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Un disciple de Louis Veuillot

Arthur Loth et le combat de La Vérité

 

par le colonel (er) Pierre Brière-Loth

 

Conférence donnée par le colonel (er) Pierre Brière-Loth, arrière petit-fils d’Arthur Loth, aux Journées Jean Vaquié de juillet 2011, consacrées à Mgr Delassus.

Le Sel de la terre.

 

Pour commencer, voici deux citations qui nous permettrons de situer Arthur Loth et son combat.

La première est de Louis Veuillot :

Notre temps n’aime pas la vérité et dans le petit nombre de ceux qui aiment la vérité, plusieurs, pour ne pas dire beaucoup, n’aiment point ceux qui se mettent en avant pour la défendre. On les trouve indiscrets, importuns, inopportuns, on ne leur pardonne pas volontiers leurs défauts, on leur sait plus volontiers mauvais gré de ne pas mettre tout le monde d’accord et de ne pas se mettre d’accord avec tout le monde [1].

La deuxième citation est extraite du discours du général de Charrette lorsqu’il vint inaugurer la statue d’Henry de La Rochejaquelein, le 26 septembre 1895, à Saint-Aubin-de-Baubigné :

On se demande, surtout à l’époque où nous vivons, quelle était la puissance qui pouvait tremper des caractères comme ceux des hommes de cette époque. Je répondrais, en ce qui regarde nos ancêtres, c’est qu’ils ne pouvaient pas séparer l’idée religieuse de l’idée politique.

Nous suivrons un ordre chronologique.

Nous commencerons par une présentation rapide d’Arthur Loth et de sa collaboration à L’Univers, puis nous parlerons de la fondation de La Vérité, des péripéties et de la condamnation qui la suivirent, avec un passage par une association très particulière : l’Association Notre-Dame de Nazareth, et enfin, nous dirons un mot de la mort de ce journal, en 1907.

 

Arthur Loth et L’Univers

Arthur Loth

Arthur Loth naît dans une vieille famille de Lille, le 16 décembre 1842 – donc six ans après Mgr Delassus. Il suit des études classiques, comme interne chez les jésuites de la rue de Vaugirard, à Paris. Puis il fait des études de Droit. Il passe ensuite avec succès le concours de l’école des Chartes dont il suit les cours de 1864 à 1867, tout en étant reçu avocat au Barreau Impérial de Paris, en 1866.

En 1864 – il a donc 22 ans –, il est logé dans un hôtel qui accueille essentiellement des étudiants catholiques, rue Férou : l’Hôtel Fénelon. Là, il fait la connaissance d’Auguste Roussel qui va être son inséparable compagnon de lutte à L’Univers, puis à La Vérité. Auguste Roussel était du Nord également, il avait fait ses études au petit séminaire d’Arras et, quand il vint à Paris, son supérieur le recommanda à Louis Veuillot.


L’Univers

Auguste Roussel se présente donc à Louis Veuillot de la part de son supérieur et lui présente en même temps son ami Arthur Loth.

L’Univers était alors interdit depuis 1860. Le 28 janvier 1860 au matin, le journal avait publié la lettre encyclique de Pie IX, Nullis certe, qui dénonçait la violation par Napoléon III des promesses qu’il avait faites de soutenir la papauté en Italie. Louis Veuillot, en faisant paraître cette lettre, avait dit : « Ce soir je n’existerai plus », car il avait déjà eu un avertissement. Effectivement, le journal fut suspendu : il ne reparut qu’en 1867. Pendant sept ans, il n’y eut pas d’Univers.

En 1864, donc, Arthur Loth, mon arrière grand-père, et Auguste Roussel sont présentés à Louis Veuillot qui leur dit (il apprécie beaucoup leurs deux personnalités) :

Si je retourne dans le « gouffre » [le gouffre, c’était le journal], je vous prendrai avec moi. En attendant, lisez Rohrbacher pour le fond et la correspondance de Voltaire pour la forme. 

L’Univers reparaît après sept ans d’interdiction, le 16 avril 1867. Louis Veuillot était allé voir Pie IX peu de temps avant, au début de l’année, pour demander confirmation et accord pour la reparution. Le Saint-Père avait dit alors à Louis Veuillot : « C’est bien, mais il faudrait que vous formiez des journalistes pour la presse catholique. » Louis Veuillot avait répondu : « Très Saint-Père, j’associe à mon œuvre deux vaillants jeunes gens dont je suis sûr comme de moi-même. » Il parlait d’Auguste Roussel et d’Arthur Loth.

Voici donc ce dernier embauché par Louis Veuillot alors qu’il est encore élève à l’école des Chartes : il a 25 ans. Veuillot goûte ses talents littéraires et sa grande érudition. Il va passer 26 ans à L’Univers : il y entre en 1867 et le quittera en 1893.


La mort de Louis Veuillot et le Ralliement

Arthur Loth est un homme de devoir, plutôt austère, père de huit enfants dont Anne, ma grand-mère. C’est un homme sérieux, qui rit peu, ce qui désole Louis Veuillot, amateur de calembours. Un jour, le directeur de L’Univers réussit à faire rire Arthur Loth et, triomphant, il s’écrie : « Loth a ri, j’ai vaincu Loth ».

De 1880 à 1883, Veuillot abandonne progressivement la direction de L’Univers qu’il confie à son frère Eugène. Il est malade, et les observateurs de l’époque notent que, chaque semaine, il y a une petite réunion rue de Varenne, où habite Louis Veuillot, pour faire le point sur le journal. Loth et Roussel y sont très assidus et tout le monde est touché de la délicatesse de sentiments dont ils font preuve à l’égard de leur maître.

En 1883, Louis Veuillot meurt, et Eugène prend logiquement sa succession à la tête de L’Univers. Il n’y a pas de problème particulier jusqu’en 1890.

Mais le 12 novembre 1890, à Alger, Mgr Lavigerie porte son fameux toast à la République, accueilli dans un silence glacial par les officiers de Marine de l’escadre de Méditerranée auxquels il s’adressait. L’Univers du 16 novembre, donc quatre jours après, commence à amorcer une politique de conciliation vis-à-vis de la République.

Ce journal est alors peuplé de « petits Veuillot », si je puis dire, dans la mesure où il y a Eugène, le frère, avec ses deux fils, Pierre et François, qui tiennent une place importante dans le journal. Pierre, en particulier, est déjà acquis aux idées libérales, mais il ne le montrait pas trop jusque là. Avec le toast d’Alger, on commence à voir un courant libéral s’installer à L’Univers.

En particulier, L’Univers se met à défendre l’idée – en décembre 1890 – d’un parti catholique qui regrouperait tous les catholiques pour faire pièce aux républicains lors des élections.

 

Le départ de L’Univers

Dès lors, à L’Univers, où Arthur Loth est toujours journaliste, l’ambiance est assez tendue. En effet, L’Univers, c’était la ligne de Louis Veuillot, c’est-à-dire une ligne antilibérale, et voilà qu’un courant libéral commence à s’installer dans le journal.

Ces tensions inquiètent même le nonce, Mgr Ferrata, qui écrit au cardinal Rampolla, le secrétaire d’État de Léon XIII, pour lui parler de L’Uni­vers, car il pense que la presse est très importante pour agir sur l’opinion :

Les journaux de talent ne manquent pas qui se sont détachés des partis monarchiques, ce qui est une bonne chose, comme L’Univers, Le Monde et La Croix. Mais ces trois journaux ne sont pas encore entrés dans la politique large et vraiment pratique indiquée par Sa Sainteté et votre Éminence.

Et voilà ce qu’il leur reproche :

Ils tendent à former un parti exclusivement catholique, convaincus que c’est le vrai terrain du combat et ils ne réfléchissent pas que, dans une telle optique, ils restreignent leur champ d’action, rejetant les gens sensés mais non catholiques dans le camp opposé, attirant sur la religion de chaudes représailles, exposant leurs adhérents à venir à l’aide d’un parti désigné par le nom de parti clérical et de gouvernement des curés [2].

C’est le nonce qui écrit cela au secrétaire d’État ; il s’oppose à la formation d’un parti catholique, et souhaite au contraire qu’on élargisse l’action des catholiques à des gens non catholiques mais « sensés ». Cet aveu direct du nonce apostolique à Paris est très instructif.

Arthur Loth est alors très lié avec un religieux de Ligugé, dom Chamard, historien émérite. Il lui écrit plusieurs lettres, de novembre 1891 à 1893, où il lui parle de cette ambiance tendue qui existe à L’Univers.

