Problèmes et grands courants de la philosophie
Frère Emmanuel-Marie
Le Sel de la terre a consacré un dossier à Louis Jugnet, dans son numéro 47 (hiver 2003-2004, p. 130 à 236). C’est donc avec joie que nous saluons la réédition par Chiré-en-Montreuil de l’un des meilleurs ouvrages du professeur Jugnet : Problèmes et grands courants de la philosophie.
Ce livre s’adresse aux apprentis philosophes. Il est une introduction aux grands problèmes de la philosophie, dans l’optique de la philosophie pérenne d’Aristote et de saint Thomas.
L’apprentissage des notions fondamentales
Dans son premier chapitre, très bref (« Urgence des problèmes philosophiques »), Jugnet expose l’objet de son travail. Il commence par signaler deux écueils qui guettent l’élève qui découvre la philosophie : « un scepticisme prématuré qui se prend facilement pour de l’esprit critique (il n’y a rien de vrai, toutes les doctrines se valent, etc.), et un simplisme qui croit pouvoir juger de haut, à l’aide d’un cliché à la mode, des doctrines qui ont été patiemment élaborées par des génies véritables. »
Puis, avant d’entrer dans l’exposé détaillé des « grands problèmes de la philosophie » – qui se ramènent, au fond, aux grandes questions que l’homme se pose (problème du mal, problème de la vérité, etc.) –, Jugnet développe une remarque très importante, qui condamne le système actuel des programmes de philosophie.
En effet, trop souvent, l’étude de la philosophie se ramène à un brassage des pensées des grands philosophes, sans qu’aucun jugement ne vienne éclairer leurs idées ni permettre de les apprécier à leur juste valeur et vérité. Les manuels en circulation se contentent ordinairement d’aligner des textes d’auteurs, groupés par thèmes, sans les commenter, alors que les élèves n’ont aucune connaissance des notions impliquées ni aucune idée de la signification, vraie ou fausse, que leur donnent ces auteurs. En d’autres termes, même dans une toute première approche, il ne faut pas confondre la philosophie et l’histoire de la philosophie. Philosopher, apprendre à penser et à penser juste, ne se ramène pas à dire ce que les grands noms de la philosophie ont pensé. L’histoire des idées philosophiques éclaire la philosophie, assurément, mais elle n’est pas première.
C’est pourquoi Jugnet explique que l’apprentissage de la philosophie ne se fait pas d’abord par la fréquentation des œuvres et des auteurs, mais par celle des notions fondamentales.
Il y a une étude fondamentale des problèmes philosophiques en eux-mêmes, qui ne peut en aucune façon se ramener à un défilé de systèmes ou d’exposés de doctrines suivant un ordre plus ou moins chronologique. Citons ici un excellent texte qui a pour auteur un homme dont les positions sont, par ailleurs, aussi opposés aux nôtres que possible : « L’enseignement philosophique ne part pas des œuvres, et n’a pas pour objet essentiel, dans un enseignement d’initiation, l’explication spécialisée de ces œuvres. Son objet essentiel est la formulation de problèmes par le moyen de l’analyse des concepts. Par conséquent, si un programme de Lettres est un programme d’œuvres, un programme de philosophie sera un programme de notions. Quand nous réfléchissons (sur) notre expérience, nous utilisons des notions telles que liberté, nécessité, vérité, réalité, savoir, science, etc. L’apprentissage philosophique consiste à découvrir ce qu’engage chaque notion [1]. »
On doit donc commencer par saisir les problèmes philosophiques en eux-mêmes, et ce faisant, on « rencontre » Aristote, Platon, Kant, etc. Les grands textes sont comme des exemples, des applications, des illustrations.
A cela, il faut ajouter que ces textes sont parfois difficiles et que ces auteurs sont souvent « tordus ». Une bonne intelligence de ce qu’ils disent nécessite donc, non seulement un apprentissage des notions fondamentales, mais encore l’étude des grandes parties de la philosophie spéculative et pratique, telle que la propose le cursus systématique de la philosophie scolastique.
Avant de passer en revue les grands courants de la philosophie, et pour pouvoir porter un jugement sur eux, Louis Jugnet se penche donc, dans les six premiers chapitres de son ouvrage, sur les grands problèmes de la philosophie, qui sont au fond en petit nombre, parce qu’ils se rapportent forcément à l’être et à la nature des choses. Cette étude culmine avec le chapitre VI : « L’idée de vérité. Pensée et réalité. La vérité évolue-t-elle ? »
La préface de Marcel De Corte
Pour comprendre l’esprit et l’utilité de ce livre, nous ne croyons pas pouvoir mieux faire que de citer un large extrait de la préface originale de Marcel De Corte, reproduite dans la présente édition. Elle souligne les aspects les plus importants de l’ouvrage (Les titres sont ajoutés par nos soins.)
