L’épuration et les poètes
Sébastien Colinet
Nous connaissez les poètes communistes de l’après-guerre : Louis Aragon, Paul Eluard, Tristan Tzara ? Mais vous connaissez peut-être moins Jean Hérold-Paquis, Robert Poulet, Louis Truc. Les recherches universitaires ont discrètement mis en lumière ces derniers temps des écrits de prisonniers de l’épuration, comme les débris d’un navire après un naufrage. Les précautions extrêmes que prennent ces universitaires au moment de présenter leurs travaux laissent entrevoir l’omerta qui pèse – aujourd’hui encore – sur la mémoire des épurés, et la volonté d’atténuer et de mettre en doute leur témoignage. Væ victis ! Les vainqueurs de l’après-guerre ne laissèrent aucun droit de cité aux vaincus, ni à leur mémoire.
Léon Arnoux tente – dans un ouvrage très court (120 pages) – de faire entendre la voix de ceux qui furent condamnés au silence : les poètes maudits. Toute une génération d’artistes et d’écrivains apparaît à mesure que les recherches progressent. Il est légitime de penser que cette épuration, qui amputa la France d’un grand nombre d’esprits brillants, compta pour beaucoup dans la sclérose actuelle de notre littérature.
Les quelques poèmes qu’il présente, échappés des prisons et griffonnés sur les papiers que les prisonniers s’échangeaient, se caractérisent par « une sensibilité exacerbée par les affres de l’enfermement [1] ». Une poésie dense, aiguillonnée par un sentiment d’iniquité.
L’enfermement
Qui peut prétendre tout prévoir, Et doit-on fusiller un homme Dont l’unique crime est, en somme, De s’être trompé de devoir ? [Louis Truc.]
L’épuration des écrivains et artistes donna lieu à des scènes cruelles et occasionna beaucoup de souffrances. « La fusillade, les années de géhenne en prison, ou pire en centrale, l’indignité nationale, la confiscation des biens. » Les poètes sont condamnés à l’infamie. Les vies basculent. Les victimes sont abasourdies par l’iniquité de leurs peines. Elles vivent seules avec leurs doutes et un sentiment invincible de culpabilité, renforcé par la claustration.
Pour supporter le poids de cette malédiction, la poésie est un refuge. Elle fait résonner la voix ferme de la justice. Elle s’adresse non pas aux hommes libres, ni même à la postérité, mais aux prisonniers eux-mêmes, afin de les affranchir du poids d’une accusation inique.
Guy Hanro [2] peint l’angoisse du nouvel incarcéré qui pénètre dans sa cellule. La porte se ferme sur lui.
Celui-ci vient ouvrir. Qu’elle est belle la chambre ! Et les murs sont suintant de lourde humidité L’air porte le relent de la fétidité Malgré nous et d’instinct, tout notre corps se cambre. C’est la fin, nous entrons, un bruit sourd c’est la porte Qui grinçant sur ses gonds s’est refermée sur nous, Le gardien, au dehors, ajuste les verrous, Adieu la liberté, notre âme tombe morte. [Guy Hanro, p. 105.]
Plus que la liberté perdue, plus que l’insalubrité de la prison : l’infamie, l’ostracisme, la « fin » de l’innocence accablent le prisonnier. La porte qui se ferme lourdement suggère l’honneur broyé et la conscience meurtrie.
Bocognanno [3] crie son indignation. Les questions se pressent, avec les examens de conscience. Le poème devient tribunal, ou simplement la voix de la défense.
Qui et au nom de quoi A osé nous juger ? Nous faire peser sa loi Nous juger, nous assassiner ? [Bocognanno, p. 108.]
Mais aucun poème ne représente mieux l’état psychologique des prisonniers de l’épuration que « Le Jugement des juges » de Brasillach, dont voici la première strophe. Ce poème justement célèbre fascine par sa fermeté, sa colère contenue et son caractère visionnaire.
Ceux qu’on enferme dans le froid, sous les serrures solennelles, Ceux qu’on a de bure vêtus, ceux qui s’accrochent aux barreaux, Ceux qu’on jette la chaîne aux pieds dans les cachots sans soupiraux, Ceux qui partent les mains liées, refusés à l’aube nouvelle, Ceux qui tombent dans le matin, tout disloqués à leur poteau, Ceux qui lancent un dernier cri au moment de quitter leur peau, Ils seront quelque jour pourtant la Cour de Justice éternelle.
« Ceux qui » souffrent, « ceux qui » sont aujourd’hui accablés par la justice, seront appelés un jour à juger leurs bourreaux. Mais qui sont ces juges iniques, que la Providence confondra ? Léon Arnoux l’explique.
Robert Brasillach ne visait pas seulement les juges, simples engrenages de transmission de la volonté de nos maîtres à dire le bien et le mal tels que ceux-ci l’entendent. Et qui se soucient peu, dans le fond, que justice soit ou non rendue. Ce qu’ils veulent, c’est que leurs volontés traduites dans des lois bien ficelées et assemblées en un code soient exécutées, les juges étant là pour faire appliquer ce code.
La vie carcérale
Les prisonniers sont unis par un même destin. Malgré les clivages, le malheur les rapproche. Mêmes angoisses, même péril. La claustration interminable, les procès reportés sans fin, l’éloignement des proches et les exécutions capitales presque quotidiennes rythment la vie de la prison.
Une poésie carcérale voit le jour. Les prisonniers se transmettent les morceaux de papier. Plus qu’un moyen de communication, elle est un soutien moral, même si elle ne soutient qu’à peine. Les poèmes de Brasillach notamment étaient appris par cœur et diffusés. Son poème le plus connu, déjà cité (« le jugement des juges ») fait résonner un timbre lugubre, et l’espoir qu’il fait briller offre une clarté bien faible.