Il n’y a que confusion et division parmi nous ; je ne puis comprendre l’attitude qui est recommandée envers la République, non qu’il faille repousser la forme républicaine en elle-même, mais parce que chez nous la République est essentiellement la forme politique de l’athéisme : comment adhérer à un pareil gouvernement ? On dit qu’il faut accepter la République pour mieux la combattre et s’en emparer ; quelle illusion ! Pactiser avec l’ennemi pour le vaincre, ce n’est pas la règle ordinaire de la guerre. Et comment des catholiques peuvent-ils donner une adhésion franche et loyale à un gouvernement persécuteur de l’Église ?

Cette lettre est de février 1892, juste avant l’encyclique sur le Ralliement, mais le pape Léon XIII a déjà eu des entretiens avec des journalistes : l’orientation qu’il a décidée de prendre est donc connue.

Le 13 août 1892, Arthur Loth écrit à nouveau :

Je n’ai ni le cœur ni le loisir de vous parler de la situation que je trouve déplorable, dangereuse, désastreuse. L’Univers à mon avis a pris une fâcheuse attitude ; bien des amis des plus anciens et des plus fidèles le regrettent.

Le 5 avril 1893, c’est-à-dire un mois avant que ne paraisse La Vérité, il raconte à Dom Chamard son départ de L’Univers :

Je ne vous ai pas tenu au courant des événements de L’Univers parce que Roussel et moi nous n’en n’avons rien voulu vous dire avant qu’ils ne fussent accomplis. Vous connaissiez la situation ; le dénouement n’a pas dû vous surprendre tout à fait. Je ne puis vous raconter au long ce qui s’est passé. Au fond, voilà ce qu’il en est. Avec les projets de M. Eugène Veuillot de faire passer L’Univers aux mains de son fils Pierre, nous étions devenus de trop, nous les anciens. Les instructions du pape sur la conduite politique et les enseignements sur la question sociale ont été le prétexte pour faire entrer le journal dans une ligne opportuniste et libérale à tendance démocratique plus appropriée aux idées du fils, et on a vu tout de suite que nous ne marcherions point du même pas. Les dernières mesures que M. Eugène Veuillot a fait prendre par l’ensemble des actionnaires ont eu pour but de nous évincer en lui permettant de remettre l’autorité de la direction à son fils. Accusés devant l’assemblée de lui faire de l’opposition et de résister au pape, et réduits à nous soumettre à l’avenir à la direction de M. Pierre Veuillot qui est incapable de conduire L’Univers, et qui n’a ni l’âme ni l’esprit catholique, nous avons dû nous retirer. Voilà toute l’affaire, mon bien cher Père, elle est triste, parce qu’elle montre que l’œuvre a été sacrifiée à des intérêts personnels qu’on n’avouera pas, mais qui sont la raison de tout ce qui est arrivé. Dans la voie où il est entré, L’Univers cessera de plus en plus d’être un journal vraiment catholique. Nous allons essayer, Roussel et moi, d’en fonder un autre sous le titre La Vérité. Inutile de vous dire, bien cher Père, que nous comptons en premier rang sur votre sympathie, votre appui et même votre concours [3]

La Vérité

Arthur Loth et Auguste Roussel ont donc quitté L’Univers. Le 23 octobre 1892, Mgr Ferrata, le nonce à Paris, fait un nouveau rapport au cardinal Rampolla pour parler des dissensions au sein de L’Univers. Ce qui prouve qu’à Rome on est très attentif à la situation. Il explique que la situation est très tendue et s’inquiète de ce qui va se passer.

 

La fondation et les débuts de La Vérité

Arthur Loth et Auguste Roussel fondent donc un nouveau journal : La Vérité. Le 16 mai 1893, paraît le premier numéro, dans lequel ils exposent leur programme. En voici quelques extraits :

Fils d’une Église militante nous voulons combattre avec vigueur pour défendre et revendiquer tous ses droits, nous voulons faire face aux entreprises des sectes qui tendent à l’exclure de la société civile et entraver l’exercice de son divin ministère. Nous voulons aussi défendre nos libertés de citoyens catholiques. Français, nous aspirons à délivrer notre cher et malheureux pays des persécuteurs qui l’oppriment, des jouisseurs qui l’exploitent et des corrupteurs qui le déshonorent, c’est-à-dire qu’en dehors de tout esprit de parti nous ferons une guerre sans trêve aux idées et aux hommes de la Révolution parce qu’il n’est pas d’autres moyens de ramener la France aux traditions chrétiennes qui ont fait sa gloire et peuvent seules, sous quelque régime qu’elles vivent, assurer sa prospérité.

Quelques jours auparavant, à Notre-Dame-des-Victoires, l’abbé Charles Maignen (qui est le neveu de Maurice Maignen, le fondateur des Cercles catholiques d’ouvriers de Montparnasse), a célébré une messe pour accompagner le lancement de La Vérité, dont il sera le conseiller théologique.

Ce journal, pour la petite histoire, s’appelle donc La Vérité. Mais, trois ans après sa parution, un certain monsieur Alphonse Elu, qui dirige une feuille qui s’appelle également La Vérité, découvre son existence. La Vérité de M. Elu est une feuille républicaine qui s’occupe de bourse et de finance. Cet homme fait donc un procès à La Vérité pour usurpation de titre. Après différentes péripéties, en janvier 1900, La Vérité d’Arthur Loth et d’Auguste Roussel doit donc changer de nom et devient La Vérité française.

Ceci m’est l’occasion de vous parler de Mgr Delassus qui, à cette occasion, va féliciter Arthur Loth. Ils se connaissaient d’ailleurs parfaitement. La Semaine religieuse de Cambrai de janvier 1900, que dirige Mgr Delassus, salue le nouveau titre de La Vérité française par cette heureuse formule : « C’est l’alliance de la vérité catholique à la loyauté française ».

A son tour, La Vérité française, le 1er mai 1904, félicitera Mgr Delassus quand il sera nommé par Pie X prélat de Sa Sainteté :

La Semaine religieuse de Cambrai mérite vraiment d’être citée à l’ordre du jour, elle s’est toujours trouvée en première ligne dans le combat pour l’indépendance et pour l’honneur du vicaire de Jésus-Christ non moins que dans la défense des saintes doctrines et du véritable esprit catholique.

Échange de bons procédés entre Mgr Delassus et La Vérité.

Arthur Loth et Auguste Roussel ne quittent pas L’Univers tout seuls, mais ils emmènent avec eux une bonne moitié de la rédaction qui les suivent à La Vérité. Ils opèrent cette scission sous le patronage d’Élise Veuillot, la sœur de Louis Veuillot. C’est cette sœur que le pape Pie IX appelait la monaca di casa, la moniale de la maison. En effet, Louis Veuillot était veuf et avait cinq filles. Sa sœur Élise s’était consacré à l’éducation de ces cinq enfants et avait passé sa vie au service de son frère. C’était une femme qui avait un fort caractère, que Louis Veuillot appelait « mon frère Élise », et dont le surnom dans la presse était : « la grande mademoiselle ». Elle va donc patronner l’affaire de La Vérité – elle qui est un peu la gardienne des traditions familiales –, et passe avec les transfuges ou les « sécessionnistes » de La Vérité. Bien plus, l’adresse qui est donnée aux journaux pour les abonnements, au début, c’est la rue de Varenne, c’est-à-dire l’adresse du domicile de Louis Veuillot dont a hérité Élise. C’est vraiment un patronage tout à fait explicite.

Évidemment, Eugène Veuillot n’est pas ravi de la naissance de La Vérité, parce que, dans la foulée, les lecteurs de L’Univers qui voient partir l’équipe traditionnelle, commencent à se tourner en grand nombre vers La Vérité. Mgr de Cabrière, l’évêque de Montpellier, a ce mot révélateur et plein d’humour :

Autrefois, pour trouver la vérité, je lisais L’Univers, maintenant, pour retrouver L’Univers, je lis La Vérité.

L’Univers a, dès lors, une position clairement définie dans la mesure où l’encyclique de Léon XIII, Au milieu des sollicitudes, qui prône le ralliement à la République, est sortie en février 1892 et que l’on est maintenant en mai 1893 : les positions sont désormais tranchées.

Nous avons, d’un côté, une opposition politique au Ralliement et, de l’autre, une obéissance aveugle, une obéissance religieuse au Ralliement ; il n’y a pas d’intermédiaires. Entre ces deux attitudes, c’est une opposition de principes.

A cette époque, les grands journaux, les grands quotidiens nationaux, ce sont : La Gazette de France, qui est monarchiste, donc opposée pour des raisons politiques ; L’Autorité de Paul de Cassagnac [4], qui est un journal bonapartiste, par conséquent contre la République également.

