1813-2013 Bicentenaire de la naissance de Louis VEUILLOT
Le monument à Louis Veuillot
érigé en la chapelle Saint-Benoît Labre de la basilique de Montmartre (1898).
Le sculpteur Fagel a représenté la foi et la force sous les traits, à gauche, de la fille du jounaliste (sœur Marie-Luce, visitandine, décédée en 1891) et peut-être, à droite, de sa sœur Élise (décédée en 1911). En arrière-plan, sont évoqués Le Parfum de Rome (la coupole de Saint-Pierre) et Les Odeurs de Paris (Notre-Dame de Paris) qui sont les œuvres maîtresses de Louis Veuillot.
L’homme et son œuvre
Repères biographiques
® 11 octobre 1813. Naissance de Louis Veuillot à Boynes en Gâtinais. Son père (originaire de Bourgogne) est ouvrier-tonnelier.
« Pas un mot de Dieu ! Je le dis à la honte de mon temps, non à la leur, mes parents ne connaissaient pas Dieu. Enfants tous deux à l’époque où l’on massacrait les prêtres, ils n’en avaient point trouvé dans les villages pour les élever et tout ce qu’en vieillissant ils avaient entendu dire aux plus habiles qu’eux de l’Église et des ministres de la religion leur en inspirait l’horreur. » [Rome et Lorette. Œ.C., t. 3, p. 9.]
® Peu après, la famille déménage à Bercy près de Paris. Louis fréquente l’École communale mutuelle. Il fait sa communion, après laquelle il abandonne le peu de pratique religieuse qu’il observait.
« Poussé à la sainte Table par des mains ignorantes ou tout à fait impies, je m’en approchai sans savoir à quel redoutable et saint banquet je prenais part. […] Je n’y retournai plus. » [Rome et Lorette. Œ.C., t. 3, p. 10.]
® 1818. Naissance de son frère Eugène. Deux sœurs naîtront plus tard : Élise (qui sera sa gouvernante et sa secrétaire après son veuvage) et Anne.
® 1826. Troisième clerc (à 30 francs par mois) chez Me Fortuné Delavigne (frère de Casimir, le poète). Pour pouvoir acheter des livres, il aide, tôt le matin, à 5 sous l’heure, les ramasseurs de sable de la Seine. Son ami Gustave Olivier (également clerc chez Delavigne) lui fait connaître la bohème parisienne des théâtres et des journaux.
® 1830. En juillet, il approuve la révolution « contre l’insupportable joug des prêtres et contre le roi Charles X, qui disait la messe en blanc [1] ! »
® 1831. En septembre, grâce à G. Olivier, il est engagé au journal L’Écho de la Seine-Inférieure, à Rouen. Il y tient la rubrique locale et la chronique des spectacles. Il se bat deux fois en duel.
® 1832. Il est engagé par Bugeaud comme rédacteur en chef du Mémorial de la Dordogne (feuille gouvernementale) à Périgueux, où « pas un homme n’allait à la messe ». Il lit les classiques, prend en charge l’éducation de son frère et de ses sœurs (mises en pension).
® 1835. Son ami G. Olivier se convertit. Veuillot, travaillé par la grâce, lit l’Imitation de J.-C., jeûne pendant le carême mais ne va pas à la messe.
« Il est peu à peu envahi par le dégoût et la lassitude de sa tâche. Il s’observe et s’analyse : il s’effraie de constater que l’égoïsme commande sa conduite, l’empêchant à la fois de faire le mal et de faire le bien [2]. »
® 1836. Appelé à Paris pour collaborer au journal de Guizot La Charte de 1830. Il passe bientôt à La Paix puis au Moniteur Parisien.
