martin Buber [10] (nº 13) ; Jean-Jacques Rousseau [11] (nº 14) ; Dostoïevski [12] (nº 16) ; Romano Guardini [13] (nº 22) ; Ludwig Wittgenstein [14] (nº 27) ; Heinrich Schlier [15] (nº 30) ; Newman (nº 48) ; Thomas Stearns Elliot [16] (nº 55).
Plusieurs noms de cette liste sont des ennemis déclarés de Jésus-Christ et de son Église ou de mauvais auteurs, dont les œuvres agressent la foi. Même si leurs erreurs ne sont pas encouragées, que viennent-ils faire dans un document papal ? Leur nom même est déjà de trop. D’autant qu’aucune mention restrictive ne vient éclairer le lecteur et le mettre en garde. Nous sommes bien loin des règles de prudence édictées par l’ancien Index des livres prohibés. Dans une encyclique sur la foi, c’est un comble.
— Viennent ensuite des Pères de l’Église. Mais, la plupart du temps, les citations qui en sont faites sont sans rapport direct avec le sujet de l’encyclique. Ce sont des considérations spirituelles, volontiers métaphoriques, qui n’éclairent la question traitée que de manière allusive ou impropre [17]. On aurait aimé trouver, à la place de ce vernis éclectique, des extraits ou des références aux grands enseignements des docteurs de l’Église qui ont écrit des pages lumineuses et décisives sur la vertu de foi et les vices qui s’y opposent, saint Thomas, par exemple. Son traité sur la foi, dans la Somme théologique, reste inégalé par sa profondeur et son exactitude. Or saint Thomas n’est cité qu’une seule fois (nº 30), en obiter dicta [18] (pour illustrer un mot de Schlier !), et subrepticement mentionné une autre fois en note (nº 36).
— Enfin, sont cités des textes du magistère. Mais, à l’exception de la discrète mention de Vatican I déjà signalée, ce ne sont que des documents du nouveau magistère : Paul VI (nº 6) ; Vatican II (Dei Verbum 5 – nº 7 et 29) ; Jean-Paul II (Fides et ratio – nº 32) ; la congrégation pour la Doctrine de la foi (Dominus Iesus – nº 35) ; Vatican II encore (Dei Verbum 8 – nº 40, 46) ; Vatican II toujours (Sacrosanctum Concilium 59 – nº 40 ; Dei Verbum 10 – nº 49 ; Lumen gentium 58 – nº 58) !
L’influence de la pensée moderne
Pour clôturer cette première approche critique, soulignons trois choses également symptomatiques de l’état d’esprit de l’encyclique.
1. – Cette encyclique n’est pas un exposé doctrinal, un « catéchisme » sur la vertu de foi – c’est cela, pourtant, qui eût été nécessaire. C’est une sorte de méditation personnelle imprégnée de philosophie existentialiste sur les lumières qu’apporte l’irruption de la foi dans la vie individuelle et communautaire de l’homme.
Il s’ensuit que l’analyse des notions est purement descriptive, plus littéraire que doctrinale, sans aucune définition ni distinction, et, par suite, confuse et souvent jargonneuse. Ainsi, dans ce qui est dit au nº 7 des trois vertus théologales et de leurs rapports réciproques, cherche-t-on en vain ce qui les spécifie et les distingue :
Dans la foi, vertu surnaturelle donnée par Dieu, nous reconnaissons qu’un grand Amour nous a été offert [l’Amour est donc l’objet de la foi ?], qu’une bonne Parole nous a été adressée et que, en accueillant cette Parole, qui est Jésus Christ, Parole incarnée [la Révélation est donc Jésus-Christ, la Parole substantielle de Dieu ?], l’Esprit Saint nous transforme [l’ordre de la foi se confond-il avec l’ordre de la grâce ?], éclaire le chemin de l’avenir et fait grandir en nous