La métaphysique naturelle de l’intelligence humaine
Les Problèmes et Grands Courants de la Philosophie de Louis Jugnet […] coulent de la même source [que ses autres ouvrages, à savoir] : la métaphysique naturelle de l’intelligence humaine ou, plus précisément encore, car on pourrait penser que cette métaphysique naturelle procède plus de l’intelligence humaine que des choses, l’accueil confiant que fait l’intelligence de l’homme à l’être lorsqu’elle l’interroge sur ce qu’il a de plus profond et de plus essentiel en lui. Corrélatif à cette réceptivité de l’intelligence au réel, il y a, inséparablement, le refus de l’apparence, de ce qui n’est pas, de ce qui n’a d’être qu’en tant que construit à l’intérieur de son esprit par l’homme ou qu’en tant qu’exprimé par lui dans des mots. D’où l’extraordinaire probité de la pensée de Louis Jugnet. A une époque où trop de philosophes tirent de leurs songes et de leurs acrobaties verbales des feux d’artifice dont les flammes et les fumées conjuguées n’ont d’autre fin que de séduire et d’aveugler le chaland, Louis Jugnet n’a d’autre dessein que d’amener l’intelligence du lecteur à reconnaître la vérité de son propos. Avec lui, rien de cet hermétisme dans lequel se complaisent les indigents de la philosophie, riches en réputation et en gloire, mais cette vive et claire correspondance au réel en quoi consiste la vérité des choses que l’on dit. Rien non plus de ces raisonnements torses où l’irrationnel glisse ses poisons : point de sophismes. Point davantage de cette « littérature » où le « roman » et la « poésie », vidés du reste de leur substance, s’incorporent à la pauvreté de la pensée : les vessies sont ici des vessies, Louis Jugnet les dégonfle carrément, et les lanternes des lanternes, Louis Jugnet nous éclaire tout simplement, avec force, netteté, précision. Il n’a rien du charlatan qui éblouit pour tromper.
Un éducateur-né
Le livre que nous présentons au lecteur manifeste les qualités de l’éducateur-né. Nous disons bien de l’éducateur, de celui qui aide l’intelligence à se dépouiller de la fascination de l’imaginaire qui se substitue, avec une fréquence inouïe, à son objet propre : la réalité intelligible, – et non de l’enseignant qui exécute mécaniquement un programme venu « d’en-haut », d’un État dont la prétention pédagogique est égale à son « omni-nescience ». Ces qualités sont la conviction, qui n’est point seulement l’assurance d’être dans la vérité, mais l’acquiescement de l’esprit à des certitudes communicatives aux autres par elles-mêmes ; la fermeté, qui ne se laisse ébranler par aucune argumentation spécieuse parce qu’elle s’appuie sur la solidité inébranlable du réel ; et enfin ce respect de l’intelligence de l’élève à laquelle on ne peut se résoudre à donner une autre nourriture que l’être lui-même pour quoi elle est faite.
Philosophie et histoire de la philosophie
[…] On est ravi de voir Louis Jugnet joignant à son oui résolu à la vérité, un non énergique, inébranlable, aux erreurs, aux goûts du jour. C’est que l’histoire de la philosophie ne se sépare pas, pour Louis Jugnet, de la philosophie. Elle n’est point juge, elle est jugée selon le seul critère qui soit : la vérité. Aussi Louis Jugnet fait-il précéder à bon droit son exposé des « grands courants » qui la parcourent, de l’énoncé des problèmes qu’elle soulève et des solutions qu’il importe de lui donner. Je recommande particulièrement aux jeunes esprits et au public cultivé ces pages d’une clarté adamantine qui les immuniseront à jamais contre l’affirmation, aujourd’hui courante et passée dans les mœurs de l’intelligentzia laïque et ecclésiastique, que « la vérité évolue », que « nous assistons à une mutation de l’homme sans exemple dans l’histoire » et qu’il ne faut pas juger le présent selon des normes prétendument éternelles et périmées, mais selon je ne sais quel radieux avenir fabriqué à coups de salive et d’encre par tous ceux qui aspirent à convertir en pouvoir temporel le pouvoir spirituel qu’ils détiennent indûment. Elles leur donneront la vigueur intellectuelle nécessaire pour résister à l’attrait des miroirs aux alouettes que font briller les manipulateurs de l’opinion publique avant de se transformer en grands inquisiteurs sous les yeux de leurs victimes désarmées et consentantes. On respire en elles la présence d’une vertu cardinale : la force.
Disciple de saint Thomas
Louis Jugnet a puisé cette force dans l’enseignement du « Maître de ceux qui savent » : Aristote, et dans celui de saint Thomas d’Aquin qui le clarifie, le prolonge et en souligne sans cesse l’harmonie avec la Révélation chrétienne. Il ne craint pas de se présenter tel qu’il est : un philosophe catholique, un thomiste de la stricte observance qui affirme, avec une sereine et solide assurance, prête à faire front à tout « contestataire », que, « si une doctrine, tel le thomisme, est substantiellement vraie, elle peut fort bien contenir la réponse à des problèmes historiquement variables en leur formulation, d’autant plus que la pensée humaine, loin d’être affectée du cœfficient de variabilité que certains voudraient lui attribuer, oscille entre un assez petit nombre de problèmes fondamentaux, pourvus d’un nombre presque aussi restreint de solutions-types ». […]
Marcel De Corte,
Professeur à l’Université de Liège.
Louis Jugnet, Problèmes et grands courants de la philosophie, Chiré-en-Montreuil, Éditions de Chiré, 2013, 276 p., 21 €. (Édition revue et corrigée et augmentée d’un index des noms cités.)
[1] — P. Trotignon, du CNRS, dans Revue de l’enseignement philosophique de juin-juillet 1968.