® 1838. Son ami G. Olivier l’entraîne à Rome pour Pâques. Sous l’influence d’un jeune couple d’amis, Adolphe et Élisabeth Féburier, il se confesse le Vendredi saint au P. Rosaven s.j., et communie le lendemain à Sainte-Marie-Majeure. Il rentre à Paris par Lorette et la Suisse. Il fréquente N.D. des Victoires et s’affilie aux conférences de Saint-Vincent-de-Paul ; il met ses sœurs en pension au couvent des Oiseaux et reçoit la confirmation. Avec tact et délicatesse, il entreprend de convertir son frère :
« Je t’en prie, laisse dire, examine, et ne te joins jamais à ceux qui clabaudent contre la religion. Ces clabauderies ne peuvent se faire que pour le plaisir des bêtes ou la satisfaction des fripons et des farceurs. Un galant homme ne doit pas mettre son esprit aux ordures de ces espèces-là... » [Correspondance, Œ.C., t. 15, 3 juin 1938.]
® 1839. Mort de son père, à 54 ans, après avoir été visité par le prêtre.
« Personne durant cinquante ans ne s’était occupé de son âme. » Et cela, parce que « les penseurs, depuis Voltaire jusqu’à M. Sue, les hommes d’État, depuis M. de Choiseul jusqu’à M. Thiers, les législateurs et les administrateurs… ont haï l’Église, entravé son action, calomnié sa doctrine et à pleines mains versé l’incrédulité dans le sein du peuple. » [Les Libres Penseurs, 1848, Œ.C., t. 5, p. 6-4.]
® 1841. Il passe la première moitié de l’année en Algérie, délégué par Guizot auprès de Bugeaud. Il rentre à Paris en août (il collabore bénévolement à L’Univers depuis février 1840). Son frère Eugène se convertit à son tour.
« Eh ! mon ami, si tu as fait des fautes, en suis-je innocent ? Tu aurais été chrétien plus tôt si j’avais plus tôt voulu l’être. Il est juste que j’en porte la peine, il me sera doux de la porter. Nous allons maintenant vers un avenir dont les ténèbres ne m’effraient plus. J’ai prié avec angoisse, je vais prier avec allégresse ; je n’osais plus te parler de Dieu, je vais t’en entretenir. […] Je me suis sauvé par l’aide de la sainte Vierge, je n’ai pas craint de l’invoquer dans mes plus grands égarements. Fais de même, tu ne saurais moins mériter que moi les bontés constantes dont elle m’a prévenu. […] Pour être en communion malgré la distance, je te propose de dire tous les matins et tous les soirs, après nos prières, moi pour toi, toi pour moi, un Ave Maria. Adieu, mon frère ; te voilà chrétien : c’est ce qu’il y a de plus beau sur la terre. Il ne reste plus, après cela, qu’à devenir saint au ciel. » [Correspondance, Œ.C., t. 15, 26 avril 1941.]
® 1842. Engagé comme rédacteur en chef par L’Univers, à 200 francs par mois (il touchait jusqu’à mille francs à La Charte de 1830), il va faire de ce journal le grand organe du parti catholique et une arme puissante au service de l’Église. Il y soutiendra de nombreuses polémiques contre les feuilles de la libre-pensée (le Siècle, le Constitutionnel et les Débats) et y combattra les thèses et les intrigues du catholicisme libéral. Il publie Rome et Lorette.
« Au milieu des factions de toute espèce, nous n’appartenons qu’à l’Église et à la Patrie. […] Justes envers tous, soumis aux lois du pays, dévoués à celles de l’Église, libres et chrétiens, nous réservons notre hommage et notre amour à l’autorité vraiment digne de nous qui, sortant de l’anarchie actuelle, fera connaître qu’elle est de Dieu, en marchant vers les nouvelles destinées de la France une croix à la main. » [Programme catholique exposé dans L’Univers.]
® 1843. Sa Lettre à M. Villemain ministre de l’Instruction publique sur la liberté de l’enseignement fait l’effet d’une bombe. C’est le cri d’indignation des catholiques militants contre l’enseignement athée de l’État.
® 1844. Ayant pris la défense de l’abbé Combalot sur la question de la liberté d’enseignement, il est traduit en cour d’assises et condamné à faire un mois de prison à la Conciergerie (juin). Il s’en réjouit, car…
« …mettre un chrétien en prison, c’est le retremper dans l’air natal. »
® 1845. Il dote sa sœur Annette qui épouse Stanislas Desquers. Lui-même se marie le 31 juillet avec Mathilde Murcier. Jugé trop agressif par le libéral Montalembert et ses amis, il est écarté en avril de la rédaction en chef de L’Univers au profit de Charles de Coux.