Et ce sera l’été qui reviendra, Sans nous, sans les amis sur la pelouse courte, Sans la vitre inclinée où sombre un peu de jour Pour d’autres que pour nous sur la ville déserte, L’Orient nouveau-né verdira ses rayons ; Vers les toits étoilés, par la fenêtre ouverte, Des danseurs inconnus le matin s’enfuiront. Jamais, Jamais, jamais pour nous dans l’arbre blanc du mois de mai, Nous ne verrons courir la jeunesse furtive. Le jardin oubliera nos prénoms ignorés. Et l’eau vive. Mais peut être qu’un jour sous l’arbre blanc du mois de mai, Un Archange, debout parmi les branches basses, Rendra le jour fuyant à la vitre inclinée Et dira notre nom aux enfants qui passent. [p. 112.]
L’avenir est obstrué pas les obsédants « sans nous ». Les prisonniers reniés, maudits, comprennent dans leur chair ce que l’on a appelé « l’épuration ». La paix qui se dessine se fera sans eux.
Souvent cependant, les poèmes révèlent un repli sur soi. Le prisonnier abandonné à lui-même est tenté par le désespoir. La poésie est un miroir qui renvoie l’âme à elle-même.
C’est, comme on dit, temps de saison, Tout là-bas, la brume incertaine Estompe un trop proche horizon. Triste jour et triste semaine... Morne campagne suburbaine... Le soleil même rend plus noir L’aspect désolé de la plaine : C’est le soleil du désespoir. [Louis Truc [4], p. 57.]
Parfois au contraire, elle sublime un élan de pitié vers l’autre. Voici un extrait des « Condamnés à mort » de Jean Hérold-Paquis [5], plein de dignité et de retenue.
Chaînes traînant sur le plancher Se répétant « Faut pas flancher » Les uns chantent, les autres rient... N’en connais pas qui ont pleuré ! Ils font des mots et des discours. Ils n’appellent pas « au secours ». Et dans la nuit trouvent le somme De leurs puissants ronflements d’ hommes. N’en connais pas qui ont pleuré ! Il en est un qui ce matin S’en est allé vers son destin... Il a crié : « Salut !... Courage ! » Ils lui ont dit : « Fais bon voyage ! » N’en connais pas qui ont pleuré !
Face à la mort
Face à la mort, les prisonniers retrouvent les accents d’une religion parfois oubliée. La poésie devient la confidente d’un abandon de l’âme. Léon Arnoux n’a pas eu – hélas – le souci de rendre compte de ces nombreuses conversions. Les seuls poèmes qu’il présente de condamnés à la veille d’une exécution ne sont pas d’inspiration chrétienne.
Quand arrive l’échéance Et le départ sans adieux Il se fait un grand silence, […] Et bientôt mon camarade Tes pas au vide couloir. Un dernier chant de bravade Qui décroit comme un espoir. Là-bas referment leur porte Les éclusiers de la mort, Là-bas un cortège emporte Le gagnant du mauvais sort. La grande halte est finie, Le gouffre étrange est comblé, Fresnes se rouvre à la vie Dans un claquement de clefs. [Guy Crouzet [6], Justice est faite.]
Enfin, sous la plume de Jean Hérold-Paquis, déjà cité, la prison devient métaphoriquement un navire échoué et dérisoire. Le passager, fatigué d’attendre, souhaite en sortir.
Je suis le passager d’un navire immobile Dont l’étrave et la poupe ont une forme égale Et qui cache en son flanc de maigre cathédrale Tous les espoirs perdus d’une foi malhabile. […] Dans les soutes, au fond du bateau qui demeure, Sur la mer invisible, ancré comme une épave, Des émigrants pensifs dont le regard est grave, Attendent en priant qu’on leur dise : « C’est l’heure ! » C’est l’heure de marcher jusqu’au débarcadère, C’est l’heure d’en finir avec le faux voyage, C’est l’heure des adieux, c’est l’heure du courage, C’est l’heure de descendre à l’escale dernière. Et d’autres s’en viendront qui porteront les chaînes Des disparus par-dessus la rambarde Du tragique vaisseau que la ville regarde S’en aller immobile, en étouffant nos peines. [Jean Hérold-Paquis, Le navire immobile.]
Nous découvrons seulement les premiers éléments de cette littérature engloutie qui émerge peu à peu, et nous ne les retrouvons qu’au prix d’une patiente enquête, qui nécessite d’aller à contre-courant. La leçon est évidente : la culture est modelée par l’idéologie dominante, et la critique littéraire chrétienne a le devoir d’exhumer et de mettre en lumière toutes ces œuvres que certains ont voulu cacher ou détruire.
Léon Arnoux, L’épuration et les poètes, Chiré-en-Montreuil, DPF, 2013, 144 p., ISBN : 978-2851901-774, 19 €.
[1] — Pierre-Denis Boudriot, Préface.
[2] — Guy Hanro, journaliste au Petit Parisien pendant l’Occupation, fut emprisonné à Fresnes.
[3] — Jean Bocognanno, emprisonné à Fresnes, termina sa peine comme infirmier. Il entendit les confidences des prisonniers et recueillit leurs poèmes.
[4] — Louis Truc (1904-1973), journaliste, écrivait des chroniques judiciaires très appréciées. Mais devant les grands procès de la Libération où l’honneur du pays était si aisément en jeu, sa plume savait devenir vengeresse.
[5] — Jean Hérold-Paquis (1912-1945), journaliste radiophonique, connu pour ses chroniques pro-allemandes sur Radio Paris sous le régime de Vichy. Il fut fusillé le 11 octobre 1945 au fort de Montrouge.
[6] — Guy Crouzet (1901-1956), journaliste. Il collabora au journal de Jean Luchaire, Les Temps Nouveaux.