Et puis, il y a encore La Libre parole d’Édouard Drumont qui est nationaliste et antisémite, et également anti-républicain.

De l’autre côté, nous avons Le Monde, qui, à l’époque, est un journal catholique, La Croix et L’Univers : tous trois suivent la position du pape.

Et voilà qu’arrive La Vérité qui se déclare contre le Ralliement, non pas cependant pour des raisons politiques, mais pour des raisons catholiques. Cela a de quoi surprendre : un journal catholique qui s’oppose au pape !

Il n’y a, en fait, aucune opposition personnelle à Léon XIII. Seulement, du fait que ces documents touchent des questions politiques et contiennent des termes très ambigus, on peut les interpréter de deux façons : il y a l’interprétation pleine de sollicitude pour la République et, inversement, l’interprétation offensive qui dit qu’on doit combattre les lois antireligieuses quel que soit le régime.

Dom Besse a une page intéressante sur cette période-là. Dom Besse est un moine de l’abbaye de Ligugé, historien érudit, de tendance monarchiste, qui a été formé par Dom Chamard. Il écrit sous le pseudonyme de Léon de Cheyssac. Voici ce qu’il dit :

Les documents pontificaux relatifs au ralliement sont ambigus. Des journaux dont la ligne politique différait du tout au tout, L’Univers et La Vérité pouvaient les invoquer avec une égale raison. Il y a même mieux, c’est La Vérité qui paraît le plus d’accord avec l’ensemble des enseignements pontificaux. L’Univers, il est vrai, avait pour lui des pensées de derrière la tête de Léon XIII.

Il continue en expliquant que La Vérité, qui dénonçait régulièrement le caractère anticatholique de la République,

avait beau maintenir parmi les catholiques une doctrine saine et traditionnelle, la secrétairerie d’État lui fit une guerre acharnée, la poursuivant partout jusque dans les couvents : il fut interdit à plusieurs ordres religieux de la recevoir dans leurs maisons, on leur imposait un abonnement d’office à L’Univers [5].

Parvenus à ce point de notre histoire, nous allons abandonner momentanément les débuts de La Vérité, sans quitter pour autant Arthur Loth, pour parler d’une entreprise singulière et très intéressante, qui date de cette époque et que peu de gens connaissent.

 

L’Association Notre-Dame de Nazareth

 

Cet aperçu sur l’Association Notre-Dame de Nazareth rapporte des faits inédits. Pour éviter toute fausse interprétation, il est important de signaler que les critiques exprimées au sujet du pape Léon XIII par les membres éminents de cette association visent ses actes politiques dont les conséquences furent en effet désastreuses, mais ne s’appliquent aucunement à son enseignement doctrinal, notamment à ses grandes encycliques sur les erreurs modernes (Libertas, Humanum genus, Immortale Dei), qui sont non seulement parfaitement orthodoxes mais d’une importance capitale dans le combat actuel.

Avant même la parution de l’encyclique sur le Ralliement, Arthur Loth s’inquiétait du libéralisme qui se manifestait dans la politique de Léon XIII.

Sous le pontificat de ce pape, il y eut plusieurs affaires litigieuses dans lesquelles le Vatican trancha toujours en faveur du courant libéral contre les tenants de l’orthodoxie catholique. Citons, entre autres : l’affaire Dom Pitra [6] ; l’affaire de la destitution de Mgr Edmond Dumont, évêque de Tournai (en 1879-1880) [7], tout cela suite à des menées libérales. Il y eut, parallèlement, les révélations d’une mystique belge, Louise Lateau, dont la cause est toujours en attente à la congrégation des Saints [8].

Ces affaires provoquèrent la formation d’un petit groupe composé de deux religieux et de deux laïcs, également inquiets des orientations du Saint-Siège. Les deux religieux appartenaient à la congrégation des Frères de Saint-Vincent-de-Paul : ce sont l’abbé Hello, neveu de l’écrivain catholique Ernest Hello, et l’abbé Charles Maignen, neveu de Maurice Maignen, le premier fondateur des Cercles ouvriers de Montparnasse et de la congrégation des Frères de Saint-Vincent-de-Paul. Les deux laïcs étaient : Paul Vrignault et Arthur Loth.

Paul Vrignault est l’un des huit fondateurs des Cercles ouvriers de Montparnasse, avec Émile Keller : c’est lui, très probablement, qui a présenté à Maurice Maignen Albert de Mun et le colonel de la Tour du Pin. Voici un épisode qui situe le personnage :

Paul Vrignault est un ancien zouave pontifical. Engagé volontaire et prisonnier de guerre en 1870, il était rentré, en 1871, le premier au Ministère des Affaires étrangères, où il avait un service, et, à la fin de la Commune, il avait sauvé de l’incendie ce Ministère. On voulut l’en récompenser. Un des Directeurs, M. de Billing, un protestant, le fit venir et lui dit : — « Le Ministère a une dette envers vous et il veut la payer. Que pouvons-nous faire pour vous être agréable ? » Vrignault eut une idée magnifique. — « Eh! bien, dit-il, prêtez-moi pour un jour l’argenterie dont se sert le Ministère quand il reçoit à dîner des princes ou des ambassadeurs. — Que voulez-vous en faire ? — Y faire manger mes pauvres. » M. de Billing comprit. L’argenterie fut prêtée : les surtouts ciselés, les assiettes, les plats, les couverts de la plus belle orfèvrerie, tout, et tout cela bien entendu, entouré de fleurs et rempli de tout ce que demande un grand dîner. Servis par des valets en livrée, les pauvres de Vrignault, les pauvres de sa Conférence de Saint-Vincent de Paul, mangèrent dans la vaisselle des rois [9].

Ces quatre amis – le père Charles Maignen, le père Hello (tous deux Frères de Saint-Vincent de Paul), Arthur Loth et Paul Vrignault –, étaient donc très troublés par la politique libérale de Léon XIII. Ils décidèrent de se grouper pour étudier la question et constituèrent une association qu’ils appelèrent « l’Association Notre-Dame de Nazareth ». Voici un extrait du procès-verbal de leur première réunion :

Le jeudi 15 octobre 1891, fête de sainte Thérèse, M. l’abbé Émile Hello, l’abbé Charles Maignen, des Frères de Saint-Vincent-de-Paul, M. Arthur Loth de L’Univers et M. Paul Vrignault, se sont réunis à Nazareth…

« Nazareth », c’était le nom du patronage des apprentis qui dépendait également du Cercle des ouvriers de Montparnasse et de Saint-Vincent de Paul.

… [Ils se sont réunis] dans la chambre où est mort le vénéré M. Maurice Maignen, fondateur de l’un des cercles catholiques d’ouvriers. Pendant cette première réunion où les âmes se sont trouvées pleinement d’accord pour détester le catholicisme libéral, et désirer sa destruction, il a été décidé : – Que l’on ferait chaque jour une prière. M. Loth a proposé le Veni Creator, ce qui a été accepté, afin d’établir entre les membres de la petite association un lien religieux. – Que, dans l’intérêt suprême de l’Église, M. Loth pourrait, sans aucun scrupule de conscience, faire une étude approfondie du pontificat de Léon XIII, au point de vue de ses tendances libérales et qu’il convenait de tout dire sans atténuation, mais avec respect ; ce travail restera secret tant que vivra le pape actuellement régnant. – Qu’il serait bon de se mettre à l’œuvre le plus tôt possible et qu’il y aurait utilité à traiter la question relative à Dom Pitra. M. Loth après avoir résisté avec beaucoup d’humilité a bien voulu se rendre à nos instances et nous nous réunirons de nouveau dès qu’il sera en mesure de nous communiquer les premiers chapitres. Il a été convenu sur la proposition de M. Hello que nos prochaines réunions s’ouvriront par la prière – cette fois nous n’avons prié qu’à la fin de la séance [10].

Il est intéressant de noter que cette première réunion eut lieu avant l’encyclique du Ralliement Au milieu des sollicitudes, qui est de février 1892, et que les différentes affaires dont parle le compte-rendu sont des affaires qui sont intervenues dans les années 1880. Ainsi, dès les débuts du pontificat de Léon XIII, il existait un petit groupe de fidèles qui trouvait les orientations du pape trop libérales.

A la troisième réunion de l’association, le mardi 16 février 1892, le groupe s’élargit et voit l’arrivée des pères Alfred Leclerc et Henri Hello. Sans doute Charles Maignen et Paul Vrignault – qu’Alfred Leclerc connaissait depuis bien longtemps – avaient-ils dû insister pour que celui-ci vienne, tout en ne voulant pas engager la congrégation dans son ensemble, car il en était le supérieur général. A partir de ce moment-là, il assistera à toutes les réunions, exerçant en quelque sorte un rôle de modérateur.