® 1847. Il prend position pour le Sonderbund, ligue des cantons suisses catholiques contre la main-mise protestante ; il défend les jésuites, victimes d’une campagne menée par Eugène Sue, Michelet et Quinet. Aux catholiques libéraux ébranlés, il écrit :
« Le Juif errant [3] vous a mordu ; il en a mordu bien d’autres ! Quand je vois tant de braves gens qui aimaient et défendaient les jésuites il y a trois ans, et qui maintenant les laissent accabler ou désirent leur ruine, je ne puis qu’admirer la prodigieuse puissance que Dieu veut bien laisser au mal dans ce pauvre monde. »
® 1848. Il combat la révolution mais accepte la république, se réconcilie avec Montalembert et reprend la rédaction en chef de L’Univers. Publication des Libres penseurs.
® 1850. Désaccord avec les catholiques libéraux qui font adopter la loi Falloux : Veuillot voulait que l’enseignement secondaire et supérieur soit entièrement dégagé de la tutelle de l’État, comme le primaire.
® 1851. Il soutient les débuts de l’Empire ; se brouille avec Montalembert (qui refusera jusqu’à sa mort toute réconciliation malgré les tentatives de Veuillot).
® 1852. Il perd successivement sa cinquième fille, Thérèse (en juillet), et sa femme (en novembre), qui meurt en donnant le jour à leur 6e enfant (Madeleine).
« Ma pauvre femme est morte saintement et je sens que Dieu lui permet d’adoucir sa main justement irritée. Je ne me trompe pas sur les desseins de la Providence. Dieu me veut meilleur que je ne suis. Priez afin que je ne perde pas cette grâce terrible. […] Dieu a récompensé une sainte qui avait gagné sa couronne et puni un pauvre pécheur. Il faut courber la tête, adorer et se convertir. […] Ce coup de foudre est un coup de grâce. » [Correspondance, Œ.C., t. 18.]
® 1852. Campagne des évêques libéraux contre Veuillot au sujet de l’étude des classiques païens. Mgr Dupanloup, d’Orléans, et Mgr Sibour, de Paris, interdisent la lecture de L’Univers à leur clergé.
® 1853. En février, il est reçu par Pie IX. Par l’encyclique Inter multiplices du 21 mars 1853, Pie IX enjoint aux évêques de combattre la presse libérale et de soutenir la presse catholique.
® 1855. En six semaines, il perd coup sur coup ses filles Marie, Gertrude et Madeleine.
« Nous l’avons mise [Madeleine] dans le tombeau de sa mère, à la place même que j’avais réservée pour moi. C’est tout ce que je possédais de terre en ce monde ; je ne l’ai plus. Me voilà pauvre jusque-là. Dieu merci. […] Vive Jésus, vive sa croix ! » [Correspondance, Œ.C., t. 19, p. 4.]
® 1856. Il soutient l’action de Napoléon III en Crimée. Publication d’une brochure anonyme contre Veuillot, L’Univers par lui-même (inspirée, sinon écrite, par Mgr Dupanloup).
® 1858. Veuillot se rend à la grotte de Massabielle de Lourdes. Reçu en audience par l’Empereur, il lui reproche de laisser se développer la presse anticléricale.
® 1859-1860. Veuillot dénonce l’usurpation des États pontificaux et la politique de Napoléon III contraire aux intérêts de l’Église romaine.
® Le 29 janvier 1860, L’Univers publie l’encyclique Nullis certe contre la politique de Napoléon. Il est aussitôt interdit (l’interdiction durera sept ans). Voyage à Rome en mars ; à son retour, la police saisit sa malle avec les papiers qu’elle contenait pour le nonce.
® 1861. Il publie Le Parfum de Rome.
® 1862-1863. Le gouvernement encourage la pièce d’Émile Augier, Le Fils de Giboyer, qui caricature Veuillot. Celui-ci réplique par les brochures Le Fond, puis La Queue de Giboyer.
® 1863. Mort de sa mère (qui partageait sa foi et ses combats depuis 1838).
® 1864. Encyclique Quanta Cura, accompagnée du Syllabus (pour la rédaction duquel Veuillot avait été consulté). Veuillot publie La Vie de N.S. Jésus-Christ pour réfuter la Vie de Jésus de Renan. Il passe tout l’hiver à Rome.
® 1866. Il publie L’Illusion libérale et Les Odeurs de Paris, satire des milieux intellectuels et politiques parisiens :
« Le Parfum de Rome m’a donné l’idée des Odeurs de Paris. Rome et Paris sont les deux têtes du monde, l’une spirituelle, l’autre charnelle. » [Œ.C., t. 11, p. 6.]
® 1867. Veuillot est à Rome en février et juin. En avril, L’Univers est autorisé à reparaître.
® 1868. Il soutient le cercle catholique ouvrier de Montparnasse et Mgr Mermillod, dont les propos sur la justice sociale, à Sainte-Clotilde, ont choqué les milieux libéraux bien-pensants.
® 1869. Veuillot suit, comme journaliste, le concile du Vatican à Rome et fait campagne pour l’infaillibilité pontificale.
® 1870. Il s’élève contre l’érection d’une statue de Voltaire à Paris. Après la défaite de Sedan, il ne s’oppose pas au nouveau régime, mais, fidèle à son principe, demande que le régime sauvegarde les droits de l’Église. Il restera à Paris pendant le siège. L’Univers continue de paraître pendant la Commune.
® 1871. Du 17 février à fin mai, il suit l’Assemblée nationale à Bordeaux puis Versailles. Il proteste contre la sévérité excessive de la répression. Sa curieuse brochure, La République de tout le monde (janvier 1871), propose une république « démocratique à la base, monarchique au sommet, aristocratique partout », sorte de république de l’expiation où la fonction suprême irait à « Henri de Bourbon », le plus digne. Cette proposition reçoit un accueil mitigé dans la presse. Veuillot durcira ses positions dans la suite. L’Univers publie les manifestes du comte de Chambord.
® 1872. Pie IX, trompé par les protestations de sympathie de Thiers et voulant faire taire les polémiques, désapprouve le zèle excessif des ultramontains. Son allocution du 13 avril évoque, en France, « un parti qui redoute trop l’influence du pape » et « un autre parti opposé, lequel oublie totalement les lois de la charité ». A une lettre de Veuillot, Pie IX répond (le 25 mai) par un Bref où il lui donne sa bénédiction mais lui reproche ses censures trop fréquemment « imprégnées de ce sel qui exhale un zèle amer étranger à la charité de l’homme catholique ». « Voilà une bénédiction qui entre en cassant les vitres », plaisante Veuillot, qui en est blessé.
« Un an plus tard, déçu par l’hypocrisie de Thiers, Pie IX regretta d’avoir peiné Veuillot, dont l’indignation et le pessimisme n’étaient que trop justifiés. Aussi s’empressa-t-il de multiplier les marques de son affection pour son serviteur et de son admiration pour son œuvre [4]. »
® 1873. Veuillot prend fait et cause pour le comte de Chambord, Henri V (« Je suis de ceux qui ont reconquis successivement leur Dieu et leur roi »). Il écrit la nécrologie de Napoléon III :
« Il a été un particulier préférable à Napoléon le Grand, mais un souverain qui a pris et suivi trop d’idées de M. Hugo pour n’être pas Napoléon le Petit. »
® 1874. En janvier, L’Univers est interdit pour deux mois par le gouvernement d’Albert de Broglie pour avoir critiqué le Kulturkampf de Bismark. En février, Pie IX adresse un nouveau bref de louange à Louis Veuillot. En mars, sa fille Luce entre au monastère de la Visitation. En décembre, il marie sa fille Agnès au commandant Pierron.
« Le chrétien chante Alleluia, le père dit De profundis. Je savais bien que Luce avait des vues plus hautes et n’était pas faite pour vivre sur nos tapis et dans nos boues. Mais… mon hiver commence et son départ en a marqué le premier jour. » [Correspondance, Œ.C., t. 25.]
Quand, en septembre, Mac Mahon reconnaît le gouvernement espagnol du maréchal anticlérical Serrano, Veuillot bondit. Dès le lendemain, L’Univers est à nouveau suspendu pour quinze jours pour « mépris du gouvernement établi ».