La septième réunion eut lieu en juin 1892, au domicile de Paul Vrignault, à Paris, au 17 de la rue des Moines. Charles Maignen, pour sa première intervention, explique que Mgr Dumont, l’évêque déposé, reste bien l’évêque légitime de Tournai. Il pose alors une question qui illustre jusqu’à quel point la stratégie pontificale pouvait dérouter : « Un pape légitime peut-il cesser d’être pape ? » Le pape ne pouvant être jugé par personne en ce monde, c’est Dieu lui-même qui interviendra, et le jugement de l’Église sera posthume, évitant ainsi tout scandale parmi les fidèles, explique-t-il :

Dieu a voulu convertir le pape Léon XIII. Dieu s’est réservé de le retrancher de l’Église ou tout au moins de la liste des souverains pontifes. Ce châtiment, unique dans l’histoire, sera fondé sur des motifs d’ordre surnaturel, et sur la volonté de Dieu, manifestée d’une manière éclatante. Cette intervention directe du Chef invisible de l’Église pour punir les fautes de son chef visible et les réparer n’apportera aucun ébranlement ni aucune atteinte à la divine constitution de l’Église. Le souverain pontificat sortira grandi et affermi de cette épreuve. L’Église entière verra que le pape n’a point de juge ici bas, qu’il en a un là-haut, et qu’il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant. De même que l’évêque de Tournai, injustement frappé, sera réhabilité et sa sentence de déposition déclarée nulle, sur le témoignage de Dieu, ainsi, pour que le châtiment et la flétrissure dont Léon XIII sera frappé ne puissent créer aucun précédent, c’est Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même qui sera son juge, et c’est pour obéir à sa volonté que l’Église rayera son nom de la liste des papes, sous le pontificat de celui qu’on appellera le successeur de Pie IX [11].

Le mardi 26 juillet 1892 la séance est ouverte par la prière. Cette fois, c’est l’encyclique Au Milieu des sollicitudes qui est à l’ordre du jour. Voici la conclusion de l’exposé de l’abbé Maignen :

Nous avons dit que les catholiques n’étaient pas obligés de le suivre, [Léon XIII], et de s’engager sur son ordre dans une voie aussi dangereuse. Avons-nous dit assez ? N’est-il pas mieux aux catholiques de se conformer à ses désirs, à ses conseils et même à ses ordres ? Non, ce n’est pas permis, car ses désirs sont coupables, ses conseils sont funestes, ses ordres sont vains. L’autorité du pape existe pour édifier non pour détruire, et les ordres de Léon XIII détruiraient l’Église de Dieu si l’Église pouvait être détruite. Il ne nous est donc pas permis d’accepter sans arrière-pensée la République française et d’user envers les ennemis de l’Église des ménagements que l’on veut nous imposer. Nous ne pourrions le faire sans charger nos consciences d’un crime dont Dieu nous punirait [12].

C’est clair et l’on se sent très proches de ces lutteurs si perspicaces de la fin du 19e siècle.

Autre séance, le 15 novembre 1892 :

M. Loth, au fur et à mesure, rédige les chapitres de son ouvrage et traite de l’ingérence du pape dans les affaires de France. Il fait un aperçu historique depuis le début de ces ingérences de la papauté dans les affaires françaises, puis il fait un chapitre sur les affaires d’Allemagne, ensuite sur l’Irlande, ensuite sur le Portugal, montrant à chaque fois que la secte maçonnique et les libéraux remportent des succès dans ces différents pays-là [13].

Enfin, le 20 février 1894, a lieu la dernière réunion de cette période comprise entre 1891 et 1894 (La Vérité a été fondée en 1893). Après la prière, lecture est donnée par M. Loth d’une proposition écrite dont voici le résumé :

On préparerait dès à présent un travail sous forme de brochure donnant une vue d’ensemble du pontificat de Léon XIII. Ce travail aurait principalement pour objet de créer dans la catholicité tout entière un mouvement d’opinions pouvant agir sur le prochain conclave et obtenir qu’il ne soit pas donné au pape actuel un successeur qui continue ses errements libéraux et politiques si funestes pour l’Église. Après un assez long échange d’observation il a été décidé sur la proposition de M. Maignen que le travail historique serait préparé sans retard mais que l’on attendrait pour statuer sur l’opportunité de cette publication qu’il soit survenu quelques incidents nouveaux et particulièrement graves dans la série des récits réfutables qui ont marqué le pontificat de Léon XIII. En d’autres termes que l’on attendrait un signe providentiel montrant clairement que le bon Dieu approuve la publication projetée. C’est M. Loth, bien entendu, qui a été chargé du travail dont il s’agit. Le résumé qu’il préparera en s’inspirant des notes dont il nous a déjà donné lecture pourra être appuyé de preuves écrites sous forme de chapitres supplémentaires et documents. Lors de la prochaine réunion dont la date a été fixée au 24 avril on décidera suivant les événements si le manuscrit qui nous sera communiqué par M. Loth sera publié, dans quelles conditions et à quels moments, c’est-à-dire avant ou après la mort du pape [14].

Les archives de la congrégation de Saint-Vincent-de-Paul, à Rome, qui fournissent ces documents, s’arrêtent là. Le livre dont il est question a certainement été écrit, mais n’a jamais été publié et son manuscrit a, semble-t-il, disparu.

Il est en tout cas fort intéressant de voir cette réaction de catholiques lucides sur les événements contemporains. Que diraient-ils de nos jours !

Revenons, après cette digression qui nous a permis de mieux connaître Arthur Loth, à la fondation de La Vérité et aux péripéties qui suivirent le départ de Loth et Roussel de L’Univers.

 

La Vérité attaquée et blâmée

L’Univers voit donc partir Arthur Loth et Auguste Roussel d’un très mauvais œil, et c’est la cause d’une aigreur certaine. Eugène Veuillot, son directeur, se met à lancer des attaques contre « l’oblique Vérité », « La Vérité dite française ». Il perd alors bon nombre d’abonnés et sa situation financière, qui était très saine sous Louis Veuillot, devient d’un seul coup extrêmement précaire.

Mais Eugène Veuillot ne se contente pas de ces petites attaques par voie de presse, il se lance dans une entreprise qui sera extrêmement pénible pour La Vérité. Il écrit une lettre à Léon XIII à l’occasion de son jubilé épiscopal. Cette lettre, que l’on peut qualifier de calomnieuse, va provoquer une suite de correspondances dont La Vérité sortira extrêmement meurtrie. 

Voici des extraits de cette lettre au pape, publiée dans L’Univers le 2 mars 1894 :

L’Univers est fait pour suivre en tout vos enseignements et pour les défendre hardiment surtout contre les réfractaires…

Car L’Univers a trouvé un terme pour désigner à ses lecteurs l’équipe de La Vérité : ce sont « les réfractaires » (on dirait de nos jours les « intégristes ») ; ils sont réfractaires à l’enseignement pontifical sur le Ralliement, on les appelle donc « les réfractaires ». Dans l’esprit de L’Univers, c’est un terme honteux, mais, soi-dit en passant, ce terme péjoratif n’est pas sans évoquer des souvenirs tout à fait glorieux, juste vieux de cent ans !

Donc, L’Univers veut défendre hardiment les enseignements du pape, surtout contre les réfractaires…

Cette dernière lutte est particulièrement pénible, elle nous a paru aussi particulièrement nécessaire. Ces adversaires, dont l’opposition aux enseignements de Votre Sainteté est ouverte, ne peuvent entamer les catholiques ou même avoir beaucoup d’action sur les hommes honnêtes mais indécis qui hésitent encore à faire de l’encyclique […] Au milieu des sollicitudes la règle de leur conduite. Il en est autrement de ceux qui, tout en protestant de leur respect pour le chef de l’Église, les commentent de telle sorte qu’il n’en reste plus rien. Ces derniers gênent le mouvement que veut le Saint-Siège, et pourraient l’arrêter, si l’on ne dénonçait pas leur tactique. Aussi croyons-nous remplir un devoir en la dénonçant.

Voilà la déplorable manœuvre à laquelle se prête Eugène Veuillot. Comment ne pas penser à la parabole du pharisien et du publicain !

A cette lettre, Veuillot reçoit une réponse, qui ne vient pas du pape toutefois, mais du cardinal Rampolla (lettre du 22 février 1894). Cette réponse dit ceci :

L’attitude jusqu’à présent observée par L’Univers est une garantie certaine que ce journal continuera aussi dans l’avenir à se régler sur les désirs du Saint-Père quant à la manière de défendre les intérêts des catholiques français.