® 1878. Malade, Veuillot cesse sa collaboration à L’Univers.
® 7 avril 1883. Mort de Louis Veuillot. Léon XIII, qui l’appelle « Père laïque de l’Église », adresse une lettre de condoléances à sa sœur Élise. C’est un deuil pour tout l’univers catholique.
® 22 octobre 1913. Pie X adresse un Bref à François Veuillot, qui venait d’achever la Vie de Louis Veuillot entreprise par son père Eugène.
NB : Dans les débats politiques, même si d’instinct Veuillot abonda dans le sens antiparlementaire, il n’a pas refusé par principe de reconnaître les gouvernements établis, à la condition que ceux-ci ne fassent pas du laïcisme le critère d’adhésion au régime. Il voulait, quel que soit le régime, que la politique fut chrétienne. Avec le temps cependant, il évolua vers la monarchie légitime. A partir de 1870, semble-t-il, alors que le prestige du journaliste catholique continuait de grandir, l’influence du meneur capable de créer un mouvement d’opinion et d’infléchir la politique gouvernementale s’estompa peu à peu [5].
Œuvres *
On peut distinguer, dans l’œuvre de Louis Veuillot, six sortes d’ouvrages :
1º Mélanges religieux, historiques, politiques et littéraires
Sous ce titre, Louis Veuillot a réuni ses principaux articles et la plupart de ses brochures. Ces 22 volumes de Mélanges contiennent l’histoire des luttes catholiques de 1843 à 1878. On y remarque la Lettre à Villemain, sur le monopole universitaire, l’Esclave Vindex, les articles sur la guerre de Crimée, l’Illusion libérale, la querelle des Classiques chrétiens, le Fond de Giboyer contre la pièce d’Augier qui calomniait le journaliste désarmé, de pénétrantes études sur Victor Hugo, Rome pendant le Concile, Paris pendant les deux sièges, etc.
2º Récits de voyage
Parmi les autres ouvrages du fécond polygraphe, on distingue d’abord ceux dont le cadre est un récit de voyage, forme commode où l’auteur fait entrer, dans un pêle-mêle plaisant, une foule de digressions historiques et morales, artistiques et littéraires, politiques et religieuses. Tels sont :
– Les Pèlerinages de Suisse (1839) et Rome et Lorette (1841), les livres de sa conversion où le nouveau chrétien dit sa joie d’avoir retrouvé la maison du Père de famille et, tout en commençant à combattre pour la grande cause, promène son juvénile enthousiasme dans des paysages enchanteurs et des sanctuaires vénérés.
– Çà et là (1859). C’est une série de petits voyages où les noms propres sont démarqués, et qui commence par celui de ses noces, petit roman autobiographique d’un charme chrétien très délicat. Les seize autres livres racontent des villégiatures en Bretagne ou en Alsace, sur la montagne ou au bord de l’océan et partout l’amitié y tient de délicieuses conversations sur tous les thèmes, au sein d’une nature décrite d’un pinceau à la fois sobre et riche. « Vie chrétienne, vie heureuse » : telle est la morale de ces deux aimables volumes où une prose poétique s’entremêle parfois de beaux vers, telles la touchante élégie Le Cyprès et l’Épilogue, son testament (mis en musique par son ami Gounod).
– Le Parfum de Rome (1861). Les douze livres de cet ouvrage ont le caractère de l’épopée, et l’on y sent en maints endroits l’inspiration dantesque. C’est le poème de la papauté, le tableau de ses luttes et de ses triomphes, dans ce cadre de la Ville éternelle dont mille aspects nous sont présentés comme au hasard des visites du pèlerin. Deux principaux personnages de fantaisie l’y accompagnent : Fra Gaudenzio, un moine enthousiaste, et Coquelet, le type du libre-penseur. Leurs conversations avec l’auteur ajoutent à l’ouvrage un intérêt dramatique. Écrit au moment où se posait la « Question romaine », le poème se fait satirique en même temps qu’apologétique, et l’exaltation s’y répand en versets lyriques, tantôt débordants de foi et d’amour, tantôt prophétiques et vengeurs.
3º Les romans et nouvelles
Pierre Saintive, Agnès de Lauvens, Historiettes et Fantaisies (Les Nattes et Petite Philosophie), Corbin et d’Aubecourt, L’honnête femme. Ces romans, d’un art spirituel et distingué qu’ont admiré des critiques comme Sainte-Beuve et Jules Lemaître, ont de plus le mérite rare de présenter la vie sous son véritable aspect, et de défendre les droits de la morale, sans rien perdre néanmoins de leur grâce pénétrante.
4° Œuvres de satire sociale
Louis Veuillot, par ses portraits, s’y montre un rival de La Bruyère et de Molière, et même un émule de Bossuet [6] :
– Les Libres-Penseurs (1848), peinture vigoureuse des mœurs, de la politique et du monde des lettres dans la société du temps de Louis-Philippe.
– Les Odeurs de Paris (1866), que Veuillot résume lui-même ainsi dans la préface : « Un regard sur la capitale de la civilisation charnelle. » C’est une suite d’articles sur la littérature, les arts, le scientisme et les mœurs parisiennes sous le Second Empire. L’ouvrage eut un immense succès : 3 500 exemplaires vendus en quelques heures. Le soir même de la première édition, l’éditeur Victor Palmé n’avait plus un seul exemplaire disponible. Pour satisfaire les clients qui se bousculaient, il avait dû défaire les paquets préparés pour les librairies de province. Le lendemain, le livre se revendait de la main à la main cinq fois son prix de la veille ! Les retirages s’écoulèrent de même (35 000 exemplaires en deux mois).
– Le Lendemain de la Victoire (1848). Vision, sous la forme d’un drame aux tableaux shakespeariens, de ce que deviendrait la France aux mains des socialistes. En rééditant cette œuvre après la Commune, l’auteur constatait avec regret que si une partie de sa vision fatale s’était réalisée, on ne voyait point venir ce réveil du droit social chrétien que peignaient ses désirs de patriote catholique.
Il faut ajouter à ces ouvrages deux volumes de vers : Les Satires et Les Couleuvres, où abondent des traits de bon sens et d’esprit que Boileau n’eût point désavoués.
5º Des ouvrages historiques
– Les Français en Algérie (1846), La Guerre et l’Homme de guerre (1854), Le Droit du Seigneur au Moyen Âge (1854), La Vie de sainte Germaine Cousin, qui renferment des pages de grande histoire et même d’érudition, comme on en trouve d’ailleurs un grand nombre dans les Mélanges.
– Enfin la Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ (1864), que Louis Veuillot composa pour faire la contrepartie de la Vie de Jésus de Renan (1863). Sans entrer dans la réfutation du roman blasphémateur, déjà faite par d’autres écrivains, le fervent chrétien fit un livre de sincère piété où la figure du divin Maître est peinte avec amour et présentée comme le centre de l’histoire et le sommet de l’humanité.
6º La Correspondance
La Correspondance de Louis Veuillot (douze volumes dans les Œuvres complètes) est, sur bien des points, supérieure à celle de Mme de Sévigné, de Joseph de Maistre (et de Voltaire [7]). Ses lettres, comme celles de la célèbre marquise qu’il admirait, et comme celles du publiciste catholique dont il suivait les traces, révèlent chez le terrible lutteur, non seulement une grande force de jugement, mais encore une vive gaieté, une exquise délicatesse de cœur, une profonde et chrétienne tendresse, une admirable résignation dans l’épreuve, tous les sentiments nobles dont l’expression gracieuse ou piquante, éloquente ou attendrie est toujours neuve et vibrante. Par la variété des questions traitées ; par la qualité des correspondants – prélats et hommes politiques, gentilshommes et grandes dames, simples instituteurs et curés de campagne, ses amis de choix, son frère Eugène, sa sœur Élise, ses enfants – ; par la diversité du ton, toujours approprié ; par l’esprit et le bon goût, la Correspondance de Louis Veuillot reste une des plus solides de la littérature française. Elle est, aujourd’hui encore, mieux qu’un plaisir littéraire : un soutien moral et intellectuel pour beaucoup de lecteurs.