On pourrait penser que l’affaire va s’arrêter là. Mais non, Eugène Veuillot veut beaucoup plus et, dix mois plus tard – le 9 décembre 1894 –, il écrit de nouveau au cardinal Rampolla pour lui demander de dire clairement quels sont ceux qui interprètent les prescriptions du Saint-Siège comme il faut. Les choses deviennent plus dramatiques. Il écrit donc ce qui suit :

Nous ne désirons qu’une seule chose : la certitude d’être dans la ligne où le chef de l’Église veut que soit la presse catholique. Si votre Éminence pense que l’expression de ce sentiment puisse être agréable au Saint-Père, j’ose la prier de les lui faire connaître et de lui demander pour notre œuvre une bénédiction qui la protège contre l’accusation insupportable dont on nous frappe, d’exagérer et de fausser par calcul ou excès de zèle, les enseignements du Saint-Siège.

La réponse du cardinal Rampolla (lettre du 27 décembre 1894) va remplir d’aise Eugène Veuillot, parce qu’elle vise explicitement, sans la nommer, La Vérité. Voici cette réponse :

Votre promptitude à vous conformer à la direction du Saint-Siège est d’autant plus agréable à Sa Sainteté pour un autre motif. Elle ne sait que trop qu’un autre journal [l’autre journal, c’est La Vérité, on l’a bien compris], malgré de fréquentes protestations de dévouement au Saint-Siège, suit en réalité une ligne de conduite qui n’est pas celle que le Saint-Père a tracée et qui, par conséquent, à l’insu de ceux qui le soutiennent, est une cause de division et, par suite, de faiblesse parmi les catholiques. Il est facile de comprendre par là que les catholiques dévoués au Saint-Père ne peuvent continuer à soutenir de tels journaux. 

Dès que cette lettre est publiée par L’Univers – cela ne traîne pas, c’est fait dans la foulée –, la presse nationale est unanime à reconnaître La Vérité dans « l’autre journal ». La Vérité, ainsi incriminée, observe un silence tactique, si l’on peut dire, mais L’Univers, par la plume d’Eugène Veuillot, l’attaque en permanence : « C’est vous qui êtes désignés, défendez-vous, faites quelque chose, répondez, vous êtes le mauvais journal… » Et elle est traitée de tous les noms, accusée de lâcheté, de refuser le combat, etc.

La Vérité finit par sortir de son silence pour souligner la déloyauté du procédé employé :

Il s’agit d’une accusation très grave pour notre honneur de catholiques, il doit nous être permis de faire respectueusement observer, si c’est vraiment nous qu’elle vise, que cette accusation, venue sous une forme absolument inusitée, dans une réponse à L’Univers, sans que nous ayons été avisés d’aucune manière, ne fait peut-être que répondre à des rapports dont la parfaite impartialité à notre endroit peut laisser quelques doutes ; c’est pourquoi nous sommes résolus à nous adresser directement au Saint-Siège [15].

Auguste Roussel prend donc la plume et adresse la missive suivante au cardinal Rampolla (lettre du 9 janvier 1895) :

[…] L’Univers du 31 décembre 1894 a publié une lettre de votre Éminence où se trouvait un blâme à l’adresse de journaux ou d’un journal non désignés nommément. L’Univers ayant déclaré que ce blâme visait La Vérité spécialement, votre Éminence doit comprendre combien il m’importe de savoir la valeur de cette information. En effet, s’il est vrai que La Vérité a maintes fois protesté de son dévouement au Saint-Siège, je crois pouvoir affirmer que ses actes n’ont jamais été en désaccord avec cette filiale attestation de dévouement à Sa Sainteté. […] Si cependant il était prouvé par des articles publiés dans La Vérité, que, sans le vouloir, les rédacteurs de ce journal se sont écartés, en quelque manière, de ce programme, votre Éminence doit comprendre encore combien il leur importe de savoir sur quels points ils ont pu se tromper afin qu’ils puissent se mettre en mesure de se rectifier sur ce point.

Trois semaines plus tard (en date du 30 janvier 1895), arrive du cardinal Rampolla cette réponse qui fait mal :

Je ne puis vous cacher que le programme de La Vérité ne correspond en fait ni aux règles données ni aux désirs exprimés par Sa Sainteté et le fait qu’ils n’ont point reçu une parole d’approbation du Saint-Siège aurait suffi pour les avertir de l’erreur où ils se trouvent.

C’est quand même curieux : le fait de n’avoir reçu du Vatican ni blâme ni louange équivaut pour le cardinal à une condamnation. Il continue :

Le Saint-Père, ainsi que de nombreux documents ont permis de le faire comprendre, en demandant aux catholiques français de se placer sur le terrain constitutionnel et d’accepter loyalement le gouvernement constitué, a entendu que, par ce moyen, les catholiques travaillassent, d’accord, à l’amélioration de ce gouvernement et à mesure que croîtrait leur influence dans la direction de la chose publique qu’ils réussissent à empêcher de nouvelles offenses à la religion, à corriger progressivement les lois existantes injustes et hostiles.

Viennent ensuite l’exposé de la politique à suivre et les reproches proprement dits :

Ce programme [du Saint-Père], vu la difficulté de la situation, réclamait une action assidue, patiente, confiante, analogue à cette sollicitude et à cet ensemble de ménagements discrets qu’on a coutume d’observer pour procurer la guérison d’un malade. Or, en nous bornant à la question politique, par la lecture de La Vérité, […] on a pu constater que, nonobstant la persuasion où elle est de seconder les vues du Saint-Siège, elle se trouve avec lui en désaccord.

Il est important de noter que le cardinal ne place ses critiques que sur le terrain politique, à l’exclusion de tout autre domaine (« me bornant à la question politique »). Il poursuit :

En effet, ses articles [de La Vérité] sont faits plutôt pour exciter les esprits contre la République bien qu’elle accepte le fait constitutionnel. Dans l’esprit des lecteurs, ils nourrissent la conviction que vainement on attendrait la paix religieuse d’une telle forme de gouvernement et, souvent, ils présentent les choses d’une façon qui donne à penser que la situation s’aggrave au lieu de s’améliorer. La Vérité, par là, crée, d’une part, une atmosphère de défiance et de découragement et, d’autre part, elle contrecarre et traverse le mouvement concordant des volontés, désiré par le Saint-Père, surtout en vue des nouvelles élections, mouvement qui est propre à pousser en avant […] ceux qui, par des considérations humaines, sont encore faibles et timides pour rendre justice aux légitimes exigences des catholiques. Bref, du langage que tient La Vérité et de l’esprit qui la domine, ses lecteurs pourraient facilement afférer que la ligne tracée par le Saint-Père aux catholiques, loin de rendre la situation meilleure, n’apporte qu’un accroissement de maux. Le Saint-Père qui n’a pas douté un instant de la sincérité de vos sentiments d’attachement filial a confiance que ces observations provoquées par vous pour vous servir de lumière contribueront à vous faire connaître plus clairement la direction véritable et uniforme qu’il convient à la presse catholique française de suivre, pour maintenir l’union si nécessaire dans toute entreprise difficile et correspondre fidèlement aux intentions de Sa Sainteté.

Cette lettre va provoquer une blessure et une amertume très profondes. Il faut comprendre quel drame ce fut pour ces gens qui s’étaient battus peu de temps auparavant à L’Univers en faveur de l’infaillibilité pontificale et qui étaient pénétrés de respect pour le souverain pontife.

Sans doute ne sont-ils pas désavoués par un document officiel, car ce n’est pas une encyclique, c’est une simple lettre du secrétaire d’État, mais, à l’époque, dans le contexte de l’époque, c’est déjà quelque chose d’extrêmement grave.

Le blâme n’entamera pas le lectorat, je dirai même, à la limite, qu’il le fidélisera et le soudera, mais, par contre, il va sérieusement tarir la source des nouveaux abonnés ; la diffusion du journal en sera considérablement freinée. La Vérité va batailler encore douze années, puisqu’on est en 1895 et qu’elle va durer jusqu’en 1907. Ses adversaires ressortiront périodiquement le blâme de Rampolla, pour l’attaquer dans toutes les campagnes qu’elle mènera : campagnes contre l’américanisme et contre Le Sillon ; campagnes sur le vote des associations, sur les expulsions, sur l’exposition universelle, sur la séparation de l’Église et de l’État, etc.

Tous ces combats, La Vérité va les mener dans le même sens, selon ses convictions catholiques et, à chaque fois, quand l’autorité pontificale aura à trancher, elle le fera toujours dans le sens indiqué par La Vérité, ce qui ne manquera pas d’exaspérer ses adversaires, qui redoubleront d’agressivité envers elle.

 

Les combats de La Vérité 

L’école catholique


Maintenant que nous avons présenté La Vérité et ses débuts, nous allons donner quelques exemples de ses combats en la citant abondamment.

Ces combats restent d’une grande actualité, comme vous pourrez vous en rendre compte, et, en même temps, ils nous montrent l’excellente formation qu’avaient ces hommes : ils ont su deviner, à partir d’éléments infimes, ce qui, sous la poussée du libéralisme, allait arriver et qu’on constate aujourd’hui, y compris dans nos rangs.

Voici, par exemple, ce qu’écrivait Arthur Loth sur le devoir des parents vis-à-vis de l’école catholique et qui est, hélas, toujours d’actualité :

Ne disons pas que, si la famille est chrétienne, elle pourra suffire à la formation religieuse de l’enfant ! Sont-ils dignes d’être comptés comme chrétiens les parents qui manquent d’intelligence et de courage pour comprendre le devoir rigoureux qu’ils ont de préserver leurs enfants de l’irréligion officielle ? [...] Non, nous n’avons pas le doit de sacrifier l’avenir éternel de nos enfants, d’en faire des demi chrétiens […] pour l’appât d’une place ou d’un bureau de tabac. […] Nous avons le devoir d’en faire des chrétiens coûte que coûte, à tout prix. Quand la religion chrétienne, durant trois siècles n’avait d’autres perspectives à offrir, en ce monde, à ses disciples, que le martyre, les parents avaient déjà le devoir d’enseigner à leurs enfants les dogmes et les préceptes donnés par le Christ, de les former pour le martyre, ils n’y manquaient pas ; cela nous marque la voie à suivre, nous juge ou nous condamne. […] Si nous sommes vraiment chrétiens, nous ne devons jamais laisser entrer nos enfants au collège ou à l’école sans Dieu [16].

 

Les congrès interreligieux

Venons-en maintenant à ce qui est le plus extraordinaire, le plus actuel : les rassemblements interreligieux. Voici l’affaire.

Un article, publié dans La Revue de Paris, fournit l’occasion à La Vérité de mener campagne contre les rassemblements interreligieux. Cet article, dont l’auteur était l’abbé Charbonnel, fervent démocrate chrétien, parut le 1er septembre 1895. Il proposait de joindre un congrès des religions à l’Exposition de 1900 :

Sans doute, écrivait-il, la fusion de toutes les croyances est un rêve vain. […] Mais ne pourrait-on pas tenter ce qui s’appellerait bien l’union morale des religions ? Il se ferait un pacte de silence sur toutes les particularités dogmatiques qui divisent les esprits, et un pacte d’action commune par ce qui unit les cœurs, par la vertu moralisatrice et consolante qui est en toute foi. Ce serait […] l’annonce de temps nouveaux, où l’on se soucierait moins de se séparer en sectes et en chapelles, de creuser des fossés et d’élever des barrières, que de répandre, par une noble entente, le bienfait social du sentiment religieux […].

Ce projet eut à l’époque un immense retentissement, d’autant qu’il avait eu un précédent en 1893, à Chicago, où un tel congrès s’était tenu à l’initiative des protestants. Le cardinal Gibbons, archevêque de Baltimore, en avait récité la prière d’ouverture. Auguste Roussel n’avait alors fait qu’un bref commentaire :

Nous ne nous permettrons pas de blâmer le cardinal Gibbons […], mais le moins que l’on puisse dire, c’est que cette promiscuité dans la représentation de tous les cultes connus (seul, l’islamisme n’était pas représenté) est une nouveauté dans l’histoire de l’Église catholique […] [17].

Cette fois, compte tenu de l’importance donnée par la presse à cette initiative dont les grands journaux se firent largement l’écho (Le Temps, Le Matin, La Revue des Deux Mondes, Le Figaro), et du soutien qu’elle trouva chez les démocrates-chrétiens – en particulier des abbés Lemire, député, et Naudet, directeur du Monde –, La Vérité se devait de réagir fortement. C’est à Arthur Loth que cette tâche fut confiée. Il s’en acquitta par plusieurs articles, au cours du dernier trimestre de 1895.

C’est donc sérieux. Il y a donc des catholiques, des prêtres même, qui adoptent l’idée d’un congrès des religions à l’Exposition de 1900. Un journal longtemps grave et doctrinal, Le Monde, soutient vivement le projet ; tel autre [18] ne le repousse point. Est-ce un effet de l’adhésion à l’esprit nouveau que de jeter hors de la voie traditionnelle ceux qui traitent les autres de réfractaires ? […] Le projet est hardiment mis en avant par un groupe d’ecclésiastiques plus ardents que réfléchis. […] S’ils ont cherché le succès, ils l’ont rencontré : car tous les journaux s’occupent de leur singulière proposition. […] Mais comment Le Monde a-t-il pu prendre une telle idée au sérieux ? Il argumente longuement pour prouver qu’elle est excellente et même qu’elle ne peut être combattue que par les obscurantistes et les réfractaires. […] L’inconvenance d’une pareille entreprise ne le choque point.

Ce qui suit mérite qu’on le souligne :

Il ne lui répugnerait pas de voir siéger le prêtre, l’évêque même et pourquoi pas le pape à côté du mufti et du brahmane.

Que l’on se rappelle les photos d’Assise et que l’on regarde entre qui et qui était assis le pape Jean-Paul II ! Ce texte est prémonitoire et l’on mesure à son aune combien la papauté a évolué en un siècle ! Reprenons :

L’inconvenance d’une pareille entreprise ne le choque point. Il ne lui répugnerait pas de voir siéger le prêtre, l’évêque même et pourquoi pas le pape à côté du mufti et du brahmane ; d’entendre alléguer le Coran et les livres sacrés de l’Inde et de la Chine au même titre que l’Évangile. […] Quel est le but de ses promoteurs ? […] Ils veulent que cette assemblée des représentants des divers cultes soit […] une protestation de toutes les formes de croyances religieuses contre le matérialisme et l’agnosticisme […] et qu’on y démontre unanimement combien l’irréligion et l’incrédulité sont contraires aux idées fondamentales du genre humain et à son bonheur. Mais est-ce que cette démonstration est encore à faire ? […] Ce qui manque à l’incrédulité contemporaine, ce n’est pas d’ignorer le témoignage des peuples sur l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme, mais bien plutôt d’en vouloir tenir compte. […] Ses partisans, et Le Monde en leur nom, nous assurent qu’on y assistera à une grandiose affirmation « faite par toutes les religions, que la religion est bonne. Et ce ne seront point des dieux qui s’étaleront au premier plan, ce sera l’idée de Dieu dont toutes les religions sont les véhicules plus ou moins parfaits. » L’expression ici dépasse la pensée elle-même. Faut-il donc aller jusqu’à l’hérésie pour justifier une entreprise aussi contraire au bon sens qu’à la notion de vraie religion ? […] Ce congrès exotique de religions […] ne peut être […] qu’une leçon de scepticisme. La vue de la diversité des religions est ce qu’il y a de moins propre à faire naître dans les esprits la croyance en Dieu, et plus capable de faire perdre la foi aux autres. […] Ce sera la conclusion d’un grand nombre de visiteurs de l’Exposition. En présence de cette collection de religions, ils se diront : « Il y a peut-être là-dedans le vrai Dieu » et d’autres ajouteront : « S’il y a tant de dieux, c’est qu’il n’y en a pas un. » On assure néanmoins que le congrès profitera à l’idée religieuse. Que veut-on dire par là ? […] Il ne s’agit pas seulement de croire en Dieu d’une manière quelconque, mais de croire en Dieu tel qu’il est. […] L’idée de Dieu n’est rien si elle n’est pas celle du vrai Dieu. […] Il est impossible surtout que, d’une pareille confusion de croyances et de cultes, résulte la conviction que la religion catholique est la seule vraie religion [19].  

Dans un autre article, Arthur Loth conclut :

L’Église catholique doit rester en dehors de toutes les exhibitions de ce genre. Elle est l’Église de Jésus-Christ. Elle est ce qu’elle est par son divin fondateur. Seule elle est la dépositaire de la vérité religieuse. Non seulement elle n’a rien à prendre ou à recevoir des autres religions, mais elle a tout à leur donner. Elle n’admet ni tolérance, ni compromission en matière de dogme, et sa morale est la morale même de l’Évangile. L’Église catholique ne peut paraître au milieu des autres religions qu’avec la supériorité que lui donne sa divine institution. Elle n’est rien ou elle est tout. Son caractère essentiel est d’être exclusive des autres religions, comme seule et véritable religion. Toutes les sectes religieuses, toutes les croyances rituelles peuvent accepter de se réunir, de se confronter, de s’emprunter l’une l’autre, de comparer leur enseignement, leur culte, dans le but de mieux se connaître et de se rapprocher. Mais l’Église de Jésus-Christ, comme la mère du jugement de Salomon, n’admet point de partage. Elle ne peut pas accepter cette promiscuité de religions […] parce qu’elle est la vraie mère, la vraie religion. Aux autres religions de la reconnaître pour ce qu’elle est. On la voit assez par toute la terre [20].