Appréciation générale
Louis Veuillot s’apparente aux noms les plus célèbres de notre littérature. Mille témoignages de ses partisans et de ses ennemis en font foi.
La violence de ses polémiques, plus modérées, à y regarder de près, que celles de ses adversaires et plus loyales en comparaison, s’efface déjà dans le recul de l’histoire, tandis que les leçons du penseur, de l’apôtre, de l’artiste demeurent.
De même qu’on a dit « qu’il eut toujours pour lui le pape et la grammaire » (Victor Cousin), on appliquera à son génie l’un de ses vers :
Le beau, c’est le bon sens qui parle bon français.
Mais ce qu’il faut surtout retenir de Louis Veuillot, c’est sa défense de l’honneur et de la vérité catholique, « la vraie vérité bien claire, bien authentique et bien pure de tout soupçon ». C’est ce que va montrer la suite de ce dossier.
Études et ouvrages disponibles
– Œuvres complètes, introduction et notes de François Veuillot, Paris, Lethielleux,1923-1939, 40 volumes. – Benoît Le Roux, Louis Veuillot, un homme, un combat, Paris, Téqui, 1984. – Lucien Christophe, Louis Veuillot,Wesmaël-Charlier, 1967. – Eugène Veuillot, Vie de Louis Veuillot en 4 volumes (3 chez Retaux, 1899, 1901, 1904 ; 1 chez Letielleux, 1913). – François Veuillot, Louis Veuillot, Alsatia, 1937 ; Vie populaire, La Bonne Presse, 1913 (l’un et l’autre, le second surtout, enrichis d’illustrations). – Emmanuel Barbier, Histoire du catholicisme libéral et du catholicisme social en France, Bordeaux, Cadurcet, 1924 (spécialement le t. I). – Itinéraires nº 276, numéro spécial paru en septembre-octobre 1983. – Lecture et Tradition nº 147, mai 1989.
Concernant les œuvres de Louis Veuillot : – Les éditions Dismas ont réédité L’Illusion libérale (coll. La Dentelle du Rempart) en 1986-1989 ; – Les éditions Sainte-Jeanne d’Arc ont réédité Rome et Lorette en 1987 ; Par ailleurs, on trouve presque toute l’œuvre de Louis Veuillot sur internet, sur « Archive.org », et une bonne partie sur « Gallica » (site de la BnF). |
[1] — Louis Veuillot par E. Veuillot, Paris, Retaux, t. I, p. 39.
[2] — Amand Géradin, Louis Veuillot, héraut du Christ-Roi, Paris, Lethielleux, 1948, p. 18.
[3] — Eugène Sue, romancier et dandy socialiste avait publié en feuilleton dans Le Constitutionnel une venimeuse diatribe contre les jésuites sous le titre du Juif errant.
[4] — Géradin, Louis Veuillot, Lethielleux, 1948.
[5] — Voir B. Le Roux, Louis Veuillot, un homme un combat, Paris, Téqui, 1984, p. 188-198.
* — Notice réalisée à partir de : Précis d’histoire littéraire par une réunion de professeurs, Paris, Librairie générale, 1922, p. 349-354.
[6] — L’éloquence de certaines pages, qu’on a parfois rapprochée de celle de Bourdaloue ou de Bossuet, semble toutefois trop volubile pour réellement soutenir la comparaison.
[7] — L’écrivain et critique dramatique français Jules Lemaître affirme que la correspondance de Veuillot, à l’égal de celle de Voltaire mais pour des raisons différentes, fait partie de ce que l’homme de lettres a laissé de meilleur. Il a raison. Toutefois, Voltaire couvre une période plus grande, et, par la forme, il est plus classique (Veuillot reste, malgré lui, marqué par le romantisme). Mais surtout, sur le fond, alors que Veuillot est un grand chrétien passionné de vérité, Voltaire n’est qu’un audacieux impie habité par la rage du mensonge. L’incroyable talent de ces deux écrivains explique qu’ils aient exercé, quoique dans un sens diamétralement opposé, une influence aussi considérable.
Informations
L'auteur
Religieux dominicain du couvent de la Haye-aux-Bonshommes (Avrillé).
Le numéro

p. 8-17
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