Le 6 novembre 1895, La Vérité publiait, comme ses confrères, une lettre de Léon XIII à Mgr Satolli, délégué apostolique aux États-Unis, qui venait clore le débat. Il y était dit notamment :

Nous avons appris qu’aux États-Unis on tient parfois des « conventions » très mêlées – catholiques aussi bien qu’adhérents d’autres cultes – pour traiter de questions religieuses ou morales. […] Bien que la promiscuité de ces conventions ait été jusqu’à ce jour tolérée avec un silence prudent, il semble néanmoins plus sage que les catholiques tiennent leur congrès à part et que – dussent ces congrès n’avoir d’utilité et de profit que pour eux seuls – ils se bornent à les convoquer en indiquant que la porte en sera ouverte à tous, y compris ceux qui sont en dehors de l’Église.

Rome avait parlé, le projet avorta.

Tout cela est vraiment très actuel. Ce qu’Arthur Loth a écrit là reste valable à cent pour cent et condamne les rassemblements interreligieux actuels.

 

L’Évangile démocratique ou l’Évangile intégral ?

Un an plus tard, l’abbé Charbonnel faisait à nouveau parler de lui, cette fois dans L’Éclair, et ce fut l’occasion pour La Vérité d’alerter l’opinion catholique sur les dangers provenant du développement des idées démocratiques au sein du clergé :

[…] Il faut prendre garde à l’Évangile démocratique. On le prêche beaucoup maintenant, déjà, celui-là. On voudrait même s’en tenir aujourd’hui à la doctrine de la justice et de la fraternité sociales, à la doctrine humanitaire qui n’est qu’une partie de la loi. […] C’est de l’Évangile intégral, c’est du christianisme plein et entier que la société moderne, la démocratie, si l’on veut, a besoin. Le christianisme porte en lui une doctrine divine ; elle est pour tous les temps et pour tous les hommes. Depuis trois quarts de siècle, on parle de transformer le christianisme. Toute sorte d’apôtres des temps nouveaux et de réformateurs se sont levés depuis Lammenais, qui ont demandé à l’Église de marcher avec l’humanité, […] de se conformer avec la société moderne. Que n’ont-ils plutôt demandé à l’humanité de se remettre au pas avec l’Église, à la civilisation de se conformer à ses enseignements, à la société moderne de se réconcilier avec le christianisme. […] Ce n’est pas l’Église qui doit changer, c’est le monde. Et quelle occasion plus favorable pour reprendre la thèse intégrale de l’Évangile que l’impuissance où se trouvent toutes les politiques, toutes les philosophies, de fournir le moyen de refaire une société stable et meilleure ? Si nous comprenons bien Mr l’abbé Charbonnel, il semble craindre que le vieux dogme et la vieille foi de l’Église n’empêchent son action salutaire dans le monde et même que le christianisme ne se perde au sein du progrès moderne par la conservation de ses formes vieillies. Il semble vouloir que l’Église s’harmonise avec les besoins nouveaux des sociétés démocratiques en formation. […] Nous reconnaissons là de vieilles thèses libérales, apportées à chaque mouvement d’opinion, à chaque évolution de la société […]. On ne peut pas plus choisir dans l’Église que scinder l’Évangile. Aux hommes de Dieu, aux saints, il sera toujours permis de dire à l’Église qu’elle a plus ou moins besoin de se réformer elle-même, de s’épurer, de se fortifier ; mais il n’est donné à personne de demander à l’Église de se changer, d’abandonner ceci ou cela de son dogme, de transformer son enseignement, son culte, en un mot de s’adapter à des exigences passagères, à des besoins apparents, comme si elle était faite pour suivre les diverses vicissitudes et révolutions du temps et des mœurs. Qu’il y ait toujours plus de foi, plus de zèle dans le clergé et parmi les catholiques, plus de prière, plus d’œuvres, plus de charité et plus de justice, plus d’esprit de Jésus-Christ, plus de véritable amour du prochain : ce sera le vrai moyen pour l’Église de se renouveler et de procurer à la société les bienfaits qu’elle est en droit d’attendre de l’Évangile [21].

 

La liturgie : la désaffection des offices

Arthur Loth s’inquiétait également de cet esprit de réforme qui commençait à pénétrer le clergé et les séminaires et affectait la liturgie. Il y voyait une source d’affaiblissement pour l’avenir et une cause de troubles chez les fidèles :

[…] Cette année, comme déjà l’année précédente, les matines de Noël ont été supprimées dans l’église Saint-Sulpice, par ordre supérieur. C’était un des offices les plus chers à la piété des fidèles. Ces beaux chants préludaient suavement à la messe de minuit […] ils touchaient l’âme. […] Est-ce qu’on ne devrait plus compter pour rien, dans la formation cléricale la culture du beau ? Et sommes-nous donc arrivés à un temps où il faudra supprimer, sous prétexte d’utilitarisme, les grandes sources de l’esthétique liturgique ? […] Mais il est nécessaire de réagir. Un courant nouveau emporte nos vieilles habitudes du culte. Ici on supprime les matines comme superflues; là on les mutile pour aller plus vite […] Le culte public subit une crise qui devient générale […] Presque partout, les vêpres, à part certains jours de fête, sont tombées en désuétude. Le clergé lui-même semble souvent se désintéresser de la sainte liturgie […] Est-ce un progrès qu’il en soit ainsi ? Les fidèles attachés au passé, n’assistent pas sans anxiété à cette évolution qui entraîne çà et là le catholicisme dans les voies modernes, et qui tend à substituer au culte traditionnel un je ne sais quoi de protestant où il n’y aurait plus que des chants de cantiques en langue vulgaire et des conférences religieuses et sociales […] En vérité, nous ne voyons pas ce que l’action sacerdotale gagnerait à la suppression du vieux culte liturgique, ni en quoi la religion profiterait de n’être plus qu’une forme sèche de controverse publique et de foi privée. Il nous semble même qu’il manquera toujours quelque chose au prêtre qui n’aura pas chanté, dans sa jeunesse cléricale, les matines de Noël, comme au fidèle qui n’y aura jamais assisté [22]

Il écrit cela en 1895 ! Ce qui est extraordinaire chez ces hommes, c’est qu’ils avaient une telle formation, un tel sensus fidei, qu’ils sentaient dès qu’il y avait le moindre risque pour la foi ; ils étaient capables de voir tout de suite ce qui n’allait pas et de prévoir ce qui arriverait si la situation continuait d’évoluer dans le même sens.

 

La soutane : la laïcisation du prêtre par les loges

En même temps qu’elle redoutait la protestantisation du culte, La Vérité refusait qu’on désacralisât le prêtre en lui retirant sa soutane. Un arrêté municipal du maire du Kremlin-Bicêtre prétendait interdire le port de la soutane dans sa commune en dehors de l’église. Arthur Loth s’en inquiète et montre les vrais enjeux de cette question.

On a tort de prendre en plaisantant l’arrêté de ce maire. […] Tout de suite, il a trouvé des imitateurs. […] Toutes les exagérations que l’on voit se produire isolément se rattachent à un plan général dont l’exécution est dirigée par les loges. […] L’interdiction de la soutane est une de celles-là. Il y a longtemps que la Franc-Maçonnerie la réclame. […] Une des premières mesures que l’on prendra contre le clergé séculier – il faut s’y attendre – ce sera d’interdire aux prêtres le port de la soutane. La Franc-Maçonnerie suppute la diminution morale qui résulterait pour le corps ecclésiastique de l’obligation de se vêtir « à la française » […]. Il n’y a pas de religion sans clergé, il n’y a pas de clergé sans soutane. La soutane est l’élément extérieur essentiel du prêtre. Le vieux culte romain n’avait point de prêtres, c’étaient des citoyens ordinaires, remplissant une fonction publique. Ils n’avaient point de caractère sacré ; ils ne portaient qu’un costume de circonstance, dans les cérémonies du culte. […] L’Église catholique possède un vrai clergé, c’est à dire des prêtres consacrés au culte, séparés du monde par le genre de vie, par le costume et l’habitation […]. Ce sont là des conditions nécessaires au clergé pour remplir son ministère. S’il n’est pas séparé du monde par le dehors autant que par la fonction, il perd à la fois son prestige et son influence. […] Si le prêtre perdait sa soutane, il perdrait une de ses principales forces, et du même coup le clergé finirait par s’absorber dans le commun de la population, où il s’amoindrirait de plus en plus. Les ennemis de la religion savent ce que vaut la soutane. Dans les pays protestants on a eu soin de l’interdire aux prêtres catholiques. La Franc-Maçonnerie vise à atteindre le même résultat en pays catholiques. Hélas, l’influence des idées laïques du siècle gagne les catholiques eux-mêmes, et trop de prêtres montrent aujourd’hui, par la facilité qu’ils ont à déposer leur soutane, pour le moindre prétexte, ou qu’ils auraient à accepter l’habit semi laïc du clergé des pays protestants, que ce n’est peut-être pas encore sur ce point-là que l’on se déciderait à résister si une loi tyrannique interdisait le port du vêtement ecclésiastique. Nos adversaires ne le savent peut-être que trop. […] Du jour où le clergé français serait obligé par la loi de déposer la soutane, il n’y en aurait plus pour longtemps du libre exercice du culte catholique, ni du culte lui-même. Si la soutane vient à être menacée, il faudra la défendre comme la dernière protection de nos libertés religieuses, comme le rempart suprême du sacerdoce [23].

Arrêtons-là cette sélection d’articles. Elle aura permis de découvrir un homme : Arthur Loth ; un journal : La Vérité ; et un petit groupe de précurseurs du combat que nous menons aujourd’hui. Cette parenté spirituelle et intellectuelle doit nous réconforter et, plus encore, nous conforter dans la justesse de notre cause. Nous ne sommes pas seuls : nous sommes les derniers maillons d’une chaîne de combattants de la Vérité catholique, ininterrompue depuis les origines du christianisme.

 

Conclusion

Le 18 janvier 1907, parut le dernier numéro de La Vérité. Pourquoi ?

D’abord, il y avait eu l’élection du pape saint Pie X, en 1903. Elle apporta un changement complet dans la politique vaticane et, du coup, La Vérité se retrouva en parfaite conformité avec l’esprit du Saint-Père.

Ensuite, La Vérité avait des difficultés financières. Après le blâme de Rampolla, les recettes financières n’étaient plus les mêmes [24]. Les rédacteurs de La Vérité étaient sur le point d’arrêter.

C’est alors que Mgr Mery Del Val, le secrétaire d’État de saint Pie X, demanda à ce que les différents organes de presse catholique fusionnent en un seul organe pour pouvoir être plus efficaces.

L’Univers fit de grandes promesses à La Vérité qui ne voulait pas se laisser absorber. Pierre Veuillot, alors directeur de L’Univers, certifia que La Vérité pourrait s’exprimer librement…

Finalement, La Vérité se regroupa avec L’Univers, et le journal prit comme titre : L’Univers-La Vérité… pendant deux mois ! Puis, au bout de ces deux mois, on supprima ce nom et La Vérité tomba complètement dans l’oubli. Pierre Veuillot mourut trois mois après la fusion : dans le journal, ce fut une succession de louanges à sa mémoire et, par contrecoup, de coups de pattes vis-à-vis de ceux qui auraient pu s’opposer à lui. En fait, l’esprit de La Vérité disparut avec cette fusion.


Arthur Loth (1842 - 1927).

 




[1]  — Cité par Auguste Roussel, La Vérité du 20 août 1895.

[2]  — 25 mars 1892, Mgr Domenico Ferrata au cardinal Rampolla. ASV, Segreteria di Stato, anno 1892, rubrica 248, fasc. 5, prot. N. 6341, p. 106.

[3]  — Lettres d’Arthur Loth à dom François Chamard. Archives dom François Chamard, abbaye de Ligugé. Cartons Chamard. III-C/03/Couvent.

[4]  — Paul de Cassagnac a d’ailleurs ce mot charmant au moment de la scission de La Vérité et du départ d’Auguste Roussel, d’Arthur Loth et d’une partie de la rédaction de L’Univers ; il dit en parlant de ceux qui restent à L’Univers : « Ce sont des poux tombés de la crinière d’un lion ».

[5]  — Léon de Cheyssac, Le Ralliement, Une page d’Histoire Politique, Paris, Librairie des Saints Pères, 1906, pages 87 à 98.

[6]  — Dom Pitra, moine de Solesmes et compagnon de Dom Guéranger, fut créé cardinal en 1863 par Pie IX. Grand érudit, il fut bibliothécaire de la sainte Église. En 1884, il prit publiquement la défense de L’Univers et de son combat antilibéral, alors que Léon XIII venait d’inviter les journalistes catholiques à mettre fin à « leurs polémiques passionnées » et à se ranger, sur le terrain religieux, sous la conduite des évêques. Léon XIII désapprouva le cardinal Pitra (« Il m’a transpercé ! », dit-il) et le désavoua même publiquement à l’occasion d’une réception solennelle du Sacré-Collège.

[7]  — Mgr Edmond Dumont, nommé évêque de Tournai par Pie IX en décembre 1872, combattit avec zèle le libéralisme. En 1879, il eut des démêlés orageux avec des catholiques libéraux. Il fut dénoncé à Rome à la suite d’un discours véhément où il s’était attaqué aux cercles libéraux, mettant en cause des membres de la hiérarchie ecclésiastique. Après une accalmie, l’affaire rebondit et Léon XIII démit Mgr Dumont de ses fonctions, nommant à sa place Mgr Du Roussaux en 1880. Mgr Dumont défendit sa cause. L’affaire fut portée devant les tribunaux belges. Finalement, Mgr Dumont se soumit. Il mourut en 1892, après avoir été réhabilité.

[8]  — Louise Lateau, née le 29 janvier 1850 près de Charleroi (Belgique), morte le 25 août 1883, est une mystique belge stigmatisée qui, de 1871 à sa mort, ne s’est nourrie que de la sainte Eucharistie. Elle fut examinée par l’autorité diocésaine et par l’Académie royale de médecine de Belgique. Les conclusions furent qu’il n’y avait aucune supercherie dans son cas. En 1880, elle fut indirectement mêlée au conflit qui opposait Mgr Edmond Dumont et son successeur nommé : l’autorité ecclésiastique fit de fortes pressions sur elle pour la détacher de Mgr Dumont. Malgré le culte populaire qui lui est rendu depuis sa mort, l’enquête pour sa béatification n’a été ouverte qu’en 1990, et le Vatican a arrêté la cause en 2009.

[9]  — Charles Baussan, Léon Gautier, Paris Lethielleux, 1944, p. 9.

[10] — Procès-verbal de la séance du 15 octobre 1891. ARSV, dossier Louise Lateau.

[11] — Charles Maignen, « Un pape légitime peut-il cesser d’être pape ? ». ARSV, dossier Louise Lateau. Comme indiqué plus haut, ce sévère jugement des actes politiques de Léon XIII ne vise pas son enseignement doctrinal, spécialement ses grandes encycliques sur les erreurs modernes.

[12] — Procès-verbal de la séance du 26 juillet 1892. ARSV, dossier Louise Lateau.

[13] — Procès-verbal de la séance du 15 novembre 1892. ARSV, dossier Louise Lateau.

[14] — Procès-Verbal de la séance du 20 février 1894. ARSV, dossier Louise Lateau.

[15] — La Vérité, 4 janvier 1895.

[16] — La Vérité française, 10 mars 1903.

[17] — La Vérité, 8 octobre 1893.

[18] — Il s’agit de L’Univers qui resta étrangement silencieux et ne prit position contre qu’après la condamnation romaine. Amer, l’abbé Charbonnel publia alors une lettre de François Veuillot écrite en avril et qui donnait l’accord de son père Eugène, directeur de L’Univers, au projet.

[19] — La Vérité, 19 octobre 1895, « Le congrès des Religions » par A. Loth.

[20] — La Vérité, 26 septembre 1895, « La religion et l’Exposition de 1900 » par A. Loth.

[21] — La Vérité, 5 juin 1896, « Les idées de Mr l’abbé Charbonnel », par Arthur Loth.

[22] — La Vérité, 28 décembre 1895, « Plus de matines » par Arthur Loth.

[23] — La Vérité, 2 et 3 septembre 1900, « La question de la soutane » par Arthur Loth.

[24] — Je le sais par ma famille car mon arrière-grand-père a dû prendre sur ses ressources personnelles pour pouvoir continuer à faire vivre le journal.

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L'auteur

Le numéro

Le Sel de la terre n° 87

p. 102-126

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